Comme toujours en ce moment de l’année, j’ai bien du mal à trouver l’inspiration pour formuler des vœux.
Mais voici qu’une amie germaniste me communique un étonnant petit texte allemand qui vient à ma rencontre. Il s’agit d’une très courte nouvelle de Wolfgang Borchert, auteur que j’ignorais totalement, intitulée Die drei dunklen Könige, « Les trois Rois Sombres ». Nouvelle étrange, énigmatique, que je ne suis pas sûr de comprendre entièrement, mais qui me parle profondément.
Tout y est sombre. La guerre est passée par là. Un homme erre dans la banlieue sombre à la recherche de bois à brûler. La lune manque. Sterne waren nicht da. Les étoiles n’étaient pas là.
Ce monde de ténèbres me paraît être le nôtre.
Quelques lueurs venues de Syrie, sans doute, mais déjà d’autres ombres se profilent.
À peine l’ignoble Bachar évincé, les Kurdes, éternels proscrits, subissent une nouvelle guerre et se voient abandonnés par ceux qu’ils ont aidés au prix de tant de vies.
Et dans ce monde de ténèbres apparaissent trois personnages eux-mêmes sombres, ténébreux, que l’auteur appelle les « trois Rois Sombres ». Mais quels rois !
Drei waren es. In drei alten Uniformen. Einer hatte einen Pappkarton, einer einen Sack. Und der dritte hatte keine Hände. Erfroren, sagte er, und hielt die Stümpfe hoch.
« Ils étaient trois. Dans trois vieux uniformes. L’un avait une boîte en carton, l’autre un sac. Et le troisième n’avait pas de mains. Gelés, dit-il, en levant ses moignons vers le ciel ».
Miséreux, mutilés, gelés, tant de ces pauvres « rois » hantent les tant de guerres de la planète.
Gaza, Ukraine, Soudan, et bien d’autres encore.
Mais voilà : « Nous étions à la porte. Nous avons vu la lumière par la fenêtre ».
Dans une baraque misérable, un enfant vient de naître. Un rayon de lumière filtre d’un mauvais poêle en tôle et l’éclaire doucement.
« La lumière tombe sur un minuscule visage rond et reste un instant. Le visage n’avait qu’une heure, mais il avait déjà tout ce qu’il fallait : les oreilles, le nez, la bouche et les yeux. Les yeux devaient être grands, on pouvait le voir, même s’ils étaient clos. Mais la bouche était ouverte et il respirait doucement. Le nez et les oreilles étaient rouges. Il était vivant, pensait la mère. Et le petit visage dormait ».
« Les hommes entrèrent dans la pièce, sur la pointe des pieds, leur nez soufflant du brouillard ».
« Ils regardèrent le petit visage endormi. Le premier offrit à l’enfant un petit âne de bois qu’il avait mis sept mois à sculpter. Le deuxième sortit de sa boîte en carton deux bonbons jaunes et dit : « C’est pour la femme ».
« La femme ouvrit grand ses yeux bleu pâle quand elle vit les trois Sombres penchés sur l’enfant. Elle eut peur. Mais l’enfant serra les jambes contre sa poitrine et cria si fort que les trois Sombres partirent sur la pointe des pieds et se glissèrent vers la porte. Ils entrèrent dans la nuit ».
« L’homme les regarda. Des saints étranges, dit-il à sa femme. Puis il ferma la porte. De beaux saints sont là, murmura-t-il. »
« Aujourd’hui, c’est Noël, dit la femme ».
« Oui, Noël, murmura l’homme, et du poêle, une poignée de lumière tomba sur le petit visage endormi ».
*
Les Rois riches gardent désormais leur or pour eux. Ils ne peuvent savoir ce qu’est Noël.
Mais les Rois sombres, les Rois pauvres sont si nombreux…
Ils sont là, à notre porte, dans les ténèbres. Attendant de partager, avec leur pauvreté, la lumière fragile de Noël.