Subprimes de la pensée et bulles intellectuelles. À propos de récentes inflations médiatiques à la Onfray et consorts.

Stultitia et moi sommes une nouvelle fois consternés.

J’ai eu jadis un maître qui connaissait l’hébreu, l’arabe, l’araméen et le syriaque.
Sans parler bien sûr du grec, du latin et de quelques cinq ou six autres langues qu’il pratiquait couramment.

Et, alors même qu’il n’était pas musulman, la compétence, la modestie et le respect avec lesquels il parlait de l’islam m’impressionnait.

Et voilà que viennent m’agresser, à ma porte et dans mon poste de télévision, des bateleurs qui me récitent par cœur la Bible ou le Coran, que ce soit pour les promouvoir ou pour les attaquer, avec un fondamentalisme affligeant et une ignorance totale des moindres rudiments de l’herméneutique.

Comme si rabâcher des textes sans les comprendre avait quelque chose à voir avec l’intelligence.

Comme si asséner, en outre, quelques certitudes simplistes à grand renfort de logorrhée avait quelque chose à voir avec la philosophie.

Or Michel Onfray est l’un de ceux qui réussissent la prouesse de faire tout ceci à la fois.

J’avoue que la lecture de son dernier livre (Cosmos, Paris, Flammarion 2015) m’a tout simplement atterré, tant les affirmations sommaires le disputent aux perles et autres monstruosités.

Comme quand on nous suggère, parmi d’innombrables exemples, de demander « à l’astrophysique matière à une ontologie susceptible d’illustrer ce que pourrait être [un] épicurisme transcendantal » (p. 406), dont l’intuition de « l’éternité de la matière » serait en outre validée par « les sciences contemporaines » (id. p. 407), navrant retour en force d’un « créationnisme à l’envers » dont Stultitia pensait le ridicule réservé aux fondamentalistes religieux de tout poil.

Ou bien lorsqu’on nous assène à quelques lignes de distance qu’il faut « utiliser la raison contre les superstitions », « utiliser la physique pour abolir la métaphysique » (comme si c’était sa fonction…) et qu’il faut « revenir au cosmos » (p.514), alors même que la naissance de la science moderne, qui est celle de la mathématisation de la physique, exigeait l’abolition de la « superstition » du cosmos des Anciens, comme nous le répète entre autres A. Koyré (à propos, est-il trop insignifiant pour figurer dans le bric à brac qui tient lieu d’index ?).

Au passage, c’est bien cette science moderne, dégagée du « cosmos », qui a engendré, me semble-t-il, la télévision, et bien d’autre moyens dont Mr. Onfray fait depuis bien des lustres un usage immodéré.

Etc. Etc. Etc… (J’essaierai d’effectuer bientôt sur nombre d’autres énormités quelques mises au point de salubrité publique).

Mon but n’est pas de récuser les mythes et les croyances de M. Onfray. Chacun a le droit de professer ce qu’il veut.

Mais je respecte trop la philosophie pour accepter de la voir caricaturée, et les grandes pensées trahies avec tant de désinvolture et trop souvent, il faut tout de même le dire, d’ignorance.

Toutes aberrations qui n’ont rien à envier aux incroyables perles historiques dont nous gratifiait il y a peu Marine Le Pen, adepte de semblables stratégies médiatiques.
Cf : http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/09/16/avec-marine-boutons-les-francs-hors-de-france/

Certes, la sortie fameuse de Simon Leys demeure plus que jamais d’actualité :

« Que les idiots disent des idioties, c’est comme les pommiers produisent des pommes, c’est dans la nature, c’est normal. Le problème c’est qu’il y ait des lecteurs pour les prendre au sérieux. Et là évidemment se trouve le problème qui mériterait d’être analysé ».

Cf : http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/05/21/a-propos-de-que-faire-simon-leys-ou-les-habits-neufs-du-professeur-badiou-et-quand-marcel-gauchet-gagnerait-a-lire-levinas-et-pic-de-la-mirandole/

Mais plus étonnant encore serait d’analyser le fonctionnement médiatique actuel de ce que d’aucuns nomment la “vie intellectuelle”, dont le « lecteur » est hélas souvent la victime.

Tout s’y passe comme si certains avaient intérêt à « gonfler » artificiellement, pour les vendre bien au-delà de leur valeur réelle, certains titres et actions, véritables « subprimes de la pensée », jusqu’à la création de « bulles intellectuelles » reposant sur des « actifs toxiques » (le phénomène existe également hélas dans le domaine artistique).

De la même façon que l’économie spéculative est désormais dissociée de l’économie réelle pour les besoins d’un profit à court terme, la ratiocination médiatique se voit dissociée de la pensée authentique, tout comme les gesticulations de quelques saltimbanques en viennent à supplanter la véritable création artistique.

Classique phénomène de bulle, qui fait bien sûr l’affaire de ceux qui ont intérêt à faire monter le soufflé.

Jusqu’à ce que le soufflé en question se dégonfle comme il était monté, permettant ainsi la formation lucrative de la prochaine bulle, mais en ayant entretemps disséminé un peu partout ces « actifs toxiques » qu’il sera bien difficile d’extraire de la pensée.

Quand on a fréquenté un peu des penseurs de réelle envergure – et Dieu sait qu’il n’en manque pas – on est stupéfait de constater à quel point le système médiatique sait utiliser certains « philosophes », en dépit de l’indigence de leur pensée, apparemment dans le seul but de leur faire occuper avec profit le devant de la scène.

Car comment comprendre, encore une fois, que des pensées aussi faibles puissent avoir une telle audience, et que des M. Onfray puissent faire de façon répétée la « Une » des grands quotidiens et des revues, voire susciter des « manifestations de soutien » comme celle de la Mutualité, etc.

Comme si les « intellectuels » média-proclamés n’avaient rien de plus urgent à faire, par les temps qui courent, que d’organiser le coûteux soutien de ce « martyr » incompris qui remplit les médias et leurs petites querelles parisiennes.

Et comme s’il n’y avait personne d’autre à secourir…

Mais peut-être y a-t-il, comme dans le cas bien connu de la fabrication des best-sellers littéraires, certains critères dans le choix des profils et certaines exigences formelles dans le lancement du produit et la fabrication du prêt à penser philosophique : caractère sommaire de la réflexion, clinquant, arrogance médiatique et grande-gueulisme de rigueur propre à satisfaire l’audimat et les émissions cultes, provocations, déclarations fracassantes à temps et à contretemps, etc.

Hélas, ce sont donc avant tout les lecteurs qui sont victimes de ces montages médiatiques, du fait de ce que j’ai nommé par ailleurs un abus de faiblesse intellectuelle : à une époque où la formation et la culture philosophiques sont réduites à leur plus simple expression, comment s’étonner de ce que les lecteurs, téléspectateurs et auditeurs placent leur confiance en des prescripteurs qui leur martèlent à longueur de temps qu’un tel est un grand philosophe ou un grand écrivain ?

J’irai même jusqu’à reconnaître que la seconde victime pourrait-être l’auteur lui-même.

Cela peut surprendre, mais j’éprouve une sincère sympathie pour Mr. Onfray. Entre autres raisons, les pages personnelles qu’il consacre à son père en début d’ouvrage m’ont particulièrement ému.

Et je regrette un peu le Michel Onfray des débuts, avant que le système médiatique ne s’empare de lui.

Celui qui avait sans doute des choses à dire, à sa mesure, ni plus ni moins qu’un autre.

Avant qu’une machinerie qui le dépasse, mais dont il a pourtant joué le jeu, lui fasse endosser le rôle de l’oracle des plateaux, grenouille pathétique qui se croit désormais aussi grosse qu’un bœuf dont elle n’a à l’évidence pas la carrure.

Allons, Monsieur Onfray, n’est-il pas grand temps de cesser d’alimenter par tant de légèreté intellectuelle ce nihilisme de la pensée dont vous vous prétendez l’ennemi, et qui fait tellement le jeu d’intérêts qui vous dépassent ?

7 commentaires sur “Subprimes de la pensée et bulles intellectuelles. À propos de récentes inflations médiatiques à la Onfray et consorts.

  1. Je crains que la pensée de certains extrémistes ne soit qu’une recherche idéologique de ce qui peut justifier leur violence propre. Entre violents, ils ne peuvent que se détester. C’est ce qui crée leurs limites.

  2. Et en écrivant un article sur Onfray, vous ne participez pas à « l’inflation médiatique » peut-être ? Alors, à qui la faute ? Les lecteurs ou les auteurs ?

  3. Intuitivement je me suis toujours méfiée de ces philosophes médiatiques, Onfray, Finkelkraut et autres. Je pense qu’ils sont à la philosophie, ce que la musique militaire est à la musique. Et je les trouve de plus dangereux, car il finissent par justifier des idées suspectes. Tout est beaucoup plus complexe que leurs idées simples, voire simplistes. En quelque sorte il sont le symptôme d’un mal être de notre époque que les schémas du passé ne peuvent plus expliquer. Ce sont des vieux qui recyclent de vieilles idées inadaptées à ce nouveau siècle qui vient. Le monde a changé, mais ils ne le savent pas.

  4. Analyse intéressante ; et très pertinente.
    Il y a en effet tant d’universitaires discrets, sérieux et laborieux – au sens noble du terme – qui produisent des travaux intelligents et originaux.

  5. Merci pour vos commentaires!

    En réponse à Bonjour: je crois plutôt qu’il y a un nécessaire devoir de pédagogie, qui participe de la désinflation. On ne peut accepter que l’espace intellectuel soit confisqué par des gens qui nous vendent des vessies au prix de lanternes, ou des slogans douteux comme s’il s’agissait de réflexions philosophiques.

    En réponse à Chandernagor: je suis bien d’accord avec vous. Mais je ne mettrais tout de même pas Finkielkraut dans le même sac qu’Onfray. Finkielkraut peut produire d’excellentes choses, surtout lorsqu’il s’agit d’études littéraires. Certaines de ses émissions « Répliques » sont remarquables. Mais il devrait s’abstenir d’aborder certains sujets politiques qui, à l’évidence, semblent lui faire perdre son jugement…

  6. 1) J’ aimerais savoir comment la diffusion d’une idée par les médias la rendrait par le fait même, vaine, idiote ou stérile ? L’installation du débat public d’idées n’est-il pas la meilleure garantie contre les errements de la pensée (un peu comme fonctionne la communauté scientifique) ? 2) Ne serait-il pas plus démonstratif d’argumenter une réfutation autrement que par des généralités utilisables pour n’importe quel sujet, ou des citations qu’ une troncature rend intelligible (le contexte a aussi un rôle). 3) Combien y-a-t-il de personnes capables de comprendre le texte du Coran dans sa langue d’origine, qui connait les péripéties qui ont abouti à la sédimentation du texte « canonique » que la découverte récente de manuscrits anciens relativise ? Et pourquoi, citer le texte tel qu’il est proclamé comme authentique relèverait de l’incompréhension ? et si oui de la part de qui, puisqu’ aucune lecture contextuelle n’est acceptée ?

  7. Bonjour Berchon !
    Et merci pour ces questions si pertinentes. Je vais essayer d’y répondre dans la mesure de mes possibilités, en les traitant dans l’ordre.

    Pour ce qui est de la question 1), c’est vrai que l’expression « médiatique » que j’utilise est ambiguë.
    Une revue scientifique spécialisée est un « media », et fort heureusement, les scientifiques s’y expriment, et le débat public qu’ils y ouvrent est en effet « la meilleure garantie contre les errements de la pensée ».
    Ce n’est donc pas bien sûr la diffusion par les « médias » qui rend une idée « vaine, idiote ou stérile ».
    Et il devrait en être de même des idées philosophiques et politiques.
    Ce que j’essaie de dire c’est que, depuis déjà quelques temps avec l’évolution d’une certaine télévision et internet, certaines idées et certains « penseurs » paraissent sélectionnés et promus non pour leur pertinence ou leurs qualités, mais en fonction de critères qui paraissent plus se rapprocher de ce qu’on attend des jeux du cirque : ce que j’appelle le « grandeguelisme » en particulier, le sens de la formule ou de la provocation qui assure un impact sur l’audimat qui n’a rien à voir avec le contenu des idées, mais avec des capacités de bateleur de foire.
    C’est ainsi que la communication prend le dessus sur la réflexion, et que le débat public est biaisé, car on ne retient plus que ce genre d’exhibitions. Et ceux qui ne s’y prêtent pas sont ignorés, voire discrédités.
    J’ai connu jadis un égyptologue qui, outre le fait qu’il portait un nom qui passait difficilement la rampe, avait d’énormes difficultés d’élocution. C’était pourtant l’un des meilleurs de son temps, et, quand on l’écoutait avec le respect et la patience nécessaire, on ne pouvait qu’en être enrichi.
    Mais il est évident qu’il aurait eu du mal à passer à « On n’est pas couché » ! Alors qu’on entend dans ce genre d’émissions des interventions qui stupéfient par leur stupidité et leur ignorance. Mais ça brille, c’est clinquant, et ça permet quelques certitudes rapides et faciles dans un monde complexe !
    Il serait donc temps de mettre en question le « panem et circenses » que certains essaient de nous faire prendre pour l’expression de la culture politique, philosophique ou artistique.

    Pour ce qui est de la question 2, je suis entièrement d’accord: Je suis bien conscient d’avoir été un peu rapide dans mes critiques d’Onfray. C’est pourquoi j’y reviendrai. Mais l’exercice est difficile ! Certains de mes amis me disent à l’inverse que je fais des citations trop longues (cf. sur Badiou, Gauchet, Kropotkine, Nietzsche, etc.). En cliquant sur « Onfray » dans les « mots-clés », vous aurez tout de même quelques approches plus approfondies, si vous le désirez.

    La question 3 est essentielle. Mais ne vous y trompez pas : il y a en France et dans les pays francophones de nombreuses personnes « capables de comprendre le texte du Coran dans sa langue d’origine », dont beaucoup connaissent parfaitement « les péripéties qui ont abouti à la sédimentation du texte ‘’canonique’’ ». J’en ai cité quelques unes dans mes posts (cf. mot clé « Islam »), mais il y en a évidemment bien d’autres. Le monde francophone s’est longtemps honoré (et s’honore encore, tout de même…) pour la qualité de ses chercheurs en islamologie.
    Encore faudrait-il les faire venir et les faire intervenir dans des émissions de qualité (il y en a tout de même, mais ce ne sont pas les plus suivies…), qui leur laisse le temps de s’exprimer, et non sur des rings étudiés pour l’audimat, où la grande gueule la plus simpliste est assurée de faire le meilleur effet.
    Ce sont aussi ces gens-là qui pourraient expliquer pourquoi le « texte tel qu’il est proclamé comme authentique » demande aussi une approche « herméneutique », une interprétation, tout comme les textes de la Bible, de Lucrèce ou de Marx.
    Cet effort herméneutique essentiel, en vue justement de faire accepter une « lecture contextuelle » est peut-être l’un des enjeux les plus importants de l’Islam contemporain. Pour des raisons historiques et idéologiques complexes, il a pris du retard dans le monde musulman, alors qu’il s’est réalisé – certes pas sans conflits ! – dans le monde juif et chrétien.
    Il est tout aussi possible en Islam, et c’est bien lui qu’il serait urgent de promouvoir et de soutenir, plutôt que de répercuter sur toutes les ondes l’inculture affligeante de fantasmes à la Houellebecq ou Onfray, avec les réels dangers qu’ils représentent pour la paix et la cohésion nationale.

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