8 milliards de Terriens. Considérations sur quelques ambiguïtés qui continuent de fausser l’approche de la question démographique.

L’annonce par l’ONU que, depuis le 15 de ce mois, notre Terre compte 8 milliards d’habitants, en attendant les 9 milliards en 2037, puis les 10,4 dans les années 2080 a suscité une floraison d’articles, de reportages et d’entretiens divers

Ayant beaucoup écrit sur ce thème, je me contenterai cette fois de quelques points de synthèse en évoquant les principaux leitmotivs qu’on retrouve dans ces diverses productions, mais aussi en attirant l’attention, une fois de plus, sur la répétition de quelques omissions, insuffisances, paralogismes (raisonnements formellement défectueux développés sans intention de tromper, nous dit notre dictionnaire), voire, ce qui est plus grave, de sophismes (raisonnements spécieux destinés à induire en erreur, avec une apparence de vérité), qui enferment un débat dont la complexité devrait être exposée et respectée dans des recettes réductrices et bien souvent teintées, consciemment ou non, d’idéologies discutables.

Parmi ces leitmotivs qu’il convient d’examiner de façon critique :

  • «Avec la production agricole mondiale actuelle, vous pouvez nourrir 3,5 milliards d’américains [ou…] vous pouvez nourrir 12 milliards de bhoutanais » (Virginie Raisson-Victor environ 18mn30 émission en lien).

En effet, un mode d’alimentation plus sobre, et en particulier l’abandon du régime carné qui caractérise essentiellement les pays riches permettrait de nourrir beaucoup plus de personnes.

Le problème de ce genre d’affirmation est que la question alimentaire est loin d’être le seul paramètre pour ce qui est de la viabilité sur notre terre.

Comme le dit Didier Barthès, représentant de l’association Démographie Responsable dans la même émission, il faut aussi prendre en compte l’urgence de la question des espaces naturels disponibles, et bien sûr encore celle des ressources énergétiques, de la disponibilité des matériaux (le sable, le lithium, le cuivre etc. n’ont plus que quelques années devant eux), celle de l’eau, la concentration de gaz à effet de serre, le taux d’extinction des espèces, etc.

« Au cours du XXe siècle, la consommation d’énergie a été multipliée par 10, l’extraction de minéraux industriels par 27 et celle de matériaux de construction par 34. L’échelle et la vitesse des changements que nous provoquons sont sans précédent dans l’histoire », nous disent Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

Même si on arrivait donc à nourrir 12 milliards d’humains dans un clapier, ce qui n’est même pas garanti du fait de la baisse de productivité d’une agriculture soumise au réchauffement climatique, l’Inde voit d’ores et déjà sa biodiversité disparaître à la vitesse grand V avec nos 8 milliards actuels, la guerre de l’eau, la désertification, menacent de nombreux pays tout comme la montée des eaux, les migrations de masse etc., et il y a peu de chances que les 2 milliards d’africains supplémentaires dans 30 ans gardent une petite place pour les gorilles et les éléphants. Sans parler des oiseaux, insectes, poissons, etc. qui subissent d’ores et déjà de plein fouet la sixième extinction de masse.

Toutes choses directement liées à la surpopulation.

Effectivement, la Terre pourrait éventuellement nourrir quelques milliards d’habitants de plus. Mais Mme Raisson-Victor et ses semblables se rendent-ils comptent de l’horreur et des tensions que cet entassement a toutes les chances de susciter ? On ne peut aborder la question de notre avenir en la réduisant à un seul ou quelques paramètres. L’approche ne peut en être que globale.

  •  « La vraie question est moins celle du nombre que celle des modes de vie » (Gilles Pison).

Allégation proche de la précédente, qu’on trouve déclinée sous différentes formes : « Pour les démographes, le seul levier pour limiter le réchauffement climatique est le changement de nos modes de vie », peut-on lire, par exemple.

Affirmation quelque peu présomptueuse car « les démographes » sont loin d’être tous d’accord sur le sujet.

Il y aurait donc des « leviers » qui s’excluent : soit la réduction du nombre des naissances, soit le changement du mode de vie.

Or, si, comme le rappelle le même article

 « En novembre 2017, en pleine COP23, plus de 15 000 scientifiques publiaient un « avertissement à l’humanité » dans la revue Bioscience. Le texte pointait « la croissance démographique rapide et continue » comme l’un « des principaux facteurs des menaces environnementales et sociétales » qui pèsent sur l’espèce humaine.

Ces scientifiques, parmi lesquels des démographes, dénonçaient expressément en même temps le fait que :

Nous mettons en péril notre avenir en refusant de modérer notre consommation matérielle intense mais géographiquement et démographiquement inégale (…)

En échouant à limiter adéquatement la croissance de la population, à réévaluer le rôle d’une économie fondée sur la croissance, à réduire les émissions de GES, à encourager le recours aux énergies renouvelables, à protéger les habitats naturels, à restaurer les écosystèmes, à enrayer la pollution, à stopper la « défaunation » et à limiter la propagation des espèces exotiques envahissantes, l’humanité omet de prendre les mesures urgentes indispensables pour préserver notre biosphère en danger.

Il est également temps de réexaminer nos comportements individuels, y compris en limitant notre propre reproduction (l’idéal étant de s’en tenir au maximum au niveau de renouvellement de la population) et en diminuant drastiquement notre consommation par tête de combustibles fossiles, de viande et d’autres ressources.

On ne répond donc pas à la vraie question par un soit/soit, mais bien par un à la fois : réduction à la fois du nombre d’habitants et changement du mode de vie.

Le fait d’évincer a priori la question du nombre paraît bien témoigner d’une thèse qui est loin d’être une condition nécessaire à la résolution du problème, mais relève plutôt d’une idéologie discutable, soit qu’elle se fonde le plus souvent sans l’avouer ouvertement sur des arguments de type religieux, soit qu’elle ne prenne pas en compte la complexité de la réalité.

  • « Mettre l’accent sur la croissance de la population, et donc en creux sur la responsabilité des pays du Sud, c’est ne pas voir la poutre qu’on a dans l’œil. » (Emmanuelle Réju citant Gilles Pison).

Un paralogisme de plus…

Qui fait mine le plus souvent de défendre les droits des populations du Sud face à une approche néocolonialiste des pays du Nord qui chercherait à faire porter aux pauvres le chapeau de la surpopulation pour éviter de remettre en question leur responsabilité en ce qui concerne la surconsommation et donc la pollution et le réchauffement climatique.

Mais si, conformément aux remarques qui précèdent, on s’efforçait de voir à la fois, comme le font d’ailleurs les 15 000 scientifiques dont il est question plus haut, la poutre qu’a effectivement dans l’œil notre monde développé (on le sait, un Américain émet en moyenne 17 tonnes de CO2 par an, un Indien 1,76 et un Éthiopien 0,19…, etc. et donc l’effort est à porter en priorité sur les plus pollueurs que nous sommes), mais aussi le fait que la paille dans l’œil des nigérians, pakistanais et autres congolais qui constitueront l’essentiel des milliards d’humains à venir est en passe de se transformer dans les prochaines décennies en une poutre se rapprochant dangereusement de la nôtre ?

Plutôt que d’infantiliser, il n’est pas interdit d’en appeler à la responsabilité de tous.

Car peut-on sérieusement croire que des pays qui sont actuellement travaillés au corps par une masse d’investisseurs, industriels et commerçants chinois, russes, américains, européens, etc. en raison de leurs possibilités de développement liées entre autres à leur dynamisme démographique en restent tranquillement aux émissions actuelles de l’Éthiopien moyen ?

Quant un Emmanuel Pont affirme de façon péremptoire qu’étant donné le rythme actuel de croissance du PIB du Nigéria, il lui faudrait 250 ans pour rattraper celui de la France, (environ 33mn20 dans l’émission en lien), il oublie tout simplement que la Chine, actuel modèle de croissance des pays africains et acteur majeur de leur développement a multiplié par 37 son PIB en quatre décennies, et que la consommation des ménages chinois est 90 fois plus importante en 2016 (4.412 milliards de dollars) qu’elle ne l’était en 1980 (49 milliards de dollars). Un tel développement étant bien entendu étroitement corrélé avec la production de gaz à effet de serre et autres pollutions. Négligeables avant la mort de Mao, les émissions de la Chine sont désormais plus importantes que celles de l’ensemble des pays développés.

Bien sûr,

La Chine est toutefois un grand pays de 1,4 milliard d’habitants, et la part de ses émissions par habitant “reste inférieure à celle du monde développé”. Mais les choses évoluent rapidement, expliquent les chercheurs : “En 2019, les émissions par habitant de la Chine ont atteint 10,1 tonnes, soit presque le triple des deux dernières décennies.” Elles restent en dessous des émissions par habitant des États-Unis (17,6 tonnes par habitant) mais devraient dépasser en 2020 la moyenne de l’OCDE (10,5 tonnes).

Et en vertu de quoi faudrait-il penser que les nations africaines, le Pakistan, etc. ne pourraient rapidement connaître une évolution de ce genre dont nous leur avons fourni le modèle, et à laquelle le monde entier les convie ?

Du fait de quelle irresponsabilité faudrait-il la croire impossible à court ou moyen terme, alors que la démographie de ces pays constitue un marché que l’ensemble du capitalisme mondial s’empresse d’ores et déjà de cultiver, et que l’accélération des échanges ne peut que précipiter ?

Certes, l’une des solutions réside effectivement dans le « changement de nos modes de vie », comme nous l’avons vu plus haut. Le nôtre d’abord, et celui des prochains milliards d’individus à venir.

Mais il convient de ne pas se payer de mots : ce changement de modes de vie doit s’accompagner du maintien d’un faible taux de fécondité dans les pays développés, et d’une baisse significative dans les pays dont le taux est encore élevé.

Baisse significative qu’il ne suffit pas d’attendre passivement, sous le prétexte douteux d’un supposé « respect des droits », mais qui peut être, pour le bien de tous, encouragée et accélérée (cf. ci-dessous).

  • On entend encore dire de tous côtés que diminuer notre consommation « sera plus efficace et plus juste » que réduire notre fécondité.

Nouveau paralogisme.

Plus juste, sans aucun doute. Plus efficace, on aimerait le croire, mais cela contredit hélas rien de moins que la totalité de l’expérience de l’humanité depuis les débuts de son aventure.

Car si, en effet, la décroissance du taux de fécondité est une constante de l’Histoire, qui s’est manifestée de façon plus ou moins importante en fonction des époques, des lieux, des cultures, etc., la croissance ininterrompue de la consommation est, elle aussi, une réalité massive qui n’a jamais été prise en défaut si ce n’est lors de catastrophes, guerres, épidémies, etc. (je reviendrai sur ce point plus bas).

Faut-il donc continuer imperturbablement à prendre nos désirs pour des réalités ? Continuer à croire, par exemple, que les chinois, dont la consommation de viande est exponentielle, vont renverser la vapeur du jour au lendemain ? Ou même qu’ils en éprouvent le désir, seulement parce qu’en effet, la réduction souhaitable du régime carné est l’une des clés de la régulation alimentaire mondiale ? Ou bien que les nigérians vont renoncer spontanément au projet d’une consommation dont nous continuons à leur fournir l’exemple ? Ou que tout simplement nous-mêmes abandonnerions avec enthousiasme une « croissance » que tant de politiques, d’industriels, de capitalistes essaient de repeindre en vert à grands efforts d’un « green washing » qui ne devrait tromper personne, mais dont nous nous faisons complices, tellement nous avons de mal – y compris les plus jeunes – à concevoir notre avenir sans smartphones, véhicules « propres » ou autres supercheries pseudo-écologiques qui font tourner notre économie et assurent nos salaires, nos retraites et un pouvoir d’achat dont toute remise en cause suscite immanquablement des déchaînements sociaux ?

Tout cela relève effectivement d’une urgence vitale, mais la constance de l’échec de toutes les COPs et manifestations semblables montre bien qu’il y a très loin de la proclamation d’intention à la mise en œuvre.

Alors que l’Iran a connu, avant d’y renoncer pour de désastreuses raisons idéologiques, « l’une des transitions démographiques les plus rapides de l’histoire ». La fécondité y est passée de 6,4 enfants par femme en 1986 à 2 en 2003, soit une baisse de près de 70 % en l’espace de dix-sept ans, « un résultat que la France a mis cent cinquante ans à obtenir », démontrant clairement que, si des mesures adéquates sont mises en œuvre, incitatives et non coercitives comme en Iran, une régulation démographique résolue peut constituer un « levier » particulièrement rapide et efficace pour lutter contre de graves crises environnementales, en l’occurrence la surconsommation d’eau dans le cas de l’Iran.

Désolé, Mesdames et Messieurs les rabâcheurs d’idées reçues, mais c’est l’Histoire dans sa totalité qui démontre donc clairement que, si l’on s’en donne les moyens, agir sur le nombre des naissances est une mesure parfaitement réaliste, autrement rapide et efficace que l’incantation à une réduction de la consommation, hautement souhaitable certes, mais qui n’a jamais été observée nulle part et risque fort de demeurer un vœu pieux de bisounours. Sans doute pour le plus grand profit des capitalistes qui mènent le monde. Car peut-être faudrait-il s’interroger sur les raisons d’être cachées de certains discours…

C’est d’ailleurs ce genre d’action visant une régulation des naissances que veulent promouvoir des responsables politiques lucides du Sud eux-mêmes, loin de considérer, comme nous le répète un autre leitmotiv, la maîtrise démographique comme une exigence néocoloniale des pays développés en vue de préserver leur niveau de vie et d’occuper seuls le terrain de la croissance (et donc de la pollution).

La conférence de Ouagadougou (Burkina Faso) de juillet 2017 au cours de laquelle les présidents des Parlements des 15 pays de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) plus le Tchad et la Mauritanie ont élaboré une charte. Conscients qu’une trop forte démographie est un obstacle à leur développement économique, ils se sont engagés à œuvrer pour faire baisser leurs indices de fécondité respectifs à trois enfants par femme au plus d’ici à 2030.

On le sait, toutes les études s’accordent sur le sujet, l’éducation, et en particulier l’éducation des femmes constitue un facteur déterminant en ce qui concerne la baisse du taux de fécondité.

Mais là encore, contrairement à nombre de discours qui cherchent à faire croire, une fois encore pour des raisons obscurément idéologiques, que celle-ci se produirait de toute façon, la mise en œuvre résolue, comme ce fut le cas en Iran, de mesures appropriées constitue une nécessité si l’on veut aboutir à des résultats rapides.

Il faut des agents de santé qui aillent à domicile pour proposer une gamme de contraceptifs, il faut diffuser des messages audios à la communauté dans les différents dialectes, en utilisant par exemple les téléphones portables.

 conseille la conférence de Ouagadougou, en accord avec nombre d’intellectuels africains, comme par exemple Kako Nubukpo qui y voient un des éléments essentiels de leur propre développement :

Le dynamisme démographique n’est pas mauvais en soi, mais il faut être lucide, la transformation des économies africaines nécessite qu’on passe d’une démographie subie à une démographie choisie. Dans le monde, les pays qui se sont développés sont ceux qui ont réduit drastiquement leur taux de croissance démographique. Quand, ces cinquante dernières années, l’Asie de l’Est est passée de 1,4 % de croissance démographique annuelle à 0,1 %, l’Afrique n’est passée dans le même temps que de 2,8 % à 2,7 %. Il faut donc accélérer cette transition démographique en Afrique sous peine de se retrouver face à une bombe à retardement.

  • Faire moins d’enfants « n’est pas une solution en soi, prévient Valérie Golaz. Si ne pas avoir d’enfant vous conduit à voyager ou à consommer davantage, l’effet peut être encore pire. »

Magnifique exemple de paralogisme, voire de sophisme, qu’on retrouve encore un peu partout (cf. par exemple. Emmanuel Pont, etc.). Car on ne comprend pas bien pourquoi, étant donné que l’argument qui consiste à faire peu ou pas d’enfants est généralement développé en vue de répondre aux questions posées par la surconsommation et la surpopulation par des personnes conscientes des problèmes liés à la survie de l’humanité, ces personnes seraient plus portées à voyager ou à consommer davantage que celles qui ne se posent pas ce genre de problème et ne voient pas la nécessité de réduire leur consommation ou leur envie de voyager.

Et qui donc seraient, elles, les plus à même d’avoir des enfants qui voyagent et consomment davantage. Ce qui constituerait encore moins « une solution en soi ».

Là encore, la solution en soi est, bien évidemment, à la fois de faire moins d’enfants et de voyager et consommer moins, de ne plus ouvrir de puits de pétrole (cf. Emmanuel Pont, émission en lien, environ 20mn50), etc.

  • « Même si le taux de fécondité mondial était ramené d’un coup à 1,5 enfant par femme comme en Europe – ce qui est totalement illusoire –, la population mondiale continuerait d’augmenter du fait de l’inertie démographique » (Gilles Pison).

Cet argument bien connu de l’inertie démographique est hélas trop souvent manié (encore une fois dans quel but ?) comme un déni de l’urgence. Est-ce qu’il faut vraiment réguler la natalité, faire moins d’enfants, puisque « naturellement » la courbe va baisser d’elle-même. « Est-ce qu’on ne s’inquiète pas pour rien ? » demande par exemple Benjamin Sportouch (émission en lien vers 32mn) même si la population mondiale va continuer à s’accroître jusqu’à l’orée du XXIIème siècle ?

Et surtout, à quoi cela sert-il ? puisque l’inertie rend toute action inutile, nous est-il dit.

Étonnamment, la même question de l’inertie donne lieu à deux réponses radicalement différentes selon qu’elle concerne le réchauffement climatique ou la démographie. Une fois de plus, il conviendrait de se demander pourquoi.

Comme les gaz à effet de serre continuent à jouer le rôle de couverture (ou de vitre de serre) tant qu’ils sont présents, leur très grande longévité a pour conséquence que, quoi que nous fassions aujourd’hui, le réchauffement issu des gaz que l’homme a mis dans l’atmosphère depuis 1750 se poursuivra pour encore quelques siècles.

Mais alors que le monde entier s’alarme à juste raison (du moins en paroles et en façade, nous l’avons vu) pour prendre des mesures urgentes pour lutter contre le réchauffement climatique, en toute connaissance pourtant du facteur inertie – car même si les jeux sont faits pour demain, il reste indispensable de penser à après-demain – celui-ci apparaît comme une fatalité inexorable dès qu’il s’agit de croissance démographique.

Or, n’est-il pas tout aussi urgent de freiner une évolution qui, même si elle connaîtra un palier puis une décroissance, obligerait tout de même notre pauvre Terre à supporter dix milliards d’habitants pendant plusieurs siècles à venir, ce qui, selon toute probabilité serait une catastrophe à la simple considération de l’étendue des nuisances qu’un accroissement de 6 ou 7 milliards a pu causer en seulement un siècle ?

Même si nous ne pouvons réduire totalement les effets de l’inertie, dans le domaine climatique comme démographique, l’urgence est de cesser immédiatement d’alimenter des processus qui mettent en péril nos enfants et petits-enfants plutôt que d’évoquer la fatalité.

L’inertie n’est-elle pas une raison de plus de ne pas nous résigner, mais au contraire d’agir le plus rapidement possible contre les fléaux qui nous menacent ?

Car si on « laisse filer » la natalité selon l’expression de Didier Barthès (env. 31mn38 dans l’émission en lien) comme c’est encore le cas dans de nombreux pays, on va se trouver dans des situations difficiles à gérer.

Il est intéressant de comparer la situation de l’Iran avec celle des Philippines.

« Le recensement de 1986 [en Iran] dénombra près de 50 millions d’Iraniens : la population avait doublé en deux décennies. Selon certaines estimations, le taux de croissance atteignait 4,2% à son pic – un record mondial, proche de la limite biologique pour les femmes fertiles » Alan Weisman, op.cit. p. 258.

En 1989, le taux de fécondité iranien atteignait 9 enfants par femme (id. ibid. p. 261).

Après la mort de Khomeini en 1989, eut lieu le lancement d’un programme résolu de planification familiale, suscité par l’inadéquation de cette croissance démographique excessive avec les ressources du pays, en particulier en eau :

« En l’an 2000 [soit 10 ans après], le taux de fécondité de l’Iran atteignit [grâce à des méthodes douces et incitatives, voir id. ibid. p. 261-266] le taux de renouvellement, avec 2,1 enfants par femme – un an plus tôt que la Chine avec sa politique autoritaire de l’enfant unique. En 2012, il était à 1,7 » (id. ibid. p. 263).

En 2006 le programme fut abandonné par Mahmoud Ahmadinedjad.

Une telle expérience n’a rien de comparable avec le statu-quo qui sévit hélas aux Philippines :

 « Quand la république des Philippines accéda à l’indépendance en 1946, elle comptait déjà 18 millions de citoyens. Et aujourd’hui les Philippins sont près de 100 millions: alors que la population mondiale a quadruplé en un siècle, celle de ce pays a quintuplé en moitié moins de temps » nous dit Alan Weisman, id.ibid. p. 187.

La situation des Philippines n’a rien à voir avec une quelconque fatalité. En Afrique la conférence de Ouagadougou souligne l’urgence de la mise en œuvre de mesures comparables à celles qui ont été prises en Iran, et qui auraient pu être prises aux Philippines moyennant un changement de mentalité.

[Car] L’une des principales raisons de cette évolution démographique, c’est que les Philippines modernes –(…) est le pays le plus catho­lique d’Asie et, disent certains, le dernier bastion de l’empire théocratique du Vatican ».

Il ne suffit pas pour autant de jeter la pierre à telle ou telle religion, car, nous l’avons vu, d’autres idéologies plus ou moins occultes se montrent tout aussi pernicieuses – en particulier celle qui, d’un côté, dénonce verbalement et de façon irréaliste le consumérisme, tout en estimant inutiles les mesures démographiques susceptibles de réduire efficacement le nombre des consommateurs – mais seulement de souligner comment des décisions, ou des absences de décisions, d’où qu’elles viennent, peuvent impacter rapidement de façon importante l’avenir de certains pays, mais aussi de notre Terre.

Et combien il importe donc de lutter contre le déni et les manipulations diverses, conscientes ou inconscientes, qui nous amènent à considérer comme insurmontables des problèmes qui pourraient pourtant trouver une solution si la volonté était de la partie.

Souhaitons donc aux dirigeants, en particulier africains, de prendre en considération les enseignements de telles comparaisons, et de privilégier les solutions à l’iranienne plutôt que l’immobilisme philippin en vue d’accélérer une transition démographique qui leur est tellement indispensable.

  • Les modélisations de Meadows et la question démographique.

Il me semble encore nécessaire de mentionner un point qui n’est que rarement évoqué, et qui risque pourtant de rendre obsolètes les considérations précédentes.

Car si des changements radicaux ne font pas l’objet de décisions, au niveau écologique comme au niveau démographique, ils se produiront nécessairement de façon catastrophique.

J’avais abordé cette question dans un post il y a quelques années.

J’en reprends quelques conclusions :

(…) Si notre environnement (climatique, agricole, océanique, énergétique, ressources en matières premières, etc.) commence à faire défaut parce que nous avons atteint des limites physiques, alors la population baissera aussi, de façon probablement catastrophique. Peu de chances que nous atteignions jamais les 11 milliards d’humains annoncés, chiffre qui nous laisse croire de façon abusive que nous avons encore du temps avant que la situation devienne critique.

Tout simplement parce que la Terre et notre environnement ne seront, selon toute probabilité, pas en mesure de les supporter (…)

J.M. Jancovici met d’ailleurs lui-même en relation ces deux perspectives fondamentales de l’énergie et de la démographie :

« Mais, pour en revenir à nos émissions, si l’énergie fossile – donc l’énergie tout court pour l’essentiel – commence à faire défaut de manière croissante à partir de 2050, et que l’humanité se met à vivre en récession perpétuelle, au surplus dans un contexte de changement climatique de plus en plus intense, est-il encore logique d’imaginer que cette même humanité devienne sans cesse plus nombreuse, vive en paix, et n’ait comme seul objectif que de couper des arbres pour créer des surfaces agricoles ?

Il semble bien plus rationnel d’imaginer que, en pareil cas, un nombre croissant de « catastrophes » se chargera de mettre en cohé­rence une planète de plus en plus mitée et une humanité qui devra suivre le même chemin. Autrement dit, le « laisser-faire » ne garantit qu’une seule chose : bien avant 2100, les émissions se mettront à baisser, et ce sera parce que l’humanité commencera à se contracter sous la double pression du défaut de combustibles fossiles, et d’une modification globale de l’environnement qui ne pourra plus être compensée avec les moyens à la disposition des hommes ».

Du fait « d’un cloisonnement fort compréhensible des domaines de recherche, les prévisions démographiques ne prennent pas en compte les modifications environnementales induites par l’écologie d’un système environnemental fini ».

Or, des modélisations, qui n’ont pour le moment jamais été prises en défaut, celles du rapport Meadows de 1972 et ses différentes mises à jour nous montrent, tout comme J.M. Jancovici qui s’en inspire, qu’on ne peut pas traiter la question démographique indépendamment de l’environnement global dans lequel s’inscrit l’aventure humaine.

Rappelons donc encore les propos de P. Servigne et R. Stevens (op.cit. p. 202-203), qui commentent pour nous ce rapport.

Combien sera-t-on à la fin du siècle ? (Démographie de l’effondrement)

On ne saurait discuter d’effondrement sans aborder la question démographique. Le problème, c’est qu’il n’est pas possible de discuter sereinement de démographie. C’est un sujet absolument tabou et rares sont ceux qui osent aborder la question publiquement sans craindre de voir immédiatement arriver un point Godwin (un moment à partir duquel toute discussion devient impossible parce que l’une des personnes traite l’autre de nazi). En démographie, ce seuil est d’une autre nature, mais il est toujours le même : « Vous voulez faire comme en Chine, c’est ça ? »

Dans un débat sur l’avenir du monde, on peut aborder tous les sujets et discuter tous les chiffres de l’énergie, du climat, de l’agriculture, de l’économie, mais jamais on ne remet en cause les chiffres officiels de l’ONU sur la population : 9 milliards en 2050, et entre 10 et 12 milliards en 2100. Tentez l’expérience : lancez, par exemple, un débat sur l’avenir de l’agriculture avec n’importe quelle personne, et toute argumentation commencera par ce chiffre massue, 9 milliards en 2050.

Or – faut-il le rappeler ? – ce chiffre est une prévision mathématique issue d’un modèle théorique. Ce dernier est d’ailleurs sérieusement déconnecté des réalités du système-Terre, car il est uniquement basé sur des projections des taux de natalité, des taux de mortalité et des taux d’immigration des populations actuelles, sans tenir compte de facteurs comme les ressources, l’énergie, l’environnement, ou la pollution. C’est donc un modèle « hors-sol », qui se résume ainsi : notre population devrait arriver à 9 milliards en 2050 toutes choses étant égales par ailleurs. Le problème est que toutes les choses ne restent pas égales, comme nous l’avons détaillé dans la première partie de ce livre. Il est donc possible que nous soyons moins que prévu en 2050 ou en 2100. Mais alors, combien serons-nous ?

Pour l’équipe Meadows (…), qui a développé au MIT un modèle bien plus ancré au système-Terre, l’instabilité de notre civilisation industrielle mène à un déclin « irréversible et incontrôlé » de la population humaine à partir de 2030.

Pour affronter avec lucidité de la seule façon possible la situation qui est la nôtre, et mettre en œuvre d’urgence les changements indispensables, il convient de laisser une fois de plus le dernier mot à Antonio Gramsci : « Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté ».

Croissance et démographie. Où l’on apprend comment les fausses promesses de la COP dissimulent de nouvelles « 30 Glorieuses » qui, cette fois, nous seront fatales.

En 2050, 151 des 195 pays du globe seront en situation de décroissance démographique. Le vieillissement des populations déjà notable en Asie et en Occident entraine pénurie de main-d’œuvre et ralentissement économique. (…)

Décideurs politiques et scientifiques ouvrent les yeux sur une réalité nouvelle : le monde est au bord du déclin, voire de l’extinction. (…)

L’Asie orientale est l’une des régions les plus touchées par l’effondrement du nombre de naissances – notamment la Corée du Sud (dont l’indice synthétique de fécondité – ISF – s’établit à 1,11), Taïwan (1,15) et le Japon (1,37) sur la période 2015-2020, selon le rapport “World Population Prospects 2019” [“Projections démographiques mondiales”] publié par les Nations unies. La population d’un pays commence à décliner lorsque la fécondité tombe en dessous du taux de remplacement de 2,1, avec, à la clé, des pénuries de main-d’œuvre, une crise des fonds de pension et la péremption des vieux modèles économiques. (…)

Christopher Murray prévoit que les taux de fécondité convergeront autour de 1,5, voire en deçà dans certains pays.  Et il ajoute:

Ce qui veut dire que l’humanité finirait par disparaître d’ici quelques siècles”

Cette donne inédite va engendrer une nouvelle dynamique – déjà visible ici ou là – dans des domaines allant de la politique monétaire aux régimes de retraite, en passant par les prix de l’immobilier et la structure du capitalisme dans son ensemble. À l’heure où la population mondiale approche de son pic, beaucoup de gouvernements se voient en effet contraints de revoir leurs orientations politiques, qui reposaient jusque-là essentiellement sur l’essor démographique pour leur croissance économique et leur poids géopolitique.

Les pénuries de main-d’œuvre viendront gripper les modèles de croissance du passé. La protection sociale, dont les retraites et l’assurance-maladie, présuppose par ailleurs une population croissante, et elle sera dès lors mise à mal. (…)

Même les pays développés qui sont devenus riches avant de subir les effets du vieillissement ne sont pas à l’abri de telles difficultés. Les systèmes de sécurité sociale du Japon, du Canada et des pays européens reposent sur le principe du soutien intergénérationnel, en vertu duquel la population active subvient aux besoins des retraités. Avec la chute du taux de natalité, la seule manière de pérenniser le système de retraite sans alourdir le fardeau pour la population est d’améliorer les retours sur investissement. Or la baisse de la population entame également les réserves de croissance de l’économie, créant un cercle vicieux qui est à l’origine de chutes historiques des taux d’intérêt.

Kazuo YansaeYohei MatsuoEugene Lang et Eri Sugiura, Nikkei Asia, Tokyo, Courrier international n°1628 du 13 au 19 janvier 2022.

https://www.courrierinternational.com/article/demographie-vers-un-monde-depeuple

« Voilà un dossier qui va conforter les arguments de tes adversaires préférés, papes et autres jésuites comme natalistes de tous poils » me dit Stultitia, tout émoustillée.

« Que nenni ! » est-t-il impératif de lui répondre.

Car de telles observations, par ailleurs connues depuis longtemps, constituent simplement le pendant démographique de l’incantation à la croissance économique tellement dénoncée, sur ce blog en particulier.

D’autres passages de ce dossier ne le cachent d’ailleurs pas :

La solution serait de soutenir la croissance économique en augmentant la productivité du travail (art. cit).

Rien de nouveau sous le soleil, donc.

La révolution industrielle fut effectivement, comme le reconnaît l’article, une « période au cours de laquelle la croissance économique était soutenue par la croissance démographique et inversement ».

On le sait, un tel cercle a été rendu possible par la surexploitation des ressources naturelles, en particulier fossiles, cause de la crise écologique actuelle désormais quasi-universellement dénoncée, du moins en paroles.

Depuis deux cents ans, une croissance démographique soutenue consume les ressources naturelles, dévaste l’environnement, engendre des guerres (art. cit).

 sont bien obligés de reconnaître les auteurs.

Mais voilà : au lieu de prendre acte de l’urgente nécessité de passer du déni lénifiant à l’indispensable mobilisation et à l’exhortation au seul programme responsable, celui qui supposerait inévitablement « du sang et des larmes », c’est-à-dire une double réduction – celle de la croissance matérielle avec l’inéluctable réduction de la consommation, du pouvoir d’achat, des retraites, et celle de la démographie -, voilà qu’on nous propose une fois de plus l’incantation magique qui accompagne la fuite en avant : « Croissons ! Augmentons la productivité du travail », indissociable du traditionnel « Croissez et multipliez ! Faites des enfants pour sauver la protection sociale et les retraites ! ».

Car on le sait, même les papes nous le serinent à l’envi, un enfant est avant tout une variable économique ayant pour but la sauvegarde de la croissance et du confort des personnes âgées.

L’exemple de la Chine, terrorisée par les effets de la baisse prochaine de sa population sur sa puissance économique, son poids géopolitique et son système de protection sociale, est des plus significatifs :

Directeur de recherche à l’université de Wisconsin-Madison, Yi Fuxian estime que les contraintes démographiques à l’œuvre en Chine malmèneront son économie.

En Chine, le PIB actuel par habitant ne représente que 16 % de celui des États-Unis. Ce qui attend la Chine, c’est une récession induite par son vieillissement. Sans relance de la natalité, le taux de croissance économique ne repartira pas et le pays ne dépassera jamais les États-Unis en termes de PIB” (art. cité).

Quelle effroyable nouvelle, en effet ! On comprend que l’ouvrage de Yi Fuxian, « Un grand pays dans un nid vide » ait été interdit en Chine : il ne faut pas désespérer le Billancourt chinois dans ses rêves exhibitionnistes d’arborer à la face du monde le plus gros fantasme infantile de toute puissance.

Trop nombreux sont encore les obsédés du déni et les partisans effrénés d’une « croissance verte » bien problématique, soutenue par de très improbables progrès techniques dont les effets sur la résolution des problèmes énergétiques et environnementaux sont selon toute vraisemblance de l’ordre du vœu pieux.

On se rassure comme on peut…

Mais les penseurs sérieux, ceux qui prennent réellement la mesure du problème, sont conscients des difficultés considérables que suppose la réduction obligatoire de la croissance économique, dont la régulation démographique constitue nécessairement une composante essentielle.

Difficultés considérables que nous ne pouvons pourtant pas manquer d’affronter si nous voulons simplement survivre.

« Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste »

 disait l’économiste Kenneth Boulding, cité par notre article.

Et j’ai moi-même plusieurs fois rappelé l’alternative évoquée par Herman Daly en 2005 dans la revue Scientific American :

Le basculement vers l’économie durable « impliquerait un énorme changement d’état d’esprit, sur le plan intellectuel comme sur le plan affectif, de la part des économistes, des décideurs politiques et des électeurs. On pourrait même être tenté d’affirmer qu’un tel projet est irréalisable. Mais l’alternative à l’économie durable –l’économie indéfiniment croissante – est une impossibilité biophysique. Si je devais choisir entre m’attaquer à une impossibilité politique et m’attaquer à une impossibilité biophysique, je jugerais la seconde comme la plus impossible des deux et tenterais ma chance avec la première ».

Pourtant, on le sait, les atermoiements, faux-semblants et pures proclamations d’intentions qui accompagnent les diverses COP s’accommodent fort bien d’un retour espéré, mieux, programmé, de « 30 Glorieuses » new style.

Car si cette période de croissance qui a vu en Occident l’explosion du consumérisme et de la démographie, entraînant le quasi-épuisement de nos ressources naturelles et la dévastation de notre environnement n’est plus concevable dans les pays de l’Ancien Monde, elle est d’ores et déjà en cours dans les pays dits « en développement » et amplement promue et bénie par ceux qui prévoient d’en tirer profit.

L’Afrique, en particulier, qui compte 1,3 milliards d’habitants et possède le taux de fertilité le plus élevé du monde avec une moyenne de 4,4 enfants par femme,

 a entamé son baby-boom : 41% de a population africaine a moins de 15 ans. D’ici à 2050, la population africaine devrait augmenter de 91% passant de 1,3 milliards en 2020 à 2,6 milliards, ce qui représentera près de 60% de la croissance démographique mondiale prévue (…). [D’après une étude] publiée en 2020 dans le journal scientifique The Lancet, l’Afrique subsaharienne devrait voir sa population tripler d’ici à 2100, passant de 1 à 3 milliards d’habitants (art. cité).

Comment dès lors s’étonner que toutes les nations industrialisées du monde rivalisent en déclarations d’amour exaltées aux pieds de cette belle capable d’assurer de nouvelles « 30 Glorieuses » qui mèneront le monde cette fois droit dans le mur ?

Mais qu’importe ? Les producteurs chinois, américains, européens, russes, turcs et autres encore disposeront là du Sacro-Saint Marché qui leur permettra de maintenir sous perfusion la Divine Croissance avant l’agonie définitive.

Routes de la soie, investissements tous azimuts en Afrique, devant de telles réalités déjà bien tangibles, à quels naïfs peut-on donc encore faire croire aux bonnes intentions vertueusement énoncées lors des COP ?

Certes, on le sait, le poids environnemental d’un africain moyen en hectares globaux (hag) est, pour le moment, de beaucoup inférieur à celui d’un américain moyen, d’un européen ou même d’un chinois.

(Rappel : si le mode de vie américain était généralisé à l’ensemble de la population mondiale, nous aurions besoin de 5 planètes pour subvenir à nos besoins, 2,5 si c’était le mode de vie français. Alors que le mode de vie – actuel – d’un indien ou d’un habitant du Burundi se contente largement de cette seule planète dont nous disposons).

Cela veut dire à l’évidence que les américains, européens, chinois, etc. ont à réduire drastiquement de façon urgente leur mode de consommation ainsi qu’à réguler leur natalité afin de ne pas peser de manière scandaleuse sur l’équilibre écologique de notre pauvre Terre.

Mais cela signifie aussi qu’il serait fatal pour les africains et autres peuples en développement de revendiquer au nom de la justice un type de croissance, économique comme démographique, conçu selon le modèle du « rattrapage », qui ne pourrait être que suicidaire à moyen terme pour eux comme pour l’ensemble de l’humanité.

Ceci en dépit de nombre de discours soi-disant bien intentionnés entendus ici et là qui estiment, au nom d’une déculpabilisation à courte vue, que la justice serait de promouvoir pour les peuples qui n’en ont pas « bénéficié » le genre de développement matériel qu’a connu l’Occident.

« En vertu de quoi les occidentaux devraient-ils conseiller aux africains et pakistanais de réguler leurs naissances et leur contester le droit de rouler en SUV ? Qui sommes nous pour prétendre leur donner des leçons ? ».

C’est bien pour cela que même si le taux de fertilité des habitants des nations industrialisées effectivement en décroissance et souvent inférieur au taux de renouvellement entraînera prochainement des problèmes pour maintenir le pouvoir d’achat et équilibrer les systèmes de retraites et de protection sociale, laisser croire que la solution passerait par une politique nataliste constitue une dangereuse supercherie.

Il est de la responsabilité de l’Occident, en tant que plus gros consommateur, pollueur et gaspilleur mondial par têtes, de mettre en œuvre une rigoureuse réduction, et même inversion, de sa croissance matérielle tout en maintenant un faible taux de natalité.

Donner l’exemple est la seule façon d’être crédibles si l’on veut inciter les pays en développement à ne pas suivre la voie fatale que nous avons suivie en entrant dans le cercle infernal qui lie croissance économique et croissance démographique.

Supposons […] -de façon purement théorique -que le monde entier adopte demain une politique de l’enfant unique. À la fin de ce siècle, nous serions de nouveau 1,6 milliard d’habitants. Le chiffre de 1900. [contre 9,7 milliards en 2064 selon la dernière étude de l’Université de Washington, citée dans l’article. Il faudrait cependant tenir compte de l’effet catastrophique des changements environnementaux sur la population mondiale]

Nous dit Alan Weisman.

Un tel chiffre étant considéré comme le plus conforme aux ressources dont nous disposons, le plus respectueux pour notre environnement et donc le plus approprié au maintien durable de l’espèce humaine sur notre Terre.

À partir de ce moment, bien sûr, la politique de l’enfant unique pourrait être abandonnée et la régulation démographique pourrait se baser sur le taux de remplacement, d’environ 2,05 enfants par femme.

(Rappelons qu’une telle politique a été suivie par l’Iran, de façon incitative et non coercitive à la différence de la Chine ou de l’Inde, avec des résultats remarquables, avant que M. Ahmadinejad y mette fin de façon catastrophique pour l’avenir de ce pays, d’ores et déjà en stress hydrique du fait de sa surpopulation).

Cette politique, qui ferait certes le bonheur de notre climat et de notre biodiversité, a bien évidemment toutes les chances de ne pas être du goût des capitalistes qui gouvernent notre monde et de leur recherche d’un profit optimal grâce à un nombre maximal de consommateurs.

Il y a donc hélas peu de chances de la voir mise en œuvre…

Pourtant, l’urgence est donc, bien loin des politiques natalistes qui font hélas leur retour dans des programmes électoraux, de conjuguer une indispensable décroissance économique des plus riches, sélective en fonction de la pression environnementale exercée, avec une croissance maîtrisée des plus pauvres, elle aussi sélective en fonction des retards de développement et d’équipements essentiels qui s’observent dans certaines nations.

Mais dans tous les cas, la persistance ou le développement de la régulation démographique doit demeurer, elle, un objectif partagé.

Cela passerait, bien évidemment, par des mesures aptes à réduire le scandale de la répartition inégalitaire des richesses et des ressources, au niveau des nations comme au niveau international.

Ainsi que par la mise en place de politiques migratoires rationnelles, enfin débarrassées des dangereuses stupidités démagogiques en vogue, et capables d’opérer les rééquilibrages démographiques qui s’imposent au niveau international.

Notre étude le reconnaît :

La réponse, dans bien des cas, a été de recourir à l’immigration, qui a contribué à la croissance des pays développés après le ralentissement de la croissance démographique (…).

Nécessité du recours à l’immigration

Sans l’immigration, bon nombre d’économies développées ne sont déjà plus en mesure de satisfaire leurs besoins en main-d’œuvre. Dans le Royaume-Uni post-Brexit, la combinaison des barrières à l’immigration et des restrictions sanitaires a entraîné une grave pénurie de travailleurs. Avant la pandémie, seuls 12 % des chauffeurs routiers étaient originaires de l’Union européenne. Or, en vertu des nouveaux règlements britanniques, il est désormais interdit d’embaucher des chauffeurs à l’étranger (…)

Concurrence pour séduire les travailleurs étrangers

Certains pays se mettent désormais en quête de main-d’œuvre. L’Allemagne accepte davantage de travailleurs non européens depuis 2020. En 2019, l’Australie a allongé la durée maximale des visas vacances-travail de deux à trois ans, à la condition que les personnes concernées travaillent pendant un temps donné dans des secteurs victimes de pénuries de main-d’œuvre, comme l’agriculture. Le Japon fait également entrer plus de travailleurs étrangers au titre de son programme Specified Skilled Worker [ouvert aux travailleurs qualifiés dans certains secteurs spécifiques].

Les forces économiques à l’œuvre pourraient bien faire naître une concurrence nouvelle entre les pays pour séduire les travailleurs étrangers. L’objectif est de devenir un pays de prédilection. Keizo Yamawaki, spécialiste des politiques migratoires à l’université Meiji de Tokyo ajoute:

Si l’on veut attirer les travailleurs étrangers, il faut leur donner la possibilité de s’installer à demeure dans le pays.” (art. cité).

Politique indispensable, certes, mais dont l’évocation ne semble pas prête à figurer dans les programmes électoraux aussi étriqués qu’irréalistes que nous subissons.

Terminons par un peu d’humour, en évoquant l’un des arguments les plus burlesques des natalistes :

Dans une étude de 2020, l’économiste Charles I Jones, de l’université de Stanford, explique « qu’à long terme, tout effet économique positif découlant d’une diminution de la population pourrait être annulé par la réduction de la capacité créative de l’humanité ». Les idées étant le moteur de la croissance, « une baisse du nombre absolu de cerveaux pourrait freiner sérieusement l’innovation, et donc les perspectives de croissance » (art.cit).

Ce monsieur ignorerait-il donc qu’Einstein, Platon et autres Jean Sébastien Bach ou Descartes, sans parler des inventeurs du feu, de l’agriculture, ou des peintres de Chauvet et de Lascaux, ont vu le jour dans un monde qui comptait six ou sept milliards d’habitants de moins que le nôtre ?

Et que l’augmentation « du nombre absolu de cerveaux » qu’il appelle de ses vœux risque hélas de faire, en raison des crises probables et des guerres dues à la pression démographique insupportable et à la raréfaction des ressources, que le nombre absolu des cerveaux de djihadistes, terroristes et autres dictateurs dépasse amplement le nombre de cerveaux d’Einstein ?

*

Ajout du 10/02 :

Ce lien à l’article fort instructif de Sylvestre Huet, qui montre de façon chiffrée à quel point nous ne sommes pas égaux en ce qui concerne la pollution et la production de gaz à effet de serre.

Au niveau national comme international (cf. ci dessus la comparaison des poids environnementaux en hectares globaux (hag) ) les riches sont beaucoup plus nocifs que les moins riches et bien sûr que les pauvres.

Pour être crédible et donc efficace, l’indispensable politique de sobriété écologique doit avant tout s’attacher à la réduction des inégalité sociales.

Une politique climatique efficace suppose donc la réduction drastique des écarts d’émissions entre groupes sociaux classés par revenus et patrimoines. Or, le seul moyen efficace d’y parvenir est de s’attaquer à la cause de cet écart… qui est justement l’inégalité de revenus et de patrimoine.

Donc, la France a besoin d’un Président qui ne souhaite pas que « plus de jeunes rêvent de devenir milliardaires« , mais d’un Président qui se fixe l’objectif de réduire drastiquement cet écart en confisquant les plus gros revenus et patrimoines au bénéfice de programmes d’action climatique collectifs. Après, il lui sera possible de s’adresser au reste de la population, notamment aux classes moyennes, pour lui demander la sobriété.

Qu’on se le dise !

Une fois de plus, d’un déni à l’autre. De quelques oubliés des COP et des emballements médiatiques.

Depuis une dizaine d’années que je tiens ce blog, je constate avec plaisir que certains des sujets que j’ai tellement évoqués (écologie, réchauffement climatique, décroissance, question énergétique, etc.) ont désormais acquis une place dans les consciences ainsi que dans l’univers médiatique.

Je n’ai certes pas la prétention d’y être pour grand-chose, mais il y a tout de même une satisfaction à avoir l’impression d’aller dans le sens de ce qui doit être fait.

Non que cela atténue en quoi que ce soit mon « pessimisme de l’intelligence », que j’essaie toutefois de concilier, comme le disait Gramsci, avec « l’optimisme de la volonté ».

Car, une nouvelle fois, je ne peux qu’adhérer à l’opinion exprimée par Jean Marc Jancovici lors d’une récente interview accordée à l’hebdomadaire allemand « Die Welt » :

Qu’est-ce que vous vous attendez de Glasgow ?

Rien.

Réponse courte et claire. Pourquoi êtes-vous si pessimiste ?

Si vous regardez le passé, vous réalisez que les COP n’ont rien changé dans le monde réel. Après l’entrée en vigueur de la convention climat, les émissions ont continué à croître exactement comme avant. Aucune inflexion. Les Nations Unies ne font que prendre acte de ce que les pays sont déjà prêts à faire, et pour le moment ils ne sont pas prêts à entraver leur économie au nom du climat.

Succession de vœux pieux et de déclarations démagogico-médiatiques, étalage effréné d’un green washing prompt à remplacer l’économie carbone par une économie lithium tout aussi dévastatrice mais prometteuse de belles plus-values, comme l’attestent les actuelles envolées des bourses du monde entier dopées à la « croissance verte », etc. etc.

La relative prise de conscience et l’emballement médiatique sont encore très, très loin d’influer sur l’évolution réelle de nos économies.

De plus, bien des thématiques essentielles et bombes à retardement sont pudiquement occultées, comme celle de la démographie, ou bien discrètement laissées de côté, comme celle de la persistante inégalité de la répartition des richesses, que ce soit au niveau des nations comme au niveau international.

Mais je m’étonne d’un paradoxe : alors que l’écologie et la question du climat font désormais, pour le meilleur et pour la pire, la « Une » des médias et suscitent COP, sommets et rapports divers, une autre question, reconnue comme tout aussi importante pour l’avenir de notre humanité, continue à n’apparaître dans les agendas politiques qu’à titre de réactions de dernières minutes -dernières minutes qui se répètent depuis vingt ans… – à l’occasion de naufrages ou autres catastrophes qui émeuvent nos sensibilités, sans lendemains -sans lendemains depuis vingt ans… – et se voit traitée avec un amateurisme en total décalage avec son importance et sa gravité.

Il s’agit de la question des migrations.

On le sait, les mouvements migratoires constituent déjà et constitueront inévitablement l’un des problèmes essentiels du XXIème siècle.

Mais outre les réactions de dernière minute mentionnées, où sont donc les COP, les engagements internationaux et les mobilisations de masse, les Greta Thunberg et les manifestations régulières de jeunes ou de moins jeunes consacrées à ce sujet ?

Échapperait-il à la versatilité des modes médiatiques et des exhortations militantes aux bonnes intentions ?

Nos principaux enjeux contemporains ne sont-ils pas d’importance équivalente, et un drame profondément humain ne serait-il pas à considérer avec le même sérieux que le drame écologique ?

Mais hormis quelques indignations passagères autant qu’éphémères, les migrants ne semblent pas faire recette. On s’habitue, on se lasse. Naufrages, maltraitances, violence répressive, tout cela est tellement répétitif…

Pire, l’indifférence de l’opinion et le cynisme des dirigeants laisse le champ libre à celles et ceux qui ne sortent du déni que pour cultiver l’hystérisation. Car la façon la plus fréquente d’aborder la question manifeste hélas – on le constate à l’évidence de plus en plus en périodes électorales – outre une indéniable lâcheté politique, une xénophobie endémique quoique furtive, une peur, voire un racisme implicite qui ne demande qu’à se désinhiber. C’est bien ce dont témoignent les lamentables exhibitions de quelques abjects trublions cherchant à rassembler les foules et prescrivant désormais leurs programmes à des partis autrefois respectables. Tout ceci constituant une menace réelle pour la démocratie et les valeurs fondatrices de l’Europe en particulier.

Il faudrait donc enfin réfléchir aux raisons de nos incohérences et de nos ambivalences à propos de la question des migrations.

À l’image de la croissance démographique, dont le caractère dramatique fait lui aussi l’objet d’un déni largement partagé et dont les conséquences désastreuses sont loin de mobiliser les foules parce qu’une réflexion sur le sujet nécessiterait une remise en question de quelques uns des réflexes et désirs enracinés dans nos affects les plus fondamentaux, la question migratoire semble éveiller chez nous quelque chose qui relève avant tout du « tripal » le plus profond et perturbe, voire empêche toute approche raisonnable.

Il serait difficile de le nier.

Avant toute perception des découvertes et richesses possibles qui accompagnent tout échange, la personne migrante est perçue comme l’autre, l’inconnu, celle ou celui qui nous bouscule dans notre zone de confort et suscite le malaise du fait de sa différence, de langue, de couleur de peau, de culture, de religion.

Malaise qui, on le sait, on le constate tous les jours, lorsqu’il ne suscite pas le déni, peut aller jusqu’à la peur, au rejet.

Ressentis ô combien récupérés et exploités par celles et ceux qui font leur profit de la désinhibition de nos pulsions les plus obscures.

Car l’accueil d’une diversité humaine bien réelle et concrète dans notre quotidien exige beaucoup plus que la défense désormais quasi unanime d’une biodiversité souvent abstraite ou se limitant aux images débonnaires des oiseaux de nos jardins ou autres documentaires animaliers.

Pour répondre à une telle exigence, il serait donc capital et urgent de promouvoir enfin une approche rigoureuse, positive et dédramatisée de la question migratoire.

Tout comme, si nous ne nous efforçons pas de les maîtriser, nous devrons subir de façon catastrophique le changement climatique et ses conséquences environnementales, les problèmes liés à l’inéluctable raréfaction des énergies fossiles ou ceux imposés par une croissance démographique non régulée, les bouleversements liés à des phénomènes migratoires qui n’ont jamais pu être empêchés dans l’Histoire de l’humanité par quelques murs ou barbelés que ce soit doivent être envisagés avec lucidité, rigueur et détermination si nous voulons éviter les graves troubles qu’ils peuvent susciter.

Parmi d’autres approches développées en particulier par des associations (voir par exemple le remarquable Manifeste de France Terre d’Asile), ce texte de Filippo Grandi, haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés, pourrait aller dans le sens de cette indispensable dédramatisation d’un phénomène que nous nous devons de réguler avec le plus d’intelligence et d’humanité possible en vue de le transformer en chance aussi bien pour les accueillis que pour les accueillants.

Il importe d’insister en premier lieu sur le caractère inconditionnel du droit d’asile, caractère dangereusement remis en question par les rodomontades des va-t-en-guerre mentionnés plus haut :

Des courants politiques poussent pour restreindre l’espace d’asile en prenant comme justification ce qui se déroule aujourd’hui à la frontière polonaise. Cette érosion et la restriction de l’accès à des personnes réellement en demande de protection internationale sont très inquiétantes et contraires aux valeurs proclamées par l’Union. Cela peut avoir un énorme retentissement dans le monde, où beaucoup de pays, nettement moins riches, sont, bien davantage que nous, frappés par l’afflux de réfugiés. Cela pourrait donc influer fortement sur la pratique du droit d’asile un peu partout (art. cité).

Même si le secours et l’assistance sont dus sans conditions aux migrants en danger, ce droit d’asile dont doivent bénéficier de façon inconditionnelle toutes les personnes persécutées et menacées doit être nécessairement distingué de la situation des migrants économiques qui ne peut, elle, relever de l’inconditionnalité. Ceci contre un « bisounoursisme » des bonnes intentions qui, en étendant cette inconditionnalité à tout type d’accueil, risque de diluer et de perdre le caractère spécifique, indispensable et urgent de l’asile, et susciter incompréhensions et tensions dans les pays d’accueil.

La migration économique elle-même devant être réglementée et répartie en fonction des possibilités réelles rigoureusement évaluées des pays riches,

  • (le fait que 97% des français et plus largement des habitants des nations privilégiées appartiennent aux 30% les plus riches du monde ne devrait-il pas nous inciter, nous et nos semblables, à un peu moins de cécité quant à l’urgence d’un développement économique plus solidaire en ce qui concerne la répartition des richesses et le cas échéant du travail ?)

 et non des fantasmes populistes propagés par des théories xénophobes ou racistes (« grand remplacement », « parasitisme » etc.), tout en évitant de favoriser un « néo-colonialisme migratoire » privant les pays de départ de ressources humaines indispensables à leur propre développement politique, culturel autant qu’économique.

Un véritable débat de fond sur la migration est-il encore possible aujourd’hui ?

La politisation et la stigmatisation l’ont rendu toxique. On n’admet plus que la migration est nécessaire, pour différentes raisons. La migration économique doit être réglementée, et plus elle sera gérée, plus la migration irrégulière se réduira. Cette bonne gestion ferait aussi que le canal de l’asile ne serait plus le seul que des gens voulant migrer pourraient utiliser. Il doit être préservé pour les personnes qui fuient des guerres et des discriminations. Enfin, n’oublions pas la question du changement climatique qui peut, si elle n’est pas résolue, créer de véritables « bombes migratoires » (art. cité).

Face aux insuffisances manifestes de nos politiques migratoires, écoutons encore les recommandations pertinentes de Pascal Brice, Daniel Cohn-Bendit et Romain Goupil :

Il est temps que l’Union et ses États membres se dotent d’une politique migratoire et d’asile conforme aux valeurs et aux nécessités de l’accueil et qui nous mette à l’abri des chantages.

Il est temps de cesser de reculer devant l’inacceptable. L’accueil des personnes étrangères sur le continent européen est une double réalité, une double nécessité, du point de vue du respect du droit d’asile comme de celui des besoins de nos économies. Il doit se faire dans la maîtrise pour prendre pleinement en compte les inquiétudes sociales et culturelles qui taraudent l’Europe.Il passe par un contrôle des frontières extérieures de l’Union, ne serait-ce que pour se prémunir contre la menace terroriste extérieure.

[une fois encore contre le  « bisounoursisme » d’un accueil inconditionnel de tous…]

Cela suppose de la part de l’Union et des États membres une politique migratoire et d’asile fondée sur un accueil digne, organisé et maîtrisé et la fin de politiques dissuasives qui ne dissuadent de rien et entretiennent le désordre, de Moria, en Grèce, jusqu’à Briançon (Hautes-Alpes) et Calais (Pas-de-Calais). Cela passe également par une politique d’intégration active pour l’apprentissage des langues européennes, la formation professionnelle, l’emploi, le logement, la connaissance et le partage des valeurs fondamentales de la démocratie.

C’est ainsi que nous aurons répondu à l’urgence de la survie d’hommes, de femmes et d’enfants à nos frontières, et reconquis notre liberté de décision en tant qu’Européens, en tournant enfin le dos aux peurs organisées par les despotes et les semeurs de haine.

En se souvenant que jamais dans l’Histoire les peurs et les haines, les barricades ni aucun moyen violent n’ont été capables d’arrêter le mouvement inéluctable des migrations, et qu’il importe donc à un État de Droit de traiter le problème dans la justice, la décence et l’humanité, pour le bien de tous.

*

*

Ajout du 01/12:

Quelques extraits d’une tribune aussi nécessaire que courageuse:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/12/01/ce-sont-bien-les-etats-qui-tuent-des-migrants-aux-frontieres-de-l-europe_6104242_3232.html

Dans les heures qui ont suivi le repêchage de plusieurs corps sans vie au large de Calais, on a assisté à un véritable déferlement de déclarations émanant d’élus et de représentants d’institutions publiques, se défaussant de toute responsabilité dans les conséquences dramatiques d’une politique migratoire meurtrière, qu’ils ont pourtant choisie et rendent opérationnelle tous les jours. A les entendre, les « passeurs » seraient les seuls et uniques criminels dans cette « tragédie humaine », épaulés, selon certains, par les associations non mandatées par l’Etat, qui auraient « du sang sur les mains », selon les propos tenus par Pierre-Henri Dumont, député [LR]du Pas-de-Calais, sur Franceinfo, le soir du drame. Ce retournement des responsabilités est odieux et inacceptable.

Rhétorique éculée

Le dédouanement des politiques en France et au Royaume-Uni fait tristement écho à la situation dramatique dans le canal de Sicile, où, depuis maintenant plus de vingt ans, des bateaux chavirent et des exilés se noient dans l’indifférence. Il fait écho aussi au traitement de la situation en cours à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, où quelques milliers de migrants sont pris au piège entre les forces armées biélorusses et polonaises, poussés en avant par les premières et repoussés par les secondes. N’y voir que le machiavélisme de la Biélorussie épaulée par la Russie, c’est occulter la responsabilité de l’Union européenne (UE) dans ce refus obstiné d’accueillir celles et ceux qui fuient leur détresse.

C’est bien avec l’assentiment de tous les Etats membres que les gardes-frontières polonais repoussent à coups de grenades lacrymogènes et de lances à incendie des familles afghanes, syriennes et d’autres nationalités, dont la vie est chaque jour mise en danger dans des forêts marécageuses, par des températures glaciales. Ce sont bien les Etats qui tuent aux frontières européennes.

(…)

Face à ces drames, il est urgent que l’UE et les Etats européens, y compris le Royaume-Uni, reconnaissent leurs responsabilités et changent radicalement de cap : il n’est pour nous ni concevable ni acceptable que les institutions poursuivent dans leur entêtement à traiter les personnes migrantes comme des criminels, pour ensuite regretter hypocritement les morts que les mesures sécuritaires contribuent à produire.

*

Ajout du 14/12:

Une réflexion pertinente à propos du caractère inadéquat de l’utilisation du terme « crise » pour qualifier ce qu’on a laissé devenir une routine.

https://theconversation.com/debat-peut-on-en-finir-avec-la-crise-des-migrants-dans-les-medias-172976

Ce que je constate surtout, c’est que les interactions entre médias et « spécialistes » sont pernicieuses car elles renforcent paradoxalement le climat de « crise » qui caractérise la perception des migrations.

En ce qui me concerne, j’expliquerais volontiers qu’un naufrage comme celui de Calais ne relève pas d’une « crise », mais d’une forme de routine – une routine certes tragique et inacceptable, mais une routine quand même. Cette routine est la conséquence directe de la manière dont les États gouvernent les migrations, et il ne faut donc pas s’en étonner. C’est là le travail des universitaires (et des sciences sociales) : prendre du recul par rapport à l’actualité brûlante, mettre l’événement en perspective, rappeler des précédents historiques, etc.

Mais comment exposer de tels arguments si, précisément, on ne parle des migrations qu’à l’occasion de naufrages ? En matière de communication, la forme prend souvent le pas sur le fond. Et naturellement, plus on évoque les migrations sous l’angle d’une crise, plus les responsables politiques seront fondés à ne présenter les naufrages que comme des événements imprévus et tragiques, et à les traiter à grands coups de réunions d’urgence et de mesures ad hoc – perpétuant ainsi un cycle de crise et d’urgence qui dure depuis près de trente ans.

On objectera que les lamentations sur les biais médiatiques sont aussi anciennes que les médias eux-mêmes, et que face à l’urgence il faut se lancer dans l’arène sans hésitation ni cynisme, et avec toute l’indignation qui sied aux circonstances. Éternel débat, auquel il n’existe probablement aucune réponse satisfaisante. Mais tout de même, comment se fait-il qu’en 2021, alors que la barre des 20 000 décès de migrants en Méditerranée a été franchie depuis 2020 déjà, on continue à solliciter en urgence des « spécialistes » à chaque naufrage, pour qu’ils interviennent le soir même et commentent un événement qui, hélas, n’en est pas un ?

Promesses démagogiques ou annonce de sang et de larmes ? D’une écologie de la conviction à une écologie de la responsabilité.

Tranquillisez-vous : je n’ai aucune envie de rentrer dans le débat tragico-burlesque autour de la candidature ou pas d’un certain pluri-condamné pour incitations à la haine raciale ou autres délits, qui se voit propulsé au zénith des médias du fait de la complicité honteuse de journalistes méprisables qui ne devraient pas mériter ce nom. Ne faudrait-il pas sanctionner la publicité en faveur de la délinquance ?

Ni même de ratiociner sur la surenchère d’une certaine droite – et pas que… – qui s’empare des thèmes les plus nauséabonds de l’extrême droite en vue de peaufiner son profil de va-t’en guerre.

Non. Mon propos concerne une autre supercherie, peut-être plus grave – qui sait ? – car elle n’émane pas de quelques bouffons grotesques autant que dangereux, mais de personnages qui devraient être dignes de confiance de par leur appartenance à ce courant hautement respectable qui est celui de l’écologie, courant que je partage tout en désespérant de le voir un jour « responsable » au sens où Max Weber emploie ce terme (cf. ci-dessous).

Car ne voilà-t-il pas que la démagogie vient prendre possession de la réflexion écologique, alors même que celle-ci, face aux urgences de notre époque, devrait s’astreindre à la plus grande rigueur et la plus grande honnêteté ?

Rigueur et honnêteté qui devraient accorder toute sa part à une exigeante éthique de responsabilité, plutôt que de céder aux facilités trompeuses d’une pure éthique de conviction.

[Rappelons que pour le philosophe et sociologue Max Weber (1864-1920) « l’éthique de conviction » repose sur le pur principe du devoir, « la flamme de la pure doctrine » : il faut agir en fonction des valeurs supérieures et des principes auxquels on croit. « L‘éthique de responsabilité » si elle relève elle aussi de principes et de valeurs, fait en revanche une part déterminante au pragmatisme : l’action motivée par des valeurs ne peut faire abstraction des effets concrets tels que la raison permet de les prévoir « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes ». Voir : Le savant et le politique, Plon, Paris 1959, p. 172ss].

Ainsi est-on étonné de constater par exemple qu’ignorant toute approche scientifique rigoureuse, une prétendante à la fonction de candidate écologiste à la présidence de la République se permet d’assurer qu’il est possible de « sortir des engrais chimiques en cinq ans ».

« Conviction », bons sentiments certes, mais qui risquent d’engager un pays, voire le monde, sur des voies bien douteuses et bien dangereuses sous le seul prétexte de « veiller sur la flamme de la pure doctrine » (M. Weber, op. cit. p. 173).

Allons tout de suite à la conclusion [de l’étude de l’INRAE: L’azote : un élément clé pour le développement de l’agriculture biologique] :

Oui, il est possible d’aller vers une généralisation du bio, mais à de nombreuses et très sévères conditions techniques et sociétales. En effet, lorsque le modèle est utilisé avec des scénarios de 20%, 30%, 40% et jusqu’à 100% de bio, si l’on conserve les pratiques d’élevages, de cultures et de consommation alimentaires actuelles, c’est la catastrophe. Au sens où la baisse de rendement des cultures due au déficit en azote ne permet plus de nourrir les 7,5 milliards d’êtres humains actuels et encore moins les 8,6 milliards envisagés. Et le manque n’est pas anecdotique. Si l’on prive l’agriculture des engrais azotés sans rien changer par ailleurs, à 20% de bio on peut nourrir 6 milliards d’êtres humains. Et à 60% de bio, le chiffre chute à 3,6 milliards.

(…)

Donc, si l’on veut élever le niveau du débat politique et électoral, on arrête les slogans ineptes sur « la sortie du … en 5 ans » – une durée calée sur celle du mandat politique du Président de la République et non sur une analyse technico-économico-sociale – et on s’occupe plus sérieusement du sujet. Parce que réaliser les conditions citées par les auteurs de l’article de Nature Food, à l’échelle de la France (si tant est qu’il soit possible de le faire de manière complètement indépendante d’un monde qui ne s’engagerait pas dans la même voie), en cinq ans relèverait tout simplement de l’opération du Saint Esprit, mais pas de la politique. (S. Huet. Article cité en lien).

De même, sans être hélas surpris, constate-t-on que bien que le problème de l’intermittence des « énergies renouvelables » soit souligné depuis au moins deux décennies, une sortie du nucléaire « à l’allemande » continue d’être prônée sans plus de réflexion par l’ensemble des prétendants écologistes à la présidence de la République alors même que l’Angleterre vient de connaître l’une des pires crises de son histoire énergétique du fait de l’absence de vent, entraînant une hausse sans précédent du prix du gaz dans l’Europe entière tout en obligeant le recours au charbon, et que l’Allemagne confirme sa dépendance périlleuse au gaz russe, quitte à se doter d’un parc de centrales à gaz d’une puissance supérieure au parc nucléaire français. Bel exemple « d’usine à gaz » qui ne témoigne pas spécialement d’une remarquable réussite écologique.

Là encore, une pure « éthique de conviction » en arrive à des résultats qui peuvent être catastrophiques du point de vue écologique.

L’été s’achève en pente douce en cette mi-septembre. Les températures restent clémentes et les terrasses bien remplies. Alors pourquoi se soucier de l’hiver ? Peut-être parce qu’il faut écouter les marins qui se méfient du calme plat. Face aux côtes écossaises et anglaises, le vent faible n’est pas de bon augure. Surtout depuis que ces mers agitées se sont hérissées de milliers d’éoliennes équivalant à la production électrique de plus de huit tranches nucléaires. La plus grosse capacité au monde. A elles seules, elles fournissent le quart de l’électricité consommée par le Royaume-Uni…, quand le vent souffle.

Et en ce début septembre, les machines se sont mises à l’arrêt. Cet évènement climatique anodin a plongé le monde de l’énergie dans l’inquiétude. Quand les éoliennes s’arrêtent, il faut compter sur les autres sources de production d’électricité pour alimenter le pays. Dans les îles Britanniques, c’est le gaz, le nucléaire et le charbon. On peut enfin puiser dans les réserves. Mais celles-ci sont au plus bas, tandis que les centrales nucléaires sont en maintenance ou à l’arrêt. Reste le gaz et le charbon. Le gestionnaire du réseau britannique a demandé en urgence à EDF de rouvrir une des dernières centrales à charbon.

Résultat, en faiblissant, le vent du Nord à fait s’envoler les cours du charbon et surtout du gaz. Pour ce dernier, les prix atteignent des niveaux jamais vus depuis vingt ans. Car, à la météo, s’est ajoutée la reprise de la demande, plus forte que prévu. Le phénomène ne se limite pas au Royaume-Uni, et c’est toute l’Europe qui s’inquiète de la situation. De passage sur le Vieux Continent, un envoyé officiel du département américain de l’énergie a fait part de sa vive inquiétude au regard des très faibles réserves européennes et de l’insuffisance des fournitures de gaz. Les Américains sont au maximum de leur capacité et les Russes peinent à fournir la demande. On comprend mieux l’empressement des Allemands à achever la construction du gazoduc Nord Stream 2dans la mer Baltique.

https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/09/14/gaz-les-prix-atteignent-des-niveaux-jamais-vus-depuis-vingt-ans_6094586_3234.html

(voir aussi l’article important de Stéphane Lauer : https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/09/27/entre-deux-maux-le-recyclage-des-dechets-nucleaires-et-le-rechauffement-climatique-l-europe-doit-trancher_6096121_3232.html  )

De même continue-t-on d’entendre de la part de dits « écologistes » des discours semblant ignorer les graves conséquences environnementales d’un passage généralisé à la mobilité électrique ainsi que les ordres de grandeur qu’elle supposerait en ce qui concerne l’augmentation démesurée de la production d’électricité, ou autres apologies sans nuances du « passage à l’hydrogène » alors même qu’en dehors de quelques applications spécifiques, celui-ci a toutes les chances de constituer une « solution » aussi coûteuse qu’illusoire.

En fait, la physique est impitoyable : l’énergie nécessaire pour séparer l’hydrogène de l’oxygène – auquel il est solidement « cramponné » – est exactement égale à l’énergie que l’hydrogène fournira quand il brûlera, c’est-à-dire… s’associera de nouveau à de l’oxygène (par combustion ou dans une pile à combustible) pour reformer de l’eau !

(…)

Pour que l’hydrogène soit « vert », il faut électrolyser de l’eau avec de l’électricité bas carbone (nucléaire, éolien, hydraulique ; le solaire est déjà presque trop carboné à cause de la fabrication du panneau). Mais il y a un petit problème d’ordre de grandeur : en France, pour remplacer tous nos carburants par de l’hydrogène obtenu par électrolyse à partir d’électricité éolienne, il faudrait multiplier par 15 la puissance installée dans l’Hexagone en moulins à vent modernes, et doubler la production électrique totale…

(…) La consommation totale de produits pétroliers dans le monde avoisinant les 4,5 milliards de tonnes en 2019 (merci le covid après !), et les carburants faisant à peu près les 2/3 du total, ça fait donc environ 3 milliards de tonnes de carburant.

Pour avoir le même contenu énergétique en hydrogène, il faudrait environ 1 milliard de tonnes, demandant plus du doublement de la production électrique mondiale pour être produits…

Sans évoquer l’absence récurrente de réflexion proprement écologique sur l’urgence de la question démographique

Etc. etc. etc.

Il serait donc grand temps d’inclure, au-delà des incantations relevant de la pure « conviction », une bonne dose de « responsabilité ».

Certes, la démagogie y perdra, ainsi que le pouvoir de séduction de certains discours sur l’électeur potentiel.

Mais ne serait-ce pas l’honneur d’une écologie digne de ce nom que de nous mettre enfin clairement face aux difficultés et aux efforts qui nous attendent, plutôt que de nous engager dans des illusions que la réalité ne pourra que dissiper, probablement de façon tragique, à force de dégâts écologiques et de coûts économiques considérables ?

Supercherie et duplicité ont fait suffisamment de mal en politique pour qu’on ne s’efforce pas d’y trouver une alternative.

Celle-ci passe nécessairement par « du sang et des larmes », et le courage de ce « parler vrai » auquel fait allusion Daniel Cohn-Bendit :

Si la révolution verte est en marche, son image irénique se brouille. « La transition écologique en douceur, ça n’existe pas », tranchait Daniel Cohn-Bendit dans Les Echos du 24 août, à l’attention des Verts. S’ils parlaient vrai, poursuivait l’ancien député européen, ils devraient dire « votez pour nous, et tout sera plus difficile ». Mais qui est prêt à promettre du sang et des larmes ?

[voir dans l’article de J.M. Bezat cité en lien ci-dessus une liste impressionnante des limites du « grand basculement« : problèmes écologiques liés à l’exploitation des métaux rares; raréfaction et renchérissement du cuivre indispensable pour l’électrification de la planète; production de l’aluminium, des éoliennes et des panneaux photovoltaïques dans des usines chinoises alimentées au charbon; « pollution numérique colossale », etc.]

En dépit de la pertinence des observations qui suivent, un tel « parler vrai » ne suppose pas nécessairement « de rompre avec les libertés individuelles, voire avec le pacte démocratique », mais de faire comprendre que la Liberté ne se confond pas, on l’a vu, avec un fantasme libertarien. Qu’elle ne peut se concevoir que dans un modèle social et politique « où les intérêts particuliers » cessent « d’empiéter sur l’intérêt commun ».

Quel que soit son bord politique, le nœud du problème pour l’État est triple : d’abord, il lui faudrait prendre, pour décarboner l’économie, des mesures extrêmement dures, voire liberticides ;on pourrait évoquer une « économie de guerre » ; ensuite, il ne peut agir seul dans ce domaine, il faut nécessairement une coordination à l’échelle mondiale ; enfin, il lui faut lutter contre l’atomisation croissante des sociétés, où les intérêts particuliers tendent à empiéter sur l’intérêt commun qui présiderait à de telles mesures. (…)

Interdictions et obligations

Envisageons toutefois la décarbonation seule. L’objectif pour la France serait d’atteindre une empreinte carbone par habitant de 3,7 tonnes de CO2e (équivalent CO2) en 2030, soit le tiers de ce qu’elle était en 2017.

Pour ce faire, les mesures à prendre toucheraient aussi bien le bâtiment (résidentiel ou tertiaire) que les mobilités, l’agriculture, l’énergie, la consommation ou encore l’aménagement du territoire.

Elles concerneraient la vie quotidienne de chacun d’entre nous : augmentation du renouvellement des équipements de chauffage, interdiction de construction de nouvelles maisons individuelles (toute construction neuve étant réservée à l’habitat collectif), mise en place d’un couvre-feu thermique dès 2025, interdiction des voitures thermiques dans les centres urbains dès 2024 (les villes devenant dédiées au vélo et aux transports en commun), limitation généralisée des températures dans les logements et les bureaux, obligation pour toute parcelle de jardin de devenir productive, fin de l’artificialisation des sols, interdiction de tout vol hors Europe non justifié (donc de confort ou non nécessaire), division par trois du flux vidéo consommé (moins de vidéos en ligne, jeux vidéo, réseaux sociaux), limitation à 1 kg du nombre de vêtements neufs mis sur le marché par personne et par an (contre 40 kg en 2017), limitation drastique de la consommation de viande, instauration de quotas sur les produits importés (chocolat, café, thé…), et bien entendu, reconversions et créations massives de nouveaux emplois.

(…)

Car c’est bien d’un changement de mode de vie qu’il s’agirait, et d’un changement piloté par l’État, assorti de contrôle et de surveillance des populations. Car, sans cela, comment s’assurer que les jardins particuliers ont bien tous un potager, et que personne n’a pu se procurer plus de vêtements ou de café qu’autorisé ?

(…)

C’est ici qu’apparaît le problème des gouvernants : décarboner vraiment, c’est rompre avec les libertés individuelles, voire avec le pacte démocratique.

(…)

Nous sommes aujourd’hui au pied du mur : entre l’importance croissante, voire suprême, de la liberté individuelle, et le besoin d’État fort que la crise climatique va nécessairement engendrer dans un objectif de survie collective, qu’allons-nous choisir ? Je n’ai pas la réponse. Mais il est plus que jamais nécessaire de regarder la question en face.

Voilà bien le défi auquel doit répondre une politique digne de ce nom.

ll nécessite de passer de la stérilité de proclamations et de convictions purement incantatoires à la construction rigoureuse d’une éthique et d’une politique de la responsabilité.

Sans doute, effectivement, « regarder la question en face » fera que « tout sera plus difficile ».

Mais quel défi n’est pas plus difficile que la résignation inerte à l’inacceptable ?

Et, de toute façon, nous n’avons plus désormais le temps d’avoir le choix.

*

Ajout du 04/10 :

Et à propos de Yannick Jadot, cet autre article de Sylvestre Huet dénonçant un bien pitoyable « festival »:

Pandémies, dérèglements climatiques, transitions énergétiques, « libertés individuelles »… Vers la fin du mirage de « l’effet cliquet ».

« Encore à jouer les oiseaux de mauvais augure ! », dirait une fois de plus Stultitia.

Ce n’est certes pas de gaîté de cœur, mais il faut bien avouer qu’il y a de quoi…

Cela fait tout de même un certain temps que je m’étonne … d’un étonnement largement partagé.

En quoi devrait-il être étonnant, en effet, qu’une pandémie s’éternise en prenant des formes nouvelles qui mettent à mal nos capacités sanitaires ?

On le sait depuis longtemps, un poulailler ou un clapier surpeuplé, tout comme les élevages intensifs, constituent le milieu idéal pour la transmission de maladies de toutes sortes.

Or notre humanité n’arrête pas d’entasser les individus dans ce clapier grouillant que devient notre pauvre Terre. En vertu de quel miracle devrait-elle échapper à cette logique que connaît tout éleveur, contraint de recourir de plus en plus à une permanente médicalisation de son cheptel, faute de pouvoir ou de vouloir adopter des méthodes d’élevage plus extensives qui supposent plus de place pour moins d’animaux ?

Mais peut-être la fréquentation de l’ENA ainsi que la perte de contact avec notre Terre nourricière empêchent-elles de percevoir des vérités aussi simples et évidentes ?

Certains pourtant s’efforcent de rappeler de telles évidence, ainsi que leurs conséquences inévitables sur ce que d’aucuns nomment la « restriction des libertés individuelles » :

« Il est probable que nous ayons à faire face à d’autres restrictions dans l’avenir. Pas parce que cela crée un précédent car les mesures liées aux pandémies sont réversibles. Mais parce que les situations qui créent les conditions de propagation des virus sont amenées à se reproduire », déclare par exemple François Saint-Bonnet, professeur en histoire du droit à Paris 2.

Rapidité des communications tous azimuts, fonte du permafrost, déforestations en Afrique ou en Amazonie qui vont incessamment libérer, comme le souligne par exemple le grand photographe Sebastião Salgado (vers 7mn) quantité de virus encore inconnus, tout cela indique que des mesures qui nous paraissent encore « d’exception » ont de fortes chances de constituer la règle de notre quotidien dès les années à venir.

Mesures d’exception qui ne seront pas seulement dictées par les pandémies, mais aussi, et simultanément, par les divers cataclysmes – incendies géants, inondations massives, etc. – provoqués par cette « surexploitation de la Terre » régulièrement dénoncée, hélas sans grand effet, par des milliers de scientifiques de premier plan.

Les « signes vitaux » de la planète s’affaiblissent face à la surexploitation générée par l’économie mondiale, ont mis en garde des scientifiques de premier plan, mercredi 28 juillet. Auteurs d’une étude publiée dans la revue BioScience, ils s’inquiètent de l’imminence possible de certains « points de rupture » climatiques.

Ces chercheurs font partie d’un groupe de plus de 14 000 scientifiques ayant plaidé pour la déclaration d’une urgence climatique mondiale. Ils estiment que les gouvernements ont, de manière systématique, échoué à s’attaquer aux causes du changement climatique : « la surexploitation de la Terre ». Depuis une évaluation précédente en 2019, ils soulignent la « hausse sans précédent » des catastrophes climatiques, des inondations aux canicules, en passant par les cyclones et les incendies.

(…)

Avec plus de quatre milliards d’animaux, notamment vaches et moutons, la masse du bétail dépasse, désormais, celle des humains et des animaux sauvages combinés, selon l’étude. « Nous devons réagir face aux preuves qui montrent que nous allons vers des points de rupture climatiques, en prenant des mesures urgentes pour décarboner l’économie et en commençant à restaurer la nature plutôt que la détruire », a déclaré l’un des auteurs, Tim Lenton, de l’université britannique d’Exeter.

La menace de l’irréversibilité

Les auteurs estiment qu’il existe, en effet, « de plus en plus de preuves que nous approchons, voire avons déjà dépassé » certains des points de bascule qui pourraient entraîner le système climatique vers un changement dramatique et irrémédiable. Cela inclut la fonte des calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique, qui pourrait être irréversible à l’échelle de plusieurs siècles, même si les émissions de CO2 étaient réduites. Pour les récifs coralliens, menacés notamment par le réchauffement, et dont dépendent un demi-milliard de personnes, l’atteinte d’un point de non-retour est également possible.

Les auteurs réclament des actions rapides et radicales dans plusieurs domaines : éliminer les énergies fossiles, réduire la pollution, restaurer les écosystèmes, opter pour des régimes alimentaires basés sur les plantes, s’éloigner du modèle de croissance actuel et stabiliser la population mondiale.

Stabilisation – mieux, décroissance – de la population mondiale sur laquelle je revenais dans mes derniers posts, en réponse à la permanence du déni…

Tout cela nous montre, s’il en était encore besoin, que l’humanité a mangé son pain blanc et que nous sommes au pied du mur.

Que les modélisations de Meadows qui étaient, dans les années 1970, de l’ordre de la prévision, sont désormais, incontestablement, de l’ordre des faits.

Là encore, on ne peut que s’étonner de l’étonnement que peuvent susciter chez certains de tels constats, et des incantations réitérées à un « retour de la croissance » voué à être désormais indéfiniment différé, du simple fait des capacités physiques d’une Terre qui ne peut fournir plus de ressources – en énergie, en matières premières, etc.- qu’elle n’en a, et du fait des phénomènes climatiques – sécheresses, inondations, incendies, etc.- appelés à peser de plus en plus lourd sur les économies tout comme pèsera l’inéluctable succession des pandémies.

Dettes abyssales, crises financières plus que probables, il n’empêche : le « retour de la croissance » est guetté du haut de leurs tours d’ivoire par les économistes : « Sœur Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? ».

Car depuis deux siècles l’humanité a vécu dans la croyance, en Occident du moins, qu’un accroissement permanent de nos possibles était garanti de façon magique par un « effet cliquet » rendant impossible tout retour en arrière.

Que la possibilité d’augmenter sans cesse notre consommation d’énergie, de se déplacer où l’on veut, quand on veut, en voiture, en avion, de circuler aux quatre coins du monde sans précautions particulières, d’accroître indéfiniment notre niveau de vie, de richesse, de santé, notre durée moyenne de vie, constituaient des acquis incontestables, érigés au rang de « droits » sur lesquels il était impossible de revenir.

Que tout cela faisait partie d’une sorte de dynamique inéluctable, un sens millénariste de l’histoire, voire une théologie laïque qu’il s’avérait sacrilège de remettre en question.

Et beaucoup ne sont toujours pas sortis de ce genre de vision, comme le prouvent encore une résistance forcenée du déni, ainsi que les promesses délirantes d’un transhumanisme des lendemains qui chantent – pour ceux du moins qui en auraient encore les moyens-.

En dépit du nombre croissant, fort heureusement, de ceux qui se rendent compte, comme le chantait Alain Souchon, qu’on commence sérieusement « à voir le vide à travers les planches ».

Or, si ce n’est pour un libertarianisme à courte vue, la Liberté ne se réduit pas à l’infinie poursuite de tous les possibles suscités par nos fantasmes infantiles de toute puissance.

Nombre de nos « acquis » ou de nos « libertés » prétendument intangibles relèvent en fait d’agréments qu’a permis un certain développement économique, mais qui n’ont aucun caractère essentiel, encore moins pérenne.

Et il serait bien illusoire de croire que ces « acquis », ces « libertés », ces « droits » pourraient eux aussi bénéficier de « l’effet cliquet » abusivement attaché aux autres aspects de la soi-disant « croissance ».

N’en déplaise aux libertariens de toute sorte, ce genre de croyance est déjà, et sera de plus en plus, battue en brèche par le principe de réalité qui accompagnera nécessairement l’évolution de nos conditions d’existence.

Fort heureusement, le plaisir grisant de rouler à la vitesse qu’on veut sur les réseaux routiers publics après un repas bien arrosé a bien dû céder devant le nombre de morts dont cette « liberté » était la cause. En dépit des contestations récurrentes (rien de nouveau sous le soleil…) des défenseurs de la « liberté de vitesse », la limitation de ce genre de « liberté » – limitation qui, rappelons-le, a divisé par six le nombre de victimes de la route – est désormais majoritairement acceptée.

Cela devrait nous faire prendre conscience qu’il existe une dimension bien plus essentielle de ce que nous nommons « liberté », et qui en appelle à une compréhension moins superficielle.

Si, comme le dit Paul Ricoeur que j’ai souvent cité sur ce blog, « on entre en éthique quand, à l’affirmation par soi de sa liberté, on ajoute l’affirmation de la volonté que la liberté de l’autre soit », alors la Liberté s’inscrit dans la dimension d’une solidarité collective nécessairement médiatisée par la Loi.

Car si « l’impulsion du seul appétit est esclavage », « l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite –[collectivement]-est liberté », nous dit encore Rousseau.

Les événements actuels, et ceux à venir, vont désormais nous obliger quotidiennement à mieux distinguer ce qui appartient aux seuls « appétits » et conforts individualistes dont nous sommes bien souvent les esclaves, de ce qui relève d’un Bien Commun que le Politique se doit de préserver afin que chacun puisse jouir de la Liberté authentique qui lui revient de droit.

Travail de discernement et de vigilance, autant en ce qui concerne les abus possibles du politique que ceux qui émanent des caprices des citoyens en ce qui concerne la distinction entre de futiles « libertés d’agrément » et la Liberté en tant que telle.

Et dans un monde dont « l’ordre » se révèle de plus en plus éloigné de ce que voudraient lui imposer nos caprices et nos fantasmes prétentieux, il devient urgent de renoncer à nos ambitions prométhéennes de croissances infinies pour revenir à l’antique sagesse stoïcienne dont témoignait le vieux Descartes lorsqu’il conseillait de « changer nos désirs plutôt que l’ordre du monde ».

Ou peut-être faudrait-il parler d’une urgente conversion de ces désirs vers la poursuite d’objectifs plus en accord avec ce qui constitue la dignité de notre humanité.

Le temps est sans doute révolu des rêves de toute puissance et de triomphe d’un bien être purement individualiste par une « levée des inhibitions » quelque peu adolescente.

Car c’est bien la survie collective d’une humanité digne de ce nom qui est en jeu.

Et notre époque exige un engagement adulte de notre Liberté, au-delà des revendications puériles d’un simple confort désormais obsolète et d’un certain nombre de facilités accessoires dont les circonstances exigent d’ores et déjà d’accepter, qu’on le veuille ou non, la disparition.

Même lorsque la démagogie de politiques irresponsables continue à entretenir le mirage funeste de « l’effet cliquet ».

*

Ajout du 28/08:

Bien évidemment, le dernier rapport du GIEC ne fait que confirmer les propos qui précèdent.

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/08/09/la-crise-climatique-s-aggrave-partout-a-des-niveaux-sans-precedent-alerte-le-giec_6090961_3244.html

Ainsi que cet article qui pose bien la question de la nécessaire distinction entre l’affirmation du « principe » et la confrontation à la réalité lorsqu’il s’agit de liberté :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/08/26/covid-19-sur-la-question-des-libertes-nous-confondons-le-principe-et-la-realite_6092363_3232.html

Encore et encore sur la démographie. Et sur la mauvaise foi que semblent affectionner ceux qui font pourtant profession de cultiver la bonne.

« Mais tu passes ton temps à te répéter », me dit Stultitia, « tu as déjà tant de fois parlé de démographie ».

Soit.

Mais le déni se répète lui aussi. Et c’est bien là le problème : il faut donc se répéter pour tenter de lutter contre la répétition du déni.

J’avais en effet déjà relevé quelques incohérences de Gaël Giraud, en dépit de l’intérêt que je peux porter à nombre de ses idées, en matière économique en particulier.

Et voilà que je me sens obligé de revenir sur des affirmations concernant la démographie qu’il réitère lors du « 28 Minutes » d’Arte du 23 de ce mois (Vers 9mn 18).

À la question d’Élisabeth Quin : « Est-ce que la notion de décroissance démographique est quelque chose qui est tabou pour vous », Gaël Giraud répond :

« Ma réponse à ceci, c’est ‘’Ne nous voilons pas la face’’. J’entends dans les salons parisiens des amis qui me disent : ‘’J’arrêterai de rouler en SUV le jour où les femmes maliennes arrêteront d’avoir six enfants’’. La réponse à ceci c’est premièrement : ce n’est pas les femmes maliennes qui sont responsables des émissions de co2 sur la planète ».

Certes. C’est bien là ce que se tuent à dire tous les partisans de la décroissance démographique, comme les 15 364 scientifiques de 184 pays, signataires de l’appel du 13 novembre 2017 de la revue « BioScience », suivis des 11 000 de 153 pays, dont 1500 français, le 05 novembre 2019, tous parfaitement au courant que l’empreinte écologique en hectares globaux (hag) d’un habitant des États-Unis est plus de 11 fois supérieure à celle d’un habitant du Burundi, et que si tous les humains consommaient comme cet Américain, il faudrait disposer de 4,97 planètes, ou de 2,79 planètes s’ils consommaient tous comme un français.

Ce genre de documentation est désormais connu de tous, et la responsabilité des nations occidentales dans le réchauffement climatique est effectivement écrasante.

En plus d’une radicale cure d’austérité en vue de réduire leur consommation, c’est donc logiquement aux occidentaux qu’il appartient d’abord de maîtriser leur démographie.

Ce n’est pourtant pas, on l’a vu,  ce que prône le pape, complice et grand inspirateur des thèses du père Giraud, lorsqu’il incite les italiens (dont l’empreinte écologique est proche de celle des français et plus ou moins conforme à la moyenne européenne et sa consommation de près de 3 planètes donc…) à une « explosion des naissances » en vue d’assurer la reprise économique.

Bien sûr, la femme malienne et ses enfants dont parle Gaël Giraud ne sont en rien responsables d’une telle surconsommation dont le pape se fait implicitement l’avocat en encourageant la natalité italienne.

Mais comment donc un pape et un père jésuite peuvent-ils être aveugles au point de ne pas se rendre compte que les plus de deux milliards d’africains seront en 2050 plus proches, du fait d’une croissance économique inéluctable, de l’empreinte écologique de la Chine, qui consomme plus de deux planètes, que de celle du Burundi actuel ?

On le sait, la Chine, qui est passée d’une empreinte écologique de type Burundi à l’époque de Mao à celle que nous lui connaissons aujourd’hui, met tout en œuvre pour que le continent Africain connaisse une croissance du même type, et l’augmentation de sa population de consommateurs fera à l’évidence l’affaire de ses marchés, comme de ceux des nations qui lui disputent la place.

Nos ecclésiastiques sont-ils donc naïfs au point de penser que, seuls dans notre monde de l’hyperconsommation, le milliard d’africains supplémentaire dans un horizon proche, assailli de tous côtés par les incitations à la sainte « croissance », parviendra à maintenir cette vie austère et frugale ne consommant qu’une seule planète qui devrait être notre modèle à tous ?

Mauvaise foi ?

Peut-être faut-il le reconnaître, car une « foi » ne peut être estimée « bonne » du seul fait qu’elle obéit à l’autorité de papes ou d’une tradition qui prône continûment l’adhésion à des thèses démographiques hautement discutables dans notre contexte écologique actuel.

Dans ce contexte, la parole juste et de simple bon sens est bien plutôt celle d’un Kako Nubukpo qui affirme dans son livre L’urgence africaine. Changeons de modèle de croissance, Odile Jacob, Paris, 2019, que « l’Afrique doit passer d’une démographie subie à une démographie choisie » ; « qu’il ne peut y avoir d’émergence sans maîtrise démographique ».

Est-ce à dire, contrairement à ce que prétend M. Giraud dans son troisième point (« la démographie ne se commande pas d’en haut » – je reviendrai sur le deuxième point pour finir -), qu’il est possible d’agir sur la croissance de la population et de la maîtriser ?

La réponse doit être affirmative.

Car à l’opposé de la croissance économique dont la dynamique, à l’origine des troubles écologiques que nous expérimentons de nos jours, ne s’est jamais radicalement inversée depuis les débuts de l’ère industrielle (à part sur de courts laps de temps – crises, guerres, etc.), le taux de fécondité a connu, lui, depuis deux siècle déjà un déclin significatif, constant sur le long terme, en Occident du moins.

Voir par exemple, parmi d’innombrables études allant dans le même sens : Anne Salles, Le contrôle des naissances en Europe du XIXe au XXIe siècle, Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe.

Alors que domine jusqu’au xviiie siècle en Europe l’idée qu’il faut accepter stoïquement toute grossesse, le contrôle des naissances se généralise à partir du xixe siècle et devient progressivement une pratique répandue, en dépit de l’opposition de l’Église et des responsables politiques. Celui-ci apparaît en effet comme un moyen d’ascension sociale, puis, à partir des années 1960, de manière croissante, comme un instrument de liberté. Les politiques, après avoir longtemps condamné cette évolution, finissent par s’y adapter, y contribuant par la libéralisation de la contraception.

En France, le taux de natalité passe, de 1900 à 2020, de 22,7 enfants pour 1000 femmes à 10,7, le taux de fécondité passant dans la même période de 2,80 à 1,80, etc. etc.

La baisse de la natalité résulte de divers facteurs (développement, progrès dans l’éducation des femmes en particulier, information sur les moyens contraceptifs féminins et masculins…) contribuant à un changement des mentalités qui s’émancipent de l’emprise d’habitudes liées le plus souvent à des idéologies traditionnelles, religieuses en particulier.

Dans ce genre de changements, le rôle du politique peut être déterminant, comme le montre aussi par exemple la lutte contre l’excision qui, partie de prises de conscience et de revendications de la base, a été relayée en de nombreux pays par des décisions politiques fortes, en dépit des résistances ancrées dans les traditions et les cultures.

Il n’y a donc aucune raison pour que la question démographique échappe à tout contrôle possible « d’en haut », comme M. Giraud essaye de nous le faire croire, de façon d’ailleurs tout à fait paradoxale quand on constate les efforts acharnés du pape, son mentor, lorsqu’il cherche lui-même à « commander d’en haut » « l’explosion démographique » dont il rêve et à laquelle il incite les italiens.

L’attitude du politique et des instances – traditionnelles, religieuses, etc. – qui influent sur l’opinion peut donc jouer un rôle essentiel dans les orientations démographiques.

Laisser penser que ces dernières pourraient y échapper revient à consacrer le statu quo, en l’occurrence la dérive qu’on veut nous faire croire inéluctable vers un monde à 10 milliards d’habitants dans un futur proche.

Dérive qui, outre qu’elle sert les intérêts idéologiques bien ambigus de religions incapables de mettre en question un dogmatisme nataliste anachronique et d’ores et déjà funeste, fait le jeu d’économies cultivant le mythe de la croissance.

Car si la Chine en particulier renonce à une limitation des naissances, ce n’est pas à cause de l’impossibilité de celle-ci – on verra plus bas qu’elle peut avoir une efficacité tout-à-fait avérée lorsqu’elle est appliquée de façon intelligente – mais avant tout pour des raisons économiques, pour fournir la main d’œuvre nécessaire au maintien d’une croissance qui assure son statut d’usine du monde ainsi que sa position dominante dans la géopolitique de l’Extrême Orient et du monde. Nécessités qui exigent une puissance démographique forte et une augmentation du nombre des consommateurs qu’elle veut séduire.

Mais rien n’empêche des politiques alternatives de décroissance démographique d’être opérantes et rapides, comme en témoigne l’expérience de l’Iran, hélas abandonnée elle aussi pour des raisons de domination géopolitique, en dépit de son urgence écologique.

Je reprends ici avec de minimes remaniements un de mes commentaires suite à un article d’Anne-Bénédicte Hoffner :

***

Marie Ladier-Fouladi souligne que l’Iran a connu « l’une des transitions démographiques les plus rapides de l’histoire ». La fécondité y est passée de 6,4 enfants par femme en 1986 à 2 en 2003, soit une baisse de près de 70 % en l’espace de dix-sept ans, « un résultat que la France a mis cent cinquante ans à obtenir ».

Contrairement aux exemples de la Chine et de l’Inde, cette transition s’est opérée en Iran de façon uniquement incitative et non coercitive, y compris en ce qui concerne l’incitation recommandée à l’enfant unique, qui a largement contribué au résultat, en plus d’autres moyens parmi lesquels la gratuité de la contraception féminine comme masculine, la stérilisation volontaire après le premier enfant, des mesures fiscales appropriées et bien évidemment l’éducation et le travail des femmes.

Ajoutons que la conscience des effets catastrophiques de la surpopulation sur un pays d’ores et déjà en stress hydrique et en risque alimentaire y était pour beaucoup avant que M. Ahmadinejad ne mette fin à l’expérience pour cause de compétition démographique insensée avec ses concurrents moyen-orientaux.

Mais cette expérience apporte encore d’importants enseignements.

D’abord qu’il est donc effectivement possible d’influer sur les comportements avec efficacité et rapidité, sans pour autant mettre en œuvre des mesures autoritaires. Ceci pourrait constituer un exemple pour le reste du monde, à condition que la politique et les croyances suivent.

Puis qu’il est sans doute plus rapide, efficace et facile de réduire la population que de prêcher de façon platonique la sobriété et la frugalité, même si cela reste bien sûr indispensable. Une réduction du niveau de vie et de consommation ne s’est jamais produite au cours de l’histoire de l’humanité que sous la contrainte de guerres ou de crises majeures, alors que nous avons eu en Iran l’exemple d’une décroissance démographique réelle, volontaire et non violente.

Rappelons qu’une politique généralisée de l’enfant unique pourrait ramener à la fin du siècle la population mondiale à 1,6 milliards d’habitants. Même si le chiffre reste théorique, on est en droit de penser qu’y tendre serait l’un des moyens les plus réalistes de réduire autant que possible les catastrophes qui nous menacent. Bien entendu, l’affaire n’irait pas sans crises, mais on peut raisonnablement concevoir qu’elles seraient sans commune mesure avec celles qui attendent 10 milliards de personnes dans le monde surchauffé et assoiffé que nous avons préparé, à l’énergie raréfiée et aux matières premières drastiquement réduites.

***

Ce n’est donc que pour des raisons idéologiques, économiques ou géopolitiques, que la thèse de l’impossibilité d’une alternative à la croissance démographique que connaît une partie du monde nous est complaisamment présentée comme une fatalité.

Et il est grand temps de dénoncer clairement le discours infondé de ceux qui en font un mantra inlassablement répété dans le but, conscient ou inconscient, de faire valoir leurs propres intérêts, en contradiction de plus en plus flagrante avec ceux de la planète et de ses habitants présents et à venir.

Reste le deuxième argument de M. Giraud, autre mantra psalmodié dans l’intention de susciter la terreur devant la perspective d’une « planète qui n’est composée que de vieux ».

Outre la fausseté de l’argument – car une politique de l’enfant unique, si elle accroîtra effectivement dans un premier temps la proportion des personnes âgées dans les populations, amènera à plus long terme à un nouvel équilibre entre jeunes et vieux, simplement avec une population réduite – de telles affirmations condamnent toutes les transitions possibles, en réduisant tout discours en particulier écologiste à une simple incantation bienpensante, si tant est que sa mise en œuvre suppose quelques inconvénients et renoncements : « on veut bien être écolos, mais avec la 5G, Netflix, la croissance du pouvoir d’achat et une planète de jeunes ».

Le beurre et l’argent du beurre, pour ne pas changer.

Il faut pourtant se résoudre à admettre que toute transition, qu’elle soit écologique, économique ou démographique, comportera nécessairement des difficultés, dont il ne faut pas minimiser l’ampleur, avant que nos petits enfants ou arrières petits-enfants retrouvent des conditions de vie plus équilibrées.

Prétendre restaurer notre situation sans avoir à affronter ces difficultés considérables est faire preuve de démagogie et d’irresponsabilité.

À cela, je ne vois qu’une réponse possible, que j’ai déjà plusieurs fois évoquée.

Celle que donne Herman Daly en 2005 dans la revue Scientific American :

Le basculement vers l’économie durable, et il en va bien sûr de même de la démographie durable, « impliquerait un énorme changement d’état d’esprit, sur le plan intellectuel comme sur le plan affectif, de la part des économistes, des décideurs politiques et des électeurs. On pourrait même être tenté d’affirmer qu’un tel projet est irréalisable. Mais l’alternative à l’économie durable –l’économie indéfiniment croissante [ou une croissance démographique exigeant plusieurs planètes Terre pour la supporter]– est une impossibilité biophysique. Si je devais choisir entre m’attaquer à une impossibilité politique et m’attaquer à une impossibilité biophysique, je jugerais la seconde comme la plus impossible des deux et tenterais ma chance avec la première » (Cité par A. Weisman, Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre, Flammarion, Paris 2014, p. 302).

L’humanité a l’expérience toute proche d’une Terre à deux milliards d’habitants. C’était celle des années 1950 et d’un début du XXème siècle qui a produit sa dose d’immenses génies et de réussites scientifiques comme culturelles considérables, sans encore mettre en danger notre environnement de façon irrémédiable. Pourquoi devrions-nous donc craindre de revenir, avec nos connaissances actuelles, à un cadre de vie de ce genre ?

Ce que nous n’avons pas, par contre, c’est l’expérience d’une planète obligée de supporter pendant les siècles à venir une population de 10 milliards d’habitants – car sans politiques démographiques fortes le pic ne va pas s’effondrer du jour au lendemain – dans des conditions environnementales dont nous connaissons désormais le caractère d’ores et déjà catastrophique qui a toutes les chances de devenir sans cesse plus générateur de fléaux divers, de violences et de guerres (le dernier rapport du GIEC est là-dessus sans équivoques).

Où donc se situe la voie – et la voix – de la raison ?

L’énorme changement d’état d’esprit auquel Herman Daly fait allusion n’est-il pas la condition sine qua non de notre survie ?

On attend les projets politiques susceptibles de le promouvoir et de le mettre en œuvre.

Je suis donc une fois de plus choqué de constater combien cette voie, et cette voix, sont occultées par des argumentations dont la rationalité abdique lâchement devant les diktats suicidaires de l’idéologie, de l’économie, et le fantasme infantile de croissances non maîtrisées.

Sur quelques supercheries de la transition énergétique. Ou quand le vert est dans le mur. Brève.

Un excellent reportage (visible jusqu’au 22 janvier 2021),

https://www.arte.tv/fr/videos/084757-000-A/la-face-cachee-des-energies-vertes/

qui fait le point sur la supercherie savamment orchestrée de la voiture électrique, mais aussi sur les ravages écologiques et sanitaires des nouvelles économies (économie graphite, lithium, cobalt, etc.).

Ainsi, aux 23 000 victimes annuelles du charbon en Europe, et aux dizaines voire centaines de milliers de morts supplémentaires causés directement ou indirectement chaque année par l’exploitation encore durable du charbon et du pétrole, en Chine et dans le reste du monde, on est en passe de rajouter quelques nouveaux milliers des suites de l’exploitation des ressources nécessaires à notre passage aux « voitures propres » et autres « énergies renouvelables », aux premiers rangs desquelles les éoliennes et autres panneaux photovoltaïques.

Mais tranquillisons-nous : ces victimes, nous ne les verrons pas, ou si peu.

Le « Monde nouveau » s’inscrit résolument dans les traces du « Monde d’avant » : exportation des activités les plus polluantes et dangereuses dans ces zones lointaines déjà vouées à produire nos vêtements et nos gadgets électroniques ; exploitation de travailleurs pauvres, tel ce mineur chinois noirci par le graphite, connaissant parfaitement les risques sanitaires auxquels il est exposé, et conscient que lui-même ne profitera jamais de ce progrès « écologique » dont il est l’artisan au bénéfice de bien plus riches que lui, etc.

Déni, cécité, cynisme de ceux qui savent et de tant de politiques qui ne cherchent qu’à en profiter au maximum avant les nouvelles catastrophes ô combien prévisible, liées à l’engagement frénétique des puissances d’argent dans la poursuite de cet eldorado funeste d’une pseudo transition énergétique version « greenwashing ».

Bien sûr, cela ne surprendra pas les lecteurs de ce blog, familiers des questions évoquées entre autres par Philippe Bihouix, l’un des intervenants principaux du documentaire, à propos de la raréfaction des métaux ainsi que des mirages juteux mais écologiquement dévastateurs du « macrosystème » et de l’économie high tech.

Mais combien il est difficile aux femmes et aux hommes de bonne volonté de s’opposer au culte triomphant de Moloch, indéboulonnable idole de la Divine Croissance !

*

Ajout du 29/11:

Sur une thématique différente mais tout aussi importante en ce qui concerne l’indispensable réflexion sur l’écologie réelle et sur notre avenir, ce documentaire en trois volets sur la question de l’eau:

https://www.arte.tv/fr/videos/095157-001-A/h2o-l-eau-la-vie-et-nous-1-3/

Ainsi que celui-ci en complément:

https://www.arte.tv/fr/videos/082810-000-A/main-basse-sur-l-eau/

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Ajout du 01/12:

Pour les abonnés, ce lien fourni par une fidèle lectrice, qui nous rappelle que la persécution des Ouïghours n’est pas sans relation avec la volonté de contrôle par la Chine de territoires riches en terres rares…

https://www.mediapart.fr/journal/international/221120/dans-les-camps-chinois-l-enfer-des-ouighours?onglet=full

De la 12G, du principe d’inertie et de l’hypocrisie qui fait encore nos beaux jours ainsi que ceux du politique.

Oui, oui. Vous avez bien lu.

Il s’agit bien ici de la 12G, et non de la 5. On ne voit pas pourquoi en effet on s’arrêterait à la 5. Car attention : une G peut en cacher une autre ! Pourquoi justement « 5G » « plutôt que une ou deux ou trois » comme le chantait notre chère Annie Cordy à propos d’une autre addiction, et surtout que 6, 7, 8 … ou 12.

Car après 5 viendra 6, après 11 viendra 12 aussi sûrement qu’après l’automne viendra l’hiver et qu’après nous viendra le déluge…

Ce déluge dont tout le monde parle depuis que la préoccupation écologique fait, pour le meilleur et pour le pire, la « Une » de tous les quotidiens, de tous les journaux télévisés, et de tous les discours politiciens.

Je ne suis en rien un spécialiste de la technologie des réseaux mobiles. Avant que je n’arrête d’enseigner, il y a de cela sept ou huit ans, l’une de mes élèves s’extasia un jour devant mon petit téléphone Nokia – celui que j’utilise encore-, vaillant représentant d’une technologie 2G déjà frappée d’obsolescence : « Ça alors ! C’est celui que j’avais quand j’étais petite ».

Je ne suis donc pas en mesure de discuter des avantages et inconvénients techniques, sanitaires, environnementaux etc. que représenterait ce passage à la 5G.

Des articles le font bien mieux que ce dont je suis capable.

Mon propos n’est donc pas de commenter de tels aspects.

La question qui m’intéresse est autre, et me paraît non moins essentielle.

Car notre positionnement par rapport à la 5G me semble hautement significatif et symbolique.

Il constitue un test, un révélateur qui nous met, nous, nos choix et nos politiques, au pied du mur.

« La décision sur la 5G concentre tous les éléments du débat sur la croissance, sans limite ou sobriété ». (Delphine Batho, citée dans : Le Monde, Treize questions pour comprendre la 5G et dépasser les caricatures, article cité en lien ci-dessus).

Car là est bien l’enjeu : au-delà de beaux discours qui ne mangent pas de pain, sommes-nous réellement capables de renverser la vapeur, de poser des actes, ne serait-ce qu’un premier geste quasi anodin mais qui aurait pourtant valeur de symbole ?

Qui va commencer ? Par quoi va-t-on commencer ? Et quand ?

La 5G nous confronte à cette épreuve de vérité.

Pour enrayer un tel enchaînement mécanique vers un toujours plus de consommation, de gaspillage et de pollution, il faudrait effectivement une volonté citoyenne et politique ; une volonté qui sache dire « Halte ! Arrêtons – au moins pour un temps – cette course au superflu, et prenons un moment pour réfléchir aux conséquences de ce que nous faisons. Décrétons un moratoire. Mieux : plusieurs, qui pourraient concerner différents sujets : publicité, aviation de proximité, pesticides, etc. ».

« Tiens – me rappelle Stultitia – à propos de la 5G, c’était justement la proposition de la Convention citoyenne pour le climat. Avant que ces braves citoyens se fassent traiter d’Amish nostalgiques de la lampe à huile ».

Aurons-nous le courage, dans le cas de la 5G, de cette sobriété minimale, de ce renoncement si insignifiant, mais qui manifesterait pourtant notre capacité à vaincre l’inertie, tout simplement notre liberté face à l’emprise sur nos vies de la technologie superflue et du consumérisme ?

Toutes choses dont les excès, nous le savons et le répétons, sont à l’origine des bouleversements et désastres environnementaux dont nous sommes d’ores et déjà victimes.

Sommes-nous capables d’échapper à l’escalade dérisoire d’un toujours plus qui nous fait considérer comme de première importance un gain de quelques secondes sur un téléchargement ? De surmonter cet esprit de compétition infantile qui nous pousse à décréter de façon grotesque que le « progrès » consiste à rester au niveau ou à dépasser le concurrent chinois, américain ou coréen qui, lui, a la 5 G, puis la 6, puis la 24, puis la 52, et peut, lui, télécharger son film porno ou sa série Netflix en 10 secondes alors qu’il nous en faut 20 ou 30 ?

Tout ceci au nom de la Sainte Trinité, Progrès, Compétitivité, Retour de la Croissance, alors même que la seule compétitivité qui s’avère désormais urgente est celle de la désescalade du consumérisme.

À en croire Eric Piolle, le maire écologiste de Grenoble, la 5G servirait à « regarder des films porno en haute définition dans l’ascenseur » ou à « vérifier [à distance] si on a encore des yaourts dans son frigo ». Quoique provocateur et caricatural, M. Piolle ne trahit pourtant pas complètement la réalité. Contrairement à ce qu’ont pu apporter les précédentes générations de téléphonie, qui ont permis de profiter pleinement de l’Internet mobile, la 5G ne sera pas porteuse, à son lancement, de nouveaux usages à destination du grand public.

Elle permettra « juste » une amélioration du service existant : téléchargement plus rapide des contenus, meilleure expérience pour les adeptes de jeux vidéo. Certains gagent aussi qu’elle pourrait enfin donner sa pleine puissance à la réalité virtuelle, grande consommatrice de données (Le Monde, Treize questions…, article cité en lien ci-dessus).

Alors ce « jeu » de la 5G en vaut-il vraiment la chandelle ? N’est-il pas au contraire plus urgent de siffler la fin de la récré ?

L’enjeu est donc essentiellement celui de la cohérence, celle de nous-mêmes à travers celle de nos actes et de nos discours.

Car si nous n’arrivons pas à faire ce petit pas, si nous préférons – en dépit de quelques avantages peut-être réels – nos divertissements futiles à un renoncement somme toute assez anodin et indolore, mais qui pourrait tout de même selon toute vraisemblance représenter des gains écologiques non négligeables, pourrons nous encore croire, en nous-mêmes, en notre parole, en nos capacités de citoyens et en la capacité de nos politiques à influer sur un avenir que nous savons bien compromis ?

Les gains d’efficacité énergétique attendus par le passage à la 5G – antennes plus « intelligentes » qui n’émettront plus en continu dans toutes les directions, meilleure maîtrise de la consommation, développement d’utilisations moins énergivores, comme les visioconférences… – risquent d’être annihilés par l’accroissement des usages qui en découlera. Le groupe de réflexion The Shift Project, qui étudie les impacts environnementaux du numérique, estime que la consommation d’énergie des opérateurs mobiles sera multipliée par 2,5 à 3 dans les cinq ans, soit une augmentation de 2 % de la consommation en électricité du pays.

C’est l’une des autres critiques émises par les opposants à la 5G : elle va entraîner une hyperconsommation numérique, à rebours des objectifs de modération suivis pour atténuer le dérèglement climatique.

Le passage à cette nouvelle norme impliquera, pour les consommateurs, de changer de smartphone. Or, le rythme de renouvellement des téléphones est déjà très rapide, de l’ordre de dix-huit à vingt-quatre mois. Les constructeurs espèrent d’ailleurs que la 5G dopera des ventes en berne ces derniers temps. Son déploiement va donc à l’encontre de la stratégie qui consiste à limiter l’obsolescence (programmée ou désirée) des smartphones. Son développement devrait par ailleurs stimuler fortement la croissance des objets connectés dont le traitement des données, réalisé dans le cloud (l’informatique dématérialisée), va mécaniquement alourdir l’empreinte carbone du numérique. (Le Monde, Treize questions…, article cité en lien ci-dessus).

Somme toute, l’enjeu essentiel du débat autour de la 5G est avant tout de savoir si, dans les circonstances difficiles que nous avons à affronter, nous pouvons être dignes de confiance, nous pouvons garder l’estime de nous-mêmes et nous regarder dans la glace devant nos enfants et nos petits-enfants.

Ou bien si nous nous satisfaisons d’être indéfiniment ces quelques milliards de bavards dérisoires qui désormais se feront délicieusement peur en échangeant « en temps réel » sur leurs smartphones compatibles 12G, bien sûr, quelques tweets et quelques vidéos sur le réchauffement climatique et la perte de la biodiversité. Histoire de nous donner mauvaise conscience entre nos tranches de Netflix en ultra haute définition.

Et pendant que nos centrales énergétiques diverses consumeront leurs derniers feux pour alimenter nos derniers caprices.

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Ajout du 01/10/2020:

Sans surprise:

https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/10/01/les-citoyens-de-la-convention-pour-le-climat-a-matignon-pour-defendre-leurs-propositions_6054299_3244.html

« On enterre nos mesures »

Car des petites phrases moqueuses aux nombreuses objections faites à leurs propositions par des membres du gouvernement, les conventionnels ont de quoi douter. Ce fut le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, qui écarta la composante poids dans le bonus-malus automobile, la régulation de la publicité ou une future hausse de la taxe sur les billets d’avion. Le ministre délégué aux transports, Jean-Baptiste Djebbari, qualifia, lui, cette dernière mesure de « délétère » et susceptible de « mettre à terre le secteur aérien ». A son tour, le secrétaire d’Etat chargé de la transition numérique, Cédric O, annonça une fin de non-recevoir au moratoire sur la 5G, après les railleries d’Emmanuel Macron sur les « amish » et le « retour à la lampe à huile ».

Barbara Pompili eut beau tenter de les rassurer, en leur affirmant que seul comptait le projet que le gouvernement mettrait sur la table, nombre de citoyens expriment leur inquiétude. « On a vu tous les ministères, tous les élus et les entreprises, mais rien n’avance. On nous occupe pendant que tout est en train d’être décidé sans nous et que l’on enterre nos mesures. Et quand ça rue dans les brancards, les ministres nous convoquent du jour au lendemain pour éteindre le feu », juge ainsi, amère, Isabelle Robichon, gestionnaire de paie à La Poste dans les Hauts-de-Seine.

« Quand on voit l’investissement que l’on continue à fournir bénévolement, mais que des gens qui sont payés pour représenter la population s’essuient les pieds sur nos propositions, c’est démoralisant, peste aussi Matthias Martin-Chave, un développeur Web lyonnais. Parfois, je me demande si le but n’est pas que l’on lâche prise et que l’on laisse gagner les plus puissants. » Pour Eloïse, en première année de médecine à Lille, qui était l’une des sept mineurs de la convention, « on nous reçoit souvent, on nous prend au sérieux, maintenant il faut du concret ».

Et sans commentaires…

De Labastide de Sérou, de la vallée d’Aspe et de la fermeture de Fessenheim. Ou comment on repeint en vert la gabegie du monde d’avant.

Connaissez-vous Labastide de Sérou ?

C’est un charmant petit village de l’Ariège, d’où était originaire l’un de mes amis maintenant disparu.

Enfant, il avait suivi ses parents qui étaient « montés » à Paris. Mais il revenait régulièrement, par le train, dans son village natal où vivait encore une partie de sa famille.

Et il me disait que, dans les années 20 de son enfance, le voyage de Paris à Labastide de Sérou s’effectuait sans changer de wagon.

J’ai souvent pensé aux investissements colossaux et aux travaux gigantesques qui ont été nécessaires pour assurer ce quadrillage de la France entière par un réseau à ce point performant qu’il desservait jusqu’aux petits villages reculés.

Comme aussi, par exemple, à cette ligne qui traversait la vallée d’Aspe, dans les Pyrénées, pour amener les voyageurs à la frontière espagnole en passant par cette réussite architecturale que constitue le tunnel hélicoïdal du Somport.

Tant de kilomètres de voies, de ballast, de ponts, d’œuvres d’art, de viaducs, de tunnels…

Tout cela a-t-il jamais été amorti ?

Dans le cas du tunnel du Somport et de la ligne Pau-Canfranc, ouverte en 1915 et fermée en 1970, il est évident que ce ne fut pas le cas. Ce coût considérable resta donc à la charge du contribuable.

Et sans doute en a-t-il été de même de milliers de kilomètres de voies et de centaines d’œuvres d’art, condamnés peu de temps après leur naissance du fait de l’essor funeste de l’automobile, en dépit de quelques résistants clairvoyants, écologistes avant l’heure, parmi lesquels le grand Alfred Sauvy.

Incroyables gaspillages orchestrés par des politiques imprévoyants et démagogues…

Mais voilà : il serait bien rapide de penser que nous en avons fini avec ce genre d’incohérences.

Le toujours remarquable blog de Sylvestre Huet démontre comment une centrale nucléaire parfaitement viable selon les avis de l’Autorité de Sûreté Nucléaire, seule instance qualifiée pour évaluer en toute indépendance la sûreté d’une installation, a été condamnée parce que la démagogie d’un Président de la République en besoin de voix a seule décidé de sa fermeture :

Quelle est l’origine de cette décision ? Une étude technico-économique, une exigence de l’Autorité de sûreté nucléaire, une production d’électricité inutile, coûteuse ou polluante ? Nenni. Le résultat d’une négociation politique, à visée électorale immédiate, entre François Hollande et EELV lors de l’élection présidentielle de 2012 (S. Huet, blog cité).

Tout comme la fermeture de la voie internationale du tunnel du Somport donc, équipement parfaitement viable qui aura coûté quelques milliards de francs au contribuable, la fermeture de Fessenheim, équipement tout aussi viable et qui aura coûté encore bien plus cher au même contribuable, s’est opérée sur la base de décisions politiques douteuses, au prix d’une incroyable gabegie.

Un bilan financier catastrophique. Dans ces conditions, était-il bien raisonnable d’arrêter Fessenheim en 2020 plutôt qu’en 2030, date qui était tout à fait accessible techniquement ? Et aurait correspondu à une exploitation d’environ 50 ans… alors que la centrale dont elle est la copie, Beaver Valley (Pennsylvanie, USA), a été autorisée à fonctionner jusqu’à 60 ans en 2009. L’horizon des 80 ans est d’ailleurs envisagé pour nombre de réacteurs équivalents aux Etats-Unis. Quant à la Suisse, ses réacteurs ont 43 ans de moyenne d’âge, celui de Beznau a démarré en 1969 et vise les 60 ans.

Le bilan financier prévisionnel de l’arrêt prématuré de Fessenheim est pour le moins catastrophique, comme le souligne un rapport de la Cour des Comptes : «la fermeture de Fessenheim s’est caractérisée par un processus de décision chaotique et risque d’être coûteuse pour l’État.» Si l’on additionne les compensations financières de l’Etat à EDF pour cette décision anti-économique imposée à l’entreprise (la centrale de Fessenheim produisait le kwh le moins cher du parc nucléaire), les mesures d’accompagnement pour créer des emplois, les compensations aux collectivités locales, la perte d’exportation d’électricité… la facture pourrait monter à plusieurs milliards d’euros (S. Huet, id.).

L’affaire serait anecdotique, tellement les gabegies monstrueuses sont une constante de nos gouvernants éclairés, si ceux qui sont co-responsables de cette décision du fait de la pression politique exercée n’étaient ceux dont les résultats électoraux présentent la plus forte progression ces derniers mois, et qui revendiquent haut et fort un « projet d’avenir ».

Avenir qui semble bien avoir un goût de revenez-y…

Ainsi EELV s’engage-il résolument dans la politique de gaspillage effréné et de soutien aux énergies fossiles productrices de gaz à effet de serre qui caractérise la soi-disant « transition énergétique » à l’allemande. Véritable « usine à gaz » qui suppose à terme la création outre Rhin de 95 GW de centrales à gaz (soit nettement plus que les 64 GW de nos centrales nucléaires…) en vue de compenser l’intermittence des « renouvelables » (essentiellement l’équipement solaire et photovoltaïque).

Il fut un temps où nombre d’écologistes – dont votre serviteur – s’engageaient résolument contre la fermeture de la voie ferroviaire du Somport et le creusement du tunnel routier.

Des milliers de kilomètres de voies ferrées non encore amorties devaient-elles donc disparaître au nom du culte de la sacro-sainte bagnole et d’une culture du tout-camion responsables des dégâts écologiques que l’on sait ?

Las ! Nos « écologistes » actuels se font, eux, les promoteurs d’une « transition énergétique » qui commence en fanfare par le gaspillage de milliards d’euros, en attendant la prochaine gabegie, bien pire, d’autres nouveaux milliards en vue de pallier l’inéluctable intermittence, probablement – comme en Allemagne et en Espagne – par des équipements gaziers  – si ce n’est pire – producteurs massifs de gaz à effet de serre et de dépendances géopolitiques douteuses.

Et – cerise sur le gâteau – les voilà aux portes des plus hautes responsabilités politiques !

Au secours ! Le « monde d’avant » est toujours bien vivant. Aussi incohérent que toujours, si ce n’est plus.

Mais réjouissons-nous : il est maintenant tout vert.

***

PS : pour rester sur le thème de la gabegie, cette petite observation amusante :

Je n’ai rien contre la trottinette et le vélo électrique, surtout lorsque ce dernier permet à des personnes, disons d’un certain âge, de se déplacer sans utiliser de voiture. Même si je connais nombre d’alertes septuagénaires, voire octogénaires, qui ne craignent pas d’utiliser leurs jambes dans ce but.

Mais je suis tout de même étonné de voir ces instruments de plus en plus utilisés par des jeunes au détriment du vélo classique, la « vraie voiture propre » comme disait jadis René Dumont.

Mais peut-être se rendent-ils ainsi à quelque manif contre les centrales nucléaires et le réchauffement climatique…

Ah ! « monde d’avant », quand tu nous tiens !

Pensez : moi qui passe une bonne partie de mes loisirs à ahaner à l’ancienne sur des sentiers de montagne, voilà que je suis désormais dépassé par des jeunes triomphants juchés sur des VTT…électriques !

Il s’avère urgent de revaloriser la fonction des jambes pour ce qui est de la sobriété énergétique…

***

Ajout du 13/07:

Quelques lignes significatives de ce qui constitue la « transition énergétique » à l’allemande. Il serait temps qu’un tel « modèle » cesse de faire rêver nos « écologistes ».

Derrière ce soutien [ au gazoduc Nord Stream 2, qui relie la Russie à l’Allemagne par la mer Baltique] se cache la nécessité, pour Berlin, d’assurer sa sécurité d’approvisionnement en gaz. Alors que le pays s’est engagé dans une sortie progressive du nucléaire, il prévoit d’arrêter toutes ses centrales à charbon d’ici à 2038. Si l’Allemagne espère développer fortement les énergies renouvelables, elle prévoit de continuer à importer massivement du gaz, et les ressources russes sont peu chères et abondantes.

https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/07/13/l-europe-prise-en-etau-dans-la-bataille-du-gaz-entre-moscou-et-washington_6046047_3234.html

D’un de ces miracles minuscules qui font espérer le printemps. Et quelques brèves plus ou moins réjouissantes.

Hier matin, « ramasse » des Restos du Cœur. Avec un autre bénévole, nous allons chercher les caisses préparées par un supermarché. À l’entrée, un jeune africain régule le passage des clients pour faire respecter les règles de distanciation.

Nous discutons un peu en attendant la signature des papiers. Il travaille ici quelques heures par semaine pour un salaire de misère.

Nous chargeons les caisses et nous apprêtons à repartir.

Mais il accourt vers la voiture en disant « Attendez » !

Et il sort de sa poche un billet de 10 euros. « C’est pour les Restos du cœur » !

Après la distribution, il est toujours là. Je vais le remercier encore.

« Vous comprenez, on a été bien pauvres. Mais maintenant qu’on a un peu d’argent, il faut en faire profiter les autres ».

Merci, Monsieur, de tout cœur. Bon ramadan !

J’aimerais faire parvenir votre phrase à un certain Carlos et à bien d’autres. Mais ces gens-là résident bien trop haut pour que leurs coordonnées figurent dans les carnets d’adresses de ce bas monde.

Tant pis pour eux.

Allez, un peu de Brassens, tout de même. Car l’Auvergne n’est pas forcément où l’on croit.

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Un petit florilège d’articles qui m’ont paru particulièrement intéressants ces derniers jours.

J’en donne des extraits, plusieurs étant en lecture réservée.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/25/la-gestion-de-la-pandemie-de-covid-19-et-les-mesures-necessaires-a-la-sortie-de-crise-conspirent-a-faire-de-l-environnement-une-question-subsidiaire_6037754_3232.html

Par la voix de son patron, Geoffroy Roux de Bézieux, le Medef exige carrément, en réponse à la pandémie, « un moratoire sur la préparation de nouvelles dispositions énergétiques et environnementales », dans une lettre du 3 avril, au ministère de la transition écologique et solidaire, révélée par Le Canard enchaîné.

Un peu partout, ces demandes rencontrent l’oreille compatissante de ceux qui sont aux affaires. Relancer l’activité économique, reconstruire la demande, remettre le monde sur les rails qu’il a brièvement quittés : cela semble la priorité. En France, par exemple, aucune contrepartie environnementale ou climatique n’a été demandée aux grands groupes qui se verront soutenus à hauteur de 20 milliards d’euros d’argent public.

Pourtant, la mise à l’arrêt de l’économie était une opportunité de refaire de la politique au sens premier du terme, c’est-à-dire de définir et de poursuivre des objectifs communs désirables. L’occasion était inespérée de reprendre le contrôle de la marche du monde, et de commencer à l’infléchir en choisissant les secteurs d’activités à relancer et à soutenir.

(…)

Fort heureusement, des voix s’élèvent pour exiger cette reprise de contrôle :

« Ce n’est pas le moment de soutenir l’aviation coûte que coûte » : le Haut Conseil pour le climat rappelle l’urgence de la transition

https://www.la-croix.com/Economie/France/LEtat-doit-exiger-contreparties-ecologiques-entreprises-quil-soutient-2020-04-18-1201090043

Mais seront-elles suffisantes ?

On peut aussi joindre sa signature à des pétitions telles que celle-ci :

Si la catastrophe en cours renforce la sensibilité à la question environnementale, c’est plutôt qu’elle nous ouvre à la fragilité du système que forme l’interconnexion des structures sociales, du système productif et de la biosphère. Tout à coup, nous prenons conscience qu’un événement présentant peu de risques à l’échelle de l’individu (pour une grande majorité de la population, la probabilité de mourir du Covid-19 est très faible) se révèle capable de confiner la moitié de l’humanité et d’arrêter l’économie mondiale.

(…)

Il y a, en somme, une pédagogie de cette crise. Si le réarrangement de quelques nucléotides sur l’ARN d’un virus transporté par un petit mammifère est capable du désastre en cours, qui peut imaginer ce que produira sur le long terme l’élévation de plus d’un mètre des océans, comme le promettent les experts du climat pour les prochaines décennies ?

*****

Et – cela n’a rien d’un scoop – pendant le confinement, le réchauffement continue !

Cf. une fois de plus l’excellent article documenté de Sylvestre Huet :

Il est bien entendu à prévoir que cela ne facilitera pas la gestion de notre sécurité alimentaire.

Car celle-ci fait aussi partie – quelques décennies d’abondance nous l’ont fait un peu trop oublier en Occident – de nos vulnérabilités essentielles :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/26/des-ombres-planent-sur-la-securite-alimentaire-mondiale_6037794_3232.html

L’Union européenne, avec un niveau de stock équivalent à 12 % de la consommation annuelle, soit quarante-trois jours, fait office de cigale. C’est le pire niveau du monde parmi les grands pays producteurs, derrière la Russie (18 %), l’Inde (23 %), les États-Unis (25 %) et la Chine, on l’a vu, qui dispose de l’équivalent de neuf mois de consommation (75 %).

Tout se passe en effet comme si l’Union européenne souffrait d’une aversion aux stocks alimentaires : « les stocks, ça coûte cher ! » continue d’être une ritournelle fréquemment entendue, en France notamment.

(…)

Ça rappelle en effet quelque chose… N’est-ce pas, Roselyne ?

Il en est de même dans les enceintes multilatérales comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC) où, rappelons-le, les stocks alimentaires à visée de stabilisation des marchés sont… proscrits ! Alors que le changement climatique se fait pressant, est-il vraiment pertinent de tester la résilience de l’humanité ? On relèvera d’ailleurs que, pour le pétrole, les pays européens disposent de stocks stratégiques équivalents à quatre-vingt-dix jours de consommation : rien de tel pour l’alimentation.

(…)

Espérons donc que la crise du coronavirus soit l’élément déclencheur d’une remise en cause des cigales européennes : « s’approvisionner sur le marché mondial » est une vue de l’esprit lorsque les aliments sont produits dans des pays qui ont des politiques agricoles dont le premier objectif est de nourrir leur population.

Ajout du 30/04:

Cet article à propos de l’embargo sur les exportations de céréales russes:

https://www.courrierinternational.com/article/economie-le-ble-plus-cher-que-le-petrole-la-russie-decrete-un-embargo-sur-ses-exportations

Quant on sait que la crise céréalière russe de 2010, qui a entraîné un doublement du prix des céréales sur les marchés, a constitué l’une des causes des Printemps Arabes (les pays du Maghreb en particulier étant de gros importateurs de blé), on est en droit de s’interroger sur de futures conséquences…

*****

Mais il n’y a pas, fort heureusement, que de mauvaises nouvelles :

En accès libre :

https://www.la-croix.com/JournalV2/Premier-proces-mondial-contre-tortionnaires-syriens-2020-04-24-1101090902

Et aussi (accès limité) :

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/04/23/en-allemagne-le-proces-historique-des-tortures-dans-les-prisons-du-regime-syrien_6037481_3210.html

Historique : l’adjectif n’est pas exagéré pour qualifier le procès d’Anwar Aslan et d’Eyad Al-Gharib, qui s’ouvre, jeudi 23 avril, à Coblence, dans l’ouest de l’Allemagne. Accusés de crimes contre l’humanité, ces deux anciens membres des services de renseignement de Bachar Al-Assad sont les premiers à comparaître devant la justice pour des exactions commises par le régime syrien depuis 2011, année du début de la guerre qui ravage le pays.

Agé de 57 ans, Anwar Aslan doit répondre de la mort de 58 personnes ainsi que des sévices infligés à plus de 4 000 autres, d’avril 2011 à septembre 2012, dans le centre de détention d’Al-Khatib, à Damas, dont il avait la charge. Eyad Al-Gharib, 43 ans, qui travaillait sous ses ordres, est quant à lui accusé d’avoir participé à des actes de torture contre au moins trente manifestants arrêtés à Douma, près de la capitale syrienne, à l’automne 2011.

(…)

Les interpellations des deux accusés ont été possibles car l’Allemagne a décidé de recourir au principe de la « compétence universelle », qui autorise un État à poursuivre les auteurs de crimes particulièrement graves, quels que soient leur nationalité ou le lieu où les faits ont été commis. Un principe auquel a aussi recouru la France, ce qui a permis l’arrestation, en février 2019, d’un autre homme de main d’Anwar Aslan, dans le cadre d’une enquête préliminaire ouverte par le parquet de Paris pour « actes de torture, crimes contre l’humanité et complicité de ces crimes », commis en Syrie entre 2011 et 2013.

[Espérons donc que ce précédent allemand accélère le processus en cours en France]

Les charges qui pèsent sur les deux accusés qui seront jugés à Coblence se fondent sur deux sources d’information. L’une est le dossier « César », pseudonyme d’un photographe de la police militaire syrienne, qui a fui son pays, en juillet 2013, en emportant plus de 50 000 clichés de cadavres de détenus morts de faim, de maladie ou de torture, de 2011 à 2013. L’autre source est constituée par les plaintes déposées auprès du parquet fédéral de Karlsruhe par une trentaine de ­Syriens rescapés des geôles de Bachar Al-Assad et réfugiés depuis en Allemagne.

(…)

« A une période où les Syriens ont le sentiment que la communauté internationale leur a fait défaut, ce procès ravive l’espoir que justice soit rendue dans une certaine mesure », a, pour sa part, commenté Amnesty International, dans un communiqué. « [Nous demandons] aux Etats de suivre l’exemple de l’Allemagne et d’intenter des poursuites analogues contre les auteurs présumés de crimes relevant du droit international, et notamment d’allouer des ressources à leurs unités spécialisées dans les crimes de guerre », a ajouté l’ONG.

Jusqu’à présent, tous les efforts visant à juger les auteurs ou les complices des crimes commis par le régime de Bachar Al-Assad se heurtaient à deux obstacles. Le premier est le fait que la Syrie ne soit pas partie du statut de Rome, le texte fondateur de la Cour pénale internationale (CPI), empêchant celle-ci d’ouvrir des poursuites par elle-même. Le second est le veto russe au Conseil de sécurité des Nations unies, qui bloque toute tentative de saisine de la CPI par l’organe exécutif de l’ONU.

Une fois de plus, la question récurrente d’une réforme du fonctionnement du Conseil de Sécurité de l’ONU, en particulier du droit de veto, se révèle essentielle.

https://www.liberation.fr/debats/2016/12/19/pour-la-suppression-du-droit-de-veto-au-conseil-de-securite-des-nations-unies_1536292

https://onu.delegfrance.org/La-France-et-la-reforme-de-l-ONU

https://mx.ambafrance.org/Encadrement-du-droit-de-veto

etc.

À toutes et à tous, bonne fin ( ?) de confinement !