D’Aylan, de la honte et de l’honneur. À propos de la rencontre d’Abd al Malik et d’Albert Camus.

Un bel éditorial de Jean Quatremer hier, dans « Libération » :
http://www.liberation.fr/planete/2016/02/07/les-egoismes-europeens-ont-tue-aylan-une-deuxieme-fois_1431655

C’était en septembre 2015. Il y a un siècle. Depuis, il y a eu et il y a chaque jour des centaines de petits Aylan et d’adultes qui meurent dans l’indifférence quasi générale des opinions, des médias et des responsables politiques européens.
Deux chiffres donnent une idée de l’ampleur du drame qui se joue aux frontières de l’Union : en 2015, 5350 personnes ont péri en essayant de traverser la Méditerranée. Et, selon Europol, l’agence chargée de coordonner le travail des polices des 28, plus de 10 000 enfants non accompagnés tout juste arrivés en Europe ont disparu en Europe ces deux dernières années, victimes de réseaux mafieux de traite d’êtres humains.
(…)
Tous ces étrangers ne sont certes pas des réfugiés fuyant des zones de guerre (ils représentent environ la moitié des arrivants), mais aucun être humain, absolument aucun, ne devrait être confronté à de telles épreuves. En quelques mois, la plupart des pays européens ont jeté par dessus bord leurs valeurs, celles héritées de la Seconde Guerre mondiale et de son cortège d’horreurs et qui ont fondé la construction communautaire.
Les pays d’Europe de l’Est, qui ont pourtant bien profité de l’ouverture des frontières des États de l’Europe de l’Ouest, bien sûr, mais aussi le Danemark, si fier de son modèle social, qui dépouille les migrants et les réfugiés de leurs biens à leur arrivée (sauf les alliances, ce qui est gentil on imagine), la Grande-Bretagne qui se lave les mains des migrants coincés à Calais et refuse d’assumer la conséquence de ses actes de guerre, la France, patrie autoproclamée des droits de l’homme qui préfère s’écharper sur la déchéance de nationalité, etc.
L’Allemagne et la Suède se sont retrouvées bien seules pour accueillir ce million de personnes (pour 500 millions d’Européens).

[soit 0,2% de la population européenne :

ajout du 15/02: (n’en déplaise aux grands courageux qui nous gouvernent : http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2016/02/15/a-munich-valls-critique-merkel-et-irrite-l-allemagne_4865352_3214.html?xtmc=valls&xtcr=1 )

ce sont 2 réfugiés pour 1000 habitants qui terrifient une Europe censée être le phare de la civilisation, et qui devient celui de l’égoïsme et de la honte !]

(…)
Pétrifiés par la peur d’une invasion fantasmée qu’ils entretiennent par leurs réactions, ils [les États européens] jettent par-dessus bord les valeurs sur lesquelles reposent les démocraties. Des régimes autoritaires, nationalistes et méprisants des droits de l’homme, voilà la réponse de dirigeants médiocres à un drame humanitaire sans précédent depuis la guerre.

Il se trouve que ce dimanche, nous sommes allés, Stultitia et moi, à l’une des dernières représentations de « l’Art et la Révolte. Abd al Malik rencontre Albert Camus ».

J’avais déjà fait allusion à Abd al Malik en ce qui concerne son beau livre sur la laïcité :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/03/14/pour-une-spiritualite-laique-une-lecture-dabd-al-malik-avec-paul-ricoeur-et-quelques-autres/

Ce dernier spectacle qui se concentre sur « la pauvreté, la rencontre de l’autre et la lumière » comme le présente le livret de l’Astrada de Marciac où il avait lieu, entrecroise les références à Albert Camus et quelques magnifiques créations d’Abd al Malik (Soldat de plomb ; Gibraltar ; J’ai entendu parler de Naïma, etc.), ou performances de sa remarquable équipe (avec le danseur Salomon Asaro en particulier).

Dans le contexte qui est le nôtre, la beauté et l’actualité des références à l’honneur que présentent les textes choisis de Camus m’ont profondément ému :

J’essaie en tout cas, solitaire ou non, de faire mon métier, et si je le trouve parfois dur, c’est qu’il s’exerce principalement dans l’assez affreuse société intellectuelle où nous vivons, où on se fait un point d’honneur de la déloyauté, où le réflexe a remplacé la réflexion, où l’on pense à coups de slogans, et où la méchanceté essaie trop souvent de se faire passer pour l’intelligence.
Je ne suis pas de ces amants de la liberté qui veulent la parer de chaînes redoublées, ni de ces serviteurs de la justice qui pensent qu’on ne sert bien la justice qu’en vouant plusieurs générations à l’injustice.
Je vis comme je peux, dans un pays malheureux, riche de son peuple et de sa jeunesse, provisoirement pauvre de ses élites, lancé à la recherche d’un ordre et d’une renaissance à laquelle je crois.
Sans liberté vraie et sans un certain honneur, je ne puis vivre. Voilà l’idée que je me fais de mon métier.
(Testament politique, 22 janvier 1958).

Ou encore :

Notre monde tient ce mot (honneur) pour obscène. (…) Et cependant, oui, j’ai besoin d’honneur. Parce que je ne suis pas assez grand pour m’en passer.
(Préface à «L’envers et l’endroit »).

Ainsi que l’évocation de la « folie de l’équité », de la « dignité des vivants », de cette « révolte inlassable contre le mal », qui, même sans espoir visible, demeurent le seul honneur de l’art, de la philosophie, de la littérature, comme elles devraient être celui du Politique.

« L’obsession de la moisson et l’indifférence à l’histoire, écrit admirablement René Char, sont les deux extrémités de mon arc. »
Si le temps de l’histoire en effet n’est pas fait du temps de la moisson, l’histoire n’est qu’une ombre fugace et cruelle où l’homme n’a plus sa part.
Qui se donne à cette histoire ne se donne à rien et à son tour n’est rien. Mais qui se donne au temps de sa vie, à la maison qu’il défend, à la dignité des vivants, celui-là se donne à la terre et en reçoit la moisson qui ensemence et nourrit à nouveau.
Pour finir, ceux-là font avancer l’histoire qui savent, au moment voulu, se révolter contre elle aussi.
Cela suppose une interminable tension et la sérénité crispée dont parle le poète. Mais la vraie vie est présente au cœur de ce déchirement. Elle est ce déchirement lui-même, l’esprit qui plane sur des volcans de lumière, la folie de l’équité, l’intransigeance exténuante de la mesure.
Ce qui retentit pour nous aux confins de cette longue aventure révoltée, ce ne sont pas des formules d’optimisme, dont nous n’avons que faire dans l’extrémité de notre malheur, mais des paroles de courage et d’intelligence qui, près de la mer, sont même vertu.
Aucune sagesse aujourd’hui ne peut prétendre à donner plus.
La révolte bute inlassablement contre le mal, à partir duquel il ne lui reste qu’à prendre un nouvel élan.
L’homme peut maîtriser en lui tout ce qui doit l’être. Il doit réparer dans la création tout ce qui peut l’être.
Après quoi, les enfants mourront toujours injustement, même dans la société parfaite.
Dans son plus grand effort, l’homme ne peut que se proposer de diminuer arithmétiquement la douleur du monde. Mais l’injustice et la souffrance demeureront et, si limitées soient-elles, elles ne cesseront pas d’être le scandale.
Le « pourquoi ? » de Dimitri Karamazov continuera de retentir; l’art et la révolte ne mourront qu’avec le dernier homme.»
(L’Homme révolté).

Alors voilà : dans une France, une Europe, il faut l’espérer encore « riches de leurs peuples et de leurs jeunesses », mais tragiquement « pauvres de leurs élites », ne conviendrait-il pas de restaurer au plus vite le sens de l’honneur, celui-là même qui nous permettrait de ne pas passer à côté des innombrables Aylan dans une indifférence qui fait d’ores et déjà notre honte devant l’Histoire ?

Merci à Camus de nous le rappeler, et à Abd al Malik de réveiller ses textes avec une si belle et courageuse conviction.

7 commentaires sur “D’Aylan, de la honte et de l’honneur. À propos de la rencontre d’Abd al Malik et d’Albert Camus.

  1. Bonsoir,
    Merci de m’avoir fait prendre connaissance de ces si beaux, parce que justes, texte d’ A. Camus.
    Je m’y retrouve complètement.
    Rires ! Je like !
    A bientôt,
    Qear.

  2. Bonjour,
    « Je vis comme je peux, dans un pays malheureux, riche de son peuple et de sa jeunesse, provisoirement pauvre de ses élites, lancé à la recherche d’un ordre et d’une renaissance à laquelle je crois. »
    L’une de mes intentions, à travers mon blog, est de rencontrer pour échanger, réfléchir, construire demain, des personnes qui se reconnaissent dans cette phrase.
    Bon week-end,
    Qear

  3. Bonjour,
    Excellente intention! Je partage entièrement vos vues. Même si les différences demeurent, et doivent demeurer (l’uniformité des croyances et des opinions rendrait le monde tellement ennuyeux!..) il y a tout de même autre chose à faire que prôner la discrimination, cultiver la phobie [cf. post du 30/01] et attiser la haine.
    cf. par exemple cette belle et réjouissante initiative:
    http://www.leparisien.fr/essonne-91/videos-antisemitisme-l-union-du-rabbin-et-du-rappeur-12-02-2016-5538521.php

    ajout 15/02:
    lien:
    http://qear.blog.lemonde.fr

  4. C’est en effet navrant. Et cela renvoie bien aux questions de Camus sur le « sens de l’honneur ». Sens de l’honneur mais aussi connaissance du droit.
    Car, que je sache, l’accueil des réfugiés politiques ne relève pas de la seule bienveillance de quelques « bisounours », mais d’un droit reconnu au niveau international comme étant l’un des droits fondamentaux de tout être humain, quelles que soient ses origines, sa religion, ses opinions, etc.
    « Ainsi la déclaration universelle des droits de l’homme énonce dans son article 14 : « Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays. » La convention de Genève de 1951 a donné à cette protection une traduction en droit international public » (art. « droit d’asile » sur Wikipédia).
    Outre le peu de cas qu’ils font de leur propre honneur d’être des humains, ceux qui veulent rejeter les réfugiés à la mer remettent en question le droit lui-même, tel qu’il est reconnu par la communauté internationale: ce sont eux qui se mettent hors-la-loi et se montrent, de plus, fiers de l’être !
    A moins qu’il faille renoncer aux diverses déclarations qui ont fait notre droit contemporain. Dans ce cas, il faudrait le préciser clairement dans le projet politique qu’on soutient. On pourrait ainsi dans la foulée revenir en deçà de la controverse de Valladolid, et affirmer que certaines races et/ou religions n’ont pas les mêmes droits que la « race blanche ». On se demande d’ailleurs si on n’est pas sur la voie…
    Comme quoi – encore une référence à Freud – le vernis de la civilisation est bien ténu, et il ne faut pas gratter beaucoup pour découvrir la brute, en-deçà de l’honneur comme du droit…
    La vigilance et la lucidité sont plus que jamais de mise.
    On peut certes comprendre certaines réticences des suédois, car accueillir 1 réfugié pour 60 habitants suppose en effet un effort considérable, quoique raisonnable en situation d’urgence, mais qui doit faire l’objet d’un accompagnement pédagogique et politique approprié.
    Saluons le courage des suédois, et souhaitons (sans illusion) que les décisions européennes puissent répartir la solidarité de façon plus équitable.
    Mais transposer la situation de la Suède à celle de la France, qui n’est même pas pour le moment à 1 réfugié pour 2000 habitants est une triste supercherie qui ne fait pas grand honneur à ceux qui la propagent…
    Camus avait en effet déjà tout dit là-dessus.

    PS: tout-à-fait d’accord avec le dessin que vous publiez sur votre blog (« déchéance de na(ra)tionalité) »: il est en effet à prévoir que bien des djihadistes arboreront la déchéance de la nationalité française comme un titre de gloire, une décoration à leur boutonnière. Espérons qu’ils ne lanceront pas un concours pour l’obtenir le plus rapidement possible…

  5. Entièrement d’accord avec ce commentaire ainsi(je répare un oubli) qu’avec ta réponse faite à mon questionnement sur notre responsabilité sur la mort de Ruqia.
    M’autorises-tu à publier tes réponses sur mon blog ?
    Bonne journée,
    Qear

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