Passion, raison, démagogie et droit. À propos de l’acquittement du docteur Bonnemaison.

J’ai souvent commenté avec mes élèves quelques textes tirés de «L’Erreur de Descartes », d’Antonio Damasio :

 

« Chapitre XI : La passion fondant la raison.

Au début de ce livre, j’ai suggéré que la perception des émotions exerce une puissante influence sur la faculté de raisonnement, que les systèmes neuraux desservant la pre­mière sont emmêlés avec ceux qui sous-tendent la seconde, et que ces deux catégories de mécanismes s’entrelacent avec ceux qui assurent la régulation des fonctions biologiques du corps.

(…) La faculté de raisonnement semble vraiment dépendre de systèmes neuraux spé­cifiques, dont certains se trouvent desservir la perception des émotions. Ainsi, il semble bien qu’il existe un fil conducteur reliant, sur le plan anatomique et fonctionnel, la faculté de raisonnement à la perception des émotions et au corps. C’est comme s’il existait une passion fondant la raison, une pulsion prenant naissance dans la profondeur du cerveau, s’insinuant dans les autres niveaux du système nerveux, et se traduisant finalement par 1a perception d’une émotion ou par une influence non consciente orientant un processus de prise de décision. La raison, de sa forme pratique à sa forme théorique, se développe probablement sur la base de cette pulsion innée (…) ».

(A. Damasio, L’Erreur de Descartes, Poches Odile Jacob, Paris 2001, p. 331-332).

 

Sans doute en effet, Descartes s’est-il trompé, ou du moins sa vision nécessite-t-elle d’être complétée à la lumière de nos connaissances actuelles des relations du corps et de l’esprit. « L’être » ne commence pas avec la pensée, mais bien avec le désir, et l’émotion. Et c’est au cœur de ces passions que vient s’inscrire le travail de la pensée. « Je désire et je ressens, donc je pense, donc je suis », faudrait-il peut-être dire désormais.

Une telle correction qui nous réinsère dans notre enracinement animal a l’avantage de nous remettre un peu les pieds sur terre.

Et cette réévaluation du rôle fondateur de l’émotion fait en général la joie des élèves, qui rencontrent là un champ d’expérience qu’ils vivent en temps réel.

Mais voilà : s’en tenir là serait faire preuve de démagogie – tentation de facilité qui n’épargne certes pas le corps enseignant – et ouvrir grande la porte à une kyrielle « d’arguments » hélas bien connus, du genre : « Mais monsieur, des personnes qui s’aiment ont le droit d’avoir des enfants, qu’importent les moyens utilisés » ; « puisque c’est fait par amour, ça ne peut pas être mal », « l’essentiel est d’être sincère et spontané », etc. etc. etc.

Or, Damasio ne s’arrête pas là :

« Si cette hypothèse peut être tenue pour exacte, y a-t-il des implications sociopolitiques à l’idée que la raison n’est jamais pure ? Je pense que oui, et que cela est globalement positif.

Savoir que la perception des émotions joue un rôle important ne doit pas pousser à penser que la raison a moins de valeur que celle-ci, qu’elle doit se contenter d’un strapontin à côté d’elle, ou qu’il ne vaut pas vraiment la peine de s’efforcer de la développer. Bien au contraire, se rendre compte du rôle considérable que peut jouer la per­ception des émotions peut nous donner la possibilité d’augmenter son impact positif et de réduire ses effets éventuellement négatifs. Plus précisément, sans vouloir diminuer en rien la valeur d’orientation que peut avoir la perception normale des émotions, on pourrait envisager de protéger la raison contre les vicissitudes que la perception anormale des émotions (ou les influences indésirables sur la perception normale) peut introduire dans le processus de prise de décision ».

(Id. ibid. C’est moi qui souligne).

 

C’est bien aussi ce que pensait déjà à sa manière le bon vieil Aristote :

« Seul, entre les animaux, l’homme a l’usage de la parole; la voix est le signe de la douleur et du plaisir, et c’est pour cela qu’elle a été donnée aussi aux autres animaux.

Leur organisation va jusqu’à éprouver des sensations de douleur et de plaisir, et à se le faire comprendre les uns aux autres ; mais la parole a pour but de faire comprendre ce qui est utile ou nuisible, et, par conséquent aussi, ce qui est juste ou injuste. Ce qui distingue l’homme d’une manière spéciale, c’est qu’il perçoit le bien et le mal, le juste et l’injuste, et tous les senti­ments de même ordre dont la communication constitue préci­sément la famille et l’État ».

Aristote, Politique,I,2

À la différence des autres animaux qui, tout comme l’homme, éprouvent « douleur et plaisir », émotion et passions, l’homme est celui qui ne se contente pas de ses « sensations » et de ses « ressentis » comme disent justement les élèves, mais les porte à la « parole », c’est-à-dire à la structuration par l’éthique, le droit, le politique.

Et c’est bien là que Damasio finit par retrouver Descartes et Aristote, la pensée et la raison.

« on pourrait envisager de protéger la raison contre les vicissitudes que la perception anormale des émotions (ou les influences indésirables sur la perception normale) peut introduire dans le processus de prise de décision ».

 

Je ne doute pas que le docteur Bonnemaison soit un être particulièrement sympathique, sensible et compassionnel (le psychiatre Michel Coutanceau parlait d’ailleurs à son propos de « compassion pas assez lucide »). Et que la sincérité de son agir n’est pas à remettre en cause.

Mais la question est justement de savoir si, dans l’ordre de l’humain, c’est la sensibilité et la compassion qui doivent seules régler l’agir, ou bien si la norme de cet agir doit avoir aussi à faire avec la pensée, la réflexion et la raison.

À cette question, Damasio, Descartes, Aristote, donnent la même réponse.

Je suis donc atterré – mais hélas nullement surpris – de voir comment un « jugement » qui devrait relever du Droit en vient à consacrer la victoire des poncifs les plus émotifs et les plus immatures, contre lesquels le travail ingrat de construction de la pensée doit justement lutter sans relâche.

Et de constater – ce qui est peut-être bien plus grave – que, désormais, ce sont ces poncifs qui sont publiquement acclamés.

Ainsi, alors qu’une loi particulièrement élaborée existe – même si elle peut présenter des lacunes, j’ai moi-même souligné ce point dans un post du 18/02:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/02/18/fin-de-vie-et-finitude-du-droit-a-propos-de-leuthanasie-du-suicide-assiste-et-du-consentement/ 

– on applaudit le fait de ne pas la respecter sciemment, de passer outre les protocoles qu’elle préconise, et dont la nécessité est unanimement reconnue – de consultation du patient, de la famille, de la communauté soignante – et d’agir sous le diktat d’une « compassion » purement subjective et solitaire, comme si sa seule invocation était un gage d’infaillibilité.

Ayant de nombreux soignants dans mon entourage, je sais l’épuisement qu’ils peuvent ressentir, le désespoir parfois, devant des situations insupportables. Mais le travail de la plus élémentaire humanité  – puisque cette invocation revient en permanence au centre des débats – est justement, dans ces cas-là, de savoir ne pas céder à l’ambiguïté animale de la facilité compassionnelle pour mettre en œuvre, tant bien que mal, une procédure juste, respectueuse et réfléchie.

« Ce qui distingue l’homme d’une manière spéciale, c’est qu’il perçoit le bien et le mal, le juste et l’injuste, et tous les senti­ments de même ordre ».

Même, et surtout, si une telle procédure doit aboutir à la proposition d’un protocole de fin de vie, comme nous le montre par exemple la belle persévérance du docteur Kariger, véritable anti-exemple du docteur Bonnemaison, à vouloir faire respecter les droits de Vincent Lambert à une sédation terminale telle qu’elle est prévue par la loi Léonetti.

S’il y a des faiblesses qu’on peut excuser de la part d’un élève de terminale, on ne peut sans danger accepter qu’elles deviennent la norme dans les tribunaux et fassent jurisprudence sur des sujets aussi graves.

Sans doute de tels errements juridiques ne sont-ils pas sans rapports avec d’autres errements, politiques ceux-là, auxquels nous assistons.

Car tous se fondent sur ce débordement de la pensée et de la raison par l’émotion, sur lequel se bâtissent le populisme et la démagogie.

Il est donc urgent, au-delà d’une certaine indifférence, voire complicité médiatique, de prendre la mesure de la gravité de tels événements, et de faire en sorte que la raison, le droit et le politique reprennent la main en ces matières.

 

PS : on aimerait connaître la réaction des infirmières et aides-soignantes qui ont été à l’origine de la révélation des actes du docteur Bonnemaison. Stultitia n’a pas ouï dire qu’elles aient reçu leur part d’acclamation. C’était pourtant elles qui, dans cette affaire, faisaient respecter le droit, notion certes bien ringarde et surannée.

Il est vrai que ce ne sont que des infirmières et aides-soignantes. Et des femmes, qui plus est…

12 commentaires sur “Passion, raison, démagogie et droit. À propos de l’acquittement du docteur Bonnemaison.

  1. « Ayant de nombreux soignants dans mon entourage, je sais l’épuisement qu’ils peuvent ressentir, le désespoir parfois, devant des situations insupportables. Mais le travail de la plus élémentaire humanité – puisque cette invocation revient en permanence au centre des débats – est justement, dans ces cas-là, de savoir ne pas céder à l’ambiguïté animale de la facilité compassionnelle pour mettre en œuvre, tant bien que mal, une procédure juste, respectueuse et réfléchie. »

    Si dans la première phrase de ce passage, vous remplaciez le mot « soignants » par le mot « malades », pensez-vous que vous resteriez toujours éloigné de la « plus élémentaire humanité » ?

    Quand, dans la deuxième phrase vous évoquez, du point de vue du médecin, la justesse (au sens de conforme à la Justice et aux lois du pays concerné, – alors que dans un pays voisin et pas moins civilisé ni moins humain la loi serait différente au plus grand soulagement des personnes qui peuvent en profiter), le respect et la réflexion à accorder à tout acte, si vous tentiez d’inverser la perspective afin de vous soucier du respect que l’on devrait pouvoir accorder aux insistantes (sinon justes et légitimes) demandes de nombreux malades -tout à fait conscients, je le précise pour ne pas compliquer la question en abordant celle de directives anticipées, de personne de confiance ou de famille impliquée- malades en interminable phase terminale (cet oxymore pour suggérer que le vécu du temps n’est sans doute pas le même pour qui est livré au mal -j’utilise ce mot ambigu à dessein- que pour qui, de haut, de déontologie ou de philosophie, devrait d’abord prendre le temps de la raison, du respect, de la loi et de l’approche philosophique qu’elle doit mériter, etc.) ou aux agonisants tordus dans la douleur et suppliant « qu’on en finisse », pensez-vous que vous vous détourneriez du bon usage de votre raison, de votre compassion ou de votre humanité ?

    [que mon style haché soit à la mesure des douloureux déchirements que des positions comme la vôtre, si compréhensible et prudente soit-elle, risquent d’entraîner encore longtemps dans les fins de vie parfois inhumainement atroces de nos frères humains]

  2. Merci de me lire avec tant de régularité et d’attention.

    Mais je vous convie à un petit effort supplémentaire, celui de cliquer sur le lien que j’indique dans le post ci-dessus.

    Vous y verrez que je ne suis pas contre le suicide assisté, bien au contraire.

    Mais je pense qu’il faut distinguer cette démarche de celle d’une « euthanasie » qui permettrait à n’importe qui de faire n’importe quoi, n’importe comment, à la sauvette, sans aucun échange, aucune discussion et hors de tout contrôle.

    Ce serait la porte ouverte à l’inacceptable.

    Je suis désolé, mais c’est bien ce qui s’est passé avec le cas Bonnemaison.

    La question de la fin de vie est trop grave pour être laissée à l’évaluation et à la « spontanéité » de chacun, et surtout de ceux qui se croient les mieux intentionnés.

    Là encore, je persiste et signe : l’émotion, la « compassion irréfléchie » sont rarement bonnes conseillères. Les lois (même si elles doivent évoluer) sont là pour les encadrer et faire que notre impulsivité animale soit passée au crible de la réflexion.

    Moi aussi, j’ai été confronté de très près à ces problèmes. Et je suis profondément reconnaissant aux soignants que j’ai rencontrés à ce moment-là d’avoir estimé que mon avis, que nos avis, importaient, et qu’ils n’aient pas escamoté à la légère, pour leur propre commodité et/ou la satisfaction de leur ego « compassionnel », la fin de vie d’une personne aimée.

  3. J’avais bien découvert, en lisant ultérieurement le post sur lequel vous mettez un lien, votre position sur le suicide assisté, que je me réjouis de partager avec vous.

    Quant à vous lire et à tenter de dialoguer avec vous, cela m’est pour le moment un vrai plaisir, et j’ai passé pas mal de temps « sur vous », hier.

    On verra ce que la vie réservera à ces échanges, que je souhaite utiles et fructueux.

    Bien à vous.

  4. « Mais je pense qu’il faut distinguer cette démarche de celle d’une « euthanasie » qui permettrait à n’importe qui de faire n’importe quoi, n’importe comment, à la sauvette, sans aucun échange, aucune discussion et hors de tout contrôle.

    Je suis désolé, mais c’est bien ce qui s’est passé avec le cas Bonnemaison. »

    Je pense précisément l’inverse en tant que médecin et psychiatre. Tout ce que j’ai pu lire sur cette malheureuse affaire ne me permet pas de penser que mon confrère a pratiqué ce qui fait votre conviction « être hors de tout contrôle ».
    Et je salue ici les propos de Mme Demaison qui a pu dire ou rappeler qu’il arrive un moment ou la loi ne dit pas le tout, doit s’éclipser, et laisse, in fine, les seuls deux et eux seuls, patient et médecin, l’un avec l’autre.
    Grandeur et misère de la médecine, du médecin et notamment de ceux, mes chers confrères, qui se retrouvent là, à cette place là, cette impossible place là, celle ou Vladimir rencontre Estragon.

  5. Bien sûr, il y a des carences dans nos informations.
    Mais j’observe que le dernier article du Monde (de ce jour), « La défense en funambule du docteur Bonnemaison » de Pascale Robert-Diard, fait état d’une seule personne ou famille (celle de Fernand Dhooge) prévenue par le dr. Bonnemaison avant son acte.

    Qu’en est-il des autres ?
    Il y a sept cas, si je ne m’abuse. Il en reste donc six.

    La loi Léonetti fait état du consentement du patient quand c’est possible, de la famille, quand c’est possible aussi, ou du moins de la consultation du « collège des soignants ».

    On peut bien sûr dire qu’elle ne sert à rien, et que toutes ces démarches sont inutiles.

    Pour ma part, je ne le pense pas, même si cette loi ne doit peut être pas être le dernier mot sur la question.

    Certes, en fin de compte, le patient restera en effet face à face avec son médecin.
    Mais, dans les cas que j’ai connus, encore une fois, je suis reconnaissant aux médecins d’avoir eu l’humanité, avant ce face à face, d’informer et de s’entretenir avec ceux qui étaient tout de même les premiers concernés par la disparition d’un être cher.

    Je comprendrais sans problème qu’on soutienne le dr. Bonnemaison si, après de tels entretiens, et en accord avec le patient et/ou les proches, il avait pris sur lui d’outrepasser la loi pour injecter de son propre chef une substance létale, sans passer par la phase de la « sédation » (ce qui est une « violation », bénigne à mon sens, de la loi Léonetti – en fait dans le cas d’un de mes proches, cela s’est passé de cette façon, et je n’ai aucune envie ni raison de « dénoncer » le médecin qui a pris sur lui d’agir de cette façon).
    Ce qui nous est dit de Mr. Dhooge semble aussi relever de ce cas.

    Mais alors, pourquoi le dr. Bonnemaison n’a t-il pas agi de cette manière avec les autres, puisqu’il a montré qu’il était capable de le faire ?

    En tout cas, « dans l’état actuel de nos connaissances », cette affaire me semble une bien mauvaise cause à soutenir de la part de ceux qui militent pour des avancées sur les lois de fin de vie.
    Un tel exemple ne peut que les desservir, et à mon sens, les discréditer.

    Pour ma part, autant je suis partisan d’une évolution vers le suicide assisté, autant je ne pourrais trouver cohérent de soutenir le dr. Bonnemaison pour promouvoir cette idée.

  6. Mon précédent commentaire comportait un lapsus, il ne s’agissait pas de Mme Demaison mais de Mme Delaunay, la citation exacte étant  » La loi ne pourra jamais tout résoudre. Jamais. Il y a aura toujours, à un moment, un colloque singulier entre le médecin et la personne qui va mourir. Et dans ce moment, la loi doit se retirer sur la pointe des pieds. »
    Je réfléchis sur ce point qui me parait correspondre aux réalités que nous affrontons en médecine, c’est à dire ce moment ou tout les aspects d’une question ayant été mis en perspective, y compris en collège de pairs, y compris selon les termes de la loi, le médecin se retrouve seul avec son patient, et il est seul parce qu’il est seul a être et médecin et le médecin de son patient. Il ne s’agit pas en ce pronom possessif d’une appropriation mais d’une responsabilité, son patient parce que sa responsabilité. Responsabilité auquel il ne peut déroger sauf a perdre son identité, sauf à être démissionnaire de son être médecin, le médecin de son patient, jusqu’à la dernière seconde. Cette responsabilité ce n’est pas celle de l’infirmière, de l’aide soignante quelque soit leurs qualités et le fait qu’elles puissent éprouver les mêmes exigences, ce n’est pas celle du directeur d’hôpital, c’est celle du médecin du patient identique à celle du capitaine du navire « seul maître à bord après Dieu ». C’est une responsabilité intrinsèque à la fonction, incessible et impartageable, c’est aussi une responsabilité impossible qui se doit pourtant d’être tenue. La loi pourra t-elle jamais venir légiférer cet ultime espace du soin. Ne serait-ce pas au titre de cette compréhension plus ou moins diffuse que cinq famille sur sept ne se sont pas constitués partie civile ?
    Enfin le suicide assisté me parait ressortir de toutes autres situations et considérations que celles rencontrées par le Dr Bonnemaison.

  7. Bonjour « pcb » !

    Je suis entièrement d’accord avec vous sur le fait que toute procédure collégiale suppose en fin de compte un « décideur », et le fait que le médecin soit celui-là me paraît en effet faire partie de sa fonction.

    Encore faudrait-il qu’une telle procédure ait lieu, et qu’un échange ait pu s’instituer. La fin de vie est une question humaine, et non seulement médicale, sur laquelle une aide-soignante peut avoir un avis plus pertinent qu’un médecin, même si, en effet, cela ne doit pas remettre en cause la responsabilité qui incombe à ce dernier de « trancher » en dernière instance.

    Pour avoir enseigné à de futurs médecins, déjà jeunes adultes, en classe de S (« Scientifiques »), je dois vous avouer, sans entrer dans les détails, que j’aurais plus de mal à confier ma fin de vie ou celle de mes proches à nombre d’entre eux qu’à certaines aides soignantes que je connais…

    Mais le problème essentiel, c’est qu’avant même cette procédure « entre pairs » ou entre soignants, et sans aucunement remettre en cause la responsabilité du « maître de navire » donc, la moindre humanité me semble exiger, encore une fois, un échange avec le patient bien sûr, quand c’est possible, mais aussi avec ses proches.

    Or, d’après les informations disponibles, il semble que ce soit surtout sur ce point que le dr. Bonnemaison a failli, et je persiste à penser qu’il s’agit là d’une faille grave.

    Quant à la « compréhension plus ou moins diffuse » de la responsabilité du médecin, à laquelle vous faites allusion, qui pourrait expliquer que des familles ne se soient pas portées partie civile, je dois avouer que je suis moins optimiste que vous.

    Pour avoir débattu, pendant des années, de la question de l’euthanasie avec quelques centaines d’élèves jeunes adultes, je suis en mesure de certifier que, statistiquement, le problème est au départ abordé avec une grande inconséquence et superficialité.
    Fort heureusement, les positions peuvent changer, mais cela demande du temps, de la discussion et beaucoup d’efforts.

    La distinction euthanasie/suicide assisté n’est dans la plupart des cas jamais perçue. Celle du consentement donc (de la famille ou même du patient) ne se pose pas non plus de prime abord.

    En particulier, j’ai entendu quelques dizaines de fois au moins: « Mais monsieur, pourquoi l’euthanasie est-elle interdite pour les humains. On euthanasie bien les chiens » (sic).

    Je me demande donc si le fait de ne pas se porter partie civile ne peut pas s’expliquer plus simplement par une sorte de reconnaissance implicite que certains peuvent éprouver vis-à-vis du dr. Bonnemaison, parce que sa façon d’agir, pour le moins expéditive, leur a épargné bien des interrogations pénibles et dérangeantes.

    Celles en particulier que s’évertue à poser le prof. de philo. À propos, par exemple, d’une possible différence entre les chiens et les êtres humains.

  8. Nous sommes il me semble a peu près d’accord sur le point que la capacité des uns ou des autres à penser la question est indépendante de la fonction. Il y a des soignants non médecin de grandes, très grandes qualités humaines. Evidemment et heureusement. Jean Oury disais que durant la guerre, la IInde, des prostitués s’étaient révélées d’épatantes soignantes dans certains hôpitaux psychiatriques, je le crois volontiers, la fonction ne fait pas la qualité ( mais peut y contribuer, c’est un haute débat). La question n’est pas là.
    La question qui nous préoccupe ici est de savoir si le Dr B a failli ou non. Et je dois dire que tout ce que j’ai pu lire sur le sujet et entre les lignes des uns et des autres, ne me convainc pas de sa culpabilité. Aurait-il pu être déclaré non coupable en première instance à l’issue d’un procès détaillé dont on ne nous fournit que des bribes. Que savons nous « réellement » du dossier ? Les juges, jurés eux le savent dans la réalité de la complexité et précision du dossier comme du nouages des petits faits et détails qui amènent à la conviction qui fait le délibéré. C’est dans ce contexte que le témoignage de Mme Delaunay, sa prise de position comme ex ministre et en appel rapportée par Mme Robert-Diard, résonne à mes oreilles médicales. Donnerait elle un tel avis sans avoir pris connaissance en détail du dossier; sur un tel sujet, à cette place de responsable politique, donc au sens aigu de responsabilité citoyenne à priori, je ne le crois pas.

    Ce qui nous amène au point de discord entre nous, le point d’intérêt. Vous pensez la question me semble t-il depuis la seule raison théorisante d’enseignement à nos enfants, or comme je le disais précédemment, il est des situations en médecine ( et il y a peu de jeunes médecins que leurs longues études et l’hôpital n’aient pas déniaisé sur ce point, ce ne sont plus des lycéens inaverties des choses de la vie) qui exposent à l’au-delà de positionnement en raison auxquels nous adhérons nous mêmes mais qui se révèlent insuffisants, dépassés en situation. Il y a un point de butée à la raison qui n’ouvre pas pour autant la part belle à l’émotion. Il y a un au delà et c’est cette dimension qui me parait être absente des débats uniquement théorique ou réactions en général et qu’est venue dire Mme Delaunay.
    Il y a quelque temps une polémique était né sur le comportement inéthique-inhumain d’alpinistes à l’Everest. L’un d’entre eux avait révélé son attitude en haute altitude, son manque d’altruisme pour parler pudiquement. Mais que savons nous, qui sommes nous pour penser confortablement assis dans notre bureau sur la bonne attitude à avoir à l’extrême de la vie, lorsqu’il faut déjà se battre avec soi pour rester vivant, ne pas déserter, simplement pourvoir tenir, gagner un mètre de plus ou gagner la chambre suivante ou se joue le même scénario.

    Puisque évidemment nous ne sommes pas des chiens puis je me permettre de rappeler ces faits insoutenables: les rares témoins qui ont ouvert les portes des chambres à gaz ont pu voir (au risque de me tromper je dirais qu’il s’agit d’Imre Kertesz ) : les mères suffocantes juste avant les derniers instants avaient lâché leurs petits qui s’étaient retrouvés piétinés, écrasés. Y aurait t-il quelqu’un pour rétrospectivement les blâmer ?
    Il y a je crois toujours des points limites ou la loi humanisante s’évanouit, disparait et laisse l’homme (patient-médecin c’est tout un), démuni de tout, sans ressource aucune, face à face avec la mort. Et là …
    Ne croyez pas enfin que ce soit une position arrêtée, je m’interroge, sachant que je n’ai pas, Dieu merci, à affronter ces états ultime. Mais ceux que j’affrontent au quotidien déjà lourds, et très lourds en leurs réitérations depuis trente ans, ne me permettent pas de me désolidariser sans des raisons très très précises d’un confrère plus exposé que moi au quotidien. Ces raisons sont-elles réunies ? Nous les a t-on données, je n’en suis toujours pas sûr.

  9. Bonjour!

    Je reviens sur ce que vous nommez notre « point de discorde ».

    Je reconnais aisément que, sur ce sujet, je suis en effet plus théoricien que praticien.
    Mais je ne vois pas en quoi cela pourrait constituer un argument.

    Car ce qui fait question, c’est que j’ai rencontré des praticiens qui, confrontés aux mêmes situations que le dr. Bonnemaison, peut être en effet proches de ces « points limites où la loi humanisante s’évanouit », ont réagi de façon toute différente, d’une manière que je ne peux manquer d’estimer, « en mon âme et conscience », plus humaine et plus juste.
    Il y a donc d’autres chemins possibles. De plus, nous n’avons pas affaire ici à un acte exceptionnel, mais à un comportement réitéré.
    On pourrait évoquer aussi les paroles de Lucien Israël, Axel Kahn, que je cite dans le lien de mon post. Et bien d’autres, qui sont tous des praticiens, au même titre que le dr. Bonnemaison.

    Je ne voudrais donc pas qu’en estimant anodin, voire légitime, un comportement pour le moins très ambigu (encore une fois pour ce que nous en savons), on participe à établir une jurisprudence dont on peut craindre qu’elle banalise des pratiques inacceptables, non seulement pour quelques « théoriciens » ou philosophes résistants, mais pour nombre de praticiens qui s’efforcent d’agir dans la discrétion de façon plus respectueuse des patients et de leurs proches.

    PS: Je ne crois pas non plus que la situation des mères d’Auschwitz soit comparable à celle qui nous occupe.
    Merci pour la référence à Jean Oury. Je ne connaissais pas cet étonnant épisode.

  10. Entendu ce midi (7 novembre vers 12 h 50), sur France Culture, sur la question de l’euthanasie (illégale pour le moment, mais qui pourrait être régulée par la loi, comme c’est le cas dans certains pays), Onfray rappeler que, de même que certaines euthanasies actuellement, l’avortement était aussi pratiqué illégalement avant la loi organisant, régulant l’IVG.

    Depuis cette loi, personne n’est obligé d’avorter, mais ceux qui souhaitent pouvoir y recourir le peuvent, dans le cadre de la loi.

    De nos jours, l’euthanasie est illégale, mais pratiquée par des bien des médecins, à domicile pour les patients qui ont le plus de chance, à l’hôpital pour d’autres et pas toujours de façon très glorieuse. Puisque illégale, cette pratique ne peut se faire que dans la clandestinité ou avec des complicités tacites d’équipes et de familles (plus ou moins bien informées).

    Si demain l’euthanasie était légalisée, régulée, encadrée par la loi, ne serait-ce pas un progrès par rapport à la situation actuelle ?

    Bien sûr, comme pour une IVG, ceux qui (« parturients » de leur propre mort) ne voudraient pas en bénéficier pourraient aller jusqu’au bout de leur « travail ».

    Bien à vous.

  11. Bonsoir!
    Je ne crois pas être forcément très éloigné de votre façon de voir les choses, mais je pense que, sur ce sujet, il est essentiel de bien distinguer tout d’abord euthanasie et suicide assisté.

    Dans l’usage actuel très ambigu qui est fait du terme euthanasie, la question du consentement peut ne pas être prise en compte.
    Or, j’estime qu’elle est essentielle.

    Ne pas prendre en compte le consentement, du patient en premier lieu, de sa famille et/ou de ses proches s’il n’est pas en mesure de l’exprimer, ne pas tenir compte des directives anticipées (qui devraient être généralisées et rendues accessibles sur un fichier informatisé, mentionnées sur la carte Vitale, etc…), ou lorsque ces consultations sont impossibles, ne pas mettre en place une procédure collégiale telle qu’elle est prévue par la loi Léonetti assimile l’euthanasie à un crime qui ne peut absolument pas être toléré, encore moins encouragé.

    Sous le lien mentionné dans mon post, j’avais évoqué les positions de Lucien Israël, Axel Kahn, etc. qui dénoncent bien les graves déviations possibles de ce type « d’euthanasie », dont certaines sont sans doute déjà à l’œuvre: élimination des personnes en fin de vie (voire des Alzheimer ou autres maladies du grand âge, etc.) pour des raisons économiques, voire pour des raisons de « convenance personnelle » de la part de médecins, d’abus de pouvoir « compassionnel », etc. Toutes choses qui nous ramènent encore à l’affaire Bonnemaison.

    Je me permets de reproduire une citation d’Axel Kahn que j’avais utilisée alors, et avec laquelle je continue à être en parfait accord:

    « Certaines pratiques assez fréquentes amènent en effet à envoyer ad patres un malade qui n’a rien demandé à personne et qui ne souffre pas. Il y a à cela deux raisons principales. Ce peut-être pour le médecin le désir de faire de la place ; ou bien, motivation plus psychologique, éviter d’avoir à supporter cette démonstration quotidienne de l’échec de son devoir de guérir, exorciser ce reproche encore vivant à son impuissance.
    Il s’agit là d’un délit envers lequel nulle indulgence n’est de mise ».

    Si on prend au sérieux, de plus, les avertissements de Lucien Israël quand il nous dit que lorsque la douleur et la dépression du patient sont prises en charge et qu’on le considère comme un être humain, les demandes d’euthanasie disparaissent, cela nous oblige à remettre la problématique à l’endroit: l’urgence n’est pas la question de l’euthanasie, mais bien celle de la généralisation de soins palliatifs efficaces. Il existe des protocoles extrêmement performants pour soulager la douleur, le problème étant qu’ils ne sont pas toujours mis en place comme ils le devraient.

    Militer sans discernement pour l’euthanasie présente de très gros risques de jouer le jeu de ceux qui ne cherchent – consciemment ou pas – qu’une solution de facilité, en particulier économique.

    De même, les possibilités de la loi Léonetti concernant la sédation profonde (moyennant bien sûr les consultations préalables mentionnées plus haut concernant le consentement) sont trop souvent ignorées par les médecins eux-mêmes, toutes les enquêtes le reconnaissent.

    Pour toutes ces raisons, la notion « d’euthanasie » me semble trop ambigüe, et son usage devrait être évité.

    J’explique dans mon post mentionné sous le lien donné ci-dessus les raisons pour lesquelles je reste néanmoins partisan d’une assistance au suicide, qui n’a pas grand chose à voir avec ce qu’on entend donc souvent par « euthanasie », lorsqu’on veut par exemple légitimer des comportements comme ceux du dr. Bonnemaison.
    La question du consentement réitéré, examiné, discuté, y est centrale, et devrait être le plus possible dégagée de la manipulation possible ou du « chantage implicite au consentement » qui risque d’être le danger majeur inhérent à ce type de pratique.

    En dépit de ces risques, je pense que la légitimité peut en être défendue, sous réserve de protocoles précis, rigoureux, qui ne laissent pas de place à l’émotivité ou à l’improvisation.

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