Archi-archives de Stultitia. 2006: Ne pas hurler avec les Dupanloup

Étant submergé par des écrits divers, j’ai récemment fait un peu de ménage dans mes greniers informatiques. J’ai donc retrouvé quelques vieilles réflexions dépassées qui, en dépit d’un attachement affectif, ont pris incontinent le chemin de la corbeille.
Mais Stultitia m’a fait une de ces scènes dont elle a le secret ! Elle tenait absolument à en garder quelques-unes, me certifiant qu’elles pouvaient être encore utiles.
C’est donc le but de ces « archi-archives », que je mets en ligne sans les modifier.

La première concerne le fameux discours de Ratisbonne du pape Benoît XVI, en 2006.
Ayant quelques – bien modestes – notions de pensée musulmane, j’avais été étonné de certaines lacunes dans la documentation et l’argumentation pontificale.
Mais surtout, j’avais été frappé de la manière dont les commentaires, et pas seulement ecclésiastiques, s’évertuaient à changer l’eau en vin, à démontrer au moyen d’arguments savamment sophistiqués que le pape avait dit, mais qu’on n’avait pas compris…, qu’il n’avait pas dit, mais qu’on avait compris…, et tutti quanti.
À croire qu’une certaine onction diplomatico-ecclésiastique a tendance à déteindre chez certains journalistes, et non des moindres!

Stultitia m’avait bien sûr aussitôt lancé sur l’affaire, et je comprends qu’elle soit attachée à ce petit texte.
Avec le temps et certaines latitudes d’interprétation aidant, les choses ont fort heureusement fini par se bonifier, et d’une bévue est sorti une « hypothèse » (cf. ci-dessous) : ce qui a été dit a certes été dit, mais comme un pape ne peut jamais proférer de, disons, bêtises, la « méthode Dupanloup » a fonctionné une fois de plus, et a permis d’envelopper le contenu effectif dans un réseau si dense de savantes circonlocutions, qu’après avoir risqué d’en venir aux mains, aux manifestations de rue et aux incidents diplomatiques, tout le monde s’est embrassé à la fin du spectacle, moyennant force déclarations de respect et promesses renouvelées de dialogue interconfessionnel.
Retour au train-train habituel, en quelque sorte.

Et surtout, la cruelle éventualité de devoir présenter des excuses a pu être écartée. Car un pape n’a pas à présenter d’excuses, c’est bien connu. Des fois que l’infaillibilité, même quand elle n’est pas engagée, en pâtirait, ou du moins l’autorité du magistère…

Ne pas hurler avec les Dupanloup.

[Devant les remous provoqués en France par la publication en 1864 par le pape Pie IX, du Syllabus qui condamnait les « erreurs du monde moderne » (dont la liberté de culte !), Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, parvint à apaiser la tempête en distinguant fort subtilement la « thèse » de « l’hypothèse ». La « thèse » étant ce que disait le document, « l’hypothèse » étant ce qu’il fallait en comprendre, qui pouvait au besoin être le contraire de la « thèse ». Peut-être est-ce à cette acrobatique subtilité ecclésiastique que Mgr. Dupanloup doit de figurer aujourd’hui encore dans quelques chansons de potaches].

Il y aurait donc aussi dans la récente déclaration de Benoît XVI à Ratisbonne une sorte « d’hypothèse », qui n’aurait pas été comprise des lecteurs. Ainsi a-t-on pu entendre (par exemple aux Matins de France culture du 18/09) que ceux qui auraient perçu dans le texte quelque dépréciation de l’islam seraient des « imbéciles » (sic). Ainsi est-il nécessaire en sus, de la part du Vatican, d’instituer pour ces piètres lecteurs que sont tant de musulmans, des « missions diplomatiques » qui ont pour but bienveillant et paternel de leur apprendre à lire, puisque ils semblent ne pas y parvenir tout seuls, ce qui est certes en droit de susciter bien des « regrets » et de la « tristesse ».

Ayant une formation d’exégète doublée d’une pratique de traducteur, je me suis donc penché sur le texte, dans toutes ses versions disponibles, pour essayer de voir ce qu’il en est réellement.
N’en déplaise aux hordes de Dupanloup, il faut se rendre à une première évidence : il est impossible de nier que les seules références à l’islam, dans son rapport à la raison comme dans son rapport à la violence sont uniquement négatives : que les auteurs cités soient des auteurs anciens, « le persan cultivé » qui discute avec Manuel Paléologue, Ibn Hazm, ou les auteurs contemporains que sont Th. Khoury ou R. Arnaldez qui le commente, on ne note pas une seule allusion positive, en particulier à la falsafa médiévale (terme que L. Gardet proposait de traduire joliment par « philosophie hellénistique de l’islam »)(1).
Benoît XVI ne mentionne explicitement, comme creuset d’un contact fécond entre foi et raison, que la seule tradition proprement biblique – Septante, période hellénistique où « la foi biblique allait intérieurement à la rencontre de la meilleure part de la pensée grecque ».

Pourquoi donc un « oubli » aussi flagrant ? Pourquoi donc Ibn Hazm, dont on connaît la relative marginalité, est-il le seul théologien musulman cité, plutôt qu’Al-Kindî, Al-Fârâbî, Avicenne, Ibn Tufayl, ou encore, bien sûr, Averroès ou les mu’tazilites ?(2).
La magnifique intervention érudite de Mr. A. Meddeb aux Matins de France Culture de ce 20/09 nous rappelle opportunément combien la confrontation à la raison est consubstantielle à la plus haute tradition musulmane. Serait-il acceptable de parler du christianisme en se contentant de rappeler sommairement le « credo quia absurdum » [je crois parce que c’est absurde] prêté à Tertullien, ou la façon dont Louis le (pourtant) « saint », considérait le dialogue inter-religieux, en préconisant que le laïque conséquent « ne doit pas desfendre la loy crestienne, ne mais [si ce n’est] de l’espée, de quoy il doit donner parmi le ventre dedens, tant comme elle y puet entrer»(3).

Car, là encore, en ce qui concerne la question du djihad, peut-on ignorer les interprétations qui considèrent que la sourate 2, 256, évoquée par le pape, sourate qui interdit radicalement la contrainte en matière de foi, « abroge »(4) les sourates les plus « dures » (comme la 9, 29, dite « de l’épée »), et évoquer la position de Manuel sans rappeler l’existence de tels choix exégétiques ?

Car ce qui frappe encore plus est l’absence de la moindre référence aux exigences herméneutiques (aussi bien en ce qui concerne la question du rapport foi/raison que celle du djihad) d’éminents intellectuels musulmans, en particulier contemporains, tels que Fazlur Rahman, Nasr Hamid Abû Zayd, Youssef Seddik et bien d’autres. Plutôt que de les ignorer – comme le font avec constance les intégristes islamistes – il serait de la première importance, pour un apôtre de la paix, de les soutenir dans leur difficile effort. N’oublions pas que l’un au moins de ces exégètes courageux, le soudanais Muhammad Mahmoud Taha, a payé de sa vie en 1985 son engagement en faveur de l’abrogation de certains versets de Médine (dont ceux concernant le voile et le djihad) au profit de « versets fondamentaux ».
Mais de cela, aucune trace. Tout semble se passer comme s’il revenait exclusivement à Manuel II le chrétien de condamner le caractère irrationnel de la violence, et de déclarer que ne pas agir « avec le logos » est contraire à la nature de Dieu ; et au malheureux Ibn Hazm, seul théologien musulman cité de toute la conférence, d’être le représentant de « la doctrine musulmane » (sic, ce n’est pas ici Manuel II, mais bien le pape qui parle, citant Th. Khoury) dont le propre serait de délier la volonté de Dieu de nos « catégories » rationnelles, justifiant du même coup la violence.
C’est sans doute faire un bien grand honneur à ce théologien que de le bombarder ainsi représentant exclusif de « la » doctrine, comme si les théologiens cités plus haut n’avaient pas existé, et comme si leurs oeuvres ne continuaient pas à stimuler de nos jours encore l’approche herméneutique des meilleurs et des plus courageux théologiens musulmans (cf. là dessus encore la belle intervention de A. Meddeb mentionnée plus haut).

Modeste enseignant de philosophie en classes de terminale, et ne prétendant certes à aucune autorité ni aucun magistère, je n’accepterais cependant pas qu’un de mes élèves, traitant dans un exposé du rapport foi/raison, ou de la question de la guerre sainte, présente les positions d’une religion, quelle qu’elle soit, avec autant de légèreté et de partialité.
Je me verrais en devoir de le mettre en garde contre la caricature, et lui demanderais de mieux s’informer, et de revoir sa copie. Je suis donc très dubitatif en entendant les voix, nombreuses, qui semblent soutenir que de telles déclarations, à un si haut niveau, ne feraient aucunement problème.

Or, le fait est qu’il y a indéniablement problème. Mais, en dépit des gesticulations extrémistes, ce problème n’est pas seulement du côté des musulmans, comme on voudrait nous le faire croire. Sachant parfaitement lire, et n’ayant nul besoin de « missions diplomatiques » pour apprendre (merci pour eux…), ils ont parfaitement compris qu’il y a, à l’évidence, dans ce texte, une vision partiale et tronquée de leur religion, et ils sont donc parfaitement en droit de demander des éclaircissements, ou d’attendre des excuses.
Je rends hommage à la courtoisie et l’élégance des nombreux intellectuels de culture islamique, tels que Mr. Meddeb, capables de dépasser cette indélicatesse pontificale avec une réelle bienveillance et un généreux esprit d’apaisement, voire de transformer cette crise en chance pour le dialogue. Mais la bienveillance de la part de l’offensé ne peut en aucun cas être utilisée par l’offenseur pour conforter sa position.

Il apparaît donc qu’il y a aussi un réel problème du côté des catholiques et de ceux qui prétendent déceler dans la conférence de Ratisbonne quelque « hypothèse » cachée. Sans doute celle qui sera laborieusement dévoilée par les dites « missions ».

Mais peut-on sans ridicule, une fois de plus dans la longue et triste histoire des édulcorations acrobatiques de textes pontificaux, « se la jouer à la Dupanloup », en prétendant, par exemple, que ce qu’a voulu dire le pape « en réalité » est « que le dialogue devait être franc » qu’il réclame « un dialogue fondé sur la « raison » », une réflexion sur les « germes de violence dans les textes sacrés », prêtant ainsi sa voix, en somme à « bien des musulmans modérés, intellectuels ou non », qui se poseraient chaque jour de telles questions, « de manière ouverte ou clandestine » ? (H. Tincq, Le Monde du 20.09.06).
A un élève qui me soutiendrait ce genre de thèse, je répondrais que cette exigence de franchise et de « raison » devrait alors commencer par une présentation respectueuse de la complexité de la pensée de l’autre, et non par une schématisation partiale et sommaire, potentiellement instigatrice de polémique.
Outre qu’une telle lecture réécrit le texte d’une façon que rien ne légitime, et qui ne brille certes pas par la « franchise », elle tombe platement, dans sa volonté de justifier à tout prix l’injustifiable, dans « les bons sentiments, les accolades et les appels incantatoires » qu’elle prétend dénoncer.

Peut-être est il plus vraisemblable que le pape, qui ne s’adressait pas directement à des musulmans, et sur un thème qui pouvait être tout aussi bien illustré par des références à la violence et à l’irrationalisme rémanents au sein même du christianisme, ait voulu cultiver une fois de plus cette frange des catholiques qui n’est pas indifférente à un discours « fort », aux connotations pour le moins traditionnelles, et qui affectionne ce genre de « certitudes » plutôt sommaires.

Quoiqu’il en soit des raisons véritables, et au vu des réactions suscitées, le problème fondamental qui est posé est bien celui « des autorités magistérielles », comme le dit H. Tincq.
Mais ce serait faire preuve de bien de la suffisance que de croire que ce problème se limite à l’islam : les événements récents montrent qu’il est grand temps, pour les catholiques, de s’interroger de façon approfondie sur les conditions requises pour une prise de parole autorisée et responsable face à la complexité de notre monde et sur la représentativité réelle des institutions et du magistère qu’ils acceptent de se donner.
Pourquoi un tel aveuglement face à l’anachronisme de tant de structures ? Ne peut-on penser à des pratiques plus modestes, plus concertées et partagées ? Bien des recherches existent, dans les théologies contemporaines, à condition de ne pas occulter l’herméneutique des institutions comme certains occultent l’herméneutique musulmane.
Suffit-il donc encore, au vingt et unième siècle, qu’un homme seul soit élu par un conclave de quelques septuagénaires, tous mâles et célibataires, pour qu’il soit considéré comme habilité à émettre une parole autorisée sur la totalité des sujets brûlants qui préoccupent notre monde ?
Quitte à orchestrer le concert des Dupanloup lorsque les choses tournent mal ?
Le ridicule, on le voit, n’est plus désormais le seul risque, et les dangers ne se limitent plus à essuyer les railleries de quelque chanson de potaches.

1) dans L’Islam, religion et communauté, p. 214.
2) cf. sur ce point, voir par exemple E. Vilanova, Histoire des théologies chrétiennes, Paris, Le Cerf 1997, I p. 797ss.
3) Jean de Joinville, Livre des saintes paroles et des bons faits de notre roi saint Louis. Chap. X.
4) sur les « passages abrogés et passages abrogeants » en islam, voir dans Le Coran, autre lecture, autre traduction, les remarques éclairantes de Y. Seddik, p. 209ss

2 commentaires sur “Archi-archives de Stultitia. 2006: Ne pas hurler avec les Dupanloup

  1. Désolé!
    Je ne sais pourquoi, votre commentaire s’était perdu dans une poubelle où je viens juste de le retrouver.
    Merci!

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