Du pouvoir et de la compassion. Encore une fois à propos de Vincent Lambert.

« La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire. »
La question, riposta Heumpty Deumpty, est de savoir qui sera le maître… un point, c’est tout. »

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir et ce qu’Alice y trouva, trad. H. Parisot, Aubier-Flammarion 1971, p. 157-159.

La douloureuse affaire Vincent Lambert revient une fois de plus sur le devant de la scène et suscite prises de positions et articles plus ou moins pertinents.

Parmi ceux-ci, celui de Valérie Depadt et Emmanuel Hirsch me paraît devoir être pris en compte.

En partie, cependant.

Car il me semble qu’il n’aborde pas suffisamment un aspect essentiel de la question, celui du consentement du patient, ou, à défaut, de la « personne de confiance ».

Tout en étant partisan de l’assistance au suicide en fin de vie dans le cas de la demande réitérée d’une personne adulte consciente et responsable, comme je l’ai soutenu bien des fois, je suis cependant opposé à la pratique de l’euthanasie, qui suppose une décision prise sans le consentement de la personne concernée, ou, à défaut, de sa « personne de confiance ».

En ce sens, je comprends parfaitement et je partage l’inquiétude des familles de cérébrolésés.

Mais je suis étonné que des considérations juridiques, voire « éthiques » (je préciserai plus loin la raison d’être de ces guillemets) négligent cet aspect du consentement, essentiel en ce qui concerne le respect de la liberté de conscience des individus.

On le sait, l’une des difficultés posées par cette affaire consiste en l’absence de « directives anticipées » qui auraient précisé les volontés de Vincent Lambert quant au traitement de sa fin de vie.

Même si, on le sait aussi, le cas ne relève pas d’une fin de vie « classique », puisque le pronostic vital n’est pas engagé à court terme. Vincent Lambert peut en effet encore demeurer dans l’état qui est le sien des mois et des années, comme il l’a fait jusqu’à présent.

Est-il alors éthique de prendre prétexte de cet état qui effectivement ne relève pas de la fin de vie pour maintenir un statu quo de manière indéfinie ?

On doit tout d’abord remarquer qu’avant même les développements de la loi (Claeys-Leonetti de 2016), le Conseil d’État avait en 2014 tranché sur ce point litigieux, dans le cadre de ce qui était alors la loi Leonetti :

« Dès à présent, [le Conseil d’État] a arbitré un point essentiel. À ses yeux, la loi Leonetti s’applique à des patients qui, comme M. Lambert, « ne sont pas en fin de vie ». (Affaire Lambert : la sagesse du Conseil d’État, Éditorial du Monde du 15/02/2014).

https://www.lemonde.fr/sante/article/2014/02/15/affaire-lambert-la-sagesse-du-conseil-d-etat_4367245_1651302.html

La décision d’arrêter l’alimentation et l’hydratation artificielles d’un patient dans le coma entre dans le champ de la loi Leonetti. Le droit pour un patient de ne pas subir un traitement qui serait le résultat d’une obstination déraisonnable constitue une liberté fondamentale.

Conseil d’État, 14 février 2014 N°375081, 375090, 375091.

http://prevention.sham.fr/Prevention/Accueil/Droit-Pratiques/Actualites-jurisprudentielles/Arret-des-traitements-d-un-patient-dans-le-coma-CE-14-fevrier-2014

La loi Claeys-Leonetti va, elle, au-delà de la notion « d’obstination déraisonnable », puisqu’elle reconnaît que la nutrition et l’hydratation artificielles « constituent des traitements qui peuvent être arrêtés » ou ne pas être entrepris, à la demande du patient, de la personne de confiance ou des proches, « Lorsqu’ils apparaissent inutiles, disproportionnés ou lorsqu’ils n’ont d’autre effet que le seul maintien artificiel de la vie » (art. 2).

Nous sommes, à l’évidence, dans ce dernier cas.

Comme le reconnaît alors l’éditorial du Monde cité, le fait d’arrêter la nutrition et les soins ou même de ne pas les entreprendre étant expressément accepté par la loi, implique de « reposer la question, décisive, du consentement du patient ».

En l’absence de décision exprimée clairement par le patient, cette question se voit donc posée « à la personne de confiance ou aux proches ».

Et c’est bien là que va se situer l’enjeu éthique, bien plus que sur la question, même si elle est importante, de la qualité de l’environnement de soins.

Nul besoin de revenir sur l’antagonisme maintes fois évoqué entre l’épouse de Vincent Lambert et ses parents.

Il me paraît plus adéquat et essentiel de poser la question :

Dans un cas comme celui-ci, où l’on est face à la nécessité de présumer d’une volonté non exprimée, qui donc doit être considéré comme respectant au mieux cette volonté ?

N’est-il pas indispensable d’établir une « hiérarchie de la légitimité » en ce qui concerne les personnes de confiance ?

Je pense qu’on est ici au cœur de la question dans sa dimension éthique.

Et je suis une fois de plus étonné que cette composante soit peu évoquée, voire ignorée ou considérée comme négligeable.

Comme le dit Bernard de Solan dans un commentaire à l’article cité de Valérie Depadt et Emmanuel Hirsch:

Je m’aimerai pas, pour ma part, que l’on remette en doute la parole de ma conjointe quand à mon arrêt des soins si je me trouvais dans cette situation. Et de me retrouver otage de querelles philosophiques.

Il ne m’appartient certes pas de donner des leçons à celles et ceux qui se réclament du christianisme ou d’autres religions.

Mais il me souvient toutefois que le livre de la Genèse déclare (Chapitre II, verset 24) :

« C’est pourquoi l’homme quitte son père et sa mère et s’attache à sa femme, et ils deviennent une seule chair ».

Je suis donc profondément choqué de constater que la parole de Rachel Lambert – par ailleurs reconnue tutrice légale de son mari – ne soit pas entendue et soit mise en doute de façon humiliante lorsqu’elle se fait l’interprète de la volonté de Vincent, sa propre chair.

Cela me semble, une fois de plus, relever d’une dynamique hélas bien classique et délibérée d’infantilisation et de prise de pouvoir sur les âmes.

Sur celle de Vincent comme sur celle de sa femme.

Car à quel titre la volonté d’une mère devrait-elle prévaloir sur celle d’une épouse quand il s’agit de décisions aussi graves concernant un homme adulte ?

Nous ne sommes pas là dans un vaudeville où se règlent des comptes entre épouse et belle-mère possessive refusant de perdre le pouvoir sur son fils.

À quel titre encore des évêques, un pape, des associations « chrétiennes » à la théologie douteuse devraient donc, avec une unanimité suspecte, imposer une doctrine dont on peut à juste raison penser qu’elle témoigne ici, une fois encore, d’un grave défaut d’humanité sous prétexte « d’éthique » ?

Bien des faits récurrents, on le sait, nous permettent de mettre en doute la légitimité de la prétention de certaines instances à se considérer comme les mieux placées pour ce qui est du discernement en matière d’éthique.

Dans une affaire aussi grave, la question est-elle encore de savoir « qui sera le maître ?»

Quoi de plus choquant que de constater que des querelles byzantines, qu’elles soient philosophiques, théologiques ou juridiques, puissent éclipser ce que je crois sincèrement être la requête de Vincent, telle que nous la transmet sa femme dans un appel déchirant à la compassion :

« Laissez-moi partir en paix !»

I can scarcely move
Or draw my breath
I can scarcely move
Or draw my breath

Let me, let me,
Let me freeze again
Let me, let me
Freeze again to death
Let me, let me, let me
Freeze again to death…

Petit vademecum économico-politique à l’usage de celles et ceux qui ne veulent pas se tromper de révolution.

Je ne suis certes pas économiste, encore moins politicien.

Pourtant, puisque le souci des choses de la Cité appartient de droit à chacun de nous, je me risque à ce petit « récapitulatif » de quelques idées avancées dans des posts précédents, qui voudrait esquisser quelques lignes d’orientations dans notre paysage économico-politique.

Il n’y aura donc rien de nouveau pour qui connaît un peu le contenu de ce blog. Seulement une mise en forme plus synthétique.

Avant tout pour ma gouverne personnelle, mais si cela peut inspirer quelques réflexions, susciter la discussion et la critique…

Je ne mentionnerai pas de « liens » aux posts qui ont vu le développement de ces idées, afin que ce « petit guide des égarés » demeure le plus concis possible sans que l’abondance de détails fasse perdre de vue l’architecture générale.

On pourra bien sûr au besoin, pour retrouver les indispensables analyses plus détaillées, se rapporter à l’outil de recherche afin de prolonger la réflexion sur différents termes et thèmes (Meadows, croissance, etc.), comme bien sûr aux « Étiquettes » (Démographie, Économie, Écologie, Politique, etc.) et aux « liens » (blog de S. Huet, Institut Momentum, Jancovici, etc.).

  1. L’alternative inéluctable : le fantasme d’une impossible croissance illimitée dans un environnement fini versus une décroissance raisonnée.

Tout d’abord, une intervention récente dans les « commentaires » du Monde à propos de « l’Airbus européen des batteries » me permet de formaliser ce qui me semble être l’alternative essentielle sur laquelle j’insiste depuis la création de ce blog :

« À qui fera-t-on croire que des millions de tonnes de batteries et une guerre commerciale pour produire les milliards d’automobiles « propres » pour les milliards de consommateurs issus de notre croissance démographique vont dans le sens de la révolution écologique urgente indispensable à la survie de notre planète »?

(…) »La seule alternative est en effet celle-là: soit on choisit de poursuivre une croissance et une augmentation du « niveau de vie » et de la « richesse » qui ne peuvent à terme que nous conduire dans le mur; soit on décide enfin de mettre en question ces vaches sacrées mortelles, et, par une décroissance raisonnée, de faire en sorte de gérer du mieux possible un « effondrement » inéluctable, que nos enfants devront sans cela subir de façon catastrophique. Ce n’est qu’une question de temps ».

Car il faut enfin se décider à choisir entre :

  • le fantasme d’une croissance illimitée dans un monde fini, mythe occidental totalement absurde et destructeur, mais qui a désormais contaminé le monde entier ;
  • et la mise en œuvre urgente d’une décroissance raisonnée, autant économique que démographique, seule solution pour éviter le caractère chaotique et catastrophique d’un effondrement qui ne peut de toute façon que se produire.

La lutte contre le déni du caractère inévitable d’une telle alternative me semble devoir désormais constituer le centre de tout engagement politique sérieux et donc des orientations économiques du monde à venir.

Précisons que la lutte contre le mythe de la croissance matérielle illimitée doit nécessairement s’accompagner d’une dénonciation des mythologies connexes, en particulier celle de la croissance nécessaire du PIB, du pouvoir d’achat et de la consommation.

Le modèle occidental, qui suppose que l’empreinte écologique en hectares globaux de l’américain moyen nécessiterait 5 planètes si son mode de vie et de consommation était appliqué à l’ensemble de la population mondiale (2,7 quand il s’agit du mode de vie du français moyen), est d’ores et déjà condamné par les limites de notre environnement.

Malgré leurs désirs et leurs efforts, il ne pourra donc être à moyen terme suivi par les nations en développement, ni constituer l’éden que poursuivent les mouvements migratoires : son extension à l’ensemble de la planète se voit tout simplement interdit par les lois de la physique.

  • 2. La lutte déterminée contre l’injustice comme condition sine qua non du dépassement du déni et de l’acceptation de la radicalité des mesures indispensables.

2.1) Lutte contre l’injustice au niveau interne des nations.

C’est la leçon de ces derniers mois : des mesures indispensables (augmentation de la fiscalité écologique, etc.) ne pourront être acceptées que si elles sont prises dans un contexte de justice sociale, fiscale, économique.

Dans le processus complexe de décroissance auquel nous ne pouvons pas échapper (décroissance de la production matérielle, de la consommation, d’un pouvoir d’achat conçu de façon quantitative, de la démographie, etc.), l’effort doit être équitablement réparti.

Il est en particulier inacceptable que des privilégiés continuent de jouir de facilités dont ne dispose pas l’ensemble de la population, et continuent à alimenter par leur exemple des aspirations à une consommation démesurée, en inadéquation totale avec les possibilités de notre planète.

La tâche du politique, de quelque modèle qu’il se réclame, sera donc de faire que le poids considérable des efforts à venir soit partagé dans le contexte de la plus large justice sociale et solidarité démocratique.

2.2) L’indispensable prise en considération de la justice au niveau international.

Mais cette indispensable exigence de justice au niveau interne à chaque nation ne peut cependant occulter la nécessaire prise en considération concomitante de l’aspect désormais transnational de la problématique de la justice.

On ne peut évacuer le fait que le bien-être des nations occidentales s’est historiquement déployé et repose encore en grande partie sur la spoliation des richesses d’autrui et l’exploitation des capacités de travail de peuples moins développés.

De même, la pollution de l’environnement commun, sa destruction, le pillage des océans, etc. sont essentiellement le fait des nations les plus riches.

Il est donc inacceptable que la question de la justice économique et sociale ne soit pas désormais abordée au niveau mondial.

Comme le soulignait un article évoqué dans un post récent, 97 % des Français appartiennent aux 30 % les plus riches du monde ; 90 % au 20 % les plus riches.

Notre appartenance à cette classe mondiale de privilégiés repose sur de graves déséquilibres qui ont caractérisé l’histoire de l’économie mondiale, et qui la caractérisent encore.

La question du « niveau de vie » ne peut donc plus se poser de façon purement interne aux nations, comme c’est pourtant le cas aujourd’hui, mais doit être abordée de façon globale : si certains ont besoin de 5 planètes ou 2,7 pour supporter leur mode de vie, cette surconsommation s’opère forcément au détriment d’autres populations. La Terre n’est pas indéfiniment extensible. Cette réalité ne peut pas ne pas être présente à notre conscience politique.

Le fait que chaque humain puisse bénéficier de la planète à laquelle il a droit implique donc obligatoirement la décroissance de la surconsommation de la part des privilégiés que nous sommes, sous la forme de plus de partage et de solidarité.

Une telle décroissance serait aussi un moyen de réduire :

  • d’une part le caractère catastrophique et suicidaire de l’influence du modèle occidental sur les nations en développement.
  • d’autre part les phénomènes migratoires en grande partie dus à la recherche compréhensible de compensation aux déséquilibres de niveaux de vie, ressentis en particulier du fait de la mondialisation de la communication et de l’image : si en effet le niveau de vie de l’américain ou du français moyen se rapproche de ce qu’il devrait être pour rendre possible la survie de l’espèce – en l’occurrence de celui de l’africain ou de l’asiatique qui ne consomment – pour le moment… – qu’une planète – ces derniers auraient moins de raisons de fuir une situation que la comparaison avec celle, inadmissible, des privilégiés que nous sommes rend inacceptable.

Rappelons toutefois qu’une augmentation régulée de la migration de travail, comme il a été dit dans un post précédent (cf. B. Milanovic) constitue l’un des moyens de réduire les inégalités de niveau de vie.

L’avenir ne peut être qu’au partage d’une frugalité que nous devons nous attacher à rendre suffisante pour tous, et non à la surenchère déjà suicidaire de la consommation à laquelle incite notre modèle occidental.

  • 3.Contre les archaïsmes et les anachronismes de l’ancien monde.

Je suis tout à fait conscient de l’extrême difficulté politique de la mise en œuvre d’une économie de la décroissance matérielle pour les plus riches et de la régulation démographique en vue de retrouver une population optimale compatible avec la survie de notre espèce dans des conditions de dignité ainsi que la préservation de notre environnement.

Cela suppose bien évidemment un certain nombre de défis nouveaux que nous aurons à affronter.

Toutefois, Herman Daly, que j’ai déjà cité à plusieurs reprises, me paraît exprimer avec autant de concision que de pertinence l’alternative à laquelle nous sommes désormais confrontés :

Le basculement vers l’économie durable « impliquerait un énorme changement d’état d’esprit, sur le plan intellectuel comme sur le plan affectif, de la part des économistes, des décideurs politiques et des électeurs. On pourrait même être tenté d’affirmer qu’un tel projet est irréalisable. Mais l’alternative à l’économie durable –l’économie indéfiniment croissante – est une impossibilité biophysique. Si je devais choisir entre m’attaquer à une impossibilité politique et m’attaquer à une impossibilité biophysique, je jugerais la seconde comme la plus impossible des deux et tenterais ma chance avec la première » (Scientific American, 2005, cité par Alan Weisman, Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre ?, Flammarion 2014, p.302).

En fait, nous ne semblons pas avoir d’autre choix.

L’incantation à la croissance indéfinie relève, nous l’avons dit, du mythe. Mythe dont deux siècles d’inertie mentale dus aux réussites de la révolution industrielle fondée sur l’épuisement des énergies fossiles nous ont fait perdre la conscience du caractère chimérique.

C’est cette force d’inertie qui nous empêche désormais d’envisager des solutions alternatives à une croissance devenue autodestructrice.

D’où la pathétique névrose de répétition qui caractérise l’essentiel des approches économiques contemporaines au niveau mondial.

N’en déplaise aux optimistes béats de la croissance classique, de la « croissance verte », du statu quo démographique, etc. nos connaissances les plus objectives en ce qui concerne l’évolution climatique, la situation des océans, celle des forêts, la dégradation de la biosphère et de la biodiversité, la consommation d’énergie primaire, la pression démographique, la disponibilité en eau potable etc. ne cessent de confirmer la pertinence des conclusions du rapport Meadows et de ses différentes mises à jour.

« Tant que nous poursuivons un objectif de croissance économique « perpétuelle », nous pouvons être aussi optimistes que nous le voulons sur le stock initial de ressources et la vitesse du progrès technique, le système finira par s’effondrer sur lui-même au cours du XXIe siècle. Par « effondrement », il faut entendre une chute combinée et rapide de la population, des ressources, et de la production alimentaire et industrielle par tête ».

Dans cette perspective, il faut bien l’avouer, nos préoccupations économiques et politiques apparaissent pour l’essentiel particulièrement déphasées, archaïques et anachroniques.

Non seulement celles des politiques « classiques », mais aussi la plupart des revendications qui prétendent s’y substituer.

Pour paraphraser une sortie célèbre, « notre maison brûle, et la seule chose qui nous intéresse est le maintien de la croissance et de notre pouvoir d’achat »…

Sur ce point-là, black blocs, « gilets jaunes » et politiques traditionnels se donnent allègrement la main. Seuls diffèrent les moyens mis en œuvre !

Les derniers s’efforcent de les raviver. Les premiers exigent de mieux les partager. Mais pour tous, ce sont encore et toujours la croissance et la consommation qui restent au centre du jeu.

Or, pour qui a quelque idée de la situation réelle de notre monde, il s’agit là d’une supercherie, d’une danse sur le volcan qui oscille entre le pathétique et le grotesque.

Imposture généralisée qui, une fois encore, repose sur l’omniprésence du déni de réalité, comme nous le rappelle, une fois de plus, Jean Pierre Dupuy :

(…). Nous tenons la catastrophe pour impossible dans le même temps où les données dont nous disposons nous la font tenir pour vraisemblable et même certaine ou quasi certaine (…). Ce n’est pas l’incertitude, scientifique ou non, qui est l’obstacle, c’est l’impossibilité de croire que le pire va arriver (…).(Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain, Seuil, Paris 2002, p. 142-143).

Ou encore le génie de Pascal :

« Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous ayons mis quelque chose devant pour nous empêcher de le voir ». (Pensées, Brunschvicg 183).

Quand donc, au-delà des discours creux, des gesticulations stériles et autres désinhibitions douteuses, aurons-nous l’honnêteté et le courage d’envisager ensemble, de façon adulte et rigoureuse, les exigences de la Révolution qui doit désormais être la nôtre ?


PS : Le lecteur aura noté que l’apparence de ce blog a changé.

Cela ne dépend aucunement de ma volonté.

Le journal « Le Monde » qui hébergeait jusqu’alors les réflexions de desideriusminimus ayant décidé de se séparer de ses blogueurs de façon unilatérale et sans aucune explication, j’ai été contraint d’adopter cette solution de remplacement.

J’espère faire en sorte de la rendre aussi attrayante que possible.

Merci de votre fidélité.

Notre Dame

Pas le cœur aujourd’hui de me lancer dans des élucubrations politiques ou philosophiques.

Ni simplement d’expliquer pourquoi ce blog a dû, contraint et forcé, changer d’hébergeur et de look. J’y reviendrai dans quelques jours, après un peu de silence.

Comme nombre d’entre nous, je suppose, je suis encore sous le coup des images terribles de ces dernières heures.

Comme nombre d’entre nous, je pleure Notre Dame.

Et j’ai simplement envie de lui adresser quelques mots de compassion et de reconnaissance.

Notre Dame !

En hiver, en été, dans la brume et la frêle lumière du printemps, dans les ors de l’automne, dans les joies et dans les peines, comme nous t’avons aimée !

Tu avais fini par nous faire croire que la beauté est immortelle.

Et puis ces images !

Comment aujourd’hui penser à autre chose, parler d’autre chose ?

Et moi, le vieil homme, comment puis-je accepter de ne plus revoir, sans doute, avant de mourir, ta flèche veillant sur les quais et les toits ?

C’est impossible. J’ai tant de mal à l’imaginer. Tant de mal à le supporter.

Même du plus loin de ma retraite, même si étranger aux choses de Paris, j’avais besoin, j’ai besoin de te savoir là, impassible, au-dessus du tumulte médiocre de nos vies, dans la douce force de ta sérénité.

Comme il sera désormais difficile de vivre avec ton image blessée !

Ta ruine nous meurtrit.

Serait-elle un symbole ?

Celui de notre pauvre monde en souffrance où, les unes après les autres, périssent les beautés, emportées par les cendres de l’absurdité et de l’insignifiance ?

Notre Dame qui a déjà connu tant d’épreuves !

Et pourtant, j’ai tant besoin aujourd’hui de croire que tu ne nous abandonneras pas à notre détresse.

Que tu seras encore en ces jours de Pâque, pour ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas, le signe d’une espérance tenace, invincible, capable de fendre la mer, de briser les ruines et les tombeaux, capable de traverser les mondes et les temps.

Blessée, mutilée, ton témoignage n’en est que plus fort. Ce que tu as porté, ce que tu portes en toi ne peut mourir.

Heureux ceux qui vivent d’y croire !

Sur l’égalité. À propos de Tocqueville, Adam Smith, Branko Milanovic et quelques autres.

Hier, journée de grève pour le pouvoir d’achat et la justice fiscale.

Dans le post qui précède, j’ai émis quelques idées en ce qui concerne l’illusion, malheureusement partagée quelle que soit la couleur politique, qui laisse croire dangereusement à la possibilité d’une croissance continue du pouvoir d’achat.

Tout comme le fantasme d’une croissance infinie de l’économie et de la consommation, celui d’un accroissement sans limite de notre pouvoir d’achat relève du déni de la finitude de notre condition, de celle de notre environnement et donc aussi des possibilités de développement de notre économie.

Mais je soulignais aussi que « l’une des raisons essentielles de la révolte actuelle est bien (…) dans la dénonciation ô combien légitime de l’injustice, économique, sociale, fiscale, et du mépris qui lui est lié ».

Et il est évident que le sentiment d’injustice et d’inégalité constitue la première cause des troubles auxquels nous assistons, et qu’une mise en question du règne du sacro-saint « pouvoir d’achat » ne peut être acceptée que dans un contexte de justice sociale.

On le sait cependant – je l’ai rappelé à plusieurs reprises – la France occupe une place fort honorable dans le classement de l’indice Gini, qui mesure l’inégalité des revenus dans les pays de l’OCDE.

Avec un coefficient de 0,291, elle occupe la sixième place de ce classement, précédée seulement par les pays scandinaves (Finlande, Danemark, Suède) habituellement placés en tête de ce genre de listes, la Belgique et les Pays-Bas, et nettement au-dessus de la moyenne de l’OCDE.

Qu’on le sache ou non, qu’on le veuille ou non, et même si l’on peut toujours à l’évidence faire mieux, notre nation fait donc partie des pays les plus égalitaires du monde.

Mais l’inégalité ressentie a peu à voir avec l’inégalité réelle.

Et sur ce point, comme le note judicieusement François Dubet, c’est Tocqueville qui nous propose sans doute les analyses les plus appropriées, avec son idée de « dictature de l’égalité » :

 Aussi n’est‐il pas étonnant que le respect soit l’exigence morale la plus fortement revendiquée aujourd’hui – non pas le respect et l’honneur dus au rang, mais le respect dû à l’égalité. Comme Tocqueville en avait l’intuition, même quand elles se réduisent, les inégalités sont de plus en plus douloureusement vécues.

La multiplication et l’individualisation des inégalités élargissent l’espace des comparaisons et accentuent la tendance à s’évaluer au plus près de soi. En effet, dans ce nouveau régime, les « petites » inégalités semblent bien plus pertinentes que les « grandes ».

Ainsi, de façon justifiée, dans un pays qui arbore le terme « Égalité » dans sa devise, et même si les inégalités sont moins criantes qu’ailleurs, le fait que « certains soient plus égaux que d’autres » comme le dit le génial Orwell dans « La ferme des animaux » devient insupportable.

Car l’égalité est en effet une notion relative, interne à un système de référence donné. On peut être chez nous en moyenne plus riches et « plus égaux » que dans bien d’autres pays du monde, comme le démontrent les indices statistiques, il n’en demeure pas moins que la différence des situations sera ressentie tout aussi fortement, voire plus.

Mais voilà : ne serait-il pas grand temps, dans un monde qui devient de plus en plus globalisé et interconnecté, de commencer à penser la question de l’égalité non seulement en fonction des indicateurs internes à un système, mais aussi – et sans doute surtout – en fonction des indicateurs qui permettent de comparer les systèmes entre eux.

Peut-on encore continuer à appréhender l’égalité et l’inégalité dans leur dimension nationale, sans que soit prise en compte leur extension mondiale ?

C’est cet élargissement du regard que nous propose une étude, hélas trop inhabituelle, se fondant sur les travaux de l’économiste Branko Milanovic.

Au vu de ce qui est dit plus haut, elle présente bien sûr un caractère scandaleux.

L’invisibilité des pauvres pourrait être expliquée par le contexte actuel. Après de longs mois à répéter que les gilets jaunes « souffrent », qu’ils sont « dans la détresse » et n’arrivent pas à « joindre les deux bouts » ou à « remplir leur frigo », peut-on encore parler de ceux qui vivent avec 1,90 dollar par jour ?

Car le sentiment d’inégalité à l’intérieur du groupe des 10% les plus riches du monde, dont nous faisons donc partie dans notre grande majorité en tant que français, est probablement plus fort que celui que ressentent ceux qui n’ont pas la chance d’appartenir à ce groupe.

Au sens où l’entend Tocqueville, le constat est imparable : le 1% plus riche que les 9% moins riches de ce groupe de 10% rendra aux seconds la situation insupportable, alors même que les uns comme les autres appartiennent indubitablement à la minorité privilégiée de ce monde.

La contestation de l’inégalité relative interne à cet échantillon privilégié des 10% est sans aucun doute légitime.

Et c’est bien ce à quoi nous assistons.

Mais la légitimité seule n’est pas nécessairement éthique.

Car pour que cette revendication d’une légitime égalité interne accède à la dimension éthique, il faudrait aussi que la dite minorité privilégiée de ce monde commence à agir sur la façon de réduire, non seulement les inégalités internes, mais dans le même temps le privilège dont elle jouit par rapport à une majorité de l’humanité qui n’en bénéficie pas.

Car la situation d’inégalité que subissent en France les 9% de « moins riches » par rapport au 1% des plus riches de notre groupe de privilégiés, est du même ordre que celle qu’expérimentent les 90% du reste du monde par rapport au 10% que nous sommes.

Or, l’égalité n’est pas une propriété privée réservée à une élite. Sauf à être un déni de toute éthique et de toute solidarité, elle n’a aucune raison d’être au seul usage d’une minorité de privilégiés.

En fait, ce type de réflexion n’a rien de nouveau.

On le trouve depuis longtemps au cœur de mouvements, associations, etc. qui se préoccupent de développement et de lutte contre la pauvreté au niveau mondial, auxquels s’ajoutent désormais nombre de mouvements préoccupés par l’écologie réelle.

Mais peut-être qu’une évolution – elle aussi prévue par Tocqueville – nous l’a trop fait perdre de vue.

Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde: je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie. De la Démocratie en Amérique, vol II (Quatrième Partie : Chapitre VI) (1840).

Témoignant de l’exigence éthique de la plus grande tradition libérale, Speranta Dumitru, auteure de l’étude mentionnée plus haut, cite encore Adam Smith :

Dans sa Théorie des sentiments moraux, Adam Smith remarquait que tout Européen doué d’humanité déplorerait un tremblement de terre qui touche un pays éloigné. Mais, malgré l’intensité de la catastrophe et les millions d’habitants concernés, ses affaires personnelles lui paraissent plus importantes.

Or, cette attention pour nous-mêmes et ce qui nous entoure pervertit notre sens moral. Avec les émotions qui nous jouent des tours, nous perdons, comme cet Européen dont parle Adam Smith, tout sens de la mesure :

« S’il devait perdre son petit doigt, il n’en dormirait pas la nuit ; mais il ronflerait avec le plus profond sentiment de sécurité malgré la ruine de cent millions de ses frères, pourvu qu’il ne les ait jamais vus. »

Cette « perversion du sens moral » que dénonce le père du libéralisme est pour nous, on le sait, réalité quotidienne, encore accrue par la banalisation de la communication et des images.

En données corrigées prenant en compte la parité du pouvoir d’achat (PPA) – puisque les niveaux de vie diffèrent bien évidemment selon les pays – on observe que

 97 % des Français appartiennent aux 30 % les plus riches du monde. Puis, 90 % des Français font partie des 20 % les plus riches au monde.

En dépit de la légitimité de nos revendications pour plus de justice sociale, il serait tout de même opportun de nous demander de quelle manière de telles données sont prises en compte lors de nos manifestations.

Bien sûr, la réduction de la pauvreté au niveau mondial relève en premier lieu des capacités de développement des pays pauvres eux mêmes, et de leurs efforts en vue de promouvoir des politiques rigoureuses et efficaces qui ne soient pas grevées comme trop souvent par la guerre, l’incompétence et la corruption.

Nombre de nations émergentes ne doivent leur essor qu’à leurs ressources propres ; alors qu’un paternalisme infantilisant de la part de l’Occident a longtemps empêché ou empêche encore des pays d’accéder à un développement autonome.

Mais on le sait, cela n’est pas toujours suffisant, et des modalités de coopération se révèlent nécessaires dans les cas de situations de crises graves et durables en particulier.  Ces interventions ne devraient cependant pas pour autant porter préjudice à la liberté de décision des nations concernées.

Tout comme dans le cas des inégalités nationales « internes », il conviendrait bien sûr que ce soient en priorité les plus riches qui contribuent à remédier au problème des inégalités à l’échelle mondiale.

Mais peut-on pour autant s’exonérer de l’effort, lorsque nous savons qu’en tant que français, 97% d’entre nous font partie de ces plus riches du monde ?

Speranta Dumitru passe en revue certaines solutions possibles en vue de réduire au niveau mondial l’inégalité des chances :

Deux solutions sont souvent discutées dans le débat public : l’ouverture du marché du travail aux étrangers et la redistribution.

Milanovic défend la première solution : augmenter la migration de travail. C’est la solution classique en économie du développement. Lant Pritchett, professeur à Harvard, lui a dédié un livre, Let Their People Come, qu’il a laissé en libre accès. Mon étude, « Des visas, pas de l’aide ! », offre une synthèse de ces questions [texte important, dont je recommande la lecture].

Milanovic est conscient de la montée de l’extrême droite et propose un compromis : augmenter le nombre de migrants économiques en échange de la diminution de leurs droits. Par exemple, ils pourraient payer plus de taxes. Mais mes étudiants qui ont lu son livre et ne sont pas migrants ont jugé répugnante cette proposition de discrimination. Leur réaction suggère qu’un compromis entre l’extrême droite qui ne veut plus de migrants et les jeunes Français, attachés à l’égalité de traitement sur le territoire, n’est pas facile à trouver.

[Pour approfondir la pensée de Milanovic, on peut consulter, outre son dernier livre traduit (Inégalités mondiales. Le destin des classes moyennes, les ultra-riches et l’égalité des chances, Paris, La Découverte, février 2019) quelques articles comme :

https://www.liberation.fr/debats/2019/02/10/branko-milanovic-ou-la-courbe-de-l-elephant-des-inegalites_1708594

https://www.liberation.fr/debats/2019/02/10/branko-milanovic-ce-qui-nous-manque-c-est-un-capitalisme-relativement-egalitaire_1708590  ]

Autre solution : la redistribution massive de revenu. Oxfam, comme bien d’autres à gauche, considèrent qu’il faut davantage taxer les riches. Or, à présent l’impôt est collecté à l’échelle nationale et la plupart des milliardaires vivent dans les pays riches. Taxer plus les riches dans les pays riches n’est évidemment pas une solution pour l’Afrique.

On n’a pas en effet l’impression que les discussions légitimes à propos du rétablissement de l’ISF ou de l’instauration de tranches supplémentaires d’impôt sur les très hauts revenus aient d’autre but que celui de renforcer un pouvoir d’achat et de consommer qui reste « bien de chez nous ». Le monde qui nous entoure est absent de nos écrans radar…

De plus, l’opinion publique considère tout exil fiscal comme illégitime, comme si seuls leurs compatriotes avaient droit à profiter de l’impôt collecté sur ces milliardaires. À aucun moment, l’on ne se demande si l’exil fiscal des riches bénéficie aux pauvres.

Pour l’instant, les deux solutions envisagées pour diminuer l’inégalité des chances mènent à des impasses. D’une part, le compromis de Milanovic est difficile à obtenir dans un contexte de forte polarisation de l’opinion. D’autre part, l’opinion publique se soucie plus de prendre aux riches que d’améliorer la vie des pauvres.

Quant à Emmanuel Macron, sa solution consiste à favoriser l’accès au marché du travail des Français. Ainsi, les mesures proposées dans la crise des gilets jaunes encouragent le travail : augmentation de 100 euros pour celles et ceux qui travaillent pour 0,5-1,5 du smic et défiscalisation des heures de travail supplémentaires. Or il est évident que ces mesures augmenteront l’inégalité des chances au niveau mondial.

Encore une fois, comme je le disais dans le post précédent, l’augmentation du pouvoir d’achat, de la consommation et de l’empreinte écologique des riches – dont nous faisons donc incontestablement partie – augmentation prônée chez nous toutes tendances politiques confondues (cf. manifestations récentes et endémiques), ne peut être la solution en vue de parvenir à un développement plus équitable et plus durable de l’humanité dans son ensemble.

Inciter à la croissance dans les pays déjà développés ne peut se concilier à moyen et long terme avec un développement des nations plus pauvres. Les conditions inhérentes à notre monde fini font qu’on ne peut espérer croître partout en même temps.

[encore un exemple récent, parmi tant d’autres…]

Quand l’américain moyen consomme 5 planètes et le français 2,7, il est impossible à l’africain ou à l’asiatique de consommer la planète unique qui devrait pourtant lui revenir en toute justice.

Un rééquilibrage du développement mondial exige donc des plus riches un ralentissement, une décroissance, et un meilleur partage par l’accès des plus pauvres aux richesses déjà disponibles afin que chaque citoyen du monde, quel que soit l’endroit où il réside, puisse disposer d’une planète sans voler aux autres celle à laquelle ils ont droit.

Une politique cohérente de l’immigration devrait faire partie de ce nouveau partage.

La proposition avancée par Lan Pritchett, recommandant une augmentation régulée de 3 % de la migration de travail au niveau mondial irait sans doute dans le bon sens.

Mais dans un contexte où il est impossible d’aborder de façon rationnelle, outre la question des réfugiés, celle des migrants économiques, et où la démagogie des uns et le populisme des autres règnent en maîtres, on peut douter que de telles mesures puissent être réellement mises en œuvre…

Il faudrait de plus que cette migration économique, essentiellement temporaire comme le recommande Milanovic, afin de ne pas handicaper les pays de départ, échappe à l’effet pervers consistant à exporter dans les régions en développement un modèle économique occidental préjudiciable à la survie de tous.

Si la migration et la contribution des migrants au développement de leurs pays (par les envois de fond et/ou le retour de personnes mieux formées) peut être effectivement une chance pour les pays de départ, ceux-ci ne peuvent faire l’économie d’un investissement courageux de ces fonds et de ces compétences dans la mise en place de modèles résolument alternatifs.

C’est hélas loin d’être encore le cas…

En attendant des temps meilleurs, nous devrons redoubler d’efforts. Nous sommes plus de la moitié des Français à faire partie des 10 % plus riches au monde. Nos efforts devraient viser à aider les plus pauvres et les associations qui luttent efficacement contre la pauvreté. (fin de l’article de Speranta Dumitru).

Nous en revenons à Tocqueville, et à l’urgence de lutter contre l’évolution qu’il prévoyait et qui semble désormais être devenue notre ordinaire, y compris donc celui de nos revendications dites « sociales », qu’elles se manifestent sur les ronds points ou de façons plus conventionnelles.

Chacun (…), retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

Or, cette « patrie » est depuis bien des décennies devenue pour nous le Monde.

Ne nous y trompons pas.

Et la révolution qui reste à faire, plutôt que d’être purement interne à notre univers de riches, doit désormais pleinement intégrer les dimensions de cette patrie commune.

Plutôt que des fantasmes irresponsables et des gesticulations stériles, on demande d’urgence des révolutionnaires qui sachent ne pas se tromper de révolution !

Grand déballage ? « Grand Débat » ? Débat de fond ? Une nouvelle fois, de l’importance de ne pas se payer de mots. Ainsi que de la force et des limites du politique.

Stultitia m’interroge une fois de plus sur la portée du vocabulaire.

« Ne crois-tu pas qu’avec les « Gilets Jaunes » et le « Grand Débat », nous ayons affaire à un « grand déballage » plutôt qu’à un débat de fond ? ».

Et je suis une nouvelle fois tenté de lui donner raison.

Avec une importante réserve toutefois :

En dépit de certaines ambiguïtés, le succès du « Grand Débat » qui compte à ce jour des milliers « d’événements » et de rencontres ainsi que des centaines de milliers de contributions ne me semble pas devoir être pris à la légère.

Un remarquable article du psychanalyste Jean Pierre Winter (avec lequel je partage, au passage d’autres opinions sur lesquelles je reviendrai…), montre combien le mouvement des « Gilets Jaunes » pourrait être lié au moins autant à une crise de la parole qu’à des raisons économiques.

Ce qui se passe sur les ronds-points, c’est-à-dire « à la croisée des chemins », c’est le rassemblement de personnes qui, au-delà de leurs revendications, sont venues là poussées par le désir de se voir et de se parler. J’ai connu cela en 1968 : au-delà de nos idées politiques, nous étions heureux de discuter de nos difficultés, nos défaillances, nos révoltes… Depuis quelques mois, les gens ont fait cette découverte : alors qu’ils ne se parlaient plus, ils partageaient les mêmes galères. Mais ils n’avaient plus d’endroits pour se les dire.

Après l’essoufflement prévisible du mouvement hétérogène et idéologiquement ambigu qui en a été à l’origine, l’espace offert par le « Grand Débat » peut constituer l’une des voies parmi d’autres du passage du « tripal » à une structuration plus « verbale » dont je soulignais la nécessité dans un post précédent.

Une façon de prolonger la revendication de parole de façon plus organisée et pacifiée, potentiellement plus féconde et opératoire.

Car ce n’est pas l’omniprésence d’une communication « dématérialisée » autant que sommaire (réseaux sociaux etc.) qui constitue un remède à cette crise. Elle n’est jamais qu’une contribution supplémentaire à la « déshumanisation anxiogène ».

C’est un fait : dans notre société, la parole tend à disparaître totalement. Les services après-vente l’illustrent de manière caricaturale. Nous sommes de plus en plus confrontés à une bande sonore préenregistrée qui déroule des réponses avant même que nous formulions des questions. Et lorsqu’on parvient enfin à joindre un interlocuteur, on sait qu’il ne déviera pas d’un mot des réponses qui lui ont été fournies à l’avance. Tout cela contribue à une forme de déshumanisation très anxiogène.

Il y a de fortes probabilités que ce soit cette « déshumanisation » productrice d’angoisse et de ressentiment qui rende compte en partie de l’ampleur et de la durée du mouvement auquel nous avons assisté, y compris dans ses aspects de psychodrame et de défoulement collectif condamnable.

Elle ne peut cependant tout expliquer, les épisodes contestataires représentant traditionnellement une aubaine pour désinhiber, y compris sur les réseaux sociaux, les addicts à l’hyper violence gratuite.

Mais même si les raisons proprement économiques ont aussi leur place dans ces événements – comme le reconnaît par ailleurs J.P. Winter – l’exigence de parole partagée et écoutée y joue sans doute un rôle essentiel.

Le problème, c’est que les lieux de parole qui permettraient de faire baisser cette tension n’existent plus et que les représentants des peuples – car il n’existe pas un seul peuple – sont devenus inaudibles.

Or, on le sait et on le constate, la violence s’installe lorsque la pulsion ne peut plus accéder à la parole, lorsque le « tripal » ne peut aboutir à une formulation « verbale ».

Sur ce plan, qui relève de la psychologie voire du psychodrame, on doit reconnaître au « Grand Débat » un aspect potentiellement bénéfique. Espérons qu’il puisse fournir un instrument propre à favoriser ce processus de catalyse sans trop trahir à terme les aspects positifs de l’inspiration originelle du mouvement.

 

J.P. Winter nous met toutefois en garde.

Si l’on suit la comparaison suggestive qu’il nous propose de la structuration socio-politique avec celle du psychisme individuel dans la « deuxième topique » de Freud,

Le ça, qui désigne le champ des pulsions, trouverait ainsi son équivalent dans le peuple. Le surmoi, qui donne les ordres, fixe les limites et ordonne la jouissance, correspondrait à l’exécutif. Le moi, qui décide, dans l’intérêt du sujet, d’obéir aux pulsions ou au surmoi, aurait pour double le Parlement.

on peut légitimement se demander si un contexte anthropologique et culturel qui exalte depuis quelques décennies la désinhibition revendiquée du « ça » par rapport aux injonctions du « surmoi » ne pourrait rendre compte de débordements qui acquièrent désormais une ampleur inédite.

Le patient travail de sape est en train de porter ses fruits : ce qui relevait de pures cogitations intellectuelles est désormais tombé dans le domaine public et devenu populaire et opératoire.

La régulation, normalement effectuée par les représentants, ne fonctionne plus car ceux-ci se sont peu à peu séparés de ceux qu’ils représentaient et ne jouent plus qu’entre eux. En l’absence de ce point d’équilibre, qui préserve notre psychisme individuel comme notre vie collective, tout ce qui représente l’exécutif est mis à mal, jusqu’à l’uniforme des pompiers ou des infirmiers.

Pour le dire autrement, quand le moi, ou le Parlement, ne fait plus la balance entre pulsions et ordres du surmoi, entre le peuple et l’exécutif, c’est une volonté de toute puissance, de régression infantile, qui s’exprime. Elle peut se résumer par une formule : « Tout, tout de suite. »

On s’imagine souvent que ce qui nous fait plaisir dans l’immédiat va dans le sens de nos intérêts. La psychanalyse nous apprend au contraire que la satisfaction immédiate n’est jamais une preuve de maturité, en matière psychique comme politique. Car souvent, elle conduit à un désordre encore plus grand.

Dans la situation qui nous occupe, cela signifie qu’il ne faut pas se contenter de donner aux manifestants ce qu’ils demandent, de « lâcher du lest » comme on dit, mais envisager avec les citoyens devenus actifs les conséquences à moyen terme de ces décisions. C’est de cela qu’il nous faut discuter ensemble, lors du grand débat national s’il n’est pas un leurre.

« Tout, tout de suite », « satisfaction immédiate », « volonté infantile de toute puissance », la régulation traditionnellement exercée par le « surmoi » sur le « ça » ne semble plus fonctionner. Pire, elle se voit contestée dans sa légitimité même, en cohérence profonde avec une certaine représentation « philosophique » devenue la « doxa » de notre époque.

Dans un post précédent, j’évoquais « la haine dont Freud a pu faire l’objet de la part de certains de nos philosophes médiatiques, bien entendu portés à lui préférer W. Reich et son apologie d’une «jouissance sans entraves», symptôme même du fantasme infantile de toute puissance libre de tout « surmoi ».

[précisons toutefois que le monde politique lui-même est loin d’être exempt du « fantasme infantile de toute puissance »…]

Ajoutons à cela la permanence en France d’une culture pernicieuse qui exalte la confrontation et dénigre la concertation ou la « co-décision », selon les propos de cet analyste précieux que demeure Jean Peyrelevade, et nous obtenons le cocktail qui pourrait bien rendre compte des aspects les plus déplorables des phénomènes actuels.

Sur ces plans-là, le « Grand Débat » pourrait également exercer une mise-au-point salutaire.

 

Il me paraît toutefois important d’en souligner aussi les limites.

Mais, contrairement aux slogans avancés par la classique opposition pavlovienne – qui par définition récuse d’emblée toute proposition qui ne vient pas d’elle – le gouvernement n’est pas seul responsable de ces limites.

Elles sont en fait plus graves et profondes.

Car dépassant les simples options politiques, elles manifestent une sorte de consensus tacite qui, au-delà de divergences superficielles, unit une grande majorité de la population, toutes tendances confondues.

En premier lieu, le « Grand Débat » risque fort de se tromper de diagnostic, et donc de remèdes.

Outre ce qui a été dit en ce qui concerne le déséquilibre des rapports entre un pulsionnel social et un surmoi politique, on peut penser que la crise relève d’autres composantes anthropologiques profondes.

En l’occurrence, comme je l’avançais encore dans des posts précédents, d’un mal être proprement existentiel, d’une angoisse obscure liée à des évolutions anthropologiques complexes.

Celles-ci nous interrogent sur notre place et sur la place de nos enfants dans un monde que nous sommes censés construire alors même qu’émerge la conscience lancinante de sa destruction.

Le malaise actuel comporte semble-t-il une dimension proprement « philosophique ». Il véhicule un questionnement sur le sens, sur la consistance que nous voulons donner à notre avenir, sur celle que nous risquons aussi de lui donner sans pour autant le vouloir, sur le vivre-ensemble, le bonheur, etc…

Sans pédanterie aucune, on peut présumer qu’un tel questionnement rejoint, une fois de plus, ce qui constitue pour le vieux Kant les interrogations essentielle de l’être humain : « que dois-je faire ? », « que m’est-il possible d’espérer ? », « qu’est-ce que l’homme ? ».

On peut alors se demander si, malgré la nécessité de telles approches, disserter sur la fiscalité, l’organisation de l’État ou celle des services publics ne risque pas d’être largement « à côté de la plaque ».

Et n’en déplaise aux manifestants eux-mêmes, à ceux qui tentent d’apporter des solutions au niveau politique et économique, comme à ceux qui contestent les dites solutions sous prétexte qu’on n’en fait pas assez, ce ne sont pas des mesures en faveur du pouvoir d’achat ou de l’amélioration du niveau de vie, malgré leur importance, qui apporteront une réponse à ce genre d’interrogations.

En fait, il y a des raisons de penser que les revendications économiques apparues sur les ronds-points sont en grande partie des exutoires, des dérivatifs qui masquent cette angoisse bien plus radicale.

Ce ne seront donc pas seulement des mesures essentiellement économiques, ni même des réformes de la fiscalité ou du fonctionnement de l’État qui suffiront à la guérir.

L’équivoque étant que la nature la plus profonde des aspirations n’a pas été perçue ni exprimée, à commencer par les manifestants eux-mêmes.

Les diverses récupérations opportunistes par les professionnels de la chose, en ne percevant que la composante économique, sont donc elles aussi passées en grande partie à côté du sujet.

Et, pour compléter le tableau, les tentatives de solution de la part du gouvernement se sont elles-mêmes fourvoyées : dans l’urgence, en se focalisant sur les revendications immédiates, elles se sont montrées incapables de dépasser la confusion entre l’économique et l’anthropologique, entre ce qui appartient à l’écume superficielle et ce qui relève de la vague de fond.

Car même si elles ont joué le rôle de déclencheur qu’on sait, ce ne sont pourtant pas les revendications concernant le 80 km/h., ni même le prix des carburants qui constituent le fond de l’affaire.

Or, le « Grand Débat » s’est laissé piéger, comme tout le monde, par cette équivoque. Incapable de discerner le cœur du problème, il l’a réduit à ses symptômes apparents et a manqué d’ambition.

Il a joué trop « petit bras ».

Les thèmes qu’il aborde ont certes leur importance. Mais ils passent en grande partie à côté du sujet.

S’attacher à traiter les symptômes superficiels ne guérira pas le malade puisque tout laisse supposer que c’est le terrain, l’organisme profond qui est affecté.

Il n’appartient certes pas au politique de traiter des questions philosophiques et existentielles, et d’ailleurs une partie du malaise vient sans doute du fait qu’on lui en demande trop, et qu’il n’ose plus décevoir cette demande. Tout comme les parents ont tendance à se défausser de leur devoir d’éducateurs en le transférant à l’Éducation Nationale, nombre de citoyens ont tendance à charger le politique de responsabilités qui ne peuvent être les siennes.

Et donc aussi à le vouer aux gémonies dès qu’il manque à ce qui serait « son devoir ».

Mais il manque sans doute dans le « Grand Débat » un espace adéquat pour aborder ces problèmes de fond, pour évoquer ces questions proprement existentielles à l’origine du malaise.

Ne serait-ce que pour démythifier le politique en précisant la part spécifique qu’il peut prendre, mais aussi les limites qui lui sont inhérentes en ce qui concerne l’élaboration de projets et orientations pouvant contribuer à redonner du sens et de l’espérance à nos efforts, à notre travail, à nos engagements, à nos vies, tout simplement.

Comme le disait encore le vieux Kant, le sens de la vie ou le bonheur sont des notions tellement intimes et individuelles qu’elles ne peuvent dépendre d’un ordre politique qui les définirait une fois pour toute et pour tous de façon autoritaire.

Même si certains parmi les manifestants paraissent à l’évidence nostalgiques de ce genre de définitions, on sait que le propre des régimes totalitaires a toujours été de vouloir faire le bonheur du peuple…

Souhaitons alors qu’un nouveau débat, à un autre niveau, un débat plus consistant autant par sa profondeur que par sa durée, ose enfin aborder ces questionnements essentiels et opérer les distinctions qui s’imposent entre ce qui relève de l’anthropologique et du philosophique et ce qui incombe à la responsabilité politique.

Notre époque désemparée a besoin de projets et de raisons de vivre dépassant la seule croissance du pouvoir d’achat.

Mais elle se trompe en exigeant d’un ordre politique, que paradoxalement elle récuse, le remède à toutes ses angoisses.

 

La tâche d’un tel « nouveau débat » s’avèrerait cependant difficile du fait d’une incohérence largement partagée par les manifestants tout autant que par les autorités contre lesquelles ils manifestent.

Car ce « Débat de Fond » souhaitable, celui-là même dont on pressent obscurément l’urgence, c’est précisément celui auquel on cherche par ailleurs à échapper.

À la fois du côté des citoyens, parce qu’on sait qu’il remettra radicalement en question notre mode de vie, fondé sur les vaches sacrées du pouvoir d’achat, du niveau de vie, du bien-être matériel et de la consommation ;

Mais aussi du côté des gouvernants et de la quasi-totalité des politiques qui, eux aussi, promettent de faire mieux que les autres pour améliorer pouvoir d’achat, niveau de vie, bien être matériel, consommation, le tout grâce à un retour de la Sainte Croissance, autre vache sacrée, bien évidemment reverdie pour l’occasion.

La surenchère sur la croissance verte étant, on le sait, le dernier must de tout politique.

Et ce n’est pas hélas le RIC qui dans l’immédiat y changera quoi que ce soit, tant on est en droit de penser qu’aucun référendum n’oserait remettre en question un tel Ordre Divin de la Croissance (ODC, me souffle Stultitia ; sigle qui peut donc devenir désormais ODCV, si on y ajoute le Vert), du pouvoir d’achat et de la consommation.

Or, cette incohérence que j’avais qualifiée de tragique et pathétique, nous maintient dans une véritable schizophrénie.

Tout en étant obscurément conscients de l’irréalisme de nos revendications, nous continuons pourtant à les soutenir comme si de rien n’était. En témoigne jusqu’à il y a peu l’important appui de la population aux « Gilets Jaunes ».

Et tout en étant conscients du caractère suicidaire de la plupart de nos orientations, nos politiques, nos syndicats, etc. continuent pourtant à les suivre ou à les défendre dès qu’on s’en écarte tant soit peu, afin de ne pas décevoir ces revendications.

La question de la Taxe Carbone est paradigmatique de cette pathétique schizophrénie :

Tout le monde en connaît la nécessité, qui fit d’ailleurs l’objet d’un vertueux consensus des partis politiques lors du Grenelle de l’environnement de 2007. Mireille Chiroleu Assouline, entre bien d’autres, en souligne avec pertinence le caractère original « d’impôt comportemental », décisif en ce qui concerne la modification des habitudes en vue de réduire la place de ces armes de destruction massive de l’environnement que constituent l’automobile et les énergies fossiles (vers 22mn40 dans l’émission).

Il est bien sûr évident que des mesures de justice sociale et fiscale doivent précéder et encadrer l’augmentation de la taxe sur les carburants. Et la grande erreur de ce gouvernement a été de ne pas le comprendre.

Mais repousser l’urgence d’un renforcement de la fiscalité écologique est, plus qu’une erreur, une faute grave, dont la raison, purement démagogique, s’explique par cet état de schizophrénie dont nous ne parvenons pas à sortir, sans doute simplement parce que, dans le fond, nous ne le voulons pas.

Quitte à faire semblant de résoudre le problème en produisant et en entassant, pour les milliards d’automobiles à venir, des millions de tonnes de batteries dont la nocivité bien réelle remplacera celle des moteurs thermiques, mais nous permettra de sauvegarder pour un temps l’ODCV (cf. ci-dessus) et les « avantages » matériels qui lui sont liés.

Et notre ambivalence par rapport à l’automobile n’est qu’un exemple parmi bien d’autres. Quid des merveilles de l’électronique, de l’explosion des communications et des réseaux sociaux avec les infrastructures gigantesques qu’elle suppose, de la surexploitation des terres et des océans, du gaspillage alimentaire, etc. etc.

Toutes facilités dont nous connaissons les conséquences sur l’environnement, mais que les 7 637 000 000 d’humains que nous sommes à ce jour semblent avoir bien du mal à remettre tant soit peu en question, tout comme il est probable qu’elles constitueront les aspirations des 10 000 000 000 que nous serons sous peu…

 

« Après nous le déluge », donc.

Nous le savons, ou du moins nous le pressentons confusément, mais nous nous refusons les moyens de l’éviter.

Et cette ambivalence est cause d’angoisse et de trouble. C’est bien le propre de toute « double contrainte », ou « injonction paradoxale ».

Nous avons le sentiment d’être dans la nasse, et l’obscure conscience de cet enfermement dans lequel nous nous maintenons nous-mêmes n’est peut-être pas sans rapport avec les explosions de violence. Car l’animal se débat.

Et cette angoisse sourde et ce malaise sont en partie ce qui nous fait aller vers les ronds-points.

Mais voilà : nous nous trompons de revendications et manquons de lucidité dans la désignation des coupables. Il ne faut donc pas s’étonner que nos politiques se trompent eux aussi de remèdes.

Alors qu’il faudrait exiger de nos dirigeants qu’ils remettent tout à plat et qu’ils se décident enfin à penser les conditions de notre survie de façon responsable, nous continuons à jouer avec les règles du jeu périmées qu’ils nous proposent depuis des décennies, et qui ne peuvent subsister que parce que nous en sommes foncièrement complices.

Même si nous souhaitons – bien sûr ! – les remanier un peu plus en notre faveur (pouvoir d’achat, niveau de vie…), selon ce que nous proposent les oppositions diverses, les corps intermédiaires, les syndicats, etc.

Non que je veuille faire prévaloir l’urgence de la lutte contre la fin du monde sur celle de la lutte pour la fin du mois.

Car l’une des raisons essentielles de la révolte actuelle est bien là, dans la dénonciation ô combien légitime de l’injustice, économique, sociale, fiscale, et du mépris qui lui est lié.

Il est clairement inadmissible et honteux que les riches soient toujours plus riches alors que d’autres ont du mal à finir le mois.

La lutte contre ce scandale fait partie des choses qui relèvent effectivement du politique.

Mais cette exigence indispensable de plus de justice ne devrait pas dispenser de réfléchir à ce que nous ferons de cette justice, à ce que nous faisons déjà de celle dont nous disposons : une fiscalité plus juste, une redistribution plus équitable et une meilleure répartition des efforts doivent-elles favoriser la prolongation d’un système consumériste qui voue à la destruction le monde de nos enfants ?

Un système dont la seule différence avec ce qui précède serait que la consommation se trouverait mieux répartie ?

Si nous réfutons toute idée de baisse de la consommation, la transition écologique restera un discours. (….) Avec un peu plus de 7 milliards de terriens sur une planète qui n’a pas augmenté de taille, la question fondamentale est devenue simple : se mettre au régime pour durer, ou pas. Demander comment organiser une transition écologique si elle n’est pas comprise pour ce qu’elle est, c’est perdre son temps. (J.M. Jancovici).

Or cette transition est indispensable. Il est irresponsable d’en nier l’urgence.

Quelques espoirs subsistent pourtant :

  • Dans le « Grand Débat » lui-même.

Mais les « propositions » de la rubrique concernant la « Transition écologique » – en dépit de quelques résistances et si tant est qu’elles soient prises en compte lors des décisions finales – paraissent loin de l’importance capitale d’un enjeu auquel les autres thèmes devraient être explicitement subordonnés.

  • Dans les manifestations – de jeunes en particulier – pour le climat.

Mais seraient-elles aussi suivies si les participants avaient conscience de l’ampleur du « régime » à suivre et de ses conséquences indispensables sur la consommation et le « niveau de vie » ?

On peut en douter, tellement le consumérisme a de séductions et de ressources cachées…

Mais nous ne pouvons qu’être condamnés à espérer, et à nous employer à nourrir et à concrétiser cette espérance.

Pour ma part, je comprends de moins en moins au nom de quoi une espèce qui, en à peine plus de deux siècles, a réussi la prouesse de condamner à l’extinction la plupart des autres espèces qui faisaient depuis des millénaires la beauté de notre monde – celles des insectes, des oiseaux, des mammifères… – devrait s’octroyer le privilège de survivre si elle ne remet pas radicalement en question ses errements.

Et je ne peux qu’encourager les jeunes à aller jusqu’au bout de cette radicalité.

Du bon et des mauvais usages du mot « peuple », à propos du « Grand débat », et de quelques enseignements des Anciens. Ainsi que du danger de remplacer une oligarchie par une autre.

« Les grecs et les latins auraient-ils donc tout dit ? » se demande Stultitia, songeuse devant le journal télévisé.

Tout dit, certainement pas.

Mais procuré des mots pour le dire, sans doute.

Cela parce qu’il n’est pas nouveau de constater que le terme « peuple » est éminemment ambigu, et qu’il serait urgent de mettre un peu d’ordre dans ses significations.

δῆμος (dêmos), λαός (laos), ἔθνος (ethnos), ὄχλος (ochlos), et d’autres termes grecs encore, auxquels font écho les populus, plebs, multitudo ou turba du latin, les mots ne faisaient pas défaut aux Anciens lorsqu’il s’agissait d’opérer des distinctions.

Alors pourquoi cette démission généralisée de notre langue française lorsque nous mettons sans plus de réflexion le mot « peuple » à toutes les sauces ?

Perte de la culture classique ? Peut-être.

On n’en soulignera jamais assez le caractère néfaste.

Mais plutôt, pour beaucoup, intention résolument démagogique profitant de l’ambiguïté du terme pour entériner insidieusement la confusion entre populisme et démocratie.

Sans doute les Anciens ne montraient-ils pas non plus une grande rigueur dans le maniement de leur riche vocabulaire. Et les significations pouvaient différer en fonction des auteurs et des époques. Aristote par exemple, réservé quant au terme « démocratie », nommait πολιτεία (politeia) le régime constitutionnel qui assurait au mieux, pour lui, le gouvernement par l’ensemble des citoyens. Le mot n’a pas eu de postérité dans nos usages politiques.

Mais au moins nos ancêtres s’étaient-ils dotés d’un outil lexical dont nous pouvons avec profit faire notre héritage, en opérant désormais une fixation plus rigoureuse et permanente de conventions de langage et de définitions, en sélectionnant les termes qui peuvent nous aider à préciser au mieux ce dont nous voulons parler.

Et en particulier en commençant par cesser de faire croire que l’ochlos, la turba, la multitude informe et agitée, « trouble d’une foule en désordre, mêlée, désordre, confusion », me dit mon vieux Gaffiot, pourrait avoir quelque chose de commun avec le dêmos, le populus, « le peuple délibérant en assemblée », comme me le rappelle mon cher Bailly, ou « l’ensemble des citoyens de tous ordres », dont nous parle encore M. Gaffiot.

Ce n’est pas parce que quelques dizaines de milliers de personnes, toujours les mêmes, se réunissent régulièrement ici ou là – même, quand c’est le cas, avec les meilleures intentions du monde – qu’elles peuvent en quoi que ce soit composer le dêmos ou le populus nécessaire à la constitution de la démocratie dans une nation comptant un corps électoral de 47 millions de citoyens.

Il est hélas particulièrement étonnant qu’un tel rappel soit nécessaire.

Que cet ochlos, cette turba, constitue en certaines de ses émanations les moins confuses de sympathiques et chaleureux « groupes de réflexion », de fermentation féconde au service d’une collectivité plus large, pourquoi pas ?

Mais en aucun cas elle ne peut prétendre être ce qu’elle n’est pas.

En dépit des intentions évidentes de certaines et de certains, l’ochlos ne peut pas prendre en otage le dêmos.

Une supercherie aussi grossière doit être dénoncée sans équivoque.

Encore plus, bien sûr, si une telle confiscation émane d’une  turba confuse, violente et désordonnée, aux antipodes de ce qui devrait définir le dêmos, ou si ce dernier se voit réduit à un ethnos se caractérisant par des critères raciaux, la couleur de la peau ou la religion…

Ainsi, indépendamment des opinions politiques, les partisans de la démocratie doivent affirmer clairement que nombre de mots d’ordre de type « Macron démission », « Dissolution », etc. ne peuvent prétendre à quelque légitimité que ce soit ni pertinence démocratique, le dêmos adéquat n’étant pas rassemblé pour statuer sur ces sujets.

À moins bien sûr de chercher à promouvoir tout autre chose que la démocratie, ce qui est à l’évidence le cas de certaines et de certains.

Il faudrait alors le reconnaître ouvertement, et présenter clairement ce qu’on propose à la place.

Comme je l’ai souligné dans un post précédent, le « tripal », l’émotionnel, ne peut se substituer au « verbal », à une réflexion qui se construit sur la base du partage d’une raison commune – et non de la seule rationalité -, sous peine de se transformer en instrument de la dictature.

Le vocabulaire élaboré par l’expérience des Anciens conserve donc toute sa valeur pour nous aider à identifier les choix qui se présentent à nous aujourd’hui.

Les événements récents ont eu le mérite de souligner l’urgence d’un « grand débat » national.

Quelles que soient les difficultés de sa mise en œuvre, le chantier est désormais ouvert.

Il s’agit maintenant de ne pas le voir confisquer, par quelque oligarchie (encore du grec !) que ce soit.

Par celle constituée par quelques cénacles de technocrates suffisamment décriés, bien sûr.

Mais cette oligarchie, « pouvoir d’un petit nombre », ne désigne pas seulement les technocrates ou les politiciens installés, comme on peut désormais le constater régulièrement sur nos places et dans nos rues.

Instrumentalisant dans un but anti-démocratique l’ochlocratie (pouvoir de la « foule », turba, au sens de masse confuse et désordonnée), bien des éléments aspirent en réalité à la constitution de nouvelles oligarchies.

Il importe donc plus que jamais de construire un dêmos dont la réflexion ne soit pas confisquée par les oligarques de tous bords.

Car il est aisé de constater comment, derrière un soi-disant pouvoir de la foule abusivement identifiée au peuple, se profile l’accaparement du pouvoir réel par de nouvelles « élites ».

Il est donc urgent de préciser la méthode et les modalités afin qu’un « grand débat » dont l’initiative peut s’avérer positive, puisse constituer une instance politique apte à assurer, parmi d’autres, une représentation véritable du dêmos, et échappe à la mainmise de quelques-uns.

Ce n’est qu’à cette condition qu’il pourra contribuer à l’édification urgente de ce qu’on pourra alors nommer, de façon un peu plus adéquate, notre Peuple.

 

Rappel:

Quelques réflexions concernant de possibles innovations ou évolutions des procédures démocratiques sont développées sur:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/04/28/le-ventre-est-encore-fecond-dou-a-surgi-la-bete-immonde-a-propos-dun-avertissement-urgent-de-b-brecht-et-sur-james-baldwin-les-populismes-et-la-necessite-de-revivif/#comment-479

ainsi que dans les « Réponses » à ce post.

D’autres en fin de post dans :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2018/12/12/a-machiavel-machiavel-et-demi-reflexions-sur-lisf-suivies-de-quelques-remarques-sur-la-legitimite-democratique-a-propos-dun-article-de-p-rosanvallon/

 

Articuler le « tripal » et le « verbal ». Encore une fois sur les « gilets jaunes » et l’harmonie nécessaire de l’émotionnel et du rationnel dans le raisonnable.

Allez ! Une petite dernière pour la route.

En espérant que les événements que nous avons connus ces derniers temps puissent avoir un impact positif sur l’année à venir.

Car ils ont le mérite d’attirer notre attention sur quelques réalités, pourtant évidentes, mais ô combien négligées.

Une terminologie simple pourrait nous aider à mieux les aborder.

Je propose d’explorer dans ce but les relations du « tripal » et du « verbal », de l’émotionnel et du rationnel ainsi que leur nécessaire articulation.

À propos d’une problématique à première vue différente, j’avais rappelé quelques-unes de ces composantes de notre fonctionnement le plus profond.

J’évoquais alors quelques réflexions d’Antonio Damasio (mais bien d’autres études allant dans le même sens ont suivi, qui pourraient être mentionnées).

« Chapitre XI : La passion fondant la raison.

Au début de ce livre, j’ai suggéré que la perception des émotions exerce une puissante influence sur la faculté de raisonnement, que les systèmes neuraux desservant la pre­mière sont emmêlés avec ceux qui sous-tendent la seconde, et que ces deux catégories de mécanismes s’entrelacent avec ceux qui assurent la régulation des fonctions biologiques du corps.

(…) La faculté de raisonnement semble vraiment dépendre de systèmes neuraux spé­cifiques, dont certains se trouvent desservir la perception des émotions. Ainsi, il semble bien qu’il existe un fil conducteur reliant, sur le plan anatomique et fonctionnel, la faculté de raisonnement à la perception des émotions et au corps. C’est comme s’il existait une passion fondant la raison, une pulsion prenant naissance dans la profondeur du cerveau, s’insinuant dans les autres niveaux du système nerveux, et se traduisant finalement par 1a perception d’une émotion ou par une influence non consciente orientant un processus de prise de décision. La raison, de sa forme pratique à sa forme théorique, se développe probablement sur la base de cette pulsion innée (…) ». (A. Damasio, L’Erreur de Descartes, Poches Odile Jacob, Paris 2001, p. 331-332).

N’en déplaise à bien des politiciens et technocrates, la dénonciation de « l’erreur de Descartes » est désormais entrée dans la doxa, le bagage des connaissances communes : à l’évidence, l’être humain n’est pas d’abord un être de raison et de réflexion, il est en premier lieu un être de pulsion, d’affection, d’émotion, de ressenti. Chez lui, le corporel, le « tripal » précède et conditionne le rationnel, le « verbal ».

Et le B.A. BA du politique devrait être de ne pas mettre la charrue avant les bœufs. On aura beau présenter toutes les élaborations rationnelles qu’on veut pour justifier une décision politique, court-circuiter ce niveau fondamental du ressenti et du corporel dans le processus d’adhésion et de consentement ne peut que mener dans le mur.

« Touche à ses tripes, à ses besoins les plus fondamentaux, à son pouvoir d’achat, et il te maudira en face » disait en substance le Satan à Dieu ( à Saturne ?) dans le livre de Job.

Attitude parfaitement compréhensible et qui ne peut étonner que les intellectuels hors-sol qui hélas se décrètent un peu vite politiciens.

«À l’encontre de la philosophie allemande qui descend du ciel sur la terre, c’est de la terre au ciel que l’on monte ici (…) Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience », disait Marx dans l’Idéologie allemande, contre tous les Jupiter de son temps.

Sur tout cela, les « gilets jaunes » ont opéré un salutaire retour aux évidences.

Dont acte.

L’histoire confirme d’ailleurs à l’envi combien la réalité matérielle, parfois dramatique (famines, catastrophes minières etc.) est à l’origine de mouvements revendicatifs et de bouleversements socio-politiques décisifs.

On le sait, même si Voltaire, Rousseau et cie ont fourni le matériau théorique dans lequel s’inscrira la Révolution Française, la situation des campagnes et autres réalités parfaitement matérielles en ont été les facteurs déclenchants, s’il faut en croire en particulier le grand historien A. Soboul.

Il en irait de même de la révolte des Canuts, de la grande grève des mineurs d’Anzin, de la grève du 1er mai 1886 à Chicago, etc. pour ce qui est de la naissance du syndicalisme et de l’organisation du mouvement ouvrier.

Bien sûr, les événements actuels paraissent plus le fait des classes moyennes que de la classe ouvrière « traditionnelle », et le syndicalisme et les partis n’y ont pas joué un rôle moteur.

Il n’en demeure pas moins qu’hypertrophier quelque approche rationnelle jusqu’à en faire le déterminant exclusif de la vie politique est une erreur de perspective qui se paie comptant, comme nous le voyons en ce moment.

Même si, à l’évidence aussi, les tensions qui se manifestent constituent sans doute l’exutoire d’un questionnement existentiel beaucoup plus large, qui relève d’un profond mal de vivre lié à des bouleversements sociétaux et des évolutions anthropologiques hasardeuses.

Crise du sens qui s’exprime par la colère et la violence, mais à propos de laquelle il serait illusoire de croire que de simples mesures économiques et politiques pourraient apporter des réponses adéquates.

Qu’on le veuille ou non, à l’encontre de fantasmes eux-aussi désormais entretenus, l’ordre politico-économique n’est pas tout-puissant et ne pourra jamais assumer une revendication de sens ou de bonheur.

Ce serait déjà bien s’il pouvait assurer à chacun quelques conditions qui en faciliteraient la recherche…

Quoi qu’il en soit, on ne peut sans se fourvoyer gravement ignorer le « tripal » au profit du « verbal ».

 

Une fois effectué ce constat des évidences, on ne peut toutefois en rester là sous peine de nouveaux déboires.

La vie économique et socio-politique avance sur deux jambes : le « tripal », même s’il doit être d’urgence réhabilité, ne peut sans risque représenter la seule réalité à prendre en considération.

Car s’il conditionne effectivement le « verbal », il ne doit pas en être dissocié.

Une telle dissociation pourrait d’ailleurs constituer la définition de ce qu’on nomme « populisme » et/ou « démagogie ».

Car les grandes éruptions évoquées plus haut ne peuvent en rester au jaillissement brut, à la colère informelle. Pour se survivre à elles-mêmes, elles doivent nécessairement accéder à une parole rigoureuse et à l’organisation.

Transmuter le ressenti « tripal » dans l’expression verbale est le seul moyen – pour ceux qui le veulent du moins, car tous ne sont pas dans ce cas…- de dépasser la violence et la confusion tout en sauvegardant la composante positive et créatrice de la colère légitime.

Sous peine de rendre impossible toute vie sociale, un « sur moi » se révèlera toujours nécessaire pour fixer des limites à la désinhibition du « ça » et ouvrir des chemins à l’investissement positif de la pulsion.

Ainsi en est-il donc allé de la formation des mouvements syndicaux et des partis politiques suite à des événements déclencheurs souvent chaotiques et violents.

En ce qui concerne l’actualité, nous en sommes à ce point.

Et c’est bien là que le danger rôde : le jaillissement pulsionnel, aussi nécessaire qu’il puisse être, est par essence ambigu.

On le voit, il peut amener à des rencontres sympathiques et chaleureuses, peut-être annonciatrices de formes originales d’organisation politique, tout comme à des vociférations intolérables et des lynchages barbares.

Or, l’ambiguïté est pain béni pour nombre de spécialistes de la récupération.

Après les Trump, Bolsonaro, AfD et autres Salvini, on se rend mieux compte de la puissance de certaines forces qui sont à l’œuvre dans nos sociétés.

Elles n’ont rien d’anecdotiques et se déploient méthodiquement au niveau mondial.

Revenons sur les travaux d’Edward Bernays, que j’ai déjà mentionnés :

                Dans les cuisines du consentement.

Si le folklore Bernays est presque aussi divertissant qu’angoissant, sa pensée est, elle, sous-tendue par des ressorts totalitaires. « Si l’on parve­nait à comprendre le mécanisme et les ressorts de la mentalité collective, ne pourrait-on pas contrôler les masses et les mobiliser à volonté sans qu’elles s’en rendent compte ? », écrit-il en 1928 dans son livre devenu un classique, Propaganda. Pour le neveu de Freud en effet, les « masses » sont habitées par des pulsions animales qu’il faut mettre sous contrôle, les foules sont animées par des désirs qu’il faut canaliser. Et ce contrôle nécessite un outil, la « fabrique du consentement » («manufacturing consent»), un concept qu’il a emprunté à Walter Lippmann, intellectuel américain fort en mots qui explore le même champ de réflexion et inventera plus tard l’expression « guerre froide ». Cette « fabrique du consentement », Edward Bernays la met en avant comme le fruit d’une « méthode scientifique » nourrie de sciences sociales et de psychanalyse (…).

Dans la proposition tout sauf démocratique d’Edward Bernays, une petite élite décide donc pour les masses et leur impose ce choix par des techniques sophistiquées de persuasion : «La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des comportements des masses joue un rôle important dans une société démocratique, écrit-il en 1928. Ceux qui manipulent ce mécanisme secret de la société forment un gouvernement invisible qui exerce véritablement le pouvoir. […] De nos jours, la propa­gande intervient nécessairement dans tout ce qui a un peu d’importance sur le plan social. Que ce soit dans le domaine de la politique, de la finance, de l’industrie, de l’agriculture, de la charité ou de l’enseignement, la propagande est l’organe exécutif du gouvernement invisible. »

(…) « On peut amener une collectivité à accepter un bon gouvernement comme on la persuade d’accepter n’importe quel produit », dit-il encore. Non, le vieil homme ne pensait certainement pas couleur pastel. Les écrits de Bernays, qu’il est difficile de lire avec un œil contemporain autrement que comme un projet vicieux de confiscation de la démocratie, avaient d’ailleurs un lecteur et admirateur illustre en la personne de Joseph Goebbels. En 1933, Edward Bernays, juif tout comme son oncle, avait appris non sans horreur que son premier ouvrage, La Cristallisation de l’opinion publique9, écrit en 1923, figurait dans la bibliothèque person­nelle du chef de la propagande nazie, créateur du ministère du Reich à l’Éducation du peuple et à la Propagande, qui le trouvait fort inspi­rant10. Mais Goebbels n’était pas le seul. (S. Horel, Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie, La découverte, Paris 2018, p. 18-19).

Il n’est pas le seul, en effet.

Par un paradoxe seulement apparent, la destruction des « élites » en place, instituées de façon tout de même démocratique,  s’opère au bénéfice de nouvelles « élites » qui n’ont, elles, plus rien de démocratique.

Lorsqu’on constate certaines dynamiques présentes au cœur de l’exubérance protéiforme du mouvement, il faudrait être bien naïf pour ne pas y déceler le travail de telles forces.

Comme beaucoup, j’ai pu moi-même constater parmi les « gilets jaunes », en même temps que la présence de gens « de bonne volonté », celle de personnes dont l’appartenance à des groupes ne se caractérisant pas spécialement par leur attachement à la démocratie n’est un secret pour personne.

Certains sondages – à confirmer toutefois – tendraient à montrer qu’elles constitueraient une majorité.

La vigilance s’impose donc.

À l’encontre d’une facilité démagogique prompte à s’ébaubir sans discernement devant tout ce qui serait « populaire », et à s’encanailler (le plus souvent pour se faire pardonner une bonne conscience qui reste foncièrement « bobo »), il ne faut pas hésiter à opérer un tri exigeant en ce qui concerne les revendications et les propositions.

Et un tel discernement passe nécessairement par un retour du « verbal ».

Car se méfier – légitimement – du « tout rationnel » et d’une dérive élitiste et technocratique ne doit pas signifier un discrédit du raisonnable.

Hélas, quelques poncifs sévissant depuis longtemps jusque dans l’enseignement, et qui visent à discréditer la rationalité en écho à des dogmatiques philosophiques trop réductrices, voudraient nous le faire croire.

Et une certaine doxa propage – par ignorance, idéologie ou intérêt -une telle réduction.

Rappelons-nous pourtant que la dénonciation nécessaire de « l’erreur de Descartes » n’est pas, pour l’auteur de l’ouvrage qui porte ce titre, le dernier mot de la question.

Elle appelle à une réhabilitation de la – vraie – raison.

« Si cette hypothèse peut être tenue pour exacte, y a-t-il des implications sociopolitiques à l’idée que la raison n’est jamais pure ? Je pense que oui, et que cela est globalement positif.

Savoir que la perception des émotions joue un rôle important ne doit pas pousser à penser que la raison a moins de valeur que celle-ci, qu’elle doit se contenter d’un strapontin à côté d’elle, ou qu’il ne vaut pas vraiment la peine de s’efforcer de la développer. Bien au contraire, se rendre compte du rôle considérable que peut jouer la per­ception des émotions peut nous donner la possibilité d’augmenter son impact positif et de réduire ses effets éventuellement négatifs. Plus précisément, sans vouloir diminuer en rien la valeur d’orientation que peut avoir la perception normale des émotions, on pourrait envisager de protéger la raison contre les vicissitudes que la perception anormale des émotions (ou les influences indésirables sur la perception normale) peut introduire dans le processus de prise de décision ». (A. Damasio, L’Erreur de Descartes, op. cit, p. 332. C’est moi qui souligne).

Si une rationalité pure, coupée de l’influx positif et nécessaire de l’émotionnel et de l’affectif peut dériver vers un détachement froid et une morgue frôlant bien souvent la paranoïa, il en va autrement de cet indispensable harmonie entre le pulsionnel et le rationnel que la tradition philosophique nomme depuis longtemps le « raisonnable ».

La « raison » (die Vernunft, pour parler comme le bon Kant) est bien ce qui transmute le simple « entendement », la seule rationalité froide (der Verstand) dans l’ordre d’un « raisonnable » indissociable d’une dimension éthique, et même esthétique.

À ce titre, elle constitue bien le fondement du politique.

Souhaitons donc que ce mouvement inauguré par les « gilets jaunes » pour dénoncer justement les excès évidents d’une froide rationalité politique et économique étrangère aux réalités vitales des gens du commun que nous sommes sache « raison garder », et ne cède pas désormais aux « vicissitudes que la perception anormale des émotions peut introduire dans le processus de prise de décision ».

L’émotion doit certes être reconnue à sa juste valeur.

Mais le monde a un besoin urgent de raison.

D’une raison qui dépasse bien sûr le seul calcul et la seule rationalité économique, mais qui sache maintenir des barrières fermes contre « la perception anormale des émotions » et ceux qui ne demandent qu’à tirer parti de leurs déferlements.

Réformer la représentation politique, renforcer la légitimité démocratique et affiner les processus de consultation et de décision représentent des urgences. J’ai insisté sur ce point à plusieurs reprises.

Mais cela ne peut en aucun cas se faire en transformant par exemple en dangereux plébiscites populistes des modes de consultation censés accroître la démocratie.

On connaît les intentions de celles et ceux qui prônent de telles évolutions. Et l’histoire a montré à maintes reprises  ce à quoi elles peuvent aboutir.

Certes, bien des réformes sont indispensables en France.

Mais n’oublions tout de même pas, comme le rappelait à bon escient une synthèse récente, que notre nation, en dépit de bien des faiblesses à corriger radicalement, est l’un des pays du monde où, entre autres caractéristiques, l’indice démocratique est le plus élevé, le coefficient d’inégalité est le plus faible et où des transferts sociaux massifs ont le plus d’effet sur la réduction de cette inégalité.

La plus grande vigilance s’impose donc en ce qui concerne les modèles alternatifs qui peuvent nous être proposés.

Il serait en effet catastrophique de lâcher la proie pour certaines ombres on ne peut plus ambiguës.

 

Et de bonnes fêtes à toutes et à tous !

À Machiavel, Machiavel et demi. Réflexions sur l’ISF. Suivies de quelques remarques sur la légitimité démocratique à propos d’un article de P. Rosanvallon.

N’étant pas économiste, j’ai quelques scrupules à avancer une opinion concernant l’ISF.

Mais Stultitia me console : « Tu sais, sur le sujet, les économistes ne sont pas beaucoup plus autorisés que toi !»

Je me risque donc.

En reconnaissant tout d’abord que la question est complexe.

Et qu’il conviendrait donc peut-être en premier lieu de se garder des habituels jugements à l’emporte-pièce, slogans idéologiques divers du type « Président des riches », voire des « très riches » d’un côté, impôt destructeur  « de la compétitivité des entreprises et du retour des investissements » de l’autre, etc..

Bien qu’ayant déjà exposé ma position sur ce sujet, il me paraît indispensable de souligner cette complexité.

Les arguments contre l’ISF ont en effet une pertinence économique qui n’a que peu à voir avec les slogans habituels et les imprécations simplistes et manichéennes.

Lorsque Gilles Legendre entre autres (au cours du débat sur Fr2 suivant l’allocution du Président du 10/12) rappelle que les 40 ans de son existence n’ont apporté aucune amélioration à la situation économique française ni à celle de l’emploi, on est bien obligé de le reconnaître.

De même, lorsque Philippe Manière signale qu’il est bien difficile de fournir en faveur de l’ISF une justification chiffrée – du simple fait que le nombre important de ceux qui s’expatrient pour raisons fiscales n’apparaît pas, par définition, sur les écrans des statistiques – il est difficile de lui donner tort.

On pourrait encore mentionner les analyses documentées de Frédéric Tristram, qui en soulignent le caractère économiquement anecdotique, voire insignifiant.

Un argument légitime, repris à Machiavel, pourrait ainsi synthétiser l’ensemble de ces approches :

« Être en faveur de l’ISF relève en définitive essentiellement d’une conviction morale. Or la morale – en l’occurrence assurer plus d’équité en prenant aux riches pour redistribuer à ceux qui sont dans le besoin – n’a rien à faire en économie et en politique. Le politique s’occupe du bien commun et non de morale. Et si le bien commun exige de favoriser les riches pour qu’ils développent des investissements créateurs de croissance et d’emplois qui améliorent le pouvoir d’achat et le bien-être de tous, alors il faut le faire ».

On comprend donc le bien-fondé possible – et respectable – des arguments contre l’ISF. Ils peuvent venir d’analystes sincèrement préoccupés du bien commun et non nécessairement de méchants capitalistes affameurs du peuple qui ne rêvent que de s’en mettre plein les poches.

Ayant souvent manifesté mon admiration pour Machiavel, je suis sensible à la pertinence de l’argument.

Il est en effet indubitable – notre florentin l’a montré – que l’éthique, pour lui réelle, du politique a sa spécificité. Qu’elle ne coïncide pas nécessairement avec la morale commune, et qu’elle n’a pas à le faire, sous peine de bien des déboires.

Mais en dépit de son bien-fondé, et peut-être même – qui sait ? – de sa vérité, il est un point que cet argumentaire contre l’ISF n’aborde pas.

Un point qui relève pourtant lui aussi de la pensée de Machiavel.

Car, je l’ai souvent rappelé, celui-ci est familier de ce qu’on nomme désormais en théorie de la décision la « stratégie du maximin ». Cela veut dire que dans les situations d’incertitude, c’est le choix de la « meilleure pire conséquence » qui se révèle rationnel.

Or, il est aisé de s’en rendre compte, devant la question de l’ISF, nous sommes bien en situation d’incertitude.

Il n’est qu’à constater qu’aux arguments pertinents évoqués ci-dessus, on peut opposer une série d’arguments au moins aussi pertinents en faveur de l’ISF, que j’ai évoqués dans mes post précédents, en particulier ceux de M. Rocard ou Th. Piketty.

Il faut donc reconnaître que dans la situation d’incertitude politique et économique dans laquelle nous nous trouvons, et compte tenu du fait de l‘impossibilité d’avoir une vision claire et consensuelle de ce que pourraient être les bénéfices éventuels de la suppression de l’ISF pour la vitalité économique et la restauration de l’emploi dans notre pays, la solution la plus rationnelle aurait été sa conservation, du moins jusqu’à preuve mieux attestée de son inutilité.

D’un point de vue économique peut-être, mais surtout d’un point de vue purement politique et symbolique, cela aurait été en plein accord avec une approche authentiquement machiavélienne qui aurait en l’occurrence évité quelques déboires…

Car si l’on veut faire du Machiavel, encore faut-il aller jusqu’au bout.

À la décharge du gouvernement, on sait que cette suppression a été en partie compensée par l’IFI (Impôt sur la fortune immobilière). Et la décision de taxer la fortune « immobile » plutôt que celle qui peut participer de façon dynamique à l’investissement est sans doute pertinente. Elle va incontestablement dans le bon sens et pourrait faire avantageusement école au niveau européen.

Car en quoi le poncif qui consiste à répéter que la France étant le seul pays d’Europe à imposer la fortune il faudrait supprimer cet impôt empêcherait-il  de penser au contraire que d’autres pays gagneraient à l’imiter ?

Mais instaurer de telles mesures sans que soient mises en place des instances propres à évaluer rigoureusement leur application, sans vérifier que les capitaux libérés par le passage de l’ISF à l’IFI participent effectivement à l’économie témoigne d’une indiscutable légèreté…

Il faut être en effet bien bisounours pour penser que les riches vont spontanément investir pour le plus grand bien de la collectivité l’argent sauvé de l’impôt plutôt que dans quelque spéculation aussi stérile que rentable…

Et Machiavel n’a jamais prêché le bisounoursisme quand il s’agit de l’efficacité d’une stratégie politique ou économique.

Avec ou sans ISF, les réformes fiscales à venir devront s’en souvenir lorsqu’elles entreprendront d’accroître comme il se doit la contribution des plus fortunés à l’effort et au bien commun.

 

Si l’on n’y prend pas garde, c’est aussi une certaine dose de bisounoursisme qui risque de grever les nécessaires « épreuves permanentes de légitimation », ou la « démultiplication des formes de représentation » dont fait état Pierre Rosanvallon dans un article récent.

(…) Pourquoi la légitimité démocratique et électorale est-elle aussi contestée ?

La légitimité qui était électorale devient aussi morale. Ce n’est plus l’onction du suffrage universel qui peut seule conférer la légitimité politique, mais la qualité d’une action menée, la fidélité à une promesse. Cette légitimité-là est mise à l’épreuve en permanence. Or les dirigeants politiques, le président Emmanuel Macron en tête, se drapent dans des phrases du type : « j’ai été élu, donc je maintiens le cap et mon programme ».

Les représentants sont élus avec un si faible pourcentage aujourd’hui que leur légitimité de départ peut vite s’affaisser, et qu’il faut donc la renforcer par des épreuves permanentes de légitimation. L’onction électorale, il faut le rappeler, repose sur une fiction qui consiste à dire que la majorité exprime la volonté générale. Avec ces majorités courtes et un fort taux d’abstention, le pouvoir doit sans cesse relégitimer son « permis de gouverner », être évalué, contrôlé. Il faudrait aussi, comme on l’a dit, une démultiplication des formes de représentation. Cette révolte est le révélateur du nécessaire basculement des sociétés dans un nouvel âge du social et de l’action démocratique (…).

J’avais moi-même abondé en ce sens lors d’une recension avant même les présidentielles, d’un hors-série fort intéressant de l’Obs, intitulé « Démocratie et populisme ».

Nombre d’auteurs – dont P. Rosanvallon – y insistaient de façon prémonitoire sur l’urgence d’un renouvellement des modes de légitimation et de représentation.

Et l’un des apports positifs des Gilets jaunes a été de rappeler cette urgence.

Il ne faudrait cependant pas que des propositions pertinentes – telles que celles de rééquilibrer la représentation populaire au sein d’assemblées qui demeurent encore pour le moment les chasses gardées de classes sociales déterminées, voire de réhabiliter une désignation par tirage au sort rejoignant l’antique pratique athénienne soutenue par Jacques Rancière dans la revue citée ci-dessus – se voient perverties par un populisme un peu trop bisounours.

Ce pourrait être le cas en particulier du « référendum d’initiative citoyenne », qui figure dans de nombreuses propositions de Gilets jaunes et qui, comme les langues d’Ésope, peut être la meilleure ou la pire des choses.

Je me permets de reproduire ce que je disais dans le post mentionné ci-dessus :

J’en profite pour préciser un autre point: pourquoi ne pas avoir mentionné le référendum comme « outil » possible de la « rénovation démocratique » ?

Essentiellement, et c’est bien pour cela que Mme Le Pen compte l’utiliser, parce qu’il est là encore historiquement bien attesté qu’un tel outil fait partie de la panoplie classique de la démagogie et du populisme, et que, sous des formes diverses (« plébiscite » en particulier), il a servi a justifier des régimes autoritaires habiles à manipuler et exploiter l’affectif et l’émotionnel (« cf. « Césarisme », « Bonapartisme » – voir là dessus encore, toujours dans la même revue, l’article de Charles Giol, « Le spectre du césarisme », p. 52-54. On sait par exemple qu’un « référendum » proposé après quelque infanticide atroce aurait toutes les chances d’aboutir à la restauration de la peine de mort).

La constitution, sur la base du tirage au sort, d’assemblées populaires conviées à un exercice d’expertise et de délibération formé et informé a toutes les chances de se montrer beaucoup plus fiable que l’instrument ambigu du référendum (dont l’emploi peut être cependant conservé moyennant des protocoles précis et rigoureux).

De tels protocoles rigoureux doivent nécessairement encadrer les éventuels « référendums d’initiative populaire » ou « citoyenne », sous peine de voir la démocratie confisquée.

Car elle est indissociable de l’éducation et de l’information.

De telles « initiatives citoyennes » exigent en effet des citoyens formés et informés.

Pour ma part, j’irais même jusqu’à proposer un « brevet de citoyenneté » renouvelable.

Outre les connaissances classiques qui relèvent de l’ECJS scolaire (Éducation Civique Juridique et Sociale), il porterait sur quelques connaissances élémentaires pour qui veut tenir son rôle de citoyen.

Est-il possible en effet de faire des propositions politiques sérieuses et crédibles lorsqu’on ignore, par exemple, comme cela semble être le cas de beaucoup de ceux qui n’ont que le terme »ultralibéralisme » à la bouche, le coût de la dépense publique en France et ce qu’elle représente par rapport au PIB ? Ou celui des dépenses en protection sociale et transferts sociaux ?

Comment se fait-il que la plupart de celles et ceux qui stigmatisent « les patrons » ignorent généralement la réalité de l’entreprise française, constituée à 99,9% de PME, ou même le nombre d’entreprises en France et leur taille ?

Quid de la signification de « l’indice Gini », et du classement de la France par rapport à ces critères ?

etc. etc. etc.

Un petit test d’une vingtaine de questions bien ciblées pourrait permettre de participer de façon plus responsable et mieux informée au débat public.

Et peut-être, plus modestement, de savoir de quoi on parle.

Car la démocratie est une chose bien trop sérieuse et beaucoup trop fragile pour la laisser à l’ignorance et à la démagogie.

 

Ajout du 18/12:

Un article qui va dans le bon sens, en associant « référendum d’initiative citoyenne », et assemblée citoyenne tirée au sort et bénéficiant d’une formation spécifique, à laquelle serait soumis le contenu du référendum.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/12/18/gilets-jaunes-fonder-une-republique-a-la-hauteur-des-defis-du-xxie-siecle_5399064_3232.html

 

Ajout du 19/12:

Une remarquable synthèse, qui permet de penser et de travailler au delà des slogans:

https://www.la-croix.com/Economie/France/Le-modele-social-social-francais-systeme-efficace-fragile-2018-12-19-1200990679?from_univers=lacroix

Attention ! Un moratoire ne doit pas se transformer en enterrement de première classe.

Bien sûr, si certains ne se privent pas de traiter Laurent Berger de « jaune » (sans gilet, mais il en a l’habitude…), on peut aussi penser que la prise en compte de ses propositions, dès le 18 novembre, de construire « un pacte social de la conversion écologique » aurait pu éviter bien des pertes de temps et des dégâts.

Il faut de même reconnaitre son courage d’aller à contre sens de la facilité démagogique lorsqu’il affirme :

L’annonce de la suspension d’un certain nombre de taxes ou d’augmentations prévues doit permettre une forme d’apaisement. Mais il ne faut surtout pas que cela remette en cause la transition écologique. Car il n’y aura pas de justice sociale sur une planète morte.

Car la démagogie, c’est d’essayer de faire croire qu’on pourrait maintenir le statu quo, et que le règne de la divine bagnole, qu’elle soit thermique ou électrique, aurait la promesse de l’éternité, tout comme la croissance économique, celle de la consommation ou du pouvoir d’achat. Et ceci quel que soit le degré de solidarité demandé aux plus riches, ISF, IFI ou pas..

Or, entretenir de tels mythes relève d’une grave duperie, qui entraînera des réveils bien difficiles.

Car il faudra bien réduire la voilure. Et si ce n’est pas de gré, ce sera hélas de force.

On peut se demander pourquoi des mesures d’un aussi grand bon sens et d’une telle urgence que celles qui devraient permettre de diminuer la part de l’automobile et des camions dans les transports, mesures dont le projet avait pourtant fait l’objet d’un large consensus des partis politiques lors du Grenelle de l’environnement de 2007, devraient être systématiquement vouées à l’échec.

Car après l’abandon de la redevance poids lourds en 2013 – mise en place sans problème en de nombreux pays d’Europe – voilà que se profile l’échec – salué par beaucoup comme une victoire – d’un renforcement de la fiscalité écologique.

Et c’est précisément sur cet échec que comptent certains qui, après en avoir soutenu le projet ou s’être livrés dans leurs programmes à des surenchères écologiques, retournent maintenant leurs vestes et dénoncent l’insuffisance d’un « moratoire » pour réclamer à grands cris une « annulation » définitive.

Pitoyable « transition » de la surenchère écologique à la surenchère démagogique.

De toute évidence, le vent ne fait pas tourner que les éoliennes…

Certes, comme le souligne entre bien d’autres Laurent Berger, les mesures d’accompagnement social et de justice fiscale qui auraient dû précéder de telles décisions ont gravement fait défaut. Les « gilets jaunes » l’ont rappelé de façon entièrement justifiée.

L’intérêt d’un véritable moratoire pourrait donc être de laisser du temps pour réfléchir à ce qui pourrait efficacement réduire enfin le règne de l’automobile, désastreux pour notre environnement, et tout simplement pour notre survie.

Dans un post précédent, je faisais allusion à des propositions cohérentes et réfléchies qui vont dans ce sens :

Une grande nation doit maintenant avoir l’audace et la lucidité de montrer la voie. Se contenter d’augmenter les taxes sur les combustibles fossiles sans planifier une alternative cohérente, c’est évidemment faire le lit du populisme. Où est cette cohérence aujourd’hui ? Plus de 5 milliards de recettes des taxes sur les carburants – de loin le premier poste de dépense de la transition énergétique – vont financer éoliennes et panneaux photovoltaïques, qui n’aident en rien à sortir des énergies fossiles. En effet, l’électricité française est déjà largement décarbonée, grâce à nos centrales nucléaires et à nos barrages. Pourquoi ne pas utiliser cet argent pour financer la fin des chaudières au fioul, et aider massivement les plus modestes à avoir un logement bien isolé du froid ?

Pourquoi ne pas aider les « gilets jaunes », et au fond tous les automobilistes, à acheter des véhicules vraiment plus économes en carburant, en imposant des malus bien plus substantiels sur les plus grosses cylindrées ? Pourquoi ne pas annoncer qu’en 2022, au terme de ce mandat présidentiel, la France n’autorisera plus la vente de voitures neuves consommant plus de 5 litres aux cent ? Et qu’est-ce qui empêche d’ici là d’interdire la publicité pour les véhicules les plus voraces ?

Je suis d’une génération qui a eu la chance de connaître un monde où l’automobile ne régnait pas encore en pivot essentiel de l’économie et en maîtresse absolue de notre environnement.

Et force est de constater que la vie était parfaitement possible sans elle.

Ayant habité pendant mon jeune âge dans cette « France périphérique » dont on parle tant désormais, et y ayant d’ailleurs passé l’essentiel de ma vie, j’ai connu, dans une ville de 12 000 habitants, des réseaux de bus qui assuraient quotidiennement le ramassage, dans un rayon de 15 à 20 kilomètres autour de l’agglomération, de centaines d’ouvriers qui n’avaient pas le privilège de posséder une voiture.

Et les usines fonctionnaient parfaitement. En dépit de l’avènement du « tout voiture », elles ont aujourd’hui disparu.

J’ai connu une multitude de commerces de proximité, aujourd’hui disparus eux aussi, qui permettaient à tout un chacun de faire l’essentiel de ses achats en ne parcourant à pied ou à bicyclette que quelques dizaines ou quelques centaines de mètres.

J’ai connu nombre de commerçants ambulants qui desservaient régulièrement des villages reculés de montagne.

Et, lors du marché hebdomadaire, pour lequel le service de transports en commun se fendait de quelques bus supplémentaires, j’ai vu arriver en ville ces autocars auxquels on attelait une bétaillère qui pourrait être avantageusement remplacée de nos jours par une « vélotière ».

Car outre de tels exemples de mobilités aujourd’hui disparues, les solutions sont multiples.

Même en tenant compte du développement désastreux des « zones commerciales » en dehors des cités, il est possible – cela existe déjà dans la ville dont je parle, il suffirait d’augmenter un peu la fréquence – d’instaurer un système de navettes efficaces qui permettraient de réduire l’utilisation de la voiture pour accéder aux diverses « grandes surfaces ». J’ai déjà utilisé aussi des « minibus à la demande » dont la multiplication permettrait le désenclavement de nombreux villages en rendant possible la plupart des déplacements de proximité.

Sans parler bien sûr du covoiturage et autres solutions déjà en place de partage de mobilité.

Bien sûr, de telles solutions supposent l’aménagement de quelques horaires ainsi que des efforts d’adaptation. Mais l’ensemble est loin d’être hors de portée.

La difficulté la plus importante relevant sans doute d’un changement de mentalités et d’habitudes tellement ancrées qu’elles paraissent intouchables.

Pourtant, faire quelques centaines de mètres ou quelques kilomètres à pied ou à vélo pour accéder à l’arrêt de bus ou à la gare, comme tant de personnes l’ont fait pendant plus d’un demi siècle (et moi aussi pendant des années pour profiter du ramassage scolaire), est loin d’être une prouesse, et se révèle en outre excellent pour la santé. Les millions de citoyens qui ont connu ce genre de pratiques n’en ont pas spécialement souffert, que je sache.

Quelle ne fut pas ma déception lorsque, vieux disciple d’Alfred Sauvy (pas en ce qui concerne la démographie, toutefois…), d’Ivan Illich, Jacques Ellul et autres René Dumont, je constatai un jour que l’université à laquelle je me rendais en bus ou à vélo dans ma jeunesse était désormais encerclée par des parkings bondés.

Ou que des parents sans doute attentifs au bien-être de leurs enfants leur évitent maintenant quelques centaines de mètres à pied ou à vélo et les déposent en voiture devant la porte des écoles ou des collèges. Quitte à les amener, toujours en voiture, faire du sport au stade ou à la piscine…

Renvoyer indéfiniment aux calendes grecques à la moindre difficulté des transitions aussi accessibles, alors même qu’on se targue de faire profession « d’écologie » à grand renfort de déclarations électoralistes, ne va certes pas dans le sens d’une restauration de la crédibilité du politique.

Plutôt que de céder à la facilité du populisme et de la démagogie, il importe maintenant de faire œuvre véritablement politique, en utilisant au mieux ce qui devrait être un véritable moratoire en vue de promouvoir une réflexion exigeante et de mettre enfin en œuvre les mesures d’accompagnement social et pédagogique qui ont tant fait défaut.

Afin qu’un moratoire sur une transition écologique dont l’urgence vitale ne fait plus aucun doute ne se transforme pas, une fois de plus, et comme cela paraît hélas prévisible, en pure et simple capitulation.

En enterrement de première classe, pour le plus grand malheur de tous.

De la rétention fécale à la rétention fiscale, à propos du petit Carlos. De l’actualité de René Dumont et de la course à l’Afrique. De quelques propositions électriques de la CGT, et de la série Ad Vitam qui nous fait aimer la mort. Quelques brèves.

Stultitia me rappelle encore ce matin un beau texte de notre maître commun Sigmund Freud:

« Les enfants qui utilisent l’excitabilité érogène de la zone anale se trahissent parce qu’ils retiennent leurs matières fécales, jusqu’à ce que l’accumulation de ces matières produise des contractions musculaires violentes, et que, passant par le sphincter anal, elles provoquent sur la muqueuse une vive excitation. On peut supposer qu’à une sensation douloureuse s’ajoute un sentiment de volupté. Voici un des meilleurs signes d’une future bizarrerie de caractère ou de nervosité : quand l’enfant, assis sur le vase, se refuse à vider ses intestins et, sans obéir aux injonctions de la mère, prétend le faire quand cela lui plaira. » S. Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité, 1905. Gallimard Folio 1962, p. 81.

Les parents connaissent bien ce genre de manifestation, lorsque, bataillant dans l’espoir du moment tant attendu du vidage des intestins, ils se confrontent au veto triomphal de l’enfant qui affirme son pouvoir par l’instrument du refus.

Ainsi le petit Carlos, solidement vissé à son petit pot, expérimente sa puissance lorsque, par la rétention, il se montre, face au monde entier qui le presse d’accomplir son devoir, le seul maître de la situation.

On le sait, une pathologie fort courante pourra faire passer plus tard ce complexe de toute puissance du petit Carlos de la rétention fécale à la rétention fiscale et du refus de remplir son pot au refus de payer ses impôts.

On s’étonne alors que l’immaturité de ce genre de gros bébé puisse représenter le symbole d’une réussite sociale, alors qu’il ne s’agit jamais que d’une pathologie des plus vulgaires.

Mais les caprices de M. Bébé ont toujours fasciné les gogos. On voit ainsi des parents admiratifs devant les diktats du petit despote : « Quel caractère ! N’est-ce pas ? Il deviendra quelqu’un, sans aucun doute ».

Ce sont incontestablement ses 914 années d’études qui justifient que le salaire du despote en question soit multiplié d’autant par rapport à celui d’un de ses ouvrier smicards.

Rappelons toutefois qu’Henry Ford, qui s’y connaissait tout de même un peu en capitalisme et en réussite économique, considérait comme indécent le fait qu’un patron gagne plus de 40 fois le salaire moyen de ses employés.

La marge est déjà confortable. Pour ma part, je la diviserais plutôt par dix.

Mais que dire lorsque le dit bambin immature se permet de la multiplier par 914 ?

Le mouvement des « gilets jaunes » est certes ambigu, et certaines revendications ne brillent ni par la clarté, ni par la cohérence. De belles fins de mois ont en effet toutes les chances de ne pas nous servir à grand-chose – encore moins à nos enfants – quand nous verrons approcher une belle fin du monde…

Mais si nos dirigeants se montraient capables de poser des limites, par la loi ou par l’impôt, à de grossiers fantasmes infantiles qui relèvent cliniquement du stade anal, cela dégonflerait bien des colères et des rancœurs entièrement justifiées.

N’oublions pas qu’au pays d’Henry Ford, la taxation des très hauts revenus fut en moyenne de 80% pendant les années les plus glorieuses du capitalisme, et que cela n’impacta aucunement la croissance, bien au contraire.

À défaut de tout régler, et outre la portée symbolique, cela permettrait d’accroître la justice fiscale et les moyens dévolus à l’« accompagnement social » – pour le moment platonique – de mesures qui n’en demeurent pas moins urgentes : la transition, vite !

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Je rendais justement hommage, dans un post précédent, à René Dumont.

Et une émission récente rappelle opportunément les thèmes de sa campagne de 1974.

Il y a près de 50 ans donc, il avait en effet annoncé avec courage, lucidité et précision ce qui nous attendait, rassemblant sur son programme pourtant indispensable et authentiquement prophétique le glorieux score de … 1,32% des suffrages.

Sans doute l’ampleur d’un tel résultat s’explique-t-elle par le fait qu’il ait prôné entre autres choses la réduction drastique de l’emploi des énergies fossiles, des pesticides, l’abandon de la déjà sacro-sainte voiture au profit des transports en commun et du vélo – abandon au passage stimulé par le triplement délibéré du prix de l’essence (rien de nouveau sous le soleil…) -, le contrôle de la démographie, la décroissance de la production matérielle et de la consommation, etc.

Que serait en effet un monde avec quelques milliards de bagnoles, de smartphones et d’habitants en moins ; où la pollution, le réchauffement climatique et l’hyper-consommation seraient quantité négligeable ; où gorilles et autres orangs-outangs vivraient libres dans des forêts préservées ?

On n’ose y penser. Et de quoi parleraient donc les médias ?

Vite ! Ôtons ce cauchemar de devant nos yeux, comme nous l’avons fait il y a 45 ans.

Il est toujours trop tôt pour bien faire.

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Pourtant, si j’étais d’accord à l’époque avec Dumont en ce qui concerne l’abandon du nucléaire, je me suis éloigné de lui sur ce point, comme je l’ai souvent montré (par ex.).

Pour des raisons que j’ai aussi parfois évoquées, les publications de la CGT ne figurent pas parmi mes références habituelles.

Je dois cependant reconnaître que j’ai été agréablement surpris par celle de la Fédération Nationale Mines-Énergie (FNME CGT) intitulée : « 100% public. Casse investigation ».

Outre qu’elle défend le service public de l’énergie (il est en effet inconcevable que des infrastructures telles que des centrales nucléaires, des barrages, etc. puissent être sans risques majeurs livrées au secteur privé), on y relève des informations pertinentes et particulièrement documentées, qui ont le courage d’aller à contre-courant, et qui recoupent bien des idées soutenues sur ce blog.

Par exemple :

Circuits courts : la fausse bonne idée.

De plus en plus d’intérêts locaux s’expriment pour l’émiettement des réseaux et des circuits de production et de distribution, au motif des énergies renouvelables.

Ces propositions ne sont pourtant pas sans risques, tant pour l’usager que pour les territoires.

(…) Alléchantes sur le principe, ces solutions cachent une réalité bien moins noble, dont l’usager risque de faire doublement les frais. Certaines collectivités y voient la possibilité d’obtenir des financements supplémentaires et les fournisseurs privés, de nouveaux marchés à conquérir. L’implantation de ces nouvelles Infrastructures énergétiques représente en effet un marché juteux pour certains.

Quid du réseau national. Les politiques de l’énergie ont un rôle majeur à jouer pour répondre aux enjeux climatiques et il n’est pas certain que la sortie du système électrique national et la multiplication des systèmes de production sans maîtrise publique constituent la meilleure piste.

Certes, les gestionnaires de réseaux doivent développer des infrastructures supplémentaires en insérant des nouveaux moyens de productions ENR (énergies renouvelables). Mais cela ne diminue pas l’importance du réseau existant qui doit pallier l’intermittence de ces ENR pour fournir de l’énergie aux usagers, même en cas de manque de vent ou de soleil.

Un risque pour les territoires.

Le principe d’autonomie, agité comme une panacée au nez des collectivités, risque fort de se retourner contre elles.

Liberté des prix et disparités des tarifs d’acheminements entraîneraient en effet des inégalités dans l’accès à l’énergie et une discrimination régionale et locale pour l’accueil des activités économiques et industrielles. Au-delà des questions financières, la qualité de l’électricité risque elle aussi d’être déstabilisée en fonction de celle des infrastructures et des modes de production d’énergie. Jusqu’à présent, cette qualité de fourniture, garantie par un réseau national sous maîtrise publique, était une des forces de notre économie, plébiscitée par les industriels, notamment ceux travaillant dans la haute technologie.

L’émiettement des réseaux peut inverser cette réalité. Les territoires qui ne seraient pas en mesure d’offrir une qualité et une garantie d’approvisionnement suffisantes se verraient alors exposés à une désaffectation industrielle et économique et, par effet de cascade, à une désertification et du chômage.

Smart grids, aubaine ou arnaque ?

Appelés aussi réseaux d’énergie intelligents (REI), les Smart grids désignent également les communautés d’énergie et zones à énergies dites positives. Celles-ci sont le fruit d’initiatives libérales et de la volonté de certaines communes d’établir un circuit production-consommation de proximité, sans passer par le réseau historique. Leur visée est souvent économique. Sur le papier, les intentions sont louables : développement des énergies dites « vertes », coût préférentiel. La réalité l’est bien moins. Les dispositifs se limitent souvent à des champs de panneaux photovoltaïques et d’éoliennes à proximité de zones d’habitations. La quantité d’énergie, souvent trop faible, ne permet pas l’implantation d’entreprises dans la zone, créant une désaffection géographique. L’hétérogénéité des acteurs et solutions génère de fortes disparités quant au prix du kWh en fonction des zones. À ce jour, l’électricité produite par ces petits producteurs est rachetée au prix fort par EDF :

  • Photovoltaïque : entre 60 € et 200 € Mwh.
  • Éolien à 82 € Mwh.
  • Biogaz : entre 70 € et 173 € Mwh.
  • Biomasse à 43,4 € Mwh.

Mais si demain, pour des raisons de concurrence, ce tarif préférentiel s’arrête, l’usager paiera au prix fort l’énergie produite à côté de chez lui.

(…)

Ou encore, pour rappeler quelques chiffres trop oubliés :

38,4 mds d’€ payés par les usagers pour soutenir l’électricité photovoltaïque pour 0,7% de la production d’électricité.

40,7 mds d’€ payés par les usagers pour soutenir l’éolien pour 2% de la production française. (…)

Et enfin, pour ce qui est du dangereux (autant que juteux) mirage de la voiture électrique :

En raison de l’évolution climatique mondiale, il nous est demandé chaque jour de faire des économies d’énergie. Isoler notre logement, éteindre nos appareils électroménagers, changer notre véhicule diesel contre une voiture électrique qui serait source de diminution des gaz à effet de serre. Mais ce que l’on supprime d’un côté n’est-il pas de nature à être immédiatement compensé voire augmenté par le choix de la voiture électrique par exemple? Qui dit voiture électrique dit recharge. Qui dit recharge dit consommation et le passage au secteur privé de votre fournisseur ne changera rien, bien au contraire, à la facture finale. Si on atteint le remplacement de la moitié des véhicules en 2030, l’économie sur le carburant s’élèvera à 7,5 milliards d’euros, mais va nécessiter la construction de 5 nouvelles centrales nucléaires en France.

En réalité, la puissance des batteries a été augmentée, comme sur la voiture Renault Zoé. Il faut donc augmenter la puissance des chargeurs, donc payer plus et plus cher sa consommation énergétique. Les composants des batteries risquent de manquer, en plus ils polluent l’environnement, les sols, les eaux et les êtres vivants, ils ravagent aussi des régions entières de la planète. On peut se demander si les pouvoirs publics ne refont pas le « coup du gazoil » des années 70 en incitant les Français à acheter des voitures électriques et si les fournisseurs privés n’ont pas un gros intérêt en approuvant la méthode. [c’est moi qui souligne].

Ce sont bien eux qui signent leur publicité du slogan officiel : «L’énergie est notre avenir, économisons-la ».

Merci, la CGT, pour ces pertinents rappels !

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Autre confirmation de quelques idées développées sur ce blog :

Le dernier numéro du « Courrier International » (1464 du 22 au 28/11/2018) fait sa première page sur « La course à l’Afrique », tellement le continent africain est considéré comme terre d’avenir par la plupart des grandes puissances, États Unis, Chine, Inde, Russie, etc. qui se bousculent pour y investir.

Cela souligne encore, si besoin était, le caractère paradoxal d’une émigration économique dont il paraît justifié d’interroger la légitimité (cela ne remettant aucunement en cause, encore une fois, l’indispensable accueil des migrants relevant du droit d’asile).

L’Europe est-elle vraiment le bon choix à moyen terme pour un migrant économique ?

Un réel travail d’information et de pédagogie est encore à mener sur ce point.

Hélas, un autre paradoxe est à souligner : cette croissance de l’Afrique qui paraît désormais inéluctable au vu des investissements en cours va se faire sur le modèle des pays dits « développés », qui a ravagé l’environnement et le climat de notre planète, menaçant la survie de notre espèce.

Si c’est dans l’immédiat une apparente bonne nouvelle pour l’emploi local, le niveau de vie et les « fins de mois », elle risque fort de très rapidement se transformer en chimère et en piège mortel.

Reprenant dans un autre contexte le titre fameux de René Dumont, il ne serait pas exagéré de dire que « l’Afrique noire est mal partie », tellement le développement qui se profile représente de risques catastrophiques.

Les africains auront-ils assez de lucidité, d’intégrité et de courage politique pour refuser le mirage consumériste auquel les investisseurs vont les assigner, corruption aidant, et pour impulser un développement alternatif ?

Il est hélas permis d’en douter…

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Pour terminer, une petite critique télévisuelle :

Je suis loin d’être un grand fan de séries télévisées.

Mais connaissant mon intérêt pour ce qui touche au transhumanisme, Stultitia m’a conseillé de suivre « Ad Vitam ».

Et je n’ai pas été déçu.

En dépit bien sûr de quelques artifices tape-à-l’œil de bonne guerre, beaucoup d’idées sont judicieuses, et souvent de simple bon sens.

On peut se demander en effet, par exemple, à quoi serviront les enfants dans un monde en marche vers l’immortalité.

À moins de se lancer, comme le préconisent Jeff Bezos ou Elon Musk dans une conquête de l’univers pour le moins fantasmatique en vue d’éponger l’excédent des humains sur notre planète, on est bien obligé de convenir, avec l’un des protagonistes de la série, que « la vérité, même si personne n’ose la dire, c’est que nous n’avons plus besoin d’enfants ». Dans le monde d’Ad Vitam, ils sont de trop.

C’est d’ailleurs cette conscience qui explique, dans un tel monde, la méfiance compréhensible des « régénérés », futurs immortels rajeunis en permanence, face aux « adolescents », « vrais jeunes » non encore régénérables qui ne peuvent être perçus que comme inutiles, voire menaçants.

Et, par contrecoup, les crises existentielles de ces adolescents qui, privés de toute reconnaissance et de toute estime d’eux-mêmes, ne trouvent plus d’exutoire que dans des pulsions suicidaires rémanentes.

Car il n’est pas si évident de supprimer la mort.

Chassez-la, et elle revient au galop !

Comme dans cette scène extraordinaire qui se passe dans un « death shop », où le tabou de la mort est décliné de toutes les façons possibles (serpents venimeux, mygales, armes létales, etc.) à l’usage de néo-bobos immortels en manque de fantasmes et de sensations fortes.

Et, bien sûr, dans le dénouement final, où les mêmes bobos « régénérés » (ou « dégénérés », on se le demande…), assistent, moyennant droits d’entrée sans doute fort confortables, à de nouveaux jeux du cirque, qui mettent en scène de jeunes victimes endurant la vraie mort, elle-même précédée d’un processus de vieillissement accéléré.

Frissons garantis…

Étonnamment, les seules personnes se tirant avec un certain honneur d’un tel univers cauchemardesque – outre les adolescents libérés par Darius le policier et Christa l’héroïne et qui partent vers un « ailleurs » où vraisemblablement la mort sera sauvée – sont des croyants (chrétiens, semble-t-il, mais pourquoi pas juifs, musulmans ou autres ?) qui, résistant aux « évolutions sociétales », ont conservé à l’antique mort sa consistance « traditionnelle ».

Et paradoxalement – au grand désespoir sans doute de quelques évêques et autres « comités d’éthique », quand vient son heure, le mourant se voit entouré par sa famille et sa communauté lors d’un rite qui ressemble fort à une « assistance au passage » signant l’accomplissement joyeux de la vie.

Car au terme de ces épisodes et devant l’effroi d’un tel monde « transhumain », on en vient à bannir avec horreur l’immortalité et à s’écrier « Vive la mort ! ».

Et si, en effet, elle était indissociable de ce qui fait de nous de vrais humains, et non de dérisoires bébés immatures névrotiquement accrochés à leur fantasme de toute-puissance ?