De la liberté d’expression à l’enseignement de l’irrespect. Encore une fois, quelques précisions éthiques et sémantiques.

C’est avec une immense tristesse que je reprends la plume à propos d’événements toujours douloureux mais hélas tellement prévisibles.

Certes, tout a été dit sur le caractère abominable de tels crimes.

Mais je voudrais, une fois de plus revenir sur un aspect qui me paraît essentiel, et qui est pourtant occulté, tellement la liberté d’expression, après l’ignoble massacre contre Charlie Hebdo, en est venue, de façon certes compréhensible mais pourtant pernicieuse, à coïncider avec le droit à l’irrespect.

Car si la première doit nécessairement contenir le second, il serait abusif et particulièrement dangereux de l’y réduire.

J’ai rédigé il y a quelques jours ce commentaire suite à un article du Monde :

Il est essentiel de condamner sans faiblesse de tels crimes abominables. Il faudrait cependant apprendre à affiner nos discours sur la «liberté d’expression». Et en particulier ne pas la réduire au droit à la grossièreté ou à l’ordurier. Même si ce droit doit effectivement en faire partie, la liberté d’expression ne coïncide pas, fort heureusement, avec lui. Une saine liberté exige aussi d’exprimer que le maniement systématique de l’obscénité injurieuse ou de la provocation peut constituer, en particulier dans les contextes de ghettoïsations que nous avons laissées s’instaurer, un réel danger pour la République. La politesse, le respect, l’attention à l’autre peuvent être les instruments d’une critique de fond autrement plus efficace que la désinhibition et l’apologie d’une grossièreté qui usurpe le titre de caricature. Et de grâce ne discréditons pas non plus cette exigence par le vocable d' »autocensure ». Car savoir maîtriser ses propos-comme ses dessins-est une composante du respect.

Je n’ai hélas pas été surpris qu’il suscite le refus et l’incompréhension, tellement « l’enseignement de l’irrespect » semble désormais devenu le nec plus ultra et la norme de la liberté d’expression à la française.

Rares sont les commentaires qui osent (car il y faut à l’évidence un certain courage) s’aventurer à critiquer ce qui est de nos jours devenu un consensus, tant il est difficile de mettre en question le symbole que représente Charlie Hebdo.

Quelques-uns s’y risquent pourtant, et se font immanquablement qualifier de complices des frères musulmans, de salafistes ou autres « islamo-gauchistes » parce qu’ils écrivent, par exemple :

« Pourquoi montrer à des enfants la caricature du prophète à 4 pattes avec le sexe apparent et une étoile dans les fesses ? (…) J’ai appris quand j’étais jeune, à l’école par ailleurs, que la liberté de chacun s’arrêtait là ou celle des autres commençait. Il faudrait peut-être commencer à se respecter les uns les autres ».

Or, comme à la plupart des enseignants – j’ai partagé avec Samuel Paty cette tâche ô combien délicate – il m’a été donné de côtoyer nombre d’élèves musulmans et leurs familles.

Chacune et chacun de mes élèves avait une mère ou une grand-mère portant le hidjab, toutes et tous avaient un ou des parents qui leur avaient enseigné en toute simplicité et bonne foi, en même temps bien sûr que les inévitables ambiguïtés et archaïsmes inhérentes à toute religion ou doctrine, des préceptes éthiques et des règles de vie qu’ils s’efforçaient de respecter en dépit des conditions d’existence bien souvent difficiles qui sont celles de certains quartiers.

En tant que professeur, je garde des souvenirs souvent émouvants de rencontres avec quelques-uns de ces parents parfois admirables.

Comme la plupart d’entre nous, en dépit de mises au point qui me paraissaient nécessaires, « j’ai été Charlie », et je reste Charlie.

Mais quand j’entends certains partisans de ce qu’ils nomment « laïcité » – mais qui devient désormais pour beaucoup une arme exclusivement dirigée contre l’islam – exiger qu’on « enseigne » les caricatures de Mahomet dès l’école primaire (il me semble qu’il serait en ce moment bien plus urgent d’y enseigner le respect…), je pense à ce garçon qu’évoque le poème de Francis Jammes magnifiquement mis en musique par Georges Brassens :

« Par le fils dont la mère a été insultée ».

Georges Brassens, impertinent troubadour anarchiste et agnostique, mais capable de la plus grande tendresse et du plus grand respect envers la croyance d’autrui…

Tant d’enfants grandissent dans des ghettos où, en plus des vexations quotidiennes et des discriminations largement attestées, ils voient, en direct ou dans les médias, leurs mères ou grands-mères insultées ou méprisées parce qu’elles portent le hidjab, leurs pères humiliés et ridiculisés parce qu’ils restent fidèles à la croyance dans laquelle ils ont grandi.

« La religion la plus con, c’est quand même l’islam. Quand on lit le Coran, on est effondré, effondré », déclarent doctement, avec la morgue du colonisateur impénitent, les bobos ignorants qui passent pour la fine fleur de la culture française ; « il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe », ajoutent d’autres sommets de la bien-pensance parisienne ; et s’il est défendu de représenter le visage du Prophète, alors qu’est-ce qui empêche de représenter ses couilles et son cul ?

En somme, comme le résume un (ex) enseignant : « notre premier devoir de citoyen, c’est d’être athée, et le second, c’est de le devenir ». Le bon musulman, c’est le musulman qui ne l’est plus. Qu’on se le dise !

Pense-t-on que des procédés de cet ordre soient le meilleur moyen pour aider l’islam à effectuer dans notre pays les réformes qui lui sont nécessaires ?

Mesure-t-on vraiment l’importance du ressentiment accumulé et le danger qu’il représente ?

Dans un post de 2015 intitulé « De l’équité dans la caricature », je rappelais ce qui me paraît être un truisme, le fait que la liberté d’expression, tout comme la laïcité, sont indissociables d’une culture du respect :

« Il me semble (…) difficile de concevoir ce qu’on appelle laïcité sans faire place à ce qu’Orwell nommait la « common decency », qui est peut-être tout simplement la reconnaissance d’un commun dénominateur éthique qui seul rend possible la vie en société.

Un tel « respect de l’autre », qui pourrait en être l’une des traductions, n’est certes pas en opposition avec l’indispensable liberté d’expression. C’est même lui qui est à l’origine des paragraphes de la loi de 1881 que j’ai mentionnés plus haut.

Le thème rencontre aussi sur bien des points la question de l’autocensure.

Bien sûr, en tant qu’athée, rien ne m’empêche de rentrer dans une synagogue sans me couvrir la tête, de garder mes chaussures dans une mosquée, ou de visiter une église ou un temple bouddhiste torse nu, avec mon chien et mes accessoires de plage.

Mais cela porte un nom, qui est au moins la goujaterie, sans doute aussi l’incivilité, peut-être tout simplement l’imbécillité ».

Cet appel à la responsabilité n’a rien à voir avec un « hygiénisme », terme dont a été qualifié un de mes commentaires cités plus haut. Ni même avec un « moralisme ». Il relève tout simplement de l’éthique, du respect de la laïcité comme de celui de notre Constitution qui affirme dans son article premier que la République « respecte toutes les croyances ».

Bien sûr, la caricature, la raillerie, font aussi partie de la liberté d’expression.

Mais il est bien réducteur de penser qu’elles la constitueraient à elles seules.

« Les journaux satiriques disposent, à ce titre, d’une ­ « présomption humoristique », qui les protège ­davantage que les publications dites sérieuses ».

[Mais eux-mêmes ne sont pas exempts de] « limites à ne pas franchir » [qui sont, comme le précise la loi ] : « la diffamation, l’injure, l’outrage, le dénigrement ou l’atteinte à la vie privée ».

« L’humour ne saurait non plus servir à masquer ce que le droit appelle des ’’buts illégitimes’’, tels que la provocation à la haine raciale, l’injure faite à un groupe en raison de son appartenance religieuse, l’atteinte à la dignité humaine ou l’animosité personnelle »,

Nous dit la juriste Pascale Robert Diard, commentant le corpus législatif sur la liberté de la presse.

Comme je l’ai montré dans le post mentionné plus haut, et tout comme en dépit d’un déni récurrent l’islamophobie pénètre profondément notre culture, la discrimination existe bel et bien au sein même de la caricature. Seul un biais cognitif largement partagé nous empêche de le reconnaître.

Biais cognitif au demeurant propre à toute communauté dominante, pour laquelle « l’injure faite à un groupe en raison de son appartenance religieuse », ou « l’atteinte à la dignité humaine », bien que passibles de sanction, n’entraînent que rarement des suites judiciaires.

Peut-être serait-il temps de prendre la juste mesure des effets dangereusement délétères de telles déficiences.

Et plutôt que de donner l’impression d’agir en tirant de façon désordonnée sur tout ce qui bouge (tout en réglant quelques comptes de façon assez veule), au risque de « neutraliser la présomption d’innocence » et de « remplacer la responsabilité par une dangerosité indémontrable » (Mireille Delmas-Marty), il serait certainement plus efficace de promouvoir, à la base, un enseignement du respect qui s’accompagne de mesures qui le rende effectif.

Cela peut se faire en distinguant enfin de façon claire, en particulier devant les plus jeunes, la liberté d’expression du droit à l’irrespect. Encore une fois, si la démocratie tolère le second, celui-ci ne doit en aucun cas phagocyter la première, ni outrepasser des limites déjà définies par le droit.

À moins de s’habituer à voir s’instituer un « enseignement de l’irrespect » profondément préjudiciable au vivre ensemble.

Dans un numéro du « 28 Minutes d’Arte », l’islamologue Olivier Hanne attire l’attention (vers 26mn30) sur le fait qu’il y a différentes façons de concevoir la liberté d’expression :

« Dans le modèle anglo-saxon, la liberté d’expression part de la base, elle part des citoyens. Et si quelque chose choque une partie des citoyens, cette liberté d’expression s’interrompt  (…) Alors qu’en France, la liberté d’expression est l’arme de la République. Elle part du haut. Elle a toujours été utilisée contre les ennemis de la République [la royauté, le catholicisme, maintenant l’islamisme](…) On n’est pas dans la même manière de voir la liberté d’expression. Chez les anglo-saxons, les publications [des caricatures de Mahomet] sont – entre guillemets – un scandale. Nous sommes en France à la croisée des chemins, parce que depuis 20 ans on a récupéré un modèle anglo-saxon, inclusif, tolérant, chaque communauté peut s’exprimer, mais on n’est pas allé jusqu’au bout parce que si on suit ce modèle anglo-saxon, finalement, on ne devrait plus les publier ».

Peut-on raisonnablement affirmer que des publications de ce genre, outre la jouissance quelque peu adolescente de la transgression, aient été d’une quelconque efficacité dans la lutte contre le djihadisme ou qu’elles aient en quoi que ce soit contribué à approfondir chez les fidèles l’indispensable compréhension critique de leur religion ?

Si le nombre de djihadistes français partis combattre en Syrie et en Irak dépasse les 1700, et si les attentats ont été en France particulièrement meurtriers, qui oserait en conscience affirmer que la confusion délibérément entretenue chez nous, sous le prétexte d’une soi-disant « laïcité », entre liberté d’expression et « enseignement de l’irrespect » n’y est pas pour quelque chose ?

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Ajout 25/10:

En complément, un article pertinent sur le sujet:

https://orientxxi.info/magazine/de-la-liberte-d-expression-des-voix-musulmanes-en-france,4227

Et bien des remarques de bon sens dans ce billet de Bruno Frappat:

La censure est un vilain défaut des dictatures, mais l’autocensure peut être considérée comme une des marques de la civilisation. Imaginons un instant que tout un chacun, à chaque moment de son existence, exprime tout haut ce qu’il ressent tout bas. La liberté d’expression serait assurément respectée mais pas la paix civile ni le fameux « vivre-ensemble ».

https://www.la-croix.com/JournalV2/Retombees-lepouvante-2020-10-23-1101120858

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Ajout du 25/10 à 22h.

Dans l’esprit de ce qui précède, et au vu des manifestations qui secouent une partie du monde musulman suite aux déclarations de M. Macron,

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/10/25/rien-ne-nous-fera-reculer-macron-garde-le-cap-face-a-la-colere-d-une-partie-du-monde-musulman_6057331_3210.html

je me permets la question saugrenue suivante:

Est-ce vraiment servir le rayonnement de la France que de faire consister la Liberté inscrite dans notre devise dans le fait d’exhiber fièrement au monde entier les fesses du Prophète ?

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Ajout du 26/10 :

Un autre commentaire suite à l’article du Monde mentionné ci-dessus :

L’immense majorité des français musulmans récuse le djihad, malgré la propagande des islamistes et les provocations islamophobes dont certains commentaires ici même donnent une idée. C’est aussi dans la profondeur de l’Islam qu’elle puise cette force de résistance. Ce dont la France a un urgent besoin, c’est d’une pédagogie du respect et de l’apaisement et non d’incitations trumpiennes à la guerre civile. Il est grand temps de clore l’épisode Charlie pour promouvoir cette politique, et de cesser d’ériger en norme de la liberté d’expression des provocations qui, si elles peuvent avoir pour certains un aspect jubilatoire, n’en constituent pas moins un réel danger pour le vivre-ensemble.

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Ajout du 29/10 :

[pour cause de plus de facilité dans l’édition des liens, je réponds ici au commentaire ci-dessous de Claustaire].

Bonjour Claustaire,

Merci pour ce long commentaire, sur des sujets dont nous avons pourtant déjà longuement débattu. Mais cela me fait me rendre compte une fois de plus que l’homme n’est pas avant tout un être de raison, mais un être « tripal », et qu’il faut un moment pour que la réflexion accède des tripes à la raison. Un moment qui nécessite de remettre cent fois l’ouvrage sur le métier.

Pour ce qui est d’avoir « prévu » quoi que ce soit, bien sûr que je n’avais pas « prévu » le détail de ce crime abominable. Quand je parle de « prévisibilité », je veux simplement dire que, dans le climat de tension qui est entretenu, il fallait s’attendre, et il faut s’attendre à des événements de cet ordre, et sans doute pire encore.

Au « 28 minutes » d’Arte de hier,

https://www.arte.tv/fr/videos/097407-048-A/28-minutes/

un petit comité d’intellectuels qu’on peut difficilement accuser « d’islamo-gauchisme »

(Metin Arditi, scientifique, écrivain, ambassadeur à l’Unesco, etc. ; Michela Marzano, éditorialiste au quotidien italien « La Repubblica » ; Philip Golub, professeur de relations internationales à l’Université américaine de Paris)

était d’accord pour dire que la republication des « caricatures de Mahomet » était, comme on peut le constater aisément, du pain béni pour les islamistes, tant elle rentre parfaitement dans leur stratégie d’exacerbation des tensions, qui vise à faire monter l’islamophobie d’un côté, pour de l’autre côté, justifier l’islamisme et inciter les musulmans, de France et d’ailleurs, à prendre parti pour l’extrémisme, voire à quitter le pays.

Stratégie maintes fois identifiée, et dans laquelle on fonce tête baissée, « comme d’hab. », puisque, comme on le sait, l’expérience n’enseigne rien à celui qui ne veut pas entendre.

Il ne faut donc pas être grand clerc pour savoir que des actes atroces auront encore lieu, qu’ils se préparent en ce moment même.

Pour ce qui est de « l’imposture sémantique » que constituerait l’islamophobie, j’ai déjà pas mal écrit sur ce thème. Par ex :

https://stultitiaelaus.com/2016/03/02/dune-desinhibition-de-lislamophobie-de-ses-origines-et-de-ses-consequences-reflexion-sur-une-erreur-de-methodologie-et-un-sophisme-de-caroline-fourest/

et nous en avons déjà amplement débattu ensemble.

Il n’est que trop facile de retourner l’argument et de montrer, textes et preuves à l’appui, que l’islamophobie est, tout comme l’antisémitisme qui lui est symétrique, une constante de la pensée française depuis plus d’un siècle. Et c’est bien le déni de l’islamophobie qui constitue une supercherie.

Ce n’est pas parce que l’antisémitisme est instrumentalisé par des juifs nationalistes et colonialistes qui prétendent criminaliser par ce terme toute opposition à la politique expansionniste des politiciens nationalistes d’Israël, qu’on serait en droit d’affirmer, contre toute réalité factuelle, que l’antisémitisme est une « imposture sémantique ».

Ce n’est pas parce que l’homophobie a pu être effectivement instrumentalisée par quelques homosexuels pour exacerber une position victimaire qu’on serait en droit d’affirmer que l’homophobie est une « imposture sémantique ».

Il en va exactement de même en ce qui concerne l’islamophobie. Ce n’est pas parce qu’elle est instrumentalisée par les islamistes pour parvenir à leurs fins (cf. ci-dessus) qu’on est en droit d’affirmer que l’islamophobie est une « imposture sémantique ».

Comme je le montrais dans le post mentionné ci-dessus, le terme a une longue histoire.

Le délit d’islamophobie est qualifié par la Commission nationale consultative des droits de l’homme, l’OSCE, le Conseil de l’Europe, entre autres.

Bien plus que l’existence et les méfaits de l’islamophobie, ce qui pose problème en France est son déni.

De la même manière que nier le fait de l’antisémitisme désigne à coup sûr un antisémite, ou nier le fait de l’homophobie désigne à coup sûr un homophobe, nier le fait de l’islamophobie désigne à coup sûr un islamophobe.

Caroline Fourest est un exemple déplorable de ce genre de mécanique. Outre son ignorance patente des réalités historiques, ses écrits illustrent amplement ce déni.

Relisez donc l’article d’Oliver Cyran que j’ai mentionné dans mon post

http://www.article11.info/?Charlie-Hebdo-pas-raciste-Si-vous

et vous serez édifié :

« Je me souviens de cette pleine page de Caroline Fourest parue le 11 juin 2008. Elle y racontait son amicale rencontre avec le dessinateur néerlandais Gregorius Nekschot, qui s’était attiré quelques ennuis pour avoir représenté ses concitoyens musulmans sous un jour particulièrement drolatique. Qu’on en juge : un imam habillé en Père Noël en train d’enculer une chèvre, avec pour légende : « Il faut savoir partager les traditions ». Ou un Arabe affalé sur un pouf et perdu dans ses pensées : « Le Coran ne dit pas s’il faut faire quelque chose pour avoir trente ans de chômage et d’allocs ». Ou encore ce « monument à l’esclavage du contribuable autochtone blanc » : un Néerlandais, chaînes au pied, portant sur son dos un Noir, bras croisés et tétine à la bouche. Racisme fétide ? Allons donc, liberté d’expression ! Certes, concède Fourest, l’humour un peu corsé de son ami « ne voyage pas toujours bien », mais il doit être compris « dans un contexte néerlandais ultratolérant, voire angélique, envers l’intégrisme ». La faute à qui si les musulmans prêtent le flanc à des gags difficilement exportables ? Aux musulmans eux-mêmes et à leurs alliés trop angéliques, ça va de soi. Comme l’enseigne Nekschot aux lecteurs de Charlie Hebdo, « les musulmans doivent comprendre que l’humour fait partie de nos traditions depuis des siècles » ».

Olivier Cyran a eu l’honnêteté de claquer la porte de Charlie Hebdo après l’arrivée de Fourest [correctif: en fait, Olivier Cyran a quitté Charlie juste avant cette arrivée]. C’est tout à son honneur.

Mais des Fourest, des Houellebecq (qui, en passant déclare que « Donald Trump est un des meilleurs présidents américains que j’aie jamais vu»…), des Onfray (qui en passant est en train de virer au nationalisme identitaire), etc. ne sont pas taraudés par ce genre d’honneur.

« Il ne faut pas avoir peur de se faire traitre d’islamophobes » assènent-ils à l’envi à la suite d’Élisabeth Badinter à qui (hélas de plus en plus nombreux) veut bien les entendre.

Certes, puisque l’islamophobie est une « imposture sémantique » !

Ainsi, déclarer que « l’Islam est la religion la plus con » ; représenter des musulmanes le cul nu en train de prier tournées vers « la mère Mecquerelle » ; les fesses et les couilles de Mahomet, qui, de toute façon, baise avec une tête de porc, tout cela n’a rien à voir avec l’islamophobie !!!

« Non, non, Monsieur. Il s’agit de Liberté d’Expression. Dans notre plus pure tradition française ».

En effet.  Ce genre de « liberté d’expression » faisait florès dans certaines années trente, et « s’amusait » dans des termes semblables de certaines communautés, avec les suites que l’on sait.

Étant sur la route hier, j’écoutais sur France Culture l’émission « Le cours de l’histoire », consacrée aux « Mythes fondateurs des États Unis ».

https://www.franceculture.fr/emissions/le-cours-de-lhistoire/les-mythes-fondateurs-des-etats-unis-34-la-guerre-de-secession-les-etats-desunis-damerique

Patrick Weil et le dessinateur Jul y posaient la question suivante : Comment se fait-il qu’en 75 ans d’existence, Lucky Luke n’avait jamais rencontré la communauté noire des États-Unis ?

L’une des réponses est hélas bien simple : un biais cognitif largement partagé, tel celui auquel je fais allusion dans mon post ainsi que, par exemple, dans celui concernant la discrimination dans la caricature

https://stultitiaelaus.com/2015/01/20/de-lequite-dans-la-caricature-et-du-kairos-car-il-y-a-un-temps-pour-tout/

faisait que ni l’existence de la communauté noire des USA, ni le racisme dont elle faisait l’objet, n’étaient perçus par les lecteurs.

Mon père avait fui en Afrique du Nord pour échapper aux nazis. Il me racontait y avoir vu des colons faire vendanger des ouvriers arabes avec des muselières pour éviter qu’ils ne mangent des raisins. En discutant avec les colons en question, il fut stupéfait de constater que cette manière de faire était considérée par eux comme normale. Le caractère profondément choquant n’en était même pas perçu. Il n’était pas vu.

Ainsi en est-il chez nous : on peut représenter Mahomet en train de baiser une tête de cochon, des musulmanes prier culs nus tournées vers la mère Mecquerelle, dire que l’islam est la religion la plus con, publier en ce moment des commentaires inqualifiables contre les musulmans suite au moindre article de presse, etc. etc. etc. cela n’est pas perçu comme islamophobe. L’islamophobie n’en est même pas vue. Normal, elle n’existe pas.

Rassurez-vous. Je ne me fais absolument pas le « procureur » du malheureux Samuel Paty, dont je condamne clairement le crime abominable.

Je pense seulement qu’il a été doublement victime : de son ignoble assassin, bien sûr, et aussi d’une équivoque qu’il n’a pas été en mesure de surmonter.

Après les attentats de 2015, Charlie Hebdo est devenu un symbole, un totem auquel il était, et il est encore, sacrilège de toucher, sacrilège d’adresser la moindre critique.

Or, ce n’est pas parce qu’on a été les victimes d’un massacre abominable que cela instaure une pensée comme le nec plus ultra de la réflexion, en l’occurrence pour ce qui est de la liberté d’expression.

Ce n’est pas parce que Pim Fortuyn a été lâchement assassiné que cela consacre pour autant nécessairement sa pensée comme étant l’expression la plus élevée d’une politique d’immigration.

Il en va de même dans le cas de Charlie, et là réside l’équivoque.

Peut-être en effet les caricatures de Charb et les allégations proférées par Caroline Fourest ne dépassaient-elles pas les limites de la liberté d’expression. Pour ma part, je pense qu’Éric Zemmour a été, fort légitimement, condamné pour moins que ça.

Mais quant à en faire désormais la norme indépassable de la liberté d’expression, celle qu’on doit enseigner dans les écoles et exhiber comme notre gloire à la face du monde, permettez-moi de dire que c’est une vaste connerie.

Connerie dans laquelle le pauvre Samuel Paty s’est trouvé enfermé, qu’il n’a peut-être pas su remettre en question de façon critique, je ne sais pas.

Mais connerie sur laquelle il serait urgent de réfléchir avant qu’elle n’entraîne, dans le cadre de l’enseignement comme dans le cadre de nos relations avec le monde musulman, des dégâts irréparables et de nouveaux crimes, hélas parfaitement prévisibles.

Encore un mot sur la « rupture des consensus familiaux ou communautaires » que vous évoquez. Cela fait partie en effet du processus normal de l’éducation. Mais il y a façon et façon de le faire.

Je suis un amoureux de l’histoire du monde hispanique, et je m’étonne qu’un critique tel que vous n’opère pas quelques rapprochements. La colonisation espagnole du monde sud-américain, en dépit d’exceptions relatives telles que celles qu’on observe au Paraguay, a privilégié ce genre de « ruptures », en ridiculisant les dieux et les coutumes des peuples colonisés, en méprisant leurs cultures, en imposant des pratiques vestimentaires, etc.

Pour ma part, je ne vois pas ce qu’une laïcité aurait à gagner en appliquant ce genre de règles et de méthodes héritées des périodes les plus sombres de nos histoires. Quand les ayatollahs de la « laïcardité », en effet, auront réussi à imposer – à la demande hélas d’une bonne partie de la population- ce genre de « laïcité » qui trahit fondamentalement celle des pères fondateurs (ma référence essentielle en la matière est Jean Baubérot, qui connaît la question un tout petit mieux que Valls ou Fourest…), je risque fort d’exporter sous d’autres cieux ma nostalgie de la France.

Cordialement à vous.

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Ajout à l’ajout :

Et puisque j’ai fait mention de Jean Baubérot, un petit extrait de cet immense historien de la laïcité:

Quant à Charlie, un de ses chroniqueurs, Philippe Lançon, justifie la « une » du numéro du 8 novembre contre Edwy Plenel ainsi : « Charlie Hebdo est un journal satirique. Et de ce fait, avec une part de mauvaise foi » (Libération, 16 novembre 2017). Ce propos exprime clairement la situation totalement ambivalente où l’on se trouve depuis l’attentat criminel du 7 janvier 2015[3]. Le slogan « Je suis Charlie » permet un glissement permanent qui part de la solidarité fondamentale avec des personnes assassinées pour délit d’opinion (ce qui rend la chose deux fois insupportable) pour, finalement, aboutir à l’imposition d’une doctrine. Une doctrine qui serait l’unique propriétaire de la laïcité et de la démocratie et qui, servant une « juste cause », aurait le droit de s’affranchir de tout critère d’honnêteté intellectuelle. Une doctrine face à laquelle la moindre critique constituerait un blasphème (illégitime) contre la République. Ariane Chemin le constate : « Charlie appartient désormais au patrimoine national ; chaque combat mené par ou contre lui devient un peu celui des Français » (Le Monde, 16 novembre 2017).

Il se produit là une double mystification :

D’abord, le fait de prétendre être un « journal satirique » ne peut servir d’excuse à tout et n’importe quoi. Et si on admet, non seulement la liberté sans responsabilité aucune (ce que réclame Charlie depuis bien avant les attentats), mais aussi, en conséquence, le droit à « une part de mauvaise foi », sous prétexte de publication satirique, effectivement Edwy Plenel a bien raison d’indiquer que la démocratie se trouve en danger.

https://blogs.mediapart.fr/jean-bauberot/blog/181117/laicite-et-democratie-l-enjeu-de-la-polemique-charlievalls-mediapart?userid=ed493716-f06a-4e38-afd0-b8d1a9385a41

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Ajout du 31/10 :

Encore une réaction à un article du Monde :

Il serait enfin temps de briser l’omerta. Le massacre de 2015 a fait de Charlie, de façon certes compréhensible, un espace sanctuarisé contre lequel il est sacrilège d’émettre la moindre critique. L’exemple de Pim Fortuyn montre cependant que ce n’est pas parce que quelqu’un est assassiné que ses productions sont au-dessus de tout soupçon. Quand Charlie, entre autres exemples, consacre une page entière à un «caricaturiste» qui représente un imam sodomisant une chèvre, avec pour légende «Il faut savoir partager les traditions», un autre sodomisant une fillette voilée, etc. cela constitue en rigueur de termes une insulte ignominieuse. M. Zemmour a été, de façon légitime, condamné parce que ses propos selon les termes du jugement «outrepassent les limites de la liberté d’expression puisqu’il s’agit de propos injurieux envers une communauté et sa religion». On est certes en droit de ne pas sanctionner une injure, mais ayons le tact de ne pas en faire un symbole de la liberté d’expression.

https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/10/31/pour-l-archeveque-de-toulouse-on-ne-se-moque-pas-impunement-des-religions_6058021_3224.html

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Ajout du 02/11 :

Allez, pour la route, encore deux petits commentaires à des articles de journaux:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/10/31/une-centaine-d-universitaires-alertent-sur-l-islamisme-ce-qui-nous-menace-c-est-la-persistance-du-deni_6057989_3232.html

Parmi des dénonciations bien entendu nécessaires du déni de l’islamisme, on s’étonne de la fixette sur le voile, qui décrédibilise le propos. Ainsi, une fois de plus, le vêtement – féminin, cela va de soi – revient-il au cœur de la polémique. Outre la méconnaissance de la diversité des raisons du port du voile, les signataires veulent-ils engager la laïcité française sur la voie d’un contrôle autoritaire de la façon de se vêtir, avec, en prime pour éviter le sexisme, un contrôle de la longueur des barbes et une interdiction du port du T-shirt du Che ? Ce serait certes une réussite qui ferait de la France la seule émule de l’Iran et de l’Arabie Saoudite parmi les nations occidentales. Belle réussite, incontestablement. 

https://www.la-croix.com/Famille/Hommage-Samuel-Paty-dit-Lettre-instituteurs-Jaures-2020-10-31-1201122262

Il faut que les enfants « démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force » [extrait de la « Lettre aux instituteurs« , de Jean Jaurès] . Un éternel merci, M. Jaurès. Cela vaut mieux en effet que de leur montrer les fesses du prophète Mahomet.

Et à l’usage des partisans du déni:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/10/31/jean-francois-bayart-que-le-terme-plaise-ou-non-il-y-a-bien-une-islamophobie-d-etat-en-france_6057987_3232.html

*

Ajout du 03/11 :

Ce remarquable article d’Oliver Mongin et Jean Louis Schlegel, dont je ne saurais assez souligner le caractère essentiel:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/03/les-defenseurs-de-la-caricature-a-tous-les-vents-sont-aveugles-sur-les-consequences-de-la-mondialisation_6058263_3232.html

et mon modeste commentaire :

Un grand merci pour ce plaidoyer si intelligent pour une rationalité sans équivoque, dans un monde où la désinhibition des forces de l’irrationnel semble délibérément promue de bien des côtés. Pour quels intérêts ? Qu’est-ce donc qui se manifeste et qui monte à travers un tel vacarme ?  « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ». 

Je me permets d’ajouter un commentaire de Claustaire à cet article:

Naguère, on brandissait la chemise ensanglantée du camarade tué par l’ennemi, parfois le drapeau ensanglanté qu’on ne voulait pas renier, aujourd’hui, nous sommes bien condamnés à brandir des caricatures pour dénoncer le massacre dont ils auront été l’alibi.

Rappelons que notre hymne national, lui aussi plein de sang répandu, a été composé dans un Strasbourg assiégé et menacé de massacre par de « féroces ennemis ».

Et parce qu’il se défendrait maintenant par des dessins pour dénoncer le rêve d’une théocrature mortifère, on ose venir donner des leçons de politesse ou de décence à un pays dont les fonctionnaires, journalistes, prêtres, enseignants, ou passants dans une rue de fête nationale peuvent être abattus, écrasés, égorgés par la barbarie islamiste ? Barbarie qu’on ose présenter comme l’oeuvre “d’un fou” solitaire alors qu’elle est désormais dans l’air du temps et que nous pouvons en être victime au coin de la rue, que nous vivions à Londres, Paris, Bruxelles ou Vienne. Damned !

Ainsi que la réponse que je me suis senti obligé de lui faire :

La première réponse n’ayant pas été publiée, je réitère avec une seconde version. Peut-être avais-je manqué à la bienséance, que je félicite Le Monde de sauvegarder, en écrivant des mots que la décence réprouve:

@Claust. Désolé, mais personne n’est «condamné» à montrer le c..l et les co..les de Mahomet à la face du monde. Les islamistes en jubilent, car cela leur fournit un excellent alibi pour vendre leurs provocations assassines et leur stratégie de l’escalade aux fidèles musulmans, comme nous le constatons. Quant à ces fidèles, en France ou ailleurs, et en particulier beaucoup de jeunes dont je me suis occupé, ils ne retirent de ces provocations grossières de bobos du nouveau «pastis-party» (cf. le tea-party aux USA)* en train de se consolider en France, qu’humiliation, rancœur et ressentiment qui poussent les plus fragiles vers des pentes bien dangereuses. Il est grand temps de passer de proclamations aussi grandiloquentes qu’abstraites que dénonce l’article au constat de la réalité.

[* auquel on pourrait bien sûr ajouter le « saucisson-pinard parti« , son allié].

[Il y a quelques années, une quarantaine de députés ont commémoré la fête nationale autour d’un apéritif « saucisson-pinard » au sein même de l’Assemblée nationale. Les banquets révolutionnaires s’en prenaient certes aux particularismes, mais c’était au nom de l’universalisme, dans une volonté d’intégration. Ici, on se trouve face à des repas organisés pour exclure l’autre, qui n’en est pas moins citoyen] (article de P. Birnbaum cité).

Étonnant ! Après avoir été publiés pendant quelques minutes, voici que certains de mes commentaires et réponses sont maintenant effacés ! Le Monde aurait-il pris sa carte au Pastis-Party ?

Bon. À la troisième tentative, une version où il n’est question que de « fesses » finit par passer.

Et encore cet article, dont le remarquable équilibre contraste avec la virulence étonnamment guerrière de certains commentaires qu’il suscite:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/02/william-marx-l-allergie-nationale-au-fait-religieux-est-une-erreur-intellectuelle-et-une-faute-politique_6058164_3232.html

*

Ajout du 04/11 :

Oliver Mongin et Jean Louis Schlegel ont judicieusement évoqué, dans l’article mentionné précédemment, la notion hégélienne « d’universel abstrait » pour évoquer les convictions morales qui, pour garder les mains pures, refusent de prendre en compte le caractère concret des situations historiques. On aurait pu aussi rappeler la pique de Péguy contre l’impératif moral kantien: « Le kantisme a les mains pures, mais il n’a pas de mains » (Victor-Marie, Comte Hugo, Pléiade T III, p. 331).

Ainsi, qu’importe si projeter les caricatures de Mahomet sur des édifices publics contribue à faire lever en France et dans le monde de nouveaux djihadistes : au moins aurons nous affirmé nos convictions. Na!

Ayant projeté pour ma part un post sur la distinction conceptuelle, ô combien utile mais hélas trop oubliée, qu’opère Max Weber entre « éthique de conviction » et « éthique de responsabilité », je suis tombé sur cet article de 2015 qui dit mieux que moi ce que je pensais développer. Je le recommande donc chaudement aux amateurs.

https://www.liberation.fr/societe/2015/01/19/charlie-ethique-de-conviction-contre-ethique-de-responsabilite_1184055

*

Ajout du 05/11 :

Petite remarque édifiante suite à la lecture de cet article:

https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/11/04/jean-messiha-quitte-le-rassemblement-national_6058496_823448.html

Après l’assassinat de Samuel Paty, l’économiste s’était laissé aller à écrire le 29 octobre, sur son compte Twitter, « il est temps de dire que l’islam est incompatible avec la République » –, alors que Marine Le Pen avait déclaré quatre jours auparavant : « Je ne crois pas qu’il y ait une religion qui soit incompatible avec la République. » Elle a sèchement mis les choses au point le 30 octobre sur BFM-TV : « C’est moi qui détermine la ligne du mouvement. »

À la lecture d’une multitude de commentaires qui stigmatisent le « choc des civilisations », l’incompatibilité de l’islam avec notre République, notre démocratie ou notre culture, etc. il faut bien convenir qu’il s’avère urgent de créer un nouveau parti à la droite du RN, dont la modération ne suffit plus, aux dires de M. Messiha. Peut-être le Pastis-Parti, et son allié le Saucisson-Pinard parti dont il est question plus haut feront-ils l’affaire ?

17 commentaires sur “De la liberté d’expression à l’enseignement de l’irrespect. Encore une fois, quelques précisions éthiques et sémantiques.

  1. Bonjour,
    (cela fait plusieurs fois que pour des raisons techniques incompréhensibles –demande de mot de passe- je n’arrive pas à afficher des commentaires que je vous proposais sur votre blog, j’essaie encore une fois, vu la gravité du contexte).

    Si je reviens ici, en quelque sorte pour “faire appel” du jugement que vous présentez ci-dessus, c’est parce que je vous sais de bonne foi (ce qui en l’occurrence nous est précieux) et vous espère toujours autant prêt à l’échange qu’à la discussion, voire à la dispute.

    Quand vous évoquez des « événements toujours douloureux mais hélas tellement prévisibles », êtes-vous bien sûr d’avoir déjà, jusqu’à la semaine dernière, envisagé, « prévu » qu’un enseignant puisse être égorgé puis décapité, en pleine rue à quelque centaines de mètres du collège où il venait de terminer ses cours, par un individu assez cool pour avoir pu préalablement passer l’a-m à demander à des élèves de ce collège de lui désigner ce prof qui faisait l’objet d’une campagne publique de diffamation et de “rappel au respect” ?

    Sur le thème central de votre post, vous n’aurez évidemment aucun mal à convaincre vos lecteurs de ne pas confondre liberté d’expression et droit de choquer ou d’insulter.

    Néanmoins, là où on pourra tiquer en vous voyant vous faire l’avocat intransigeant de la notion de « respect », c’est que c’est cette même notion à laquelle en appellent constamment ceux qui pour un oui ou un non, un « mauvais regard », vous agressent ou vous assomment parce que vous leur auriez “manqué de respect”. La culture du respect, c’est à dire de l’offense (que Caroline Fourest a bien analysée dans son dernier essai “Génération offensée”) est en effet celle de notre ancien sinon médiéval “point d’honneur”, non seulement brillamment illustré jadis dans son Cid par Corneille mais encore de nouveau de plus en plus sombrement répandu dans bien des mafias et autres groupes de gens à la fierté identitaire ou déRAPeuse d’autant plus vive que certains (“issus d’un peuple qui a beaucoup souffert”) la leur auront bien grattée.

    Est-ce « l’enseignement de l’irrespect » qui serait devenu « le nec plus ultra et la norme de la liberté d’expression à la française » ou au contraire « l’exigence du respect », au nom duquel le premier voyou, égoïste ou identitaire fanatisé se permettra de vous imposer « ses » leçons de politesse ou de « soumission » (vu le contexte). Voyez comme, Herr Dogan (je n’ai pas le © de cette expression :-), se rêvant en Führer néoottoman de l’Oumma, se permet de donner des leçons de santé mentale à notre président et de nous rappeler tout le « respect » que dans nos écoles ou nos lieux de prière nous devrions au prosélytisme agressif d’une idéologie obscurantiste sinon mortifère.

    Est-il très pertinent de critiquer, hors contexte, l’obscénité d’une caricature sur laquelle se sera appuyé un enseignant dans le cadre d’un cours éventuellement destiné justement à faire réfléchir sur la notion de blasphème et de provocation insupportable ? Enseignant dont nous ignorons tout de l’usage qu’il comptait faire, pour amorcer une discussion pédagogique, d’un dessin obscène à opposer à un dessin beaucoup plus digne d’un même prophète auquel, après un massacre commis en son nom, on ferait dire que “tout est pardonné”. Comme cet enseignant a été égorgé et ne pourra donc plus s’expliquer sur le parcours pédagogique qu’il envisageait avec ses élèves, il serait tout à fait déplacé, en son absence, de faire son procès, vous en conviendrez.

    Vous faites bien de témoigner de vos propres relations avec vos élèves et leurs parents et du souci que tout enseignant doit avoir de ne choquer ni les uns ni les autres. Cela, on s’en doute, en vue de garantir les conditions de transmission de votre enseignement. Il semblerait, d’après de nombreux témoignages de ses anciens élèves, que Monsieur Paty s’inscrivait tout à fait dans cette optique et pratique.

    Sur l’anticléricalisme, sinon en l’occurrence, ‘l’islamophobie’ dont feraient preuve trop de nos “laïcards” (vous n’utilisez pas ce mot, mais, vous lisant, on vous voit le penser), nous avons déjà échangé sur le fait qu’un anticléricalisme ne peut théoriquement exister ou s’exprimer qu’en réponse ou en résistance à un cléricalisme outrancier de prosélytisme ou d’outrecuidance (le mélange de croyance-cuidance et d’outrance dans ce mot n’est pas un hasard dans mon choix de ce mot).

    Sur la notion même ‘d’islamophobie’, j’étais persuadé que vous ne vous seriez pas laissé piéger par cette imposture sémantique par laquelle le prosélytisme idéologique mortifère qu’est l’islamisme prétend interdire toute critique idéologique de son idéologie et la réduire à du ‘racisme’ (transformant ainsi en délit ce qui ne serait que légitime voire indispensable critique d’une grossière manipulation idéologique).

    Vous estimez utile d’expliquer longuement la nécessité ou l’intérêt de s’interdire toute obscénité, ce dont une large majorité de gens conviendra sans doute aisément… A moins de se vouloir “bête et méchant” comme se doivent de l’être, depuis la nuit des temps, tous les bouffons de nos rois et autres saintes ou hautes autorités…

    Notre tragédie, c’est qu’à partir du moment où toute une équipe de journalistes a été massacrée au nom de ridicules dessins (proposés, faut-il le rappeler, par des dessinateurs danois exprimant leurs réticences à illustrer une biographie de Mahomet et invités à illustrer ces craintes), ces dessins sont devenus des documents historiques du tragique de notre temps, documents auxquels il n’est donc pas illégitime de recourir pour montrer où nous en sommes venus de violence à cause d’un fanatisme religieux d’abord exogène (ayatollesque) puis devenu endémique au fil des excrétions de nos réseaux dits sociaux.

    Si vous appelez “enseignement de l’irrespect” ce qui serait en réalité et seulement de l’enseignement à rompre des consensus familiaux ou communautaires (pour ne pas parler de soumissions culturelles ou cultuelles traditionnelles) afin d’ouvrir à chacun des voies pour accéder à son autonomie intellectuelle, auriez-vous oublié qu’éduquer, c’est toujours ex-duire, conduire hors du ‘religiron’ familial et de ses évidences et éventuellement erreurs ressassées de génération en génération ?

    Ce serait surtout, et, je m’en attriste, vous faire le procureur d’un collègue égorgé et décapité qui ne pourra plus jamais s’expliquer sur l’usage qu’il comptait faire de l’obscénité qu’on lui reproche.

    Voilà ce qu’avec tristesse, et mes respects (sic !), je suis en mesure, aujourd’hui, de vous proposer en partage.

    Claustaire

    P.S. A propos d’histoire (contemporaine), voici une page (déjà datée) que j’ai trouvée au cours de recherches documentaires sur ces caricatures charliesques :
    https://www.agoravox.fr/actualites/medias/article/caricature-de-mahomet-charlie-123081

  2. Réponse à Ajout du 29/10 :

    Merci d’avoir accepté mon commentaire et d’avoir, pour y réagir, encore toute l’énergie que vous y déployez.

    Je n’ignore pas que la notion de laïcité que la R.F. cherche (avec moult péripéties) à développer depuis un peu plus de deux siècles n’est pas forcément bien comprise dans des pays où les religions sont plus ou moins d’état (comme en Turquie qui, au moins du temps du kémalisme, se prétendait laïque tout en imposant l’islam comme religion officielle), où l’on paye le denier du culte pour accéder aux services de l’église de son choix (Allemagne), où l’on jure sur la Bible pour être nommé Président et où la croyance en Dieu est rappelée sur les billets de banque (USA), où l’on permet que des législations religieuses communautaires puissent s’appliquer à des concitoyens parallèlement au lois du pays (Angleterre), etc.

    Comme cette laïcité, garante tant des cultes que de l’inculture, de la religion comme de l’irréligion, du prosélytisme religieux comme de l’anticléricalisme ou de l’athéisme, n’est d’ailleurs guère toujours bien comprise par nos compatriotes mêmes, il n’est pas étonnant a fortiori que des intellectuels formés par d’autres cultures ou habitus puissent se sentir fort étrangers (sic) à cette notion.

    Question “tripalité” et secondarisation intellectuelle, je confesse que les premiers commentaires que j’ai publiés suite à certains articles du Monde nous annonçant la barbarie dont avait été victime notre collègue étaient plus l’expression d’une émotion que d’une réflexion. Comme je les ai tous gardés, je prendrai le temps de les relire pour vérifier la quantité de tripes que j’y aurais éventuellement répandues. Peut-être les mettrais-je tous sur mon blog en guise de pièces à convictions. Car je veux bien m’instruire des procès que je pourrais mériter de me faire ou qu’on me fasse.

    Sur la stratégie des “islamistes” (je prends acte que vous acceptez de les appeler ainsi, alors que naguère encore, il nous fallait nous contorsionner entre “radicaux”, “fondamentalistes”, “salafistes”, “salafo-fréristes”, “djihadistes”, etc.). Au moins aurons-nous avancé, lorsque nous serons capables de faire entendre à tous la différence que nous faisons entre islam et islamisme, entre musulmans plus ou moins croyants ou plus ou moins pratiquants et islamistes au prosélytisme toujours agressif, et surtout lorsque nous serions arrivés à faire accepter cette distinction par ceux qui nous embrouillent sur cette question depuis 40 ans (date clivante pour tout cela : 1979, année où la révolution iranienne qui, communistes et islamistes associés, renversa un régime dictatorial affidé à l’impérialisme occidental, avant qu’ensuite les communistes ne soient liquidés et que les ayatollahs n’imposent leur totalitarisme à eux).

    Charlie Hebdo, au moment de l’ouverture du procès du vaste réseau de gens éventuellement impliqués dans l’attentat qui massacra sa rédaction, a choisi, en guise de document historique, de publier en couverture (donc en modèle réduit) l’ensemble des dessins (d’abord publiés dans un journal danois interloqué par la crainte que la simple illustration d’une BD sur la vie du prophète de l’islam inspirait à des compatriotes dessinateurs), dessins qui avaient, nous disent les terroristes, justifié leur massacre, et titré “Tout ça pour ça”, toutes ces morts atroces pour quelques ridicules dessins (mais peut-être ne les avez-vous pas vus ?).
    Était-ce de la provocation, de l’insulte, de l’obscénité, ou juste l’illustration historique (sic) de la disproportion entre une cause et une prétendue conséquence ?
    Quelles caricatures insultantes avaient donc publiées les enfants juifs abattus à bout portant dans la cour de leur école par leur assassin ?
    Quelles insultes notoires la France avait-elle proférées pour être victime du terrorisme d’un Khaled Kelkal au milieu des années 90 du siècle dernier ?
    Et en quoi participer aux réjouissances de la fête nationale française sur une Promenade des Anglais serait-il devenu une insulte internationale méritant massacre collectif ?

    Sur votre rapprochement entre islamophobie et antisémitisme :

    Me revient la réflexion de Ayaan Hirsi Ali (lue dans un des derniers Courrier International) : “ Comment peut-on parler de phobie là où le souci de défendre les droits fondamentaux de tous, hommes et femmes, relève plutôt de la compassion ? ”

    Ensuite, puisque ‘islamophobie’ est construit sur islam et phobie, je me demande pourquoi plutôt qu’avec ‘antisémitisme’ vous ne le mettriez pas en symétrie avec ‘cathophobie’, ‘christianophobie’, ‘judéophobie’, ou ‘athéophobie’ (ce qui me semblerait encore le plus pertinent, quand on sait ce qui attend les athées ou les mécréants en dar al islam).

    https://www.monde-diplomatique.fr/mav/151/A/57072

    Vous savez bien qu’au fil du 19e et du 20e siècle, l’essentiel des juifs français et allemands s’étaient parfaitement intégrés dans leur société, mieux qu’intégrés, souvent si parfaitement assimilés qu’il a souvent fallu aux nazis et autre antisémites les débusquer via des démarches administratives voire des recherches quasi généalogiques. L’antisémitisme est un racisme de soi au même, d’alter à ego. C’est pourquoi on a eu le souci de distinguer l’antisémitisme du racisme. Ce n’est pas à vous qu’il faut rappeler cela.

    Le racisme anti-arabes est une plaie, un mal bien identifié depuis des décennies (sans doute plus systématiquement depuis la colonisation de l’Afrique du nord dont on se sera servi pour la justifier). Identifié comme ‘maghrébin’, ‘arabe’, voire ‘oriental’, vous n’aviez pas besoin de faire quoi que ce soit, de pratiquer ou de ne pas pratiquer, vous étiez victime du mépris propre aux racistes vous estimant d’une race différente et inférieure. Ce n’est pas à vous qu’il faut rappeler cela.

    Pourquoi, à la vitesse du cheval d’un conquérant, le racisme anti-arabe est-il devenu une ‘islamophobie’ ? Parce que les islamistes ont voulu que tout ‘arabe’ (pratiquant ou non, croyant ou non) soit assimilé à un musulman, parce qu’ils ont voulu, chez nous, assigner certains de nos compatriotes à leurs origines familiales exogènes, à la religion de leur pays d’origine familiale, à la religion qui s’impose à tous en pays musulman… pays où l’on ne peut naître que musulman pour peu qu’on naisse et devenir ensuite nécessairement pratiquant ou “soumis” à l’islam. Jadis, nos monarchies théocratiques ou nos principautés allemandes du “cujus regio ejus religio” pratiquaient le même totalitarisme religieux et la même assignation identitaire. Et il suffisait qu’on vous sache Français pour qu’on vous estime catholique et qu’éventuellement on vous massacre pour cela, comme naguère d’autres furent, selon les temps et les lieux, estimés cathares ou protestants et massacrés comme tels. Mais ce n’est pas à vous qu’il faut rappeler tout cela.

    Dans un pays laïque comme le nôtre, nul n’est stigmatisé parce qu’il serait assigné à telle religion dans laquelle il serait né, ni pour la pratique de sa religion, à moins éventuellement de faire preuve d’un prosélytisme particulier, sectaire ou agressif à l’égard d’autres convictions (je pense à certains catho intégristes qui s’en prirent à des films ou autres œuvres qu’ils trouvèrent blasphématoires ou insultant à leur sacré). Puisque, depuis le début du 20e siècle, christianisme et judaïsme ont en gros sinon en bloc accepté le cadre laïque français, certes comme un cadre mais aussi une chance pour leurs libertés religieuses, et ne se soucient de nul prosélytisme particulièrement voyant ou agressif, nul n’est donc venu leur crier quelque peur ou phobie de leur religion. Ce qui n’a pas empêché, comme rappelé plus haut, l’antisémitisme, racisme stigmatisant nos compatriotes juifs, qu’ils soient croyants, pratiquants ou athées.

    Ce sont les islamistes (très minoritaires parmi nos compatriotes musulmans) qui ont, par leur propagande, prétendu assimiler la religion à une race alors qu’une religion n’est qu’une croyance que l’on peut quitter ou rejoindre, comme toute croyance, conviction, idéologie, etc. Ce sont les islamistes qui ont eu l’outrecuidance de prétendre que résister à leur propagande, s’opposer idéologiquement à leur idéologie, relevait du racisme, puisque, à les en croire, tout ‘arabe’ ou ‘musulman’ de naissance ne pouvait qu’être assigné à une Oummanité musulmane dans et par laquelle il serait proprement essentialisé à vie (fatal, puisqu’il serait tué s’il apostasiait).

    Mais n’est-ce pas vous insulter que de croire nécessaire de vous rappeler cela ? Alors que j’ai d’abord pris le temps de relire la page de blog sur laquelle vous avez mis un lien, pour voir que je l’avais déjà lue et commentée, et relire les échanges que vous y aviez eus avec Qear.

    Vous y exposez que “l’islamophobie” correspondrait bien à du racisme non plus anti-arabes ou anti-maghrébins mais antimusulmans et vous appuyez, à l’occasion, sur un séminaire tenu au sein du Conseil de l’Europe dont malgré l’aura on peut contester les interventions.

    Quoique reconnaissant que ce mot a fait l’objet d’une “instrumentalisation” par les islamistes, vous estimez utile de l’utiliser à votre tour, parce que des racistes ou des provocateurs le contesteraient. Quoique reconnaissant qu’il se prêtait à bien des ambiguïtés, vous trouvez légitime de l’utiliser. Et je ne devrais pas pouvoir regretter de vous voir assumer, vous le philosophe, un terme propre à toutes les instrumentalisation et ambiguïtés ?

    Je connais le procès en islamophobie qu’Olivier Cyran (comme beaucoup d’autres) a fait à Charlie en 2013. On a évidemment le droit, comme il le fait, de caricaturer par écrit des caricatures dessinées. Mais nul ne peut plus ignorer aujourd’hui où ce genre de mauvais procès a conduit. Nul ne peut plus ignorer ce qui peut arriver à qui (individu, romancier, journaliste, enseignant et bientôt pays) on aura fait un procès en islamophobie (cela a commencé avec Salman Rushdie et se poursuit encore ce mois-ci, ces jours-ci, en France). Ce n’est pas Olivier Cyran ni d’autres procureurs en islamophobie qui vivent aujourd’hui sous protection policière ou sont déjà morts, enterrés et bientôt oubliés, voire insultés.

    Je me doute bien que vous n’avez pas envie de vous associer au procès en islamophobie qu’un Erdogan ou d’autres autorités islamiques font à notre pays et à notre président, fût-ce pour cela en déformant ses propos.

    Mais je suis trop choqué de vous voir rapprocher l’engagement et la lucidité d’une Caroline Fourest ou d’une Élisabeth Badinter avec des provocateurs notoires pour rester trop longtemps sur ces lignes. Bientôt, ferez-vous aussi à Henri Pena-Ruiz le procès qu’un Taha Bouhafs lui fit l’an dernier, en truquant et coupant ses propos ?

    Un islamogauchiste est quelqu’un qui pour se croire ou se poser de gauche (du moins dans le camp du Bien) prétend qu’est d’extrême-droite quiconque osera critiquer l’islamisme (idéologique de conquête) pour de le distinguer de l’islam (religion). Alors qu’un humaniste de gauche rangerait plutôt dans la droite identitaire quiconque prétendrait faire l’amalgame entre un islamiste (militant idéologique) et un musulman (pratiquant la religion qu’on lui enseignée). Lorsque des Plenel et consorts font l’amalgame entre simples pratiquants (ou non pratiquants) et prosélytes en mission de conquête et de manipulation, lorsqu’ils prétendent que toute résistance idéologique à l’islamisme (idéologie) est un racisme antimusulmans (personnes), ils se rangent dans le camp des identitaires qui assignent l’humain à son humus.

    Souvenons-nous que Dieu est une question, pas une réponse. Quiconque vous proposerait des réponses au nom de Dieu doit être mis en question.

    Je vous vois bien désespérer de moi comme je me vois désespérer de vous. Donc, nous voici en train de nous désespérer. Et dans ce cas, nos échanges risquent de nous être plus agaçants qu’instructifs et peut-être avons-nous à nous ménager.

    Je vais néanmoins essayer de prendre le temps nécessaire pour la mise en page sur mon blog des divers commentaires que m’ont inspirés les articles que le Monde aura consacrés à la sanction que Monsieur Paty se sera méritée par son irrespect.

    Que Dieu vous garde, mais gardez-vous de ceux qui se prétendent ses interprèt(r)es !

    Et en ce jour de Tous les saints, célébrez saintement leur martyre !

    Demain, lundi, jour de rentrée scolaire, ce sera celui des Défunts. Sera-t-il aussi celui des défaits ?

  3. Bonjour Claustaire.

    Merci une fois de plus pour ce long commentaire.

    Pour ma part, je n’ai aucune raison de « désespérer de vous ». J’espère que vous ne considérez pas ainsi ma volonté de clarification.

    Je ne veux pas reprendre en détail votre texte. D’autant plus que je suis d’accord avec vous sur bien des points, pour ce qui est des remarques historiques notamment, et que nous tournerons en rond une fois de plus pour ce qui est de nos désaccords.

    Ma seule ambition est celle de la cohérence dans le propos, et c’est pour cela que je suis amené à remettre en cause bien des discours qui ne me semblent pas respecter ce principe.

    Depuis que j’écris sur ce blog, ma position est très simple concernant l’islam et l’islamisme.

    J’ai pour l’islam, comme pour d’autres religions et courants de pensée, un grand respect, encore conforté par le magnifique texte que vient de publier un collectif comprenant quelques-uns des auteurs que je me plais à citer (Tareq Oubrou ; Youssef Seddik, etc.)
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/10/31/il-faut-cesser-le-boycott-de-la-france_6058042_3232.html

    Et j’ai pour l’islamisme (je n’ai jamais récusé le terme, tranquillisez-vous), trahison de l’islam, une sainte horreur, que j’ai manifestée aussi tout au long de mes posts sur le sujet.

    C’est sans doute mon respect de l’islam qui me rend particulièrement sensible à l’islamophobie, que j’ai personnellement vue à l’œuvre bien des fois, et dont l’étrange déni ne peut relever – je persiste et je signe des deux mains – que de l’islamophobie elle-même.

    Car l’islamophobie existe, et, une fois de plus, même si elle a été à l’évidence instrumentalisée par les islamistes, c’est un fait parfaitement attesté historiquement et sociologiquement, tout comme l’antisémitisme (ou la judéophobie, si vous préférez, cela ne change pas grand-chose…).
    Et ce ne sont pas les argumentations plutôt pitoyables des Caroline Fourest et consorts qui pourront y changer quelque chose.

    Le sophisme que je dénonce à son sujet est patent :

    Car encore une fois, je ne vois pas en quoi le fait que je récuse radicalement la politique palestinienne de M. Nétanyahou m’autoriserait à proférer des énormités telles que « l’antisémitisme est une invention des nationalistes israéliens » et donc qu’ « Il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’antisémite», selon Mme Badinter, qui, malgré tout le respect que je lui dois, ne brille pas toujours par la cohérence, comme je l’ai aussi démontré plusieurs fois.

    Mme Fourest est une habituée de ce genre de raisonnements sophistiques biaisés : outre le post que je mentionne dans mon « ajout », je l’avais signalé à propos de sa prétention sans fondement de distinguer « homophobie » et « islamophobie »:
    https://stultitiaelaus.com/2016/01/30/de-la-critique-a-la-phobie-a-propos-de-declarations-recentes-de-mme-badinter-et-m-valls-et-dune-derive-semantique-pas-si-innocente-quelle-le-parait/

    parce que l’homosexualité qualifierait « l’essence » des personnes, « ce qu’elles sont » et non leurs choix, alors que l’islamophobie relèverait, elle, d’un « choix » (La Tentation obscurantiste, Grasset 2005, chapitre « Le piège du mot islamophobie »).
    Argument totalement dénué de pertinence juridique, car il confond fait et droit. Outre le fait qu’il s’appuie sur une essentialisation de l’homosexualité que ne renieraient pas les nazis, alors qu’aucun généticien, psychologue, psychanalyste, sociologue etc. ne peut, à l’heure actuelle affirmer qu’elle appartient ou non à « l’essence de la personne », cela justifierait l’homophobie dans le cas où elle serait, comme l’islamophobie, d’origine socio-culturelle. Belle réussite !

    Mme Fourest fait partie, comme M. Onfray et d’autres, de ces « intellectuels » abusivement « média-proclamés » du fait de leur conformité au modèle médiatique, dont « la « méthode » (éminemment non scientifique) de sélection de la « vérité » consiste à prendre pour pertinent un discours caricatural, inquisitorial, pamphlétaire, truffé de préjugés, accessoirement d’erreurs », nous disent les universitaires reconnus que sont Jean Baubérot, Bruno Etienne, etc.
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2006/04/17/les-lauriers-de-l-obscurantisme_762492_3232.html
    (cf. aussi sur ce sujet le livre de Pascal Boniface, Les Intellectuels faussaires, 2011., etc.).

    Entre Caroline Fourest et Olivier Cyran, c’est donc sans conteste le second qui remporte haut la main la palme de la crédibilité. La « caricature » n’est aucunement de son côté. Il suffit d’ouvrir les yeux.

    Car outre son déni proprement idéologique du fait parfaitement documenté donc de l’islamophobie, Caroline Fourest se montre très clairement islamophobe, tout comme elle a amplement participé de l’islamophobie qui a malheureusement indéniablement caractérisé une certaine époque de Charlie.

    Sur le sujet, je suis bien évidemment de l’avis du collectif musulman cité plus haut :
    « Les auteurs des appels au boycottage critiquent les caricatures du Prophète, les trouvant blasphématoires et dégradantes. Nous-mêmes, qui écrivons et signons ce texte, les trouvons vulgaires et choquantes. Mais, en France, le blasphème n’est pas un délit. Il peut donc être critiqué, mais pas interdit (…) A aucun moment Dieu n’a appelé à tuer les auteurs de ces provocations, mais Il a incité à adopter un comportement sage et patient face à l’adversité ».

    Mais comme je l’ai dit dans un commentaire cité plus haut, « Il serait enfin temps de briser l’omerta », et de mettre en question la sanctuarisation de Charlie.

    Car les constats documentés d’Olivier Cyran, qu’on le veuille ou non, et quoi qu’on ait pu dire pour le discréditer, sont imparables : les caricatures de Charlie ne se limitent pas aux quelques dessins bisounours soigneusement triés qu’on nous présente actuellement : « Tout ça pour ça », etc..

    Imaginez qu’un journal se permette de représenter un rabbin en train de sodomiser une chèvre ou une fillette, des femmes juives en train de prier le cul nu en invoquant le « Grand Maquereau », un quidam affirmant que les juifs baisent des têtes de cochons ou qu’ils se paient des putes de neuf ans, oseriez-vous déclarer qu’il n’y a pas là de sacrés relents des années 30 et d’un antisémitisme ignominieux ?
    La loi le penserait sans doute, fort heureusement, et la chose serait légitimement sanctionnée. Mais un biais cognitif qui touche aussi le monde juridique fait que cela passe sans problème quand ce genre « d’humour » concerne les musulmans. [ajout: car reconnaître le caractère islamophobe des caricatures serait « tomber dans le piège de l’islamisme », n’est-ce pas?. Ainsi le déni de l’islamophobie entraîne-t-il nécessairement un déni de justice].

    Désolé, mais dans la représentation d’un imam sodomisant une chèvre, ce n’est pas Mahomet qui est en cause. Il n’y a donc pas lieu d’invoquer la non validité du délit de blasphème. Car c’est un être humain précis qui est représenté. Un imam ici représente tous les imams, une fonction incarnée dans les communautés par des personnages comme par exemple M. Tareq Oubrou, signataire de la tribune du Monde et respecté dans sa communauté. Il s’agit donc là d’une diffamation ignominieuse qui aurait dû être sanctionnée par la loi, au moins au même titre que les délires de M. Zemmour [qui n’en continue pas moins de pérorer sans encombre sur les ondes…].

    Cela n’a pas été le cas. Or, l’une des façons de contrecarrer la violence dans notre pays est indiscutablement de ne pas laisser passer des insultes grossières de ce genre.

    Et qu’on n’aille pas me dire que je me fais le « procureur » (islamo-gauchiste ou autre fantasme) de la violence. C’est exactement le contraire.
    Dans un contexte très violent, j’ai milité il y a bien des années pour une stratégie de l’action non violente. Avec le même type de réflexions que celles que je développe sur ce blog, car je pense que c’est effectivement par une approche respectueuse (je n’ai aucune raison de récuser ce terme) et rigoureusement informée, et non celle revendiquée par des ayatollahs de tous bords qui se targuent d’une « laïcité » guerrière souvent étonnamment fondée sur l’ignorance, qu’on peut faire progresser la connaissance, l’entente et la paix entre les communautés.

    Je suis donc aussi habitué au genre de réactions qu’elle peut susciter.

    Et je n’ai aucune raison valable de modifier cette approche.

    Cordialement à vous.

  4. Tout ceci relève bien sûr de l’évidence. Mais, sans reprendre à l’infini les arguments, il est clair que nous n’avancerons en rien si nous continuons à opposer stérilement une pure « éthique de la conviction » – quitte à engendrer comme on peut s’en rendre compte dès maintenant dans nos écoles de nouvelles générations de djihadistes – à ce qui doit être une « éthique de la responsabilité ».
    Cordialement.

  5. Le passage où Héran lui-même intuitionne, sans le formuler clairement, le tragique d’une situation devenue absurde (où nul ne peut plus faire entendre raison à personne, d’où l’actuelle inutilité de nos tentatives d’échanges) :

    « Les attentats, depuis, ont sacralisé toutes les caricatures sans distinction. Comment expliquer aux élèves que nous sommes arrivés au point où c’est justement quand la caricature est nulle, réduite à sa fonction la plus dégradante, sans dimension artistique, humoristique ou politique, qu’elle est censée illustrer à l’état pur la liberté d’expression et nos plus hautes valeurs républicaines, y compris l’affirmation de la dignité humaine ? À l’impossible nul n’est tenu. »

    Ce n’est pas la faute de Charlie si la moindre de ses raclures (dont Monsieur Paty -dont certains avec la plus totale indécence continuent de faire le procès après sa mort- pensait peut-être pouvoir se servir justement pour dénoncer les limites de ce que l’on peut considérer comme liberté d’expression, comme je vous l’ai explicitement écrit) est mondialisée par des réseaux d’asociaux soucieux de trouver des arguments à leur haine ou à leur prosélytisme mortifère (qui n’a pas attendu des caricatures pour se caricaturer suffisamment lui-même en condamnant à mort à distance). Il faudrait donc juste prendre acte que Charlie Hebdo est bien un journal qui ne peut plus que se considérer comme devant être mort et enterré après qu’il sera devenu la pierre de touche mondiale à qui chacun viendra se frotter pour faire reluire ses droits à se sentir homicidement offensé.

  6. Bonsoir Claustaire,

    J’avoue que je suis quelque peu étonné par une telle avalanche de commentaires.

    Je voudrais cependant mettre les choses au point.

    Je n’accepte pas ce qualificatif de « procureur » de Samuel Paty dont vous cherchez à m’affubler.

    En accord avec le remarquable article de François Héran (dont les critiques laborieuses et généralement hors sujet ont bien du mal à contester la pertinence) je récuse ce genre d’ « accusation infamante de « complaisance » envers le djihadisme ou d’« islamo-gauchisme » – le type même de la formule magique d’exécration qui substitue l’injure à l’analyse et n’a pas sa place en démocratie ».

    J’ai toujours condamné sans équivoque sur ce blog – avant même les attentats de Charlie – le caractère ignominieux du terrorisme islamiste, et personne ne peut sans mensonge ou calomnie m’accuser d’être le « procureur » de ses victimes.

    Si je me permets, apparemment sans résultat, de vous renvoyer à une réflexion sur la distinction entre « éthique de conviction » et « éthique de responsabilité », c’est que mes activités d’enseignant m’ont confronté à plusieurs reprises à la responsabilité de faire comprendre à des jeunes gens, bien éloignés des élucubrations académiques concernant la notion de « de situation discursive, dont dépend toute production de sens », dont nous gratifient du haut de leurs chaires Mme Gwénaële Calvès et bien d’autres, que des discours, des dessins, des provocations perçus par ces jeunes comme gravement humiliants et insultants pouvaient faire l’objet d’une autre réponse que celle de la violence extrême ou extrémiste.

    Avec certains de mes élèves, cela m’a coûté bien des mois de discussions et de travail. Et j’ai la prétention d’en avoir peut-être détourné certains d’engagements funestes, voire d’actes irrémédiables. Je ne suis pourtant même pas sûr d’avoir pu éviter le pire.

    Quand on constate les déchaînements impulsifs de violence que peuvent susciter à la moindre occasion certains événements, y compris la violence verbale irréfléchie chez des adultes qui se prétendent sensés, il faudrait tout de même comprendre à quel point des jeunes fragiles et vulnérables, et qui, effectivement ne possèdent ni les codes ni la maturité qui leur permettraient de surmonter de telles provocations de façon réfléchie, peuvent être guettés par des choix qui leur sont proposés tous les jours par des recruteurs sans vergogne.

    Je crois m’être acquitté de cette difficile éducation au discernement et au respect avec conscience et, je l’espère, une certaine réussite.

    J’avoue toutefois que j’aurais aimé que des provocations irresponsables issues de quelques bobos et « intellectuels » hors sol ne me compliquent pas la tâche à l’extrême. Mais il a fallu faire avec.

    Alors permettez-moi d’avoir la prétention de parler en connaissance de cause quand j’affirme, et je répète, qu’en dépit de « l’éthique de conviction » de « belles âmes » qui se complaisent dans le déni, il y a d’autres moyens de promouvoir et d’assurer la paix civile que de réduire la liberté d’expression à la divulgation non critique de contenus humiliants et injurieux, qui, encore une fois, sont pain béni pour tous ceux qui cherchent à propager et attiser la haine.

    En disant cela, je ne me fais le « procureur » que de tels fauteurs de haine. Et j’ai la prétention – une de plus – de contribuer à donner à mes confrères enseignants quelques conseils qui, au-delà de la proclamation nécessaire mais insuffisante des « convictions », peuvent les aider à mieux assumer la difficile et dangereuse « responsabilité » qui leur incombe.

    Cordialement à vous.

  7. In memoriam, ces têtes de caricatures bien de chez nous (et de partout)….

    https://www.lemonde.fr/attaques-a-paris/visuel/2015/11/25/enmemoire_4817200_4809495.html

    Avec tout le respect qu’il serait non seulement responsable de leur devoir mais aussi avec la responsabilité qui incombe à leurs survivants d’engager une résistance déterminée à l’idéologie responsable de leur mort (et de bien d’autres avant et après eux).

    Comme, sûr de vous et la conscience tranquille, vous savez ce qu’il serait responsable de ne pas faire, peut-être savez-vous aussi ce qu’il serait responsable de faire et nous le direz-vous.

    Avec mes respects.

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