Pour une spiritualité laïque. Une lecture d’Abd al Malik avec Paul Ricœur et quelques autres.

La notion de « spiritualité laïque » revient sur le devant de la scène avec le petit livre fort pertinent d’Abd al Malik, Place de la République (Indigène 2015), sous-titré « Pour une spiritualité laïque ».

[18/03: ajout du lien]

http://www.telerama.fr/livre/abd-al-malik-l-islam-est-meconnu-par-les-musulmans-eux-memes-et-par-les-autres,123130.php

J’avais eu l’occasion, il y a quelques temps, de réfléchir à ce thème à propos de la parution d’un ouvrage de Luc Ferry ainsi que de quelques interventions dans les médias qui l’avaient accompagné.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/11/27/archi-archives-de-stultitia-2008-une-spiritualite-laique/

Je m’étonnais alors de la confusion qui régnait sur le sujet.

Pour Luc Ferry en effet, mais aussi d’une certaine manière pour André Comte Sponville ou Matthieu Ricard qui ont pu développer des idées proches quoique plus nuancées, il semblerait qu’il suffise de désolidariser le terme « spiritualité » de celui de « religion » (que ces auteurs semblent réserver aux traditionnelles « Religions du Livre ») pour assurer le caractère « laïque » de la dite « spiritualité ».

On trouve ainsi chez Luc Ferry, pour reprendre des citations que j’en faisais alors, l’affirmation que la « spiritualité » stoïcienne par exemple (d’autres préférant le spinozisme, le bouddhisme, etc.), « doctrine de l’harmonie avec l’ordre cosmique » qui nous enseigne « qu’on est soi-même un fragment d’éternité » serait en quelque sorte « neutre », moins religieuse ou métaphysique, et partant plus « laïque » que les représentations issues des « religions » juives, chrétiennes ou musulmanes.

Mais outre les questions de terminologie (cf. sur la question mon post ci-dessus : la distinction entre « religion » et « spiritualité » est loin de toujours aller de soi…), lorsqu’on choisit de qualifier une quelconque doctrine, qu’il s’agisse du stoïcisme, du bouddhisme ou de l’athéisme, de « spiritualité », sous prétexte qu’elle ne renverrait pas à la vision d’un Dieu « personnel » mais à celle d’un « ordre cosmique » comme le dit le stoïcien Chrysippe, d’une « Substance nécessaire » à la mode spinozienne théiste ou athée, d’un « Tao » ou d’un « Dharma », on ne s’exonère pas pour autant de systèmes, de visions du monde, d’interprétations globalisantes de notre condition humaine dont on ne voit pas en quoi ils seraient plus « laïques » que les « religions » traditionnelles auxquelles ils prétendraient se substituer.
(Rappel : j’avais aussi longuement parlé des ambiguïtés de l’interprétation athée du spinozisme dans un post précédent :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/12/31/eternite-de-lessence-du-corps-chez-spinoza-et-resurrection-et-derechef-de-nietzsche-et-de-ses-mythes-et-de-m-onfray-qui-gagnerait-a-lire-un-peu-mieux-ses-maitres-1/ )

Dans tous les cas, nous restons dans le domaine de la croyance en des « modèles », des « récits fondateurs » qui ont chacun leur caractère métaphysique propre.

J’ai aussi montré à diverses occasions combien la croyance nietzschéenne ne peut bien évidemment échapper à ce statut de modèle métaphysique globalisant, certes bien peu conciliable en tant que tel avec la laïcité.

Prétendre alors que quelque « philosophie antique », ou que le spinozisme, le bouddhisme, le taoïsme, ou encore une philosophie athée se concilieraient mieux avec la laïcité que les religions « traditionnelles » en Occident, relève donc d’un grave contre-sens, voire d’une supercherie.

Ce serait, une fois de plus, répéter l’éternelle aberration ayant amené à faire du judaïsme, du christianisme, de l’islam ou autres socialisme, communisme ou fascisme des « religions officielles » ou « dominantes », ou des « doctrines d’État ».

« On en prend d’autres, et on recommence la même chose » me dit Stultitia.

La persécution des Rohingya par les bouddhistes en Birmanie ou les pogroms menés par les intégristes hindouistes contre diverses communautés nous montrent hélas que le refus de l’autre n’est pas réservé à quelques religions ou à quelques doctrines athées, mais que c’est un virus susceptible de se développer allègrement quel qu’en soit le support.

On le sait, on peut tout aussi bien le rencontrer chez certains ayatollahs bien de chez nous qui semblent ne pas avoir renoncé à imposer un dogmatisme laïcard.

(cf. http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/02/13/a-propos-de-liranien-de-mehran-tamadon-et-du-port-du-voile-a-luniversite/)

Ce n’est donc pas dans ce genre de confusions qu’il faut chercher à mon sens ce que pourrait représenter, le cas échéant, « une spiritualité laïque ».

L’intérêt du petit livre d’Abd al Malik, c’est qu’à la différence des auteurs mentionnés plus haut, et d’une manière qui, avec bonheur, rappelle plus le rap ou le slam que la philosophie universitaire, il me semble prendre d’emblée la bonne direction :

« Aujourd’hui un Français, c’est aussi bien un Français athée, qu’un Français musulman, qu’un Français chrétien, qu’un Français juif.
Un Français n’est pas issu d’une caste sociale particulière et n’a pas une couleur de peau spécifique.
Être français, c’est être spirituel.
Être porteur d’une véritable spiritualité laïque qui, avant même de s’articuler dans le langage, est à la fois raisonnement, intuition de l’idée immanente républicaine et sa transcription claire et intelligible » (p. 7-8).

Comment mieux dire que cette « spiritualité » qui devrait caractériser « le français » ne relève pas d’une absorption de la totalité du spirituel par l’athéisme, le stoïcisme, le bouddhisme, le judaïsme, le christianisme, l’islam ou autres encore, mais d’une ouverture à ce qui, en partie présent dans chacun de ces courants, en permet la coexistence permanente dans l’écoute, la connaissance mutuelle, la discussion féconde et le respect ?

C’est bien ici que nous sommes sur la voie d’une authentique laïcité.

« Stéphane Hessel disait : ‘’Démocratie laïque, oui, ce qui n’exclut pas un plan plus élevé de spiritualité et de tolérance.’’. Et Albert Camus souvent dans ses écrits magnifie cette spiritualité laïque qui ne veut exclure le religieux, mais ne peut jamais s’y réduire. C’est le religieux, lui, qui s’exclut du spirituel quand il s’abandonne à la politique et in fine au terrorisme. Et c’est en ce sens que l’islam politique est une hérésie absolue » (p. 25).

Certes.

Tout comme l’athéisme politique, le judaïsme politique, le christianisme politique, le stoïcisme politique ou le bouddhisme politique ont été, ou peuvent donc encore être ce type d’hérésie. Même s’il s’agit alors plutôt de la réduction de ces croyances à la seule dimension politicienne, car il serait dommage de nier qu’elles puissent aussi entretenir avec le politique en tant que tel un dialogue potentiellement fécond lorsque les domaines sont rigoureusement distingués.

 

Mais on pourrait se demander alors si cette recherche d’un « plus petit commun dénominateur » susceptible de permettre la coexistence des hommes sur la base du respect ne relèverait pas, tout simplement, de l’éthique plutôt que de la « spiritualité ».

On aurait bien des raisons, légitimes, de le croire.

Le discours d’Abd al Malik lui-même fait d’ailleurs largement place à l’éthique et à la morale :
Plus que la politique politicienne, « c’est le sens du devoir, la morale, la justice et l’équité qui permettent le véritable changement » (p. 15).

Et si, avec Paul Ricœur, être éthique, c’est dire à autrui : « Je veux que ta liberté soit » ; si « on entre véritablement en éthique, quand, à l’affirmation par soi de la liberté, s’ajoute la volonté que la liberté de l’autre soit » (Avant la loi morale: l’éthique, dans Encyclopédia Universalis, Les enjeux, 1985, p. 62), n’est-on pas en droit de penser que la laïcité à plus besoin d’éthique que de « spiritualité » ?

Pourquoi donc s’embarrasser d’un terme aussi discutable et ambigu ?

Pourtant, là encore, il me semble qu’Abd al Malik nous met sur la voie d’une réponse possible.

« Mais c’est le règne de la quantité et de nos jours la propagande est telle que tout se politise de façon incorrecte, tout est économie et course effrénée à l’audimat et à la visibilité. Le religieux pas plus que les médias n’ont pu se soustraire à ces diktats.
Ce religieux qui ne se fait entendre sur la place publique que dans de faux débats entre croyants et athées, entre religieux et laïcs, au lieu d’offrir à l’usage de tous cette spiritualité que tous les citoyens – qu’ils croient en Dieu ou pas – ont en partage » (p. 15-16).

Pourquoi donc « être français, c’est être spirituel », et pas seulement éthique ?

Pour le comprendre, il me semble qu’on peut estimer qu’il y a, dans l’idéal de laïcité, un emboîtement de plusieurs composants.

La visée éthique, « visée de la vie bonne, avec et pour les autres, dans des institutions justes », dit encore Paul Ricœur (Éthique et Morale, dans Lectures I, Autour du Politique, Seuil, Paris 1991, p. 257), et qui précède les formulations de la morale et du droit en est sans doute, comme l’exprime Abd al Malik, l’élément porteur et dynamique.

Sans doute la « common decency » que j’ai évoquée dans des posts précédents appartient elle à ce premier niveau de l’éthique, indispensable à toute communauté humaine, niveau qui « veut que la liberté de l’autre soit » et qui, dans ce but, applique déjà, mais de façon encore peu consciente et réfléchie, un certain nombre d’interdits, d’habitus et de codes, tels qu’ils sont véhiculés par la culture, sans pour autant s’inscrire dans une doctrine ou une religion déterminée.

Souvenons-nous, dans Le premier Homme, du magnifique « Un homme, ça s’empêche », qu’arrache au père d’Albert Camus le spectacle de meurtres infâmes qui ressemblent tant à ceux dont nous abreuvent les sites djihadistes.

Un tel « cri du cœur » s’inscrit bien dans ce « commun dénominateur » éthique, « règle d’or » à la racine de toute religion comme de toute philosophie.

Nous l’avons vu, ce niveau, essentiel à la dignité de toute communauté humaine, ne devrait a fortiori faire défaut à une société qui se prétend laïque.

Mais, on le sait, cette visée elle-même ne peut survivre que si elle s’incarne de façon plus explicite dans la norme morale (P. Ricœur, op.cit. id. p. 260), à son tour complétée par la norme juridique et par ce que Ricœur nomme la « sagesse pratique » (id. p. 265).

Et si « spiritualité laïque » il y a, ne serait-elle pas alors à chercher dans ce « souffle » (c’est là l’étymologie, on le sait, du terme « esprit »), ce dynamisme qui permet la vie de cet « emboîtement », par lequel la « visée » éthique à laquelle m’assigne l’apparition d’autrui dans mon champ de conscience (ici, Ricœur se reconnaît débiteur de Lévinas) se reprend en permanence dans la formulation des normes morales, qu’elles soient athées ou « religieuses », puis dans la création de ces « institutions de la vie bonne » rendant possible, au niveau politique, la coexistence pacifique et féconde de la diversité des autruis ?

S’il peut sembler adéquat de parler ici de « spiritualité », c’est que ce processus dynamique de création et d’articulation repose sur une règle du jeu énigmatique qui ne peut se contenter de la « lettre », mais qui exige un « souffle » particulier, une adhésion permanente et humble à la motion bouleversante de « l’esprit », sous peine de se replier dans la suffisance et ses diverses expressions. Celles qu’on nomme légalisme, intégrisme, dogmatisme, totalitarisme, voire scientisme (car il se peut que la science elle-même ne puisse se passer de « spiritualité » : « la situation problématique et pluraliste de la science doit être interprétée elle-même globalement comme un signe. Elle est indicatrice d’une situation générale de la raison humaine, qui est elle-même une question ouverte à un déchiffrement ». J. Ladrière, L’articulation du sens, Cerf, Paris 1984, I, p. 50. Je reviendrai peut-être un jour sur cette féconde incomplétude de la raison scientifique).

Perversions par la suffisance dont peuvent témoigner aussi bien les religions que les athéismes, ainsi que bien des dogmatiques de la « laïcité ».

C’est alors que se profile cette « guerre des valeurs ou guerre des engagements fanatiques » dont Ricœur dénonce le danger :

III Sagesse pratique.
J’aimerais donner le début d’une justification à la troisième thèse énoncée au début, à savoir qu’un certain recours de la norme morale à la visée éthique est suggéré par les conflits qui naissent de l’application même des normes à des situations concrètes. Nous savons depuis la tragédie grecque, et singulièrement depuis l’Antigone de Sophocle, que des conflits naissent précisément lorsque des caractères obstinés et entiers s’identifient si complètement à une règle particulière qu’ils en deviennent aveugles à l’égard de toute autre : ainsi en est-il d’Antigone, pour qui le devoir de donner la sépulture à un frère l’emporte sur la classification du frère comme ennemi par la raison d’État ; de même Créon, pour qui le service de la Cité implique la subordination du rapport familial à la distinction entre amis et ennemis. Je ne tranche pas ici la question de savoir si ce sont les normes elles-mêmes qui s’affrontent dans le ciel des idées — ou si ce n’est pas seulement l’étroitesse de notre compréhension, liée précisément à l’attitude morale détachée de sa motivation éthique profonde. Guerre des valeurs ou guerre des engagements fanatiques, le résultat est le même, à savoir la naissance d’un tragique de l’action sur le fond d’un conflit de devoir. C’est pour faire face à cette situation qu’une sagesse pratique est requise, sagesse liée au jugement moral en situation et pour laquelle la conviction est plus décisive que la règle elle-même. Cette conviction n’est toutefois pas arbitraire, dans la mesure où elle fait recours à des ressources du sens éthique le plus originaire qui ne sont pas passées dans la norme (id. p. 265).

Il est ici question, dans une approche qui emprunte à Aristote et à la tragédie classique, de la transmutation de la justice en équité, que rend possible le dynamisme de la « motivation éthique profonde ».

Mais ce souffle, ce dynamisme, qui permet d’échapper aux « guerres des engagements fanatiques » qui nous rendent aveugles à l’égard des autres, ne pourrait-on pas se risquer à le nommer « dynamique de l’esprit » ?

La « spiritualité » ne serait-elle pas justement la reconnaissance de cette « énergie » énigmatique, qui, tout comme elle rend possible le dépassement d’une justice formelle « de la lettre » par l’esprit d’équité, convertit la froide raison théorique en cette « sagesse pratique » dont la laïcité a tant besoin ? N’est-ce pas encore elle qui permet le dépassement des lectures littéralistes mortifères d’un texte, fut-il qualifié de « Sacré », et les transmute par le souffle de l’interprétation ?

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/11/21/conversion-contre-lislam-versus-conversion-a-lislam-et-de-la-conversion-a-lhermeneutique-comme-condition-prealable-reflechir-avec-youssef-seddik/

Peut-être est-ce encore une façon de retrouver la féconde opposition opérée par Emmanuel Lévinas entre une « Totalité » stérile et un « Infini », source de création.

C’est encore ce même « esprit » qui permettrait, comme nous le dit Abd al Malik, de dépasser l’intégrisme économiste et le matérialisme consumériste du « règne de la quantité » qui écrasent aussi bien les religions que les athéismes de leurs pesanteurs et de leurs diktats et leur interdisent toute créativité « spirituelle » et toute évolution possible.

[18/03: En illustration, j’ajoute  ces magnifiques allusions à la spiritualité et à l’Esprit, tirées de l’interview d’Abd al Malik à Télérama (lien en début de post).]

Avec le philosophe soufi Al-Ghazâlî, l’émir Abd el-Kader l’Algérien, le poète théologien Ibn Arabi, j’ai découvert le Taçawuff, l’islam entier : extérieur et intérieur, exotérique et ésotérique. La lettre – le dogme, la tradition, la prière – n’a de sens qu’accompagnée de l’esprit – le souffle, la vie, l’âme. Lorsqu’on sépare le dogme de l’esprit, on risque tous les intégrismes, de l’Inquisition au terrorisme. (…)

Quant à la spiritualité, elle est le souffle qui habite les principes, sans lequel ils restent des fantômes évanescents. Ce souffle est très concret. J’ai vu des gens mourir, j’ai entendu le souffle de leur vie s’éteindre : pff, et c’est fini. J’ai vu des couples se désaimer, le souffle de l’amour s’épuiser : pff, et c’est fini. C’est ça dont je parle. Quand j’entends les politiques parler, je n’entends pas de souffle, seulement un discours creux, sans âme. J’ai été reçu par des ministres de la Culture qui m’ont fait visiter leurs bureaux : leur fierté s’arrêtait au mobilier !

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רוּחַ , رُوح , πνεῦμα, « esprit », « souffle », les termes sont multiple pour signifier cette mystérieuse réalité.

Mais sans elle, il peut en effet paraître bien difficile de comprendre, outre les religions et les philosophies, ce que peut être la laïcité et sa place dans la République.

Merci à Abd al Malik de nous le rappeler avec talent, et, dans un contexte qui semble promouvoir de plus en plus, à droite comme à gauche, le « beauf franchouillard », de nous rendre à notre vocation spirituelle « d’être français ».

6 commentaires sur “Pour une spiritualité laïque. Une lecture d’Abd al Malik avec Paul Ricœur et quelques autres.

  1. Avec mes salutations du jour,
    trois ans après la découverte de cette page de votre blog…

    Et si au lieu du concept de « spiritualité laïque », on acceptait la notion de « spiritualité athée » que l’on pourrait distinguer (sans les opposer sur tout) d’une « spiritualité religieuse » ?

    Si l’on qualifiait, par exemple, les cantates de Bach chantées lors des cultes protestants de « musique religieuse » au lieu de « musique spirituelle », cela poserait-il problème ?

    Et un athée qui jouirait spirituellement de cette musique religieuse, lui interdirait-on de la trouver spirituelle ?

    Ne pourrait-on être et religieux et spirituel, de même qu’on doit pouvoir être et athée et spirituel ? Sans que réciproquement d’ailleurs, le seul fait d’être religieux ou athée soit un gage de spiritualité particulière : Est-il nécessaire d’être athée pour être une brute, égoïste et matérialiste ; et quiconque aura fréquenté nos milieux chrétiens se sera-t-il étonné d’y avoir trouvé nombre de croyants pratiquants et brutes égoïstes et matérialistes.

    Comme vous-même le rappelez au fil de votre blog, par exemple : http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/02/13/a-propos-de-liranien-de-mehran-tamadon-et-du-port-du-voile-a-luniversite/ )
    1 La laïcité, à la française, n’est qu’un cadre institutionnel séparant le pouvoir civil du pouvoir religieux, garantissant la liberté de penser et de convictions des uns et des autres, garantissant le droit de croire ou ne pas croire, garantissant (dans le cadre de la loi et de l’ordre public) le droit de se livrer aux manifestations prônées par un culte ou une idéologie, d’être un religieux pratiquant et prosélyte ou un athée militant libre-penseur. Garantissant le droit d’organiser au nom de sa foi des manifs anti-IVG de même que les manifs contre de telles manifs au nom du droit des femmes de disposer de leur corps, le tout dans le respect de la loi et de l’ordre public, etc. Garantissant le droit de porter en public telle ou telle panoplie affichant ses convictions religieuses ou idéologiques de même que de publier (dans le cadre de la loi régissant la liberté d’expression) tout le mal qu’on pense de tels affichages ou idéologies.
    2 la laïcité ne s’oppose donc ni aux religions ni à l’irréligion ou à l’athéisme, mais en garantit l’expression et la pratique. Alors que l’inverse est plus rare, comme nous l’enseignent l’histoire des religions et la pratique des régimes théocratiques ou totalitaires antithéistes au fil des siècles.

    Me permettra-t-on de nuancer Abd al Malik lorsque celui-ci évoque (cité par vous) « le religieux [qui] doit offrir à tous l’usage de cette spiritualité que tous les citoyens -qu’ils croient en Dieu ou pas- ont en partage » ?
    N’est-ce pas la culture commune, pour ne pas dire la civilisation, qui doit offrir à tous, tant aux religieux qu’aux non-religieux cette spiritualité que tous ont en partage ?

    Ne serait-il pas plus humaniste d’estimer que la spiritualité propre à l’humain et mieux encore à l’humanité immatérielle à laquelle chacun d’entre nous participe, au-delà de la matérialité de nos organismes individuels, par l’immatériel culturel, civilisationnel, scientifique, cumulé depuis des millénaires et mémorisé par l’humanité au fil des existences de chacun, d’estimer donc que c’est au sein de cette spiritualité immatérielle, à la fois somme, produit et transcendance de toutes les existences millénaires des humains bien matériels, que le religieux aussi bien que l’éthique ou la Science auront puisé ?

    Faut-il croire en Dieu pour concevoir, avec Teillard de Chardin la notion de « noosphère » ?

    Prétendre alors que quelque « philosophie antique », ou que le spinozisme, le bouddhisme, le taoïsme, ou encore une philosophie athée se concilieraient mieux avec la laïcité que les religions « traditionnelles » en Occident, relève donc d’un grave contre-sens, voire d’une supercherie, écrivez-vous.

    N’est-ce pas oublier que les religions « traditionnelles » (monothéistes, en l’occurrence le christianisme catholique et l’islam – je mets à part 1 le judaïsme, peu soucieux de prosélytisme tant il se transmet pour l’essentiel davantage par la filiation que par la conversion à laquelle on inviterait ou forcerait le premier venu 2 les diverses ‘églises’ et chapelles protestantes ou évangéliques, etc. ayant renoncé à exercer un monopole religieux dans un pays), dans la mesure où elles prétendent dire le Vrai et être la seule voie de Salut vers le vrai Dieu, ne peuvent guère prêcher ni encourager la notion de laïcité, laquelle implique que nulle conviction ne doive systématiquement l’emporter sur une autre et que toutes méritent le respect, du moins dans la mesure du respect qu’elle sauront se mériter par leur adhésion à la loi commune du respect des autres ?

    De même que toute religion à prétention universelle, tout « Système philosophique » totalisant qui se prétendrait révélation universelle et ultime du Sens de l’Histoire, de l’Homme ou du Sur-homme, après quoi nulle autre manière de penser ou de vivre ne serait plus ni concevable ni autorisé ne serait pas non plus un système très favorable à notre laïcité, garante du droit de penser, de bien penser comme de mal penser, et surtout, pour commencer, (je reviens à une de mes marottes) d’avoir le droit de penser contre soi-même (ce qui permet tant le « doute » cartésien que le droit à l’apostasie, voire l’infidélité à soi-même par fidélité à l’alter ego que je dois toujours pouvoir accueillir en moi si je veux être vivant, toute ramure ouverte aux vents du vaste ciel, et pas une souche éventuellement morte mais encore fière d’être fidèle à ses racines).

    [Et peut-être se souviendra-t-on ici du soi-même comme un autre, cher à Ricoeur]

  2. Bonjour,

    Je réponds dans un premier temps à vos réflexions d’hier.

    « Et si au lieu du concept de « spiritualité laïque », on acceptait la notion de « spiritualité athée » que l’on pourrait distinguer (sans les opposer sur tout) d’une « spiritualité religieuse » ?

    Je ne comprends pas la nécessité de ce « au lieu ».
    Car la notion de « spiritualité laïque » a justement l’avantage d’être englobante, et de permettre de parler aussi bien de « spiritualité religieuse » que de « spiritualité athée ».

    C’est bien ce que veut dire Abd al Malik lorsqu’il déclare : « Aujourd’hui un Français, c’est aussi bien un Français athée, qu’un Français musulman, qu’un Français chrétien, qu’un Français juif », et que c’est ce français-là qui est invité à « Être porteur d’une véritable spiritualité laïque ».

    Ce à quoi j’ajoutais :

    « Comment mieux dire que cette « spiritualité » qui devrait caractériser « le français » ne relève pas d’une absorption de la totalité du spirituel par l’athéisme, le stoïcisme, le bouddhisme, le judaïsme, le christianisme, l’islam ou autres encore, mais d’une ouverture à ce qui, en partie présent dans chacun de ces courants, en permet la coexistence permanente dans l’écoute, la connaissance mutuelle, la discussion féconde et le respect ».

    Il est donc bien entendu qu’un « athée » tout autant qu’un « religieux » peut-être qualifié de « spirituel », en témoignent justement les références d’Abd al Malik à Camus, auxquelles je fais allusion dans un autre post :

    http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/02/09/daylan-de-la-honte-et-de-lhonneur-a-propos-de-la-rencontre-dabd-al-malik-et-dalbert-camus/

    L’inverse étant d’ailleurs tout aussi évident : l’expérience (historique, actualité, etc.) montrant que la barbarie sanglante comme « égoïste et matérialiste » peut-être hélas partagée par tous, sans distinction d’athéisme ni de religion…

    Il me semble donc que la laïcité bien comprise est alors en effet la garante d’une « spiritualité » possible pour tous. En cela réside sa spécificité propre. Non pas d’être une « spiritualité » de l’athéisme seul, ce qui serait (et a été) un totalitarisme, ni de la religion seule, ce qui serait (et a été, comme vous le rappelez fort justement) une théocratie totalitaire, mais une « spiritualité des spiritualités », dans la mesure où elle seule peut accueillir sans discrimination les richesses spirituelles des cultures, qu’elles soient « athées » ou « religieuses ».

    Il me semble que c’est cela même que veut dire Abd al Malik dans la phrase que vous citez, et que je paraphrase : le religieux n’a pas à confisquer la spiritualité à son usage, mais doit accepter que tous les citoyens « qu’ils croient en Dieu ou pas », la détiennent en partage.

    En cela, bien sûr, comme vous le dites, l’effort qui rassemble « le religieux aussi bien que l’éthique ou la Science », sans distinction de croyance ou d’athéisme, fait partie de notre patrimoine spirituel commun.
    Ce que Teilhard de Chardin accepte en effet parfaitement dans sa notion de « noosphère ».

    Quant au risque inhérent à toute représentation totalisante (qu’elle soit religieuse ou athée) de devenir totalitaire, j’en partage bien entendu le constat, hélas fondé, comme dit plus haut, autant sur l’histoire que sur l’actualité.

    Dans ce domaine encore, c’est bien encore une saine laïcité, et sa « spiritualité » propre, qui rend possible le respect et la liberté de chacun, jusque dans les légitimes « apostasies », « infidélité à soi-même par fidélité à l’alter ego » que vous soulignez fort justement.

    Cordialement, et à bientôt sur le post voisin !

  3. Je me sens un peu désespéré de si mal me faire comprendre voire d’être si dur à la comprenette :

    Si nous convenons que la laïcité est le cadre institutionnel légalisant/encadrant la liberté d’expression (religieuse ou irréligieuse, etc.), je vois mal pourquoi on parlerait de la « spiritualité d’un cadre », alors que c’est seulement l’expression encadrée (l’idéologie religieuse, irréligieuse, athée, artistique, philosophique, etc.) qui pourra, elle, être plus ou moins spirituelle.

    On peut certes estimer que la laïcité, instituant, légalisant et protégeant la tolérance idéologique entre concitoyens relève d’un esprit de tolérance, ce qui peut déjà exiger un degré certain de spiritualité (surtout si on se souvient de celle avec laquelle en parlait un Voltaire).

    En tout cas, merci de votre patience, et désolé de m’être mêlé de questions qui peut-être me dépassent. Bien à vous.

  4. Bonjour,

    Votre interrogation sur la « spiritualité d’un cadre » est en effet pertinente.
    Je me la suis aussi posée.

    Il me semble pourtant que, là encore, il convient d’approfondir un peu plus.

    D’abord, je suis certes loin d’être l’inventeur de la formule [« spiritualité laïque »]. Je l’ai reprise (cf. post voisin à propos duquel nous avons débattu) à Luc Ferry qui n’en n’est pas non plus l’inventeur.

    Bien sûr, il serait en effet stupide de parler de « spiritualité » à propos d’un cadre.

    Mais là où la spiritualité intervient, c’est dans la raison pour laquelle on conçoit – ou non – la nécessité de ce cadre (vous n’ignorez pas que l’Église catholique par exemple a longtemps lutté contre un tel « cadre » dont elle estimait qu’il la dépossédait de son magistère sur les consciences… ; ou que les régimes totalitaires, islamistes ou autres, n’y sont pas particulièrement favorables. Cf. ma réflexion sur Mehran Tamadon, etc.).

    Il y a donc un enjeu proprement spirituel, me semble-t-il, dans le simple fait de revendiquer la nécessité d’un tel cadre.
    Il s’agit d’une « spiritualité » du respect inconditionnel de la conscience d’autrui. Ce n’est pas rien !

    Un autre enjeu me semble résider dans la façon dont, une fois ce cadre mis en place, on en considère les limites et le « mode d’emploi ».

    Car là encore, vous n’ignorez pas que certains (ceux que je nomme les partisans d’une « laïcardité »), convaincus de la « vérité scientifique » d’un certain matérialisme athée 😉 , considèrent la laïcité plutôt comme tolérance quelque peu paternaliste de l’obscurantisme, et l’accompagnent donc d’une nécessaire pédagogie de la raison, qui finira bien par imposer sa lumière à quelques esprits attardés ou arriérés.

    D’autres aussi (cf. ma réflexion à propos de Luc Ferry), considèrent la laïcité comme une façon subreptice de faire prévaloir quelque « doctrine de l’harmonie avec l’ordre cosmique », ou quelque vision spinoziste à la mode qui nous enseigne « qu’on est soi-même un fragment d’éternité », etc., sous le prétexte qu’il s’agirait de visions « non religieuses ».

    Alors même, nous l’avons vu, qu’il s’agit simplement d’autres modèles, tout aussi métaphysiques, voire religieux que les « religions » (bien entendu « judéo-chrétiennes ») incriminées.

    Il suffit de rappeler par exemple l’indispensable surdétermination théologique de la matière, dont il a été question dans d’autres posts, quand on veut faire de Spinoza un « matérialiste » (la remarque vaut aussi pour le stoïcisme et son « harmonie avec l’ordre cosmique » dont parle Ferry).

    C’est bien pour tout cela que la notion de « spiritualité laïque » me paraît conserver une pertinence et une légitimité.

    Trop d’approches biaisées menacent en effet la laïcité pour que nous n’abandonnions pas l’exigence d’en définir rigoureusement la « spiritualité spécifique », comme cherchent à le faire par exemple Abd al Malik et d’autres, fort heureusement.

    Cordialement

  5. Bonjour, mon cher desiderius
    [que mon correcteur orthographique reconnaît mieux en désiré qu’en désidéré
    et dont je ferais donc volontiers un Désiré (si vous me le permettez)]

    Allons-y donc pour une « spiritualité laïque »,
    dans la mesure où un « esprit de tolérance » implique bien sûr une spiritualité…

    Je crois d’ailleurs que Comte-Sponville recourt aussi à cette expression.
    (dans un petit ouvrage qui me semble fort intelligent, et qui mériterait qu’on en rende compte,
    mais je ne l’ai pas fini, donc suspendons notre jugement).

    Sur la laïcité comme « cadre institutionnel » garantissant la tolérance tant religieuse qu’irréligieuse et la liberté de pouvoir exprimer et confronter ses convictions avec des concitoyens sans risquer la mort, il ne doit pas être étonnant que ceux à qui l’on aurait (pendant des siècles) interdit de telles expressions la voient comme la possibilité de pouvoir enfin « recadrer » les prétentions qu’ont longtemps eu (et encore un peu partout) les églises hégémoniques, théocraties et autres plus récentes structures idéologiques totalitaires.

    Voici ce que, ce matin, j’ai posté en réponse à un commentaire portant sur l’article rendant compte du vote irlandais favorable à une loi autorisant et régulant l’IVG :

     » Disons que la laïcité n’est pas dirigée contre les Eglises ni contre l’expression publique de convictions religieuses. Mais, comme cadre institutionnel permettant la libre pensée tant des religions que des irréligions, elle aura forcément limité les prétentions hégémoniques voire le Pouvoir d’Eglises qui penseraient saintement légitime d’imposer une espèce de théocratie sur les sociétés qu’elles domineraient. La Laïcité n’est donc pas l’ennemie des religions, mais des totalitarismes théocratiques. »

    En savoir plus sur https://www.lemonde.fr/europe/article/2018/05/26/l-irlande-rompt-categoriquement-avec-des-siecles-de-prohibition-de-l-avortement_5304876_3214.html#WSdBHoiefaVK6sv3.99

    De cela aussi je crois que nous pouvons convenir, je l’espère.

    « L’esprit soulève, il faut tenter de vivre »
    (dirais-je, si j’osais pasticher le final du « Cimetière marin » de Valéry)
    A une prochaine donc.

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