Quelques remarques en complément du post précédent sur liberté d’expression et respect.

Ayant, suite à mon dernier post, quelque peu exploré plusieurs articles traitant du sujet que j’avais essayé d’aborder, celui de la difficile articulation de la liberté d’expression et de la question du respect, je ressens la nécessité de faire autant que possible le point sur cette exploration qui, une fois de plus, m’a étonné sans pour autant me surprendre outre mesure.

Pour tenter de maîtriser, au moins en partie, la confusion qui hélas le caractérise trop souvent, j’essaierai d’aborder le thème avec un minimum d’ordre et de méthode.

J’utiliserai en particulier comme objets de cette enquête partielle, qui n’a bien évidemment pas la prétention de constituer une étude exhaustive étant donnée la masse des parutions sur le sujet, les articles suivants (présentés dans l’ordre chronologique) ainsi que quelques-uns des nombreux commentaires qu’ils ont suscités.

https://laviedesidees.fr/Lettre-aux-professeurs-d-histoire-geo-Heran.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/02/william-marx-l-allergie-nationale-au-fait-religieux-est-une-erreur-intellectuelle-et-une-faute-politique_6058164_3232.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/03/les-defenseurs-de-la-caricature-a-tous-les-vents-sont-aveugles-sur-les-consequences-de-la-mondialisation_6058263_3232.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/09/caricatures-de-mahomet-nous-sommes-victimes-de-ce-qu-il-faut-bien-appeler-l-aveuglement-des-lumieres_6059037_3232.html

Pourquoi ce choix, bien évidemment réducteur ?

Essentiellement parce que ces articles me semblent présenter des approches communes, et donc aussi entraîner des réactions comparables. Cette communauté des approches ainsi que la tonalité des réactions provoquées me semblant dessiner un tableau assez complet de la façon dont la liberté d’expression est perçue, mais aussi, en corollaire, d’interprétations, on le verra conflictuelles, de la question de la laïcité.

  1. Claire condamnation des crimes des terroristes islamistes.

Bien entendu, tous ces articles condamnent sans équivoque les crimes terroristes. François Héran fait état de « Samuel Paty, odieusement assassiné », William Marx d’ « un enseignant (…) sauvagement assassiné dans l’exercice de ses fonctions », d’assassinat « ignoble » ; Olivier Mongin et Jean Louis Schlegel dénoncent « un assassinat abominable ». Quant à Jacob Rogozinski, il stigmatise un déchaînement de violence par lequel nous sommes tous concernés : « Sauvagement agressés, nous proclamons à la face du monde que nous ne céderons pas ».

Difficile de déceler dans de telles expressions une quelconque « complaisance », voire « compromission », selon des accusations sur lesquelles il faudra pourtant revenir tout-à-l ’heure.

2. Défense sans équivoque de la liberté d’expression et du droit à la caricature.

Sans surprise, tous les articles mentionnés défendent bien sûr sans ambiguïté la liberté d’expression, ainsi que le droit à la caricature qui en est l’une des composantes.

François Héran fait référence à l’arrêt dit Handyside, du 7 décembre 1976 de la Cour européenne des droits de l’homme : 

La liberté d’expression constitue l’un des fondements essentiels d’une société démocratique, l’une des conditions primordiales de son progrès et de l’épanouissement de chacun.

Avant de conseiller aux enseignants de : « faire un cours sur l’histoire de la caricature politique et religieuse en France ».

Pour O. Mongin et J.L. Schlegel, « la et les libertés d’expression ne sont guère mises en cause en France » et la dénonciation dans leur titre de la « caricature à tous les vents » ne les empêche aucunement d’affirmer que « la liberté de caricaturer est essentielle ».

Il en va de même pour William Marx, pour lequel « il est donc indispensable de préserver les espaces où la caricature peut se donner libre cours ».

Ainsi que pour Jacob Rogozinski, qui affirme : « Notre conception de la liberté, celle de dire et de rire, de dessiner et d’écrire sans entrave, s’est forgée dans un long combat contre toutes les censures et nous y tenons, parce qu’elle fait partie de notre identité ».

Bien sûr cette liberté d’expression et de caricature est soumise à la loi et chacun de nos auteurs sait parfaitement que son usage fait l’objet, en France comme en bien des parties du monde de ce nécessaire encadrement par le droit.

François Héran cite par exemple l’article premier de la constitution de 1958 qui stipule que la République « respecte toutes les croyances », l’article 10 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme, énonçant que « L’exercice de ces libertés comportant des devoirs et des responsabilités peut être soumis à certaines formalités, conditions, restrictions ou sanctions, prévues par la loi », etc.

O. Mongin et J.L. Schlegel font état de la « liberté de réserve » d’ailleurs rappelée par les dessinateurs et l’avocat de Charlie Hebdo lors de la première publication des caricatures, ainsi que de l’existence en droit du « « contrat de lecture » qui exprime le principe qu’un journal, surtout s’il est satirique, s’adresse à un public particulier ».

Pour Jacob Rogozinski « nous avons des lois qui interdisent de tout dire : la diffamation, l’injure aux personnes, l’incitation à la haine raciale, la négation des génocides sont sanctionnées à juste titre par notre code pénal ».

Cependant, aucun ne remet en question pour autant le fait que « les journaux satiriques disposent, à ce titre, d’une « présomption humoristique », selon les termes de la Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse et l’arrêt rendu en 1991 par la cour d’appel de Paris.

3. Le prétexte de la « lâcheté » et de la « complaisance » en vue de justifier une évolution vers une laïcité « offensive ».

Aucun des articles cités ne peut donc être accusé sans graves mensonges ou calomnies de remettre en question la liberté d’expression, encore moins l’indispensable lutte contre le terrorisme, ou de se faire le « procureur » de ses victimes.

Aucun ne récuse non plus la légitimité de la caricature.

On est alors en droit de se demander ce qui, dans les innombrables commentaires négatifs voire diffamants qu’ils ont suscités sur le web peut justifier les accusations rémanentes de « lâcheté », « compromission », « l’accusation infamante de ‘’complaisance’’ envers le djihadisme ou d’ ’’islamo-gauchisme’’ (F. Héran), ainsi que le déploiement d’un lexique et d’expressions tels que « démission », « Munich », « céder devant l’islamisme », « défaite face au terrorisme », « soumission » etc. etc.

Rien, dans le contenu des articles ne va dans le sens d’une quelconque « démission » devant le danger que constitue le terrorisme islamiste. Bien au contraire. Tous soutiennent la nécessité d’une lutte radicale.

Aucun ne prône par ailleurs la censure ou l’interdiction du blasphème.

Mais la question qu’ils posent – et qui constitue le centre du « conflit des interprétations » – est bien celle des moyens :

Dans la lutte contre le terrorisme, est-il légitime – et efficace – de manier sans limites, au nom de la « liberté d’expression », la dérision et l’irrespect envers une religion dont l’immense majorité des fidèles n’a rien à voir avec un tel terrorisme ?

(La question se poserait bien sûr dans les mêmes termes en ce qui concerne tout courant de pensée ou groupe humain, mais, faut-il le rappeler, c’est bien une religion que les circonstances actuelles mettent à l’évidence au centre de la problématique).

Ou bien ne serait-il pas plus recommandable, et plus efficace –et en l’occurrence aussi plus éthique – de mettre en œuvre, en plus de réformes socio-politiques de fond sur le long terme (celles qui viseraient en particulier à mettre fin à la ghettoïsation de populations entières) une politique de l’apaisement, du respect, de la connaissance mutuelle, tout en garantissant le droit à la liberté d’expression et à la caricature avec les possibilités, mais aussi les limites, que la loi lui reconnaît ?

Une telle politique contribuant à isoler et discréditer les éléments extrémistes violents plutôt qu’à justifier leurs arguments et favoriser leurs stratégies de recrutement ?

C’est sur cette deuxième approche que vont se déchaîner les critiques. Et il est plutôt inquiétant de constater que de tels appels au respect suscitent autant de condamnations et d’agressivité.

3.1 À propos d’un texte caricatural sur la défense des caricatures.

Les innombrables commentaires négatifs et diffamants mentionnés plus haut ne font en fait qu’exprimer de façon moins élaborée une idéologie que l’on voit se développer de façon plus « intellectuelle » dans certains milieux universitaires et politiques.

L’article « Vous enseignez la liberté d’expression ? N’écoutez pas François Héran ! » de Gwénaële Calvès, en fournit une illustration proprement … caricaturale.

Outre son titre même, qui évoque quelque chasse aux sorcières (car au nom de quoi n’aurait-on pas la liberté d’écouter sur le sujet l’avis d’un professeur au Collège de France ?), il donne corps à ce que je nommais dans mon post précédent « l’enseignement de l’irrespect ».

Car il y est entre autre affirmé que :

« Pour le dire tout net : il n’existe pas, en France, de droit au respect des croyances religieuses ».

(…)

« la disposition constitutionnelle qui énonce que « La République respecte toutes les croyances ». Introduite à la veille du référendum de 1958 pour rassurer l’électorat catholique, cette disposition, totalement marginale dans la construction laïque et dénuée de tout rapport avec la liberté d’expression, invite l’État à ne pas s’immiscer dans les questions religieuses. Elle ne signifie en aucun cas que « toutes les religions méritent le respect ».

Elle impose simplement à l’État et à ses agents de s’abstenir de tout jugement sur la valeur de telle ou telle croyance, dès lors que son expression ne contrevient pas à l’ordre public. Quant aux citoyens, ils sont bien sûr libres de critiquer à leur guise, y compris en des termes virulents ou blessants, la religion en général ou une religion en particulier. L’élève qui aura suivi un cours inspiré par les conseils de François Héran n’aura pas appris cela, ce qui est hautement regrettable. » (G. Calvès, article cité en lien).

On se demande alors pourquoi les rédacteurs de la Constitution, qui disposaient d’un lexique précis abondamment utilisé par ailleurs pour signifier cette indifférence par rapport aux « croyances » [rappelons que la Constitution fait ici référence aux croyances –dont l’athéisme, l’agnosticisme, etc.- et non simplement aux religions, comme l’article pourrait le laisser croire] comme bien évidemment le terme de « neutralité » ont précisément choisi ce terme de « respect » avec les connotations éthiques qui en sont indissociables.

Connotations qui se retrouvent dans maints autres textes juridiques (« respect universel et effectif des droits de l’homme et des libertés fondamentales » « respect des droits et libertés d’autrui » dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme ») qui emploient ce terme respect dans le sens éthique qui en est constitutif au moins depuis Kant, grand inspirateur de Constitutions aussi bien que de dictionnaires [Par exemple Robert : « Sentiment qui porte à accorder à qqn une considération admirative, en raison de la valeur qu’on lui reconnaît, et à se conduire envers lui avec réserve et retenue ». Renvois à « déférence, politesse, révérence, égard », etc…].

Même si on ne demande certes pas à l’État une « considération admirative » envers les croyances, religieuses comme philosophiques, on peut présumer que les rédacteurs de la Constitution qui connaissaient, eux, le français, avaient en tête le devoir de « se conduire envers elles avec réserve et retenue » en raison de « la valeur qu’on leur reconnaît ».

Et si, bien entendu, la Constitution reconnaît aux citoyens comme le signale Mme Calvès le droit « de critiquer à leur guise (…) la religion en général ou une religion en particulier » – mais pourquoi laisse-t-elle croire une fois de plus que le texte parle ici de « religions » et non de « croyances » ; une croyance agnostique ou athée serait-elle par essence au-dessus de toute critique ? – le faire « en des termes virulents ou blessants » n’est fort heureusement aucunement attesté dans les textes et cette « virulence » doit être soumise à l’entière appréciation de la loi, même si cela peut être considéré par Mme Calvès comme « hautement regrettable » pour l’éducation des élèves.

Par exemple, « Dans une décision rendue en 2007, la cour considère ainsi que les propos de Dieudonné – « Les juifs, c’est une secte, une escroquerie. C’est une des plus graves parce que c’est la première » – ne relèvent pas « de la libre critique du fait religieux, participant d’un débat d’intérêt général, mais constituent une injure visant un groupe de personnes en raison de son origine, dont la répression est une restriction nécessaire à la liberté d’expression dans une société démocratique ».

L’argumentation de Mme Calvès est donc bien légère, et pour tout dire, bien idéologique de la part d’une juriste.

Bien sûr, on me rappellera que « les termes virulents et blessants » dont il est question dans son article concerneraient la ou les religions, et non « un groupe de personnes ».

Mais c’est là qu’il convient d’interroger un peu la lecture aussi alambiquée que partielle que fait Mme Calvès de la caricature de Mahomet qu’elle mentionne dans son article, ainsi que les raison pour lesquelles elle se garde bien d’examiner quelques autres caricatures. Pourquoi précisément les occulter ?

François Héran a découvert, à l’occasion de l’assassinat de Samuel Paty, un des dessins de presse dont l’étude, en classe, a valu à notre collègue d’être condamné à mort. La découverte a dû s’opérer sur internet : seul derrière son ordinateur, François Héran a été confronté, en 2020, à un dessin publié en 2012 dans un numéro de Charlie Hebdo. De l’environnement immédiat du dessin (rubrique où il figure, textes et caricatures qui le précèdent et le suivent, thème du numéro), il ignore manifestement tout. Il ne connaît pas davantage l’actualité — cinématographique, en l’occurrence — que le dessin entendait commenter. Sans disposer du moindre outil nécessaire à la compréhension de ce qu’il voit sur son écran, il décide que le dessin « visait l’islam tout court », et affirme que cette caricature « est nulle, réduite à sa fonction la plus dégradante, sans dimension artistique, humoristique ou politique » (G. Calvès, article cité en lien).

La caricature en question, celle intitulée « Une étoile est née », « représentant Mahomet nu en prière, offrant une vue imprenable sur son postérieur » (F. Héran) ne brille certes pas par son intelligence et sa pertinence quant au sujet évoqué, et on ne voit pas en quoi « l’actualité — cinématographique, en l’occurrence — que le dessin entendait commenter » justifiait nécessairement une telle démonstration de grossièreté injurieuse et blessante, qui ne fait certes pas honneur à un art illustré par Daumier, Danziger, Chapatte, Dilem, Nadia Khiari et tant d’autres.

L’argumentation se révèle donc sans pertinence.

Mais passons. Nul n’est obligé d’avoir du génie.

Passons de même sur le fait que le dessin figurant le postérieur privé de Mahomet ne représentait pas la communauté musulmane dans son ensemble, en dépit du caractère évidemment blessant et humiliant pour celle-ci.

Mais il est tout de même étonnant – et significatif – que notre juriste passe sous silence un nombre impressionnant de dessins, dont on pourrait considérer à juste titre qu’ils « constituent une injure visant un groupe de personnes en raison de son origine, dont la répression est une restriction nécessaire à la liberté d’expression dans une société démocratique », comme le stipule la décision mentionnée plus haut, rendue fort justement à l’encontre de Dieudonné, en dépit de la « présomption humoristique » dont pouvait légitimement se targuer, au même titre que Charlie, celui qui se présente comme un comique ou un caricaturiste.

Dessins dont on pourrait dire encore qu’ils « outrepassent les limites de la liberté d’expression puisqu’il s’agit de propos injurieux envers une communauté et sa religion » selon les termes du jugement tout aussi légitimement rendu contre Éric Zemmour en septembre de cette année.

Car que dire lorsqu’une pleine page de Charlie fait l’apologie d’un dessinateur qui représente des imams (personnes concrètes à propos desquelles ne peut valoir l’invalidité du délit de blasphème) sodomisant des chèvres ou des jeunes filles voilées, une autre pleine page représentant des musulmanes (personnes concrètes à propos desquelles ne peut valoir l’invalidité du délit de blasphème) priant le « postérieur » dénudé tournées vers la « Mère Mecquerelle », une vice-présidente de l’Unef représentée sous les traits d’une débile mentale dont la bave dégouline (normal : une femme voilée ne peut être que débile), etc. etc. etc.

Pourrait-on au moins nous préciser en quoi de telles « caricatures » s’attaquent au terrorisme ?

Et si celui-ci n’est pas la cible, alors quelle est-elle donc ?

On dira bien sûr que la loi n’est pas intervenue contre elles.

Mais outre, en dépit de quelques courageux progrès (cf. condamnations d’E. Zemmour), un constant déni de l’islamophobie [alors même que la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme constate que le racisme culturel et religieux dépasse désormais le racisme ethno-racial], un biais cognitif, évident, que j’ai plusieurs fois dénoncé et qui sévit aussi au niveau juridique, fait que, lorsqu’une injure est proférée contre l’homosexualité, par exemple, le procureur considère à juste titre qu’elle concerne la communauté homosexuelle dans son ensemble, alors que « considérer que, par une dérive sémantique, parler de l’islam, c’est parler de la communauté musulmane est un pas que nous ne pouvons pas franchir » (Justification du non-lieu dans « l’affaire Houellebecq » par la procureure B. Angeli).

Il serait grand temps qu’une juriste prenne conscience d’un tel biais plutôt que de paraître le cultiver ou le dissimuler à grand renfort de « situations discursives » (G. Calvès) ou autres « dérives sémantiques ».

Car le dénoncer clairement serait un moyen majeur de lutter contre l’islamisme, en particulier ses manifestations de plus en plus « endogènes« . En effet, trop d’indifférence de la justice devant des provocations islamophobes évidentes alimente dans les cités un sentiment d’injustice, un ressentiment et une colère qui constituent pour les terroristes un pain béni pour faire de nouvelles recrues.

Et sanctionner de telles provocations serait sans aucun doute autrement efficace contre la violence que projeter des caricatures sur les Hôtels de Régions ou les « enseigner » dans les écoles.

Pas plus que dans les cités, et quelles que soient les justifications historiques, on ne devrait laisser sanctuariser des zones de non-droit dans les médias, ni donc dans l’humour et la caricature.

4. L’enjeu : d’un « paternalisme » irrespectueux fauteur de violence à une laïcité du respect.

Mais voilà : comme l’exprime excellemment François Héran, nous sommes là au cœur non seulement de la question de l’interprétation de la liberté d’expression, mais aussi de celle de la laïcité, et plus largement, de la démocratie :

Comme le souligne le politiste Denis Ramond (Raisons politiques 2011/4 et 2013/4), deux interprétations s’opposent : offensive ou tolérante. Dans la lecture offensive, celle de la Cour de Strasbourg, toute parole ou image, même offensante, alimente le débat public et, donc, sert la démocratie. Elle serait bénéfique pour tous, y compris pour la minorité offensée. Une telle position est typiquement « paternaliste » : l’auteur de l’affront sait mieux que ses victimes ce qui est bon pour elles ; il estime que la blessure sera effacée par le surcroît de lumières ainsi dispensé. À la limite, l’offensé devrait remercier l’offenseur de cette belle leçon de liberté, y compris quand le donneur de leçon est un chef d’État étranger.

Un tel « paternalisme », au besoin coercitif ou violent dans ses expressions orales, écrites, graphiques, judiciaires et bien entendu politiques, ressemble tristement, comme je le rappelais dans mon post précédent, aux techniques utilisées par nos bons évangélisateurs et/ou colonisateurs des siècles passés, quand ils s’agissait d’inculquer à des « indigènes » ignorants et autres « sauvages » un tantinet inférieurs et immatures la vraie religion, puis la vraie croyance laïque et républicaine et son scientisme naïf au besoin teinté d’un athéisme quelque peu simpliste et dogmatique, d’imposer règles vestimentaires et alimentaires, de faire l’apologie de nos ancêtres blancs à peau rose, etc. etc. etc.

Ne nous y trompons pas : l’enjeu que soulèvent ces controverses qui peuvent paraître surréalistes relève d’un profond choix de société.

Car la multitude des commentaires « offensifs » voire infamants à l’encontre de l’interprétation « tolérante » [pour ma part, je préfère la sémantique du respect à celle de la tolérance, qui reste emprise de condescendance paternaliste et d’inégalité entre celui qui tolère et celui qui est toléré], ainsi que leurs justifications « universitaires » témoigne de la vigueur d’un néo-obscurantisme, lequel, en se prétendant défenseur de la laïcité, ne fait jamais qu’en trahir les intuitions fondatrices, et avec elles, la démocratie et la République

Une telle idéologie doit être qualifiée de contre-productive, car elle ne fait hélas que le jeu de ceux qui nous menacent en provoquant, du fait de son agressivité et de son intolérance, les risques non négligeables d’une violence contre laquelle elle prétend lutter.

À l’encontre de prédications offensives et agressives, de proclamations purement incantatoires de « convictions », il est donc grand temps de promouvoir une « éthique de la responsabilité » qui sache incarner ces convictions dans la réalité en conférant toute sa place à la connaissance, à la considération et au respect de l’autre.

Cela ne peut être qu’œuvre d’enrichissement mutuel, et donc de paix et de fraternité.

« Notre avenir ne pourra se construire que sur la reconnaissance (…) et sur la sanctuarisation d’un espace public non offensif, accueillant à tous et apaisé, c’est-à-dire pleinement laïque ». William Marx, article en lien ci-dessus.

De la liberté d’expression à l’enseignement de l’irrespect. Encore une fois, quelques précisions éthiques et sémantiques.

C’est avec une immense tristesse que je reprends la plume à propos d’événements toujours douloureux mais hélas tellement prévisibles.

Certes, tout a été dit sur le caractère abominable de tels crimes.

Mais je voudrais, une fois de plus revenir sur un aspect qui me paraît essentiel, et qui est pourtant occulté, tellement la liberté d’expression, après l’ignoble massacre contre Charlie Hebdo, en est venue, de façon certes compréhensible mais pourtant pernicieuse, à coïncider avec le droit à l’irrespect.

Car si la première doit nécessairement contenir le second, il serait abusif et particulièrement dangereux de l’y réduire.

J’ai rédigé il y a quelques jours ce commentaire suite à un article du Monde :

Il est essentiel de condamner sans faiblesse de tels crimes abominables. Il faudrait cependant apprendre à affiner nos discours sur la «liberté d’expression». Et en particulier ne pas la réduire au droit à la grossièreté ou à l’ordurier. Même si ce droit doit effectivement en faire partie, la liberté d’expression ne coïncide pas, fort heureusement, avec lui. Une saine liberté exige aussi d’exprimer que le maniement systématique de l’obscénité injurieuse ou de la provocation peut constituer, en particulier dans les contextes de ghettoïsations que nous avons laissées s’instaurer, un réel danger pour la République. La politesse, le respect, l’attention à l’autre peuvent être les instruments d’une critique de fond autrement plus efficace que la désinhibition et l’apologie d’une grossièreté qui usurpe le titre de caricature. Et de grâce ne discréditons pas non plus cette exigence par le vocable d' »autocensure ». Car savoir maîtriser ses propos-comme ses dessins-est une composante du respect.

Je n’ai hélas pas été surpris qu’il suscite le refus et l’incompréhension, tellement « l’enseignement de l’irrespect » semble désormais devenu le nec plus ultra et la norme de la liberté d’expression à la française.

Rares sont les commentaires qui osent (car il y faut à l’évidence un certain courage) s’aventurer à critiquer ce qui est de nos jours devenu un consensus, tant il est difficile de mettre en question le symbole que représente Charlie Hebdo.

Quelques-uns s’y risquent pourtant, et se font immanquablement qualifier de complices des frères musulmans, de salafistes ou autres « islamo-gauchistes » parce qu’ils écrivent, par exemple :

« Pourquoi montrer à des enfants la caricature du prophète à 4 pattes avec le sexe apparent et une étoile dans les fesses ? (…) J’ai appris quand j’étais jeune, à l’école par ailleurs, que la liberté de chacun s’arrêtait là ou celle des autres commençait. Il faudrait peut-être commencer à se respecter les uns les autres ».

Or, comme à la plupart des enseignants – j’ai partagé avec Samuel Paty cette tâche ô combien délicate – il m’a été donné de côtoyer nombre d’élèves musulmans et leurs familles.

Chacune et chacun de mes élèves avait une mère ou une grand-mère portant le hidjab, toutes et tous avaient un ou des parents qui leur avaient enseigné en toute simplicité et bonne foi, en même temps bien sûr que les inévitables ambiguïtés et archaïsmes inhérentes à toute religion ou doctrine, des préceptes éthiques et des règles de vie qu’ils s’efforçaient de respecter en dépit des conditions d’existence bien souvent difficiles qui sont celles de certains quartiers.

En tant que professeur, je garde des souvenirs souvent émouvants de rencontres avec quelques-uns de ces parents parfois admirables.

Comme la plupart d’entre nous, en dépit de mises au point qui me paraissaient nécessaires, « j’ai été Charlie », et je reste Charlie.

Mais quand j’entends certains partisans de ce qu’ils nomment « laïcité » – mais qui devient désormais pour beaucoup une arme exclusivement dirigée contre l’islam – exiger qu’on « enseigne » les caricatures de Mahomet dès l’école primaire (il me semble qu’il serait en ce moment bien plus urgent d’y enseigner le respect…), je pense à ce garçon qu’évoque le poème de Francis Jammes magnifiquement mis en musique par Georges Brassens :

« Par le fils dont la mère a été insultée ».

Georges Brassens, impertinent troubadour anarchiste et agnostique, mais capable de la plus grande tendresse et du plus grand respect envers la croyance d’autrui…

Tant d’enfants grandissent dans des ghettos où, en plus des vexations quotidiennes et des discriminations largement attestées, ils voient, en direct ou dans les médias, leurs mères ou grands-mères insultées ou méprisées parce qu’elles portent le hidjab, leurs pères humiliés et ridiculisés parce qu’ils restent fidèles à la croyance dans laquelle ils ont grandi.

« La religion la plus con, c’est quand même l’islam. Quand on lit le Coran, on est effondré, effondré », déclarent doctement, avec la morgue du colonisateur impénitent, les bobos ignorants qui passent pour la fine fleur de la culture française ; « il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe », ajoutent d’autres sommets de la bien-pensance parisienne ; et s’il est défendu de représenter le visage du Prophète, alors qu’est-ce qui empêche de représenter ses couilles et son cul ?

En somme, comme le résume un (ex) enseignant : « notre premier devoir de citoyen, c’est d’être athée, et le second, c’est de le devenir ». Le bon musulman, c’est le musulman qui ne l’est plus. Qu’on se le dise !

Pense-t-on que des procédés de cet ordre soient le meilleur moyen pour aider l’islam à effectuer dans notre pays les réformes qui lui sont nécessaires ?

Mesure-t-on vraiment l’importance du ressentiment accumulé et le danger qu’il représente ?

Dans un post de 2015 intitulé « De l’équité dans la caricature », je rappelais ce qui me paraît être un truisme, le fait que la liberté d’expression, tout comme la laïcité, sont indissociables d’une culture du respect :

« Il me semble (…) difficile de concevoir ce qu’on appelle laïcité sans faire place à ce qu’Orwell nommait la « common decency », qui est peut-être tout simplement la reconnaissance d’un commun dénominateur éthique qui seul rend possible la vie en société.

Un tel « respect de l’autre », qui pourrait en être l’une des traductions, n’est certes pas en opposition avec l’indispensable liberté d’expression. C’est même lui qui est à l’origine des paragraphes de la loi de 1881 que j’ai mentionnés plus haut.

Le thème rencontre aussi sur bien des points la question de l’autocensure.

Bien sûr, en tant qu’athée, rien ne m’empêche de rentrer dans une synagogue sans me couvrir la tête, de garder mes chaussures dans une mosquée, ou de visiter une église ou un temple bouddhiste torse nu, avec mon chien et mes accessoires de plage.

Mais cela porte un nom, qui est au moins la goujaterie, sans doute aussi l’incivilité, peut-être tout simplement l’imbécillité ».

Cet appel à la responsabilité n’a rien à voir avec un « hygiénisme », terme dont a été qualifié un de mes commentaires cités plus haut. Ni même avec un « moralisme ». Il relève tout simplement de l’éthique, du respect de la laïcité comme de celui de notre Constitution qui affirme dans son article premier que la République « respecte toutes les croyances ».

Bien sûr, la caricature, la raillerie, font aussi partie de la liberté d’expression.

Mais il est bien réducteur de penser qu’elles la constitueraient à elles seules.

« Les journaux satiriques disposent, à ce titre, d’une ­ « présomption humoristique », qui les protège ­davantage que les publications dites sérieuses ».

[Mais eux-mêmes ne sont pas exempts de] « limites à ne pas franchir » [qui sont, comme le précise la loi ] : « la diffamation, l’injure, l’outrage, le dénigrement ou l’atteinte à la vie privée ».

« L’humour ne saurait non plus servir à masquer ce que le droit appelle des ’’buts illégitimes’’, tels que la provocation à la haine raciale, l’injure faite à un groupe en raison de son appartenance religieuse, l’atteinte à la dignité humaine ou l’animosité personnelle »,

Nous dit la juriste Pascale Robert Diard, commentant le corpus législatif sur la liberté de la presse.

Comme je l’ai montré dans le post mentionné plus haut, et tout comme en dépit d’un déni récurrent l’islamophobie pénètre profondément notre culture, la discrimination existe bel et bien au sein même de la caricature. Seul un biais cognitif largement partagé nous empêche de le reconnaître.

Biais cognitif au demeurant propre à toute communauté dominante, pour laquelle « l’injure faite à un groupe en raison de son appartenance religieuse », ou « l’atteinte à la dignité humaine », bien que passibles de sanction, n’entraînent que rarement des suites judiciaires.

Peut-être serait-il temps de prendre la juste mesure des effets dangereusement délétères de telles déficiences.

Et plutôt que de donner l’impression d’agir en tirant de façon désordonnée sur tout ce qui bouge (tout en réglant quelques comptes de façon assez veule), au risque de « neutraliser la présomption d’innocence » et de « remplacer la responsabilité par une dangerosité indémontrable » (Mireille Delmas-Marty), il serait certainement plus efficace de promouvoir, à la base, un enseignement du respect qui s’accompagne de mesures qui le rende effectif.

Cela peut se faire en distinguant enfin de façon claire, en particulier devant les plus jeunes, la liberté d’expression du droit à l’irrespect. Encore une fois, si la démocratie tolère le second, celui-ci ne doit en aucun cas phagocyter la première, ni outrepasser des limites déjà définies par le droit.

À moins de s’habituer à voir s’instituer un « enseignement de l’irrespect » profondément préjudiciable au vivre ensemble.

Dans un numéro du « 28 Minutes d’Arte », l’islamologue Olivier Hanne attire l’attention (vers 26mn30) sur le fait qu’il y a différentes façons de concevoir la liberté d’expression :

« Dans le modèle anglo-saxon, la liberté d’expression part de la base, elle part des citoyens. Et si quelque chose choque une partie des citoyens, cette liberté d’expression s’interrompt  (…) Alors qu’en France, la liberté d’expression est l’arme de la République. Elle part du haut. Elle a toujours été utilisée contre les ennemis de la République [la royauté, le catholicisme, maintenant l’islamisme](…) On n’est pas dans la même manière de voir la liberté d’expression. Chez les anglo-saxons, les publications [des caricatures de Mahomet] sont – entre guillemets – un scandale. Nous sommes en France à la croisée des chemins, parce que depuis 20 ans on a récupéré un modèle anglo-saxon, inclusif, tolérant, chaque communauté peut s’exprimer, mais on n’est pas allé jusqu’au bout parce que si on suit ce modèle anglo-saxon, finalement, on ne devrait plus les publier ».

Peut-on raisonnablement affirmer que des publications de ce genre, outre la jouissance quelque peu adolescente de la transgression, aient été d’une quelconque efficacité dans la lutte contre le djihadisme ou qu’elles aient en quoi que ce soit contribué à approfondir chez les fidèles l’indispensable compréhension critique de leur religion ?

Si le nombre de djihadistes français partis combattre en Syrie et en Irak dépasse les 1700, et si les attentats ont été en France particulièrement meurtriers, qui oserait en conscience affirmer que la confusion délibérément entretenue chez nous, sous le prétexte d’une soi-disant « laïcité », entre liberté d’expression et « enseignement de l’irrespect » n’y est pas pour quelque chose ?

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Ajout 25/10:

En complément, un article pertinent sur le sujet:

https://orientxxi.info/magazine/de-la-liberte-d-expression-des-voix-musulmanes-en-france,4227

Et bien des remarques de bon sens dans ce billet de Bruno Frappat:

La censure est un vilain défaut des dictatures, mais l’autocensure peut être considérée comme une des marques de la civilisation. Imaginons un instant que tout un chacun, à chaque moment de son existence, exprime tout haut ce qu’il ressent tout bas. La liberté d’expression serait assurément respectée mais pas la paix civile ni le fameux « vivre-ensemble ».

https://www.la-croix.com/JournalV2/Retombees-lepouvante-2020-10-23-1101120858

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Ajout du 25/10 à 22h.

Dans l’esprit de ce qui précède, et au vu des manifestations qui secouent une partie du monde musulman suite aux déclarations de M. Macron,

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/10/25/rien-ne-nous-fera-reculer-macron-garde-le-cap-face-a-la-colere-d-une-partie-du-monde-musulman_6057331_3210.html

je me permets la question saugrenue suivante:

Est-ce vraiment servir le rayonnement de la France que de faire consister la Liberté inscrite dans notre devise dans le fait d’exhiber fièrement au monde entier les fesses du Prophète ?

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Ajout du 26/10 :

Un autre commentaire suite à l’article du Monde mentionné ci-dessus :

L’immense majorité des français musulmans récuse le djihad, malgré la propagande des islamistes et les provocations islamophobes dont certains commentaires ici même donnent une idée. C’est aussi dans la profondeur de l’Islam qu’elle puise cette force de résistance. Ce dont la France a un urgent besoin, c’est d’une pédagogie du respect et de l’apaisement et non d’incitations trumpiennes à la guerre civile. Il est grand temps de clore l’épisode Charlie pour promouvoir cette politique, et de cesser d’ériger en norme de la liberté d’expression des provocations qui, si elles peuvent avoir pour certains un aspect jubilatoire, n’en constituent pas moins un réel danger pour le vivre-ensemble.

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Ajout du 29/10 :

[pour cause de plus de facilité dans l’édition des liens, je réponds ici au commentaire ci-dessous de Claustaire].

Bonjour Claustaire,

Merci pour ce long commentaire, sur des sujets dont nous avons pourtant déjà longuement débattu. Mais cela me fait me rendre compte une fois de plus que l’homme n’est pas avant tout un être de raison, mais un être « tripal », et qu’il faut un moment pour que la réflexion accède des tripes à la raison. Un moment qui nécessite de remettre cent fois l’ouvrage sur le métier.

Pour ce qui est d’avoir « prévu » quoi que ce soit, bien sûr que je n’avais pas « prévu » le détail de ce crime abominable. Quand je parle de « prévisibilité », je veux simplement dire que, dans le climat de tension qui est entretenu, il fallait s’attendre, et il faut s’attendre à des événements de cet ordre, et sans doute pire encore.

Au « 28 minutes » d’Arte de hier,

https://www.arte.tv/fr/videos/097407-048-A/28-minutes/

un petit comité d’intellectuels qu’on peut difficilement accuser « d’islamo-gauchisme »

(Metin Arditi, scientifique, écrivain, ambassadeur à l’Unesco, etc. ; Michela Marzano, éditorialiste au quotidien italien « La Repubblica » ; Philip Golub, professeur de relations internationales à l’Université américaine de Paris)

était d’accord pour dire que la republication des « caricatures de Mahomet » était, comme on peut le constater aisément, du pain béni pour les islamistes, tant elle rentre parfaitement dans leur stratégie d’exacerbation des tensions, qui vise à faire monter l’islamophobie d’un côté, pour de l’autre côté, justifier l’islamisme et inciter les musulmans, de France et d’ailleurs, à prendre parti pour l’extrémisme, voire à quitter le pays.

Stratégie maintes fois identifiée, et dans laquelle on fonce tête baissée, « comme d’hab. », puisque, comme on le sait, l’expérience n’enseigne rien à celui qui ne veut pas entendre.

Il ne faut donc pas être grand clerc pour savoir que des actes atroces auront encore lieu, qu’ils se préparent en ce moment même.

Pour ce qui est de « l’imposture sémantique » que constituerait l’islamophobie, j’ai déjà pas mal écrit sur ce thème. Par ex :

https://stultitiaelaus.com/2016/03/02/dune-desinhibition-de-lislamophobie-de-ses-origines-et-de-ses-consequences-reflexion-sur-une-erreur-de-methodologie-et-un-sophisme-de-caroline-fourest/

et nous en avons déjà amplement débattu ensemble.

Il n’est que trop facile de retourner l’argument et de montrer, textes et preuves à l’appui, que l’islamophobie est, tout comme l’antisémitisme qui lui est symétrique, une constante de la pensée française depuis plus d’un siècle. Et c’est bien le déni de l’islamophobie qui constitue une supercherie.

Ce n’est pas parce que l’antisémitisme est instrumentalisé par des juifs nationalistes et colonialistes qui prétendent criminaliser par ce terme toute opposition à la politique expansionniste des politiciens nationalistes d’Israël, qu’on serait en droit d’affirmer, contre toute réalité factuelle, que l’antisémitisme est une « imposture sémantique ».

Ce n’est pas parce que l’homophobie a pu être effectivement instrumentalisée par quelques homosexuels pour exacerber une position victimaire qu’on serait en droit d’affirmer que l’homophobie est une « imposture sémantique ».

Il en va exactement de même en ce qui concerne l’islamophobie. Ce n’est pas parce qu’elle est instrumentalisée par les islamistes pour parvenir à leurs fins (cf. ci-dessus) qu’on est en droit d’affirmer que l’islamophobie est une « imposture sémantique ».

Comme je le montrais dans le post mentionné ci-dessus, le terme a une longue histoire.

Le délit d’islamophobie est qualifié par la Commission nationale consultative des droits de l’homme, l’OSCE, le Conseil de l’Europe, entre autres.

Bien plus que l’existence et les méfaits de l’islamophobie, ce qui pose problème en France est son déni.

De la même manière que nier le fait de l’antisémitisme désigne à coup sûr un antisémite, ou nier le fait de l’homophobie désigne à coup sûr un homophobe, nier le fait de l’islamophobie désigne à coup sûr un islamophobe.

Caroline Fourest est un exemple déplorable de ce genre de mécanique. Outre son ignorance patente des réalités historiques, ses écrits illustrent amplement ce déni.

Relisez donc l’article d’Oliver Cyran que j’ai mentionné dans mon post

http://www.article11.info/?Charlie-Hebdo-pas-raciste-Si-vous

et vous serez édifié :

« Je me souviens de cette pleine page de Caroline Fourest parue le 11 juin 2008. Elle y racontait son amicale rencontre avec le dessinateur néerlandais Gregorius Nekschot, qui s’était attiré quelques ennuis pour avoir représenté ses concitoyens musulmans sous un jour particulièrement drolatique. Qu’on en juge : un imam habillé en Père Noël en train d’enculer une chèvre, avec pour légende : « Il faut savoir partager les traditions ». Ou un Arabe affalé sur un pouf et perdu dans ses pensées : « Le Coran ne dit pas s’il faut faire quelque chose pour avoir trente ans de chômage et d’allocs ». Ou encore ce « monument à l’esclavage du contribuable autochtone blanc » : un Néerlandais, chaînes au pied, portant sur son dos un Noir, bras croisés et tétine à la bouche. Racisme fétide ? Allons donc, liberté d’expression ! Certes, concède Fourest, l’humour un peu corsé de son ami « ne voyage pas toujours bien », mais il doit être compris « dans un contexte néerlandais ultratolérant, voire angélique, envers l’intégrisme ». La faute à qui si les musulmans prêtent le flanc à des gags difficilement exportables ? Aux musulmans eux-mêmes et à leurs alliés trop angéliques, ça va de soi. Comme l’enseigne Nekschot aux lecteurs de Charlie Hebdo, « les musulmans doivent comprendre que l’humour fait partie de nos traditions depuis des siècles » ».

Olivier Cyran a eu l’honnêteté de claquer la porte de Charlie Hebdo après l’arrivée de Fourest [correctif: en fait, Olivier Cyran a quitté Charlie juste avant cette arrivée]. C’est tout à son honneur.

Mais des Fourest, des Houellebecq (qui, en passant déclare que « Donald Trump est un des meilleurs présidents américains que j’aie jamais vu»…), des Onfray (qui en passant est en train de virer au nationalisme identitaire), etc. ne sont pas taraudés par ce genre d’honneur.

« Il ne faut pas avoir peur de se faire traitre d’islamophobes » assènent-ils à l’envi à la suite d’Élisabeth Badinter à qui (hélas de plus en plus nombreux) veut bien les entendre.

Certes, puisque l’islamophobie est une « imposture sémantique » !

Ainsi, déclarer que « l’Islam est la religion la plus con » ; représenter des musulmanes le cul nu en train de prier tournées vers « la mère Mecquerelle » ; les fesses et les couilles de Mahomet, qui, de toute façon, baise avec une tête de porc, tout cela n’a rien à voir avec l’islamophobie !!!

« Non, non, Monsieur. Il s’agit de Liberté d’Expression. Dans notre plus pure tradition française ».

En effet.  Ce genre de « liberté d’expression » faisait florès dans certaines années trente, et « s’amusait » dans des termes semblables de certaines communautés, avec les suites que l’on sait.

Étant sur la route hier, j’écoutais sur France Culture l’émission « Le cours de l’histoire », consacrée aux « Mythes fondateurs des États Unis ».

https://www.franceculture.fr/emissions/le-cours-de-lhistoire/les-mythes-fondateurs-des-etats-unis-34-la-guerre-de-secession-les-etats-desunis-damerique

Patrick Weil et le dessinateur Jul y posaient la question suivante : Comment se fait-il qu’en 75 ans d’existence, Lucky Luke n’avait jamais rencontré la communauté noire des États-Unis ?

L’une des réponses est hélas bien simple : un biais cognitif largement partagé, tel celui auquel je fais allusion dans mon post ainsi que, par exemple, dans celui concernant la discrimination dans la caricature

https://stultitiaelaus.com/2015/01/20/de-lequite-dans-la-caricature-et-du-kairos-car-il-y-a-un-temps-pour-tout/

faisait que ni l’existence de la communauté noire des USA, ni le racisme dont elle faisait l’objet, n’étaient perçus par les lecteurs.

Mon père avait fui en Afrique du Nord pour échapper aux nazis. Il me racontait y avoir vu des colons faire vendanger des ouvriers arabes avec des muselières pour éviter qu’ils ne mangent des raisins. En discutant avec les colons en question, il fut stupéfait de constater que cette manière de faire était considérée par eux comme normale. Le caractère profondément choquant n’en était même pas perçu. Il n’était pas vu.

Ainsi en est-il chez nous : on peut représenter Mahomet en train de baiser une tête de cochon, des musulmanes prier culs nus tournées vers la mère Mecquerelle, dire que l’islam est la religion la plus con, publier en ce moment des commentaires inqualifiables contre les musulmans suite au moindre article de presse, etc. etc. etc. cela n’est pas perçu comme islamophobe. L’islamophobie n’en est même pas vue. Normal, elle n’existe pas.

Rassurez-vous. Je ne me fais absolument pas le « procureur » du malheureux Samuel Paty, dont je condamne clairement le crime abominable.

Je pense seulement qu’il a été doublement victime : de son ignoble assassin, bien sûr, et aussi d’une équivoque qu’il n’a pas été en mesure de surmonter.

Après les attentats de 2015, Charlie Hebdo est devenu un symbole, un totem auquel il était, et il est encore, sacrilège de toucher, sacrilège d’adresser la moindre critique.

Or, ce n’est pas parce qu’on a été les victimes d’un massacre abominable que cela instaure une pensée comme le nec plus ultra de la réflexion, en l’occurrence pour ce qui est de la liberté d’expression.

Ce n’est pas parce que Pim Fortuyn a été lâchement assassiné que cela consacre pour autant nécessairement sa pensée comme étant l’expression la plus élevée d’une politique d’immigration.

Il en va de même dans le cas de Charlie, et là réside l’équivoque.

Peut-être en effet les caricatures de Charb et les allégations proférées par Caroline Fourest ne dépassaient-elles pas les limites de la liberté d’expression. Pour ma part, je pense qu’Éric Zemmour a été, fort légitimement, condamné pour moins que ça.

Mais quant à en faire désormais la norme indépassable de la liberté d’expression, celle qu’on doit enseigner dans les écoles et exhiber comme notre gloire à la face du monde, permettez-moi de dire que c’est une vaste connerie.

Connerie dans laquelle le pauvre Samuel Paty s’est trouvé enfermé, qu’il n’a peut-être pas su remettre en question de façon critique, je ne sais pas.

Mais connerie sur laquelle il serait urgent de réfléchir avant qu’elle n’entraîne, dans le cadre de l’enseignement comme dans le cadre de nos relations avec le monde musulman, des dégâts irréparables et de nouveaux crimes, hélas parfaitement prévisibles.

Encore un mot sur la « rupture des consensus familiaux ou communautaires » que vous évoquez. Cela fait partie en effet du processus normal de l’éducation. Mais il y a façon et façon de le faire.

Je suis un amoureux de l’histoire du monde hispanique, et je m’étonne qu’un critique tel que vous n’opère pas quelques rapprochements. La colonisation espagnole du monde sud-américain, en dépit d’exceptions relatives telles que celles qu’on observe au Paraguay, a privilégié ce genre de « ruptures », en ridiculisant les dieux et les coutumes des peuples colonisés, en méprisant leurs cultures, en imposant des pratiques vestimentaires, etc.

Pour ma part, je ne vois pas ce qu’une laïcité aurait à gagner en appliquant ce genre de règles et de méthodes héritées des périodes les plus sombres de nos histoires. Quand les ayatollahs de la « laïcardité », en effet, auront réussi à imposer – à la demande hélas d’une bonne partie de la population- ce genre de « laïcité » qui trahit fondamentalement celle des pères fondateurs (ma référence essentielle en la matière est Jean Baubérot, qui connaît la question un tout petit mieux que Valls ou Fourest…), je risque fort d’exporter sous d’autres cieux ma nostalgie de la France.

Cordialement à vous.

*

Ajout à l’ajout :

Et puisque j’ai fait mention de Jean Baubérot, un petit extrait de cet immense historien de la laïcité:

Quant à Charlie, un de ses chroniqueurs, Philippe Lançon, justifie la « une » du numéro du 8 novembre contre Edwy Plenel ainsi : « Charlie Hebdo est un journal satirique. Et de ce fait, avec une part de mauvaise foi » (Libération, 16 novembre 2017). Ce propos exprime clairement la situation totalement ambivalente où l’on se trouve depuis l’attentat criminel du 7 janvier 2015[3]. Le slogan « Je suis Charlie » permet un glissement permanent qui part de la solidarité fondamentale avec des personnes assassinées pour délit d’opinion (ce qui rend la chose deux fois insupportable) pour, finalement, aboutir à l’imposition d’une doctrine. Une doctrine qui serait l’unique propriétaire de la laïcité et de la démocratie et qui, servant une « juste cause », aurait le droit de s’affranchir de tout critère d’honnêteté intellectuelle. Une doctrine face à laquelle la moindre critique constituerait un blasphème (illégitime) contre la République. Ariane Chemin le constate : « Charlie appartient désormais au patrimoine national ; chaque combat mené par ou contre lui devient un peu celui des Français » (Le Monde, 16 novembre 2017).

Il se produit là une double mystification :

D’abord, le fait de prétendre être un « journal satirique » ne peut servir d’excuse à tout et n’importe quoi. Et si on admet, non seulement la liberté sans responsabilité aucune (ce que réclame Charlie depuis bien avant les attentats), mais aussi, en conséquence, le droit à « une part de mauvaise foi », sous prétexte de publication satirique, effectivement Edwy Plenel a bien raison d’indiquer que la démocratie se trouve en danger.

https://blogs.mediapart.fr/jean-bauberot/blog/181117/laicite-et-democratie-l-enjeu-de-la-polemique-charlievalls-mediapart?userid=ed493716-f06a-4e38-afd0-b8d1a9385a41

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Ajout du 31/10 :

Encore une réaction à un article du Monde :

Il serait enfin temps de briser l’omerta. Le massacre de 2015 a fait de Charlie, de façon certes compréhensible, un espace sanctuarisé contre lequel il est sacrilège d’émettre la moindre critique. L’exemple de Pim Fortuyn montre cependant que ce n’est pas parce que quelqu’un est assassiné que ses productions sont au-dessus de tout soupçon. Quand Charlie, entre autres exemples, consacre une page entière à un «caricaturiste» qui représente un imam sodomisant une chèvre, avec pour légende «Il faut savoir partager les traditions», un autre sodomisant une fillette voilée, etc. cela constitue en rigueur de termes une insulte ignominieuse. M. Zemmour a été, de façon légitime, condamné parce que ses propos selon les termes du jugement «outrepassent les limites de la liberté d’expression puisqu’il s’agit de propos injurieux envers une communauté et sa religion». On est certes en droit de ne pas sanctionner une injure, mais ayons le tact de ne pas en faire un symbole de la liberté d’expression.

https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/10/31/pour-l-archeveque-de-toulouse-on-ne-se-moque-pas-impunement-des-religions_6058021_3224.html

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Ajout du 02/11 :

Allez, pour la route, encore deux petits commentaires à des articles de journaux:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/10/31/une-centaine-d-universitaires-alertent-sur-l-islamisme-ce-qui-nous-menace-c-est-la-persistance-du-deni_6057989_3232.html

Parmi des dénonciations bien entendu nécessaires du déni de l’islamisme, on s’étonne de la fixette sur le voile, qui décrédibilise le propos. Ainsi, une fois de plus, le vêtement – féminin, cela va de soi – revient-il au cœur de la polémique. Outre la méconnaissance de la diversité des raisons du port du voile, les signataires veulent-ils engager la laïcité française sur la voie d’un contrôle autoritaire de la façon de se vêtir, avec, en prime pour éviter le sexisme, un contrôle de la longueur des barbes et une interdiction du port du T-shirt du Che ? Ce serait certes une réussite qui ferait de la France la seule émule de l’Iran et de l’Arabie Saoudite parmi les nations occidentales. Belle réussite, incontestablement. 

https://www.la-croix.com/Famille/Hommage-Samuel-Paty-dit-Lettre-instituteurs-Jaures-2020-10-31-1201122262

Il faut que les enfants « démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force » [extrait de la « Lettre aux instituteurs« , de Jean Jaurès] . Un éternel merci, M. Jaurès. Cela vaut mieux en effet que de leur montrer les fesses du prophète Mahomet.

Et à l’usage des partisans du déni:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/10/31/jean-francois-bayart-que-le-terme-plaise-ou-non-il-y-a-bien-une-islamophobie-d-etat-en-france_6057987_3232.html

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Ajout du 03/11 :

Ce remarquable article d’Oliver Mongin et Jean Louis Schlegel, dont je ne saurais assez souligner le caractère essentiel:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/03/les-defenseurs-de-la-caricature-a-tous-les-vents-sont-aveugles-sur-les-consequences-de-la-mondialisation_6058263_3232.html

et mon modeste commentaire :

Un grand merci pour ce plaidoyer si intelligent pour une rationalité sans équivoque, dans un monde où la désinhibition des forces de l’irrationnel semble délibérément promue de bien des côtés. Pour quels intérêts ? Qu’est-ce donc qui se manifeste et qui monte à travers un tel vacarme ?  « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ». 

Je me permets d’ajouter un commentaire de Claustaire à cet article:

Naguère, on brandissait la chemise ensanglantée du camarade tué par l’ennemi, parfois le drapeau ensanglanté qu’on ne voulait pas renier, aujourd’hui, nous sommes bien condamnés à brandir des caricatures pour dénoncer le massacre dont ils auront été l’alibi.

Rappelons que notre hymne national, lui aussi plein de sang répandu, a été composé dans un Strasbourg assiégé et menacé de massacre par de « féroces ennemis ».

Et parce qu’il se défendrait maintenant par des dessins pour dénoncer le rêve d’une théocrature mortifère, on ose venir donner des leçons de politesse ou de décence à un pays dont les fonctionnaires, journalistes, prêtres, enseignants, ou passants dans une rue de fête nationale peuvent être abattus, écrasés, égorgés par la barbarie islamiste ? Barbarie qu’on ose présenter comme l’oeuvre “d’un fou” solitaire alors qu’elle est désormais dans l’air du temps et que nous pouvons en être victime au coin de la rue, que nous vivions à Londres, Paris, Bruxelles ou Vienne. Damned !

Ainsi que la réponse que je me suis senti obligé de lui faire :

La première réponse n’ayant pas été publiée, je réitère avec une seconde version. Peut-être avais-je manqué à la bienséance, que je félicite Le Monde de sauvegarder, en écrivant des mots que la décence réprouve:

@Claust. Désolé, mais personne n’est «condamné» à montrer le c..l et les co..les de Mahomet à la face du monde. Les islamistes en jubilent, car cela leur fournit un excellent alibi pour vendre leurs provocations assassines et leur stratégie de l’escalade aux fidèles musulmans, comme nous le constatons. Quant à ces fidèles, en France ou ailleurs, et en particulier beaucoup de jeunes dont je me suis occupé, ils ne retirent de ces provocations grossières de bobos du nouveau «pastis-party» (cf. le tea-party aux USA)* en train de se consolider en France, qu’humiliation, rancœur et ressentiment qui poussent les plus fragiles vers des pentes bien dangereuses. Il est grand temps de passer de proclamations aussi grandiloquentes qu’abstraites que dénonce l’article au constat de la réalité.

[* auquel on pourrait bien sûr ajouter le « saucisson-pinard parti« , son allié].

[Il y a quelques années, une quarantaine de députés ont commémoré la fête nationale autour d’un apéritif « saucisson-pinard » au sein même de l’Assemblée nationale. Les banquets révolutionnaires s’en prenaient certes aux particularismes, mais c’était au nom de l’universalisme, dans une volonté d’intégration. Ici, on se trouve face à des repas organisés pour exclure l’autre, qui n’en est pas moins citoyen] (article de P. Birnbaum cité).

Étonnant ! Après avoir été publiés pendant quelques minutes, voici que certains de mes commentaires et réponses sont maintenant effacés ! Le Monde aurait-il pris sa carte au Pastis-Party ?

Bon. À la troisième tentative, une version où il n’est question que de « fesses » finit par passer.

Et encore cet article, dont le remarquable équilibre contraste avec la virulence étonnamment guerrière de certains commentaires qu’il suscite:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/02/william-marx-l-allergie-nationale-au-fait-religieux-est-une-erreur-intellectuelle-et-une-faute-politique_6058164_3232.html

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Ajout du 04/11 :

Oliver Mongin et Jean Louis Schlegel ont judicieusement évoqué, dans l’article mentionné précédemment, la notion hégélienne « d’universel abstrait » pour évoquer les convictions morales qui, pour garder les mains pures, refusent de prendre en compte le caractère concret des situations historiques. On aurait pu aussi rappeler la pique de Péguy contre l’impératif moral kantien: « Le kantisme a les mains pures, mais il n’a pas de mains » (Victor-Marie, Comte Hugo, Pléiade T III, p. 331).

Ainsi, qu’importe si projeter les caricatures de Mahomet sur des édifices publics contribue à faire lever en France et dans le monde de nouveaux djihadistes : au moins aurons nous affirmé nos convictions. Na!

Ayant projeté pour ma part un post sur la distinction conceptuelle, ô combien utile mais hélas trop oubliée, qu’opère Max Weber entre « éthique de conviction » et « éthique de responsabilité », je suis tombé sur cet article de 2015 qui dit mieux que moi ce que je pensais développer. Je le recommande donc chaudement aux amateurs.

https://www.liberation.fr/societe/2015/01/19/charlie-ethique-de-conviction-contre-ethique-de-responsabilite_1184055

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Ajout du 05/11 :

Petite remarque édifiante suite à la lecture de cet article:

https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/11/04/jean-messiha-quitte-le-rassemblement-national_6058496_823448.html

Après l’assassinat de Samuel Paty, l’économiste s’était laissé aller à écrire le 29 octobre, sur son compte Twitter, « il est temps de dire que l’islam est incompatible avec la République » –, alors que Marine Le Pen avait déclaré quatre jours auparavant : « Je ne crois pas qu’il y ait une religion qui soit incompatible avec la République. » Elle a sèchement mis les choses au point le 30 octobre sur BFM-TV : « C’est moi qui détermine la ligne du mouvement. »

À la lecture d’une multitude de commentaires qui stigmatisent le « choc des civilisations », l’incompatibilité de l’islam avec notre République, notre démocratie ou notre culture, etc. il faut bien convenir qu’il s’avère urgent de créer un nouveau parti à la droite du RN, dont la modération ne suffit plus, aux dires de M. Messiha. Peut-être le Pastis-Parti, et son allié le Saucisson-Pinard parti dont il est question plus haut feront-ils l’affaire ?

Quelques réflexions bien rapides sur Spinoza, à l’occasion d’un commentaire de Claustaire.

[Comme je me suis un peu laissé emporter par mes réflexions, je publie en « post » ce qui devait être une réponse au commentaire suivant de Claustaire] :

Bonjour,

Un peu de lecture pour quand vous serez revenu (et en pleine forme, je l’espère et le souhaite).

Comme je vous sais spinoziste invétéré, je souhaiterais vous soumettre certaines pages d’un blogueur spinoziste, que je viens de découvrir.

Voici la première page qu’il consacre à une réflexion sur Spinoza, le Coran et d’autres saints textes dits incréés.

Si vous acceptez ce « cadeau », je vous laisserai évidemment tout le temps qui vous semblera nécessaire pour explorer ce blog et me dire ce que vous en pensez.

Cordialement
C.S.

Bonjour Claustaire.

Je redescends enfin de ma montagne, plus tard que prévu, (plus on se fait vieux, plus descendre prend du temps vous diront tous les montagnards…) et je trouve votre « commentaire » et votre lien sur Spinoza.

Vous m’honorez fort en me qualifiant de « Spinoziste invétéré ». En fait, si j’admire Spinoza, je ne suis pas pour autant spinoziste, ou du moins je ne le suis plus, pour des raisons dont j’avais assez longuement débattu dans une discussion avec « Polaire ».

https://stultitiaelaus.com/2014/07/30/entraide-empathie-bienveillance-de-kropotkine-a-hobbes-et-retour-2/

Quant au blog de Jean-Pierre Vandeuren dont vous me donnez le lien, je le trouve une fois de plus caractéristique de certaines caricatures plutôt sommaires dont est l’objet depuis quelques décennies la pensée de Spinoza : on en fait, de façon au demeurant très légitime, un apôtre de la tolérance contre le fanatisme, de la liberté de pensée et de l’approche historico-critique des textes religieux, mais en le réduisant généralement à une sorte de laïcardité parfaitement anachronique, si ce n’est à un athéisme militant à la Onfray, en oubliant tout simplement, parce qu’on ne prend pas la peine de le lire, le caractère avant tout profondément spirituel de sa pensée.

Certes, il s’agit d’une spiritualité autre que celle du judaïsme, du christianisme et de l’islam (même s’il faudrait rappeler les influences indéniables de la pensée musulmane sur son évolution spirituelle, cf. par ex. : https://www.erudit.org/fr/revues/philoso/2010-v37-n2-philoso3970/045184ar/ ) qui se caractérise par un monisme de type panthéiste (ou pan-en-théiste, si l’on veut, dans la mesure ou pour Spinoza tout n’est pas Dieu, mais tout est « en Dieu »). Ce n’est pas pour rien qu’il fut exclu de la synagogue et frappé de la malédiction des bannis ; qu’il fut vilipendé par des générations de penseurs chrétiens, etc.

Mais, pour ma part, je n’hésiterai pas à le présenter avant tout comme un mystique. En témoigne en particulier tout le Livre V de L’Éthique (« La suprême vertu de l’Esprit est de connaître Dieu » prop. XXVII ; « Quoique cet Amour pour Dieu n’ait pas eu de commencement, il a pourtant toutes les perfections de l’Amour » prop. XXXIII, scolie) etc. etc.

En dépit de la différence des approches théologiques, on croirait entendre du Jean de la Croix !

De plus, ce même genre de caricature sommaire, due à un manque de lecture ou à une compréhension trop rapide de son exégèse historico-critique, frappe également la pensée de Spinoza en ce qui concerne ses considérations sur le rôle et la fonction des religions « révélées », et l’approche très fine et nuancée qui est la sienne.

Là encore, il suffit de lire en particulier le Traité théologico-politique :

(pour plus de facilité, j’utilise la version de Wikisource. Je citerai simplement : Traité) :

https://fr.wikisource.org/wiki/Trait%C3%A9_th%C3%A9ologico-politique ).

« Mais, avant d’aller plus loin, je veux marquer ici expressément (quoique je l’aie déjà fait) l’utilité et la nécessité de la sainte Écriture, ou de la révélation, que j’estime très-grandes. Car, puisque nous ne pouvons, par le seul secours de la lumière naturelle, comprendre que la simple obéissance soit la voie du salut, puisque la révélation seule nous apprend que cela se fait par une grâce de Dieu toute particulière que la raison ne peut atteindre, il s’ensuit que l’Écriture a apporté une bien grande consolation aux mortels. Tous les hommes en effet peuvent obéir, mais il y en a bien peu, si vous les comparez à tout le genre humain, qui acquièrent la vertu en ne suivant que la direction de la raison, à ce point que, sans ce témoignage de l’Écriture, nous douterions presque du salut de tout le genre humain ». (Traité XV)

En fait, ce qui est systématiquement oublié par ceux qui trouvent un intérêt idéologique à réduire la pensée de Spinoza à un intellectualisme ou un rationalisme simpliste qui n’est certes pas le sien, c’est que le salut de l’âme par la « connaissance du troisième genre » telle qu’elle est présentée au Livre V de l’Éthique n’est pas la seule voie qu’il reconnaît.

Puisque

« Nous avons montré dans le chapitre précédent que la loi divine, cette loi qui nous rend vraiment heureux et nous enseigne la vie véritable, est commune à tous les hommes ; et comme nous l’avons déduite de la seule considération de la nature humaine, il faut reconnaître qu’elle est innée et comme gravée au fond de notre âme ». (Traité V).

 il y a un salut possible pour les non –sages, les non-savants, les non-philosophes.

Le spinozisme ne se limite pas à une gnose élitiste à l’usage des intellectuels branchés ou bobos.

Outre la « connaissance du troisième genre », dont l’accès « difficile autant que rare » et impossible sans un effort conséquent (cf. Éthique, prop. XLII, scolie) explique que « bien peu, si vous les comparez à tout le genre humain (…) acquièrent la vertu en ne suivant que la direction de la raison » (Traité XV), la simple obéissance des humbles aux révélations des Écritures qui enseignent l’amour du prochain et la vie selon la justice leur ouvre la voie de cette béatitude éternelle promise à ceux qui vivent selon l’Esprit.

« Ensuite cette même Écriture enseigne très-clairement, en une infinité de passages, ce que chacun doit faire pour obéir à Dieu ; toute la loi ne consiste qu’en cet unique point : notre amour pour notre prochain ; ainsi personne ne peut douter qu’aimer son prochain comme soi-même, ainsi que Dieu l’ordonne, c’est effectivement obéir et être heureux selon la loi, et qu’au contraire le dédaigner ou le haïr, c’est tomber dans la rébellion et dans l’opiniâtreté. Enfin tout le monde reconnaît que l’Écriture n’a pas été écrite et répandue seulement pour les doctes, mais pour tous les hommes de tout âge et de toute condition » (Traité XIV).

(…)

« Mais j’exposerai en peu de mots les conséquences qui en résultent, savoir : 1° que la foi n’est point salutaire en elle-même, mais seulement en raison de l’obéissance, ou, comme le dit Jacques (chap. II, vers. 17), que la foi, à elle seule et sans les œuvres, est une foi morte ; voyez à ce sujet tout le chapitre II de cet apôtre ; 2° il s’ensuit que celui qui est vraiment obéissant a nécessairement la foi vraie et salutaire ; car l’esprit d’obéissance implique nécessairement l’esprit de foi, comme le déclare expressément le même apôtre (chap. II, vers. 18) par ces paroles : Montre-moi ta foi sans les œuvres, et je te montrerai ma foi d’après mes œuvres. Et Jean, dans l’Epître I (chap. IV, vers. 7, 8), s’exprime ainsi : Celui qui aime (à savoir, le prochain) est né de Dieu et il connaît Dieu ; mais celui qui n’aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est charité. » (id.ibid).

(…)

« C’est encore ce qu’enseigne expressément le même apôtre au verset 13 de ce même chapitre : Par là nous connaissons, dit-il, que nous demeurons en lui et qu’il demeure en nous, parce qu’il nous a fait participer de son esprit, c’est-à-dire parce qu’il nous a donné la charité. Or il avait dit auparavant que Dieu est charité : d’où il infère (d’après ses principes, universellement admis de son temps) que quiconque a la charité a véritablement l’esprit de Dieu. Il y a plus : de ce que personne n’a vu Dieu, il en conclut que personne n’a le sentiment ou l’idée de Dieu que par la charité envers le prochain, et par conséquent que personne ne peut connaître d’autre attribut de Dieu que cette charité en tant que nous y participons » (id. ibid.).

Tout cela nous informe sur la profondeur du catéchisme de Spinoza, totalement oubliée du plus grand nombre de ces pseudo-adeptes qui en réduisent la pensée de façon fallacieuse et arbitraire :

« Maintenant je ne crains plus d’énumérer les dogmes de la foi universelle, ou les dogmes fondamentaux de l’Écriture, lesquels (comme cela résulte très-évidemment de ce que j’ai exposé dans ces deux chapitres) doivent tous tendre à cet unique point, savoir : qu’il existe un Être suprême qui aime la justice et la charité, à qui tout le monde doit obéir pour être sauvé, et qu’il faut adorer par la pratique de la justice et la charité envers le prochain. On détermine ensuite facilement toutes les autres vérités, savoir : 1° qu’il y a un Dieu, c’est-à-dire un Être suprême, souverainement juste et miséricordieux, le modèle de la véritable vie ; car celui qui ne sait pas ou qui ne croit pas qu’il existe ne peut lui obéir ni le reconnaître comme juge ; 2° qu’il est unique, car c’est une condition, de l’aveu de tout le monde, rigoureusement indispensable pour inspirer la suprême dévotion, l’admiration et l’amour envers Dieu ; car c’est l’excellence d’un être par-dessus tous les autres qui fait naître la dévotion, l’admiration et l’amour ; 3° qu’il est présent partout et que tout lui est ouvert ; car si l’on pensait que certaines choses lui sont cachées, ou si l’on ignorait qu’il voit tout, on douterait de la perfection de sa justice, qui dirige tout ; on ignorerait sa justice elle-même ; 4° qu’il a sur toutes choses un droit et une autorité suprêmes ; qu’il n’obéit jamais à une autorité étrangère, mais qu’il agit toujours en vertu de son absolu bon plaisir et de sa grâce singulière ; car tous les hommes sont tenus absolument de lui obéir, et lui n’y est tenu envers personne ; 5° que le culte de Dieu et l’obéissance qu’on lui doit ne consistent que dans la justice et dans la charité, c’est-à-dire dans l’amour du prochain ; 6° que ceux qui, en vivant ainsi, obéissent à Dieu, sont sauvés, tandis que les autres qui vivent sous l’empire des voluptés sont perdus ; si, en effet, les hommes ne croyaient pas cela fermement, il n’y aurait pas de raison pour eux d’obéir à Dieu plutôt qu’à l’amour des plaisirs ; 7° enfin, que Dieu remet leurs péchés à ceux qui se repentent, car il n’est point d’homme qui ne pèche ; car si cette réserve n’était établie, chacun désespérerait de son salut, et il n’y aurait pas de raison de croire à la miséricorde de Dieu ; mais celui qui croit cela fermement, savoir, que Dieu, en vertu de sa grâce et de la miséricorde avec laquelle il dirige toutes choses, pardonne les péchés des hommes, celui, dis-je, qui pour cette raison s’enflamme de plus en plus dans son amour pour Dieu, celui-là connaît réellement le Christ selon l’esprit, et le Christ est en lui » (id. ibid.).

Notons au passage la très grande considération dans laquelle Spinoza, le juif, tient la personne du Christ. Considération elle aussi délibérément ignorée des caricatures sommaires comme des récupérations idéologiquement réductrices, qu’elles soient rationalistes ou athées. Peut-être pourrait-on même avancer que c’est en Christ « voie du salut » (Traité I) et « bouche même de Dieu » (Traité IV) que se réconcilient pour notre philosophe la voie des humbles, celle du Traité, et la voie du Sage telle que la présente le livre V de l’Éthique.

Bien que je ne sois donc pas spinoziste, je ne saurais donc trop conseiller de lire Spinoza.

Mais de le lire lui, plutôt que de suivre quelques interprètes qui ont la fâcheuse tendance de le réduire à leur petite mesure.

Spinoza n’a rien de ce laïcard dogmatique ni de cet athée matérialiste quelque peu simpliste que veulent en faire certains.

[cf. la façon dont il récuse par anticipation toute qualification de « matérialisme » dans la Lettre VIII à Oldenburg, que j’ai citée plusieurs fois : «Toutefois, ceux qui pensent que le Traité théologico-politique veut établir que Dieu et la nature sont une seule et même chose (ils entendent par nature une certaine masse ou la matière corporelle), ceux-là sont dans une erreur complète »
(Œuvres de Spinoza, traduction par Émile Saisset, Charpentier, 1861, III, pp. 365-367. Correspond à la lettre LXXIII dans l’édition de la Pléiade, p. 1282 )].

Nous avons tellement de choses à retenir d’urgence de lui, en particulier le respect inconditionnel de la liberté de pensée, liberté dont il a témoigné courageusement en dépit des persécutions et des procès.

Mais liberté de toute la pensée, et de toutes les pensées.

« Que si nous remarquons enfin que la fidélité de chaque citoyen à l’égard de l’État, comme à l’égard de Dieu, ne se juge que par les œuvres, à savoir, par la charité pour le prochain, nous ne douterons plus qu’un État excellent n’accorde à chacun autant de liberté pour philosopher que la foi, nous l’avons vu, peut lui en accorder ». (Traité XX : On établit que dans un État libre chacun a le droit de penser ce qu’il veut et de dire ce qu’il pense).

Cordialement.

Du mépris d’autrui et de ses conséquences en Syrie et en Palestine. Et aussi de ma nièce Mila, qui fort heureusement ne fait pas la une des médias.

Il y a certes bien des façons d’insulter et de mépriser l’humanité en autrui.

La plus terrible étant la destruction physique et psychique délibérée, surtout lorsqu’elle s’accompagne d’une lâcheté qui, depuis maintenant des années, équivaut à une complicité tacite.

Démission lors du franchissement de la « ligne rouge » par les forces syriennes, reculades diverses qui permettent en ce moment même aux pires tyrans et à leurs alliés de s’octroyer le droit de vie et de mort sur des milliers de civils, au mépris de « valeurs » qu’il faut désormais se résoudre à écrire avec des guillemets, tellement le choix d’une « politique transactionnelle » les supplante, aux dires du courageux docteur Pitti (environ 14mn dans l’émission).

La France, l’Europe, le monde « regardent ailleurs ».

Quatre millions de personnes menacées, 700 000 déplacés pris entre les feux de tyrans qui s’affrontent, cela pèse bien peu face à la nécessité de demeurer les « vassaux de Poutine » selon le même Raphaël Pitti, et de ne pas trop importuner d’autres Erdogan.

Bien triste démonstration d’une absence de courage politique doublée d’une tragique inexistence de l’Europe.

Bien sûr, on invoquera plutôt la « Realpolitik », terme dont la consonance germanique évoque de façon inquiétante un certain Munich.

Car si faire de la diplomatie, ce n’est pas démissionner mais discuter avec nos ennemis et non pas avec nos amis, comme nous le répètent certains sages, encore faudrait-il être en capacité de le faire.

Or cela ne semble pas être le cas.

Au moins faudrait-il alors avoir ce minimum de courage et d’honneur qui permet encore de nommer par son nom la barbarie, de distinguer « moindre mal » et « intolérable ».

Mais ce n’est désormais plus le cas non plus.

Bien triste présent donc, qui, comme tous les Munich de l’Histoire, laisse présager de bien tristes lendemains.

*

Entre autres abdications devant la « fatalité », l’accueil ô combien timide et complaisant accordé à l’inqualifiable « plan de paix » concocté en privé par Trump et Netanyahou, véritable camouflet au droit des Palestiniens et plus largement au droit international.

Pour le fin connaisseur de la politique israélienne qu’est Ronen Bergman (environ 6mn50 dans l’émission), un tel plan est « une recette parfaite pour la guerre ».

Tandis qu’un personnage aussi mesuré qu’Élie Barnavi se montre surpris :

Ce qui est le plus étonnant, c’est la réaction de l’Europe, notamment de la France. Quand on pense que la France, qui était tout de même le champion de l’État palestinien, loue, même de manière mesurée, les efforts de paix du président Trump, c’est quand même extraordinairement curieux.

Et même si, comme le souligne le même Barnavi, les Palestiniens peuvent avoir leur part de responsabilité pour ce qui est de l’échec de certaines propositions antérieures, le désintérêt de la communauté internationale pour la cause palestinienne ouvre grand la porte aux « solutions » proposées par les plus extrémistes des Hamas, Hezbollah et autres manœuvres d’un Iran dont les missiles et les capacités nucléaires peuvent sous peu considérablement changer la donne.

Nouvel exemple de l’incroyable inconséquence de soi-disant « responsables » politiques, et de la tragique capitulation de ceux qui s’en font tacitement les complices.

Le danger n’a jamais été aussi grand, mais on se contente de siffloter et de regarder ailleurs jusqu’à la catastrophe, si tant est que le déni constitue l’un des ressorts essentiels des comportements humains.

*

Cela n’a sans doute pas la même importance, mais je ne peux m’empêcher de rapprocher de telles situations d’autres inconséquences, bien franco-françaises, celles-là.

Il se trouve qu’une de mes petites nièces se nomme Mila.

Et je ne pourrais accepter qu’elle reçoive des menaces de mort, quoi qu’elle ait pu dire ou faire, et de quelque personne que ce soit.

Mais je suis tout de même stupéfait qu’une bonne partie de la presse bien-pensante n’éprouve pas de difficulté à élever au rang de « critique » ce qui relève de l’insulte ordurière et nauséabonde.

Car les mots ont un sens.

Et si j’ai plusieurs fois montré mon attachement à la liberté d’expression et au refus du délit de blasphème, je serais désolé que la Mila que j’aime puisse un jour s’abaisser à des invectives aussi agressives, abjectes et dégradantes.

Sans doute Dieu, s’il existe, est-il bien au-dessus de nos grotesques injures.

Mais pour beaucoup, il fait partie de la famille et suscite, qu’on le veuille ou non, un investissement existentiel et affectif profond. Or, il n’est pas sans conséquences prévisibles d’insulter quelqu’un de la famille.

Comme je le montrais dans le post mentionné ci-dessus, il y a un temps pour tout. Le kairos se montre déterminant.

Les insultes ordurières et autres vocables sordides peuvent ne pas prêter à conséquence dans une société équilibrée et pacifiée.

Mais il n’en va pas de même dans des sociétés comme la nôtre, où discriminations avérées et tensions à fleur de peau peuvent à tout moment dégénérer en tragiques affrontements.

Si MM. Trump et Netanyahou font le choix de mépriser ouvertement des Palestiniens, plongeant tout le Moyen Orient dans des dangers non négligeables, je serais pour ma part bien meurtri de voir ma petite nièce cultiver la voie de la provocation en se postant devant une synagogue ou une mosquée, fussent-elles virtuelles, pour déclarer que :

« Votre religion, c’est de la merde, votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul, merci, au revoir ».

Je me permets de reprendre tels quels mes propos d’il y a quelques années dans le post mentionné ci-dessus, car le contexte n’a hélas pas changé :

Face à cette situation, on ne peut qu’exprimer de la réserve face à l’argument – certes en partie légitime – qui consiste à dire qu’un athée (…) n’est pas tenu de respecter la sensibilité ni les codes de ce qui ne fait pas partie de son univers de pensée. Cela vaudrait aussi pour chaque croyant par rapport aux croyances qui ne sont pas la sienne.

Soit.

Il me semble cependant difficile de concevoir ce qu’on appelle laïcité sans faire place à ce qu’Orwell nommait la « common decency », qui est peut-être tout simplement la reconnaissance d’un commun dénominateur éthique qui seul rend possible la vie en société.

Un tel « respect de l’autre », qui pourrait en être l’une des traductions, n’est certes pas en opposition avec l’indispensable liberté d’expression. C’est même lui qui est à l’origine des paragraphes de la loi de 1881 que j’ai mentionnés plus haut.

Le thème rencontre aussi sur bien des points la question de l’autocensure.

Bien sûr, en tant qu’athée, rien ne m’empêche de rentrer dans une synagogue sans me couvrir la tête, de garder mes chaussures dans une mosquée, ou de visiter une église ou un temple bouddhiste torse nu, avec mon chien et mes accessoires de plage.

Mais cela porte un nom, qui est au moins la goujaterie, sans doute aussi l’incivilité, peut-être tout simplement l’imbécillité.

Or, il est tout de même permis de penser qu’on peut être athée sans être forcément goujat, incivil ou imbécile. C’est du moins ce que j’ai toujours essayé de faire comprendre à mes élèves.

Hélas, tout comme les adultes, les élèves en question m’ont donné bien des fois la preuve, par leur grossièreté, voire leur obscénité insigne, qu’il arrive bien souvent à l’imbécillité de faire de la résistance. Imbécillité doublée par les temps qui courent d’une agressivité verbale totalement désinhibée.

Ce ne serait pas grand-chose si cela restait au niveau de la plaisanterie de mauvais goût.

Mais tout comme les outrances d’un Trump font peser de graves hypothèques sur la paix au Moyen Orient, les injures ordurières et provocatrices mettent gravement en péril le vivre ensemble au sein d’une nation qui expérimente de façon souvent difficile sa propre diversité et la complexité inhérente à toute coexistence de cultures, de religions et d’opinions.

Une telle expérience ne demande qu’à être un profond enrichissement collectif.

Alors, de grâce, ne la laissons pas sombrer sous les assauts de la bêtise et de l’agressivité.

Et il serait souhaitable que certains médias et autres idéologues apparemment incapables de comprendre ce que signifie le terme « laïcité » cessent de qualifier d’héroïsme ce qui n’est jamais que dangereuse imbécillité.

Car il serait bien illusoire de penser qu’il n’y a chez nos jeunes que des Greta Thunberg.

Là encore, il importe de sortir du déni.

Comme nous le montre à l’évidence l’histoire de notre humanité, certains parmi les jeunes d’aujourd’hui seront les artisans des conflits de demain.

*

*

Ajout du 16/02:

Deux liens à des articles courageux:

https://www.la-croix.com/Monde/Moyen-Orient/Syrie-peut-empecher-catastrophe-humanitaire-Idlib-2020-02-15-1201078456

et sur le blog de Jean Pierre Filiu:

https://www.lemonde.fr/blog/filiu/

De « Poulailler Song » à Jean Richepin : de la surenchère des caqueteries identitaires sur le fumier de l’islamophobie ; et de l’attente de politiques moins nauséabondes.

Une fois de plus, loin de discours politiques privés de toute décence, c’est la poésie qui sauve l’honneur.

L’article de Françoise Fressoz est certes d’une urgente nécessité, qui dénonce de viles stratégies lesquelles, sous prétexte de confrontation, ne font que chasser sur les terres de l’adversaire.

Mais si ces terres sont du fumier – fût-il « gras et pailleté d’or », de cet or des voix d’électeurs complices – ne serait-il pas grand temps de s’apercevoir qu’y patauger sans cesse et sans cesse finit par salir les pattes et priver le Politique de toute dignité ?

Ce caquetage récurrent sur tas de fumier n’a jamais été mieux décrit que par Alain Souchon dans « Poulailler Song« , renouant avec un thème magnifiquement illustré par Jean Richepin (1849-1926).

Alors, Mesdames et Messieurs les Politiques, « gros coq satisfait, gavé d’aise », « couveuse en boule » ou autres « canards hébétés« , nous attendons autre chose.

Quelque chose qui ait à voir avec le respect et l’honneur, quelque chose qui nous sauverait enfin de la vase et de la fiente, du funeste « bonheur de dormir dans sa crasse, et de ne pas voir plus loin que le bout de son nez ! « .

Un air vivifiant capable de stimuler nos poumons racornis, un air qui ferait « gonfler nos cœurs et nos cerveaux« , comme le dit si magnifiquement Jean Richepin.

« Pour aller voir la nuit comment le ciel s’allume ».

N’y a-t-il donc plus personne capable de donner à ce défi essentiel la réponse qui assurerait notre survie ?

*

*

*

(Et la version complète de cette splendide poésie):

C’est une cour carrée et qui n’a rien d’étrange :
Sur les flancs, l’écurie et l’étable au toit bas ;
Ici près, la maison ; là-bas, au fond, la grange
Sous son chapeau de chaume et sa jupe en plâtras.

Le bac, où les chevaux au retour viendront boire,
Dans sa berge de bois est immobile et dort.
Tout plaqué de soleil, le purin à l’eau noire
Luit le long du fumier gras et pailleté d’or.

Loin de l’endroit humide où gît la couche grasse,
Au milieu de la cour, où le crottin plus sec
Riche de grains d’avoine en poussière s’entasse,
La poule l’éparpille à coups d’ongle et de bec.

Plus haut, entre les deux brancards d’une charrette,
Un gros coq satisfait, gavé d’aise, assoupi,
Hérissé, l’œil mi-clos recouvert par la crête,
Ainsi qu’une couveuse en boule est accroupi.

Des canards hébétés voguent, l’œil en extase.
On dirait des rêveurs, quand, soudain s’arrêtant,
Pour chercher leur pâture au plus vert de la vase
Ils crèvent d’un plongeon les moires de l’étang.

Sur le faîte du toit, dont les grises ardoises
Montrent dans le soleil leurs écailles d’argent,
Des pigeons violets aux reflets de turquoises
De roucoulements sourds gonflent leur col changeant.

Leur ventre bien lustré, dont la plume est plus sombre,
Fait tantôt de l’ébène et tantôt de l’émail,
Et leurs pattes, qui sont rouges parmi cette ombre,
Semblent sur du velours des branches de corail.

Au bout du clos, bien loin, on voit paître les oies,
Et vaguer les dindons noirs comme des huissiers.
Oh ! qui pourra chanter vos bonheurs et vos joies,
Rentiers, faiseurs de lards, philistins, épiciers ?

Oh ! vie heureuse des bourgeois ! Qu’avril bourgeonne
Ou que décembre gèle, ils sont fiers et contents.
Ce pigeon est aimé trois jours par sa pigeonne ;
Ça lui suffit, il sait que l’amour n’a qu’un temps.

Ce dindon a toujours béni sa destinée.
Et quand vient le moment de mourir il faut voir
Cette jeune oie en pleurs :  » C’est là que je suis née ;
Je meurs près de ma mère et j’ai fait mon devoir. « 

Elle a fait son devoir ! C’est à dire que oncque
Elle n’eut de souhait impossible, elle n’eut
Aucun rêve de lune, aucun désir de jonque
L’emportant sans rameurs sur un fleuve inconnu.

Elle ne sentit pas lui courir sous la plume
De ces grands souffles fous qu’on a dans le sommeil,
pour aller voir la nuit comment le ciel s’allume
Et mourir au matin sur le cœur du soleil.

Et tous sont ainsi faits ! Vivre la même vie
Toujours pour ces gens-là cela n’est point hideux
Ce canard n’a qu’un bec, et n’eut jamais envie
Ou de n’en plus avoir ou bien d’en avoir deux.

Aussi, comme leur vie est douce, bonne et grasse !
Qu’ils sont patriarcaux, béats, vermillonnés,
Cinq pour cent ! Quel bonheur de dormir dans sa crasse,
De ne pas voir plus loin que le bout de son nez !

N’avoir aucun besoin de baiser sur les lèvres,
Et, loin des songes vains, loin des soucis cuisants,
Posséder pour tout cœur un viscère sans fièvres,
Un coucou régulier et garanti dix ans !

Oh ! les gens bienheureux !… Tout à coup, dans l’espace,
Si haut qu’il semble aller lentement, un grand vol
En forme de triangle arrive, plane et passe.
Où vont-ils ? Qui sont-ils ? Comme ils sont loin du sol !

Les pigeons, le bec droit, poussent un cri de flûte
Qui brise les soupirs de leur col redressé,
Et sautent dans le vide avec une culbute.
Les dindons d’une voix tremblotante ont gloussé.

Les poules picorant ont relevé la tête.
Le coq, droit sur l’ergot, les deux ailes pendant,
Clignant de l’œil en l’air et secouant la crête,
Vers les hauts pèlerins pousse un appel strident.

Qu’est-ce que vous avez, bourgeois ? Soyez donc calmes.
Pourquoi les appeler, sot ? Ils n’entendront pas.
Et d’ailleurs, eux qui vont vers le pays des palmes,
Crois-tu que ton fumier ait pour eux des appas ?

Regardez-les passer ! Eux, ce sont les sauvages.
Ils vont où leur désir le veut, par-dessus monts,
Et bois, et mers, et vents, et loin des esclavages.
L’air qu’ils boivent ferait éclater vos poumons.

Regardez-les ! Avant d’atteindre sa chimère,
Plus d’un, l’aile rompue et du sang plein les yeux,
Mourra. Ces pauvres gens ont aussi femme et mère,
Et savent les aimer aussi bien que vous, mieux.

Pour choyer cette femme et nourrir cette mère,
Ils pouvaient devenir volaille comme vous.
Mais ils sont avant tout les fils de la chimère,
Des assoiffés d’azur, des poètes, des fous.

Ils sont maigres, meurtris, las, harassés. Qu’importe !
Là-haut chante pour eux un mystère profond.
À l’haleine du vent inconnu qui les porte
Ils ont ouvert sans peur leurs deux ailes. Ils vont.

La bise contre leur poitrail siffle avec rage.
L’averse les inonde et pèse sur leur dos.
Eux, dévorent l’abîme et chevauchent l’orage.
Ils vont, loin de la terre, au-dessus des badauds.

Ils vont, par l’étendue ample, rois de l’espace.
Là-bas, ils trouveront de l’amour, du nouveau.
Là-bas, un bon soleil chauffera leur carcasse
Et fera se gonfler leur cœur et leur cerveau.

Là-bas, c’est le pays de l’étrange et du rêve,
C’est l’horizon perdu par-delà les sommets,
C’est le bleu paradis, c’est la lointaine grève
Où votre espoir banal n’abordera jamais.

Regardez-les, vieux coq, jeune oie édifiante !
Rien de vous ne pourra monter aussi haut qu’eux.
Et le peu qui viendra d’eux à vous, c’est leur fiente.
Les bourgeois sont troublés de voir passer les gueux.

Jean Richepin, Les oiseaux de passage, dans : La Chanson des Gueux.

*

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Ajout du 08/11.

Étant plusieurs fois intervenu sur la question de l’islamophobie

(par exemple) :

https://stultitiaelaus.com/2016/01/30/de-la-critique-a-la-phobie-a-propos-de-declarations-recentes-de-mme-badinter-et-m-valls-et-dune-derive-semantique-pas-si-innocente-quelle-le-parait/

https://stultitiaelaus.com/2016/03/02/dune-desinhibition-de-lislamophobie-de-ses-origines-et-de-ses-consequences-reflexion-sur-une-erreur-de-methodologie-et-un-sophisme-de-caroline-fourest/

https://stultitiaelaus.com/2016/08/15/du-ridicule-de-sa-patience-et-de-son-triomphe-et-quil-est-faux-de-dire-quil-ne-tue-pas-car-en-infiltrant-les-esprits-il-peut-pousser-au-crime/

etc. etc.

je ne vois pas la nécessité de revenir sur ce genre de débat typiquement franco-français où quelques sémanticiens caquettent sur leur fumier et gloussent de satisfaction lorsqu’ils ont réussi à distinguer « islamophobie » et « haine du musulman ».

Comme je le disais dans l’un des posts mentionnés ci-dessus, la fixation obsessionnelle sur la question prêche nettement dans ce débat en faveur de la caractérisation clinique de la phobie, dont le Robert donne la définition suivante : « une forme de névrose caractérisée par la peur morbide, l’angoisse de certains objets, actes, situations ou idées ».

Le fait que des termes comme « homophobie », « antisémitisme », « judéophobie », ne fassent pas l’objet des finasseries sémantiques que suscite le terme « islamophobie », tout en étant également discutables, démontre que c’est bien l’islam qui fait caqueter dans le poulailler.

Car il n’est que trop évident, comme le prouvent les événements ainsi que des études récentes que la haine des musulmans en tant que musulmans (et non seulement la haine légitime et justifiée des terroristes islamistes) constitue un fait attesté en France ; que la France risque de devenir la seule nation occidentale où, au mépris de sa magnifique loi sur la laïcité, des ayatollahs machistes du laïcisme dignes émules de leurs équivalents iraniens, prétendront régenter la façon dont les citoyennes françaises majeures (car la question concerne bien évidemment les femmes) s’habillent.

« Poulailler Song » a donc encore de beaux jours devant lui. Rien de nouveau sous le soleil…

Si ce n’est que le caquetage en question devient toujours plus insidieux et toujours plus répandu.

Cet élargissement du tas de fumier est un signe des temps pour le moins problématique.

*

Ajout 09/11

Et encore dans:

https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/11/08/les-actes-antimusulmans-tels-qu-ils-sont-vecus_6018429_3224.html

« Libération de la parole »

Ces chiffres [il s’agit de ceux de l’accroissement des insultes ou des injures en raison de leur religion, et aussi d’actes de violence physique] , les citoyens de confession musulmane l’expliquent en partie par un phénomène de « libération de la parole » qui s’accentue depuis quelques années. « Le débat politique a décomplexé certaines personnes qui se sentent autorisées à pratiquer ce qu’on appelle en sociologie un “racisme subtil”, atteste Vincent Tiberj, professeur des universités à Sciences Po Bordeaux et coauteur du rapport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Aujourd’hui, ils savent que ce n’est pas bien de traiter quelqu’un de “sale Arabe” et presque plus personne ne pense en termes de races et de hiérarchie des races. »

De ce point de vue, la pédagogie a fonctionné. En revanche, les débats sur l’islam permettent aux « antimulticulturalistes » de s’exprimer « en toute bonne foi » et « en toute bonne conscience ». « Au nom de la laïcité ou de l’égalité homme-femme, on peut exprimer son racisme antiarabe, antinoiret/ou antimusulman », poursuit le professeur des universités.

*

Ajout du 11/11.

Encore un petit ajout concernant l’épouvantail récurrent de l’ « Islam politique ».

(extrait de Wikipedia) :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Royalisme#France

Il existe aujourd’hui en France, plusieurs courants royalistes :

Le mouvement légitimiste, qui reconnaît comme successeur des rois de France Louis de Bourbon, duc d’Anjou, aîné des Capétiens, descendant en ligne masculine de Louis XIV. L’Union des cercles légitimistes de France (vocation politique) regroupe un grand nombre de cercles partout en France, l’Institut de la maison de Bourbon (vocation culturelle), ainsi que le Centre d’études historiques (en sommeil), la Fédération des associations Présence du souvenir bourbonien, l’Institut des sciences historiques, l’association des Lys de France, le Mémorial de France à Saint-Denys, l’association Vendée militaire, entre autres.

Le mouvement orléaniste, qui reconnaît comme successeur des rois de France Jean d’Orléans, comte de Paris, aîné des Capétiens demeurés continûment français1, descendant en ligne masculine du frère cadet de Louis XIV. Plusieurs mouvements le soutiennent, dont la Nouvelle Action royaliste (souvent considérée comme de gauche), mais aussi des mouvements qui se veulent les successeurs de l’Action française, dont La Restauration nationale qui bénéficie d’une implantation en province ainsi que le Centre royaliste d’action française essentiellement actif dans les milieux étudiants.

    Le courant providentialiste, qui s’en remet à Dieu du point de savoir qui doit être Son lieutenant sur le trône de France. Ce courant a été fondé le 25 août 1988 par Alain Texier en l’Abbaye Notre-Dame de Fontevraud (Charte de Fontevrault)

    L’Alliance royale (tendance constitutionnelle ou parlementaire), fondé le 25 janvier 2001 a présenté des listes aux européennes en 2004, 2009, 2014 et 2019.

    D’autres courants préférant la logique « Le Royaume avant le Roi », comme le Groupe d’Action Royaliste (GAR)2 qui prendra naissance en 2008, afin de moderniser et crédibiliser au maximum le combat royaliste qui fut très sérieusement affecté après la mort de Pierre Pujo en 2007. Il peut être composé de tous les courants royalistes, à l’instar du Cercle Richelieu3.

Outre ces courants royalistes, on sait qu’il a longtemps existé en France, qu’il existe toujours en Occident, des partis chrétiens parfaitement légaux (qu’ils soient royalistes, démocratiques, etc.).

On sait aussi qu’il existe des partis qui continuent à se réclamer de Lénine et de Trotsky, alors même que leur implication entre autres dans la répression sanglante des mutinés de Kronstatd et la création des Goulags ne fait de doute pour personne.

D’autres partis encore ont à leur tête des individus se réclamant ouvertement du grand homme que fut Robespierre, estimant apparemment négligeable son maniement pour le moins allègre de la guillotine.

etc. etc.

Notre laïcité française, fort heureusement, permet ce genre de diversité.

La seule limite étant le refus de la violence et le respect de l’ordre public :

Les éléments déterminants de la qualification illégale d’un parti ont donc pour origine la loi de 1936. Cette dernière visait dans son état initial les milices armées ou les groupements impliqués dans des faits de violence. Ainsi, un parti politique ne pouvait être interdit, sur le fondement de la loi de 1936, pour le simple exercice de sa liberté d’expression.[16] Cette loi a connu de nombreux ajouts, élargissant son champ d’application au-delà de la protection contre les groupements militaires.

Elle a par ailleurs été codifiée à l’article L. 212-1 du Code de la sécurité intérieure et complétée par une loi du 1er juillet 1972 élargissant la dissolution aux groupements qui, « soit provoqueraient à la discrimination, à la haine ou à la violence envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, soit propageraient des idées ou théories tendant à justifier ou encourager cette discrimination, cette haine ou cette violence« .

https://blogs.parisnanterre.fr/article/linterdiction-dun-parti-politique-en-france-et-en-allemagne#_ftn17

Il faut bien dire que certains partis bien connus qui totalisent un nombre nettement plus considérable d’adhérents et de suffrages que les zéro virgule quelques pourcents que pourrait réunir un parti « islamique », sont bien proches de telles caractéristiques sans pour autant se voir menacés d’interdiction.

Indulgence de la législation française…

On ne voit donc pas pourquoi « l’islam politique », dans la mesure où il ne fait pas l’apologie de la violence et de la discrimination, et qu’il ne menace pas l’ordre public, devrait seul faire l’objet d’une vertueuse indignation de la part de personnes qui tolèrent sans problème la diversité évoquée ci-dessus.

Si ce n’est qu’une fois encore une telle indignation relève clairement d’une pathologie phobique caractérisée et non d’une compréhension rationnelle des lois françaises concernant la laïcité, la liberté d’opinion et d’expression.

Si tel parti politique se réclamant de l’islam mettait en péril l’ordre public et appelait à la discrimination ou à la violence, il devrait bien évidemment être interdit sur le champ, comme devrait l’être bien sûr tout autre parti professant de telles intentions.

On le sait, l’extrémisme, le terrorisme, l’apologie de la violence et de la discrimination raciale ou religieuse sont des perversions qui guettent toute tendance politique, quelle qu’elle soit. Elle doivent être réprimées sans concession.

Mais le seul fait de se revendiquer d’un islam politique, pas plus que celui de se revendiquer du royalisme, de la démocratie chrétienne ou du marxisme ne rentre aucunement dans ce type de configuration.

Là encore, il serait temps qu’une islamophobie récurrente cède la place à une approche un peu moins émotive, un peu plus sérieuse et rationnelle du politique et de la laïcité.

D’une étrange et bien ambiguë controverse à propos de l’antisémitisme. Et qu’il est urgent d’accepter quelques évidences.

[Un lecteur m’ayant dit que la profusion des liens gêne la lecture, et ne voulant pas y renoncer car ma réflexion ne peut se construire sans référence à la pensée d’autrui, j’utiliserai désormais plus les liens « hypertexte ».

Je place pourtant en début de ce post les deux liens complets, plus explicites, aux deux articles qui constituent les « butoirs » entre lesquels évolue ma réflexion]

 

http://www.leparisien.fr/societe/manifeste-contre-le-nouvel-antisemitisme-21-04-2018-7676787.php

http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/05/03/non-l-islam-radical-n-est-pas-seul-responsable-des-agressions-contre-les-juifs_5293571_3232.html

 

Étrange controverse que celle dont les protagonistes s’envoient des dénis à la tête alors que le travail indispensable devrait justement résider dans le dépassement de tels dénis.

Car il relève d’une évidence dont la négation serait malhonnête que l’islamisme radical véhicule un antisémitisme meurtrier, dont l’existence est d’ailleurs reconnue par la partie la plus éclairée de musulmans « de base » et de responsables qui « souffrent de la confiscation de leur religion par des criminels ».

Et cet antisémitisme-là ne doit en aucun cas être minimisé sous le prétexte fallacieux d’un antisémitisme d’extrême droite, qui, s’il existe bien sûr en France, ne présente pas actuellement le caractère meurtrier qui incombe au premier cité.

Mais il devrait aussi relever de l’évidence qu’il existe un sionisme radical dont les tenants, souvent prompts à dénoncer l’islamisme radical évoqué ci-dessus, ne perçoivent pas la symétrie avec les aberrations qu’ils stigmatisent de façon légitime.

Or, il est manifeste qu’un tel sionisme radical, souvent implicite et non reconnu comme tel, constitue lui-même une importante cause du « nouvel antisémitisme », en particulier en France.

Il est clair, comme le dit Rachid Benzine, qu’une forme d’antisémitisme « est liée au conflit israélo-palestinien », et à la façon dont nombre de français juifs soutiennent, de manière implicite ou explicite, un sionisme qui légitime ce qu’il faut tout de même nommer la politique désormais « coloniale et raciale d’Israël à l’égard des Palestiniens », telle que la dénoncent les signataires du récent manifeste à l’initiative d’Etienne Balibar, Thomas Piketty ainsi que d’autres, auquel le dernier lien fait référence.

Certes, la France n’est pas Israël et, dans le monde rêvé des anges, il ne devrait pas y avoir de raison pour que la politique d’États étrangers influe sur ce qui se passe chez nous. Mais, faut-il le rappeler, nous ne sommes pas dans le monde rêvé des anges…

Et de la même manière qu’il serait stupide et dangereux  de nier que ce qui se passe au Moyen-Orient a son influence sur la radicalisation en France d’un certain islam qui s’en fait le complice, ce qui se passe en Israël ne peut pas ne pas avoir son influence sur un certain sionisme qui s’en fait le complice.

Et ces éléments conjoints entretiennent d’inquiétants ferments de violence.

Qu’on m’entende bien : même si cela peut s’avérer aux yeux de certains difficile à porter, j’ai la prétention de ne pas être antisioniste. Même si je pense qu’on peut parfaitement être juif sans être sioniste, j’estime que le sionisme a une légitimité. Je partage sur ce point la position quelque peu provocatrice exprimée par Zeev Sternhell dans le dernier numéro du Courrier International (« Je suis un supersioniste », paru dans Ha’Aretz  en mars 2011), dans la mesure où il affirme que « le sionisme était, et est toujours, le droit des juifs de décider de leur destinée et de leur avenir. Tous les êtres humains ont le droit naturel d’être leurs propres maîtres, un droit dont les juifs ont été privés par l’histoire et que le sionisme leur a rendu ».

Mais attention : ce sionisme-là, comme le montrent les engagements courageux de Sternhell, n’a rien à faire avec la colonisation, par essence violence, et l’occupation illégitime et illégale de territoires, au mépris du respect des individus, des peuples, et du droit international. Car il s’agit là d’une totale perversion du sionisme des origines, d’une supercherie hélas consacrée et désormais apparemment intouchable, en particulier depuis 1967 et la Guerre des Six Jours.

Or, il est patent qu’une bonne partie des français juifs se fait, implicitement ou explicitement, complice d’une telle supercherie qui phagocyte le sionisme au sens originel par une idéologie coloniale intolérable. Et puisqu’on a déjà assimilé de façon abusive un tel « sionisme » au judaïsme, un simple syllogisme, devenu sophisme hélas  trop accepté, assimile nécessairement le judaïsme à la politique coloniale d’un « État israélien [qui] s’autoproclame ‘’État juif’’ et s’arroge le droit de parler au nom des juifs du monde entier ».

C’est à proprement parler tendre le bâton pour se faire battre.

Il y a sans doute un antisémitisme irréductible.

Pour ma part, je suis d’avis qu’être persécuté fait partie intégrante de l’histoire du judaïsme dans son mystère le plus profond : « Tu fais de nous un objet d’opprobre pour nos voisins, la risée et la moquerie de notre entourage. Tu nous rends la fable des nations; et devant nous les peuples haussent les épaules » (Psaume 44(43), 14-15).

Mais il devrait faire partie de sa vocation – comme aussi, au passage, de celle du christianisme – que le contraire ne soit pas vrai.

Que le persécuté ne devienne pas persécuteur.

Car se rendre complices d’une politique de colonisation, tout comme soutenir des bourreaux notoires (dans le cas des chrétiens) ne peut qu’entraîner un discrédit légitime, un rejet, voire de la haine envers ceux qui prônent de tels agissements.

Et l’antisémitisme qui en naît est, lui, parfaitement réductible.

Tout comme des musulmans éclairés dénoncent donc la confiscation de leur religion par des barbares, luttant ainsi contre une réelle islamophobie,  il appartient aux juifs de dénoncer la confiscation du judaïsme – et même du sionisme – par une idéologie politico-religieuse colonialiste et discriminatoire.

Cela doit constituer une composante essentielle de la lutte contre l’antisémitisme.

Un ami juif, sioniste, me disait que, pour lui, l’existence d’Israël ne valait pas la vie d’un enfant palestinien.

Voici le juif ! Voici le נביא, le prophète ! Voici l’honneur du judaïsme ! Voici le צדק : « Un Israélite dans lequel il n’y a point de fraude »…

Et cet ami n’avait pas eu besoin pour le comprendre qu’on « frappe d’obsolescence » les versets si nombreux de la Torah et du Tanakh (ensemble de la Bible hébraïque) qui, manifestement, poussent à l’anéantissement de ceux qui s’opposent à l’établissement d’Israël dans ce qu’il considère comme étant sa Terre.

Pas plus que Tareq Oubrou, Rachid Benzine, et bien d’autres théologiens ou imams n’ont besoin qu’on expurge le Coran pour dénoncer « ce terrorisme ignoble qui nous menace tous ».

L’urgence est donc bien d’opérer une lecture critique des textes et des penseurs qui ont façonné profondément notre civilisation, qu’ils soient religieux ou athées.

Depuis longtemps, ce blog s’engage en faveur d’une véritable approche herméneutique et soutient celles et ceux qui s’y emploient.

Car c’est là le seul moyen d’échapper à une pernicieuse essentialisation des textes et des croyances qui, tout comme les dénis symétriques de l’antisémitisme et de l’islamophobie, ne peut que provoquer les affrontements.

Souhaitons donc à nos intellectuels pétitionnaires, parfois quelque peu sommaires et partiels (partiaux ?), de savoir dépasser à la fois les dénis et les essentialisations pour faire œuvre de paix de manière plus informée, respectueuse et responsable.

Afin que, pour paraphraser Churchill une fois encore, si nous ne pouvons éviter la guerre – car elle est déjà là – nous échappions au moins au déshonneur.

 

Ajout du 15/05:

Les événements tragiques de ces derniers jours ne font hélas que confirmer ce qui précède, ainsi que la nécessité d’une prise de position claire et sans ambiguïté de la part des institutions représentatives du judaïsme en France. Comme je le disais dans ma « réponse » ci-dessous à Claustaire, cela se révèle indispensable si l’on veut  lutter efficacement contre l’antisémitisme ainsi que contre un antisionisme négateur de toute légitimité d’existence pour Israël.

Non seulement les crimes commis sont intolérables, mais ses actuels dirigeants semblent tout mettre en œuvre pour qu’Israël creuse lui-même sa propre tombe.

 

Ajout du 16/05:

Une initiative à soutenir:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2018/05/15/ramener-le-gouvernement-israelien-au-respect-du-droit-et-a-la-raison-n-est-en-rien-une-manifestation-d-antisemitisme_5299216_3232.html

Le garçon qui criait au loup. Ou d’une manière bien discutable de faire valoir des arguments pertinents dans les débats de bioéthique.

Un berger, qui menait son troupeau assez loin du village, se livrait constamment à la plaisanterie que voici. Il appelait les habitants du village à son secours, en criant que les loups attaquaient ses moutons. Deux ou trois fois les gens du village s’effrayèrent et sortirent précipitamment, puis ils s’en retournèrent mystifiés. Mais à la fin il arriva que des loups se présentèrent réellement. Tandis qu’ils saccageaient le troupeau, le berger appelait au secours les villageois ; mais ceux-ci, s’imaginant qu’il plaisantait comme d’habitude, se soucièrent peu de lui. Il arriva ainsi qu’il perdit ses moutons.

Cette fable montre que les menteurs ne gagnent qu’une chose, c’est de n’être pas crus, même lorsqu’ils disent la vérité.

Ésope, Fables, Traduction par Émile Chambry . Société d’édition « Les Belles Lettres », 1926 (pp. 139-140).

 

Quelques articles parus dans le quotidien « La Croix » du mercredi 3 janvier, suite à un sondage sur la bioéthique

https://www.la-croix.com/Sciences-et-ethique/Ethique/SONDAGE-Les-Francais-et-la-bioethique-2018-01-03-1200903298

me font irrésistiblement penser à cette fable.

En particulier, sous le titre général : « Quelles peuvent être les implications du libéralisme en matière sociétale », celui de Jean Léonetti : « La loi du plus fort risque de l’emporter » ; et celui du P. Bruno Saintôt, « Les consensus éthiques sont fragilisés ».

https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/Bioethique-loi-fort-risque-lemporter-2018-01-03-1200903269

[Ajout du 11/01: le curieux amalgame opéré par Mgr. Aupetit, lorsqu’il s’agit de bioéthique, entre euthanasie, assistance au suicide en fin de vie et eugénisme (!) me paraît relever d’un mécanisme identique qui privilégie « la voix de son maître » sur une conscience éthique réfléchie et … autonome

http://abonnes.lemonde.fr/religions/article/2018/01/11/mgr-aupetit-archeveque-de-paris-aujourd-hui-on-n-a-pas-le-droit-de-parler-de-dieu-sinon-on-gene_5240111_1653130.html ].

 

Je suis pour ma part depuis bien longtemps opposé à toute forme de GPA ainsi qu’à l’extension de l’Insémination Artificielle avec Donneur (IAD) à toutes les femmes hors des cas thérapeutiques.

Ceci pour des raisons de cohérence éthique et philosophique que j’ai plusieurs fois exposées.

(Voir par exemple) :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/06/27/pma-lethique-supposerait-elle-lincoherence/

À ce titre, je me trouve donc généralement en accord avec MM. Léonetti et Saintôt lorsqu’ils traitent de ces questions.

Mais il me paraît de simple bon sens de distinguer ce qui doit l’être.

En l’occurrence, les questions de l’IAD, de la PMA et de la GPA doivent faire l’objet d’une approche spécifique, qui ne peut en aucun cas se confondre avec celle de la fin de vie, de l’assistance au suicide, par exemple.

Il s’agit tout simplement de problématiques distinctes.

Pourquoi faudrait-il alors rassembler sous une même rubrique, comme le font nos auteurs dans les articles mentionnés, des questions aussi différentes, et qui devraient donc faire l’objet d’abords différents ?

Qu’y a-t-il de commun en effet entre :

  • une utilisation non thérapeutique de la médecine, dans le cas de l’IAD ou GPA, fondée sur une revendication « d’égalité » confondue de façon simpliste avec la similitude (cf. mon post du 27/06/2017 ci-dessus) et qui entraîne un déni du droit de l’enfant à bénéficier de la représentation de la diversité des sexes à sa naissance (et donc une réelle inégalité cette fois) en dehors de tout consentement possible de la personne potentielle de l’enfant, ou encore une instrumentalisation de la femme dans la cas de la GPA ;
  • et le cas du suicide d’une personne adulte, exemple utilisé en outre de façon bien tendancieuse, dans le but évident de discréditer toute possibilité d’assistance à la décision intime de mettre fin à sa propre vie lorsque celle-ci est irrémédiablement condamnée. Décision qui constitue un cas si particulier de « suicide » qu’elle pourrait porter un autre nom, et qui ne peut surtout pas être assimilée à l’euthanasie comme le font nos auteurs avec une légèreté bien discutable ;
  • ou encore le cas de la vente d’organe, de la prostitution ou de l’euthanasie, etc.

Or il nous est pourtant affirmé :

« C’est dans cette même logique que nous prohibons la vente d’organes, la prostitution, le recours aux mères porteuses ou l’euthanasie » (J. Léonetti, art. cité.).

Désolé, M. Léonetti, mais il devrait faire partie du B.A BA d’une saine méthodologie scientifique que d’appliquer à ces questions différentes des « logiques » elles aussi différentes et spécifiques.

Il se trouve que j’ai moi-même essayé de réfléchir de façon différenciée à chacun de ces sujets :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/25/un-rein-sinon-rien-vente-dorganes-consentement-et-des-inquietantes-aventures-de-la-dignite/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/12/13/prostitution-alienation-consentement-meres-porteuses-quelques-meditations-terminologiques-autant-que-peripateticiennes-avec-elisabeth-badinter-sylviane-agacinsky-rene-frydman-et-bien-d/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/06/25/lethique-souci-de-lautre-ou-satisfaction-de-soi-qui-donc-est-le-sujet-de-la-gpa/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/02/18/fin-de-vie-et-finitude-du-droit-a-propos-de-leuthanasie-du-suicide-assiste-et-du-consentement/

Et qu’une approche qui rassemble tout cela dans un aussi singulier inventaire à la Prévert m’est particulièrement incompréhensible.

Comment assimiler en effet les cas où le consentement d’un adulte présumé responsable est en jeu (en dépit de la difficulté, soulignée dans mes posts, de l’évaluation du caractère « éclairé » de ce consentement) – prostitution, demande consciente et réitérée d’une assistance à la fin de vie lorsque l’issue fatale prochaine est reconnue irrémédiable de façon collégiale –

et ceux où le seul désir des parents établit un enfant en situation d’inégalité (IAD « pour toutes », GPA) sans aucune interrogation sur son droit ?

Comment oser mettre sur le même plan le devoir d’assistance à la personne en danger (« ranimer un individu ayant fait une tentative de suicide »J. Léonetti, art. cité) et le respect de la décision d’une personne en fin de vie qui, en toute connaissance des moyens possibles de la soulager, choisit de façon consciente et réfléchie, pour des raisons qui relèvent de son inaliénable liberté, de ne pas les mettre en œuvre et « d’en finir » ?

Refuser de distinguer des questionnements aussi différents me semble présenter des dangers considérables en ce qui concerne la crédibilité d’une démarche éthique.

Car le fait de crier « au loup » dès qu’il est par exemple question de la moindre avancée au sujet du respect de la volonté exprimée d’une personne adulte en fin de vie risque – et c’est bien le cas – de rendre inaudible un discours qui revendique à juste titre une légitimité quand il s’agit en particulier du respect des droits de l’enfant face aux extravagances procréatrices présentes et à venir.

Pourquoi dès lors, maintenir une confusion aussi préjudiciable aux causes mêmes qu’on prétend servir ?

L’explication me semble hélas relativement évidente.

Elle relève de cette permanence des dogmatismes que j’avais évoquée dans quelques posts précédents. Par exemple:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/11/16/dune-transition-intellectuelle-comme-condition-de-la-transition-energetique-et-demographique-et-encore-et-toujours-du-deni-et-du-jesuitisme-de-certaines-de-ses-justifications/

Ne chercherait-on pas en effet, en certains milieux, ecclésiastiques mais aussi d’un certain catholicisme en particulier, à rassembler sciemment dans une même approche abusivement globalisante des questions fort différentes, dans le but d’étendre le bien-fondé réel de certains arguments (concernant l’IAD et la GPA donc) et de certains combats à des questions beaucoup plus délicates, et sur lesquelles un certain dogmatisme moral a priori  perçu comme un et indivisible se révèle particulièrement inapproprié ?

Hélas, une telle approche court le risque de s’autodétruire en tant que réflexion éthique, du fait de son caractère hétéronome – on précisera plus bas ce qu’il faut entendre par là -, car elle ne fait que démontrer que ce qui prévaut en elle, c’est moins le souci de l’éthique que la défense d’un dogmatisme formel, au besoin au détriment du bien commun et du respect des personnes.

D’où son caractère inaudible  et son rejet légitime par l’opinion :

«On a déjà bien des fois entendu crier ‘’au loup’’. On nous a déjà fait le coup de l’interdiction du préservatif, de la pilule, on a refusé à des adultes consentants le droit de vivre ensemble en les humiliant par un étalage hystérique d’homophobie lors de certaines manifestations, etc. Et ce sont de tels donneurs de leçons dont on connaît les rengaines avant même qu’ils ouvrent la bouche qui prétendent maintenant faire la loi sur les questions de bioéthique ou de fin de vie ?».

Et Stultitia d’ajouter l’une de ses citations préférées: « Voilà la réponse. Et maintenant, quelle est la question? » (Woody Allen).

Il serait donc grand temps, pour qui veut être audible sur ce qui mérite réellement de l’être, d’interroger sérieusement quelques une de ces « rengaines ».

 

Et aussi d’arrêter de se tromper de combat en faisant croire, là encore de façon bien doctrinaire, que l’enjeu de fond pour qui cherche à préserver des valeurs en soi légitimes serait de les opposer frontalement à « l’éthique d’autonomie fondée sur la liberté de décider pour soi-même » (J. Léonetti, art. cité). Comme si autonomie et liberté de décision ne pouvaient s’articuler à des valeurs présumées « religieuses », ou avec une « éthique de la vulnérabilité » avec lesquelles elles seraient par essence incompatibles .

Car on est étonné de voir convoquées au banc des accusés, avec une légèreté surprenante en dépit de quelques précautions oratoires, aussi bien la notion complexe de libéralisme philosophique que celle d’autonomie et de liberté de conscience. N’y aurait-il pas là une ficelle bien grossière pour tenter de légitimer une approche encore une fois essentiellement dogmatique ?

On sait certes que le premier terme- libéralisme – fait l’objet d’un rejet partagé par un très large spectre de l’opinion, de la France Insoumise au Front National.

Il paraît donc ingénieux de surfer, d’une façon qui n’est pas exempte de démagogie, sur un tel rejet.

Mais si ce rejet peut en effet se comprendre et se justifier lorsqu’il s’agit de ce qu’on nomme « l’ultra libéralisme économique », du fait des ravages dont il est effectivement la cause, il serait cependant bien ambigu et tendancieux d’assimiler un tel dévoiement avec ce que serait le libéralisme dans son essence, et en particulier dans certaines de ses dimensions philosophiques et éthiques.

Or, bien au-delà de la simple dimension économique, ce sont bien celles-ci qui se trouvent visées par nos auteurs, qui renouent ainsi avec une tradition largement attestée.

Car pour n’en citer que quelques origines, il n’est pas inutile de rappeler qu’une telle récusation du « libéralisme », qui dépasse donc largement la critique de l’économie, rencontre rien de moins que l’anathème de la dixième section du Syllabus du pape Pie IX (datant de 1864, faut-il le rappeler) condamnant de façon virulente, avec « les principales erreurs de notre temps », le « libéralisme » comme étant l’une des causes essentielles de l’apostasie des temps modernes et de la dépravation des mœurs. Raison pour laquelle il doit être énergiquement dénoncé et rejeté. On sait que bien des textes ultérieurs de même tonalité se chargeront de poursuivre l’entreprise.

Et se trouvent donc particulièrement visés ces principes libéraux qui, en plaçant l’autonomie de l’être humain au cœur de son existence, individuelle comme sociale, entreprennent de le libérer – d’où le terme de libéralisme (lequel a mieux conservé dans le monde anglo-saxon son sens originaire) – de l’emprise des tendances pour le moins aliénantes que cherchent à lui imposer l’absolutisme monarchique et l’autorité ecclésiastique.

Rappelons en effet que la pensée libérale a essentiellement pour intention, chez ses pères fondateurs, Locke et Montesquieu en particulier, d’édifier des défenses contre l’absolutisme tel qu’il est imposé par le pouvoir politique, mais aussi bien évidemment par l’Église (cf. La Lettre sur la tolérance, de Locke) lorsque celle-ci prétend prescrire un culte déterminé.

C’est dans ce but que ces fondateurs ainsi que nombre de leurs successeurs (Kant en particulier) vont développer la riche notion d’autonomie, caractéristique essentielle de la personne consciente et responsable, capable de se soumettre librement à la loi parce qu’elle y reconnaît la marque de la raison, et non parce qu’une puissance extérieure, royale, ecclésiastique ou autre, lui intime l’ordre de le faire.

On comprend mieux dès lors que devant une telle revendication de liberté de conscience, de penser et d’agir, la résistance de telles autorités ait pu être acharnée. En particulier lorsqu’il s’agissait de défendre leurs prérogatives en ce qui concerne le contrôle de la vie morale, des comportements sexuels, etc.

Pour les dites autorités en effet, il ne peut bien sûr qu’être erroné de prétendre que : « La science des choses philosophiques et morales, de même que les lois civiles, peuvent et doivent être soustraites à l’autorité divine et ecclésiastique » (Syllabus, § VII. Erreurs concernant la morale naturelle et chrétienne, proposition 62).

D’où le rejet radical d’un tel libéralisme, car il est bien entendu tout aussi faux d’affirmer que « Le Pontife Romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne » (Syllabus, § X, Erreurs qui se rapportent au libéralisme moderne, Proposition 80).

Connaissant maintenant quelques antécédents de l’antilibéralisme en ce qui concerne la philosophie et l’éthique, on est donc désormais en droit d’éprouver des réserves lorsqu’on voit le libéralisme accusé sommairement de tous les maux, lui et sa composante fondamentale que constitue l’autonomie.

Quelles sont donc les raisons profondes de telles attaques ? Et quels sont les intérêts qu’elles défendent ?

Qui donc a peur de l’autonomie, et pourquoi ? Aurait-on à gagner à y renoncer ?

Ce qui précède nous suggère bien évidemment la réponse.

Et surtout, si elle est effectivement coupable, par quoi la remplacer ?

Y aurait-il encore, dans notre société, quelques relents inavoués de Syllabus, qui chercheraient la restauration de quelque dogmatique ou quelque catéchisme définissant enfin le bien moral sans risque d’erreur par la bouche de quelque infaillible autorité ?

Ce serait alors confondre l’indispensable autonomie qui définit l’acte éthique véritable avec cette « conformité à la morale » que dénonce Kant dans les « Fondements de la métaphysique des mœurs ». Conformité qui nous fait estimer le racisme moral parce qu’une certaine « morale » nous dit qu’il l’est, ou qui nous fait considérer qu’il est « moral » de brûler des juifs, des hérétiques, de décapiter des infidèles ou de fusiller des dissidents parce que notre religion ou notre athéisme nous disent qu’il est juste de le faire.

Car rappelons que l’opposé de l’autonomie est l’hétéronomie, qui est la « condition d’une volonté déterminée à agir par influence extérieure » (La philosophie de AàZ, Hatier 2011).

Mais de quelle influence s’agit-il alors ? De celle du pouvoir politique ? Du pouvoir religieux ? Du pape ? Du rabbin ? De l’imam  ou autre bonze ?

Étant foncièrement laïc, j’admets entièrement que de tels personnages respectables puissent avoir droit au chapitre sur les sujets d’éthique, de politique, etc. au même titre que des penseurs athées, agnostiques, etc. et contribuent à informer une réflexion délicate.

Car au dire de la plupart des théoriciens de l’autonomie, la pensée ne peut s’édifier ex nihilo, à partir de rien, et repose nécessairement sur un matériau qui dès toujours la précède.

Mais étant foncièrement laïc, je ne vois pas en quoi cette « influence extérieure », hétéronome, devrait aliéner la décision, elle aussi informée, d’un sujet libre et  responsable.

D’un sujet autonome donc, un sujet adulte qui se soumet à la loi par adhésion critique de son intelligence et de sa volonté à des propositions légitimement issues des horizons multiples d’une raison plurielle, et non par soumission infantile à une puissance quelconque, politique, religieuse, ou à un conformisme social.

Et j’ai donc bien du mal à comprendre, MM Léonetti et Saintôt, dans quel but il faudrait faire peser la suspicion sur cette idée d’autonomie, apport essentiel de la pensée libérale dans sa plus grande tradition philosophique telle qu’elle est illustrée par Locke, Montesquieu, Kant, Tocqueville, etc.

Idée certes à approfondir de façon critique, et qui constitue un idéal jamais entièrement réalisé, à remettre donc sans cesse sur le métier comme le font actuellement tant de philosophes, mais à propos de laquelle on pourrait paraphraser la définition que Churchill donne de la démocratie : le pire des concepts, à l’exception de tous les autres.

Comme vous le savez aussi, ce ne pourrait être qu’au prix d’une grossière caricature, voire d’une supercherie qu’on identifierait autonomie de la personne et individualisme égoïste qui « fait systématiquement primer l’individu sur le collectif » (J. Léonetti, art. cité).

Car l’histoire du concept d’autonomie, tout comme celle de la pensée libérale montre que l’individualisme égocentrique constitue en fait la trahison d’un projet qui confère une place essentielle à l’altruisme et à la solidarité.

Déjà, parmi bien des références possibles, la profonde conception de la sympathie entre les êtres humains qui, chez l’Adam Smith de la Théorie des sentiments moraux, m’interdit de faire souffrir autrui exclut de concevoir l’autonomie comme « mise en cause du modèle de solidarité » (B. Saintôt, art. cité). Et ce serait faire insulte à la grande majorité des penseurs libéraux que de ne pas reconnaître, avec J. Stuart Mill, que « les êtres humains se doivent de l’aide les uns aux autres pour distinguer le meilleur du pire, et doivent s’encourager à choisir le premier, comme à éviter le second » (Sur la liberté, Chapitre IV. Des limites de l’autorité de la société sur l’individu,§4, trad. O. Gaiffe).

On le sait, outre son importance capitale dans la philosophie contemporaine (cf. C. Castoriadis, M. Gauchet, etc. dans le post cité ci-dessous), cette idée d’autonomie apparaît tellement essentielle à nombre de penseurs juifs, chrétiens ou musulmans que même si elle s’articule nécessairement pour eux avec une hétéronomie fondatrice, ils la considèrent comme le don le plus précieux que Dieu lui-même offre à sa créature.

(voir quelques réflexion sur ce point dans :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/05/21/a-propos-de-que-faire-simon-leys-ou-les-habits-neufs-du-professeur-badiou-et-quand-marcel-gauchet-gagnerait-a-lire-levinas-et-pic-de-la-mirandole/      )

Il serait donc bienvenu que des penseurs aussi avisés que vous l’êtes ne se laissent pas aller à des caricatures faciles et des réductions tellement simplistes et dogmatiques qu’elles frôlent le mensonge.

Car ceux qui agissent ainsi ne gagnent qu’une chose, « c’est de n’être pas crus, même lorsqu’ils disent la vérité », nous rappelle le vieil Ésope. « Et il arriva ainsi que le berger perdit ses moutons ».

Or, vous avez incontestablement des vérités à dire. Je l’ai pour ma part souligné dans de nombreux posts.

Il serait donc bien dommage que trop de proximité avec certaines approches suspectes les rendent inaudibles.

 

Et une excellente année à toutes et à tous, dans la vive joie d’une pensée libre et toujours en recherche d’une authentique… autonomie !

À propos de quelques démissions récentes et de remarques de P. Rosanvallon. Et sur l’admirable Mme Seyran Ates et la situation des femmes dans la mosquée et dans l’Église. Sur l’ambiguïté des « emplois verts ». Enfin, sur la corrida et la mort d’Iván Fandiño. Quelques brèves.

Ouf ! voilà donc terminée cette longue séquence politique, avec son lot de (relatifs) bouleversements et de surprises.

Il faut désormais espérer que le dépassement de quelques sectarismes stupides et de comportements caractéristiques d’une opposition « pavlovienne » puisse contribuer à l’intérêt général, au sens où l’entendait H. Védrine mentionné dans le post précédent.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/05/23/un-bref-hommage-a-un-grand-homme-de-lislam-et-une-lecture-dhubert-vedrine-en-guise-de-reflexion-sur-notre-nouveau-president-son-programme-et-son-gouvernement/

Entre autres chantiers, reste maintenant à restaurer une confiance en la démocratie dont le taux d’abstention nous montre qu’elle est dangereusement émoussée.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/04/28/le-ventre-est-encore-fecond-dou-a-surgi-la-bete-immonde-a-propos-dun-avertissement-urgent-de-b-brecht-et-sur-james-baldwin-les-populismes-et-la-necessite-de-revivif/

Les événements de ces derniers jours et le ménage qui a été fait au plus haut niveau montrent cependant qu’il y a là aussi quelques raisons d’espérer.

Tout en mettant en garde contre un « angélisme exterminateur », selon l’expression d’A. G. Slama, ainsi qu’un « maximalisme » démagogique délétère prompt à condamner avant même toute mise en examen,

http://www.la-croix.com/Debats/Editos/Maximalisme-2017-06-21-1200856973

il faut reconnaître qu’une dynamique semble engagée, qui va dans le bon sens (celui qui est d’ailleurs en vigueur dans la plupart des démocraties où la transparence n’est pas un vain mot – rappelons que la France demeure au 23ème rang mondial pour ce qui est de l’indice de corruption de Transparency International).

https://transparency-france.org/indices-de-transparency-international/

Mais l’effort est bien entendu encore à soutenir en ce qui concerne la « responsabilité politique ».

La responsabilité politique consiste, pour un responsable public, à prendre sur soi pour purger la défiance née des soupçons ­provoqués par certaines ­informations sur son comportement. Et pour cela à démissionner. La responsabilité politique implique la reconnaissance par ceux qui ont des fonctions politiques qu’il est de leur devoir d’être ceux qui payent, parfois, le prix du soupçon pour restaurer la ­confiance dans la démocratie. Au prix même de ce qui peut être ressenti comme une « injustice » quand il n’y a pas de délit à proprement parler.

Ce sont, à la limite, de nécessaires victimes expiatoires dans une société où l’opinion est aussi gouvernée par des passions qui se nourrissent des inachèvements de la démocratie et du manque de vertu des élites.

Car la démocratie repose sur la confiance, c’est-à-dire sur la possibilité de faire une hypothèse sur le comportement futur de quelqu’un. La confiance a une dimension cognitive : ce qu’on sait de la personne permet de préjuger de son comportement futur ; si l’on découvre que ce que l’on sait est incomplet ou erroné, cela ne peut que rompre la confiance et créer le trouble.

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/06/15/pierre-rosanvallon-l-election-de-macron-redefinit-le-clivage-droite-gauche_5145247_3232.html?h=21

cf. encore

http://www.arte.tv/fr/videos/068401-208-A/28-minutes

et les remarques concernant le chantier qui demeure pour ce qui est de la lutte contre le lobbying, les conflits d’intérêts, etc. (à partir de 25mn dans l’émission ci-dessus).

Car l’arrivée bienvenue au gouvernement de compétences issues de la société civile implique que ces personnes ont fait leurs preuves au sein d’entreprises, ou bien en ont côtoyé des instances dirigeantes. Cela peut laisser des traces, et la plus grande prudence sera donc de rigueur.

 

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Magnifique initiative que celle de Mme Seyran Ates,

http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2017/06/21/a-berlin-la-femme-qui-veut-liberaliser-la-mosquee_5148358_3214.html

qui va bien dans le sens de ce renouveau de l’Islam auquel travaillent avec courage tant de théologiennes et de théologiens.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/05/23/un-bref-hommage-a-un-grand-homme-de-lislam-et-une-lecture-dhubert-vedrine-en-guise-de-reflexion-sur-notre-nouveau-president-son-programme-et-son-gouvernement/

Il est d’autant plus étrange de considérer les arguments retors de certaines théologiennes catholiques qualifiées de « féministes »

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/06/05/religion-pour-une-meilleure-representation-des-femmes-dans-l-eglise_5138871_3232.html

Si Stultitia, en féministe invétérée, applaudit des deux mains lorsqu’on nous dit que :

L’Église est dirigée uniquement par des hommes, membres du clergé. Et cela, pour la ­culture occidentale d’aujourd’hui, c’est inacceptable. Dans des pays où les femmes ont ­obtenu l’égalité avec les hommes depuis des décennies, où on ne conçoit pas une organisation entièrement dirigée par des hommes, cette situation fait apparaître l’Église comme une institution d’une autre époque. C’est pour cela que beaucoup de femmes se détournent de la pratique religieuse, que les vocations religieuses féminines s’écroulent, alors que ce sont elles qui ont tenu l’Église debout au XXsiècle. Il est très difficile aux femmes de faire reconnaître leur rôle, de faire entendre leur voix dans toutes les structures ecclésiastiques, des plus hautes aux plus périphériques.

et qu’

Il serait en fait important de commencer par contrer le cléricalisme croissant de l’Église.

elle est tout de même un peu étonnée par les réflexions suivantes :

[Cécile Chambraud] Pourquoi renoncer à poser la question du sacerdoce pour les femmes ?

[Lucetta Scaraffia] Parce que c’est une bataille perdue d’avance, qui affaiblit la position des femmes. Mais aussi pour une autre raison, plus profonde : aujourd’hui, le sacerdoce est l’unique « carrière » interdite aux femmes, autrement dit l’unique profession seulement masculine. Il sert par là à maintenir un obstacle symbolique à la confusion du rôle des genres, et cela n’est pas négatif. Il n’est pas dit que tout le monde doive faire les mêmes choses.

Le problème de fond, ce n’est pas de faire les mêmes choses, mais d’avoir la même autorité, le même droit à la parole et à être entendu. Bien sûr, parce qu’elle a déjà été expérimentée dans d’autres confessions, la voie du sacerdoce semble être la plus facile et la plus sûre pour l’égalité. Mais la position de l’Eglise qui défend la fertilité – concrète et symbolique – de la différence entre les sexes implique de choisir un autre chemin, qui peut se révéler plus fructueux.

 

Comme je l’avais signalé (voir en particulier),

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/31/des-papes-de-la-pedophilie-de-lordination-des-femmes-et-de-quelques-autres-rudiments-de-theologie-sommaire/

le propre du christianisme est de réserver la terminologie sacrale et « sacerdotale » à la communauté chrétienne dans son ensemble, communauté considérée comme eschatologique et pour laquelle

Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus Christ. (Épître aux Galates 3, 26-29).

On sait que, pour les premiers chrétiens, une conséquence logique de cette affirmation messianique a été l’ouverture aux croyants « non juifs », parmi lesquels ont été aussi choisis les différents ministres  (« épiscopes », « presbytres », « papes » etc. »).

Pour les raisons culturelles et historiques évidentes que nous subissons encore en ce qui concerne la condition féminine, les implications de cette affirmation messianique révolutionnaire de St. Paul – qui fait qu’un non-juif tout autant qu’un esclave ou une femme peuvent devenir chrétiens, évêques ou papes – n’ont pas été développées à leur juste mesure en ce qui concerne le statut de la femme.

On sait aussi (cf. post du 31/01/2014 mentionné) qu’une régression historiquement très documentée vers une compréhension du « sacerdoce » en totale contradiction avec les données néotestamentaires a abouti à conférer aux mâles un « pouvoir sacral » qui les rend ontologiquement seuls capables « de [la] qualité de médiateur entre Dieu et les hommes » (Jean Eudes, Le Prêtre, associé de la Trinité, Mémorial de la vie ecclésiastique, 1re p; Œuvres complètes 3, 14-16. Cf. post cité).

Si, bien sûr, il est parfaitement légitime de vouloir maintenir une altérité, une « distinction de genre » ou une « différence entre les sexes » entre la femme et l’homme (cf. sur le sujet le terme « genre » dans les mots-clefs de ce blog) il est humainement aberrant et contraire au message évangélique de soutenir que :

aujourd’hui, le sacerdoce est l’unique « carrière » interdite aux femmes, autrement dit l’unique profession seulement masculine. Il sert par là à maintenir un obstacle symbolique à la confusion du rôle des genres, et cela n’est pas négatif. Il n’est pas dit que tout le monde doive faire les mêmes choses.

« Et surtout accéder aux responsabilités réelles dans l’Église, puisque celles-ci sont canoniquement liées au ‘’sacerdoce’’, et donc au pouvoir du mâle. Ontologiquement, par essence pour les catholiques, les femmes n’accèderont donc jamais qu’aux fonctions subalternes », ajoute Stultitia. «Aviateurs, médecins, ministres, etc.  On nous a déjà largement fait le coup de la ‘’carrière interdite’’, et de ‘’l’obstacle symbolique’’. La ficelle est un peu grosse… Heureusement, il y a des Seyran Ates pour lutter contre ce genre de balivernes. Mais il est vrai qu’elle est musulmane ».

« Et l’admirable, c’est qu’il se trouve des soi-disant féministes pour justifier de telles inepties », poursuit-elle.

Un tel aveuglement devant les stratégies employées par ceux qui cherchent à confisquer le pouvoir est en effet bien caractéristique de la « mystification » opérée par le « colonisateur », qui excelle à rendre le « colonisé » complice de sa propre colonisation, surtout quand il s’agit de celle des esprits.

(cf. en dernière partie du post suivant le commentaire du « Portrait du colonisé », d’Albert Memmi)

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/11/04/quelques-breves-sur-le-mythe-de-la-croissance-verte-et-sur-la-necessite-denvisager-une-economie-de-leffondrement-et-sur-pasolini-les-homosexuels-les-femmes-et-les-scandales-d/    )

« Mme Lucetta semble avoir un problème avec la figure du père. Elle a encore bien du travail à accomplir pour échapper à l’aliénation par l’idéologie de Papa – Tiens ! C’est drôle: ça veut dire Pape en italien… » poursuit Stultitia.

Surtout quand on lit quelques perles du genre :

Je crois que la position prise par Paul VI avec l’encyclique Humanae vitae – celle d’accepter la régulation des naissances avec les [seules] méthodes naturelles – a été une défense des femmes. Les méthodes naturelles se sont révélées efficaces sans altérer leur santé.

« Paul VI en apôtre du féminisme et précurseur des médecines douces maintenant ! Je m’en doutais bien. Quelle astuce Lucetta ne va-t-elle pas trouver pour justifier les décisions les plus douteuses de Papa ?

Sans doute son successeur actuel va-t-il alors s’empresser de recommander ce genre de produit :

http://fr.ubergizmo.com/2017/06/24/pilule-contraceptive-sans-hormones-plantes.html?utm_source=partner-3012&utm_medium=rss&utm_campaign=rss

Chiche ! Il faudra alors de toute urgence faire un addenda à Humanae Vitae.

Car ôtez-moi d’un doute : si une contraception ‘’naturelle’’ s’avérait réellement efficace pour réguler les naissances et libérer la sexualité féminine, notre Pape devrait en toute logique s’en faire le promoteur enthousiaste, non ? Ou bien n’ai-je pas compris quelque chose ? ».

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/01/26/ou-lon-apprend-comment-le-bon-pape-francois-preche-aux-petits-lapins-dans-le-jardin-enchante-de-double-injonction/

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Je suis toujours étonné quand je lis dans des articles des réflexions de ce genre :

« Les énergies renouvelables représentent près de 10 millions d’emplois dans le monde ».

http://www.lemonde.fr/energies/article/2017/05/24/les-energies-renouvelables-representent-pres-de-10-millions-d-emplois-dans-le-monde_5133443_1653054.html

Car enfin, le secteur de l’armement, l’industrie du tabac, etc.  représentent aussi des millions d’emplois.

Il faudrait tout de même commencer à parler de l’écologie en termes … d’écologie, et non en termes de développement et de maintien de l’emploi. Les deux choses peuvent parfois se rencontrer, certes, mais c’est loin d’être toujours le cas.

Créer des emplois à coup d’économie subventionnée, d’effets d’aubaine, et en montant des usines à gaz qui ne sont que l’illustration de mauvaises solutions et de mauvais choix, cela fait certes les affaires de certaines politiques démagogiques et de certains lobbies en recherche d’investissements juteux, mais cela peut aussi ne rien avoir à faire avec les enjeux écologiques :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/30/transition-energetique-versus-usine-a-gaz-ou-gazogene-a-propos-de-quelques-articles-et-emissions-recentes/

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Je ne suis pas spécialement “pro corrida”. En fait, je n’en ai vu que deux dans ma désormais longue vie.

Mais le monde de « l’afición » est un milieu que je respecte, et qui me paraît porteur d’interrogations importantes sur l’humain, l’animalité, la vie, la mort, la dignité, le courage, et bien d’autres choses encore.

Peut-être aussi parce certains de mes « grands hommes » en ont été fascinés.

A las cinco de la tarde…”

Aussi, quand je lis, à propos de la mort du torero Iván Fandiño

http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2017/06/19/ivan-fandino-ultime-chicuelina_5147171_3382.html?xtmc=corrida&xtcr=1

des commentaires tels que ceux que rapporte M. Pedro Cordoba (lui-même grand connaisseur de la corrida) :

Voici le communiqué publié en Espagne par l’Association animaliste AUCMA (je traduis). Tout est dit. « Hier deux animaux sont morts dans une arène. Le premier était un taureau, un animal irrationnel qui ne veut pas être là et moins encore être tué. Le deuxième était Iván Fandiño, un être humain rationnel qui contribuait matériellement à tuer le premier et ainsi à divertir le public. Nous regrettons profondément la mort du premier. Celle du second, NON.

J’avoue que je suis tout aussi scandalisé que lui par tant de bêtise.

 

Je l’ai dit quelquefois, je suis pour ma part essentiellement végétarien, pour des raisons de géopolitique (la surconsommation contemporaine de viande est un fléau sanitaire mais surtout écologique) autant que par respect des animaux.

Et je comprendrais donc – même si ce n’est pas mon cas – qu’un pur végétalien, un « végan » qui refuse de tuer tout animal et s’abstient donc de consommer des produits animaux, ait une légitimité pour s’opposer à la corrida.

Mais combien y a-t-il de purs végans au sein de l’AUCMA ou autres organismes similaires ?

Sans doute bien peu par rapport au nombre de ceux qui, au moment de déguster leur viande, se voilent pudiquement la face devant l’horreur des abattoirs si souvent dénoncée, tout en soulageant leur conscience en condamnant la corrida…

« Cachez ce sang que je ne saurais voir »…

Pour ma part, je ne suis donc pas « végan », mais seulement essentiellement végétarien. C’est-à-dire que je consomme du fromage (il m’est même arrivé d’en fabriquer dans une vie antérieure…), des œufs, du miel, etc. et qu’occasionnellement je mange de la viande. Cela non seulement par allergie au dogmatisme, ou parce que j’habite un de ces nombreux endroits du monde où l’élevage est la seule activité permise par l’environnement, mais aussi parce qu’il serait bien hypocrite de croire que la consommation de produits laitiers ne nécessite pas la mort des animaux.

Cependant, une longue fréquentation des éleveurs (je dis bien « éleveurs », car, tout comme il faut distinguer les chasseurs des « viandards », il faut distinguer les éleveurs des « producteurs de viande », hélas trop nombreux) m’a fait comprendre que tout éleveur digne de ce nom aime ses animaux, qu’il les respecte et les connaît par leurs noms. La plupart souffrent d’ailleurs de devoir les laisser partir dans des conditions catastrophiques vers des usines d’abattage où ils sont souvent massacrés de façon anonyme et indigne.

Car ce n’est pas avant tout la mort qui constitue le problème de l’élevage. Comme il existe une pêche responsable, il existe aussi un élevage responsable où l’animal, jusque dans sa mort, n’est pas transformé en marchandise. J’ai la chance de fréquenter des montagnes où je rencontre des vaches et des brebis heureuses, comme il existe des bêtes heureuses dans les élevages taurins. Ce qui fait problème, c’est l’industrialisation de la « production » intensive et concentrationnaire de viande et du massacre de masse, rendue indispensable du fait de la surconsommation de produits carnés (et de poisson) par une humanité en développement démographique non régulé.

Déjà, Vassili Grossman établit un lien entre l’abattage de masse des animaux et celui des humains dont il a été le témoin (par ex. p. 166 de Vie et Destin, dans Œuvres, Robert Laffont, Bouquins, Paris 2006).

Or, le fait culturel ancestral et universel d’un élevage digne et respectueux de l’animal me semble rencontrer en partie ce qui se passe dans l’arène.

Dans les deux cas, la mort de l’animal n’est pas escamotée, dissimulée à la vue et à la conscience bien-pensante dans quelque mouroir immonde. Elle est centrale. Comme est centrale cette vie animale qui a accompagné la nôtre, et qui se résout maintenant dans une mort qui est aussi la figure de la nôtre.

Mort et vie sont inscrites dans la réalité visible des choses, et assumer en conscience cette centralité dans la dignité et le respect me semble faire partie d’une très ancienne et remarquable forme de sagesse que j’ai pour ma part souvent rencontrée dans la société des éleveurs, des bergers, et dans la considération pour les animaux qui la caractérise. Considération qui peut aller jusqu’à l’admiration, dans le cas de la tauromachie.

Il n’est peut-être pas étonnant qu’une société qui dissimule, qui se dissimule la mort des animaux soit aussi celle qui dissimule le plus possible la mort des humains.

Et pourtant, on peut penser qu’en tout cela, la visibilité est fondamentale. L’homme est sans doute le seul animal à avoir une conscience approfondie de la mort, de la sienne propre comme de celle d’autrui, et de celle de cet autre particulier qu’est l’animal.

Et l’arène ne serait-elle pas justement l’un des lieux où cette particularité se rend visible, se met en scène ?

Lieu où se rejoue l’un de ces innombrables récits fondateurs, où l’émergence de la vie se trouve mystérieusement liée au sacrifice primordial.

Comme l’Univers prend naissance, dans le dixième livre du Rig-Veda, grâce à la mort assumée et au démembrement du « Purusha », l’Homme Cosmique ;

Comme le sang du taureau donne la vie en fertilisant la terre dans le culte de Mithra ;

Ou comme, pour la poétesse Marie Noël, le fond même de ce qui est serait à comprendre comme don réciproque :

« Et peut-être au commencement, chaque être, animal ou plante, se donnait à l’autre dans la joie » (Notes intimes, Paris, Stock 1959, p.33).

« Animal ou plante », car n’en déplaise aux végétaliens stricts, c’est bien le règne du vivant tout entier qui se constitue en régime de prédation. Marguerite Yourcenar prête à ce sujet une stimulante réflexion à Hadrien :

« Quant aux scrupules religieux du Gymnosophiste [c’était le nom que les grecs et latins donnaient aux sages orientaux végétariens, hindouistes, jaïns etc.] à son dégoût en présence de chairs ensanglantées, j’en serais plus touché, s’il ne m’arrivait de me demander en quoi la souffrance de l’herbe qu’on coupe diffère essentiellement de celle des moutons qu’on égorge, et si notre horreur devant les bêtes assassinées ne tient pas surtout à ce que notre sensibilité appartient au même règne » (Mémoires d’Hadrien, Gallimard , Folio 1974, p. 19).

Tout comme l’éthologie découvre de plus en plus la réalité de la sensibilité animale, la botanique contemporaine découvre, elle, celle des plantes.

Si donc le critère du respect de l’autre se reporte, légitimement, de son être conscient à son être sensible, pourquoi faudrait-il exclure le végétal de ce respect ? Et la surexploitation cupide et destructrice du règne végétal ne pose-t-elle pas, elle aussi, des problèmes éthiques ?

Faudrait-il donc devenir « respirien », se contenter d’air et d’eau fraîche (et d’un peu d’amour, tout de même) ? Mais, au-delà du fantasme, la façon vraiment humaine de se nourrir ne consisterait-elle pas en l’humble reconnaissance de notre condition foncière de prédateur, et, dans cette conscience, en la transfiguration de cette nécessité cruelle en respect et gratitude pour le don que nous fait l’autre de sa vie, qu’elle soit humaine, animale, végétale, ou peut-être même divine ?

Après tout, autant les antiques rituels d’abattage que la bénédiction des aliments n’avaient-ils pas pour but d’extraire notre nourriture de tous les jours du seul ordre trivial de l’utilitaire pour l’insérer dans celui du respect, de la reconnaissance, du don ?

Mais en ce qui concerne la corrida, il y a sans doute encore autre chose. Car l’animal d’élevage, même lorsqu’il est l’objet de l’égard et du respect de son éleveur, de la reconnaissance et de la gratitude de celui qu’il nourrit, même lorsqu’il n’est pas dissimulé dans les poubelles honteuses de notre société consumériste, demeure tout de même marqué par l’utilitaire. Son être ne peut totalement s’en extraire. Son animalité se définit d’abord par son utilité pour nous.

Mais, tout comme les animaux dont nous parlent certains récits de chasse (je pense en particulier au magnifique « Poids du papillon » de Erri de Luca), il se peut que le « toro bravo » de l’arène soit l’un des derniers représentants de cette animalité indomptable, sauvage, noble (tout ce vocable faisant partie du lexique de la corrida), radicalement irréductible au besoin que nous en avons. Fut-il affectif comme le montre l’explosion du nombre des animaux domestiques.

Animalité qui manifeste, dans sa dignité et l’éclat de sa beauté, toute la fascination et le danger de ce qui est « autre ».

Alors, me direz-vous, pourquoi ne pas la laisser vivre, tout simplement ? Pourquoi ne pas détourner l’épée ou le fusil, comme le fait, dans un geste magnifique, Mike (Robert de Niro), le chasseur de cerf de « Voyage au bout de l’enfer » (The Deer Hunter) de Michael Cimino ?

Je ne sais pas… Un tel geste a cours aussi dans la corrida, rarement toutefois, lorsque la noblesse de l’animal ne peut qu’en exiger la grâce.

Mais peut-être est-ce pour cela que, tout en admirant la corrida, je ne suis pourtant pas aficionado. Parce que je me sens probablement dans le fond plus proche de Mike que du torero.

Je laisse donc ici la parole à un plus aficionado que moi, le philosophe Francis Wolff. Car on peut enseigner à l’École normale supérieure et être un ardent défenseur de la corrida :

Il est possible qu’un jour, Élisabeth [Élisabeth de Fontenay, philosophe avec laquelle il débat dans l’émission dont le lieu se trouve ci-dessous], vous et vos amis gagniez et que la corrida soit interdite. Ne vous réjouissez pas trop vite ce jour-là.

J’espère être mort ce jour-là mais ne vous réjouissez pas trop vite. L’humanité n’a pas à y gagner grand-chose. Et l’animalité peut y perdre.

Que restera-t-il, pour peupler les rêves de l’humanité, de son autre qu’est l’animal, de son autre parfois redoutable, parfois nuisible, parfois admirable, lorsqu’il ne restera plus pour peupler ses rêves que des chats sur des moquettes à qui on aura coupé les ongles et coupé les couilles ; et que la seule relation que les hommes noueront en tous cas dans nos chaumières – pas en Afrique pas là où l’on sait encore ce qu’est l’animal redouté ou l’animal nuisible – que restera-t-il des rêves de l’humanité ? Nous l’aurons, et je le crains, vous les aurez appauvris. La corrida est un des lieux où se joue encore un rapport réel, risqué, humain avec l’animalité.

https://www.franceculture.fr/emissions/repliques/face-la-corrida

Et me vient en mémoire la mort énigmatique du lieutenant Angustina, dans Le désert des Tartares de Dino Buzzati :

Que vouliez-vous dire, Iván Fandiño ? Vous vous en êtes allé sans achever votre phrase.

 « La voix du vent, montant du sombre précipice, est seule à répondre ». « Peut-être n’était-ce qu’une chose idiote et banale, peut-être un espoir absurde, peut-être aussi n’était-ce rien » (Livre de Poche, p. 143).

Peut-être…

Il n’empêche. Vous avez fait vivre pour moi quelque chose dont j’avoue avoir du mal à définir la beauté.

Que cherchiez-vous ? Peut-être un rêve. Peut-être un rien. Je ne sais pas…

Mais dans un monde souvent si bas et veule, je vous suis profondément reconnaissant d’en avoir exprimé le risque, et le mystère.

Por las gradas sube […]
con toda su muerte a cuestas.
Buscaba el amanecer,
y el amanecer no era.
Busca su perfil seguro,
y el sueño lo desorienta.
Buscaba su hermoso cuerpo
y encontró su sangre abierta.

(Par les gradins [il] monte
portant sur lui toute sa mort
Il cherchait le lever du soleil
mais l’aube n’était pas là.
Il cherche sa meilleure posture,
mais son rêve le désoriente.
Il cherchait son corps splendide,
et trouva son sang répandu).

F. García Lorca, Llanto por Ignacio Sánchez Mejías [je me suis permis de retirer le nom d’Ignacio pour dédier le poème à Iván].

Un bref hommage à un grand homme de l’Islam. Et une lecture d’Hubert Védrine, en guise de réflexion sur notre nouveau Président, son programme et son gouvernement.

Après la disparition de Malek Chebel il y a quelques mois, un autre Grand de l’Islam nous a quittés dans la nuit du 30 avril au 1er mai.

http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/05/05/mohamed-talbi-l-eclaireur-du-coran_5123219_3212.html

L’homme était certes rugueux, intransigeant, et sa façon d’appliquer une indispensable critique historique à la charî’a tout en préservant la « sacralité du Coran » a provoqué bien des controverses et attiré bien des inimitiés.

Aussi bien du côté d’exégètes « libéraux » pour lesquels le Coran peut lui aussi, sans perdre son essence, se prêter à une analyse utilisant les ressources des techniques littéraires les plus modernes et le recours aux méthodes historico-critiques, que du côté bien sûr des traditionalistes et des intégristes, pour lesquels les attributs de la sacralité doivent être étendus à la charî’a elle-même.

Mais peut-être l’antagonisme était-il un peu forcé.

Dès le départ nous sommes ainsi devant deux approches principales du fait coranique, approches qui connaîtront par la suite de multiples nuances, et des ajustements successifs.

Première approche: Le Coran est, contenu et forme, l’ultime Parole de Dieu aux hommes, vérité et perfection, descendu sur le « Sceau des Prophètes », transmetteur intègre et fidèle du Message.

Deuxième approche: Le Coran est une production humaine socio-culturelle située au carrefour de plusieurs influences, donc historiquement conditionnée, et explicable par le milieu spatio-temporel de son élaboration.

Selon que l’on opte au départ pour l’une ou l’autre de ces approches, la réception et la lecture du Message changent du tout au tout. Notre objectivité, la seule qui nous soit humainement accessible, consiste à annoncer clairement la couleur en nous situant résolument dans la première approche (…) (M. Talbi et M. Bucaille, Réflexions sur le Coran, Seghers, Paris 1989, p.18).

Car on peut penser, comme nous l’a montré l’histoire de l’exégèse biblique, que ces deux approches ne sont peut-être pas si incompatibles, comme en témoignent par exemple les ouvrages de Youssef Seddik, plusieurs fois mentionnés sur ce blog, et qu’il semble quelque peu cavalier de ranger du côté des « désislamisés », selon les catégories de M. Talbi.

Quoi qu’il en soit de ce genre de débats qui alimenteront encore longtemps les écoles, il me semble que l’apport essentiel de Mohamed Talbi, inestimable pour notre temps, réside dans sa théologie de la liberté, qui marque toute son œuvre. Liberté comme don gratuit de Dieu offert à l’homme, et qui constitue à la fois sa tragédie et son plus grand honneur, sa « vertigineuse grandeur ».

Dieu n’aime pas le Mal et ne le veut pas. Mais la liberté exige que Dieu offre à l’homme la faculté réelle, et non seulement illusoire et sans risque, de choisir son camp : celui du Créateur, ou celui d’Iblîs. [« djin », esprit principe du mal, qui s’identifiera au « Satan » biblique] (…)

Les nuisances du Mal nous apparaissent ainsi comme la rançon inévitable et complémentaire de la liberté (…). Deux voies étaient en effet offertes à l’Adam céleste, avant qu’il ne prît possession de la planète Terre : une existence de Paradis, sans misère physique ni nudité spirituelle, mais aussi pratiquement sans liberté réelle; ou une vie de dur labeur, polluée par les nuisances engendrées par le moteur d’une vraie et authentique liberté. Adam opta pour la liberté. Il opta pour la condition humaine, avec la gratuité de ses révoltants et scandaleux malheurs –nuisances inéluctables à l’intérieur du système – mais aussi avec sa vertigineuse grandeur. « Une vie déchirée d’ardeur vaut mieux que la paix perpétuelle », ainsi commence un poème de M. Iqbal intitulé La Tentation de l’Homme. (…) M. Iqbal clôt son poème sur La tentation de l’Homme par ce vers :

« Qu’est-ce que la vie? La brûlure perpétuelle. » (id. ibid. p.132-133).

C’est bien de cette déchirure d’ardeur, de cette « brûlure perpétuelle » d’une liberté qui est en l’homme le projet même de Dieu qu’a témoigné M. Talbi tout au long de sa vie.

Et c’est elle qui lui a inspiré ses éclats les plus célèbres, en particulier contre la sacralisation blasphématoire d’une charî’a tout humaine, devenue pour le profit de certains la plus basse des idéologies politiques,

http://www.jeuneafrique.com/68602/archives-thematique/la-charia-ou-l-islam-il-faut-choisir/

opposée au caractère le plus authentique de l’Islam, car « l’Islam est né laïc » :

http://www.jeuneafrique.com/47883/politique/mohamed-talbi-l-islam-est-n-laec/

Liberté dont l’affirmation courageuse et obstinée,

« Je ne cesserai jamais de dire que l’islam nous donne la liberté, y compris celle d’insulter Dieu… »

http://www.lemonde.fr/europe/article/2006/09/22/mohamed-talbi-libre-penseur-de-l-islam_815801_3214.html

n’est certes pas du goût de ceux qui prétendent annexer la religion à leur projet d’asservissement.

« Durant deux siècles les musulmans vécurent, très bien, sans charia. Elle n’oblige aucun musulman en son âme et conscience. Seul le Coran oblige » : telle est la phrase clé de Mohamed Talbi que les générations futures retiendront sans doute. Il aurait souhaité qu’elles en fassent bon usage.

http://www.jeuneafrique.com/434019/societe/tunisie-mort-de-mohamed-talbi-penseur-dun-islam-moderne/

 

Nous le souhaitons aussi. Que ce magnifique héritage demeure et soit une source d’inspiration pour ceux qui se reconnaissent dans l’Islam comme pour les autres !

Et quel dommage que notre monde, et nos médias en particulier, aient pu négliger une telle voix si urgente et lui préférer la dangereuse insignifiance de tant de bateleurs…

 

PS: La nouvelle ce jour de l’attentat de Manchester ne fait que confirmer l’urgence d’un tel héritage.

 

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« Tu n’oublies rien ?», me demande Stultitia. « Il s’est pourtant passé bien des choses depuis ton dernier post ».

En effet ! Nous avons désormais un nouveau Président, et un nouveau gouvernement. Merci de me le rappeler.

Malgré mes convictions politiques plusieurs fois exposées

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

etc.

qui me font penser que les orientations politiques classiques (dans lesquelles j’inclue la plupart des approches dites « écologistes ») nous laissent bien loin des urgences du monde réel, de la « verita effettuale della cosa », selon les termes de Machiavel, je me risque pourtant à ajouter cet « exercice spéculatif » à la masse de commentaires déjà disponibles.

« Attitude schizophrénique », susurre Stultitia.

Peut-être…

Mais je voudrais y voir aussi un respect de la procédure démocratique qui, malgré ses limites (cf. post précédent), nous fournit en ce moment un nouveau « modèle » qu’il est nécessaire de prendre en considération et d’essayer de penser du mieux possible.

La vision exprimée dans mes posts mentionnés ci-dessus, que j’estime pour ma part indispensable de promouvoir, relevant plus, pour le moment du moins et en dépit de son urgence, d’une stratégie de « lanceurs d’alertes ». Car l’établissement à son sujet d’un certain consensus démocratique ne se produira sans doute que sur le long terme.

C’est donc sans trop me sentir schizophrène que je me risque à ces quelques réflexions.

Pour commencer, je n’ai pas boudé mon plaisir devant la large défaite de la candidate du FN, en dépit de la croissance préoccupante de son score en nombre de voix, et de la proportion des abstentions et des votes blancs ou nuls.

La France ne s’est pas laissé gagner par les sirènes, et il me semble que ce sursaut a marqué un soulagement en Europe comme peut-être aussi dans le monde : une certaine pente n’est pas nécessairement inéluctable. La « virtù » peut encore triompher des aléas et de la fatalité de la « fortuna ». Et un tel rappel redonne espoir. À nous maintenant de consolider les digues qui permettront de parer aux risques d’inondations à venir.

Peut-être la nouvelle configuration qui se profile permettra-t-elle de plus quelques avancées favorables à une telle consolidation.

J’avais mentionné dans mon dernier post une tribune d’Hubert Védrine qui me paraît fort pertinente en ce qui concerne l’approche « classique » du politique.

http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/03/21/hubert-vedrine-une-coalition-entre-gauche-et-droite-s-impose_5098157_3232.html?xtmc=vedrine&xtcr=3

Je voudrais continuer à m’y référer en l’élargissant à quelques citations de son petit livre, La France au défi, Paris, Fayard, 2014, qui, malgré quelques imprécisions et des remarques déjà dépassées, me semble suggérer avec autant de pédagogie que de rigueur ce que pourraient être quelques orientations rendues possibles par la relative « nouvelle donne » à laquelle nous assistons.

« Il n’y a rien d’idéologique dans ma démarche. Ni de partisan, moins que jamais », déclare l’auteur (op. cit. p.7 de l’édition électronique).

En dépit de désaccords concernant en particulier la politique étrangère

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/18/sur-une-distinction-difficile-mais-pourtant-indispensable-entre-moindre-mal-et-intolerable/

je n’éprouve aucune réticence à reconnaître qu’Hubert Védrine est en effet à l’heure actuelle l’un des rares politiques à pouvoir se prévaloir d’une approche dépassant autant que possible les clivages partisans.

Nous le savons – ou nous devrions le savoir… -, la France figure, avec les pays scandinaves en particulier, parmi les nations dont la dépense publique est la plus élevée au monde :

 Rappelons (…) que les dépenses publiques (État, collectivités locales et transferts sociaux) atteignent en France un record absolu : 57,1 % du PIB en 2013, contre 49,5 % en moyenne dans la zone euro et 45,3 % en Allemagne (op. cit. p.9 ).

[l’ouvrage date de 2014, mais les chiffres donnés n’ont évolué que de façon marginale].

Ajoutons que

Les dépenses en protection sociale et transferts sociaux atteignent en France 33 % du PIB » (id. ibid. p. 11). Et que les prélèvements obligatoires ont augmenté jusqu’à 45,3% du PIB (id. p. 10).

En passant, de tels chiffres suffisent bien sûr à invalider le slogan absurde et démagogique qui accuse la France d’être un pays « ultra-libéral » ; tout comme les accusations sommaires portées à temps et à contretemps contre tels politiciens (ceux de « la République en marche » entre bien d’autres) de « vouloir faire de la France un pays ultralibéral ». Car en partant de ces chiffres-là, il faudrait en effet bien plus qu’un quinquennat pour y parvenir ! En tout cas tout autre chose que les programmes relativement timides des politiciens mentionnés.

Si donc les mots ont une signification, mieux vaut ne pas abonder dans des contre-sens aussi ridicules.

La façon dont l’accusation infamante d’ultra-libéralisme a été utilisée à tout bout de champ par la candidate du FN lors de sa pitoyable prestation du débat d’avant le second tour laisse d’ailleurs percevoir sans ambiguïté de quel niveau d’analyse relève ce genre d’incantation, dont on sait aussi hélas qu’elle ne se limite pas au FN…

Une fois donc écarté ce fantasme stérile, le problème réel est alors de savoir si la France dispose des moyens économiques de maintenir un tel niveau d’État Providence, sans que celui-ci n’étouffe sous son propre poids :

Il est vrai que ces transferts gigantesques ont permis à la société française de résister à bien des chocs. Jacques Delors a rappelé à juste titre que c’est la marque d’un modèle européen de société « équilibrée » que les dépenses sociales y soient plus importantes – entre un quart et un tiers du PIB suivant les pays – que dans les autres ensembles développés de la planète où ils ne représentent « qu’» entre 15 et 20 %. Mais cela a un coût très élevé, qui risque de le devenir trop, dans un monde ouvert et compétitif. Les dépenses en protection sociale et transferts sociaux atteignent en France 33 % du PIB contre 25 % en moyenne dans la zone euro et 22 % pour l’OCDE. (id. p.11).

 

Car, on devrait le savoir aussi, un tel taux de dépense publique, qui place la France parmi les nations les plus redistributrices du monde, doit bien être financé par quelque chose.

J’habite une petite ville où bien des petites et moyennes entreprises ont du mal à maintenir la tête hors de l’eau. À l’image de mon garagiste qui employait 4 personnes il y a deux ans, et qui, écrasé par les charges, s’est vu contraint de licencier. Il travaille désormais tout seul, régulièrement jusqu’à 1 heure du matin.

Lors de sa première conférence de presse en novembre 2012, c’est le président Hollande lui-même qui avait dit : « La dépense publique atteint aujourd’hui 57 % de la richesse nationale. C’était 52 % il y a cinq ans. Est-ce qu’on vit mieux pour autant ? Est-ce que l’État est devenu plus juste, plus efficace ? Est-ce que cela a permis de réduire les inégalités ? Non ! » (id. p.9-10).

L’aveu est certes significatif de la part d’un président socialiste. Il n’empêche que depuis 2012, la situation ne s’est guère améliorée. Parlez-en à mon garagiste !

Notre « fiscalité devenue excessive et imprévisible [« les prélèvements obligatoires rapportés au PIB ont atteint en France, en 2012, 45,3% (seul le Danemark fait plus) (id. p. 10)] figure parmi les plus élevées du monde et est surtout anti-économique (…) le poids des dépenses publiques est trop lourd, sans que cela assure une meilleure efficacité des services publics que dans les pays européens comparables » (id. p. 38).

Mentionnons par exemple ce rapport de la Cour des Comptes montrant que «  900 000 fonctionnaires d’État déconcentrés seraient affectés aux mêmes tâches que 1,8 millions d’agents des collectivités locales !  » (id. p. 100).

Comment donc sauver notre État-providence, c’est-à-dire continuer à le financer sans tuer la poule aux œufs d’or, la vitalité entrepreneuriale qui le nourrit et le rend possible ?

En accord avec H. Védrine et bien d’autres, de gauche de centre ou de droite (de ceux qui ne cèdent aux incantations ni de l’ultralibéralisme ni d’un anti-ultralibéralisme mythifié), il me semble que c’est bien là la question essentielle que notre pays doit affronter.

Équation relativement simple, pourtant depuis longtemps énoncée et analysée, mais sur laquelle la France reste bloquée depuis quelques décennies.

Une fois écartées aussi les incantations protectionnistes de droite comme d’une certaine gauche,

Pascal Lamy souligne que le « protectionnisme ne marche pas dès lors que 40 % de nos exportations sont réalisées à partir de ce que nous importons ». Et un salarié sur deux travaille dans une entreprise multinationale. (id. p.22).

Il faut bien reconnaître qu’à l’évidence, il y a des pays qui gèrent cette équation bien mieux que nous.

Les exemples réels se situent plutôt du côté de l’Europe du Nord, ou de l’Allemagne dont les leçons, depuis qu’elles sont proférées, deviennent plus évidentes, plus admissibles, moins récusables après avoir été amendées par la grande coalition CDU/SPD, à tout le moins pour sortir de la phase aiguë dans laquelle nous sommes. (id. p. 22).

Ce ne sont pas en effet les rapports qui manquent sur le sujet (Rapport Rueff-Armand de 1960 ; Camdessus 2004 ; Commission pour la libération de la croissance française 2008 ; qui évoquent en particulier les cas du Canada, de la Suède, du Danemark, du Portugal, etc… (id. p.28).

À l’été 2013, Jean Pisani-Ferry, responsable du nouveau Commissariat général à la stratégie et à la prospective (CGSP), évoque lui aussi la Suède- comme un exemple de réformes réussies dans les années 1990 – notamment grâce à un même régime de retraites pour tous – et le Japon comme contre-exemple d’une décennie perdue.

Il y a donc des leçons à tirer de l’expérience d’une petite dizaine de pays plus ou moins comparables au nôtre, en nous concentrant sur ceux qui ont un État providence très développé fondé sur la solidarité qu’ils ont voulu sauver en le réformant avant que sa faillite ne le fasse s’effondrer tout entier, et qui y sont parvenus malgré leurs jeux politiciens, un temps neutralisés. On aurait également intérêt à mieux connaître les méthodes autrichiennes de négociations dites « de partenariat social » (depuis la guerre, l’Autriche a été dirigée pour les deux tiers du temps par une coalition centre gauche/centre droit), de même que le programme de baisse des impôts et du coût du travail engagé à l’automne 2013, après la tentative inaboutie de Mario Monti, par le nouveau Premier ministre italien Enrico Letta pour sortir l’Italie d’une situation pire que celle de la France.

Mais il faut bien reconnaître que ces comparaisons internationales ne convainquent en France que les convaincus- les « libéraux » ou « sociaux-libéraux » et le monde économique, pour schématiser – et que la plupart des rapports en question sont restés lettre morte, à l’instar des éditoriaux récurrents de la presse économique allant dans le même sens. Le grand public pense d’abord chômage, il ne voit pas le lien étroit entre celui-ci et un code du travail trop protecteur, décourageant l’embauche, et il estime que tous ces bons apôtres ne comprennent rien aux problèmes « des gens ». (id. p.31-32).

À de tels exemples banalement « sociaux-démocrates » ou « sociaux-libéraux », on est bien entendu en droit de préférer, avec quelques charismatiques leaders politico-médiatiques, les modèles cubains ou vénézuéliens, voire maoïstes. Ce n’est pas mon cas.

On le sait aussi, une phraséologie populiste disqualifiant l’entreprise en l’assimilant aux abus certes réels de certains « patrons » ne contribue pas non plus à faciliter les choses.

[N’oublions pas non plus que « Sur les trois millions d’entreprises en France, 95 % sont des microentreprises », d’après le rapport de l’INSEE 2015

https://www.insee.fr/fr/statistiques/1906509?sommaire=1906539

et qu’ « En 2011, la France compte 3,1 millions de PME soit 99,8 % des entreprises, 48,7 % de l’emploi salarié (en équivalent temps plein). Elles réalisent 35,6 % du chiffre d’affaires et 43,9 % de la valeur ajoutée« . (c’est moi qui souligne)].

http://www.economie.gouv.fr/cedef/chiffres-cles-des-pme   ]

Certes, il existe – fort heureusement – les entreprises du CAC 40, « réussite extraordinaire » (id. p. 33), ainsi que – malheureusement cette fois – des multinationales spécialistes de l’évasion fiscale contre lesquelles il est urgent de sévir de façon appropriée, ainsi que des patrons rapaces auxquels il serait urgent que la loi et la fiscalité fassent rendre gorge.

[Pour ma part, si je peux revendiquer quelques années bac +, je n’ai jamais compris en quoi ce privilège m’autoriserait à gagner 50, 100 ou 300 fois plus qu’une personne ayant manié toute sa vie le marteau piqueur, et dont les statistiques disent que son espérance de vie est de 7 ans inférieure à la mienne. Je suis pour l’inversion de l’échelle des rémunérations en fonction de la pénibilité des tâches. À quoi servent donc des années d’étude, si elles n’engendrent pas un surcroît de responsabilité citoyenne, et n’amènent pas à faire comprendre qu’une échelle de 1 à 10, voire moins, outre son influence puissante sur la pacification sociale, serait largement suffisante pour « récompenser » ce que d’aucuns considèrent comme leurs « mérites », avec un infantilisme pitoyable (bébé fait mumuse avec ses soussous…) ?]

Mais réduire le monde de l’entreprise, comme le font de façon démagogique l’extrême droite et la gauche de la gauche, à une jungle de multinationales et de patrons voyous relève aussi d’une immaturité parfaitement contre-productive.

Le maintien dans l’opinion française, à un niveau beaucoup plus élevé que dans tous les autres pays développés – et d’ailleurs que partout ailleurs -, du rejet du « marché », du « capitalisme », la confusion des entreprises avec « les patrons » et la stigmatisation catégorielle de ces derniers, sans compter, répétons-le, la croyance en une « autre » politique dont la vertu première serait, bien sûr, de nous dispenser de réduire la dépense publique, compliquent grandement la problématique de la réforme en France. Même si, sous le discours protestataire, les Français sont peut-être plus lucides qu’on ne le croit. (id. p.32-33).

Comment donc vaincre « la résistance mentale à l’exemplarité des réformes accomplies par les autres » ? (id. p. 33).

Nous en sommes témoins :

presque toutes les tentatives de réforme s’enlisent dans un marécage politico-corporatisto-judiciaro-médiatique, ou prend deux à trois fois plus de temps que prévu. (id. p. 61).

Ceci en grande partie parce que, si les blocages ne sont surmontables que par la négociation entre partenaires sociaux, on le sait depuis longtemps,

ce dialogue suppose des syndicats forts, et des syndicats réformistes plus forts que ceux qui veulent et peuvent bloquer, aussi minoritaires soient-ils. Or les syndicats français sont tous faibles, peu représentatifs (environ 16 % des salariés dans le public, 7 % dans le privé), donc condamnés à la surenchère ou à ne pas prendre de risques par rapport à leur base maximaliste ou à leurs concurrents. Exception : la CFDT, très courageuse à certains moments. Les syndicats font partie du problème à résoudre. (id. p. 62).

Là encore, il serait bien entendu urgent d’œuvrer à un renouvellement de la culture syndicale, en faisant une place en ce domaine à l’exemplarité de nations qui nous entourent, chez lesquelles le syndicalisme n’a rien perdu de sa puissance.

Quoi qu’il en soit, la gauche n’a pas le choix. Il ne s’agit pas pour elle de se convertir à perpétuité à des politiques d’austérité, mais d’assumer avec courage une phase inévitable de réduction des dépenses publiques. Pour recouvrer demain souveraineté et capacité d’agir, la cigale doit se faire fourmi, au moins pour un temps. Mais beaucoup (près de 30 %) au PS et à la gauche de la gauche, ainsi qu’une large part des écologistes nient cette nécessité ou pensent, comme le Front national, que ces contraintes pourraient être abolies par une sortie de l’euro (ou de l’Europe). Pourquoi pas du système solaire ? (id. p. 87).

Mais ce travail de réforme est loin de se limiter à la gauche :

Nous n’avons donc pas le choix. Nous devons nous réformer davantage. La France, avec sa droite et sa gauche. Et c’est possible.(id. p. 89).

Un tel effort ne demandant pas de « dépasser » la dualité droite-gauche, ou de s’affirmer de façon probablement illusoire « ni de droite ni de gauche », mais d’arriver à travailler ensemble « avec sa droite et sa gauche » en effet, en une sorte de « comité de salut public » en vue de promouvoir quelques réformes essentielles à la survie de la vitalité économique, et donc de l’État providence.

Chaque participant conservant la liberté de se reconnaître « de droite » ou « de gauche », cette reconnaissance assumée permettant cependant un travail commun sur des points précis.

En cela, notre nouveau Président et son gouvernement représentent sans doute une chance.

Il n’y a donc rien de plus ridicule, de plus sectaire et stérile, de la part des partis, que d’excommunier les « hérétiques » qui font le choix de la coalition en les privant abusivement d’un ancrage dans lequel ils se reconnaissent, pour en faire des sortes d’apatrides politiques, alors qu’on peut parfaitement concevoir des alliances circonstancielles en vue de parvenir à des objectifs urgents et fondamentaux, comme cela se fait avec succès dans des pays qui nous entourent.

Même si les enquêtes auxquelles se réfère H. Védrine peuvent dater légèrement, on peut penser que les français sont encore prêts à comprendre ce type de stratégie, et l’urgence des enjeux qui la légitiment.

En septembre 2013, à la veille des élections allemandes, 63 % des Français considéraient ainsi que la France devrait s’inspirer du modèle allemand. Autre signe de disponibilité : 71 % des salariés du secteur privé approuvaient des compromis sur le temps de travail et les salaires en contrepartie d’un engagement à préserver l’emploi (Sofres, avril 2013). Signe de lucidité : 61 % des Français pensaient que la Sécurité sociale pouvait faire faillite (Opinion Way, septembre 2013). Et, signe de pragmatisme, à la question : « Qui pourrait sortir la France de la crise ? », ils répondaient à égalité : les gens (46 %), les dirigeants politiques (44 %), les entreprises (41 %). Autre sondage frappant : celui de la Sofres, pour Le Figaro du 3 décembre 2013, selon lequel 65 % des Français jugeaient que la France n’avait pas fait beaucoup d’efforts pour rester compétitive ; 27 % seulement la jugeaient bien placée dans la compétition ; 94 % trouvaient urgent d’entreprendre des réformes ; 61 % jugeaient nécessaire de faire des économies budgétaires, y compris sur les services publics ; 60 % jugeaient possible de réduire le nombre de fonctionnaires tout en ayant des services publics de qualité. S’agissait-il des mêmes Français que ceux que redoute tant, depuis des années, la classe politique ? (id. p. 98).

Ou que ceux du moins que certains syndicats essayent de nous présenter comme l’expression du « peuple » dans son ensemble…

Cela supposerait que tous les mécanismes autobloquants du « système » soient désamorcés. Mais cela supposerait aussi que la gauche du PS, les écologistes et la gauche de la gauche soient convaincus, entraînés ou alors empêchés d’entraver ce nouveau cours. Cela supposerait enfin que de nouvelles forces économiques et politiques le soutiennent résolument pour en assurer la réussite.(id. p. 101).

(…)

Une coalition pour la réforme ? (…)

Est-il utopique de penser que les Français ayant fini par ouvrir les yeux sur les enjeux et les défis de l’époque, observant le monde nouveau, constatant ce qui marche ou pas, jugeant positivement le « modèle » économique allemand et devenus de plus en plus lucides sur les problèmes de leur pays veuillent enfin interrompre ce glissement français et, ayant clarifié leur rapport à l’Europe, parviennent à se mettre d’accord, à l’initiative du Président et de la majorité du moment, pour mener à bien et en un laps de temps limité quelques réformes essentielles pour le redressement du pays ? Est-il utopique de penser qu’une coalition pour la réforme n’est pas impensable ? Qu’elle est même souhaitée par beaucoup ?

Si une telle « coalition majoritaire pour la réforme » parvenait à se constituer, une législature, voire une durée plus courte – deux à trois ans – pourrait y être consacrée. (…)

Les jeux partisans seraient mis entre parenthèses pour un temps bref et dans un but précis. L’accord politique le plus large serait recherché, dans la clarté, sur les objectifs et le calendrier, afin de réaliser de façon multipartisane quelques réformes vitales.

La France a bien su, pendant la IVe République, sous des majorités centristes à géométrie variable, et même sous la Ve, y compris à travers les alternances, poursuivre durablement, dans des contextes très différents, des programmes politiques aussi importants que la reconstruction, l’équipement du pays en infrastructures, le nucléaire civil et la dissuasion nucléaire, la sécurité sociale, la politique familiale, culturelle, étrangère (dans ses grandes lignes) et, pendant longtemps, la construction européenne.

L’idée peut paraître utopique et, de fait, tout semble interdire a priori une pareille approche. Au cours des dernières années, chaque alternance a débuté par une « rupture » proclamée à son de trompe, ou en tout cas par l’annulation systématique des mesures prises par l’équipe précédente (y compris, lors de l’alternance au sein de la droite), ce qui ne fait que dresser un camp ou un courant contre l’autre, sans jamais rassasier les maximalistes, et alimente la morosité générale et le rejet de la politique. Pourtant, c’est bien un accord « bipartisan » entre majorité et opposition, justifié par la gravité de la situation du pays, qui devrait être recherché sur quelques grandes questions, et ce le temps d’accomplir des réformes essentielles.

(…) Ce large accord, s’il était conclu, permettrait de neutraliser à la source, autant que faire se peut, les mécanismes permanents de rejet – dénaturation, opposition, intimidation, stérilisation, diversion, dramatisation factice – de la part des intérêts contrariés. Réactions connues. Peu surprenantes. Il n’est pas étonnant que les défavorisés veuillent préserver leurs (petits) avantages acquis, tout comme les classes moyennes, et les privilégiés conserver eux aussi leurs moyens ou gros avantages. Il n’empêche que le moment est venu de retrouver le sens perdu de l’intérêt général. Il ne s’agit pas d’orienter la politique de la France pour vingt ans, mais, ici et maintenant, de sortir de l’ornière. Et ne disons pas que ce serait faire le jeu des extrêmes : ceux-ci prospèrent avant tout sur le déni et l’impuissance publics.( id. p. 102-104).

 

Souhaitons donc à notre Président et à son gouvernement de comprendre la nécessité d’oser un « réformisme radical », selon la belle expression de Camus (id. p. 116), afin de contribuer à restaurer « la confiance en l’avenir » à « dissiper les tentations chimériques et vaincre la défiance ». (id. p. 116-117).

 

PS :

Quelques considérations iconoclastes, dont il serait bon qu’elles alimentent les débats entre le premier ministre et son ministre de l’écologie :

http://huet.blog.lemonde.fr/2017/05/11/le-soleil-le-vent-et-lelectricite/

« Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ». À propos d’un avertissement urgent de B. Brecht. Et sur James Baldwin, les populismes et la nécessité de revivifier la démocratie. Quelques variations sur des thèmes de Jacques Rancière, Pierre Rosanvallon, Yves Sintomer, et quelques autres.

Un « Hors-Série » fort intéressant de « L’Obs » me donne l’occasion de préciser un peu quelques idées concernant les actuels enjeux électoraux.

Il s’intitule « Démocratie et Populisme » et contient nombre d’articles importants que je me permettrai d’utiliser de façon bien sûr non exhaustive. Je signale en particulier le « point de vue » de Jacques Rancière : « Chaque élection reproduit un théâtre »,  et « La société civile à l’attaque« , d’Yves Sintomer, sur lesquels je reviendrai plus longuement, mais il faudrait encore mentionner Marcel Gauchet, Pierre Rosanvallon, une excellente présentation de Tocqueville par Philippe Raynaud, etc. parmi bien d’autres contributions de valeur dont je ne peux donner la liste complète.

Commençons par une remarque de P. Rosanvallon (« Vers une démocratie post-électorale », propos recueillis par François Armanet, p.90), qui nous place d’emblée dans la situation que nous avons une fois de plus, à l’évidence, à affronter :

F. Armanet : Dans votre livre, Le Bon Gouvernement, vous exposez justement un paradoxe : « Nos régimes peuvent être dits démocratiques, mais nous ne sommes pas gouvernés démocratiquement » Ce «grand hiatus » est-il la source de tous nos maux ?

P. Rosanvallon : De tous, peut-être pas. Mais il pèse lourd. Au moment du vote, les citoyens électeurs ont en effet le sentiment d’être les maîtres du jeu. Ils élèvent ou ils abaissent à leur gré les hommes et les femmes politiques. Mais ils ne sont que les souverains d’un jour. Sitôt le vote passé, avec les flatteries et les promesses qui l’accompagnent, ils constatent en effet que les pouvoirs prennent le large et que l’intérêt général est ensuite ballotté au gré des protestations corporatistes de toute nature. Ce divorce dramatique entre le « moment électoral » et le « moment gouvernemental » n’a cessé de s’accentuer. Il procède d’abord d’un écart que l’on pourrait dire structurel. Le langage des campagnes électorales est fondé sur l’idée d’une inversion de l’ordre des choses, sur l’exaltation des promesses, tandis que le langage gouvernemental est celui du retour à la réalité, du rappel des contraintes. Cet écart produit des effets dévastateurs, il dévalorise la politique et encourage l’abstention. Le problème est qu’il tient à la nature même de la compétition électorale.

Paysage que nous reconnaissons bien sûr (cf. « Moi Président », « Moi Président », et bien d’autres), et dont il relève de l’euphémisme de dire qu’il constitue un encouragement à l’abstention.

Et complétons par une remarque pertinente d’Yves Sintomer (« La société civile à l’attaque », propos recueillis par Pascal Riché), qui renforce encore l’impression d’ « épuisement » de nos pratiques démocratiques, dont le constat donne sans conteste bien du grain à moudre au « populisme » :

P.Riché : La démocratie représentative doit-elle disparaître ou simplement être complétée ?

Y. Sintomer : Nos systèmes sont épuisés : il faut les renouveler par des innovations aussi importantes que le furent le suffrage universel, les partis politiques de masse, ou les États-providence. Il ne s’agit pas de supprimer les élections ou les partis politiques, mais d’ouvrir parallèlement d’autres canaux de délibération et de prise de décision. Faute de quoi, on connaîtrait des convulsions comparables à ce qu’on a connu pendant la première moitié du XXe siècle.

Est-il exagéré de dire que ces « convulsions » ainsi que la défiance envers la « démocratie représentative », constituent actuellement notre quotidien ?

Avant de développer et d’aller plus loin, qu’il me soit permis de dire que si je partage entièrement les analyses de ces deux auteurs, je ne me range absolument pas dans la tentation d’abstention liée au constat « d’épuisement » de la démocratie représentative qu’elles décrivent.

D’abord parce que je garde l’espoir qu’il est possible de réagir, et nombre de contributions de la revue citée nous fournissent des pistes qui pourraient conduire vers une revivification de la démocratie et de l’engagement pour la chose publique et pour le bien commun.

J’y reviendrai donc.

Ensuite, d’une façon qui concerne plus précisément les enjeux actuels, parce que je suis absolument opposé à l’abstention pour ce qui est du vote du 7 mai prochain.

J’ai plusieurs fois rappelé, dans des posts récents

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/03/20/a-propos-dune-enieme-confirmation-de-lideologie-du-front-national-et-sur-la-question-beaucoup-plus-grave-quelle-pose-et-sur-quelques-difficultes-recurrentes-quepr/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/12/09/a-propos-de-resultats-electoraux-petit-exercice-dapplication-de-quelques-reflexions-du-post-precedent/

etc.

combien l’idéologie du Front National constitue un grave danger qu’il convient de ne pas sous-estimer.

La récente affaire Jalkh démontre une énième fois de plus, combien le négationnisme, le néo-nazisme, l’antisémitisme et autres xénophobie et islamophobie bien connues sont inscrits dans les gènes du parti, en dépit d’une soi-disant « dédiabolisation » de pure vitrine.

Aymeric Chauprade (cf. émission d’Élise Lucet citée dans le premier lien ci-dessus) en tant qu’ex haut responsable du FN est particulièrement crédible lorsqu’il nous nous dit que ces tendances ne manqueraient pas de s’affirmer au cas où le parti accèderait au pouvoir.

Je suis pour ma part partisan de la reconnaissance du vote blanc. S’il était en effet pris en compte, un pourcentage majoritaire de bulletins blancs pourrait renvoyer dans leurs pénates les deux candidats du second tour, et exiger qu’on passe à autre chose de plus mobilisateur.

Mais une telle reconnaissance n’a actuellement pas cours.

Dans ces conditions, le fait de s’abstenir, ou de voter blanc ou nul constitue donc un danger considérable de voir accéder au pouvoir un parti gangréné par le fascisme et le néo-nazisme. Cela est arrivé autrefois et même si les conditions ne sont pas les mêmes, le jugement de l’Histoire attribue à juste titre le qualificatif de « complicité » à ceux qui ont choisi de laisser faire.

Et, de grâce, qu’on n’ait pas l’indécence d’avancer l’argument du « ni-ni ».

Je ne suis pas particulièrement macronien, et je me pose certes beaucoup de questions au sujet du candidat et de son programme.

Mais considérer le projet du leader d’ « En Marche ! » comme étant d’une nocivité équivalente à celui du FN est une triste – et grave –supercherie idéologique, ou une naïveté qu’il convient d’interroger d’urgence.

Le très beau film de Raoul Peck, « Je ne suis pas votre nègre », récemment diffusé sur Arte

http://www.arte.tv/fr/videos/051638-000-A/je-ne-suis-pas-votre-negre

ajout:

http://abonnes.lemonde.fr/m-actu/article/2017/04/30/dans-les-pas-de-james-baldwin_5120244_4497186.html

rapporte une remarque particulièrement profonde de l’immense écrivain James Baldwin. Je l’évoque de mémoire : il disait que les américains noirs connaissaient bien mieux les américains blancs que ceux-ci ne se connaissent eux-mêmes.

La remarque est reproduite aussi dans l’entretien, lui aussi remarquable, avec Raoul Peck :

http://www.arte.tv/fr/videos/074633-001-A/entretien-avec-raoul-peck

Et ceci parce que les américains blancs vivent en permanence dans le mythe du « positif » de leur communauté : « rêve américain », réussite, christianisme rayonnant, WASP, etc. entretenu par une bonne partie de leur littérature, de leur cinéma, etc. Le « négatif » étant, lui, tout bonnement occulté, refoulé.

Or, les américains noirs, tout comme les Indiens, les Vietnamiens et autres encore, savent pertinemment dans leur chair et de par leur expérience quotidienne que les blancs ont été et demeurent capables de pendaisons, de lynchages, de Ku-Klux-Klan, de meurtres arbitraires par la police, etc. et de bien d’autres choses dont l’ombre maléfique ne cesse de planer, et ne demande qu’à se revivifier, comme le démontre à l’envi l’élection de Donald Trump et ses thèmes de campagne caractéristiques.

« Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde », disait Bertolt Brecht.

Et nous assistons en ce moment à de bien inquiétantes manifestations de cette fécondité.

Alors, de grâce, ne nous payons pas de mots !

Haïm Korsia, Grand Rabbin de France, a expressément appelé à voter Macron il y a quelque jours.

Tout comme l’américain noir James Baldwin, il a lui aussi payé pour savoir de quoi sont capables les français, en l’occurrence les Laval, les Pétain, ceux de la Milice et les foules de la Collaboration, active ou tacite. À ce titre, lui aussi connaît mieux les français que beaucoup de français ne se connaissent eux-mêmes. Ceux en particulier qui pensent que tout cela n’était qu’un « détail de l’histoire », que l’utilisation du Zyklon B relèverait de la supercherie, ou que la France n’est « pas responsable de la rafle du Vél’ d’Hiv », etc.

Pensez-vous donc ! Comment pourrait-on croire des peuples civilisés capables de cela ! Les Français ou les Allemands ne sont pas des barbares, tout de même…

Ce n’est pas non plus un hasard si la Grande Mosquée de Paris, tout comme le CFCM (Conseil français du culte musulman) appelle elle aussi expressément à voter Macron.

http://www.huffpostmaghreb.com/2017/04/24/election-macron-mosquee-paris_n_16206462.html

https://oumma.com/cfcm-appelle-a-voter-implicitement-macron/

Car peut-être certains français musulmans aussi connaissent-ils mieux les autres français que ces derniers n’acceptent de se connaître eux-mêmes.

Par exemple du fait du souvenir vivant ou transmis de quelques ratonnades, de « corvées de bois », de tortures et autres réussites de la guerre d’Algérie, ou de quelque projet autoritaire de dévoilement de la femme musulmane (pour son plus grand bien, cela va sans dire…), qui anime encore les nostalgiques de l’Algérie Française, nombreux dans un certain parti…

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Sur cette connaissance de l’homme, qu’il soit américain, français, allemand, ou autre encore, rendons raison au grand James Baldwin : il en parle en toute connaissance de cause.

Mais une autre naïveté étonnante court aussi les rues et les médias en ce moment :

Une vulgate marxiste encore mal digérée, et que certains continuent à propager « en oubliant le nom de l’auteur », comme dit la chanson, par pure mécanique de rabâchage idéologique non critique, nous assène quelques syllogismes imparables autant que sommaires :

Prémisse majeure :        Tout mal ne peut venir que du capitalisme néo-libéral.

Prémisse mineure :        Le populisme (y compris dans ses formes fascistes et néo-nazies) étant, en tant que mal, un produit dérivé nécessaire du capitalisme néo-libéral, …

Conclusion :      …  la victoire contre le populisme ne peut passer que par la destruction du capitalisme néo-libéral. CQFD.

Et voilà pourquoi, Madame, voter Macron est une stupidité : étant un suppôt bien connu du capitalisme néo libéral, un gouvernement Macron ne pourra que renforcer le populisme fasciste.

Si on veut vraiment vaincre le fascisme, il convient donc de s’abstenir. Voire de voter le Pen (j’ai entendu cela, et même quand on ne l’entend pas il y en a pas mal qui le pensent…) pour aviver les tensions et préparer ainsi l’avènement du  Grand Soir. CQFD (bis).

Mais, comme le savait très bien Aristote, la conclusion d’un syllogisme ne peut être valide que si les prémisses sont justes.

Sur ce point, je me limiterai à deux remarques :

1) Même si je respecte et partage certaines approches de Marx, ce genre de spéculation s’avère totalement erroné. Il est faux de dire que le fascisme se limite à être un produit dérivé du capitalisme. L’affirmer revient à abonder dans le déni de l’essence réelle du fascisme, déni qui peut avoir des conséquences tragiques. L’Histoire démontre en effet que là où le capitalisme a été aboli, d’autres formes de fascisme d’État se sont développées, et se sont manifestées sous la forme de Goulags, S21 et autres joyeusetés désormais bien connues. Nul besoin d’évoquer Lefort ou Castoriadis pour le savoir.

Qu’on le veuille ou non, ce genre de constat de fait donne raison à Freud contre Marx.

« Les communistes croient avoir trouvé la voie pour délivrer du mal. L’homme est bon hors de toute équivoque, bien intentionné envers son prochain, mais l’institution de la propriété privée a corrompu sa nature. La possession de biens privés donne à un seul la puissance et par là la tentation de maltraiter le prochain; celui qui est exclu de la possession ne peut, dans son hostilité, que se révolter contre l’oppresseur. Si l’on supprime la propriété privée, si l’on met en commun tous les biens et si l’on fait participer tous les hommes à leur jouissance, la malveillance et l’hostilité disparaîtront d’entre les hommes. Étant donné que tous les besoins sont satisfaits, nul ne sera fondé à voir dans l’autre son ennemi; tous se soumettront avec empressement au travail nécessaire. La critique économique du système communiste n’est nullement mon affaire, je ne puis examiner si l’abolition de la propriété privée est opportune et avantageuse. Mais je suis en mesure de reconnaître en son présupposé psychologique une illusion sans consistance. En supprimant la propriété, on soustrait au plaisir-désir d’agression humain l’un de ses outils, assurément un outil solide, mais assurément pas le plus solide » (Malaise dans la civilisation).

Et le bisounoursisme standard qu’on rencontre encore trop souvent chez quelques émules directs ou indirects du marxisme, en se trompant gravement sur l’essence de l’humain, pose un diagnostic erroné qui peut avoir des conséquences tragiques.

2) Je l’ai dit, je ne suis pas particulièrement macronien. Et, pas plus que pour un autre, je ne vois pas pourquoi le fait de voter pour lui signifierait pour moi donner un chèque en blanc de façon inconditionnelle. Je l’ai souvent exposé,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

etc.

mon approche du politique (qui en passant m’empêche de trouver des candidats adéquats sur le marché tel qu’il se présente) m’interdit d’autant plus de donner un blanc-seing à quelque candidat que ce soit pour lequel je voterais au nom du principe du moindre mal.

Mais il est méthodologiquement inacceptable de considérer a priori M. Macron, au su du peu que nous pouvons connaître de lui, comme un valet pur et simple du capitalisme néo-libéral, selon la phraséologie d’usage. Il y a là une caricature et un procès d’intention trop peu attesté dans les faits.

Et un tel procès d’intention inapproprié ne peut en aucun cas justifier de faire courir le risque de favoriser l’établissement d’un régime fasciste à tonalité néo-nazie qui est lui sérieusement attesté dans les textes, les faits et les personnes.

Cf. encore :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/03/20/a-propos-dune-enieme-confirmation-de-lideologie-du-front-national-et-sur-la-question-beaucoup-plus-grave-quelle-pose-et-sur-quelques-difficultes-recurrentes-quepr/

D’après ce qu’on peut raisonnablement en connaître, on peut légitiment penser que M. Macron Président serait, plutôt que le Grand Satan du Capital qui affole certains, le représentant somme toute assez banal d’une social-démocratie de tonalité plutôt centriste, certes peu originale, et d’inspiration peut-être quelque peu scandinave (« flexisécurité », retraite à points, etc.)..

Faut-il cependant rappeler [précision: contre une dogmatique marxiste qui assimile purement et simplement ultralibéralisme et social démocratie] que ce type de social-démocratie, en dépit de ses limites que j’évoquerai plus bas, occupe depuis des décennies, selon des analyses largement multi-critères, les premières places au palmarès des nations les plus démocratiques du monde, de celles où la justice sociale se voit le mieux respectée grâce à une redistribution sans équivalent, et où la qualité de vie se révèle la meilleure ?

https://fr.actualitix.com/pays/wld/indice-democratique.php

Là encore, un procès d’intention peu fondé paraît bien irresponsable lorsqu’il fait courir des risques non négligeables de promouvoir en lieu et place de régimes de ce type un système clairement fasciste, dont l’Histoire prouve encore qu’il est bien plus facile de se doter que de se défaire.

Tout en sachant bien sûr, contrairement à ce qu’affirment d’autres vulgates puériles, que ce ne seront pas non plus la justice sociale, la démocratie ou la qualité de vie qui suffiront à constituer un rempart suffisant contre la tentation fasciste.

Car on le sait, celle-ci se manifeste actuellement aussi dans nombre de nations (Pays Bas, Danemark, Autriche, etc.) qui figurent parmi les plus privilégiées du monde.

Contrairement au simplisme des thèses marxistes évoquées, la tentation fasciste semble loin de se réduire aux seuls déterminismes économiques. La racine en est autrement complexe et profonde.

La colère des exploités et des humiliés a, et a toujours eu, bien des façons de s’exprimer, à travers diverses formes d’action, y compris révolutionnaires.

Mais le fait de l’investir au profit de tendances racistes, antisémites, islamophobes, xénophobes, homophobes, révèle tout autre chose et relève d’un mécanisme particulier dont il conviendrait de prendre enfin au sérieux la spécificité au lieu de la dissoudre dans des approches qui, parce qu’elles se méprennent sur le diagnostic, ne pourront jamais fournir de remèdes appropriés.

Si donc je crois avoir de sérieuses raisons de penser que, dans la situation qui est la nôtre, l’abstention, le « ni-ni », etc. relèvent d’une irresponsabilité qui peut hélas devenir complicité, je ne suis pas pour autant « macronien », je l’ai dit, dans la mesure où je pense (hormis mon désaccord essentiel concernant la mythologie de la croissance, cf. lien ci-dessus « apprendre le chemin de l’enfer »…), avec nombre des contributeurs du hors-série de « l’Obs », que ce qu’on connaît du programme de M. Macron ne va que très insuffisamment dans le sens d’une indispensable et urgente re-fondation de la démocratie.

Justice sociale, renouveau de la démocratie, ce ne sont donc pas les combats à mener qui manqueront, y compris sous une présidence Macron !

Mais au moins ce type de présidence les permettra-t-elle, ce qui risque fort de ne pas être le cas d’une autre !

Ces combats, l’entretien avec J. Rancière mentionné plus haut (« Chaque élection reproduit un théâtre » op. cit. p. 80ss) me semble les analyser de façon pertinente.

Tout d’abord en brisant ce qui est trop souvent perçu comme une évidente homogénéité entre élection, représentation et démocratie.

Or une telle homogénéité ne va aucunement de soi :

Eric Aeschimann : L’élection présidentielle est généralement présentée comme le point culminant de la vie démocratique. Ce n’est pas votre avis. Pourquoi ?

Jacques Rancière : Dans son principe, comme dans son origine historique, la représentation est le contraire de la démocratie. La démocratie est fondée sur l’idée d’une compétence égale de tous. Et son mode normal de désignation est le tirage au sort, tel qu’il se pratiquait à Athènes, afin d’em­pêcher l’accaparement du pouvoir par ceux qui le désirent [cf aussi sur ce sujet l’article érudit de Florent Guénard : « Périclès jugerait nos institutions aristocratiques », p. 42-45]. La représentation, elle, est un principe oligarchique [rappelons que l’oligarchie «(du grec ancien ὀλιγαρχία / oligarkhía, dérivé de ὀλίγος / olígos [« petit », « peu nombreux »], et ἄρχω / árkhô [« commander »]) est une forme de gouvernement où le pouvoir est réservé à un petit groupe de personnes qui forment une classe dominante » (Wikipédia)]  : ceux qui sont ainsi associés au pouvoir représentent non pas une population mais le statut ou la compétence qui fondent leur autorité sur cette population : la naissance, la richesse, le savoir ou autres. Notre système électoral est un compromis historique entre pouvoir oligarchique et pouvoir de tous (…).

L’élection d’un président comme incarnation directe du peuple a été inventée par les monarchistes en 1848 contre le peuple des barricades et des clubs populaires et réinventée par De Gaulle pour donner un « guide » à un peuple trop turbulent. Loin d’être le couronnement de la vie démocratique, elle est le point extrême de la dépossession électorale du pouvoir populaire au profit des représentants d’une classe de politiciens dont les fractions opposées partagent tour à tour le pouvoir des « compétents » (…).

Le suffrage universel et son installation dans la durée ont modifié les choses de deux façons. D’un côté ils ont accrédité l’idée selon laquelle la représentation est un reflet de la popula­tion globale. De l’autre ils ont transformé la classe des représentants en une classe de professionnels de la politique qui s’auto-reproduisent. Le système représentatif a ainsi fait émerger son propre envers, la notion mythique d’un peuple qui n’est pas représenté par ces professionnels et aspirerait à se donner des représentants l’incarnant vraiment. C’est ce théâtre que chaque élection reproduit désormais, avec une qualité toujours en baisse.

E. A. :Votre vision est très noire. Le système est-il intrinsèquement biaisé ?

J.R. : Il est oligarchique en son principe et non démocratique. Et cette oligarchie a perdu sa légitimité chez nous quand il est apparu que les propriétaires éclairés ne représen­taient que les intérêts de la propriété. C’est ce qui a éclaté au grand jour avec les assemblées «républicaines» de 1849 et de 1871, massivement composées de royalistes déchaînés contre les ouvriers et les révolutionnaires. L’oligarchie est peu à peu devenue cette classe de politiciens qui ne représente que le système lui-même. Le régime majoritaire et présidentiel de la Ve République a accéléré ce processus : on a désormais deux partis dont chacun gouverne en alternance en détenant tous les pouvoirs, ce qui renforce la professionnalisation et facilite aussi toutes les formes de corruption active et passive; et, parallèlement, la figure présidentielle est supposée incarner le peuple que cette professionnalisation trahit.

Tout y est : passage d’une démocratie originaire à la pratique de la représentation, qui en est tout simplement le contraire, confiscation de cette représentation au profit de petits groupes oligarchiques constituant une classe dominante, dépossession du pouvoir populaire par une classe de politiciens professionnalisés qui se reproduit périodiquement sur un « théâtre » électoral qui ne sait plus rien faire d’autre que consacrer un système perdant de plus en plus, et pour cause, sa légitimité…

On est bien là à l’origine, avec cette perte de légitimité, de « l’épuisement de nos systèmes », que dénonçait plus haut Y. Sintomer, ainsi que du développement de l’abstention que ne pouvait que constater P. Rosanvallon.

Que proposent alors nos auteurs pour essayer de sortir de ce désenchantement du politique et des formes de populisme qu’il entraîne, dont certaines, nous l’avons vu, s’entendent à récupérer et à détourner habilement les colères légitimes pour les investir dans le sens d’une désinhibition des pulsions les plus basses qui constituent, pour Freud en particulier, l’un des moteurs les plus puissants de l’être humain dans sa recherche de jouissance ?

Reprenons les suggestions déjà évoquées de Y. Sintomer :

Il faut (…) renouveler [nos systèmes] par des innovations aussi importantes que le furent le suffrage universel, les partis politiques de masse, ou les États-providence. Il ne s’agit pas de supprimer les élections ou les partis politiques, mais d’ouvrir parallèlement d’autres canaux de délibération et de prise de décision. Faute de quoi, on connaîtrait des convulsions comparables à ce qu’on a connu pendant la première moitié du XXe siècle.

Ces « autres canaux de délibération » existent déjà en quantité : on peut penser en particulier au monde associatif et à ses multiples expertises qu’il conviendrait d’intégrer de façon plus effective dans les structures de délibération et de décision. ATD Quart Monde, la Cimade, Amnesty International, la Fondation de France, Oxfam et tant d’autres associations nationales ou locales ne constitueraient-elles pas des instances de réflexion qui pourraient influer de façon déterminante sur les prises de décision, en promouvoir la réception du fait de leur fonctionnement et de leur caractère démocratique au-delà de la confiscation oligarchique par quelques quarterons de fonctionnaires et de politiciens « professionnels » à la compétence et à la crédibilité bien émoussées ?

Cela répond à l’un des « défis » que mentionne encore Y. Sintomer : « comment concilier une vraie capacité d’expertise – car on a vraiment besoin d’experts – avec un accroissement de la participation des peuples aux décisions » (op. cit. p. 66).

Beaucoup de familiers de la vie associative ayant entendu un jour, par exemple, peu avant la crise de 2008, un Président de la République affirmer qu’il fallait développer en France le crédit à la consommation (celui-là même qui allait provoquer quelques semaines plus tard la crise des subprimes) ont légitimement pu penser que leur expertise propre et leur compétence valait bien celle du dit président ; il en va de même de bien d’autres sujets : gaz de schiste, etc. pour ne mentionner que le même président et quelques membres de l’oligarchie qui l’entourait.

Cela nous amène à l’une des propositions défendues par plusieurs de nos auteurs.

Celle d’un renouveau de la pratique du tirage au sort dans la vie démocratique.

Il est bien sûr hors de question de nier l’importance reconnue par tous de l’expertise. Mais déjà, dans la pratique politique actuelle, celle-ci émane avant tout de la société civile, de commissions formées de conseillers qui, la plupart du temps, ne font pas partie de la classe politique « professionnelle » en tant que telle.

Et c’est bien normal. Ce n’est pas parce que je suis sorti de l’ENA il y a 40 ou 50 ans et que je me suis depuis lors encroûté en passant de sièges de député à sièges de ministre et inversement que je suis automatiquement habilité à parler ou à décider de tous les sujets concernant les nouvelles technologies de l’information, la santé, l’agriculture ou la bioéthique. Sous tous les régimes politiques, les spécialistes et experts de la vie civile doivent être sollicités en permanence.

Le fonctionnement des comités d’éthique pourrait en fournir un exemple pertinent.

Dès lors, en quoi l’oligarchie issue des procédures électorales conventionnelles serait-elle plus habilitée que la femme et l’homme du commun, désignés par tirage au sort, formés et informés dans la perspective de l’accomplissement d’un mandat provisoire ?

[sur la critique de l’oligarchie ou de « l’aristocratie élective », voir aussi les extraits de l’ouvrage de B. Manin, Principes du gouvernement représentatif, op. cit. p. 47].

Il est tout de même légitime de se demander si l’homme de la rue ou la ménagère de 40 ans ne pourraient pas, sur le sujet du réchauffement climatique, du droit des homosexuels, de la contraception, de l’immigration ou d’autres encore, se montrer au moins aussi sensés qu’un certain président Trump, par exemple.

Pas besoin pour autant de rejeter entièrement les processus classiques :

Y. Sintomer : (…) il faut créer de nouveaux dispositifs de démocratie qui ne reposent pas sur l’élection. Qui viennent s’ajouter aux mécanismes électoraux et les corriger. Le détour par l’histoire est intéressant. Pendant des siècles, au Moyen Âge et à la Renaissance, on pensait que la compétition électorale et la lutte des factions pour le pouvoir menaçaient les républiques. Et qu’elles risquaient de faire passer l’intérêt particulier de ces factions devant l’intérêt commun. Du coup, on couplait élection et tirage au sort. Ou bien on imaginait d’autres méca­nismes, comme ce système où ceux qui élisent les représen­tants dans un quartier ne sont pas les citoyens de ce quartier mais des autres quartiers. Aujourd’hui, on a besoin de mécanismes de ce type : des chambres citoyennes tirées au sort, par exemple. L’Irlande, en 2015 a adopté le mariage pour tous par référendum : le texte avait été proposé par une assemblée majoritairement tirée au sort, avec l’idée que cela permettrait aux débats d’aller au-delà des querelles de partis, sur un thème qui, dans ce pays catholique était fort sensible. L’Irlande répète actuellement le processus avec le droit à l’avortement. Ces systèmes permettent de redonner du pouvoir aux citoyens et de limiter la concurrence stérile entre des partis qui ont cessé d’être des canaux de transmission efficace entre citoyens et élites.

P.Riché : Est-on certain que les citoyens se sentiront mieux représentés par des gens tirés au sort ?

Je pense que c’est la conjonction entre des élections d’un côté et d’autres systèmes qui leur donneront ce sentiment d’être mieux représentés. Il y a aussi les conférences de type Grenelle de l’environnement. Ce dernier, au début du quin­quennat de Nicolas Sarkozy, avait permis aux différents acteurs de réfléchir à l’avenir. Les résultats avaient été impressionnants, par rapport au travail législatif habituel. Mais la volonté politique a manqué ensuite pour traduire les ambitions en actes. (op. cit. p. 68).

Comme le reconnaît Y. Sintomer lui-même (id. ibid. p. 69), un tel changement nécessite une véritable révolution : « (…) Même s’il ne faut pas imaginer la prise de la Bastille. Nous avons besoin d’un changement aussi important que le passage du système censitaire au suffrage universel ». [rappel :  « Le suffrage censitaire est le mode de suffrage dans lequel seuls les citoyens dont le total des impôts directs dépasse un seuil, appelé cens, sont électeurs » (Wikipédia)].

Révolution qui ne peut s’accomplir que dans le cadre d’une aspiration collective et d’un « large mouvement populaire ».

Le tirage au sort était le mode démocratique normal de désignation des délégués fondé sur le principe de l’égale capacité de tous. J’ai proposé de lui redonner place pour inverser les dérives de la professionnalisation. Mais ce n’est pas une simple recette, pas plus que ne le serait le mandat non renouvelable. Ces outils n’ont d’intérêt que s’ils sont portés par un vaste mouvement populaire. La démocratie n’existe pas sans ces poussées surgies hors sys­tème qui viennent bousculer les institutions étatiques -comme l’a fait récemment le mouvement des places. Elle suppose que des institutions autonomes par rapport aux structures et agendas étatiques inscrivent dans la durée ces moments égalitaires.(J. Rancière, op. cit. p. 82).

Mais il est fort probable désormais qu’une telle « révolution » soit la condition nécessaire à la survie de nos démocraties.

Souhaitons donc à notre prochain président de le comprendre.

Mais surtout à nous, citoyens, de dépasser les impasses « populistes » pour avoir l’audace de nous constituer en peuple, capable d’une véritable démocratie.

Et de le faire savoir à « ceux qui nous gouvernent ».

PS : S’il veut contribuer à cette nécessaire « révolution », peut-être serait-il bienvenu, pour notre futur Président, puisqu’il paraît privilégier une approche « centriste » et qu’il se devra de donner une consistance politique à l’union nationale qui l’a porté au pouvoir, de s’inspirer aussi de quelques suggestions pertinentes d’Hubert Védrine, lorsque ce dernier envisage « la possibilité d’une coalition momentanée droite-gauche pour la réalisation de quelques réformes clés ».

http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/03/21/hubert-vedrine-une-coalition-entre-gauche-et-droite-s-impose_5098157_3232.html?xtmc=vedrine&xtcr=3

Les Français (…) sont inquiets de voir notre modèle républicain et social au bord de la rupture, ils craignent que des réformes mal conçues par des élites en qui ils ont perdu toute confiance ne finissent par l’achever plutôt que de le sauver.

(…)

Une fois la première réforme importante engagée, une pédagogie plus ambitieuse pourra être déployée pour enclencher un cercle vertueux qui pourrait dénouer le nœud de défiance, de manque de confiance en eux des Français des dernières décennies, et libérer ainsi le formidable potentiel créateur et le dynamisme de notre pays.

Mais « dénouer le nœud de défiance » peut-il se faire indépendamment d’une réforme en profondeur de nos pratiques démocratiques ?

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Ajout:

Au moment d’achever ma relecture, je découvre cet éditorial.

Encore un élément à ajouter au dossier…

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/04/28/les-liaisons-dangereuses-de-marine-le-pen_5119270_3232.html

Et celui là encore, tant qu’on y est…

http://abonnes.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2017/04/28/steeve-briois-et-david-rachline-vises-par-une-enquete-pour-des-messages-haineux_5119684_4854003.html

Ajout du 30/04:

Un ami me dit que le terme de « fascisme » se révèle inadéquat pour qualifier l’idéologie du Front National.

Je le sais, et je le concède en partie. Mais si j’emploie pourtant ce terme, c’est de façon délibérée.

L’excellent article de Jean-Yves Camus

http://abonnes.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2017/04/30/le-programme-de-marine-le-pen-va-vers-la-democratie-illiberale-que-developpe-viktor-orban-en-hongrie_5120204_4854003.html

résume les différences avec le « fascisme historique »:

F. Joignot: Ce nationalisme exacerbé, cette volonté d’en finir avec la Ve République, de se replier sur l’Hexagone doivent-ils faire craindre le retour d’une forme de fascisme à la française ?

J.Y. Camus: Non, ce n’est pas le fascisme au sens historique du terme. Le FN n’est pas un parti-milice, il n’est pas corporatiste, il ne veut pas éliminer physiquement la population juive. Et il ne veut pas créer un « homme nouveau ».

[j’en profite pour signaler un autre excellent article du même J.Y. Camus dans le hors-série de l’Obs mentionné ci-dessus: « Les rêves institutionnels du Front National« , p. 19ss].

Si en effet ces composantes ne se retrouvent pas expressément dans la configuration du FN tel qu’il se présente, on sait (cf. Aymeric Chauprade mentionné plus haut et bien d’autres) que certaines d’entre elles demeurent actives dans le FN tel qu’il est:

Permanence du négationnisme au plus haut niveau (qui est une allégeance au fascisme « historique » sous sa forme nazie), présence – au plus haut niveau encore, cf. Aymeric Chauprade – de références et de symboles nazis, nationalisme, racisme, xénophobie affirmée, etc.

Cette permanence me semble justifier l’emploi du terme « fascisme » pour désigner le FN. Non pas dans l’intégrité de son sens « historique », en effet, mais dans une partie déterminante de son inspiration, de son esprit.

Et si je me permets donc de ne pas utiliser la terminologie, certes pertinente, de M. J.Y. Camus, c’est parce que les expressions « démocratie illibérale« , pas plus que « démocrature » par exemple, ne permettent de rendre compte de cet enracinement, lui aussi profondément « historique ». Or, il serait grave d’occulter, par un vocabulaire ne faisant pas état de cette référence, un aspect essentiel, constitutif, de ce à quoi nous avons affaire avec le FN.

J’en profite pour préciser un autre point: pourquoi ne pas avoir mentionné le référendum comme « outil » possible de la « rénovation démocratique » ?

Essentiellement, et c’est bien pour cela que Mme Le Pen compte l’utiliser, parce qu’il est là encore historiquement bien attesté qu’un tel outil fait partie de la panoplie classique de la démagogie et du populisme, et que, sous des formes diverses (« plébiscite » en particulier), il a servi a justifier des régimes autoritaires habiles à manipuler et exploiter l’affectif et l’émotionnel (« cf. « Césarisme », « Bonapartisme » – voir là dessus encore, toujours dans la même revue, l’article de Charles Giol, « Le spectre du césarisme », p. 52-54. On sait par exemple qu’un « référendum » proposé après quelque infanticide atroce aurait toutes les chances d’aboutir à la restauration de la peine de mort).

La constitution, sur la base du tirage au sort, d’assemblées populaires conviées à un exercice d’expertise et de délibération formé et informé   a toutes les chances de se montrer beaucoup plus fiable que l’instrument ambigu du référendum (dont l’emploi peut être cependant conservé moyennant des protocoles précis et rigoureux).

Ajout:

Un bel article

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/04/30/l-espagne-ce-pays-ou-l-extreme-droite-n-existe-pas_5120285_3232.html

qui démontre, comme je le disais plus haut, qu’établir une relation nécessaire entre la « colère » et la montée d’une extrême droite fascisante et xénophobe constitue une erreur d’analyse.

Pour exprimer leur ras-le-bol au sujet de la crise, les Espagnols ne se sont pas tournés vers les partis d’extrême droite : ils ont préféré porter les deux nouveaux venus de la scène politique, la formation anti-austérité Podemos et, dans une moindre mesure, les centristes de Ciudadanos. « Comme partout en Europe, la crise économique a eu des conséquences sur le système politique, mais, en Espagne, la colère ne s’est pas exprimée de la même manière qu’ailleurs, explique Jorge Galindo. Pablo Iglesias, le leader de ­Podemos, a souvent dit qu’il avait évité la montée de l’extrême droite. C’est vrai dans la mesure où il a su répondre au mécontentement et à l’envie de changer le système. »

L’Espagne serait-elle vaccinée à vie contre le populisme et la xénophobie ? Carmen Gonzalez Enriquez est assez optimiste. « Il est toujours risqué de faire des pronostics, mais, à l’horizon de dix ou quinze ans, je ne crois pas que l’on puisse craindre une montée de l’extrême droite. »

Par les temps qui courent, la « colère » est partout.

Mais le fait de flatter la pulsion raciste, xénophobe, l’exclusion de l’autre etc. relève de tout autre chose: d’une stratégie délibérée pour laquelle la situation économique n’est qu’un prétexte parmi d’autres, tout comme peuvent l’être, à tout moment, la différence religieuse, ethnique, la différence des pratiques sexuelles ou même la différence entre deux équipes au stade du Heysel.

Ouvrir la boîte de Pandore de la désinhibition de la pulsion constitue une stratégie à part entière, délibérée, dont on sait qu’elle peut profiter de n’importe quel prétexte.

Ne nous laissons pas tromper par le discours du FN. C’est Mme Le Pen et non l’injustice économique et sociale qui fait le lit des extrémismes fascisants. Prenons exemple sur les espagnols, et ne laissons pas défigurer et avilir la légitimité de nos colères!

*

Ajout – bien tardif! – du 26/04/2020.

Je relis ce post et je dois bien avouer que j’ai – une fois n’est pas coutume – péché par excès d’optimisme.

Je m’étais laissé prendre en effet à l’époque par la tonalité de l’article d’Isabelle Piquer, ainsi que par les déclarations  de Carmen Gonzalez Enriquez : « à l’horizon de dix ou quinze ans, je ne crois pas que l’on puisse craindre une montée de l’extrême droite » en Espagne.

Mon post date du 28 avril 2017.

À cette époque, le parti Vox, s’il était déjà né, était encore insignifiant sur la scène politique espagnole.

Or, à peine plus d’un an après, il manifestait sa force aux élections d’Andalousie, préludes à une triomphale ascension.

Ce que ni Pablo Iglesias, ni Carmen Gonzalez Enriquez, ni Isabelle Piquer, ni bien sûr moi-même n’avions prévu, c’est que les séquelles du franquisme, bien vivantes dans l’aile droite du Partido Popular, se déplacent sur Vox et se donnent une consistance autonome, avec les résultats qu’on sait!

Et non, hélas! L’Espagne n’échappe pas à la montée de l’extrémisme de droite. Il n’y a pas en Europe de pays exempt de la montée de la peste brune.

Notre erreur d’analyse était effectivement due à un excès d’optimisme, illusion que dément la réalité…