Une fois de plus, hélas, sur le mal, et sur quelques remarques de Günther Anders qui ne sont pas faites pour nous rassurer. Sur la trahison des politiques face à la question des réfugiés ; et que la démagogie n’est pas nécessairement un bon calcul. Brèves.

Il faut du temps et du silence pour surmonter l’horreur et l’abattement que cause le caractère probablement inéluctable d’événements comme ceux de Nice.

Et s’il faut bien sûr dénoncer ce qu’il est sans doute légitime de dénoncer, et réformer ce qui est à réformer, il serait hélas bien illusoire de penser que des rectifications forcément à la marge suffiront à déjouer les attaques d’un mal à l’évidence profondément enraciné.

Car à qui fera-t-on croire que des mesures nécessairement limitées par les possibilités matérielles d’effectifs déjà engagés sur tous les fronts et déjà harassés, pourront entièrement déjouer les ressources et l’inventivité que déploient des êtres malveillants lorsqu’ils veulent parvenir à leurs fins au prix de leur propre vie ?

On le sait, le mal aura toujours un coup d’avance : qu’on se mette à surveiller les aéroports et les gares, à contrôler la location des camions, et voilà qu’il va se manifester dans un cinéma de province, dans un supermarché à l’heure de pointe, sur une plage ou dans un autobus, toujours là où on l’attend le moins…

Il est si facile de trouver les moyens lorsque la séduction du fanatisme, sous quelque forme que ce soit, en élevant le meurtre au niveau d’un devoir soi-disant « sacré », permet à des vies médiocres et banales de lever toute inhibition et, en se réalisant dans la mort, d’accéder ainsi à l’illusion d’une « gloire » bien pitoyable.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/11/17/une-fois-encore-sur-le-mal-la-pulsion-de-mort-lagressivite-et-sur-ceux-qui-savent-si-bien-utiliser-tout-cela/

Pour résister à ce dévoiement dans le « Viva la muerte » de la fascination du sacré, la civilisation doit sans doute puiser dans ses ressources les plus profondes.

Travail de fond certes hors de portée des rodomontades accablantes de la période électorale et de la surenchère ridicule de « primaires » qui multiplient les exhibitionnismes obscènes : « si j’avais été en place ! Si ça avait été moi ! Et quand j’y serai, vous verrez ! ».

Bien sûr que nous verrons. Nous n’en doutons pas le moins du monde…

On souhaiterait donc un minimum de décence et de retenue, non seulement devant la souffrance des victimes et de leurs proches, mais aussi devant la détresse des personnes qui sont tous les jours sur la brèche pour essayer de parer tant bien que mal à la folie des hommes, et qui, fort heureusement, y réussissent dans bien des cas dans le silence. Mais qui voient en ces occasions tragiques leurs efforts épuisants réduits à néant.

Simplement parce que le « risque zéro » n’existe pas, et qu’il ne sert à rien de le laisser croire.

Car comment résister à celui qui s’estime investi d’une mission sacrée au point que sa vie propre ne compte plus ? Toutes les occasions, tous les moyens peuvent servir à son dessein. À commencer par les lieux et les objets les plus anodins, les plus quotidiens, impossibles à déceler à l’avance, comme le clame l’infâme communiqué d’Abou Mohamed Al-Adnani.

http://abonnes.lemonde.fr/societe/article/2016/07/15/ecrasez-le-avec-sa-voiture-la-consigne-de-l-etat-islamique_4969939_3224.html

 

Mais il ne faudrait pas croire que cette incorporation du terrorisme dans notre quotidien le plus banal soit la seule menace que nous ayons à redouter.

Car le terrorisme constitue hélas aussi l’un des lieux où s’exprime pleinement l’une des caractéristiques le plus troublantes de notre époque.

Nous le savons, l’attentat des tours jumelles du 11 septembre 2001 nous a montré que nous devons nous attendre aussi à un envahissement de l’ensemble de notre technologie par la menace terroriste.

Car c’est aussi sur ce front-là que les combats sont déjà menés, et devront l’être de plus en plus.

Günther Anders (1902-1992 – il n’est peut-être pas indifférent qu’il ait connu deux guerres mondiales…-), philosophe essentiel trop méconnu car resté dans l’ombre et les vapeurs toxiques d’un maître dont il s’est fort heureusement rapidement éloigné (il a été disciple de Martin Heidegger avant de le critiquer avec véhémence), décrit avec précision ce à quoi nous sommes confrontés :

l’incapacité de nous représenter entièrement ce que nous sommes pourtant désormais capables de faire. Car nous n’avons plus les moyens, ni intellectuels ni éthiques, de maîtriser ce que nous avons mis au monde.

« Il m’a fallu des années avant d’oser me mettre devant une feuille de papier, pour remplir cette tâche qui était de rendre concevable ce que nous – par ce « nous », j’entendais l’huma­nité – étions alors capables de produire. Je me souviens: c’est en Nouvelle-Angleterre, quelque part du côté du mont Washington, que j’ai essayé pour la première fois. Je suis resté assis des heures entières sous un noyer, la gorge nouée, devant ma feuille de papier, incapable d’écrire un seul mot. La deuxième fois – c’était en Europe, déjà, probablement en 1950 ou 51 – je crois que j’y suis arrivé. Ce qui a pris forme là, était le chapitre de Die Antiquienheit des Menschen [ trad. Française : l’Obsolescence de l’homme, ed. de l’Encyclopédie des Nuisances, et Fario, Paris, I, 2002 ; II, 2011] sur les « Racines de notre aveuglement face à l’Apocalypse » et sur le décalage [Diskrepanz] entre ce que nous sommes capables de produire [herstellen] et ce que nous sommes capables d’imaginer [vorstellen]. Aujourd’hui encore, je pense que j’ai effectivement dépeint, en soulignant ce déca­lage, la conditio humana de notre siècle et de tous les siècles à venir, pour autant qu’ils nous soient encore accordés ; (…)

aujourd’hui, notre premier postulat doit être: élargis les limites de ton imagination, pour savoir ce que tu fais. Ceci est d’ailleurs d’autant plus nécessaire que notre perception n’est pas à la hauteur de ce que nous produisons (…)

Science et conscience ont toujours été liées. Et aujourd’hui, cette distinction est complè­tement obsolète. Quoi qu’il en soit, rien ne prouve, me semble-t-il, que les hommes d’aujourd’hui, qui commettent des méfaits monstrueux, provoquent des génocides, soient plus « mauvais » que ceux des générations précédentes. Les qualités morales de l’homme moyen, de mon voisin, par exemple, qui est un homme très serviable, sont certainement aussi grandes que celles de son père ou de son grand-père tant qu’il est seulement question d’agir au sein d’un entourage limité. Les conséquences de ce que nous, hommes d’aujourd’hui pouvons provoquer, à l’aide de notre technologie hautement perfectionnée, ne nous sont, en un certain sens, pas impu­tables. Dans ma correspondance avec le pilote d’Hiroshima, Eatherly, j’ai forgé le concept de « coupable sans faute » [schuldlos Schuldigen]. Je ne prétends donc pas que l' »homme » soit aujourd’hui plus mauvais, mais je dis que ses actions, à cause de l’énormité des outils dont il dispose, sont devenues énormes.

(Günther Anders, Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ? Entretien avec Mathias Greffrath, Alia, Paris 2010, p. 65-67.

Ceci vaut bien sûr pour les attentats que nous aurons désormais à affronter, et dont il est prévisible qu’ils utiliseront – une telle utilisation étant déjà bien commencée -, de façon de plus en plus déroutante, outre les objets du quotidien, toutes les sophistications de la technique (drones, ressources informatiques, chimiques, bactériologiques, nucléaires, réseaux sociaux, communication et manipulation de l’information, etc. etc.).

« Ce que nous sommes capables de produire » offre à des minorités malveillantes qui peuvent se réduire à quelques individus la puissance qui était jusqu’alors réservée à des milliers, voire des millions, ou encore aux armées et à la population de nations entières.

Quelques criminels prêts à tout, « à cause de l’énormité des outils dont ils disposent », peuvent désormais ruiner des économies entières, fomenter des guerres civiles, mettre en péril l’humanité dans son ensemble.

(Un tel « décalage » n’est pas propre au terrorisme : pour Anders, il s’inscrit avant tout  dans la logique d’un ensemble de processus que nous avons lancés, d’autres forces gigantesques que nous avons mises en œuvre, sans forcément « penser à mal », mais dont nous ne possédons pas les moyens intellectuels d’imaginer précisément la totalité des conséquences : les réactions en chaîne dues à la surexploitation des énergies fossiles, qui a elle-même donné lieu à l’explosion démographique, cause de la crise écologique, du réchauffement climatique, du peak everything, etc. n’étaient proprement pas imaginables au début de la révolution industrielle; pas plus que ne le sont les conséquences des manipulations génétiques, de l’entrée dans l’ère de l’homme bionique, etc. etc. etc.)

Cf :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

Certes, nous ne sommes en effet pas nécessairement plus mauvais que nos prédécesseurs.

« Pensant pour ma part à la façon dont procèdent les choses, j’estime que le monde a toujours été pareil et que toujours il y a eu en lui autant de bien que de mal »,

disait Machiavel (Discours sur la première décade de Tite Live, II, Avant-propos, Œuvres, Robert Laffont, Paris 1996, p. 292).

Mais le fait est que les moyens à la disposition du mal sont aujourd’hui multiformes, plus gigantesques et imprévisibles que jamais, et que les dysfonctionnements dont il saura faire son profit vont en s’accroissant.

Et si nul ne peut prévoir de quelles façons ponctuelles il parviendra à ses fins, une chose au moins est certaine : c’est qu’il saura utiliser du mieux possible, comme il l’a toujours fait, la totalité des ressources que les circonstances lui offrent.

Et ces ressources sont aujourd’hui considérables. Dans l’Histoire, elles n’ont jamais été aussi puissantes…

Rendons la parole à Günther Anders :

« Le courage? Je ne sais rien du courage. Il est à peine nécessaire à mon action. La consolation? Je n’en ai pas encore eu besoin. L’espoir? Je ne peux vous répondre qu’une chose: par principe, connais pas. Mon principe est: s’il existe la moindre chance, aussi infime soit-elle, de pouvoir contribuer à quelque chose en intervenant dans cette situation épouvantable, dans laquelle nous nous sommes mis, alors il faut le faire ». (op. cit. p. 94-95).

 

*****

Précurseur lucide de Günther Anders, Henri Bergson en appelait, au chapitre IV des « Deux sources de la morale et de la religion » à un « supplément d’âme » susceptible de combler le « décalage », le « vide » redoutable entre l’hypertrophie de notre « corps » matériel, technologique, et le caractère étriqué d’une conscience éthique de moins en moins capable d’en assurer la maîtrise.

« Dans ce corps démesurément grossi, l’âme reste ce qu’elle était, trop petite maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger. D’où le vide entre lui et elle. D’où les redoutables problèmes so­ciaux, politiques, internationaux, qui sont autant de définitions de ce vide et qui, pour le combler, provoquent aujourd’hui tant d’efforts désordonnés et inefficaces : il y faudrait de nouvelles réserves d’énergie potentielle, cette fois morale. (…) le corps agrandi attend un supplément d’âme ».

C’était en 1932, et la guerre lui a dramatiquement donné raison.

On ne peut dire hélas que la situation ait changé en quoi que ce soit.

Bien au contraire ! Anders nous montre à quel point le « vide » devient de plus en plus béant, et combien l’inertie laisse entrevoir des conséquences tout aussi dramatiques que celles que prévoyait Bergson.

De cette inquiétante carence d’âme témoigne en particulier la capitulation éthique et l’aberration stratégique avec lesquelles notre Occident continue de traiter la question des réfugiés.

http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/07/18/moins-de-9-des-refugies-accueillis-dans-les-6-pays-les-plus-riches_4971222_4355770.html

Certes, le discours de l’extrême droite est bien connu sur le sujet.

Mais un autre discours, plus sournois, tend à se répandre dans l’opinion : un discours qui se prétend « réaliste » et insinue que la situation économique, la crise, la misère, le chômage, etc. rendraient imprudent l’accueil de réfugiés (c’est-à-dire, en passant, le respect de nos obligations vis-à-vis du droit international…), que cela risquerait de déstabiliser notre société, nos institutions, de faire le jeu des partis extrémistes, etc.

Il n’est pas de mon propos de nier que ce genre de danger existe effectivement.

Surtout quand on contribue à l’amplifier en l’étalant à temps et à contretemps…

Mais les chiffres du rapport de l’Oxfam dénoncent clairement ce genre de justifications hypocrites empreintes d’un misérabilisme plutôt veule :

« Ces six pays [les États-Unis, la Chine, le Japon, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni ], qui représentent près de 60 % de l’économie mondiale, accueillent moins de 9 % du nombre total de réfugiés dans le monde. A l’inverse, la Jordanie, la Turquie, le Pakistan, le Liban, l’Afrique du Sud et le territoire palestinien occupé, qui pèsent pour moins de 2 % dans l’économie mondiale, en accueillent plus de 50 %, soit près de 12 millions de personnes ».

Y a-t-il besoin de commentaires ?

Sinon que les nations nanties que nous sommes se révèlent incapables d’un niveau de solidarité qu’exercent pourtant des pays bien plus pauvres, confrontés eux-mêmes à une misère et une détresse économique que nous avons du mal à imaginer.

Et que la sauvegarde de ce qui est, au regard de la situation dans la plupart de ces pays d’accueil, notre confort égoïste d’occidentaux, est en train de mettre en place des bombes à retardement qui ne manqueront pas de nous exploser à la figure dans un futur très proche.

L’expérience du Liban nous a-t-elle si peu appris, pour que nous nous évertuions à la multiplier de façon délibérée ?

La citation de H. Walzer [Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIème siècle, Gallimard 2009] reprise par P. Servigne et R. Stevens dans mon post du 07/01/2016 devrait pourtant nous faire réfléchir :

« Les habitants des pays riches s’habitueront aussi très probablement à des politiques de plus en plus agressives envers les migrants ou envers d’autres États, mais surtout ressentiront de moins en moins cette injustice que ressentent les populations touchées par les catastrophes. C’est ce décalage qui servira de terreau à de futurs conflits ».

Faut-il donc que notre déshonneur moral se double d’une stupidité stratégique telle qu’elle nous fait semer les germes des conflits mêmes que nous aurons à affronter ?

À moins de construire ces murs que certains mettent à leur programme aux États-Unis, tout comme ils commencent à devenir effectifs chez nous.

Faut-il alors s’étonner que l’égoïsme pernicieux et  la vacuité de tels « projets » européens soient loin de susciter l’enthousiasme, celui des jeunes en particulier ?

********

Pourtant, un article, surprenant dans le contexte d’incohérence et de démission généralisée dont il est question ci-dessus, nous met sur la voie de solutions possibles.

Même si la situation de l’Autriche est loin d’être réglée,

http://www.lemonde.fr/international/article/2016/07/01/l-election-presidentielle-autrichienne-invalidee_4961933_3210.html

Thorsten Denkler, dans la Süddeutsche Zeitung (Courrier International 1335, 02-08/06 2016, p. 27) s’interroge : Et si la plupart de nos partis, de droite comme de gauche, au lieu de se montrer tétanisés par les slogans nationalistes, islamophobes, anti-immigration, etc. qui caractérisent l’extrême-droite européenne, décidaient courageusement de revenir à leurs valeurs au lieu de s’engager dans une surenchère démagogique en vue de récupérer ce qui serait un air du temps populiste ?

Pour Denkler, c’est justement le retour à ces valeurs assumées qui a permis à l’ancien chef des verts, Van der Bellen, de l’emporter contre toute attente au détriment de Norbert Hofer, candidat du FPÖ, eurosceptique et nationaliste, « apologiste du Ausländerraus und Österreich zuerst » [l’Autriche d’abord, les étrangers dehors], pourtant arrivé en tête au premier tour avec une confortable avance.

« Il y a une leçon à tirer de la récente présidentielle en Autriche : au lieu de courtiser les électeurs en reprenant les thématiques xénophobes, les partis du centre feraient mieux de réaffirmer leurs valeurs ».

(…)

« L’évolution de l’Autriche montre à quel point les partis du centre peuvent avoir tout faux face à la droite populiste – leur échec a créé les conditions qui ont rendu l’ascension de Hofer possible.

Pendant des années, et tout particulièrement lors de cette campagne présidentielle, le SPÖ social –démocrate et l’ÖVP [chrétien-démocrate] ont repris bêtement le discours du FPÖ, par peur. Ils ont durci la loi sur le droit d’asile et mis en place des barrières au tunnel du Brenner. Les électeurs doivent avoir cette impression : si les autres voient eux-aussi les choses ainsi, c’est que le FPÖ a raison. Alors pourquoi ne pas voter directement pour ceux qui tiennent ce discours depuis toujours ?

Le FPÖ ne diffère en rien des autres partis européens de la droite populiste et extrémiste. Ils s’y entendent tous à bercer les électeurs d’illusions et résolvent des problèmes complexes avec des mots simples : les étrangers dehors, à commencer par les musulmans ; contrôle aux frontières ; marre de l’UE…

(…)

Alors que faire face aux simplifications et à l’esbroufe des populistes ? D’une part, le cas de l’Autriche montre à quelle vitesse le vent peut tourner et la droite populiste prendre l’avantage quand on lui abandonne le terrain sans coup férir, quand le terreau de la victoire est apporté précisément par ceux qui devraient la combattre.

Mais l’élection présidentielle autrichienne a montré d’autre part que les choses peuvent se passer différemment. Pour surprenant que soit le score du FPÖ, Hofer a tout de même fini par être battu par un écologiste de gauche vieille école et plutôt insipide. Pourquoi ? Parce que Van der Bellen est resté fidèle à ses positions et à ses principes. Il s’est engagé pour une Europe unie, pour une bonne politique des réfugiés, pour des réformes sociales. Il n’a pas fait du pied aux clients du FPÖ. Une courte majorité des électeurs a donc choisi un programme diamétralement opposé à celui de Hofer.

(…)

Quelles leçons à tirer des élections autrichiennes pour faire face à la droite populiste des autres pays d’Europe ?

Voici trois pistes.

  1. Prendre au sérieux les préoccupations des électeurs, d’accord. Mais caresser les préoccupés dans le sens du poil est une chose délétère.

2) Ceux qui hésitent perdent. Chef de la CDU, Angela Merkel, par exemple, a tenu le cap sur la question des réfugiés – en tout cas verbalement. Cela lui vaut des résultats bien au-dessus de la moyenne actuelle dans les sondages (…).

3) Enfin, il ne faut pas avoir peur, il vaut mieux faire peur aux populistes.

(…) Ce sont les populistes qui doivent avoir peur des Européens. Et non les Européens des populistes. On peut être influencé par la peur quand on vote. Mais on ne vote pas pour la peur.

N’y a-t-il pas là un beau programme ? Espérons que les autrichiens sauront le confirmer aux prochaines échéances.

Et que nos propres dirigeants et candidats, au-delà des politiques hypocrites et timorées face au drame des réfugiés, et en place de leurs coups de menton laïcards de courtisans simplistes de l’islamophobie, sachent en prendre de la graine.

Et plutôt que de surenchérir dans la démagogie délétère, fassent honneur aux valeurs d’accueil et de respect de l’autre qui donnent leur sens à nos lois et nos institutions.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/30/de-la-critique-a-la-phobie-a-propos-de-declarations-recentes-de-mme-badinter-et-m-valls-et-dune-derive-semantique-pas-si-innocente-quelle-le-parait/

 

6 commentaires sur “Une fois de plus, hélas, sur le mal, et sur quelques remarques de Günther Anders qui ne sont pas faites pour nous rassurer. Sur la trahison des politiques face à la question des réfugiés ; et que la démagogie n’est pas nécessairement un bon calcul. Brèves.

  1. Bonsoir Désidérius,

    C’est avec un grand intérêt que j’ai lu ton article. Cet article que je relierai à – http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/06/29/de-diogene-en-politique-ainsi-que-des-lapins-de-fibonacci-et-de-la-facon-pernicieuse-dont-ils-grignotent-nos-previsions-autant-economiques-que-demographiques-quelques-breves/ – . Mon commentaire sera donc lui -même lié à ces deux articles.
    Un grand intérêt donc.
    Je trouve que la proposition d’une « hypertrophie de notre « corps » matériel, technologique, et le caractère étriqué d’une conscience éthique de moins en moins capable d’en assurer la maîtrise. » est particulièrement pertinente. Elle nous donne, à mon sens, un « outil » à la fois capable de comprendre notre présent et de nous faire réfléchir sur notre futur.
    Note corps hypertrophié, non maîtrisé par notre âme au caractère trop étriqué produit les monstruosités qui jalonnent nos actualités – la mort de milliers de morts de migrants en Méditerranée, de civils en Syrie, d’un prêtre en Normandie, – hélas – etc.
    Il y a donc nécessité de faire grandir notre âme.
    « L’offre » politique actuelle ne nous le propose pas.
    Donc, haro sur les politiques ?
    Pourquoi pas.
    Mais avant de lâcher les chiens, revenons sur la paille de l’oeil de notre voisin et la poutre qui se trouve dans le notre.
    A responsable, responsable et demi.
    Je me demande si en plus d’être étriquée notre âme ne serait pas un poil paresseuse.
    Je me demande, si au fond de nous même nous ne nous satisfairions pas volontiers, comme régime politique de ce que j’appellerai « une dictature bienveillante ». Une dictature dirigée par une élite omnisciente qui prendrait les décisions – bonnes- sans que nous ayons à réfléchir, à nous investir, à nous préoccuper de la chose publique. Ce qui nous laisserait tout loisir de nous occuper de nos vies, l’esprit ainsi dégagé.
    Je me demande si nous n’avons pas trop fonctionné en « désirant » cette « dictature bienveillante » en oubliant la 5ième phrase de l’article 2 de notre constituion : « Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. ».
    « Gouvernement par le peuple »
    Avons-nous bien mesuré qu’une démocratie, à l’opposé d’une « dictature bienveillante » n’est démocrate que si ce « gouvernement par le peuple » existe bel et bien. Se contenter de se rendre régulièrement dans un bureau de vote n’est-il pas l’expression de ce désir de paresse – d’une dictature bienveillante- ? Le gouvernement par le peuple n’exige-t-il pas de chacun qu’il participe, d’une manière ou d’une autre à la chose publique ?
    Certes nos politiciens-ennes sont critiquables mais sommes-nous nous mêmes à la hauteur ?
    Que faisons-nous, chacun à notre niveau, pour agrandir notre âme ?
    Qui parmi nous applique « Mon principe est: s’il existe la moindre chance, aussi infime soit-elle, de pouvoir contribuer à quelque chose en intervenant dans cette situation épouvantable, dans laquelle nous nous sommes mis, alors il faut le faire ».
    Oui, il faut le faire. Chacun à notre manière, chacun avec les talents dont il dispose.
    Pour être les tisserands d’une âme qui maîtrise notre corps.
    Comme tu le fais avec ton blog.
    Amicalement,
    Thierry
    PS : « leurs coups de menton laïcards de courtisans simplistes de l’islamophobie », excellent…

  2. Bonjour Thierry,

    Content de te retrouver !
    Et une fois de plus, je suis bien d’accord avec toi…

    « A responsable, responsable et demi », dis-tu.
    Il est vrai qu’on a les dirigeants qu’on mérite !

    Sais-tu que ton idée de « dictature bienveillante » est proche de celle que développe Tocqueville dans « De la Démocratie en Amérique » ?
    https://fr.wikisource.org/wiki/De_la_d%C3%A9mocratie_en_Am%C3%A9rique/%C3%89dition_1848/Tome_4/Quatri%C3%A8me_partie/Chapitre_6

    J’en extrais quelques passages, mais il faut lire tout ce chapitre extraordinaire de lucidité et de prévoyance, écrit il y a plus de 150 ans ! (c’est moi qui souligne).

     » Il semble que, si le despotisme venait à s’établir chez les nations démocratiques de nos jours, il aurait d’autres caractères : il serait plus étendu et plus doux, et il dégraderait les hommes sans les tourmenter.
    (…)
    Je pense donc que l’espèce d’oppression, dont les peuples démocratiques sont menacés ne ressemblera à rien de ce qui l’a précédée dans le monde ; nos contemporains ne sauraient en trouver l’image dans leurs souvenirs. Je cherche en vain moi-même une expression qui reproduise exactement l’idée que je m’en forme et la renferme ; les anciens mots de despotisme et de tyrannie ne conviennent point. La chose est nouvelle, il faut donc tâcher de la définir, puisque je ne peux la nommer.
    Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.
    Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance
    ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages, que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?
    C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre ; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses : elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.
    Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation a n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.
    J’ai toujours cru que cette sorte de servitude, réglée, douce et paisible, dont je viens de faire le tableau, pourrait se combiner mieux qu’on ne l’imagine avec quelques-unes des formes extérieures de la liberté, et qu’il ne lui serait pas impossible de s’établir à l’ombre même de la souveraineté du peuple.
    Nos contemporains sont incessamment travaillés par deux passions ennemies : ils sentent le besoin d’être conduits et l’envie de rester libres. Ne pouvant détruire ni l’un ni l’autre de ces instincts contraires, ils s’efforcent de les satisfaire à la fois tous les deux. Ils imaginent un pouvoir unique, tutélaire, tout-puissant, mais élu par les citoyens. Ils combinent la centralisation et la souveraineté du peuple. Cela leur donne quelque relâche. Ils se consolent d’être en tutelle, en songeant qu’ils ont eux-mêmes choisi leurs tuteurs. Chaque individu souffre qu’on l’attache, parce qu’il voit que ce n’est pas un homme ni une classe, mais le peuple lui-même, qui tient le bout de la chaîne.
    Dans ce système, les citoyens sortent un moment de la dépendance pour indiquer leur maître, et y rentrent.
    Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s’accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c’est au pouvoir national qu’ils la livrent.
    (…)
    Il est (…) difficile de concevoir comment des hommes qui ont entièrement renoncé à l’habitude de se diriger eux-mêmes pourraient réussir à bien choisir ceux qui doivent les conduire ; et l’on ne fera point croire qu’un gouvernement libéral, énergique et sage, puisse jamais sortir des suffrages d’un peuple de serviteurs. »

    À méditer d’urgence. Tout est dit…
    C’est le tableau précis de ce contre quoi nous avons à réagir.

    Cordialement à toi !

  3. Bonjour Désidérius,

    Merci pour cette proposition de lecture : passionnante !
    Une lecture qui – à mon avis – renforce également le diagnostic posé par H Bergson et G Anders que tu citais sur la nécessité « d’agrandissement de notre âme ».
    Une âme décidément trop étroite si l’on observe le résultat du Brexit, les scores électoraux du FN, lés élections autriciennes, l’investiture de Trump comme candidat des républicains, etc. J’y reviendrais plus tard.
    Il me semble qu’un des moyens d’agrandir notre âme est l’éducation et la culture. Il y a nécessité (cf exemple cités plus haut) de faire progresser significativement le niveau de notre , nos systèmes éducatifs. Le faire progresser et également le transformer en école de la citoyenneté. La démocratie exige des citoyens « éclairés ». L’une des premières missions d’un gouvernement « démocrate » devrait donc être d’assurer la formation de ces citoyens. Il y a urgence.
    Je me prends comme exemple avec un parcours scolaire ordinaire et 27 ans d’enseignement.
    Si, la semaine dernière on m’avait demandé qui est A de Tocqueville, H Bergson, G Anders, j’aurai répondu :
    – pour les deux premiers j’ai déjà entendu ces noms… Quant au troisième, totalement inconnu…
    Et pourtant je vote… Je crains que malheureusement « notre (je m’y inclus)» base de réflexion pour analyser le monde repose trop sur des clichés et sur de l’émotion. Cela donne les exemples cités plus haut et nous entraîne dans ce que dénonce A de Tocqueville. Nous fabriquons nous-même nos chaînes par incapacité à concevoir, à imaginer.
    Je vais donc tenter de m’inscrire dans le principe de G Anders : « Mon principe est: s’il existe la moindre chance, aussi infime soit-elle, de pouvoir contribuer à quelque chose en intervenant dans cette situation épouvantable, dans laquelle nous nous sommes mis, alors il faut le faire »
    Bonne fin de journée,
    Thierry

  4. Bonsoir Thierry,
    Et bien d’accord, une fois de plus, avec tes remarques concernant l’éducation, la culture, et la formation à la citoyenneté.
    C’est bien sûr capital, et je te félicite encore de ton engagement si pertinent en ce sens.
    Mais, même si cela a son intérêt, la connaissance effective des Anders et autres Bergson n’est pas indispensable pour ce travail.
    Tu as toi-même montré qu’on peut faire (et bien faire…) du Tocqueville sans le savoir !
    Cordialement à toi!

    PS: Je viens de poster un billet « d’humeur » peut-être un peu féroce. Tu me diras s’il te paraît excessif…

  5. Re bonjour,
    « Mais, même si cela a son intérêt, la connaissance effective des Anders et autres Bergson n’est pas indispensable pour ce travail.
    Tu as toi-même montré qu’on peut faire (et bien faire…) du Tocqueville sans le savoir ! »
    Pour plusieurs raisons, je ne suis pas tout à fait d’accord avec toi.
    Premièrement, dans le domaine des idées, je ne crois pas à la « génération spontanée ». Si j’ai fait du Tocqueville sans le savoir, c’est certainement, parce que d’une manière ou d’une autre, plus ou moins directement, j’ai rencontré, au hasard de mes lectures, discussions, etc. des pensées que ma curiosité a ingéré, assimilé, pour les restituer.
    Deuxièmement, trouver ou retrouver chez une autre personne, dit autrement, une idée permet, je pense, d’aller plus vite plus loin. Cela permet également de la formaliser.
    Troisièmement, je parle de hasard. J’aurai très bien pu ne pas faire ces rencontres et c’eut été dommage.
    Or, il me semble qu’il y a des rencontres qu’il faut faire, que nous devons tous faire. des rencontres que nous ne pouvons laisser au hasard. C’est le rôle de l’école.
    Amicalement,
    Thierry

  6. Bonjour,

    Incollable, ce Thierry !
    Bien sûr, tu as raison : toute pensée est construite, même s’il est difficile de reconstituer exactement les chemins de cette construction. C’est comme le langage : je ne parle jamais qu’avec des mots que j’ai reçus. 100% d’accord.

    Mais ce que je voulais dire, c’est qu’il y a aussi, dans le phénomène de la pensée, la part de ce que nous en faisons.

    Ainsi, quelqu’un qui se sera abreuvé toute sa vie aux plus hautes sources littéraires et philosophiques peut n’être qu’un pâle répétiteur ou un érudit « mécanique », qui parfois peut n’avoir rien compris de « l’esprit » de ceux qu’il a eu la chance de fréquenter. Je connais pas mal de spécimens de cette espèce…

    Un autre qui n’aura pas eu la chance ou les moyens de fréquenter les auteurs, mais aura construit sa pensée par « bricolage » et par investissement intelligent des quelques bribes qu’il a pu rassembler par-ci par-là, à travers des études parfois limitées, ou simplement par le biais d’une transmission familiale, sociale, etc. manifestera une clairvoyance et un bon sens qui laisse bien loin derrière les individus du premier type.

    J’ai eu la chance de rencontrer, au long d’un parcours hétéroclite, des bergers, des ouvriers ou des agriculteurs qui, sans avoir lu Nietzsche ou Wittgenstein, m’ont bien plus impressionné par leur dimension intellectuelle, spirituelle et surtout morale que bien des professeurs de faculté ou des « philosophes médiatiques » qui pérorent sur les ondes.

    Et il est bon qu’il en soit ainsi.

    Si le patrimoine intellectuel, spirituel, éthique, artistique, etc. fait la gloire de l’humanité, il n’est pas grand-chose sans ce mystère de l’accueil par un « sujet » qui en transmute la substance, qui insère dans ce qui n’est qu’un simple « système » inerte (de pensée, de traditions, etc.) l’événement et le discernement par lesquels il devient une réalité vivante et dynamique.

    Et c’est cette dynamique mystérieuse et insaisissable qui fait tout de même l’essentiel du boulot !
    Et, à quelque niveau que ce soit, c’est bien elle que l’école doit savoir susciter.

    Cordialement.

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