Visite du pape et « verrou cléricaliste ».

Stultitia s’étonne : « Tu n’as pas écouté un seul discours ni une seule homélie du pape ! Toi qui te piques de te tenir au courant des affaires du monde ! ».

Je le reconnais. Et je reviendrai sans doute à tête reposée sur quelques-uns de ces messages dont je ne doute pas qu’ils contiennent certainement des choses intéressantes.

Et même si la papolâtrie n’est certes pas de mon ressort, en témoignent nombre de mes productions sur le sujet (cf. aussi étiquette « pape » ci-contre), j’adhère à bien des propos de Léon XIV, comme à ceux de son prédécesseur François, lorsqu’il s’agit de la défense des migrants, de la critique d’un capitalisme mortifère et irresponsable, et je salue le courage de Léon lorsqu’il remet en place son concitoyen Trump ou lorsqu’il déboulonne cette nouvelle idole que constitue l’IA.

Mais voilà : je suis, peut-être à tort, allergique à un certain sensationnalisme, surtout lorsqu’il s’agit du religieux.

Il me semble que Dieu, s’il existe, n’a que faire de tels débordements.

Je suis autrement sensible à l’image qu’en donne le premier livre des Rois (19, 11-13) :

Le SEIGNEUR dit à Elie :  » Sors et tiens-toi sur la montagne, devant le SEIGNEUR ; voici, le SEIGNEUR va passer.  » Il y eut devant le SEIGNEUR un vent fort et puissant qui érodait les montagnes et fracassait les rochers ; le SEIGNEUR n’était pas dans le vent. Après le vent, il y eut un tremblement de terre ; le SEIGNEUR n’était pas dans le tremblement de terre. [12] Après le tremblement de terre, il y eut un feu ; le SEIGNEUR n’était pas dans le feu. Et après le feu le bruissement d’un souffle ténu.

Alors, en l’entendant, Elie se voilà le visage avec son manteau ; il sortit et se tint à l’entrée de la caverne.

Ou encore l’Evangile selon Saint Matthieu (6, 6-6) :

Et quand vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites qui aiment faire leurs prières debout dans les synagogues et les carrefours, afin d’être vus des hommes. En vérité, je vous le déclare : ils ont reçu leur récompense. Pour toi, quand tu veux prier, entre dans ta chambre la plus retirée, verrouille ta porte et adresse ta prière à ton Père qui est là dans le secret. Et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra.

Pour moi, la foi aurait plutôt à voir avec le secret de la montagne, ou du désert.

Question de sensibilité, peut-être…

Autant je respecte et admire la foi discrète des simples, autant la démesure de certaines manifestations me révulse et m’effraie du fait de son ambiguïté.

D’autant plus que je ne crois pas que le triomphalisme serve en quoi que ce soit la cause d’une religion, et du catholicisme en particulier.

Il ne faudrait pas que des moments émotionnels d’exaltation collective et de communion affective servent à cacher la réalité.

La persistance de dysfonctionnements structurels et systémiques imposera un retour à plus de lucidité et de modestie.

Certes, les abus désormais reconnus après bien des luttes ont fini par être pris en compte par l’Institution, même si on a pu contester les modalités et insuffisances de cette reconnaissance.

Mais à l’évidence, il reste bien du chemin à faire pour rendre plus présentable le visage de l’Église catholique.

Le diagnostic que porte la théologienne Marie-Jo Thiel est imparable :

Si les causes présidant aux violences dans l’Eglise ne sont pas traitées, les mêmes réalités aboutiront aux mêmes résultats.

Malgré une indéniable avancée de l’institution catholique dans la reconnaissance des violences sexistes et sexuelles, le verrou cléricaliste « pouvoir, sexe, genre » rend encore possibles de nombreuses dérives en son sein

« Pouvoir, sexe, genre », donc.

Pour ma part, quelques engagements malheureux au cours de mon existence m’ont rendu particulièrement sensible à la cohérence d’un discours.

Et je ne me vois pas acclamer une personne – et une Institution – qui dénoncent, à juste titre dans le meilleur des cas, les discriminations, tout en laissant perdurer un système qui discrimine indiscutablement les femmes. « Pouvoir, sexe, genre »…

Ou qui contribuent à maintenir des structures cléricales qui tiennent à l’écart les laïcs – et laïques – des responsabilités essentielles dans l’Église. « Pouvoir, sexe, genre »…

Ou qui prétendent – après bien des errements et des ambiguïtés…- dénoncer les abus tout en maintenant un abus de pouvoir infantilisant sur les âmes de celles et ceux qui veulent décider de leur fin de vie de manière adulte et responsable. « Pouvoir… ».

Sans doute, après bien des défaites (avortement, mariage pour tous, etc.), le périmètre d’un pouvoir sur les âmes qui était jadis sans partage se restreint-il, entraînant un report pathologique de ce pouvoir sur ce qu’il est encore possible de tenir.

J’avais dans un post précédent rappelé cette belle définition de la santé et de la maladie que nous donnait G. Canguilhem, en fonction de la capacité ou de l’incapacité pour un organisme vivant – mais cela vaut aussi pour une institution – de produire de façon dynamique de la normativité face au renouvellement et à l’évolution de son environnement :

« Parmi les allures inédites de la vie, il y en a de deux sortes. Il y a celles qui se stabilisent dans de nouvelles constantes, mais dont la stabilité ne fera pas obstacle à leur nouveau dépassement éventuel. Ce sont des constantes normales à valeur propulsive. Elles sont vraiment normales par normativité. Il y a celles qui se stabiliseront sous forme de constantes que tout l’effort anxieux du vivant tendra à préserver de toute éventuelle perturbation. Ce sont bien encore des constantes normales, mais à valeur répulsive, exprimant la mort en elles de la normativité. En cela elles sont pathologiques ». (Le normal et le pathologique, Paris, PUF 1998 (7) p. 137).

Un système institutionnel qui présente les manifestations pathologiques mentionnées ci-dessus mérite-t-il vraiment de recevoir l’acclamation inconditionnelle des foules ?

Et de telles acclamations ne révèlent-elles pas une complicité tacite, un certain penchant lui-même éventuellement quelque peu pathologique ?

J’avais cité dans un post précédent l’opinion de Benoist de Sinety, qui stigmatise ce qui pourrait participer d’une telle « pathologie », portée vers les « valeurs répulsives » de retour à une idéologie maurassienne qui veut se croire, et se faire croire, catholique :

« Pour nombre d’essayistes, de politiques et de médias, la défense d’une prétendue identité chrétienne est désormais un combat. Une obsession violente. Nous serions dans une guerre de civilisation ».

On sait hélas combien de prétendus catholiques et parmi eux de néo-baptisés partagent désormais ce type d’obsession et se montrent particulièrement virulents dans les manifestations d’enthousiasme.

Souhaitons donc à l’Église de France de ne pas se laisser éblouir par quelques éclats ambigus autant que passagers, et de remettre courageusement l’ouvrage sur le métier.

Car les défis structurels et institutionnels demeurent immenses.

Dans l’Eglise catholique, le verrou cléricaliste « pouvoir, sexe, genre » maintient de nombreux dysfonctionnements qui s’alimentent réciproquement de manière systémique : le pouvoir lié à l’obligation de célibat, les ministères ordonnés réservés à la seule gent masculine détenant donc quasiment tous les pouvoirs (législatif, exécutif et de gouvernement), des femmes invisibilisées pour l’essentiel… Malgré certaines bonnes volontés, le système rend toujours possibles de nombreuses dérives (…).

Le travail ne manque pas dès lors que l’on veut prendre au sérieux l’Évangile du Christ et l’infinie dignité de chaque être humain !

            (Marie-Jo Thiel, article cité).

*

Et pour ce qui est de l’abus de pouvoir sur les âmes, mis en œuvre durant des siècles et dont la tentation reste forte ( n’oublions pas que l’œuvre d’Érasme, inspirateur de ce blog, a figuré à l’Index librorum prohibitorum jusque dans les années 1960…), cette « Histoire de l’Inquisition », sur Arte, dont la mise en scène peut paraître un peu fastidieuse, mais qui s’appuie sur une documentation authentique, aussi impressionnante qu’irréfutable :

Inquisitions. Au nom de la foi

« Forte de six siècles d’exercice, l’inquisition apparaît comme la machine répressive la plus redoutable de l’histoire européenne. Le documentariste Stan Neumann raconte les origines et l’évolution de cette « police des âmes » à la fois secrète et spectaculaire, dont le monde d’aujourd’hui porte toujours l’empreinte » (Présentation d’Arte).

https://www.arte.tv/fr/videos/124793-001-A/inquisitions-1-2

https://www.arte.tv/fr/videos/124793-002-A/inquisitions-2-2

*

Ajout du 12/10/2026:

Cet article qui, loin d’un engouement en trompe l’œil, aborde les questions véritables :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/10/06/la-visite-de-leon-xiv-en-france-ne-peut-faire-oublier-la-deprise-du-catholicisme_6789028_3232.html

Encore sur la fin de vie. Et sur la nécessité, pour ceux qui revendiquent un magistère moral, de produire des discours un peu plus cohérents.

Encore quelques remarques concernant la question de la fin de vie, en cette période où les opposants (cf. sénat etc.) à ce que je propose de nommer « l’aide au passage » font feu de tout bois en profitant de vents favorables venus de droite et d’extrême droite.

À propos d’une chronique d’Erwan Le Morhedec dans le journal La Croix.

« Demander à mourir est parfois un réflexe de vie, il est étrange d’y répondre en provoquant la mort »

https://www.la-croix.com/a-vif/demander-a-mourir-est-parfois-un-reflexe-de-vie-il-est-etrange-d-y-repondre-en-provoquant-la-mort-20260512

Je reproduis mon commentaire avec quelques annotations.

On ne sait plus comment le dire, tellement le forcing se fait puissant, profitant de tendances politiques qui le favorisent, avec l’idée de Dieu ambiguë qu’elles véhiculent.

Alors me vient cette comparaison qui peut paraître un peu éloignée : nous avons vu ou revu dernièrement « L’enlèvement » film nécessaire de Marco Bellochio qui décrit de façon rigoureuse ce que j’ai nommé dans plusieurs de mes posts « l’abus de pouvoir sur les âmes » dans l’Eglise catholique. Ce péché caractéristique de toute réduction de l’Esprit au dogme se manifesta jusqu’à la caricature par l’emprise exercée sur l’âme du petit Edgardo, mais si le champ de son exercice, fort heureusement se réduit, il sait profiter des circonstances pour renaître inlassablement : contrôle des naissances, avortement, mariage pour tous, son dernier espace d’application, qui révèle les Pie IX de notre temps est donc désormais la question de la fin de vie. « La réalité est que même la personne malade ne peut dire qu’elle désire la mort ». Mais qu’en savez-vous, M. Le Morhedec ? Quelle prétention de pénétrer ainsi dans les âmes et de les juger selon vos convictions. Je respecte certes les exemples que vous donnez, mais je pourrais vous en opposer d’autres, de personnes aussi philosophes que vous et aussi croyantes qui, le moment venu, n’ont pas voulu prolonger leur vie, en toute conscience et en toute sérénité, simplement parce qu’elles estimaient que leur petite personne ne nécessitait pas ce déploiement de moyens, qu’en tant que médecin, entre autres, elles avaient pu mettre en œuvre pour d’autres.

J’espère faire partie de ces personnes-là. Je ne cherche pas à faire partager mon opinion, effectivement minoritaire [erreur de ma part ; j’ai été trop accommodant avec l’auteur de l’article. En fait ce sont 89% des français qui se déclarent en 2024 favorables à l’aide à mourir], mais nous sommes dans une société laïque, et j’exige qu’on la respecte.

« De telles exceptions exigent-elles une loi, générale par nature ? » dites-vous ? Les homosexuels, les transgenres sont des exceptions. Que va—t-on donc élaborer des droits pour eux ? Ne peut-on les faire rentrer de force dans le droit commun, comme le voudraient MM. Trump, J.D. Vance, Poutine et autres Erdogan ? Vous le savez, ce genre d’idées est de plus en plus désinhibé dans un monde où les Pie IX reviennent en force. Certes, toute loi engendre des abus à propos desquels le législateur doit exercer une permanente vigilance. Y compris celles sur la liberté de conscience et d’expression. Faudrait-il pour autant les supprimer plutôt qu’en améliorer patiemment l’application ?

Je réitère donc ma mise en garde : l’abus de pouvoir sur les âmes tel qu’il se manifestait au bon temps du pape Pie IX n’a pas disparu. Il n’a fait que changer de visage. Mais il faut être conscient qu’il dresse de Dieu le portrait d’un despote qui révulse nombre de croyants et de théologiens. Et je ne pense pas que sa permanence contribue à rendre attirante aux personnes de bonne volonté une religion qui le perpétue. Il ne fait que la défigurer en l’affublant d’une image dans laquelle des présomptueux qui se veulent prescripteurs « contemplent leur illusoire toute puissance ».

Un ajout suite au commentaire d’un lecteur se référant de façon compulsive au « 5ème Commandement » (« tu ne tueras point »), lecteur auquel je propose de mettre un peu d’herméneutique, d’interprétation, dans sa lecture de la Bible.

« De la même manière que je ne pense pas que le lièvre soit un ruminant seulement parce que la Bible nous le dit, je ne pense pas non plus qu’il faille comprendre les Dix Commandements à la manière de Cecil B. DeMille ».

Et une remarque à propos de ce fameux 5ème commandement opportunément édifié en idole de marbre au gré des besoins idéologiques.

Fort heureusement, cette idole a été brisée. Pour le pire, lors d’innombrables croisades catholiques, y compris franquistes, mais aussi pour le meilleur, pendant des siècles d’interprétations et de discussion de la question de la « guerre juste ». Nombre de théologiens, et non des moindres comme Thomas d’Aquin -ainsi que des sages comme Gandhi – ont osé dire qu’il y avait obligation éthique de transgresser l’interdit du meurtre dans le cas de la légitime défense ou de la résistance à des guerres d’agression. Merci à Mme de Gaulmyn d’avoir rappelé cela dans ces colonnes contre certaines dérives du pape François ayant tendance à adopter la position de Moscou en prônant aux ukrainiens la non résistance à l’agresseur russe (Ukraine, « guerre juste et légitime défense », dans La Croix du 10/03/2022).

Dans le cas de la fin de vie, n’est-il pas temps de revenir à ce genre de saine interprétation de la Bible – dans certains cas, donner la mort peut-être effectivement un acte éthique d’amour et de miséricorde – plutôt que d’en faire cette idole devant laquelle on se prosterne et qu’on invoque à la manière de perroquets ?

Cf. aussi, encore une fois, le départ de Ramon dans le très beau film « Mar Adentro », d’Alejandro Amenábar, relatant l’histoire vraie de ce jeune espagnol immobilisé sur son lit après un accident de plongée. Demandant sans cesse pendant 30 ans la possibilité de partir, affligé par les discours dérisoires de sa famille et d’un pitoyable évêque lui intimant de respecter la droite ligne du parti, il trouve enfin la possibilité de ce départ grâce à l’amour et la fraternité de ses amis qui font en sorte d’accomplir sa requête en lui donnant la substance létale lors d’une émouvante fête d’adieu.

Et à propos de la question des « abus », qui revient sans cesse.

Certes, une législation favorable à la fin de vie suscitera des abus. Elle en suscite dans les pays qui la pratiquent, abus que ne manquent pas d’énumérer consciencieusement les partisans du « non ».

Mais faut-il rappeler que la question des abus possibles concerne toute loi, sans exception ?

Ainsi le parti radical s’opposait-il dans les années 30 au vote des femmes « en raison des doutes qu’il émet sur leur autonomie vis-à-vis de l’Église, dont l’emprise ne manquera pas selon lui de faire pencher le vote féminin en faveur des candidats de la droite » (Wikipédia). Abus possibles, effectivement. Mais fallait-il interdire la loi pour autant ?

Ainsi la Protection Universelle Maladie, la CMU, et autres mesures sociales sont-elles accusées de tous les abus possibles par quelques tendances politiques. Faut-il les supprimer pour autant ?

Ainsi le RSA est-il régulièrement accusé de tous les abus du monde. Faut-il le supprimer pour autant ?

Il en va de même de l’assurance chômage, de l’avortement, etc. etc. etc.

Toute loi peut entraîner des abus. Mais il incombe à un état de droit qui édicte démocratiquement des lois d’en assurer la meilleure application possible, d’en définir démocratiquement les abus et de les sanctionner.

Cette réflexion concernant une loi autorisant « l’aide au passage » et sur les oppositions qu’elle suscite auprès d’une certaine sensibilité religieuse m’amène encore à commenter un petit livre qui m’a été prêté.

La Cause du Christ, l’Évangile contre « l’identité chrétienne » du père Benoist de Sinety (Grasset 2026) opère une critique salutaire de tendances qui s’étalent désormais de façon désinhibée chez nombre de chrétiens, catholiques en particulier, qui cherchent à réduire le christianisme à quelque idéologie maurassienne, en en faisant l’instrument purement séculier d’un régime politique réactionnaire et nationaliste, engagé dans un certain nombre de croisades, contre la modernité, un « choc des civilisations » à la Samuel Huntington contre l’islam, les migrants, les tendances « wokes » etc.

Benoist de Sinety annonce clairement la couleur en quatrième de couverture, et on reconnaît bien évidemment dans ce réquisitoire de puissantes tendances à l’œuvre dans une partie importante d’un catholicisme américain à la J.D. Vance, mais aussi dans nombre d’idéologies « catholiques » européennes, françaises en particulier, frayant la plupart du temps avec les droites.

« Pour nombre d’essayistes, de politiques et de médias, la défense d’une prétendue identité chrétienne est désormais un combat. Une obsession violente. Nous serions dans une guerre de civilisation, et l’Église serait inconsciente et naïve.

Ces commentateurs sont des marchands d’illusions et des cyniques, qui instrumentalisent le sacré.

 Ce sont des faussaires, qui mentent sur le message des Évangiles.

Ne cherchons pas le Christ dans les discours de haine ou les replis identitaires ; il n’y est pas.

Il est là où l’on panse les plaies, là où l’on accueille l’étranger, là où l’on ose la réconciliation quand tout pousse à la guerre. Il est dans cette main tendue qui, à elle seule, renverse les idoles de la force. »

Je partage entièrement un tel réquisitoire et de telles mises en garde essentielles.

Mais je me permettrai de poser à M. de Sinety une question qui me paraît tout aussi essentielle :

Les critiques indispensables que vous faites sont toujours à sens unique.

Il y a d’un côté ceux qui se fourvoient, de l’autre l’Église, son Institution, sa hiérarchie, son clergé, qui semblent par nature habilités à dénoncer leurs errements.

Ne pensez-vous pas que ces dénonciations nécessaires auraient plus de portée si elles émanaient d’un organisme se montrant tout aussi capable de mettre lui-même en question ses propres errements, en ce qui concerne par exemple la permanence en son sein d’un cléricalisme réfractaire à toute réforme réelle, un statut de la femme qui perpétue un inadmissible scandale humain et théologique, un insupportable abus de pouvoir sur les âmes tellement enraciné dans une certaine vision du catholicisme, et tel qu’il s’exerce hic et nunc, nous l’avons vu, dans les positions qui s’expriment à tous niveaux de l’Institution en ce qui concerne la fin de vie ?

Loin de moi l’idée de discréditer l’apport positif des Églises.

La dernière Encyclique du pape, que je n’ai pas encore eu le temps de lire, va certainement elle aussi dans le sens de mises en garde nécessaires, ainsi que sa belle opposition aux fantasmes de toute puissance de M. Trump et de ses semblables.

Mais ceux qui dénoncent sans prendre la peine – et un travail immense reste à faire – d’ôter la poutre de leur œil ne peuvent s’attendre à être crédibles lorsque leurs jugements sont pertinents.

Je ne peux m’empêcher de penser, une fois encore, à la fable du garçon qui criait au loup.

« Cette fable montre que ceux – disons qui s’accommodent de l’incohérence – ne gagnent qu’une chose, c’est de n’être pas crus, même lorsqu’ils disent la vérité ».

Et c’est bien le risque que court M. de Sinety.

« Il arrive ainsi qu’ils perdent leurs moutons ».

Ou bien, ce qui serait encore pire, qu’ils pensent en gagner sans voir que ce sont en fait des loups déguisés en moutons.

Et nous savons combien ils sont, en ce moment, nombreux et redoutables.

*

Ajout du 29/05 :

Dans le dernier numéro du Courrier International (1856 du 23 mai au 3 juin 2026), un article fort instructif :

Les grenouilles de bénitier à l’assaut de l’Hexagone
Révolte chez Grasset, alerte pour UGC puis tempête dans le monde du cinéma : l’étendue de l’empire médiatique de Vincent Bolloré en France ne cesse d’alimenter les craintes. À un an de la présidentielle, le milliardaire breton a déclenché une guerre culturelle qui porte avant tout sur l’identité du pays et sur un certain catholicisme français, analyse Die Zeit.

*

Et dans Le Monde :

https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/05/29/au-pelerinage-de-chartres-fleurs-de-lys-sacre-c-ur-et-quete-de-sens-pour-des-jeunes-cathos-tradis-deux-fois-plus-nombreux-qu-il-y-a-dix-ans_6694671_3224.html

« L’absence de réponse ». Du « jour du dépassement » à Gaza et ailleurs, « la plus grande menace » pour l’humanité.

Ce titre m’a été inspiré par l’infographie du dernier numéro du Courrier International (1812-1813-1814 du 24/07 au 13/08 2025. p.49) qui traite du « jour du dépassement », et considère l’absence de réponse à cette menace croissante comme le plus grand danger pour l’humanité.

(voir aussi L’“ATLAS DES RESSOURCES” hors-série de cette même revue en vente actuellement).

Selon les calculs de l’ONG américaine Global Footprint Network, l’humanité a consommé le 24 juillet, « jour du dépassement », toutes les ressources que la planète peut régénérer en un an. Si nous continuions à ce rythme, il faudrait 1,8 Terre pour satisfaire notre consommation.

On le sait, certains pays, majoritairement en Afrique, ne génèrent pas de surcharge pour la planète, ou représentent une surcharge négative qui compense celle, effrayante, que font subir à notre planète des pays tels que le Qatar, dont la consommation annuelle représente 9,9 Terres, les États-Unis, la Norvège, la France, dont la consommation représente environ 3 Terres, et qui elle, a déjà épuisé toutes les ressources naturelles que la Terre peut lui offrir et vit « à crédit » depuis le 19 avril.

https://overshoot.footprintnetwork.org/newsroom/country-overshoot-days/

Ce Jour du dépassement mondial intervient chaque année un peu plus tôt : au début des années 1970 il survenait le 29 décembre. Il a donc régressé de près de 6 mois en 55 ans.

En dépit de toutes les mises en garde de personnalités pleinement conscientes dès cette époque des risques que courait notre humanité lancée dans une croissance dévastatrice, risques pour notre environnement et notre survie, nous sommes passés de 3,680 milliards d’humains en 1970 à plus de 8 milliards aujourd’hui, augmentant d’autant le nombre de consommateurs. L’extraction et le gaspillage de ressources irremplaçables a suivi cette évolution démographique incontrôlée. L’utilisation mondiale de matières premières – minéraux, métaux, combustibles fossiles, biomasse… – a plus que triplé depuis 1970, passant de 30 milliards de tonnes en 1970 à 106,6 milliards en 2024, entraînant la dégradation du climat, de l’environnement et de la biodiversité que nous subissons. Notre avenir est désormais menacé de façon toujours plus manifeste.

Voir aussi :

« Les ressources naturelles n’ont jamais été autant exploitées. À un rythme qui dépasse largement la biocapacité de notre planète ».

(…)

“Actuellement, l’humanité exploite la nature 80 % plus vite que les écosystèmes terrestres ne peuvent se régénérer ».

(…)

« Déforestation, érosion des sols, perte de biodiversité et accumulation de CO2 dans l’atmosphère… Les conséquences de notre consommation effrénée de ressources sont visibles, souligne Global Footprint. Et elles contribuent à une augmentation de la fréquence des phénomènes météorologiques extrêmes et à une baisse de la production alimentaire. “Au XXIe siècle la deuxième plus grande menace pour l’humanité est la surexploitation écologique, c’est-à-dire la surexploitation persistante des ressources de notre planète. La plus grande menace est l’absence de réponse”, conclut l’ONG. (Courrier International, art. cité).

Rappelons encore, comme nous le répète Guillaume Pitron (La guerre des métaux rares, Les liens qui libèrent, Paris 2019, p.232) que

nous allons consommer davantage de mine­rais durant la prochaine génération qu’au cours des 70 000 dernières années, c’est-à-dire des deux mille cinq cent géné­rations qui nous ont précédés. Nos 7,5 milliards de contem­porains [ajout : le livre date de 2019. Nous sommes aujourd’hui près de 8,3 milliards] vont absorber plus de ressources minérales que les 108 milliards d’humains que la Terre a portés jusqu’à ce jour ».

Cette « absence de réponse » est révélatrice d’une très grave carence dont fait preuve – à des degrés divers – notre humanité.

Le « jour du dépassement » est aussi celui d’une gigantesque faillite morale et politique.

Comment est-il possible en effet qu’en toute connaissance de cause (car devant l’accumulation des données il est désormais impossible de nier notre responsabilité face à ce qui est en train de nous arriver) nous ayons délibérément choisi, et continuons de choisir, l’aveuglement moral et le déni politique ?

Déni politique généralisé certes – surtout ne pas remettre en question l’impératif de la sacro-sainte « croissance » élevée au rang de mythe indiscutable – mais aussi complicité le plus souvent tacite des milliards de consommateurs que nous sommes.

*

Et qu’il me soit permis de faire un rapprochement :

Un tel déni inadmissible est du même ordre que la démission morale et politique qui a cours face aux conflits qui déshonorent en ce moment notre humanité.

L’ « absence de réponse » y est tout aussi manifeste…  

« Des gens meurent de faim, tandis qu’à quelques kilomètres de là, les supermarchés regorgent de nourriture », s’indigne l’UNRWA sur le réseau social X.

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/24/dans-la-bande-de-gaza-les-ravages-de-la-famine_6623463_3210.html

« Tout le monde crève de faim à Gaza » : le témoignage bouleversant du poète Ziad Medoukh

Bien sûr, le premier responsable est le cynisme de politiques entretenant des conflits inadmissibles qui auraient dû être résolus depuis des décennies.

Mais comment ne pas évoquer « l’absence de réponse » appropriée de dirigeants capables d’envoyer des bombes sur l’Iran, mais qui légitiment et soutiennent d’autres bourreaux auxquels ils fournissent des armes,

mais aussi « l’absence de réponse » et le silence complice de ces millions de personnes capables d’élire ou de maintenir au pouvoir, aux États-Unis, en Israël, en Russie ou ailleurs des provocateurs irresponsables ou des fanatiques fauteurs de guerres.

« absence de réponse » de la « communauté internationale », d’une ONU renonçant lâchement à se doter d’un « conseil de sécurité » digne de ce nom, alors qu’une réforme serait parfaitement possible,

et encore silence complice et approbateur de celles et ceux qui se montrent capables de considérer des crimes de guerre comme un spectacle réjouissant

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/21/le-cinema-de-sderot-ou-les-bombardements-sur-gaza-vus-d-israel_6622643_3210.html

sans oublier enfin l’ « absence de réponse », de nous tous, lorsque « nous ne cherchons pas à comprendre », comme le dit G. Bernanos dans La France contre les robots, ni à faire entendre notre voix, aussi humble soit-elle, comme l’exigerait notre devoir d’humanité.

Fort heureusement, face au suivisme sacrilège de celles et ceux qui déshonorent le judaïsme, quelques voix courageuses s’élèvent et répondent.

https://www.lemonde.fr/guerre-au-proche-orient/article/2025/05/30/jean-hatzfeld-ecrivain-en-detruisant-gaza-israel-detruit-le-judaisme_6609377_6325529.html

https://www.la-croix.com/religion/gaza-des-rabbins-interpellent-le-gouvernement-israelien-et-denoncent-une-grave-crise-morale-20250801

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/28/deux-ong-israeliennes-se-prononcent-sur-l-operation-de-l-armee-a-gaza-il-faut-appeler-un-genocide-par-son-nom_6624845_3210.html

Tout comme d’autres s’opposent aux fastes liturgiques et monastiques d’une hérésie qui n’a plus « d’Orthodoxie » que le nom, donnant raison à l’opposante emprisonnée Anna Arkhipova : « Il vaut mieux être en prison que de contribuer à la machine répressive au prix de la liberté d’autrui ».

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/29/le-proces-de-l-affaire-vesna-contre-la-jeunesse-russe-antiguerre_6624978_3210.html?random=1084925189

Ou d’autres encore sauvent l’honneur du christianisme face à l’arrogance d’un certain « catholicisme » ou « évangélisme » américain.

https://information.tv5monde.com/international/video/etats-unis-donald-trump-se-fait-sermonner-2759947

Nos remerciements à vous tous, qui, au prix de votre confort, de votre liberté, ou même de votre vie, nous conviez à lutter contre « l’absence de réponse ».

*

Ajout du 31/07 :

Ai-je été trop sévère ?

Car effectivement, en plus des manifestations populaires, des voix politiques s’élèvent enfin pour condamner les crimes d’Israël et exiger la reconnaissance d’un État palestinien :

https://www.vie-publique.fr/en-bref/299680-une-reconnaissance-prochaine-par-la-france-de-letat-de-palestine

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/07/31/dominique-de-villepin-nous-avons-le-devoir-moral-absolu-de-nous-opposer-a-cette-folie-meurtriere-a-gaza_6625626_3232.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/26/reconnaissance-de-la-palestine-pour-hubert-vedrine-il-devenait-deshonorant-de-ne-rien-faire_6624048_3210.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/31/le-canada-promet-de-reconnaitre-l-etat-de-palestine-quitte-a-froisser-washington_6625775_3210.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/31/le-portugal-envisage-la-reconnaissance-de-l-etat-palestinien-en-septembre_6625746_3210.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/30/reconnaissance-de-l-etat-palestinien-le-royaume-uni-se-place-dans-le-sillage-de-la-france_6625502_3210.html

etc.

C’est certes mieux que rien. On peut toutefois s’interroger sur l’efficacité de telles déclarations quand on constate, outre le jusqu’au boutisme avéré d’un Netanyahou et l’adhésion explicite ou tacite qu’il suscite de la part d’une majorité de ses concitoyens, « l’absence de réponse » délibérée de celui qui aurait le pouvoir de changer la donne :

https://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/reconnaissance-de-la-palestine-ce-que-dit-macron-importe-peu-et-ne-changera-rien-clame-trump-2178425

Ajout du 03/08 :

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/08/03/david-grossman-celebre-ecrivain-israelien-qualifie-de-genocide-les-actions-d-israel-dans-la-bande-de-gaza_6626397_3210.html

Ajout du 04/08 :

« Nous avons le devoir de nous lever », alerte Ami Ayalon, ancien directeur du Shin Bet, dans une vidéo diffusée par le mouvement pour accompagner ce courrier. « Cette guerre a commencé comme une guerre juste, une guerre défensive. Mais une fois tous ses objectifs militaires atteints et une brillante victoire militaire contre tous nos ennemis, elle a cessé d’être une guerre juste. Elle conduit l’Etat d’Israël à la perte de sa sécurité et de son identité », estime M. Ayalon.

https://www.lemonde.fr/international/live/2025/08/04/en-direct-gaza-des-centaines-d-ex-responsables-de-l-appareil-securitaire-en-israel-demandent-a-donald-trump-de-faire-pression-pour-arreter-la-guerre_6624772_3210.html

Ajout du 07/05 :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/08/05/elie-barnavi-et-vincent-lemire-monsieur-le-president-si-des-sanctions-immediates-ne-sont-pas-imposees-a-israel-vous-finirez-par-reconnaitre-un-cimetiere_6626640_3232.html

Petit florilège orwellien en un temps d’invasion de la Novlangue.

Dans une de ses chroniques récentes, toujours remarquables, Jean-Pierre Filiu dénonce « une inversion orwellienne du langage » :

 « À propos de l’enclave palestinienne, où Israël mène une guerre dévastatrice, de nombreux termes signifient désormais leur contraire ».

La bande de Gaza n’est pas qu’un champ de ruines au sens littéral, avec la destruction totale ou partielle de près de 90 % des bâtiments, de plus de 80 % des commerces et de plus de deux tiers du réseau routier. L’enclave palestinienne est aussi un champ de ruines où gît une bonne partie du droit international, violé en toute impunité depuis un an et demi. Elle est également un champ de ruines pour les mots, qu’ils soient vidés de leur sens du fait de l’incapacité à rendre compte d’une telle catastrophe, même en abusant de superlatifs, ou, pire encore, du fait de leur mutation en leur exact opposé.

Ce processus d’inversion de la signification avait été admirablement anticipé, dès 1949, par George Orwell, lorsqu’il avait inventé la novlangue dans son chef-d’œuvre 1984. De même que « la liberté, c’est l’esclavage » sous la plume d’Orwell, certains termes en sont venus à désigner leur contraire dans la bande de Gaza dévastée.

Comment ne pas penser en effet à la « Novlangue » du génial auteur de 1984 quand on entend Benjamin Netanyahou qualifier de « victoire totale » ce qui apparaît comme un massacre insensé de milliers d’innocents, hypothéquant gravement tout espoir d’une paix future, ou encore de « respect par Israël de ses obligations humanitaires » quand les suspensions récurrentes de l’aide humanitaire se produisent en violation flagrante du droit international.

« La suspension de l’aide humanitaire à Gaza met en danger la vie de millions de palestiniens », prévient l’association Action contre la faim, donnant crédit à celles et ceux, y compris israéliens, qui n’hésitent pas à parler de dérive génocidaire.

https://www.amnesty.fr/actualites/rapport-genocide-palestiniens-gaza-commis-par-etat-israel

Sans parler de ce gag abject par lequel un chef d’État ose qualifier de « révolutionnaire et créative » la proposition de Donald Trump visant à transformer la bande de Gaza, une fois vidée de sa population, en « Côte d’Azur du Moyen-Orient »…

Mais le comble du cynisme et de la manipulation du langage semble atteint lors de la visite de Netanyahou au démocrate bien connu Victor Orban :

“C’est important pour nous tous, pour toute notre civilisation, cette bataille que nous menons contre la barbarie”, a déclaré le Premier ministre israélien, flanqué d’ultranationalistes.

“Je suis convaincu que c’est la même bataille que nous menons pour l’avenir de notre civilisation commune, notre civilisation judéo-chrétienne.”

Car pour paraphraser Claude Levi-Strauss, il serait opportun de dire que le barbare, c’est d’abord celui qui nie sa propre barbarie.

De plus, l’emploi de l’expression « judéo-christianisme », si elle peut avoir une pertinence en ce qui concerne la théologie et la référence commune aux mêmes Écritures, relève, au dire de l’historienne Sophie Bessis, d’une « énorme imposture » idéologique dès qu’on veut en faire une utilisation politique (La civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture. Les liens qui libèrent, Paris 2025 p. 8 -version numérique-). Imposture de langage, « vérité alternative » (op.cit. p.12) dont le but est de créer une Sainte Alliance contre « la barbarie musulmane », alliance entre les droites et extrêmes droites prétendant se réclamer du christianisme dans les pays occidentaux et un ultranationalisme israélien prétendant se réclamer du judaïsme. 

Ajoutons pour déconstruire cette imposture langagière, en citant toujours Sophie Bessis, que l’islam « est plus proche du judaïsme qu’aucun des deux du christianisme » (op.cit. p.35).

[précision : j’ai moi-même utilisé le terme « judéo-chrétien » soit dans son sens biblique et théologique, soit en précisant « judéo-chrétien et islamique », par ex., pour bien marquer cette proximité culturelle du christianisme, du judaïsme et de l’islam. Et bien sûr lors de citations ou de références à des auteurs utilisant cette expression de façon non critique – Nietzsche, Kropotkine, Gauchet, etc.]

Certes, ce genre d’impostures n’est pas nouveau dans l’histoire de notre pauvre Monde et particulièrement de ses guerres.

Mais l’actualité de 1984 semble bien n’avoir jamais été aussi prégnante que dans ces temps que nous vivons, temps qui voient l’essor effréné de ce qu’il est convenu de nommer une « guerre cognitive », qui fait désormais rage au cœur même de nos smartphones et de nos ordinateurs.

LA GUERRE C’EST LA PAIX

LA LIBERTE C’EST L’ESCLAVAGE

L’IGNORANCE C’EST LA FORCE

Pouvait-on lire sur la façade du Ministère de la Vérité de l’Angsoc, régime qui règne sur l’Océania de 1984.

Et tant de preuves attestent désormais que la dystopie de l’Océania se rapproche.

„Big Brother is watching you“ (Big Brother vous regarde) expérimentent désormais quelques centaines de millions de chinois soumis en permanence aux techniques de reconnaissance faciale qui s’exportent désormais vers tous les Etats, et spécialement ceux, de plus en plus nombreux, qui nourrissent des velléités autoritaires.

Et ce regard scrute désormais nos moyens de communication où de puissants algorithmes s’emploient subtilement à manipuler notre pensée.

Et c’est encore par une subversion du vocabulaire que de sanglantes guerres d’agression sont qualifiées « d’opérations spéciales », et que des manœuvres d’endoctrinement guerrier sont qualifiées « d’éducation ».

Triste héritage, il est vrai de nos propres opérations dites de « pacification », en Algérie, en Indochine, à Madagascar ou ailleurs, opérations récemment revenues sur le devant de la scène, et exposées dans toute leur horreur par de salutaires évocations.

On pourrait encore citer cette subreptice colonisation linguistique, qui transforme en Golfe d’Amérique le Golfe du Mexique.

Ainsi que les multiples attaques contre l’État de Droit d’un Trump qui paraît de toute façon inaccessible à toute admonestation judiciaire.

« Comme il a l’habitude de qualifier ses propres défaites de triomphes, on doute qu’il puisse se corriger… ».

À mettre bien sûr en relation avec l’impudente inversion de l’État de Droit suscitée par une condamnation bien de chez nous, on ne peut plus légale et légitime.

« La vérité, c’est le mensonge », nous disait Big Brother. Dont acte.

[pour une réflexion plus approfondie sur la question de la vérité, voir aussi :

*

Le décès du pape François m’incite à ajouter quelques lignes à cette chronique.

Loin de moi l’idée d’assimiler les propos d’un pape sympathique, attachant par sa simplicité et son humilité, et sous bien des aspects courageux – en particulier dans son engagement affirmé pour les pauvres, contre « la mondialisation de l’indifférence » qui frappe les migrants et les malheureux de ce monde – à cette « novlangue » qui régit l’univers de 1984.

Mais j’avoue que certains commentaires dithyrambiques sur son pontificat me paraissent tout de même relever de cette manipulation du langage que dénonçait Orwell :

« La révolution François : ces douze années où le pape a changé l’Église », peut-on lire dans le journal La Croix du 22 avril ; « Le pape François a voulu une révolution de l’Église qui attend encore ses résultats » titre Le Figaro du 21 avril ; ou encore « Le pape révolutionnaire qui a remodelé l’Église », annonce le New York Times, etc. etc.

Diantre, que de révolutions pour un seul homme !

Or, à moins d’altérer sérieusement le sens des mots, il faut bien reconnaître qu’un tel vocabulaire est proprement disproportionné pour rendre compte des faits.

Certes, il faut reconnaître à François un travail remarquable en ce qui concerne la réforme de la gouvernance du Vatican, l’assainissement de ses finances indignes, une action décidée, en dépit des résistances, contre la sclérose, la corruption, la « pétrification mentale et spirituelle » qui gangrène la Curie.

Et la bonté et la compassion dont il a fait preuve envers les démunis et les persécutés s’inscrit dans les attributs les plus essentiels d’une religion bien comprise, sans nul besoin qu’on les qualifie de « révolutionnaires ».

Mais la révolution de fond, la révolution théologique dont a besoin l’Église catholique et qui conditionne sa survie est bien loin d’avoir eu lieu !

Cette révolution qui aurait signé la fin de ce cléricalisme, souvent dénoncé en paroles, mais bien peu dans les actes, et toujours profondément imprégné dans les mentalités, y compris apparemment dans celle du pape…

Or, un retour à une théologie simplement évangélique aurait signé la fin de cet abus clérical systémique, dont on sait qu’il rend compte en grande partie des nombreux scandales désormais dénoncés. Scandale de l’usurpation par un cléricat mâle ayant confisqué aux fidèles leur dignité en les assujettissant à la domination d’une caste se prévalant d’un « pouvoir sacré » en totale contradiction avec cette révolution, elle fondamentale, apportée par le message évangélique.

Pensons entre autres que si, pour Saint Paul, l’épiscopos, l’évêque, tout comme le presbuteros, le prêtre, doit avoir fait la preuve de ses capacités par sa responsabilité dans le mariage, le fait d’avoir bien élevé ses enfants, etc… (première épître à Timothée, chap. 3, 2-5), les catholiques du XXIème siècle attendent toujours l’ordination de personnes mariées ; et que si le même Saint Paul nous affirme (Épître aux Galates 3, 26-29) qu’ « Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme », François a nommé, en 12 ans de pontificat, en tout et pour tout une femme à un poste de responsabilité dans l’Église !

Une certaine décence s’avèrerait donc de mise dans l’emploi du terme « révolution »…

[Sur tout cela, voir :

*

Dans son important petit livre Coulée brune. Comment le fascisme inonde notre langue (Editions Heloïse D’Ormesson, Paris 2024, déjà mentionné), Olivier Mannoni qui, en tant que traducteur du Mein Kampf d’Hitler, est particulièrement compétent en ce qui concerne les langages totalitaires, montre, nombreux exemples à l’appui

(depuis les dérives verbales de certains extrémistes des Gilets Jaunes, [op.cit. p.57ss], à l’assimilation de mesures sanitaires à la dictature nazie :  « Après les pancartes « Qui ? » qui désignaient les juifs comme coupables (on ne savait déjà plus si c’était du COVID-19 ou du vaccin), un nouveau et dramatique glissement symbolique apparaît : voilà que les opposants au pass sanitaire se mettent à porter l’étoile jaune en signe du traitement « ignoble » qu’on imposait aux non-vaccinés » [op.cit. p.98])

 comment

la montée [des] mouvements fascisants a partout été précédée d’un travail de sape lexical minutieusement agencé et mis en œuvre. Un travail dont le but à long terme est la dissolution de la rationalité, de la froideur de la raison. La plongée dans le lexique ésotérique et le retour aux réactions primitives, à la croyance pure, au culte de la sensation opposée à la raison, sont des techniques dont font usage toutes les dictatures (op.cit. p.23).

On pourrait bien sûr mentionner aussi sur le sujet l’ouvrage fondamental de Victor Klemperer LTI, la langue du IIIe Reich, Albin-Michel, Paris 1996.

(…)

À droite comme à gauche, les positions tenues depuis des siècles par les esprits éclairés et instruits sont en train de s’effriter. La raison politique devient aussi folle qu’une boussole prise dans un orage magnétique. Inculte, aveu­glée par des idéologies à géométrie variable, dépourvue de points de repère historiques, philosophiques et littéraires, elle tourne en tous sens et contribue à son tour à alimenter la déraison générale. Les mots perdent leur sens, les grands courants politiques qui ont fait le socle de notre pays se dissolvent au gré des circonstances. La confusion généralisée s’installe. Et elle donne le jour à un univers de pensée où les mots n’ont, littéralement, plus aucun sens (O. Mannoni, op.cit. p.131).

(…)

À tous les éléments que nous avons énumérés ici, confusionnisme, désarticulation du discours, haine de la science et du savoir, détestation de la culture et de ceux qui la portent, il y a un point commun : l’amour du pouvoir autoritaire et de la dictature. Rien d’étonnant si un Trump exprime son admiration pour Kim Jong-un, Zemmour pour Daech, le même et Marine Le Pen pour Poutine. C’est la passion du pouvoir brutal qui les porte, et qui, dans le meilleur des cas, les aveugle sur sa conséquence :le chaos. Nous sommes à ce carrefour. Si nous prenons le mauvais chemin, le pire est assuré et la novlangue d’Orwell ne sera qu’une plaisanterie par rapport à ce que nous devrons subir (op.cit. p. 182).

(…)

Nous devons reprendre la maîtrise de notre langage, récuser les phrases creuses de la politique, bannir la langue inepte du marketing, récuser la fatalité de l’IA qui prétend penser à notre place, refuser qu’on nous parle « d’expérience client » quand nous allons acheter une laitue, ne plus espérer un « choc de savoir » chaque fois que nous ouvrons un livre, ne plus admettre qu’on parle de « plan social » quand un groupe planétaire ultra bénéficiaire met un centre industriel à l’arrêt, une population entière au chômage et une région à l’agonie, ne plus accepter que des partis ressuscites des années 1930 envisagent la « remigration », c’est-à-dire, en clair, la déportation de populations entières, refuser les mots de la haine, de l’exclusion et de l’humiliation de l’autre. Il nous faut mener un combat vital, dramatiquement urgent, pour la science, le savoir, la maîtrise de l’histoire, de la philosophie, des Lettres, en un mot : pour le retour aux Lumières. Tant qu’elles ne sont pas mortes dans nos cœurs et nos esprits, il n’est pas encore trop tard. Et le premier pas de ce chemin-là, c’est la réappropriation du sens véritable des mots, des phrases, des pensées qui forgent notre vie commune, la lutte contre leur dévoiement par des histrions illettrés et des apprentis dictateurs. Au bout de ce parcours, nous pourrons peut-être un jour, comme Canetti, célébrer notre langue sauvée (op.cit. p. 183-184).

Et laissons le dernier mot à Orwell, notre guide incomparable :

« Si les gens ne savent pas bien écrire, ils ne sauront pas bien penser, et s’ils ne savent pas bien penser, d’autres penseront à leur place. »

Nous le savons, ces « autres » sont déjà là, à l’affût de nos incohérences.

***

Ajout du 08/05 :

Je répare un oubli important : celui de la référence au « 1hebdo » n° 538 du 26 mars, intitulé « Va-t-il [Trump] tuer la pensée ? », et contenant un important entretien avec Olivier Mannoni.

Ajout du 12/05 :

La victoire de la Novlangue n’a rien d’une fatalité :

https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/05/12/des-personnalites-de-la-communaute-juive-francaise-prennent-position-pour-denoncer-la-situation-a-gaza_6605467_3224.html

Merci, Mesdames et Messieurs, de sauver l’honneur d’Israël et du judaïsme.

Ajout du 19/05 :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/05/15/c-est-au-nom-de-ces-valeurs-juives-qui-rencontrent-si-souvent-les-valeurs-universelles-qu-il-faut-denoncer-les-souffrances-des-palestiniens-et-y-porter-remede_6606244_3232.html

Il serait en effet grand temps de s’en rendre compte…

Ajout du 21/05 :

Une critique salutaire du « soutien pavlovien » de la diaspora juive au gouvernement d’Israël: https://lejournal.info/article/les-juifs-ont-ils-le-droit-de-critiquer-israel/

Ainsi qu’une nécessaire mise au point :

Et enfin du parler vrai qui échappe à la Novlangue :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/05/21/le-gouvernement-israelien-ne-doit-plus-beneficier-de-la-moindre-impunite_6607595_3232.html

*

Ajout du 22/05 :

Sans commentaires :

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/05/21/en-israel-depuis-le-7-octobre-2023-la-banalisation-des-discours-aux-accents-genocidaires_6607612_3210.html

Heureux les artisans de paix !

En ces temps de Noël tellement troublés qu’il serait vain de faire une liste des malheurs du monde, il est bon de se rappeler quelques grands textes qui font l’honneur de l’humanité et qui s’adressent aussi bien à « celui qui croyait au ciel » qu’à « celui qui n’y croyait pas ».

Car quelles que soient les croyances, religieuses ou athées, il existe encore et toujours des « artisans de paix » dont l’exemple nous garde du désespoir, et qui maintiennent vif l’esprit de ces grands textes.

« Qu’importe comment s’appelle

Cette clarté sur leur pas

Que l’un fut de la chapelle

Et l’autre s’y dérobât »

*

Pour ne citer que quelques exemples qui illustrent « les Béatitudes » :


« Heureux les doux,
car ils recevront la terre en héritage
 ».

https://www.arte.tv/fr/videos/113511-073-A/28-minutes/


« Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice,
car ils seront rassasiés
 ».

*

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/12/23/un-vrai-debat-sur-l-immigration-ne-laisserait-pas-la-definition-des-objectifs-et-des-priorites-a-l-extreme-droite_6207466_3232.html


« Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice,
car le royaume des Cieux est à eux
 ».

https://www.france24.com/fr/europe/20231215-alexe%C3%AF-navalny-transf%C3%A9r%C3%A9-de-sa-prison-vers-un-lieu-de-d%C3%A9tention-inconnu

« Heureux êtes-vous si l’on vous insulte,
si l’on vous persécute
et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous
 »

https://www.lemonde.fr/international/article/2023/12/23/en-russie-une-candidate-pacifiste-ecartee-de-la-presidentielle_6207441_3210.html

« Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse,
car votre récompense est grande dans les cieux !
 »

Alors, « que l’on croie aux cieux » ou que l’on n’y croie pas, qu’importe.

L’essentiel n’est-il pas de se trouver du côté de celles et ceux qui illustrent ce qui fait l’honneur de l’humanité plutôt que parmi ceux qui la méprisent et la déshonorent ?

« Quand les blés sont sous la grêle

Fou qui fait le délicat

Fou qui songe à ses querelles

Au cœur du commun combat

Celui qui croyait au ciel

Celui qui n’y croyait pas »

Du côté de celui qui résiste et combat jusqu’à, mystérieusement, faire partie de celles et ceux qui pleurent plutôt que de ceux qui font pleurer.

« Heureux ceux qui pleurent,
car ils seront consolés
 ».

https://www.lavoixdunord.fr/1382309/article/2023-10-07/guerre-israel-gaza-des-civils-pris-en-otage-en-violation-du-droit-international

https://www.lemonde.fr/un-si-proche-orient/article/2023/11/26/jamais-la-palestine-n-a-autant-souffert_6202438_6116995.html

https://www.bbc.com/afrique/monde-67664330

Je nous souhaite donc de la clarté sur nos pas. Et qu’importe comment on l’appelle !

« Pour qu’à la saison nouvelle

Mûrisse un raisin muscat …

Et framboise ou mirabelle

Le grillon rechantera »

Bonnes fêtes à toutes et tous malgré tout, dans le courage d’une espérance que l’horreur, la laideur ou l’indifférence ne peuvent éteindre.

Lettre ouverte aux jeunes des « JMJ ». Et de l’expérience de Milgram. Ou comment desideriusminimus se prend à jouer les antipapes.

Une fois de plus, Stultitia m’exhorte à reprendre mon bâton de pèlerin et à pourfendre quelques désastreux poncifs, d’autant plus pernicieux qu’ils s’accompagnent de cette suffisance « systémique » avec laquelle toute idéologie, qu’elle soit politique ou religieuse, usurpe une authentique réflexion éthique.

Car l’assurance fallacieuse que peut conférer le dogme est souvent le meilleur rempart contre les interrogations dérangeantes que la réalité soumet à la conscience.

Alors, bien que n’étant ni jeune ni pape, je me permets de poser quelques questions qui me semblent avoir fait gravement défaut aux récentes « JMJ » de Lisbonne.

*

Tout d’abord, pour ce qui est de la désolation pontificale devant les « berceaux vides » :

  • « Sachant qu’un européen ou un américain consomme entre 2,5 et 5 Terres, et que les habitants du reste du monde sont incités à les imiter par une compétition économique effrénée ; sachant aussi que, sauf période de grave crise, la courbe de la consommation ne s’est jamais inversée depuis que l’homme est homme, est-il vraiment pertinent pour le bien de l’humanité et son avenir d’exhorter au remplissage des berceaux ou autre « explosion des naissances » ?

Qu’en pensez-vous, jeunes des JMJ pour lesquels l’écologie et l’avenir de la planète ne sont pas des vains mots ou des bla-bla à la mode ?

Ne serait-il pas plus urgent de suivre, par exemple, les conseils des 15 000 scientifiques de la revue Bioscience, ou encore de Dennis Meadows ou Yves Cochet, qui ont au moins le mérite de savoir de quoi ils parlent ?

*

Pour ce qui est de la question de l’armement, maintenant :

« La technologie, qui a marqué le progrès et globalisé le monde, ne suffit pas à elle seule ; moins encore les armes les plus sophistiquées qui ne sont en rien des investissements pour l’avenir, mais qui appauvrissent du véritable capital humain, celui de l’éducation, de la santé, de la protection sociale. Il est inquiétant de lire qu’en de nombreux endroits l’on investit continuellement des fonds dans les armes plutôt que dans l’avenir des enfants ».

Vous dit-on.

En ce qui me concerne, j’ai toujours été non-violent, et partisan de la non-violence active, la vraie, celle de Gandhi, qui soutenait : « Je n’hésite pas à dire que là où le choix existe seulement entre la lâcheté et la violence, il faut se décider pour la solution violente ».

M. Roudskoï, adjoint au chef de l’état-major russe a qualifié de « grosse erreur » la livraison d’armes à Kiev par les pays occidentaux. « Cela prolonge le conflit, augmente le nombre de victimes et n’aura aucune influence sur l’issue de l’opération » a-t-il déclaré.

Qu’en pensez-vous, jeunes des JMJ pour lesquels la paix, la justice et la défense de la liberté ne sont pas des vains mots ou des bla-bla à la mode ?

Peut-être avez-vous vu, ce mardi 8 août, le beau documentaire d’Arte sur la Résistance au nazisme ?

Il a fallu bien de l’héroïsme de la part des Résistants et bien des investissements en armes « sophistiquées » de la part de ceux qui les soutenaient pour venir à bout du cauchemar nazi. Pour ma part, je suis toujours ému jusqu’aux larmes lorsque je vois ce que des jeunes ont fait au péril de leur vie pour « investir pour notre avenir », pour nous laisser en héritage ce monde libre dans lequel nous vivons, monde qui est aussi « celui de l’éducation, de la santé, de la protection sociale ».

Peut-on imaginer ce qu’aurait été ce monde s’il n’y avait pas eu la Résistance armée, le débarquement armé, l’effort de guerre des alliés, anglais, américains, soviétiques ?

                En ces temps de guerre qui sont de nouveau les nôtres, et en l’absence de toute diplomatie possible (l’expérience et trop d’années de prosternations serviles devant le maître du gaz montrant que pas plus qu’avec Hitler, on ne peut dans les conditions actuelles discuter sérieusement avec Poutine), ne serait-il donc pas plus urgent de venir en aide clairement à celles et ceux qui résistent plutôt que de propager subrepticement des discours d’un pacifisme lénifiant et ambigu, qui ont une fâcheuse tendance à rencontrer ceux d’envahisseurs et de criminels sans scrupules ?

« En toute franchise, je ne me serais jamais imaginé « investir » dans la guerre, dans des armes, mais c’est aujourd’hui la seule réalité qui existe. Je suis pacifiste, mais je ne peux plus l’être. La guerre a changé ma nature fondamentale ». Nous dit Olga qui, elle aussi, sait précisément de quoi elle parle.

*

Pour ce qui est de la question de « l’euthanasie » (une fois de plus implicitement assimilée à celle, plus complexe, de l’assistance à la fin de vie) :

Où allez-vous si, face au mal de vivre, vous offrez des remèdes hâtifs et erronés, comme l’accès facile à la mort, solution de facilité qui paraît douce, mais qui est en réalité plus amère que les eaux de la mer ? »

Qu’en pensez-vous, jeunes des JMJ pour lesquels le respect de la dignité et de la libre décision de personnes adultes et responsables plutôt que l’imposition tyrannique de dogmes inhumains ne sont pas des vains mots ou des bla-bla à la mode ?

« Comme le soulignait déjà Ronald Dworkin [philosophe américain, spécialiste de la philosophie du droit] il y a bientôt vingt ans maintenant, « faire mourir quelqu’un d’une manière que d’autres approuvent, mais que lui-même estime être en contradiction épouvantable avec sa vie, est une forme dévastatrice et odieuse de tyrannie ».

Aussi, légaliser l’aide active à mourir n’implique-t-il pas pour autant de fixer un seuil objectif en dessous duquel la vie ne vaudrait plus la peine d’être vécue. Ce n’est pas à la société, à l’État ou au corps médical d’opérer un tel partage, mais à chacun d’entre nous de construire cette ligne de démarcation et pour nous seuls ».

Dans ce moment immensément intime, que viennent donc faire en effet les polémiques obscènes de ceux qui s’estiment autorisés à violer, de leurs gros sabots doctrinaires, l’inaliénable secret de la conscience de chacun ?

Si la vie est un don de Dieu, alors il nous la confie entièrement, comme tout don. Un don restreint, qui exclut certains usages, n’est pas un vrai don. Que penserait-on de quelqu’un qui offrirait un cadeau de grand prix – par exemple un tableau de maître – et dirait à son destinataire : « Je te le donne, mais à condition que tu ne t’en sépares jamais, que tu le gardes toujours par-devers toi » ? (…) On jugerait sans doute que son don n’est pas un vrai don, et qu’il est plutôt inspiré par la satisfaction égoïste de faire du donataire son obligé. Un vrai don est oblatif, sans retour ni restriction.

C’est pourquoi la conception de la vie comme « don de Dieu » justifie en réalité la légitimité de la mort réfléchie. Parce que le don que nous fait Dieu de notre vie est un vrai don, un don absolu, il porte sur notre vie entière, y compris sa fin ; Il nous fait confiance jusqu’au bout et sans restriction.

C’est à nous, en notre âme et conscience, et après mûre réflexion, délibération et conseils pris auprès des autres, d’estimer s’il est juste ou au contraire injuste de quitter volontairement la vie.

Nous dit, en tant que croyant, François Galichet.

Ne sommes-nous pas là, jeunes des JMJ, bien loin des des « solutions de facilité » et autres « remèdes hâtifs et erronés » ?

*

Certes, tout n’est pas à rejeter dans le discours de celui qui se présente comme votre guide spirituel.

Je ne reprendrai pas les innombrables articles qui, souvent à juste raison, ont pu encenser M. le pape.

Mais ces quelques exemples montrent que la notion « d’abus systémiques » dépasse le contexte des abus sexuels pour lequel elle est évoquée de façon pertinente.

Comme je le disais en commençant, les allégations du dogme ne peuvent se substituer à l’éthique et à l’examen de consciences autonomes et responsables.

Il est déjà significatif qu’il ait fallu attendre les témoignages des victimes pour que des évêques, prêtres ou papes qui avaient pratiqué sans problème pendant des décennies le déplacement discret des coupables ou la dissimulation des délits et crimes sexuels acceptent – souvent à contre cœur – d’admettre que l’exigence éthique et juridique doit prévaloir sur la protection de l’Institution.

Il l’est tout autant de constater combien, en dépit de quelques réformettes lénifiantes pour la galerie, des questions essentielles, comme celle du statut de la femme dans l’Église, peuvent être évacuées par l’appel à de prétendus fondements dogmatiques qui dissimulent de profondes déficiences et incohérences théologiques.

« Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus Christ ».

Comment donc la puissance de cette proclamation que Paul (Épître aux Galates 3, 26-29) estimait messianique a-t-elle pu être étouffée pendant des siècles par une Institution qui, alors même qu’elle ordonnait des ministres non juifs – révolution théologique essentielle – refusait l’évolution anthropologique somme toute anecdotique que représentait l’ordination des femmes, évolution pourtant contenue dans cette même proclamation ?

La sacralisation blasphématoire du « pouvoir sacerdotal » d’un prêtre mâle officiant « en la personne du Christ » est sans aucun doute à la source de cette perversion « systémique » qui, en confisquant à l’assemblée des croyants son statut évangélique de seule « persona Christi » fit de l’Institution et de ses représentants les uniques détenteurs d’un pouvoir – masculin – alors capable de tous les abus.

Mais venons-en, jeunes des JMJ, à ce qui est sans doute le plus problématique en tout cela.

Car comment donc peut-il se faire que, dans une Institution qui compte, si mes informations sont bonnes, 5 363 évêques, 410 219 prêtres, sans même parler des 1 359 612 000 de fidèles catholiques, pas une voix ne s’élève pour – je ne parle pas forcément de dénoncer – simplement constater de telles aberrations qui discréditent tellement le message que cette Institution prétend apporter ?

La réponse se trouve probablement dans l’expérience de Stanley Milgram, qui jette un éclairage effrayant sur les capacités qu’a l’être humain d’annihiler son esprit critique et jusqu’à sa conscience éthique lorsqu’il se voit soumis à un discours d’autorité considéré comme détenteur de la vérité et promoteur du bien et de la justice.

Ainsi s’expliquent les débordements de tous les totalitarismes, de toutes les Inquisitions qu’elles soient politiques ou religieuses, et la terrifiante complicité des esprits qui les accompagne.

L’expérience de Milgram est intemporelle parce qu’elle nous renseigne sur le côté obscur du leadership, sa toxicité potentielle.

« C’est une adhésion à une cause perçue comme juste, un sentiment d’identité et de valeurs partagées, et c’est tous les jours dans la presse. La tragique réalité est que, lorsque les gens font du mal, ce n’est pas parce qu’ils veulent faire du mal, mais typiquement parce qu’ils veulent rendre le monde meilleur. »

Ainsi, jeunes des JMJ, vous qui voulez sincèrement sans doute « rendre le monde meilleur », n’oubliez pas que tout comme ce sont les laïcs et eux seuls qui, de l’extérieur de l’Institution, en ont dénoncé la toxicité « systémique » et « le côté obscur de son leadership », comme ce sont les femmes et elles seules qui, de l’extérieur, font et feront évoluer cette même Institution vers une théologie enfin plus en accord avec l’Esprit, il vous appartient à vous de déjouer les altérations insidieuses de certains discours d’autorité et de mettre en œuvre votre discernement afin que le message en lequel vous croyez ne soit pas discrédité et ridiculisé par des contrefaçons qui ne sont pas à sa mesure.   

*

Ajout du 12/08 :

Cette annonce du décès de Claude Got, personnage remarquable.

Claude Got, expert en santé publique et père de l’accidentologie, est mort

L’anatomo-pathologiste, dont les recommandations sur la vitesse, l’alcool ou le tabac ont permis de sauver des milliers de vies, a eu recours à l’euthanasie en Belgique. Il est mort le 11 août, près de Bruxelles.

https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2023/08/11/claude-got-expert-en-sante-publique-et-pere-de-l-accidentologie-est-mort_6185146_3382.html

Comme quoi, n’en déplaise à M. le pape, et conformément à l’avis d’une grande majorité de citoyens français, des esprits particulièrement réfléchis et informés peuvent choisir, en toute conscience, d’avoir recours à l’aide à la fin de vie. De quel droit faudrait-il leur refuser cette ultime et inaliénable liberté ?

*

Ajout du 14/08 :

Amusant : Stultitia, qui est en train de lire la remarquable biographie de Jean Henri Fabre, naturaliste et entomologiste mondialement reconnu, (Henri Gourdin, Jean Henri Fabre, l’inimitable observateur, Le Pommier, Paris 2022) me signale ce passage qui montre combien les jugements pontificaux, et plus largement ecclésiastiques, peuvent manquer, disons, de discernement.

L’affaire ne date donc pas d’aujourd’hui, et risque donc de se prolonger si les fidèles, jeunes en particulier, ne sortent pas de cette approbation béate qui fait les beaux jours de l’expérience de Milgram :

«Dans son ineffable candeur », [Fabre, en 1867 ] donne aux Avignonnaises les mêmes leçons de botanique qu’aux Avignonnais :

« Bien volontiers je prêtai mon humble concours à cette œuvre de lumière. Je fus chargé de l’enseignement des sciences phy­siques et naturelles. J’avais la foi et ne plaignais pas la peine; aussi rarement me suis-je trouvé devant un auditoire plus attentif, mieux captivé. Les jours de leçon, c’était fête, les jours de botanique surtout, alors que la table disparaissait sous les richesses des serres voisines.

C’en était trop. Et voyez, en effet, combien noir était mon crime: j’enseignais à ces jeunes personnes ce que sont l’air et l’eau, d’où proviennent l’éclair, le tonnerre, la foudre ; par quel artifice la pensée se transmet à travers les continents et les mers au moyen d’un fil de métal ; pourquoi le foyer brûle et pourquoi nous respirons ; comment germe une graine et comment s’épanouit une fleur, toutes choses éminemment abominables aux yeux de certains, dont la flasque paupière cligne devant le jour ».

Erreur grave ! Dénoncée instantanément par les conser­vateurs ! Un employé municipal enseigne la fécondation des fleurs non seulement aux messieurs, mais encore aux dames et aux demoiselles, lesquelles, évidemment, affluent à ses cours !

C’est le prétexte qu’attendaient pour tomber sur l’em­ployé, non seulement les enseignants du lycée, jaloux du charisme et des succès d’un collègue qui n’est pas même agrégé, mais encore, mais surtout les cléricaux du tout-puissant parti catholique avignonnais et les adversaires de Duruy, trop heureux d’attaquer le ministre au travers de son protégé. Là-dessus nationalement : émoi de Pie X et du nonce apostolique, levée de crosses épiscopales sous l’impulsion du redoutable Mgr Dupanloup, interventions au Sénat. Là-dessus, dans un Vaucluse majoritairement catholique: pro­testations indignées du clergé, plaintes au maire et au député, expulsion des Fabre de leur logement. Là-dessus, fin de la longue carrière dans l’Instruction publique du mécréant, du libre-penseur, de l’ami affiché d’auteurs outrageusement féministes (Stuart Mill, De la liberté, 1859; De l’asservisse­ment des femmes, 1869), de l’agitateur dont l’enseignement subversif éclabousse la réputation du lycée impérial.

Résumé, cent trente ans plus tard: « Ses cours à l’usage des jeunes filles ayant déplu, il doit partir pour Orange. » (op.cit. p. 97-98).

Comme quoi il importe, et cela de nos jours encore, de bien choisir ses maîtres spirituels.

Brève missive à l’intention des enfants que je n’ai pas eus. Et que certains papes gagneraient à écouter Léo Ferré.

Encore une information qui révèle l’une de ces incohérences que se plait à épingler Stultitia :

« Vent de fronde chez les salariés laïcs du Vatican »

Et qui me fait penser, une fois de plus, à l’inoubliable « Monsieur Tout Blanc » de Léo Ferré.

Monsieur Tout-Blanc

Vous enseignez la charité

Bien ordonnée

Dans vos châteaux en Italie

Monsieur Tout-Blanc

La charité

C’est très gentil

Mais qu’est-ce que c’est ?

Expliquez-moi

Pendant c’ temps-là moi j’ vis à Aubervilliers

C’est un p’tit coin perdu au bout d’ la misère

Où l’on a pas tell’ment d’ questions à s’ poser

Pour briffer faut bosser, mon p’tit père

(…)

Monsieur Tout-Blanc

Si j’enseignais la charité

Bien ordonnée

Dans mes châteaux d’Aubervilliers

Monsieur Tout-Blanc

Ce n’est pas vous

Qu’ j’irai trouver

Pour m’indiquer

C’ qu’il faut donner

Quand on sait qu’évêques et autres cardinaux touchent un salaire qui, sans être mirobolant, est toutefois confortable, on s’étonne qu’une institution qui fait profession de charité ne se démarque pas, lorsqu’il s’agit du traitement des plus humbles, de pratiques qui sont hélas celles de nos jungles quotidiennes.

Mais dans le registre de l’incohérence, il y a plus grave.

Je pense souvent aux enfants que je n’ai pas faits.

Il me semble que faire des enfants doit être un acte d’amour par lequel on leur transmet un monde, ambivalent, certes, mais dont on espère qu’il émerveillera encore leurs yeux comme il a émerveillé les nôtres.

Un monde plein d’oiseaux, de libellules colorées, de forêts mystérieuses bruissantes de vie et d’animaux fascinants ; de ces gorilles, ces éléphants, ces baleines qui enchantaient mes livres d’images ; un monde plein de sources claires qu’on peut boire sans crainte dans des montagnes préservées. Un monde où l’existence des uns n’usurperait pas l’espace et les ressources nécessaires à l’existence des autres.

Or, ce monde-là, on le sait, est en train de disparaître sous nos yeux, du fait des ravages exercés partout par une économie soumise à la pression démographique et à la surconsommation de milliards d’humains déjà trop riches et d’autres milliards qui ne rêvent que de le devenir, en réaction à une injuste spoliation.

Avec le lot de prochaines violences inévitables qu’imposera la répartition, entre un nombre croissant d’humains, de ressources décroissant de façon inéluctable.

On peut alors comprendre la réticence à procréer de celles et ceux qui désireraient pour leurs enfants un monde juste et apaisé, dans lequel la beauté, la gratuité, le respect de la vie et de l’environnement conserveraient une place.

Réticence qui fut la mienne.

Car on peut être légitimement en droit de penser que la réduction de ce qui est simple grouillement démographique subi pourrait favoriser l’établissement d’un monde choisi pour être authentiquement plus humain.

Désolé, Monsieur Tout Blanc, mais il n’y a pas que l’égoïsme qui explique la baisse de la natalité.

Je n’ai pour ma part jamais pensé qu’il fallait faire des enfants parce « qu’il n’y a pas (…) de reprise sans explosion des naissances », ou parce que « d’ici 40 ans nous devrons “importer” des étrangers pour qu’ils travaillent et paient des impôts pour nos retraites ».

Je n’ai sans doute pas la prétention d’être un bon chrétien, mais considérer comme vous le faites que faire des enfants pour favoriser la reprise économique ou pour payer nos retraites me révulse.

Peut-être suis-je un rêveur incorrigible, mais je n’ai jamais pensé à cela en voyant un enfant.

Et si justement, plutôt que de courir après une « reprise » économique de toute façon illusoire et suicidaire, notre responsabilité était d’essayer de penser d’urgence un monde qu’une indispensable décroissance réduisant l’emprise idolâtre de l’économique rendrait plus habitable et aimable pour des enfants à naître ?

Si plutôt que de continuer à cautionner le parasitisme des riches, américains, français ou italiens que nous sommes, qui s’octroient entre deux et cinq planètes pour subvenir à leurs gaspillages, nous faisions en sorte de réduire un tel impact par une réelle politique de sobriété, indissociable d’une décroissance de la consommation des nantis (dont les italiens auxquels vous vous adressez font partie comme tous les européens) et une régulation de leur démographie ?

Bien sûr, nul ne nie les problèmes que poserait pendant quelques décennies une telle décroissance en ce qui concerne les « impôts » et les « retraites » qui semblent tellement vous tracasser.

Mais comme vous devriez le savoir, l’état des ressources de notre planète ne permet pas une croissance infinie.

Une telle croissance est tout bonnement impossible. C’est une simple question de physique. Alors que la résolution des problèmes liés à une décroissance choisie relève, elle, en dépit des difficultés, de l’ordre du possible.

Ce n’est donc pas de « reprise » que nous avons besoin. Ni économique, ni démographique.

Car il est tout de même temps de se résoudre à penser rigoureusement un monde où le culte des idoles de la « reprise », de la « croissance », de l’augmentation du « pouvoir d’achat » ou de la préservation des « retraites » ne nous fera plus considérer nos enfants comme des instruments ou des objets à sacrifier sur l’autel de cette religion dévastatrice, mais comme des êtres à part entière, dignes d’amour et de respect, conçus pour autre chose que la perpétuation de nos fantasmes économiques et des systèmes matérialistes qui vont avec.

Et, pour vous qui semblez prêcher le respect des migrants, quel problème y aurait-il si, dans une nécessaire phase de transition économique et démographique nous devions effectivement “importer” des étrangers pour qu’ils travaillent et paient des impôts pour nos retraites » ?

Des économistes autrement lucides que vous voient dans ces migrations l’un des moyens possibles parmi d’autres de réduire en partie des inégalités scandaleuses que nous ne devrions plus tolérer.

Réduction qui serait aussi la façon la plus efficace de permettre à bien des candidats à la migration de s’employer à améliorer chez eux leurs conditions de vie, plutôt que de courir après notre modèle occidental et son fantasme suicidaire en rêvant de consommer et gaspiller, eux et leurs enfants, autant de planètes que le font les américains, les européens et leurs enfants.

Si tant est qu’une charité bien ordonnée devrait pouvoir offrir à celles et ceux qui ne peuvent en jouir la planète unique à laquelle ils ont droit.

Cela impose à l’évidence de réduire les prétentions – économiques aussi bien que démographiques – et les gaspillages de ceux qui usurpent celle des autres, qu’ils soient américains, français ou italiens.

Je ne sais ce qu’il en est de la charité, mais la justice, elle, a un coût.

Et on ne peut se contenter de la prêcher sans assumer des conséquences qui peuvent nous déplaire, qu’il s’agisse d’une plus juste répartition économique ou d’une indispensable régulation démographique.

Alors, mon vieux Léo, même si je suis bien loin d’Aubervilliers, permets-moi encore de suivre tes pas et tes conseils.

Monsieur Tout-Blanc

Si j’enseignais la charité

Bien ordonnée

Dans mes châteaux d’Aubervilliers

Monsieur Tout-Blanc

Ce n’est pas vous

Qu’ j’irai trouver

Pour m’indiquer

C’ qu’il faut donner

Quelques réflexions bien rapides sur Spinoza, à l’occasion d’un commentaire de Claustaire.

[Comme je me suis un peu laissé emporter par mes réflexions, je publie en « post » ce qui devait être une réponse au commentaire suivant de Claustaire] :

Bonjour,

Un peu de lecture pour quand vous serez revenu (et en pleine forme, je l’espère et le souhaite).

Comme je vous sais spinoziste invétéré, je souhaiterais vous soumettre certaines pages d’un blogueur spinoziste, que je viens de découvrir.

Voici la première page qu’il consacre à une réflexion sur Spinoza, le Coran et d’autres saints textes dits incréés.

Si vous acceptez ce « cadeau », je vous laisserai évidemment tout le temps qui vous semblera nécessaire pour explorer ce blog et me dire ce que vous en pensez.

Cordialement
C.S.

Bonjour Claustaire.

Je redescends enfin de ma montagne, plus tard que prévu, (plus on se fait vieux, plus descendre prend du temps vous diront tous les montagnards…) et je trouve votre « commentaire » et votre lien sur Spinoza.

Vous m’honorez fort en me qualifiant de « Spinoziste invétéré ». En fait, si j’admire Spinoza, je ne suis pas pour autant spinoziste, ou du moins je ne le suis plus, pour des raisons dont j’avais assez longuement débattu dans une discussion avec « Polaire ».

https://stultitiaelaus.com/2014/07/30/entraide-empathie-bienveillance-de-kropotkine-a-hobbes-et-retour-2/

Quant au blog de Jean-Pierre Vandeuren dont vous me donnez le lien, je le trouve une fois de plus caractéristique de certaines caricatures plutôt sommaires dont est l’objet depuis quelques décennies la pensée de Spinoza : on en fait, de façon au demeurant très légitime, un apôtre de la tolérance contre le fanatisme, de la liberté de pensée et de l’approche historico-critique des textes religieux, mais en le réduisant généralement à une sorte de laïcardité parfaitement anachronique, si ce n’est à un athéisme militant à la Onfray, en oubliant tout simplement, parce qu’on ne prend pas la peine de le lire, le caractère avant tout profondément spirituel de sa pensée.

Certes, il s’agit d’une spiritualité autre que celle du judaïsme, du christianisme et de l’islam (même s’il faudrait rappeler les influences indéniables de la pensée musulmane sur son évolution spirituelle, cf. par ex. : https://www.erudit.org/fr/revues/philoso/2010-v37-n2-philoso3970/045184ar/ ) qui se caractérise par un monisme de type panthéiste (ou pan-en-théiste, si l’on veut, dans la mesure ou pour Spinoza tout n’est pas Dieu, mais tout est « en Dieu »). Ce n’est pas pour rien qu’il fut exclu de la synagogue et frappé de la malédiction des bannis ; qu’il fut vilipendé par des générations de penseurs chrétiens, etc.

Mais, pour ma part, je n’hésiterai pas à le présenter avant tout comme un mystique. En témoigne en particulier tout le Livre V de L’Éthique (« La suprême vertu de l’Esprit est de connaître Dieu » prop. XXVII ; « Quoique cet Amour pour Dieu n’ait pas eu de commencement, il a pourtant toutes les perfections de l’Amour » prop. XXXIII, scolie) etc. etc.

En dépit de la différence des approches théologiques, on croirait entendre du Jean de la Croix !

De plus, ce même genre de caricature sommaire, due à un manque de lecture ou à une compréhension trop rapide de son exégèse historico-critique, frappe également la pensée de Spinoza en ce qui concerne ses considérations sur le rôle et la fonction des religions « révélées », et l’approche très fine et nuancée qui est la sienne.

Là encore, il suffit de lire en particulier le Traité théologico-politique :

(pour plus de facilité, j’utilise la version de Wikisource. Je citerai simplement : Traité) :

https://fr.wikisource.org/wiki/Trait%C3%A9_th%C3%A9ologico-politique ).

« Mais, avant d’aller plus loin, je veux marquer ici expressément (quoique je l’aie déjà fait) l’utilité et la nécessité de la sainte Écriture, ou de la révélation, que j’estime très-grandes. Car, puisque nous ne pouvons, par le seul secours de la lumière naturelle, comprendre que la simple obéissance soit la voie du salut, puisque la révélation seule nous apprend que cela se fait par une grâce de Dieu toute particulière que la raison ne peut atteindre, il s’ensuit que l’Écriture a apporté une bien grande consolation aux mortels. Tous les hommes en effet peuvent obéir, mais il y en a bien peu, si vous les comparez à tout le genre humain, qui acquièrent la vertu en ne suivant que la direction de la raison, à ce point que, sans ce témoignage de l’Écriture, nous douterions presque du salut de tout le genre humain ». (Traité XV)

En fait, ce qui est systématiquement oublié par ceux qui trouvent un intérêt idéologique à réduire la pensée de Spinoza à un intellectualisme ou un rationalisme simpliste qui n’est certes pas le sien, c’est que le salut de l’âme par la « connaissance du troisième genre » telle qu’elle est présentée au Livre V de l’Éthique n’est pas la seule voie qu’il reconnaît.

Puisque

« Nous avons montré dans le chapitre précédent que la loi divine, cette loi qui nous rend vraiment heureux et nous enseigne la vie véritable, est commune à tous les hommes ; et comme nous l’avons déduite de la seule considération de la nature humaine, il faut reconnaître qu’elle est innée et comme gravée au fond de notre âme ». (Traité V).

 il y a un salut possible pour les non –sages, les non-savants, les non-philosophes.

Le spinozisme ne se limite pas à une gnose élitiste à l’usage des intellectuels branchés ou bobos.

Outre la « connaissance du troisième genre », dont l’accès « difficile autant que rare » et impossible sans un effort conséquent (cf. Éthique, prop. XLII, scolie) explique que « bien peu, si vous les comparez à tout le genre humain (…) acquièrent la vertu en ne suivant que la direction de la raison » (Traité XV), la simple obéissance des humbles aux révélations des Écritures qui enseignent l’amour du prochain et la vie selon la justice leur ouvre la voie de cette béatitude éternelle promise à ceux qui vivent selon l’Esprit.

« Ensuite cette même Écriture enseigne très-clairement, en une infinité de passages, ce que chacun doit faire pour obéir à Dieu ; toute la loi ne consiste qu’en cet unique point : notre amour pour notre prochain ; ainsi personne ne peut douter qu’aimer son prochain comme soi-même, ainsi que Dieu l’ordonne, c’est effectivement obéir et être heureux selon la loi, et qu’au contraire le dédaigner ou le haïr, c’est tomber dans la rébellion et dans l’opiniâtreté. Enfin tout le monde reconnaît que l’Écriture n’a pas été écrite et répandue seulement pour les doctes, mais pour tous les hommes de tout âge et de toute condition » (Traité XIV).

(…)

« Mais j’exposerai en peu de mots les conséquences qui en résultent, savoir : 1° que la foi n’est point salutaire en elle-même, mais seulement en raison de l’obéissance, ou, comme le dit Jacques (chap. II, vers. 17), que la foi, à elle seule et sans les œuvres, est une foi morte ; voyez à ce sujet tout le chapitre II de cet apôtre ; 2° il s’ensuit que celui qui est vraiment obéissant a nécessairement la foi vraie et salutaire ; car l’esprit d’obéissance implique nécessairement l’esprit de foi, comme le déclare expressément le même apôtre (chap. II, vers. 18) par ces paroles : Montre-moi ta foi sans les œuvres, et je te montrerai ma foi d’après mes œuvres. Et Jean, dans l’Epître I (chap. IV, vers. 7, 8), s’exprime ainsi : Celui qui aime (à savoir, le prochain) est né de Dieu et il connaît Dieu ; mais celui qui n’aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est charité. » (id.ibid).

(…)

« C’est encore ce qu’enseigne expressément le même apôtre au verset 13 de ce même chapitre : Par là nous connaissons, dit-il, que nous demeurons en lui et qu’il demeure en nous, parce qu’il nous a fait participer de son esprit, c’est-à-dire parce qu’il nous a donné la charité. Or il avait dit auparavant que Dieu est charité : d’où il infère (d’après ses principes, universellement admis de son temps) que quiconque a la charité a véritablement l’esprit de Dieu. Il y a plus : de ce que personne n’a vu Dieu, il en conclut que personne n’a le sentiment ou l’idée de Dieu que par la charité envers le prochain, et par conséquent que personne ne peut connaître d’autre attribut de Dieu que cette charité en tant que nous y participons » (id. ibid.).

Tout cela nous informe sur la profondeur du catéchisme de Spinoza, totalement oubliée du plus grand nombre de ces pseudo-adeptes qui en réduisent la pensée de façon fallacieuse et arbitraire :

« Maintenant je ne crains plus d’énumérer les dogmes de la foi universelle, ou les dogmes fondamentaux de l’Écriture, lesquels (comme cela résulte très-évidemment de ce que j’ai exposé dans ces deux chapitres) doivent tous tendre à cet unique point, savoir : qu’il existe un Être suprême qui aime la justice et la charité, à qui tout le monde doit obéir pour être sauvé, et qu’il faut adorer par la pratique de la justice et la charité envers le prochain. On détermine ensuite facilement toutes les autres vérités, savoir : 1° qu’il y a un Dieu, c’est-à-dire un Être suprême, souverainement juste et miséricordieux, le modèle de la véritable vie ; car celui qui ne sait pas ou qui ne croit pas qu’il existe ne peut lui obéir ni le reconnaître comme juge ; 2° qu’il est unique, car c’est une condition, de l’aveu de tout le monde, rigoureusement indispensable pour inspirer la suprême dévotion, l’admiration et l’amour envers Dieu ; car c’est l’excellence d’un être par-dessus tous les autres qui fait naître la dévotion, l’admiration et l’amour ; 3° qu’il est présent partout et que tout lui est ouvert ; car si l’on pensait que certaines choses lui sont cachées, ou si l’on ignorait qu’il voit tout, on douterait de la perfection de sa justice, qui dirige tout ; on ignorerait sa justice elle-même ; 4° qu’il a sur toutes choses un droit et une autorité suprêmes ; qu’il n’obéit jamais à une autorité étrangère, mais qu’il agit toujours en vertu de son absolu bon plaisir et de sa grâce singulière ; car tous les hommes sont tenus absolument de lui obéir, et lui n’y est tenu envers personne ; 5° que le culte de Dieu et l’obéissance qu’on lui doit ne consistent que dans la justice et dans la charité, c’est-à-dire dans l’amour du prochain ; 6° que ceux qui, en vivant ainsi, obéissent à Dieu, sont sauvés, tandis que les autres qui vivent sous l’empire des voluptés sont perdus ; si, en effet, les hommes ne croyaient pas cela fermement, il n’y aurait pas de raison pour eux d’obéir à Dieu plutôt qu’à l’amour des plaisirs ; 7° enfin, que Dieu remet leurs péchés à ceux qui se repentent, car il n’est point d’homme qui ne pèche ; car si cette réserve n’était établie, chacun désespérerait de son salut, et il n’y aurait pas de raison de croire à la miséricorde de Dieu ; mais celui qui croit cela fermement, savoir, que Dieu, en vertu de sa grâce et de la miséricorde avec laquelle il dirige toutes choses, pardonne les péchés des hommes, celui, dis-je, qui pour cette raison s’enflamme de plus en plus dans son amour pour Dieu, celui-là connaît réellement le Christ selon l’esprit, et le Christ est en lui » (id. ibid.).

Notons au passage la très grande considération dans laquelle Spinoza, le juif, tient la personne du Christ. Considération elle aussi délibérément ignorée des caricatures sommaires comme des récupérations idéologiquement réductrices, qu’elles soient rationalistes ou athées. Peut-être pourrait-on même avancer que c’est en Christ « voie du salut » (Traité I) et « bouche même de Dieu » (Traité IV) que se réconcilient pour notre philosophe la voie des humbles, celle du Traité, et la voie du Sage telle que la présente le livre V de l’Éthique.

Bien que je ne sois donc pas spinoziste, je ne saurais donc trop conseiller de lire Spinoza.

Mais de le lire lui, plutôt que de suivre quelques interprètes qui ont la fâcheuse tendance de le réduire à leur petite mesure.

Spinoza n’a rien de ce laïcard dogmatique ni de cet athée matérialiste quelque peu simpliste que veulent en faire certains.

[cf. la façon dont il récuse par anticipation toute qualification de « matérialisme » dans la Lettre VIII à Oldenburg, que j’ai citée plusieurs fois : «Toutefois, ceux qui pensent que le Traité théologico-politique veut établir que Dieu et la nature sont une seule et même chose (ils entendent par nature une certaine masse ou la matière corporelle), ceux-là sont dans une erreur complète »
(Œuvres de Spinoza, traduction par Émile Saisset, Charpentier, 1861, III, pp. 365-367. Correspond à la lettre LXXIII dans l’édition de la Pléiade, p. 1282 )].

Nous avons tellement de choses à retenir d’urgence de lui, en particulier le respect inconditionnel de la liberté de pensée, liberté dont il a témoigné courageusement en dépit des persécutions et des procès.

Mais liberté de toute la pensée, et de toutes les pensées.

« Que si nous remarquons enfin que la fidélité de chaque citoyen à l’égard de l’État, comme à l’égard de Dieu, ne se juge que par les œuvres, à savoir, par la charité pour le prochain, nous ne douterons plus qu’un État excellent n’accorde à chacun autant de liberté pour philosopher que la foi, nous l’avons vu, peut lui en accorder ». (Traité XX : On établit que dans un État libre chacun a le droit de penser ce qu’il veut et de dire ce qu’il pense).

Cordialement.

Quelques jolies perles d’André Comte-Sponville et Erri de Luca, pour ne pas confiner idiots.

Belle inspiration du journal La Croix, que de nous offrir en ces temps propices à la lecture et à la réflexion ces entretiens avec deux personnages pourtant bien loin d’être dans la ligne du Parti.

L’athéisme d’André Comte-Sponville est certes bien connu, mais son honnêteté et sa sérénité contrastent fort heureusement avec quelques caricatures récentes hélas abondamment colportées par les médias, comme avec de bien piètres productions prétendument « philosophiques ».

Je me définis comme athée, non dogmatique et fidèle. Pour comprendre, il faut prendre les trois à la fois. « Athée », d’abord, car je ne crois en aucun Dieu. « Non dogmatique », ensuite, car je reconnais que mon athéisme n’est pas un savoir. Celui qui dit « Je sais que Dieu n’existe pas » n’est pas un athée, c’est un imbécile ! Confondre croire et savoir est une erreur philosophique majeure. Et « fidèle », car tout athée que je sois, je reste attaché par toutes les fibres de mon être à un certain nombre de valeurs morales, culturelles, spirituelles issues des grands monothéismes. Je suis athée mais jamais je ne cracherai sur les Évangiles. Ils ont tracé un sillon de lumière dans l’histoire de l’humanité.

Et l’ensemble de l’interview témoigne d’une même sagesse et d’un même équilibre.

*

Mais je m’attarderai plutôt sur le témoignage de ce personnage attachant et complexe qu’est Erri de Luca.

J’avoue que j’entretiens depuis longtemps avec lui une réelle connivence.

Il est italien, et j’aime l’Italie, il est passionné de montagne, et j’aime la montagne ; pour ne pas parler de bien d’autres aspects par lesquels je me sens proche de ses orientations et de son parcours.

Bien moins catégorique que Comte-Sponville, il refuse en ce qui le concerne le terme d’athéisme :

«L’athée se prive de Dieu, de l’énorme possibilité de l’admettre non pas tant pour soi que pour les autres. Il s’exclut de l’expérience de vie de bien des hommes (…). Je ne suis pas athée. Je suis un homme qui ne croit pas » (Première heure, Gallimard, Paris 2012, p.9).

Excellent connaisseur des textes bibliques qu’il lit dans leurs langues d’origine, il se considère comme l’un de ces esclaves égyptiens qui constituaient l’ ערב רב (erev rav) , la «  tourbe nombreuse », foule qui a suivi le peuple d’Israël lors de sa sortie d’Égypte.

« Napolitain errant », il se tient, dans une exigeante solitude, « à l’extérieur du campement ».

« Je ne rentrerai pas dans la Terre Promise. Je reste dans le désert ».

http://akadem.org/magazine/2017-2018/erri-de-luca-compagnon-de-route-du-peuple-juif-30-03-2018-99736_4753.php

(vers 10mn dans la vidéo).

Mais on s’en doute, la réflexion d’Erri de Luca ne se limite pas à ce qui concerne la religion et la foi.

Petit florilège à peine commenté tiré de ce bel entretien avec Fanny Cheyrou :

Pour la première fois de ma vie, l’économie idolâtrée, avec le mythe de la croissance qui l’accompagne, cède le pas sur la protection de la santé publique. La vie dans sa simplicité à l’état pur régit les relations humaines. Ce sont désormais les médecins, et non plus les économistes, qui font autorité.

Il est en effet grand temps de mettre en question l’idolâtrie économique, le mythe de la croissance, et de rendre à celles et ceux qui permettent d’assurer « la vie dans sa simplicité » – personnel soignant, agriculteurs, ouvriers, employés, artisans…- une place et un statut à la mesure de leur rôle essentiel pour ce qui est de la survivance même de nos sociétés. La crise que nous traversons devrait enfin inciter à un remaniement complet de la grille des valeurs, non seulement pour ce qui est des rémunérations, mais aussi, et en premier lieu, en ce qui concerne une culture et une éducation qui attribuent une considération disproportionnée à nombre d’activités secondaires, voire nuisibles, au détriment de celles qui assurent envers et contre tout nos existences quotidiennes.

Savoir produire et transporter nourriture et médicaments, objets de première nécessité, ou autres travaux indispensables à la communauté a peut-être plus d’importance que disserter sur Heidegger ou sur différents modèles spéculatifs ou publicitaires. Non pas bien sûr qu’il faille nécessairement faire disparaître de telles activités périphériques. Mais il serait temps de remettre à l’endroit la hiérarchie des fonctions, et de rendre aux plus vitales la considération et la dignité qui leur revient de droit.

Proposition qui ne déplairait certes pas à Erri de Luca, au passé d’ouvrier engagé pour la justice, ni à André Comte-Sponville (« Le système capitaliste génère des inégalités. L’argent va à l’argent et la meilleure façon de mourir riche dans ce système est de naître riche. Les ouvrages de Thomas Piketty le confirment abondamment et brillamment », article cité). Une telle revalorisation pourrait d’ailleurs être facilitée du point de vue financier par une contribution – au moins extraordinaire pour commencer…- des grandes fortunes. Ce serait tout de même la moindre des choses face à la reconstruction économique mondiale qui nous attend…

 (…) De ce pays [l’Italie], j’aime la flexibilité, cette idée qu’on peut se plier et se redresser sans craquer. On s’adapte aux nouvelles règles en les interprétant. On ne se plie pas aux contraintes mécaniquement, comme des automates. La loi est au service de l’homme, non l’homme au service de la loi, et ça nous l’avons bien compris. Ce n’est pas de l’anarchie, c’est une forme d’esprit d’adaptation, où l’humour a toute sa place et sa force. J’appelle ça l’humanisme.

(…) Dans le livre Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (d’après cette espèce qui imite le bruit des autres oiseaux, NDLR) de l’Américaine Harper Lee, je lis cette phrase du personnage principal, Atticus Finch : « Avant de vivre avec les autres, je dois vivre avec moi-même. La conscience est la seule chose qui ne doit pas s’adapter au vouloir de la majorité. »

Je crois qu’ici se joue le rapport entre l’individu et les autres. La conscience personnelle reste indépendante de la majorité. La conscience est minoritaire, souvent même à l’intérieur de l’individu qui, pour des raisons d’opportunisme ou par passivité, la réduit au silence. Mais il revient à chacun de donner à sa propre conscience la majorité à l’intérieur de son être profond. Ce n’est donc pas par esprit d’opposition, mais en plein accord avec sa conscience que l’individu est appelé à agir dans ce cas. Il n’y a pas de limite à la résistance civile quand elle est le résultat de la conscience.

(…) la vertu essentielle en ce moment pour tout un chacun, c’est la souplesse, l’élasticité nécessaire pour se plier et se redresser sans se laisser briser. Dans mon champ, chez moi, je piétine une petite marguerite avec un poids qui devrait être pour elle écrasant, mais elle se redresse après mon passage. Voilà ce qu’il nous faut, la ténacité souple de la marguerite.

Fanny Cheyrou : Que peuvent tirer comme leçon nos sociétés et nos fonctionnements de ce bouleversement que nous vivons ? Croyez-vous personnellement que nous changerons quelque chose à nos modes de vie ?

E. d. L. : Nous reviendrons aux mêmes mauvaises habitudes, mais nous garderons en nous les deuils et une lueur au loin, avec la perception d’une autre vie possible, donnant priorité à la protection de la vie humaine plutôt qu’à l’accumulation.

(…)Fanny Cheyrou : Comment faire pour que tous ces morts ne soient pas que des chiffres ?

E. d. L. : Les morts sont toujours des chiffres, mais la tâche de chacun de nous est de donner un nom, un visage et un souvenir à ceux qui étaient proches de nous.

Nous vivons dans un monde à deux vitesses. À l’heure où certains se réfugient et se confinent chez eux, d’autres, sur d’autres continents, fuient encore de chez eux… Vous y songez ?

E. d. L. : Je continue à suivre les voyages impossibles des personnes qui fuient leurs villes de Troie en flammes. Je les perçois comme des avant-gardistes du monde futur, des prophètes de la nouvelle humanité qui sera sans frontières.

(…) Je n’ai pas la foi, je ne suis donc pas capable de m’adresser au Très-Haut. J’essaie de m’adresser aux hommes.

C’est déjà pas mal !

Et pour terminer sur une note plus légère mais non moins profonde, cet extrait d’une lecture récente (Le Tour de l’oie, Gallimard, Paris 2019, p. 156-158), à travers lequel Erri de Luca définit avec humour l’étrangeté de sa fonction d’écrivain :

[Le roman est un dialogue entre le narrateur – bien proche d’Erri de Luca… – et son fils imaginaire].

Le Fils : Tu lances des images, tu les sors de ton vocabulaire comme de la manche d’un tricheur. On dirait que tu n’as pas besoin d’y penser, elles sortent toutes prêtes.

Le narrateur : Celle du tricheur aussi est une image, je t’en propose une autre. Sur un mur il y a des trous faits par des projectiles parfaitement tirés au centre de petits cercles. 

Un tireur d’élite, de passage, est surpris et demande qui est capable d’une telle précision.

On lui dit que c’est un enfant borgne qui les fait. Le tireur va le féliciter et lui demande qui lui a appris à si bien viser.

Personne, répond l’enfant. D’abord je tire sur le mur et puis je dessine les cercles.

Je fais comme ça moi aussi. Les images sont des cercles à appliquer autour des trous. Je suis cet enfant qui ne sait pas tirer.

Je t’en raconte une autre pour m’expliquer.

Il y a très longtemps, un savant, spécialiste d’un sujet, qu’il est inutile de préciser, est recherché et invité dans un grand nombre de beaux endroits. Partout, l’accueil est enthousiaste.

Un jour, son cocher lui demande une faveur : échanger une seule fois leurs vêtements et leurs rôles, pour ressentir lui aussi ce que veut dire être acclamé.

Le savant a le sens de l’humour et accepte, imaginant ce qui se passera pour le cocher une fois sur scène.

Arrivés là où ils sont attendus, le public applaudit le chauffeur vêtu avec élégance.

On l’accompagne sur scène avec les honneurs qui lui sont dus.

Dans un coin de la salle, le savant habillé en cocher savoure à l’avance la suite.

Celui qui est chargé de mener le débat adresse au cocher une première question, compliquée, spécifique et de nature controversée.

Le cocher réagit avec un air contrarié, puis fâché.

Il répond qu’il s’attendait à des questions bien plus ardues, alors que, pour une affaire aussi élémentaire, il suffit d’appeler son cocher au fond de la salle pour avoir la réponse.

En tant qu’écrivain, je suis invité à droite et à gauche et on me pose des questions. Mais moi, je suis le cocher, et je m’en sors de la même façon, en laissant répondre l’autre moi-même, celui que j’accompagne et qui prend la parole à ma place, du fond de la salle (…).

Puis je descends de scène et je redeviens le cocher de moi-même.

Belle lucidité, et belle humilité, peu courante chez ceux, intellectuels, politiques…, qui font de la parole leur profession.

D’une étrange et bien ambiguë controverse à propos de l’antisémitisme. Et qu’il est urgent d’accepter quelques évidences.

[Un lecteur m’ayant dit que la profusion des liens gêne la lecture, et ne voulant pas y renoncer car ma réflexion ne peut se construire sans référence à la pensée d’autrui, j’utiliserai désormais plus les liens « hypertexte ».

Je place pourtant en début de ce post les deux liens complets, plus explicites, aux deux articles qui constituent les « butoirs » entre lesquels évolue ma réflexion]

http://www.leparisien.fr/societe/manifeste-contre-le-nouvel-antisemitisme-21-04-2018-7676787.php

http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/05/03/non-l-islam-radical-n-est-pas-seul-responsable-des-agressions-contre-les-juifs_5293571_3232.html

Étrange controverse que celle dont les protagonistes s’envoient des dénis à la tête alors que le travail indispensable devrait justement résider dans le dépassement de tels dénis.

Car il relève d’une évidence dont la négation serait malhonnête que l’islamisme radical véhicule un antisémitisme meurtrier, dont l’existence est d’ailleurs reconnue par la partie la plus éclairée de musulmans « de base » et de responsables qui « souffrent de la confiscation de leur religion par des criminels ».

Et cet antisémitisme-là ne doit en aucun cas être minimisé sous le prétexte fallacieux d’un antisémitisme d’extrême droite, qui, s’il existe bien sûr en France, ne présente pas actuellement le caractère meurtrier qui incombe au premier cité.

Mais il devrait aussi relever de l’évidence qu’il existe un sionisme radical dont les tenants, souvent prompts à dénoncer l’islamisme radical évoqué ci-dessus, ne perçoivent pas la symétrie avec les aberrations qu’ils stigmatisent de façon légitime.

Or, il est manifeste qu’un tel sionisme radical, souvent implicite et non reconnu comme tel, constitue lui-même une importante cause du « nouvel antisémitisme », en particulier en France.

Il est clair, comme le dit Rachid Benzine, qu’une forme d’antisémitisme « est liée au conflit israélo-palestinien », et à la façon dont nombre de français juifs soutiennent, de manière implicite ou explicite, un sionisme qui légitime ce qu’il faut tout de même nommer la politique désormais « coloniale et raciale d’Israël à l’égard des Palestiniens », telle que la dénoncent les signataires du récent manifeste à l’initiative d’Etienne Balibar, Thomas Piketty ainsi que d’autres, auquel le dernier lien fait référence.

Certes, la France n’est pas Israël et, dans le monde rêvé des anges, il ne devrait pas y avoir de raison pour que la politique d’États étrangers influe sur ce qui se passe chez nous. Mais, faut-il le rappeler, nous ne sommes pas dans le monde rêvé des anges…

Et de la même manière qu’il serait stupide et dangereux  de nier que ce qui se passe au Moyen-Orient a son influence sur la radicalisation en France d’un certain islam qui s’en fait le complice, ce qui se passe en Israël ne peut pas ne pas avoir son influence sur un certain sionisme qui s’en fait le complice.

Et ces éléments conjoints entretiennent d’inquiétants ferments de violence.

Qu’on m’entende bien : même si cela peut s’avérer aux yeux de certains difficile à porter, j’ai la prétention de ne pas être antisioniste. Même si je pense qu’on peut parfaitement être juif sans être sioniste, j’estime que le sionisme a une légitimité. Je partage sur ce point la position quelque peu provocatrice exprimée par Zeev Sternhell dans le dernier numéro du Courrier International (« Je suis un supersioniste », paru dans Ha’Aretz  en mars 2011), dans la mesure où il affirme que « le sionisme était, et est toujours, le droit des juifs de décider de leur destinée et de leur avenir. Tous les êtres humains ont le droit naturel d’être leurs propres maîtres, un droit dont les juifs ont été privés par l’histoire et que le sionisme leur a rendu ».

Mais attention : ce sionisme-là, comme le montrent les engagements courageux de Sternhell, n’a rien à faire avec la colonisation, par essence violence, et l’occupation illégitime et illégale de territoires, au mépris du respect des individus, des peuples, et du droit international. Car il s’agit là d’une totale perversion du sionisme des origines, d’une supercherie hélas consacrée et désormais apparemment intouchable, en particulier depuis 1967 et la Guerre des Six Jours.

Or, il est patent qu’une bonne partie des français juifs se fait, implicitement ou explicitement, complice d’une telle supercherie qui phagocyte le sionisme au sens originel par une idéologie coloniale intolérable. Et puisqu’on a déjà assimilé de façon abusive un tel « sionisme » au judaïsme, un simple syllogisme, devenu sophisme hélas  trop accepté, assimile nécessairement le judaïsme à la politique coloniale d’un « État israélien [qui] s’autoproclame ‘’État juif’’ et s’arroge le droit de parler au nom des juifs du monde entier ».

C’est à proprement parler tendre le bâton pour se faire battre.

Il y a sans doute un antisémitisme irréductible.

Pour ma part, je suis d’avis qu’être persécuté fait partie intégrante de l’histoire du judaïsme dans son mystère le plus profond : « Tu fais de nous un objet d’opprobre pour nos voisins, la risée et la moquerie de notre entourage. Tu nous rends la fable des nations; et devant nous les peuples haussent les épaules » (Psaume 44(43), 14-15).

Mais il devrait faire partie de sa vocation – comme aussi, au passage, de celle du christianisme – que le contraire ne soit pas vrai.

Que le persécuté ne devienne pas persécuteur.

Car se rendre complices d’une politique de colonisation, tout comme soutenir des bourreaux notoires (dans le cas des chrétiens) ne peut qu’entraîner un discrédit légitime, un rejet, voire de la haine envers ceux qui prônent de tels agissements.

Et l’antisémitisme qui en naît est, lui, parfaitement réductible.

Tout comme des musulmans éclairés dénoncent donc la confiscation de leur religion par des barbares, luttant ainsi contre une réelle islamophobie,  il appartient aux juifs de dénoncer la confiscation du judaïsme – et même du sionisme – par une idéologie politico-religieuse colonialiste et discriminatoire.

Cela doit constituer une composante essentielle de la lutte contre l’antisémitisme.

Un ami juif, sioniste, me disait que, pour lui, l’existence d’Israël ne valait pas la vie d’un enfant palestinien.

Voici le juif ! Voici le נביא, le prophète ! Voici l’honneur du judaïsme ! Voici le צדיק : « Un Israélite dans lequel il n’y a point de fraude »…

Et cet ami n’avait pas eu besoin pour le comprendre qu’on « frappe d’obsolescence » les versets si nombreux de la Torah et du Tanakh (ensemble de la Bible hébraïque) qui, manifestement, poussent à l’anéantissement de ceux qui s’opposent à l’établissement d’Israël dans ce qu’il considère comme étant sa Terre.

Pas plus que Tareq Oubrou, Rachid Benzine, et bien d’autres théologiens ou imams n’ont besoin qu’on expurge le Coran pour dénoncer « ce terrorisme ignoble qui nous menace tous ».

L’urgence est donc bien d’opérer une lecture critique des textes et des penseurs qui ont façonné profondément notre civilisation, qu’ils soient religieux ou athées.

Depuis longtemps, ce blog s’engage en faveur d’une véritable approche herméneutique et soutient celles et ceux qui s’y emploient.

Car c’est là le seul moyen d’échapper à une pernicieuse essentialisation des textes et des croyances qui, tout comme les dénis symétriques de l’antisémitisme et de l’islamophobie, ne peut que provoquer les affrontements.

Essentialisme ou herméneutique ? Brève à propos de « L’Islam et l’Occident » (« Répliques » d’Alain Finkielkraut, avec Tareq Oubrou et Daniel Sibony).

Souhaitons donc à nos intellectuels pétitionnaires, parfois quelque peu sommaires et partiels (partiaux ?), de savoir dépasser à la fois les dénis et les essentialisations pour faire œuvre de paix de manière plus informée, respectueuse et responsable.

Afin que, pour paraphraser Churchill une fois encore, si nous ne pouvons éviter la guerre – car elle est déjà là – nous échappions au moins au déshonneur.

Ajout du 15/05:

Les événements tragiques de ces derniers jours ne font hélas que confirmer ce qui précède, ainsi que la nécessité d’une prise de position claire et sans ambiguïté de la part des institutions représentatives du judaïsme en France. Comme je le disais dans ma « réponse » ci-dessous à Claustaire, cela se révèle indispensable si l’on veut  lutter efficacement contre l’antisémitisme ainsi que contre un antisionisme négateur de toute légitimité d’existence pour Israël.

Non seulement les crimes commis sont intolérables, mais ses actuels dirigeants semblent tout mettre en œuvre pour qu’Israël creuse lui-même sa propre tombe.

Ajout du 16/05:

Une initiative à soutenir:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2018/05/15/ramener-le-gouvernement-israelien-au-respect-du-droit-et-a-la-raison-n-est-en-rien-une-manifestation-d-antisemitisme_5299216_3232.html