Du pouvoir et de la compassion. Encore une fois à propos de Vincent Lambert.

« La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire. »
La question, riposta Heumpty Deumpty, est de savoir qui sera le maître… un point, c’est tout. »

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir et ce qu’Alice y trouva, trad. H. Parisot, Aubier-Flammarion 1971, p. 157-159.

La douloureuse affaire Vincent Lambert revient une fois de plus sur le devant de la scène et suscite prises de positions et articles plus ou moins pertinents.

Parmi ceux-ci, celui de Valérie Depadt et Emmanuel Hirsch me paraît devoir être pris en compte.

En partie, cependant.

Car il me semble qu’il n’aborde pas suffisamment un aspect essentiel de la question, celui du consentement du patient, ou, à défaut, de la « personne de confiance ».

Tout en étant partisan de l’assistance au suicide en fin de vie dans le cas de la demande réitérée d’une personne adulte consciente et responsable, comme je l’ai soutenu bien des fois, je suis cependant opposé à la pratique de l’euthanasie, qui suppose une décision prise sans le consentement de la personne concernée, ou, à défaut, de sa « personne de confiance ».

En ce sens, je comprends parfaitement et je partage l’inquiétude des familles de cérébrolésés.

Mais je suis étonné que des considérations juridiques, voire « éthiques » (je préciserai plus loin la raison d’être de ces guillemets) négligent cet aspect du consentement, essentiel en ce qui concerne le respect de la liberté de conscience des individus.

On le sait, l’une des difficultés posées par cette affaire consiste en l’absence de « directives anticipées » qui auraient précisé les volontés de Vincent Lambert quant au traitement de sa fin de vie.

Même si, on le sait aussi, le cas ne relève pas d’une fin de vie « classique », puisque le pronostic vital n’est pas engagé à court terme. Vincent Lambert peut en effet encore demeurer dans l’état qui est le sien des mois et des années, comme il l’a fait jusqu’à présent.

Est-il alors éthique de prendre prétexte de cet état qui effectivement ne relève pas de la fin de vie pour maintenir un statu quo de manière indéfinie ?

On doit tout d’abord remarquer qu’avant même les développements de la loi (Claeys-Leonetti de 2016), le Conseil d’État avait en 2014 tranché sur ce point litigieux, dans le cadre de ce qui était alors la loi Leonetti :

« Dès à présent, [le Conseil d’État] a arbitré un point essentiel. À ses yeux, la loi Leonetti s’applique à des patients qui, comme M. Lambert, « ne sont pas en fin de vie ». (Affaire Lambert : la sagesse du Conseil d’État, Éditorial du Monde du 15/02/2014).

https://www.lemonde.fr/sante/article/2014/02/15/affaire-lambert-la-sagesse-du-conseil-d-etat_4367245_1651302.html

La décision d’arrêter l’alimentation et l’hydratation artificielles d’un patient dans le coma entre dans le champ de la loi Leonetti. Le droit pour un patient de ne pas subir un traitement qui serait le résultat d’une obstination déraisonnable constitue une liberté fondamentale.

Conseil d’État, 14 février 2014 N°375081, 375090, 375091.

http://prevention.sham.fr/Prevention/Accueil/Droit-Pratiques/Actualites-jurisprudentielles/Arret-des-traitements-d-un-patient-dans-le-coma-CE-14-fevrier-2014

La loi Claeys-Leonetti va, elle, au-delà de la notion « d’obstination déraisonnable », puisqu’elle reconnaît que la nutrition et l’hydratation artificielles « constituent des traitements qui peuvent être arrêtés » ou ne pas être entrepris, à la demande du patient, de la personne de confiance ou des proches, « Lorsqu’ils apparaissent inutiles, disproportionnés ou lorsqu’ils n’ont d’autre effet que le seul maintien artificiel de la vie » (art. 2).

Nous sommes, à l’évidence, dans ce dernier cas.

Comme le reconnaît alors l’éditorial du Monde cité, le fait d’arrêter la nutrition et les soins ou même de ne pas les entreprendre étant expressément accepté par la loi, implique de « reposer la question, décisive, du consentement du patient ».

En l’absence de décision exprimée clairement par le patient, cette question se voit donc posée « à la personne de confiance ou aux proches ».

Et c’est bien là que va se situer l’enjeu éthique, bien plus que sur la question, même si elle est importante, de la qualité de l’environnement de soins.

Nul besoin de revenir sur l’antagonisme maintes fois évoqué entre l’épouse de Vincent Lambert et ses parents.

Il me paraît plus adéquat et essentiel de poser la question :

Dans un cas comme celui-ci, où l’on est face à la nécessité de présumer d’une volonté non exprimée, qui donc doit être considéré comme respectant au mieux cette volonté ?

N’est-il pas indispensable d’établir une « hiérarchie de la légitimité » en ce qui concerne les personnes de confiance ?

Je pense qu’on est ici au cœur de la question dans sa dimension éthique.

Et je suis une fois de plus étonné que cette composante soit peu évoquée, voire ignorée ou considérée comme négligeable.

Comme le dit Bernard de Solan dans un commentaire à l’article cité de Valérie Depadt et Emmanuel Hirsch:

Je m’aimerai pas, pour ma part, que l’on remette en doute la parole de ma conjointe quand à mon arrêt des soins si je me trouvais dans cette situation. Et de me retrouver otage de querelles philosophiques.

Il ne m’appartient certes pas de donner des leçons à celles et ceux qui se réclament du christianisme ou d’autres religions.

Mais il me souvient toutefois que le livre de la Genèse déclare (Chapitre II, verset 24) :

« C’est pourquoi l’homme quitte son père et sa mère et s’attache à sa femme, et ils deviennent une seule chair ».

Je suis donc profondément choqué de constater que la parole de Rachel Lambert – par ailleurs reconnue tutrice légale de son mari – ne soit pas entendue et soit mise en doute de façon humiliante lorsqu’elle se fait l’interprète de la volonté de Vincent, sa propre chair.

Cela me semble, une fois de plus, relever d’une dynamique hélas bien classique et délibérée d’infantilisation et de prise de pouvoir sur les âmes.

Sur celle de Vincent comme sur celle de sa femme.

Car à quel titre la volonté d’une mère devrait-elle prévaloir sur celle d’une épouse quand il s’agit de décisions aussi graves concernant un homme adulte ?

Nous ne sommes pas là dans un vaudeville où se règlent des comptes entre épouse et belle-mère possessive refusant de perdre le pouvoir sur son fils.

À quel titre encore des évêques, un pape, des associations « chrétiennes » à la théologie douteuse devraient donc, avec une unanimité suspecte, imposer une doctrine dont on peut à juste raison penser qu’elle témoigne ici, une fois encore, d’un grave défaut d’humanité sous prétexte « d’éthique » ?

Bien des faits récurrents, on le sait, nous permettent de mettre en doute la légitimité de la prétention de certaines instances à se considérer comme les mieux placées pour ce qui est du discernement en matière d’éthique.

Dans une affaire aussi grave, la question est-elle encore de savoir « qui sera le maître ?»

Quoi de plus choquant que de constater que des querelles byzantines, qu’elles soient philosophiques, théologiques ou juridiques, puissent éclipser ce que je crois sincèrement être la requête de Vincent, telle que nous la transmet sa femme dans un appel déchirant à la compassion :

« Laissez-moi partir en paix !»

I can scarcely move
Or draw my breath
I can scarcely move
Or draw my breath

Let me, let me,
Let me freeze again
Let me, let me
Freeze again to death
Let me, let me, let me
Freeze again to death…

De la rétention fécale à la rétention fiscale, à propos du petit Carlos. De l’actualité de René Dumont et de la course à l’Afrique. De quelques propositions électriques de la CGT, et de la série Ad Vitam qui nous fait aimer la mort. Quelques brèves.

Stultitia me rappelle encore ce matin un beau texte de notre maître commun Sigmund Freud:

« Les enfants qui utilisent l’excitabilité érogène de la zone anale se trahissent parce qu’ils retiennent leurs matières fécales, jusqu’à ce que l’accumulation de ces matières produise des contractions musculaires violentes, et que, passant par le sphincter anal, elles provoquent sur la muqueuse une vive excitation. On peut supposer qu’à une sensation douloureuse s’ajoute un sentiment de volupté. Voici un des meilleurs signes d’une future bizarrerie de caractère ou de nervosité : quand l’enfant, assis sur le vase, se refuse à vider ses intestins et, sans obéir aux injonctions de la mère, prétend le faire quand cela lui plaira. » S. Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité, 1905. Gallimard Folio 1962, p. 81.

Les parents connaissent bien ce genre de manifestation, lorsque, bataillant dans l’espoir du moment tant attendu du vidage des intestins, ils se confrontent au veto triomphal de l’enfant qui affirme son pouvoir par l’instrument du refus.

Ainsi le petit Carlos, solidement vissé à son petit pot, expérimente sa puissance lorsque, par la rétention, il se montre, face au monde entier qui le presse d’accomplir son devoir, le seul maître de la situation.

On le sait, une pathologie fort courante pourra faire passer plus tard ce complexe de toute puissance du petit Carlos de la rétention fécale à la rétention fiscale et du refus de remplir son pot au refus de payer ses impôts.

On s’étonne alors que l’immaturité de ce genre de gros bébé puisse représenter le symbole d’une réussite sociale, alors qu’il ne s’agit jamais que d’une pathologie des plus vulgaires.

Mais les caprices de M. Bébé ont toujours fasciné les gogos. On voit ainsi des parents admiratifs devant les diktats du petit despote : « Quel caractère ! N’est-ce pas ? Il deviendra quelqu’un, sans aucun doute ».

Ce sont incontestablement ses 914 années d’études qui justifient que le salaire du despote en question soit multiplié d’autant par rapport à celui d’un de ses ouvrier smicards.

Rappelons toutefois qu’Henry Ford, qui s’y connaissait tout de même un peu en capitalisme et en réussite économique, considérait comme indécent le fait qu’un patron gagne plus de 40 fois le salaire moyen de ses employés.

La marge est déjà confortable. Pour ma part, je la diviserais plutôt par dix.

Mais que dire lorsque le dit bambin immature se permet de la multiplier par 914 ?

Le mouvement des « gilets jaunes » est certes ambigu, et certaines revendications ne brillent ni par la clarté, ni par la cohérence. De belles fins de mois ont en effet toutes les chances de ne pas nous servir à grand-chose – encore moins à nos enfants – quand nous verrons approcher une belle fin du monde…

Mais si nos dirigeants se montraient capables de poser des limites, par la loi ou par l’impôt, à de grossiers fantasmes infantiles qui relèvent cliniquement du stade anal, cela dégonflerait bien des colères et des rancœurs entièrement justifiées.

N’oublions pas qu’au pays d’Henry Ford, la taxation des très hauts revenus fut en moyenne de 80% pendant les années les plus glorieuses du capitalisme, et que cela n’impacta aucunement la croissance, bien au contraire.

À défaut de tout régler, et outre la portée symbolique, cela permettrait d’accroître la justice fiscale et les moyens dévolus à l’« accompagnement social » – pour le moment platonique – de mesures qui n’en demeurent pas moins urgentes : la transition, vite !

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Je rendais justement hommage, dans un post précédent, à René Dumont.

Et une émission récente rappelle opportunément les thèmes de sa campagne de 1974.

Il y a près de 50 ans donc, il avait en effet annoncé avec courage, lucidité et précision ce qui nous attendait, rassemblant sur son programme pourtant indispensable et authentiquement prophétique le glorieux score de … 1,32% des suffrages.

Sans doute l’ampleur d’un tel résultat s’explique-t-elle par le fait qu’il ait prôné entre autres choses la réduction drastique de l’emploi des énergies fossiles, des pesticides, l’abandon de la déjà sacro-sainte voiture au profit des transports en commun et du vélo – abandon au passage stimulé par le triplement délibéré du prix de l’essence (rien de nouveau sous le soleil…) -, le contrôle de la démographie, la décroissance de la production matérielle et de la consommation, etc.

Que serait en effet un monde avec quelques milliards de bagnoles, de smartphones et d’habitants en moins ; où la pollution, le réchauffement climatique et l’hyper-consommation seraient quantité négligeable ; où gorilles et autres orangs-outangs vivraient libres dans des forêts préservées ?

On n’ose y penser. Et de quoi parleraient donc les médias ?

Vite ! Ôtons ce cauchemar de devant nos yeux, comme nous l’avons fait il y a 45 ans.

Il est toujours trop tôt pour bien faire.

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Pourtant, si j’étais d’accord à l’époque avec Dumont en ce qui concerne l’abandon du nucléaire, je me suis éloigné de lui sur ce point, comme je l’ai souvent montré (par ex.).

Pour des raisons que j’ai aussi parfois évoquées, les publications de la CGT ne figurent pas parmi mes références habituelles.

Je dois cependant reconnaître que j’ai été agréablement surpris par celle de la Fédération Nationale Mines-Énergie (FNME CGT) intitulée : « 100% public. Casse investigation ».

Outre qu’elle défend le service public de l’énergie (il est en effet inconcevable que des infrastructures telles que des centrales nucléaires, des barrages, etc. puissent être sans risques majeurs livrées au secteur privé), on y relève des informations pertinentes et particulièrement documentées, qui ont le courage d’aller à contre-courant, et qui recoupent bien des idées soutenues sur ce blog.

Par exemple :

Circuits courts : la fausse bonne idée.

De plus en plus d’intérêts locaux s’expriment pour l’émiettement des réseaux et des circuits de production et de distribution, au motif des énergies renouvelables.

Ces propositions ne sont pourtant pas sans risques, tant pour l’usager que pour les territoires.

(…) Alléchantes sur le principe, ces solutions cachent une réalité bien moins noble, dont l’usager risque de faire doublement les frais. Certaines collectivités y voient la possibilité d’obtenir des financements supplémentaires et les fournisseurs privés, de nouveaux marchés à conquérir. L’implantation de ces nouvelles Infrastructures énergétiques représente en effet un marché juteux pour certains.

Quid du réseau national. Les politiques de l’énergie ont un rôle majeur à jouer pour répondre aux enjeux climatiques et il n’est pas certain que la sortie du système électrique national et la multiplication des systèmes de production sans maîtrise publique constituent la meilleure piste.

Certes, les gestionnaires de réseaux doivent développer des infrastructures supplémentaires en insérant des nouveaux moyens de productions ENR (énergies renouvelables). Mais cela ne diminue pas l’importance du réseau existant qui doit pallier l’intermittence de ces ENR pour fournir de l’énergie aux usagers, même en cas de manque de vent ou de soleil.

Un risque pour les territoires.

Le principe d’autonomie, agité comme une panacée au nez des collectivités, risque fort de se retourner contre elles.

Liberté des prix et disparités des tarifs d’acheminements entraîneraient en effet des inégalités dans l’accès à l’énergie et une discrimination régionale et locale pour l’accueil des activités économiques et industrielles. Au-delà des questions financières, la qualité de l’électricité risque elle aussi d’être déstabilisée en fonction de celle des infrastructures et des modes de production d’énergie. Jusqu’à présent, cette qualité de fourniture, garantie par un réseau national sous maîtrise publique, était une des forces de notre économie, plébiscitée par les industriels, notamment ceux travaillant dans la haute technologie.

L’émiettement des réseaux peut inverser cette réalité. Les territoires qui ne seraient pas en mesure d’offrir une qualité et une garantie d’approvisionnement suffisantes se verraient alors exposés à une désaffectation industrielle et économique et, par effet de cascade, à une désertification et du chômage.

Smart grids, aubaine ou arnaque ?

Appelés aussi réseaux d’énergie intelligents (REI), les Smart grids désignent également les communautés d’énergie et zones à énergies dites positives. Celles-ci sont le fruit d’initiatives libérales et de la volonté de certaines communes d’établir un circuit production-consommation de proximité, sans passer par le réseau historique. Leur visée est souvent économique. Sur le papier, les intentions sont louables : développement des énergies dites « vertes », coût préférentiel. La réalité l’est bien moins. Les dispositifs se limitent souvent à des champs de panneaux photovoltaïques et d’éoliennes à proximité de zones d’habitations. La quantité d’énergie, souvent trop faible, ne permet pas l’implantation d’entreprises dans la zone, créant une désaffection géographique. L’hétérogénéité des acteurs et solutions génère de fortes disparités quant au prix du kWh en fonction des zones. À ce jour, l’électricité produite par ces petits producteurs est rachetée au prix fort par EDF :

  • Photovoltaïque : entre 60 € et 200 € Mwh.
  • Éolien à 82 € Mwh.
  • Biogaz : entre 70 € et 173 € Mwh.
  • Biomasse à 43,4 € Mwh.

Mais si demain, pour des raisons de concurrence, ce tarif préférentiel s’arrête, l’usager paiera au prix fort l’énergie produite à côté de chez lui.

(…)

Ou encore, pour rappeler quelques chiffres trop oubliés :

38,4 mds d’€ payés par les usagers pour soutenir l’électricité photovoltaïque pour 0,7% de la production d’électricité.

40,7 mds d’€ payés par les usagers pour soutenir l’éolien pour 2% de la production française. (…)

Et enfin, pour ce qui est du dangereux (autant que juteux) mirage de la voiture électrique :

En raison de l’évolution climatique mondiale, il nous est demandé chaque jour de faire des économies d’énergie. Isoler notre logement, éteindre nos appareils électroménagers, changer notre véhicule diesel contre une voiture électrique qui serait source de diminution des gaz à effet de serre. Mais ce que l’on supprime d’un côté n’est-il pas de nature à être immédiatement compensé voire augmenté par le choix de la voiture électrique par exemple? Qui dit voiture électrique dit recharge. Qui dit recharge dit consommation et le passage au secteur privé de votre fournisseur ne changera rien, bien au contraire, à la facture finale. Si on atteint le remplacement de la moitié des véhicules en 2030, l’économie sur le carburant s’élèvera à 7,5 milliards d’euros, mais va nécessiter la construction de 5 nouvelles centrales nucléaires en France.

En réalité, la puissance des batteries a été augmentée, comme sur la voiture Renault Zoé. Il faut donc augmenter la puissance des chargeurs, donc payer plus et plus cher sa consommation énergétique. Les composants des batteries risquent de manquer, en plus ils polluent l’environnement, les sols, les eaux et les êtres vivants, ils ravagent aussi des régions entières de la planète. On peut se demander si les pouvoirs publics ne refont pas le « coup du gazoil » des années 70 en incitant les Français à acheter des voitures électriques et si les fournisseurs privés n’ont pas un gros intérêt en approuvant la méthode. [c’est moi qui souligne].

Ce sont bien eux qui signent leur publicité du slogan officiel : «L’énergie est notre avenir, économisons-la ».

Merci, la CGT, pour ces pertinents rappels !

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Autre confirmation de quelques idées développées sur ce blog :

Le dernier numéro du « Courrier International » (1464 du 22 au 28/11/2018) fait sa première page sur « La course à l’Afrique », tellement le continent africain est considéré comme terre d’avenir par la plupart des grandes puissances, États Unis, Chine, Inde, Russie, etc. qui se bousculent pour y investir.

Cela souligne encore, si besoin était, le caractère paradoxal d’une émigration économique dont il paraît justifié d’interroger la légitimité (cela ne remettant aucunement en cause, encore une fois, l’indispensable accueil des migrants relevant du droit d’asile).

L’Europe est-elle vraiment le bon choix à moyen terme pour un migrant économique ?

Un réel travail d’information et de pédagogie est encore à mener sur ce point.

Hélas, un autre paradoxe est à souligner : cette croissance de l’Afrique qui paraît désormais inéluctable au vu des investissements en cours va se faire sur le modèle des pays dits « développés », qui a ravagé l’environnement et le climat de notre planète, menaçant la survie de notre espèce.

Si c’est dans l’immédiat une apparente bonne nouvelle pour l’emploi local, le niveau de vie et les « fins de mois », elle risque fort de très rapidement se transformer en chimère et en piège mortel.

Reprenant dans un autre contexte le titre fameux de René Dumont, il ne serait pas exagéré de dire que « l’Afrique noire est mal partie », tellement le développement qui se profile représente de risques catastrophiques.

Les africains auront-ils assez de lucidité, d’intégrité et de courage politique pour refuser le mirage consumériste auquel les investisseurs vont les assigner, corruption aidant, et pour impulser un développement alternatif ?

Il est hélas permis d’en douter…

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Pour terminer, une petite critique télévisuelle :

Je suis loin d’être un grand fan de séries télévisées.

Mais connaissant mon intérêt pour ce qui touche au transhumanisme, Stultitia m’a conseillé de suivre « Ad Vitam ».

Et je n’ai pas été déçu.

En dépit bien sûr de quelques artifices tape-à-l’œil de bonne guerre, beaucoup d’idées sont judicieuses, et souvent de simple bon sens.

On peut se demander en effet, par exemple, à quoi serviront les enfants dans un monde en marche vers l’immortalité.

À moins de se lancer, comme le préconisent Jeff Bezos ou Elon Musk dans une conquête de l’univers pour le moins fantasmatique en vue d’éponger l’excédent des humains sur notre planète, on est bien obligé de convenir, avec l’un des protagonistes de la série, que « la vérité, même si personne n’ose la dire, c’est que nous n’avons plus besoin d’enfants ». Dans le monde d’Ad Vitam, ils sont de trop.

C’est d’ailleurs cette conscience qui explique, dans un tel monde, la méfiance compréhensible des « régénérés », futurs immortels rajeunis en permanence, face aux « adolescents », « vrais jeunes » non encore régénérables qui ne peuvent être perçus que comme inutiles, voire menaçants.

Et, par contrecoup, les crises existentielles de ces adolescents qui, privés de toute reconnaissance et de toute estime d’eux-mêmes, ne trouvent plus d’exutoire que dans des pulsions suicidaires rémanentes.

Car il n’est pas si évident de supprimer la mort.

Chassez-la, et elle revient au galop !

Comme dans cette scène extraordinaire qui se passe dans un « death shop », où le tabou de la mort est décliné de toutes les façons possibles (serpents venimeux, mygales, armes létales, etc.) à l’usage de néo-bobos immortels en manque de fantasmes et de sensations fortes.

Et, bien sûr, dans le dénouement final, où les mêmes bobos « régénérés » (ou « dégénérés », on se le demande…), assistent, moyennant droits d’entrée sans doute fort confortables, à de nouveaux jeux du cirque, qui mettent en scène de jeunes victimes endurant la vraie mort, elle-même précédée d’un processus de vieillissement accéléré.

Frissons garantis…

Étonnamment, les seules personnes se tirant avec un certain honneur d’un tel univers cauchemardesque – outre les adolescents libérés par Darius le policier et Christa l’héroïne et qui partent vers un « ailleurs » où vraisemblablement la mort sera sauvée – sont des croyants (chrétiens, semble-t-il, mais pourquoi pas juifs, musulmans ou autres ?) qui, résistant aux « évolutions sociétales », ont conservé à l’antique mort sa consistance « traditionnelle ».

Et paradoxalement – au grand désespoir sans doute de quelques évêques et autres « comités d’éthique », quand vient son heure, le mourant se voit entouré par sa famille et sa communauté lors d’un rite qui ressemble fort à une « assistance au passage » signant l’accomplissement joyeux de la vie.

Car au terme de ces épisodes et devant l’effroi d’un tel monde « transhumain », on en vient à bannir avec horreur l’immortalité et à s’écrier « Vive la mort ! ».

Et si, en effet, elle était indissociable de ce qui fait de nous de vrais humains, et non de dérisoires bébés immatures névrotiquement accrochés à leur fantasme de toute-puissance ?

Des souris et des femmes. Ainsi que des moutons de Panurge du Comité National d’Éthique dès qu’il s’agit de PMA.

Non, cela ne relève pas des fake news :

« Des scientifiques chinois ont supprimé les barrières naturelles qui empêchent deux mammifères de même sexe de se reproduire entre eux ».

On peut bien sûr se demander quelle est l’utilité de ce type de recherche, mais on peut aussi penser que ce genre de réalisation est loin d’être négligeable.

Car tout comme l’utérus artificiel, la greffe d’utérus, la GPA ou l’IAD pour toutes, la reproduction de deux mammifères de même sexe apparaîtra désormais comme un possible qui un jour s’appliquera aux être humains.

Dans la course insensée au transhumanisme, il ne s’agit que d’une question de temps.

Question de temps qui est aussi au cœur de l’activité du CCNE [Comité Consultatif National d’Éthique], car, comme le dit avec pertinence J.C. Guillebaud citant l’historienne Nadine Fresco, cet organisme est hélas de plus en plus comparable « à un ‘’jardin d’acclimatation’’ qui permet de familiariser les citoyens avec le nom des transgressions bioéthiques, de sorte qu’au bout du compte elles seront acceptées sans coup férir. C’est bien ce qui se passe sur la durée ».

Sa fonction essentielle étant « de tout permettre en prenant simplement soin de le faire en temps opportun », comme le souligne Olivier Rey (cf. J.C Guillebaud, article cité).

Comme je l’ai déjà mentionné,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/06/27/pma-lethique-supposerait-elle-lincoherence/#comment-451

les interventions du CCNE pour ce qui est de la PMA sont pétries d’insuffisances et d’incohérences dans l’argumentation, réduisant ce qui devrait être l’éthique à une pure et simple démagogie*, et se limitant pour l’essentiel à donner un aval à quelque « promesse de campagne » bien peu étayée pour ce qui est de la réflexion.

 

Car reprenons une nouvelle fois ce qui tient lieu d’arguments.

(Je me fonde sur le texte de l’Avis 129 : «Contribution du Comité consultatif national d’éthique à la révision de la loi de bioéthique 2018-2019. Cet avis a été adopté à la suite du Comité plénier du 18 septembre 2018 après onze réunions tenues entre juin et septembre 2018»).

http://www.ccne-ethique.fr/sites/default/files/avis_129_vf.pdf

  • Passons rapidement, tellement elle est grossière, sur la confusion implicite hélas classique entre fait et droit, qui relève d’une ignorance de concepts élémentaires de la  philosophie :

Les demandes sociétales d’accès à l’AMP [le CCNE utilise ce sigle plutôt que PMA] se définissent de leur côté par la possibilité d’utilisation de ces techniques à d’autres fins que celle de pallier l’infertilité pathologique chez les couples hétérosexuels. On assiste, en effet, à une augmentation des demandes de recours à l’AMP qui ne s’exprimaient pas jusqu’alors, ou très marginalement, portées à la fois par les évolutions de la société, de la loi française et des lois de certains pays étrangers, et celles de la technique. (texte cité, p.114).

Le fait des évolutions de la société, de la loi en France ou à l’étranger, tout comme les évolutions de la technique n’a en soi rien à voir avec le droit.

Ce n’est pas parce qu’on observe le fait de la toxicomanie, de l’évasion fiscale, de la montée de l’AFD en Allemagne, de l’extrême droite au Brésil ou des possibilités de clonage reproductif qu’il faut considérer que de tels faits devraient nécessairement trouver une justification au niveau de l’éthique comme à celui du droit.

Mais une distinction aussi élémentaire paraît échapper aux membres du CCNE !

« Pourquoi ne le ferions-nous pas puisque la technique le rend possible ? Puisque cela fait l’objet de « demandes sociétales », ou que les américains le font », etc.

« Pourquoi ne le ferions-nous pas puisque les souris le font ?», pourrait rajouter Stultitia.

On s’étonne ainsi de rencontrer une telle légèreté dans un texte présumé sérieux, mais qui à aucun moment ne semble éprouver le besoin de préciser cette distinction pourtant essentielle.

Hélas, ce genre d’incohérence n’est pas perçue comme telle par bien des citoyens peu informés, surtout lorsqu’elle émane d’une soi disant autorité éthique et scientifique.

 

  • Mais un autre « argument » entraîne des conséquences bien plus graves.

Celui qui fait état d’une « revendication de liberté et d’égalité » :

Cette demande d’AMP, en l’occurrence une insémination artificielle avec donneur (IAD), pour procréer sans partenaire masculin, en dehors de toute infertilité, s’inscrit dans une revendication de liberté et d’égalité dans l’accès aux techniques d’AMP pour répondre à un désir d’enfant (id. ibid. p.120).

Car il s’agit bien là de l’argument essentiel, celui dont la portée est la plus conséquente sur un public peu ou mal informé.

On comprend bien sûr que ce genre « d’argument » puisse être utilisé à des fins de manipulation idéologique, mais il n’a en réalité aucune cohérence et partant, aucune pertinence.

Ce que reconnaît de façon parfaitement justifiée le Conseil d’État, lorsqu’il affirme, en récusant la qualification de « discrimination » à propos du refus de la PMA pour les lesbiennes, que « le principe d’égalité ne s’oppose pas à ce que le législateur règle de façon différente des situations différentes ».

Comme je le signalais dans un commentaire, la similitude n’a rien à voir avec l’égalité.

Il n’y a pas de droit à la similitude comme il y a un droit à l’égalité; cela aussi relève de concepts philosophiques élémentaires, dont la méconnaissance entraîne des erreurs de bonne foi, mais aussi bien des supercheries.

Fort heureusement, on peut être égaux sans être similaires.

La femme et l’homme doivent être égaux en droit. Cela n’implique aucunement que l’homme revendique sous prétexte d’égalité le droit de disposer d’un utérus et d’accéder à la grossesse, ou la femme celui de posséder des testicules afin d’inséminer une compagne.

Encore moins doit-on considérer de telles différences comme discriminations.

« Le principe d’égalité ne s’oppose pas à ce que le législateur règle de façon différente des situations différentes » affirme donc le Conseil d’État.

Il en va de même en ce qui concerne la dissimilitude entre un couple homosexuel et un couple hétérosexuel.

Pour ce qui est de la procréation, elle ne relève donc en aucun cas de l’inégalité ni de la discrimination. Il s’agit simplement d’une différence.

Tout comme, n’en déplaise à Michael Jackson, un noir est différent d’un blanc tout en relevant de la même égalité de droit.

Or, cette confusion entre égalité et similitude, qui en vient à considérer comme discrimination ce qui est différence légitime, est en permanence instrumentalisée pour justifier le recours à la PMA sous prétexte de discrimination.

Et beaucoup, par manque de connaissance, d’information ou de réflexion, mais aussi par vulnérabilité à un certain chantage à la compassion et à « l’égalité » habilement utilisé et largement répercuté par les médias, sont donc convaincus que les couples de lesbiennes subissent une inadmissible discrimination.

Si « aujourd’hui, 75 % des Français sont favorables à l’extension de la PMA », comme nous le dit Brice Teinturier , il y a fort à parier que ce jugement est motivé par cette conscience erronée d’une « inégalité » ou d’une « discrimination ».

Alors que celle-ci ne relève que de l’erreur ou de la manipulation.

Par contre, une inégalité, réelle cette fois, toucherait effectivement les enfants nés de PMA dans la mesure où le fait de ne pas bénéficier d’un père et d’une mère relève effectivement d’une inégalité de droit par rapport aux autres enfants, et non plus d’une simple différence.

Si les enquêtes concernant la PMA étaient formulées autrement (si on demandait par exemple « pensez-vous que le droit de l’enfant à l’égalité soit respecté si certains sont privés de père ou de mère ») on obtiendrait sans doute un tout autre pourcentage.

Mais les formulations des enquêtes sont rien moins que neutres…

Il est donc aberrant de voir un « Comité d’Éthique » propager des incohérences aussi flagrantes, qui, témoignant d’une ignorance grave des rudiments de la philosophie, entraînent des personnes qu’il devrait éclairer à succomber à de grossières supercheries.

Et lorsqu’Agnès Buzin prétend à tort qu’entre PMA et GPA il ne s’agit « absolument pas de la même problématique », elle oublie qu’au-delà de la question de la « marchandisation du corps de la femme », l’argument principal soulevé en faveur de la PMA pour toutes par le CCNE, celui justement de « l’égalité », est tout simplement le même que celui qu’évoquent les partisans de la GPA.

N’en déplaise à notre ministre, il s’agit donc incontestablement de la même problématique.

Il sera donc bien difficile de maintenir sur ce point, entre PMA pour toutes et GPA, un « deux poids deux mesures », c’est-à-dire dans ce cas une réelle inégalité et discrimination sexiste entre le droit de la femme et celui de l’homme.

Mais démagogie et « promesses électorales » ne s’embarrassent pas de telles subtilités…

 

  • Un autre point scandaleusement négligé par le texte du CCNE est celui de la situation de l’enfant et de ses droits.

Par le biais de l’invocation d’un tout puissant « désir », tout semble en effet y privilégier implicitement un « droit à l’enfant », dont les juristes s’accordent à dénoncer l’absurdité.

Si des différences profondes s’expriment dans la consultation sur la question de l’ouverture de l’assistance médicale à la procréation aux couples de femmes et aux femmes seules, l’importance de certains éléments est partagée par tous: l’importance d’une structure familiale, la réalité du désir d’enfant (…) (id. p. 131).

Les quelques références à ce que pourrait être la situation de l’enfant né par IAD ou PMA sont étonnamment succinctes et désinvoltes :

Simple allusion à

« la conscience de la responsabilité parentale vis-à-vis de l’enfant » (id. p.131)

Cette demande d’accès pour toutes les femmes à l’IAD a également fait débat au sein du CCNE, en particulier sur les conséquences pour l’enfant d’une institutionnalisation de l’absence de père, donc de l’absence de l’altérité « masculin-féminin » dans la diversité de sa construction psychique. (id. p. 121).

Cette demande d’AMP, en l’occurrence une insémination artificielle avec donneur (IAD), pour procréer sans partenaire masculin, en dehors de toute infertilité, s’inscrit dans une revendication de liberté et d’égalité dans l’accès aux techniques d’AMP pour répondre à un désir d’enfant. Elle modifie profondément les relations de l’enfant à son environnement familial, en termes de repères familiaux, d’absence de père, institutionnalisée ab initio.

Elle fait émerger aussi plusieurs interrogations sur la relation des enfants à leurs origines, puisqu’en France le don est anonyme et gratuit, ou sur le fait de grandir sans père. Aussi sur ces points, il serait pertinent de pouvoir s’appuyer sur des recherches fiables sur l’impact de cette situation.

Cependant l’analyse du CCNE, après les États généraux comme dans l’avis 126, s’appuyant sur la reconnaissance de l’autonomie des femmes et la relation de l’enfant dans les nouvelles structures familiales, le conduit à proposer d’autoriser l’ouverture de l’IAD à toutes les femmes.

Il considère que l’ouverture de l’AMP à des personnes sans stérilité peut se concevoir, notamment pour pallier une souffrance induite par une infécondité résultant d’orientations personnelles. Cette souffrance doit être prise en compte. (id. p. 120).

Admirons le « cependant » : les modifications certes reconnues des relations de l’enfant à son environnement, l’absence de père « institutionnalisée », tout cela pose bien sûr quelques problèmes ; cependant cette souffrance inéluctable de l’enfant apparaît en fin de compte comme quantité négligeable, comparée à « une souffrance induite par une infécondité résultant d’orientations personnelles » du couple d’intention.

Façon élégante de dire que le droit de l’enfant est tout-à-fait secondaire par rapport au « droit à l’enfant », qui impose, sans autre considération, de « proposer d’autoriser l’ouverture de l’IAD à toutes les femmes ».

Ici encore, il s’agit d’une légèreté proprement consternante.

Pour qui connaît tant soit peu les avancées considérables des connaissances concernant le développement de l’enfant y compris depuis  sa vie prénatale,

(j’avais cité dans un post précédent quelques références en particulier à la psychothérapeute Anne Schaub, aux ouvrages de Benoît Bayle, par exemple: L’identité conceptionnelle. Tout se joue-t-il avant la naissance ? Cahier Marcé n° 1, coll. « Médecine, psychanalyse et société »Penta – L’Harmattan, Paris, 2005, ainsi que son site sur Internet. On sait par ailleurs que les études de PPN (Prenatal and Perinatal Psychology ; par ex. pour ne citer qu’un titre évocateur : A. J. Ward, « Prenatal Stress and Childhood Psychopathology. » Child Psychiatry and Human Development 22(1991): 97-110) etc. sont particulièrement approfondies dans le monde anglo-saxon).

une telle désinvolture relève de la supercherie, et n’est en aucun cas digne d’une réflexion qui prétend orienter les citoyens sur les questions d’éthique.

 

  • D’autres problématiques seraient bien sûr à développer, en particulier celles concernant la filiation, l’anonymat du don et l’identité du donneur :

La réflexion sur l’accès aux origines des enfants nés par une procédure d’AMP avec tiers donneur est aussi considérée comme indispensable. Concernant l’anonymat du don, un consensus existe sur le fait de ne pas cacher aux enfants l’histoire de leur conception et sur la distinction entre un donneur et « un père ». En revanche, le débat persiste quant aux informations qui pourraient être dévoilées et leurs modalités d’accès, mais la distinction est clairement faite entre une information non identifiante et le dévoilement de l’identité du donneur, ce qui n’est pas assimilé à la levée de l’anonymat. (id. p. 116).

 

  • Mais je terminerai en évoquant ce que j’avais nommé dans un post précédent le « chantage à la résilience », qui, bien qu’il ne soit pas explicite dans ce texte, en sous-tend toute la démonstration.

Car si la souffrance de l’enfant est négligeable par rapport à la « souffrance induite par une infécondité résultant d’orientations personnelles », c’est qu’il semble évident depuis longtemps qu’un enfant de deux mères, de deux pères, etc. ne peut que se développer et se porter aussi bien qu’un enfant de famille hétérosexuelle.

De cela, de nombreuses enquêtes attesteraient, comme on ne cesse de nous le répéter.

Là encore, ce présupposé implicite relève d’un grave sophisme qui touche à la supercherie.

Concernant la résilience, je me permets de reprendre quelques lignes d’un post déjà mentionné :

« Samuel Pisar est devenu un avocat international et un auteur de renommée mondiale après avoir connu enfant les camps de concentration.

Beethoven, de son côté, aurait été enfant d’alcoolique.

Mais de tels témoignages des extraordinaires capacités de résilience qui caractérisent les petits d’hommes, ou du moins certains d’entre eux, impliqueraient-ils que nous devrions les faire grandir en camps de concentration ou que nous gagnerions à devenir des parents alcooliques ?

Et que ceci constituerait en outre une position « éthique »?

La résilience est l’un des beaux mystères de l’espèce humaine. Elle montre que l’être humain dispose de ressources suffisantes pour réparer, au moins en partie, les aberrations que lui imposent les circonstances et ses semblables.

Mais elle ne nous dégage aucunement du devoir qui nous incombe : celui d’offrir aux enfants que nous prenons le risque de mettre au monde les meilleures capacités de développement et de leur éviter le plus possible les traumatismes dont nous serions responsables ».

Ou encore :

Les capacités de résilience des enfants sont telles que beaucoup peuvent sortir indemnes des situations les plus abracadabrantesques.

Aucune raison de se priver de leur en imposer de toujours plus sophistiquées au gré de nos fantasmes !

 

Outre qu’elle ouvre une bien problématique « boîte de Pandore », et risquerait de constituer une dangereuse jurisprudence en ce qui concerne une médecine de pure convenance, de complaisance, détachée de toute indication thérapeutique, l’argumentation indigente de ce texte du CCNE ne se révèle donc absolument pas à la mesure de l’objectif recherché : informer sur les conditions d’une réelle éthique de la procréation.

Je m’en tiendrai donc pour ma part à soutenir et promouvoir autant que faire se peut la « position minoritaire », telle qu’elle est exprimée à la fin du chapitre concernant la procréation :

Position minoritaire concernant la partie Procréation

Certains membres du CCNE tout en continuant leur réflexion restent animés sur le plan éthique d’un doute et d’une inquiétude concernant les modifications proposées pour les indications de l’Assistance Médicale à la Procréation (AMP).

Ils estiment que l’Autoconservation Ovocytaire «de précaution » est difficile à recommander chez des jeunes femmes sans facteur pathologique d’infertilité, étant donné le risque médical, la possible inutilité pour le plus grand nombre, et l’absence de garantie de succès en cas d’utilisation. Ils restent sur cette question en phase avec l’analyse et les conclusions développées dans l’avis 126 pour maintenir les indications aux conditions pathologiques de la loi actuelle.

Concernant la demande d’Assistance Médicale à la Procréation des couples de femmes et des femmes seules, en l’occurrence l’accès à l’Insémination Artificielle avec sperme de Donneur (IAD), l’apport des récents États généraux de bioéthique leur a permis, comme à l’ensemble du CCNE, de constater de profondes divergences et oppositions sur cette question dans la population française dont les raisons sont déjà développées dans l’avis 126. Les membres ci-joints constatent au sein du CCNE une absence d’adhésion à une question qui engage autant l’avenir et expriment donc le souhait que soit maintenu résolument le statu quo fondé sur la plus grande prudence, qui incite à ne pas lever les réserves déjà émises dans la position divergente de l’avis 126 du CCNE, concernant l’accès des femmes à l’insémination artificielle avec sperme de donneur. Nous réaffirmons qu’il nous est apparu que la société, et tout particulièrement les enfants, quelle que soit leur plasticité, avaient à l’heure actuelle, un besoin pressant de sécurité et de stabilité, et qu’au regard des incertitudes soulevées par l’ouverture de l’AMP à toutes les femmes, de ses conséquences sur la place de l’acte médical et le risque de marchandisation des produits du corps humain, le maintien d’un statu quo apparaît un moindre risque. Il nous paraît donc justifié et prudent de réserver l’Insémination Artificielle avec Donneur aux cas d’infertilité pathologique.

Membres signataires : Yves CHARPENEL  Florence GRUAT

(id. p. 131-132).

Merci, Madame et Monsieur, pour cette courageuse et salutaire mise au point.

 

PS 15/10:

Je ne voudrais pas être mal compris: lorsqu’à propos de résilience, je parle de camp de concentration et de famille alcoolique, loin de moi l’idée d’opérer quelque rapprochement que ce soit avec un couple homosexuel !

Je sais parfaitement qu’il existe des couples homosexuels admirables et des couples hétérosexuels indignes. L’inverse étant aussi vrai, d’ailleurs.

Mon but est simplement de souligner que le « facteur résilience » empêche toute évaluation précise et sérieuse du rôle joué par l’environnement sur le développement de l’enfant.

Que cet environnement soit donc hétérosexuel, homosexuel, celui d’un couple désuni, de parents divorcés, violents, alcooliques, etc.

Mystérieusement, l’enfant – certains enfants du moins – peuvent trouver les ressources pour se tirer sans trop de dommage des situations les plus complexes.

Mais c’est un sophisme nauséabond que de tirer prétexte de cette capacité mystérieuse pour en faire un alibi qui pourrait tout justifier :

Notre devoir concernant nos enfants est de leur donner au départ les meilleures conditions possibles d’épanouissement.

Or, rien ne prouve que les priver ab initio d’un père ou d’une mère fasse partie de ces conditions.

 

*Une deuxième remarque que j’aurais dû développer, mais que j’ai oubliée du fait de son caractère par trop évident:

La question de la PMA pour toutes n’est jamais qu’un prétexte, et n’a rien à voir avec l’égalité, la justice, encore moins l’éthique.

Un candidat, puis un Président en mal de voix de « gauche » avait, et a désormais, besoin de cette vitrine pour montrer qu’il est capable de mener ce genre de « réformes sociétales » qui confère automatiquement l’étiquette « de gauche » et l’adhésion de badauds-bobos autant ébahis qu’idéologues.

Il est hélas particulièrement déplorable que des enfant à venir soient pris en otage et fassent les frais de telles opérations plutôt veules ; tout cela qui plus est avec la bénédiction « éthique » d’un CCNE-croupion.

 

 

De la permanence de l’abus de pouvoir sur les âmes dans l’Église catholique.

[Pour plus de lisibilité, je reporte ici un post déjà publié le 24 mars avec d’autres « brèves »]

Je suis une nouvelle fois bien dubitatif devant les prises de position des évêques français exprimées le 22 mars lors de leur réunion en Assemblée plénière à Lourdes.

https://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/France/Lopposition-ethique-des-eveques-a-leuthanasie-2018-03-22-1200925606?from_univers=lacroix

https://www.la-croix.com/Urbi-et-Orbi/Documentation-catholique/Eglise-en-France/eveques-France-unanimes-appellent-sursaut-conscience-quant-fin-vie-2018-03-22-1200923784?from_univers=urbi

Bien sûr, on ne peut qu’être d’accord lorsqu’il s’agit d’en appeler à « l’urgence de la fraternité », de la solidarité, tout comme à un « sursaut de conscience ».

Mais peut-être serait-il opportun de se rendre compte qu’un tel « sursaut » ne peut exclure des interrogations qui relèvent elles aussi d’une profonde exigence de la conscience.

Au cours de réflexions et d’expériences qui ont duré bien des années, je suis devenu particulièrement méfiant face à certains arguments, parfois sophismes, qui ne me semblent pas avoir grand-chose à voir avec le bien des personnes et leur respect, mais plutôt avec des préoccupations dogmatiques qui se révèlent bien éloignées de l’éthique.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2018/01/07/le-garcon-qui-criait-au-loup-ou-dune-maniere-bien-discutable-de-faire-valoir-des-arguments-pertinents-dans-les-debats-de-bioethique/

Affirmer que les « soins [palliatifs] ne sont pas suffisamment développés et les possibilités de soulagement de la souffrance sous toutes ses formes ne sont pas assez connues » et qu’il « est urgent de combattre cette ignorance », de même que dénoncer « les disparités d’accès aux soins palliatifs ainsi que l’insuffisance de formations proposées au personnel médical et soignant » est un constat partagé par toutes les instances sérieuses qui travaillent sur le sujet.

Et bien sûr, souligner que « l’urgence consiste à poursuivre le développement des soins palliatifs pour que toute personne en ayant besoin puisse, selon la loi du 9 juin 1999, y avoir accès quel que soit son lieu de vie, y compris dans les EHPAD et dans les maisons de retraite » est entièrement légitime et nécessaire.

Mais au-delà de ces intentions largement partagées, on ne peut que se méfier de certaines altérations du discours :

Tout d’abord (point 1), il peut sembler de mauvaise foi de stigmatiser un « manque de respect (…) pour le travail législatif ». Car on peut parfaitement sans « manquer de respect » préciser une loi en y ajoutant certains points qui n’ont pas été envisagés. Et ceci sans pour autant la « changer ». La plupart de celles et ceux qui constatent certaines carences de la loi Claeys-Leonetti en reconnaissent la valeur et les avancées et respectent sans équivoque le travail accompli. Il conviendrait donc aussi que soit respectée en retour la pertinence de réflexions qui n’ont pour but que d’attirer l’attention sur des points importants que la loi ne prend pas suffisamment en compte. Il s’agit là simplement de la vie du droit et de la responsabilité propre à tout citoyen de participer à l’amélioration du corpus législatif.

Mais le gauchissement de l’approche devient plus manifeste au point 2, lorsque « l’aide au suicide » en fin de vie, déjà abusivement rapprochée de l’euthanasie de façon sommaire et sans doute intentionnelle, est implicitement assimilée à une « promotion » du suicide au sens classique, et mise sur le même plan que la transgression de l’interdit du meurtre de la part de ceux qui pourraient participer à cette « aide ».

Or, il est inacceptable du point de vue éthique d’établir une équivalence entre la décision de ne pas entrer dans un traitement médical ou palliatif lourd quand on se sait condamné à brève échéance, décision prise par une personne adulte en pleine possession de ses facultés et qui peut aller jusqu’au geste de mettre fin à sa vie de façon anticipée, et le suicide au sens classique.

Sans doute serait-il nécessaire, pour couper court à ce genre de sophisme généralement utilisé dans l’intention de discréditer toute réflexion sur l’aide à la fin de vie, de nommer ces deux actes de façon différente. Par exemple, même si la terminologie est à préciser : « respect de la personne dans sa décision de fin de vie et aide à sa mise en œuvre », pour le premier, le terme de suicide étant conservé pour le second.

On le sait aussi (point 3), il est abusif de laisser croire qu’une telle ouverture du droit vers le « respect de la personne dans sa décision de fin de vie » dévoierait la déontologie médicale et la « tradition hippocratique » en transformant hôpitaux et personnel soignant en «institutions spécialisées dans la mort » (point 6).

Un tel argument ne peut avoir cours que si l’on s’obstine à confondre, habituellement de façon intentionnelle, euthanasie et « respect de la personne dans sa décision de fin de vie », ou cette dernière attitude avec une « promotion » du suicide au sens classique.

Rappelons, puisque cela n’est pas précisé dans le document (pourquoi ?), que la responsabilité de l’acte, comme dans le système en vigueur dans l’Orégon, peut parfaitement être laissée au patient, après contrôle médical. Le personnel médical n’est donc pas alors celui qui donne la mort, mais simplement celui qui se met au service du désir exprimé par le patient de façon consciente et réitérée, de la même manière qu’il peut se mettre au service de son désir de soins palliatifs.

« Deux médecins valident le diagnostic, attestent que le patient n’est pas atteint de troubles mentaux, qu’il n’a plus que six mois à vivre avant de lui remettre le produit. C’est alors au malade de se donner la mort. « La personne malade garde le produit chez elle et l’utilise quand elle veut ou ne l’utilise pas. », précise Jean Leonetti, interrogé par Le Figaro ». (Bénédicte Lutaud, art. de La Dépêche à propos du rapport Sicard 2012, références dans :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/02/18/fin-de-vie-et-finitude-du-droit-a-propos-de-leuthanasie-du-suicide-assiste-et-du-consentement/          )

On sait que dans la plupart des cas, la personne, après réflexion, n’utilise pas le produit qu’elle a à sa disposition et s’oriente vers une fin de vie « classique ».

Mais l’essentiel est de respecter sa demande, c’est-à-dire de la considérer comme une personne digne et responsable, et non comme un être immature auquel des adultes « qui savent » doivent imposer leur volonté (bien évidemment pour son bien qu’elle même se montre incapable de reconnaître par ses propres moyens ).

Car s’il est bien entendu affirmé dans le document épiscopal, avec le paternalisme inhérent à ce genre d’exercice, que « la détresse [des personnes] qui demandent parfois que l’on mette fin à leur vie, si elle n’a pu être prévenue, doit être entendue », il est bien précisé que cette demande est irrecevable. Elle « oblige à un accompagnement plus attentif, non à un abandon prématuré au silence de la mort ». (point 4).

Désolé, Messeigneurs : Tout en reconnaissant que les personnes revendiquant de façon consciente et réfléchie un tel « abandon prématuré » représentent une minorité, il en existe. J’en ai connu, j’en connais, et j’en serai peut-être. Du moins je fais partie de ceux qui considèrent comme leur droit inaliénable  – même s’ils n’en feront peut-être pas usage le moment venu – de pouvoir décider librement de leur propre mort sans en être dépossédés ou se voir infantilisés par des personnes ou des institutions.

Le refus de l’acharnement thérapeutique étant d’ailleurs acté depuis la loi Leonetti de 2005, et la « sédation profonde et continue provoquant une altération de la conscience maintenue jusqu’au décès » pouvant désormais être mise en œuvre, depuis la Loi Claeys-Leonetti de 2016, à la demande du patient en phase terminale, la prise en compte de sa décision consciente et réitérée d’anticiper l’échéance pour éviter la mise en place de traitements lourds dont l’inutilité est avérée pourrait d’ailleurs s’inscrire dans la continuité des évolutions précédentes.

Je disais il y a quelques années, dans le post mentionné plus haut que « J’ai plusieurs fois été effrayé par ces abus de pouvoir ‘’soft’’ qui aliènent et infantilisent dans la gentillesse bien-pensante des soins des personnes qui n’en veulent plus, le disent, mais n’ont plus aucun moyen de faire respecter leur décision ».

Car « y aurait-il en effet pire totalitarisme que celui qui empêcherait les êtres humains de décider volontairement de l’éventualité de leur propre mort ? »

En particulier lorsque celle-ci est attestée comme certaine à brève échéance.

Je ne trouve aujourd’hui aucune raison fondée de remettre en question ces réflexions.

Nous connaissons certes des personnes dont le dévouement est admirable envers les malades en demande de soin.

Mais une telle admiration n’a pas lieu d’être dès lors qu’un « dévouement » est imposé contre leur gré à des patients qui n’en veulent pas. La charité n’a rien à voir avec l’autosatisfaction, ou l’accomplissement de quelque obligation religieuse, mais avec l’attention au bien d’autrui et le respect de son désir et de sa décision.

Mais c’est bien là précisément que le bât blesse, et que bien des arguments du manifeste des évêques laissent pointer le fin mot de l’histoire.

Car « qu’est-ce qu’une liberté qui, au nom d’une illusoire autonomie souveraine, enfermerait la personne vulnérable dans la solitude de sa décision ? » nous est-il dit (point 5).

Comme je le montrais dans un post précédent,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2018/01/07/le-garcon-qui-criait-au-loup-ou-dune-maniere-bien-discutable-de-faire-valoir-des-arguments-pertinents-dans-les-debats-de-bioethique/

l’intention de textes de ce genre n’est pas avant tout éthique, car en jetant le discrédit sur « l’autonomie souveraine », ils récusent jusqu’à la racine même de l’éthique, qui repose sur la capacité intimement personnelle qu’a un être humain de poser une décision libre dans le profond de sa conscience.

Éthique et autonomie sont indissociablement liées.

On peut citer, de façon quelque peu réductrice, tous les Ricœur et les Habermas qu’on veut, on ne peut aller contre un tel fondement. Une lecture un peu moins sommaire nous montrerait d’ailleurs que ces auteurs ne nous disent pas autre chose.

Certes « la liberté est toujours une liberté en relation », comme le répète le nouveau poncif à la mode dans les milieux ecclésiastiques, apparemment destiné à lutter contre les ravages de « l’autonomie illusoire », tout comme le bon Pie IX luttait contre « les principales erreurs de notre temps » (cf. post du 07/01, mentionné ci-dessus).

Et toute autonomie suppose effectivement un matériau hétéronome qui la précède, avec et contre lequel elle se gagne et se construit.

Mais si éthique il y a, elle résidera toujours dans la capacité de se manifester responsable, donc autonome, à travers les décisions qui font de soi un sujet, une Personne libre, et non le simple répétiteur de conventions et de codes imposés et subis de façon hétéronome.

Et cela donc jusque dans la façon dont on peut choisir d’envisager sa propre mort, tout comme de s’efforcer de comprendre et de respecter la façon dont autrui l’envisage.

Mais il faut bien le reconnaître, un tel respect de l’autonomie n’a à l’évidence jamais fait les affaires de nombre d’institutions qui trouvent leur intérêt et assoient leur pouvoir en fulminant des préceptes auxquels on doit une obéissance aveugle et en tonitruant une morale du haut de tribunes ou de chaires.

Institutions qui, des siècles durant, ont cherché à imposer des mœurs, des comportements sexuels, et jusqu’à des façons de se vêtir. Surtout, bien entendu, lorsque cela concerne les femmes, créatures ontologiquement irresponsables et immatures, comme on le sait bien, menacées par « l’illusoire autonomie souveraine ».

Institutions qui tout au long de leur histoire ont œuvré pour affermir leur pouvoir sur les consciences et sur les âmes, des enfants comme des adultes. Et sur la façon de vivre comme sur la façon de mourir.

On est par ailleurs en droit de se demander si la banalisation de l’abus de pouvoir sur les âmes ne pourrait pas rendre compte de certains abus de pouvoir sur les corps.

Et c’est bien en définitive ce thème du pouvoir qui se trouve au cœur des enjeux.

Alors, encore une fois, désolé, Messeigneurs :

J’ai moi aussi la prétention d’être fraternel et solidaire, à ma manière, même si j’accepte volontiers les leçons de celles et ceux qui le sont plus et mieux que moi.

Et d’être, à l’occasion, « bon Samaritain » (point 6) parfois d’ailleurs un peu au-delà de la mesure.

Mais, lorsque viendront mes derniers moments, tout comme je me suis efforcé et je m’efforce d’être disponible à celles et ceux qui ont eu ou ont besoin de mon humble service, quel que soit leur choix, je vous demande, à défaut de chercher à le comprendre, d’avoir au moins la décence de respecter le mien, quel qu’il soit.

Car rien ne m’est plus insupportable que l’abus de pouvoir.

Or, je suis sincèrement peiné pour vous de constater avec quelle unanimité vous vous y montrez encore attachés, au détriment de votre crédibilité.

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Ajout du 15/04:

Je profite du transfert du post ci-dessus pour ajouter quelques remarques.

D’abord à propos d’un article de Noëlle Châtelet publié dans La Croix.

https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/Noelle-Chatelet-choix-leuthanasie-depend-volonte-chacun-2018-04-12-1200931246

Si je me sens bien sûr proche de sa manière d’aborder la question, il me semble qu’elle court le risque d’être perçue de façon réductrice, car elle donne l’impression que la demande « d’assistance au suicide » ou de « respect de la décision de fin de vie » serait liée au sentiment de se sentir inutile, de peser sur la famille ou la société, etc.

[Ma mère] s’est auto-délivrée pour nous délivrer d’elle (…). Ma mère n’imaginait pas que la société puisse la prendre en charge (…). [Certains] ne voient pas l’utilité de vivre une vie qui soit une forme de survie entravant les autres, alourdissant le poids énorme qu’ils représenteraient dans la société, sachant que cette société n’est pas armée pour les soutenir.

Or ce type de sentiment interroge justement le manque de fraternité et de solidarité que notre société inflige aux personnes âgées, carence sociétale dont le caractère inacceptable est légitimement souligné par le document des évêques.

Personne ne devrait en effet être amené à demander une assistance au suicide pour des raisons de cet ordre, dues à des insuffisances auxquelles il importe de remédier de façon urgente avec les moyens appropriés.

 

Mais le problème, c’est que cette indispensable reconnaissance de telles carences amène, encore une fois pour des raisons essentiellement dogmatiques et bien peu éthiques, à un subtil sophisme qui est celui qui sous-tend le discours des évêques ou celui de philosophes qui le partagent :

Cf. par ex :

https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/Jacques-Ricot-Cela-provoquerait-sentiment-dinutilite-2018-04-12-1200931247

  1. La demande d’assistance au suicide est due à des carences sociales, un manque de solidarité, de fraternité, qui font que les personnes en fin de vie se sentent inutiles, poids pour la société, etc.
  2. Remédions à ces carence sociales.
  3. Il n’y a donc pas de raison de faire droit à la demande de suicide assisté, qui « oblige à un accompagnement plus attentif, non à un abandon prématuré au silence de la mort» (cf. plus haut texte des évêques), et qui disparaîtra donc d’elle-même une fois ces carences résolues grâce à un accompagnement adéquat, etc..

[précision: tout comme dans le célèbre exemple du cheval borgne qui n’est cher qu’à condition que tout ce qui est rare soit cher (ce qui n’est pas le cas), le sophisme réside dans le fait que le raisonnement ci-dessus ne serait valide que si toute demande d’assistance  au suicide était due à des carence sociales, de fraternité, de solidarité, etc. Or cette prémisse n’étant pas juste,  comme démontré ci-dessous, le raisonnement est invalide].

 

Or, ce type de sophisme – et c’est bien en cela qu’il fait prévaloir le dogme sur l’éthique- laisse délibérément de côté le cas de personnes qui, quoique minoritaires, existent bel et bien.

J’en ai rencontré, j’en rencontre, et comme je le disais plus haut, j’en serai peut-être.

Et ce sont ces personnes qui voient leur droit étouffé par un abus de pouvoir délibéré, alors que leur cas pourrait facilement être pris en compte par une légère amélioration de la loi. Ce mépris délibéré du droit des personnes ne pouvant aucunement se réclamer de l’éthique.

Car il existe des personnes, je le répète, qui, tout en se sentant parfaitement entourées, familialement, socialement, éventuellement parfaitement accompagnées par des soins, médicaux ou palliatifs, estiment qu’il n’est pas nécessaire pour elles d’entrer dans de nouveaux protocoles, médicaux ou palliatifs, complexes et lourds pour une survie de quelques semaines ou de quelques mois.

Personnes qui, sans ressentir abandon, sentiment d’inutilité familiale ou sociale, ni désespoir, désirent sereinement s’en aller quand elles sentent le moment venu, entourées ou non de leur famille. Tout simplement parce qu’elles estiment en conscience avoir fait leur temps et ne souhaitent pas s’engager dans un processus dont elles ne perçoivent l’utilité ni pour elles ni pour leurs proches.

C’est de celles-là dont je parle quand je dis que « j’ai plusieurs fois été effrayé par ces abus de pouvoir ‘’soft’’ qui aliènent et infantilisent dans la gentillesse bien-pensante des soins des personnes qui n’en veulent plus, le disent, mais n’ont plus aucun moyen de faire respecter leur décision ».

Je connais effectivement, et peut-être en connaissons nous tous, des personnes qui « se sont laissées piéger » selon leur propre dire, pendant des semaines ou des mois, par un accompagnement médical ou palliatif dont elles ne voulaient pas, mais auquel elles n’ont pu s’opposer du fait de l’avancement de leur maladie.

Sans doute auraient-elles elles-mêmes mis fin à leur vie si elles avaient été en état de le faire. Mais, dans l’impossibilité, elles ont donc dû subir ce qui est en rigueur de terme un abus de pouvoir.

Certes, l’attention et le dévouement, familial, médical, qui entourent les personnes en fin de vie peut donner occasion à celles et ceux qui le conçoivent ainsi, de témoigner devant les autres ou eux-mêmes de leur charité ou leur vertu, fût-elle chrétienne.

Mais il faut bien reconnaître que, dans certains cas, cela se fait au mépris du respect d’autrui.

Car encore une fois, pour celui qui n’en veut pas ou plus, un tel « témoignage » qui l’infantilise en refusant sa décision n’est qu’une épreuve. Parfois bien sûr supportée stoïquement pour ne pas blesser la bonne foi ou l’estime de soi de ceux qui l’imposent. Mais nombre de ceux qui la subissent attestent qu’une telle épreuve peut aussi devenir cauchemar.

En tout cas, cela n’a plus rien à voir avec l’éthique.

 

Je signale enfin cet entretien plein d’intérêt.

https://www.arte.tv/fr/videos/082299-003-A/entretien-avec-bernard-devalois-vox-pop/

Tout en refusant à juste raison la notion vague et dangereuse d’euthanasie, ainsi que certaines déviations possibles du suicide assisté, et la transformation d’hôpitaux en « institutions de la mort », Bernard Delavois s’y montre favorable, en fin d’entretien, à des solutions de type « système Oregon » (voir ci-dessus, et aussi :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/02/18/fin-de-vie-et-finitude-du-droit-a-propos-de-leuthanasie-du-suicide-assiste-et-du-consentement/……).

Raison de plus de se demander pourquoi la réflexion sur ce type d’approche paraît ignorée dans la plupart des débats sur le sujet.

 

Le garçon qui criait au loup. Ou d’une manière bien discutable de faire valoir des arguments pertinents dans les débats de bioéthique.

Un berger, qui menait son troupeau assez loin du village, se livrait constamment à la plaisanterie que voici. Il appelait les habitants du village à son secours, en criant que les loups attaquaient ses moutons. Deux ou trois fois les gens du village s’effrayèrent et sortirent précipitamment, puis ils s’en retournèrent mystifiés. Mais à la fin il arriva que des loups se présentèrent réellement. Tandis qu’ils saccageaient le troupeau, le berger appelait au secours les villageois ; mais ceux-ci, s’imaginant qu’il plaisantait comme d’habitude, se soucièrent peu de lui. Il arriva ainsi qu’il perdit ses moutons.

Cette fable montre que les menteurs ne gagnent qu’une chose, c’est de n’être pas crus, même lorsqu’ils disent la vérité.

Ésope, Fables, Traduction par Émile Chambry . Société d’édition « Les Belles Lettres », 1926 (pp. 139-140).

 

Quelques articles parus dans le quotidien « La Croix » du mercredi 3 janvier, suite à un sondage sur la bioéthique

https://www.la-croix.com/Sciences-et-ethique/Ethique/SONDAGE-Les-Francais-et-la-bioethique-2018-01-03-1200903298

me font irrésistiblement penser à cette fable.

En particulier, sous le titre général : « Quelles peuvent être les implications du libéralisme en matière sociétale », celui de Jean Léonetti : « La loi du plus fort risque de l’emporter » ; et celui du P. Bruno Saintôt, « Les consensus éthiques sont fragilisés ».

https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/Bioethique-loi-fort-risque-lemporter-2018-01-03-1200903269

[Ajout du 11/01: le curieux amalgame opéré par Mgr. Aupetit, lorsqu’il s’agit de bioéthique, entre euthanasie, assistance au suicide en fin de vie et eugénisme (!) me paraît relever d’un mécanisme identique qui privilégie « la voix de son maître » sur une conscience éthique réfléchie et … autonome

http://abonnes.lemonde.fr/religions/article/2018/01/11/mgr-aupetit-archeveque-de-paris-aujourd-hui-on-n-a-pas-le-droit-de-parler-de-dieu-sinon-on-gene_5240111_1653130.html ].

 

Je suis pour ma part depuis bien longtemps opposé à toute forme de GPA ainsi qu’à l’extension de l’Insémination Artificielle avec Donneur (IAD) à toutes les femmes hors des cas thérapeutiques.

Ceci pour des raisons de cohérence éthique et philosophique que j’ai plusieurs fois exposées.

(Voir par exemple) :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/06/27/pma-lethique-supposerait-elle-lincoherence/

À ce titre, je me trouve donc généralement en accord avec MM. Léonetti et Saintôt lorsqu’ils traitent de ces questions.

Mais il me paraît de simple bon sens de distinguer ce qui doit l’être.

En l’occurrence, les questions de l’IAD, de la PMA et de la GPA doivent faire l’objet d’une approche spécifique, qui ne peut en aucun cas se confondre avec celle de la fin de vie, de l’assistance au suicide, par exemple.

Il s’agit tout simplement de problématiques distinctes.

Pourquoi faudrait-il alors rassembler sous une même rubrique, comme le font nos auteurs dans les articles mentionnés, des questions aussi différentes, et qui devraient donc faire l’objet d’abords différents ?

Qu’y a-t-il de commun en effet entre :

  • une utilisation non thérapeutique de la médecine, dans le cas de l’IAD ou GPA, fondée sur une revendication « d’égalité » confondue de façon simpliste avec la similitude (cf. mon post du 27/06/2017 ci-dessus) et qui entraîne un déni du droit de l’enfant à bénéficier de la représentation de la diversité des sexes à sa naissance (et donc une réelle inégalité cette fois) en dehors de tout consentement possible de la personne potentielle de l’enfant, ou encore une instrumentalisation de la femme dans la cas de la GPA ;
  • et le cas du suicide d’une personne adulte, exemple utilisé en outre de façon bien tendancieuse, dans le but évident de discréditer toute possibilité d’assistance à la décision intime de mettre fin à sa propre vie lorsque celle-ci est irrémédiablement condamnée. Décision qui constitue un cas si particulier de « suicide » qu’elle pourrait porter un autre nom, et qui ne peut surtout pas être assimilée à l’euthanasie comme le font nos auteurs avec une légèreté bien discutable ;
  • ou encore le cas de la vente d’organe, de la prostitution ou de l’euthanasie, etc.

Or il nous est pourtant affirmé :

« C’est dans cette même logique que nous prohibons la vente d’organes, la prostitution, le recours aux mères porteuses ou l’euthanasie » (J. Léonetti, art. cité.).

Désolé, M. Léonetti, mais il devrait faire partie du B.A BA d’une saine méthodologie scientifique que d’appliquer à ces questions différentes des « logiques » elles aussi différentes et spécifiques.

Il se trouve que j’ai moi-même essayé de réfléchir de façon différenciée à chacun de ces sujets :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/25/un-rein-sinon-rien-vente-dorganes-consentement-et-des-inquietantes-aventures-de-la-dignite/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/12/13/prostitution-alienation-consentement-meres-porteuses-quelques-meditations-terminologiques-autant-que-peripateticiennes-avec-elisabeth-badinter-sylviane-agacinsky-rene-frydman-et-bien-d/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/06/25/lethique-souci-de-lautre-ou-satisfaction-de-soi-qui-donc-est-le-sujet-de-la-gpa/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/02/18/fin-de-vie-et-finitude-du-droit-a-propos-de-leuthanasie-du-suicide-assiste-et-du-consentement/

Et qu’une approche qui rassemble tout cela dans un aussi singulier inventaire à la Prévert m’est particulièrement incompréhensible.

Comment assimiler en effet les cas où le consentement d’un adulte présumé responsable est en jeu (en dépit de la difficulté, soulignée dans mes posts, de l’évaluation du caractère « éclairé » de ce consentement) – prostitution, demande consciente et réitérée d’une assistance à la fin de vie lorsque l’issue fatale prochaine est reconnue irrémédiable de façon collégiale –

et ceux où le seul désir des parents établit un enfant en situation d’inégalité (IAD « pour toutes », GPA) sans aucune interrogation sur son droit ?

Comment oser mettre sur le même plan le devoir d’assistance à la personne en danger (« ranimer un individu ayant fait une tentative de suicide »J. Léonetti, art. cité) et le respect de la décision d’une personne en fin de vie qui, en toute connaissance des moyens possibles de la soulager, choisit de façon consciente et réfléchie, pour des raisons qui relèvent de son inaliénable liberté, de ne pas les mettre en œuvre et « d’en finir » ?

Refuser de distinguer des questionnements aussi différents me semble présenter des dangers considérables en ce qui concerne la crédibilité d’une démarche éthique.

Car le fait de crier « au loup » dès qu’il est par exemple question de la moindre avancée au sujet du respect de la volonté exprimée d’une personne adulte en fin de vie risque – et c’est bien le cas – de rendre inaudible un discours qui revendique à juste titre une légitimité quand il s’agit en particulier du respect des droits de l’enfant face aux extravagances procréatrices présentes et à venir.

Pourquoi dès lors, maintenir une confusion aussi préjudiciable aux causes mêmes qu’on prétend servir ?

L’explication me semble hélas relativement évidente.

Elle relève de cette permanence des dogmatismes que j’avais évoquée dans quelques posts précédents. Par exemple:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/11/16/dune-transition-intellectuelle-comme-condition-de-la-transition-energetique-et-demographique-et-encore-et-toujours-du-deni-et-du-jesuitisme-de-certaines-de-ses-justifications/

Ne chercherait-on pas en effet, en certains milieux, ecclésiastiques mais aussi d’un certain catholicisme en particulier, à rassembler sciemment dans une même approche abusivement globalisante des questions fort différentes, dans le but d’étendre le bien-fondé réel de certains arguments (concernant l’IAD et la GPA donc) et de certains combats à des questions beaucoup plus délicates, et sur lesquelles un certain dogmatisme moral a priori  perçu comme un et indivisible se révèle particulièrement inapproprié ?

Hélas, une telle approche court le risque de s’autodétruire en tant que réflexion éthique, du fait de son caractère hétéronome – on précisera plus bas ce qu’il faut entendre par là -, car elle ne fait que démontrer que ce qui prévaut en elle, c’est moins le souci de l’éthique que la défense d’un dogmatisme formel, au besoin au détriment du bien commun et du respect des personnes.

D’où son caractère inaudible  et son rejet légitime par l’opinion :

«On a déjà bien des fois entendu crier ‘’au loup’’. On nous a déjà fait le coup de l’interdiction du préservatif, de la pilule, on a refusé à des adultes consentants le droit de vivre ensemble en les humiliant par un étalage hystérique d’homophobie lors de certaines manifestations, etc. Et ce sont de tels donneurs de leçons dont on connaît les rengaines avant même qu’ils ouvrent la bouche qui prétendent maintenant faire la loi sur les questions de bioéthique ou de fin de vie ?».

Et Stultitia d’ajouter l’une de ses citations préférées: « Voilà la réponse. Et maintenant, quelle est la question? » (Woody Allen).

Il serait donc grand temps, pour qui veut être audible sur ce qui mérite réellement de l’être, d’interroger sérieusement quelques une de ces « rengaines ».

 

Et aussi d’arrêter de se tromper de combat en faisant croire, là encore de façon bien doctrinaire, que l’enjeu de fond pour qui cherche à préserver des valeurs en soi légitimes serait de les opposer frontalement à « l’éthique d’autonomie fondée sur la liberté de décider pour soi-même » (J. Léonetti, art. cité). Comme si autonomie et liberté de décision ne pouvaient s’articuler à des valeurs présumées « religieuses », ou avec une « éthique de la vulnérabilité » avec lesquelles elles seraient par essence incompatibles .

Car on est étonné de voir convoquées au banc des accusés, avec une légèreté surprenante en dépit de quelques précautions oratoires, aussi bien la notion complexe de libéralisme philosophique que celle d’autonomie et de liberté de conscience. N’y aurait-il pas là une ficelle bien grossière pour tenter de légitimer une approche encore une fois essentiellement dogmatique ?

On sait certes que le premier terme- libéralisme – fait l’objet d’un rejet partagé par un très large spectre de l’opinion, de la France Insoumise au Front National.

Il paraît donc ingénieux de surfer, d’une façon qui n’est pas exempte de démagogie, sur un tel rejet.

Mais si ce rejet peut en effet se comprendre et se justifier lorsqu’il s’agit de ce qu’on nomme « l’ultra libéralisme économique », du fait des ravages dont il est effectivement la cause, il serait cependant bien ambigu et tendancieux d’assimiler un tel dévoiement avec ce que serait le libéralisme dans son essence, et en particulier dans certaines de ses dimensions philosophiques et éthiques.

Or, bien au-delà de la simple dimension économique, ce sont bien celles-ci qui se trouvent visées par nos auteurs, qui renouent ainsi avec une tradition largement attestée.

Car pour n’en citer que quelques origines, il n’est pas inutile de rappeler qu’une telle récusation du « libéralisme », qui dépasse donc largement la critique de l’économie, rencontre rien de moins que l’anathème de la dixième section du Syllabus du pape Pie IX (datant de 1864, faut-il le rappeler) condamnant de façon virulente, avec « les principales erreurs de notre temps », le « libéralisme » comme étant l’une des causes essentielles de l’apostasie des temps modernes et de la dépravation des mœurs. Raison pour laquelle il doit être énergiquement dénoncé et rejeté. On sait que bien des textes ultérieurs de même tonalité se chargeront de poursuivre l’entreprise.

Et se trouvent donc particulièrement visés ces principes libéraux qui, en plaçant l’autonomie de l’être humain au cœur de son existence, individuelle comme sociale, entreprennent de le libérer – d’où le terme de libéralisme (lequel a mieux conservé dans le monde anglo-saxon son sens originaire) – de l’emprise des tendances pour le moins aliénantes que cherchent à lui imposer l’absolutisme monarchique et l’autorité ecclésiastique.

Rappelons en effet que la pensée libérale a essentiellement pour intention, chez ses pères fondateurs, Locke et Montesquieu en particulier, d’édifier des défenses contre l’absolutisme tel qu’il est imposé par le pouvoir politique, mais aussi bien évidemment par l’Église (cf. La Lettre sur la tolérance, de Locke) lorsque celle-ci prétend prescrire un culte déterminé.

C’est dans ce but que ces fondateurs ainsi que nombre de leurs successeurs (Kant en particulier) vont développer la riche notion d’autonomie, caractéristique essentielle de la personne consciente et responsable, capable de se soumettre librement à la loi parce qu’elle y reconnaît la marque de la raison, et non parce qu’une puissance extérieure, royale, ecclésiastique ou autre, lui intime l’ordre de le faire.

On comprend mieux dès lors que devant une telle revendication de liberté de conscience, de penser et d’agir, la résistance de telles autorités ait pu être acharnée. En particulier lorsqu’il s’agissait de défendre leurs prérogatives en ce qui concerne le contrôle de la vie morale, des comportements sexuels, etc.

Pour les dites autorités en effet, il ne peut bien sûr qu’être erroné de prétendre que : « La science des choses philosophiques et morales, de même que les lois civiles, peuvent et doivent être soustraites à l’autorité divine et ecclésiastique » (Syllabus, § VII. Erreurs concernant la morale naturelle et chrétienne, proposition 62).

D’où le rejet radical d’un tel libéralisme, car il est bien entendu tout aussi faux d’affirmer que « Le Pontife Romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne » (Syllabus, § X, Erreurs qui se rapportent au libéralisme moderne, Proposition 80).

Connaissant maintenant quelques antécédents de l’antilibéralisme en ce qui concerne la philosophie et l’éthique, on est donc désormais en droit d’éprouver des réserves lorsqu’on voit le libéralisme accusé sommairement de tous les maux, lui et sa composante fondamentale que constitue l’autonomie.

Quelles sont donc les raisons profondes de telles attaques ? Et quels sont les intérêts qu’elles défendent ?

Qui donc a peur de l’autonomie, et pourquoi ? Aurait-on à gagner à y renoncer ?

Ce qui précède nous suggère bien évidemment la réponse.

Et surtout, si elle est effectivement coupable, par quoi la remplacer ?

Y aurait-il encore, dans notre société, quelques relents inavoués de Syllabus, qui chercheraient la restauration de quelque dogmatique ou quelque catéchisme définissant enfin le bien moral sans risque d’erreur par la bouche de quelque infaillible autorité ?

Ce serait alors confondre l’indispensable autonomie qui définit l’acte éthique véritable avec cette « conformité à la morale » que dénonce Kant dans les « Fondements de la métaphysique des mœurs ». Conformité qui nous fait estimer le racisme moral parce qu’une certaine « morale » nous dit qu’il l’est, ou qui nous fait considérer qu’il est « moral » de brûler des juifs, des hérétiques, de décapiter des infidèles ou de fusiller des dissidents parce que notre religion ou notre athéisme nous disent qu’il est juste de le faire.

Car rappelons que l’opposé de l’autonomie est l’hétéronomie, qui est la « condition d’une volonté déterminée à agir par influence extérieure » (La philosophie de AàZ, Hatier 2011).

Mais de quelle influence s’agit-il alors ? De celle du pouvoir politique ? Du pouvoir religieux ? Du pape ? Du rabbin ? De l’imam  ou autre bonze ?

Étant foncièrement laïc, j’admets entièrement que de tels personnages respectables puissent avoir droit au chapitre sur les sujets d’éthique, de politique, etc. au même titre que des penseurs athées, agnostiques, etc. et contribuent à informer une réflexion délicate.

Car au dire de la plupart des théoriciens de l’autonomie, la pensée ne peut s’édifier ex nihilo, à partir de rien, et repose nécessairement sur un matériau qui dès toujours la précède.

Mais étant foncièrement laïc, je ne vois pas en quoi cette « influence extérieure », hétéronome, devrait aliéner la décision, elle aussi informée, d’un sujet libre et  responsable.

D’un sujet autonome donc, un sujet adulte qui se soumet à la loi par adhésion critique de son intelligence et de sa volonté à des propositions légitimement issues des horizons multiples d’une raison plurielle, et non par soumission infantile à une puissance quelconque, politique, religieuse, ou à un conformisme social.

Et j’ai donc bien du mal à comprendre, MM Léonetti et Saintôt, dans quel but il faudrait faire peser la suspicion sur cette idée d’autonomie, apport essentiel de la pensée libérale dans sa plus grande tradition philosophique telle qu’elle est illustrée par Locke, Montesquieu, Kant, Tocqueville, etc.

Idée certes à approfondir de façon critique, et qui constitue un idéal jamais entièrement réalisé, à remettre donc sans cesse sur le métier comme le font actuellement tant de philosophes, mais à propos de laquelle on pourrait paraphraser la définition que Churchill donne de la démocratie : le pire des concepts, à l’exception de tous les autres.

Comme vous le savez aussi, ce ne pourrait être qu’au prix d’une grossière caricature, voire d’une supercherie qu’on identifierait autonomie de la personne et individualisme égoïste qui « fait systématiquement primer l’individu sur le collectif » (J. Léonetti, art. cité).

Car l’histoire du concept d’autonomie, tout comme celle de la pensée libérale montre que l’individualisme égocentrique constitue en fait la trahison d’un projet qui confère une place essentielle à l’altruisme et à la solidarité.

Déjà, parmi bien des références possibles, la profonde conception de la sympathie entre les êtres humains qui, chez l’Adam Smith de la Théorie des sentiments moraux, m’interdit de faire souffrir autrui exclut de concevoir l’autonomie comme « mise en cause du modèle de solidarité » (B. Saintôt, art. cité). Et ce serait faire insulte à la grande majorité des penseurs libéraux que de ne pas reconnaître, avec J. Stuart Mill, que « les êtres humains se doivent de l’aide les uns aux autres pour distinguer le meilleur du pire, et doivent s’encourager à choisir le premier, comme à éviter le second » (Sur la liberté, Chapitre IV. Des limites de l’autorité de la société sur l’individu,§4, trad. O. Gaiffe).

On le sait, outre son importance capitale dans la philosophie contemporaine (cf. C. Castoriadis, M. Gauchet, etc. dans le post cité ci-dessous), cette idée d’autonomie apparaît tellement essentielle à nombre de penseurs juifs, chrétiens ou musulmans que même si elle s’articule nécessairement pour eux avec une hétéronomie fondatrice, ils la considèrent comme le don le plus précieux que Dieu lui-même offre à sa créature.

(voir quelques réflexion sur ce point dans :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/05/21/a-propos-de-que-faire-simon-leys-ou-les-habits-neufs-du-professeur-badiou-et-quand-marcel-gauchet-gagnerait-a-lire-levinas-et-pic-de-la-mirandole/      )

Il serait donc bienvenu que des penseurs aussi avisés que vous l’êtes ne se laissent pas aller à des caricatures faciles et des réductions tellement simplistes et dogmatiques qu’elles frôlent le mensonge.

Car ceux qui agissent ainsi ne gagnent qu’une chose, « c’est de n’être pas crus, même lorsqu’ils disent la vérité », nous rappelle le vieil Ésope. « Et il arriva ainsi que le berger perdit ses moutons ».

Or, vous avez incontestablement des vérités à dire. Je l’ai pour ma part souligné dans de nombreux posts.

Il serait donc bien dommage que trop de proximité avec certaines approches suspectes les rendent inaudibles.

 

Et une excellente année à toutes et à tous, dans la vive joie d’une pensée libre et toujours en recherche d’une authentique… autonomie !

PMA. L’éthique supposerait-elle l’incohérence ?

Je précise tout d’abord – cela ne surprendra en rien les lecteurs de ce blog – que je ne « roule » pour personne, et certes pas pour des émanations soi-disant « catholiques » du type de la Manif pour tous. J’ai toujours défendu sur ce blog les revendications des homosexuels, leur droit à la reconnaissance et au mariage en particulier.

Mes remarques de ce jour se situent essentiellement au niveau d’une exigence de cohérence.

Car je dois reconnaître mon étonnement.

Même si je suis, pour ma part, partisan d’une prévalence sans ambiguïté des droits de l’enfant sur le droit à l’enfant, que l’on soit hétérosexuel comme homosexuel (cf. l’enfant l’Oréal », selon l’expression du Dr. J.P. Matot : « un enfant, parce que je le vaux bien »),

la référence à « une revendication de liberté et d’égalité dans l’accès aux techniques [médicales] pour répondre à un désir d’enfant »

http://www.lemonde.fr/societe/article/2017/06/27/le-comite-d-ethique-deverrouille-le-debat-sur-la-procreation-medicalement-assistee_5151717_3224.html

par le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) me paraît marquée d’une incohérence fondamentale :

Outre bien sûr des questions juridiques en suspens concernant le statut du donneur et le droit de la filiation, comment peut-on accepter, en vue de résoudre ce que le CCNE nomme une question d’égalité, de promouvoir une inégalité flagrante, puisque certains enfants vont donc se trouver dans la situation d’avoir droit à une représentation de la diversité des sexes à leur naissance (le fait d’avoir une mère et un père), alors que d’autres en seront privés ?

Les droits de l’adulte à « l’égalité » sont-ils donc à ce point à privilégier par rapport aux droits de l’enfant ?

Si une telle relativisation des droits de l’enfant constitue un choix de société, il faudrait alors l’énoncer clairement, et ne pas se contenter de quelques remarques pudiques, voire désinvoltes, concernant « les conséquences pour l’enfant », considérations qui sont bien loin d’être à la hauteur des interrogations éthiques.

 

Une deuxième incohérence est flagrante.

Car comment accepter « l’ouverture de l’IAD à toutes les femmes », et donc aux lesbiennes, sans prendre en compte  la «  souffrance induite par une infécondité résultant d’orientations personnelles » que peuvent ressentir nombre d’homosexuels hommes ? Pour pallier ce qui est présenté plus haut comme une inégalité, voilà qu’on ouvre une nouvelle inégalité, sexiste cette fois. Les hommes n’auraient-ils donc pas les mêmes droits que les femmes ?

Le fait d’accepter la PMA dans le cas des lesbiennes tout en refusant vertueusement la GPA (refus que je partage entièrement, cf. mes réflexions sur ce point sous le « mot-clef » ci-contre ) est donc au minimum une incohérence, voire une supercherie ou un « cheval de Troie » qui prépare, en dépit des artifices rhétoriques, une autorisation à terme de la GPA. Car celle-ci est bien l’unique façon de rétablir une « égalité » qui se trouve rompue par la discrimination instaurée par l’autorisation de la PMA pour toutes les femmes.

Là encore, s’il s’agit d’un choix de société, il faut l’annoncer clairement, et ne pas se cacher derrière des incohérences qui ouvrent la porte à la supercherie.

 

Enfin, ne va-ton pas un peu vite en besogne ? Car une autre question éthique fondamentale est celle de l’accès à la médecine à des fins non thérapeutiques.

Sur ce point, il peut paraître en effet bien léger d’invoquer des « souffrances induites » par des caractéristiques « résultant d’orientations personnelles ».

On le sait, l’évaluation de telles souffrances dans le cas de demandes de modifications de l’identité sexuelle fait l’objet de protocoles psychologiques et médicaux très exigeants.

Qu’en sera-t-il de l’évaluation de telles « souffrances » dans le cas de l’homosexualité féminine ? Ne risque-t-on pas de passer un peu facilement de la « souffrance » au caprice ?

Plus largement, l’utilisation de la médecine à des fins non-thérapeutiques constitue de nos jours l’une des « boîtes de Pandore » les plus problématiques en ce qui concerne l’avenir de l’humanité. Peut-être serait-il sensé de ne pas créer à la légère des jurisprudences sur lesquelles il risque d’être bien difficile de revenir.

Qu’en sera-t-il désormais des critères de la « souffrance » ? Je peux souffrir très réellement de me sentir trop petit, ou de ne pas courir aussi vite que les autres. Telle cette personne pourvue de jambes normales, mais  qui demandait à ce qu’on lui pose des prothèses de titane pour courir plus vite.

Certains envisagent avec sérieux le marché juteux – et désormais bientôt accessible – de la greffe d’utérus chez l’homme en vue de pallier la « souffrance induite par une infécondité » que ressentent certains.

La difficulté d’évaluer la « souffrance » ouvre donc la porte à une casuistique fort complexe, qui risque de donner lieu à bien des abus, et certainement des trafics.

De plus, son invocation dans le cas de l’homosexualité risque de ramener le vieux spectre dépassé de l’assimilation de celle-ci à une maladie.

Or, je ne pense pas qu’il s’agisse là d’un retour souhaitable.

 

Je pense pour ma part que la diversité des « orientations personnelles » possibles fait signe vers une incomplétude foncière caractéristique de notre condition d’être humain.

De la même façon que certaines et certains sont attirés par l’autre sexe, certaines et certains sont attirés par le même.

De la même façon que certaines ou certains sont attirés par la maternité ou la paternité, certaines ou certains ne se conçoivent pas dans cette orientation de vie.

On sait que, contre certaines idéologies, religieuses en particulier, le fait d’assumer ce refus a ouvert à des approches fécondes d’une féminité et d’une masculinité dissociées de la maternité et de la paternité. Dissociation revendiquée d’ailleurs lors des mouvements de libération sexuelle des années 70…

Or, chaque orientation de vie entraîne à la fois des richesses et des deuils. Les deux aspects constituant notre chemin d’accès à la maturité, qui passe par le fait d’assumer cette incomplétude qui est la nôtre.

L’engagement dans la voie de l’hétérosexualité entraîne pour moi le deuil de l’homosexualité, et inversement. Et même le fait d’être bisexuel ou transgenre entraîne le deuil de la voie qui permet de se réaliser dans une seule de ces orientations.

L’une des grandes « souffrances » de notre temps n’est-elle pas alors d’avoir laissé penser qu’il pourrait y avoir des « orientations » où tout pourrait se réaliser à la fois sans souffrance et sans deuil ?

L’urgence serait peut-être alors, pour lutter véritablement contre la « souffrance », de savoir dépasser l’illusion de la complétude, du « fantasme de toute puissance » qui en constitue incontestablement l’une des sources essentielles.

De la fin de vie, et d’un étrange recyclage de « l’obstination déraisonnable ». Ainsi que de la permanence de la barbarie et du retour de l’anthropophagie. Enfin, des leçons de résistance de M. Poutou et de la jeunesse roumaine face à l’imbécillité et à la corruption. Quelques brèves.

À propos de la campagne d’information sur la fin de vie lancée par le gouvernement le 20 février,

http://social-sante.gouv.fr/grands-dossiers/findevie/ameliorer-la-fin-de-vie-en-france/article/la-campagne-d-information-sur-la-fin-de-vie

je signale la mise à jour (intégrant la loi Claeys-Leonetti) d’un post concernant l’euthanasie et le suicide assisté. Il date déjà de trois ans mais me semble conserver son actualité :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/02/18/fin-de-vie-et-finitude-du-droit-a-propos-de-leuthanasie-du-suicide-assiste-et-du-consentement/

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Stultitia, avec son mauvais esprit coutumier, me signale au passage que si la loi Claeys-Leonetti refuse « l’obstination déraisonnable », celle-ci semble cependant avoir encore de beaux jours devant elle en politique. Je lui laisse la liberté de ses allégations.

La perfide en profite pour me rappeler un passage de ce géant de la poésie que fut Pèire Cardenal (1180-1278 ?), immense auteur quasi ignoré du fait de l’occultation de la culture occitane.

Passage qui n’a pas besoin de commentaire tant il s’inscrit dans une intemporelle actualité, dont les caractéristiques restent inchangées depuis le XIIIème siècle :

S’us paubres homs a emblat un lensol,
Laire es clamatz ez anara cap cli,
E s’us ricx homs a emblat mercuirol,
Ira cap dreg en la cort Costanti
E si-l paubres a emblat una veta,
Pendra lo tals q’a emblat un ronci.
Aquest dretz es plus dretz c’una sageta
Que-l [ricx] laire penda-l lairo mesqui.

Si un pauvre homme a dérobé un drap,
il sera appelé voleur et ira tête basse,
et si un homme riche a volé un trésor,
il ira tête droite en pleine cour de Constantin;
et si le pauvre a volé une bride,
tel le pendra qui a volé un cheval.
Ce droit est, dirait-on, plus droit qu’une flèche
qui veut que le riche larron pende le larron misérable!

(Las amairitz, qui encolpar las vòl,

http://www.cardenal.org/T56.htm    )

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Et toujours dans le domaine de la santé, le documentaire effrayant mais hélas tellement en phase avec nos évolutions contemporaines :

http://www.arte.tv/guide/fr/067129-000-A/le-business-du-sang

Ainsi, certains des médecins interrogés, qui n’hésitent pas à parler d’anthropophagie à propos de cet infâme « business », mettent-ils implicitement le doigt sur la transgression de ce qui constitue au dire des anthropologues l’un des interdits fondamentaux, fondateurs de notre humanité.

Un indice supplémentaire de la fragilité de notre civilisation, et de ce retour à une barbarie tacitement accepté, voire promu, surtout lorsqu’il s’opère , au dépens des plus pauvres, dans un silence complice.

Oui, la barbarie existe, et plus que jamais, nous avons à la nommer pour pouvoir y résister.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/02/10/cultures-civilisation-barbarie-quand-tzvetan-todorov-nous-eclaire-sur-saidnaya-bachar-el-assad-et-bien-dautres-et-en-passant-sur-la-morale-publique/

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Réalité de la barbarie qui s’accompagne d’un étalage toujours plus décomplexé de l’imbécillité médiatique :

http://www.lemonde.fr/big-browser/article/2017/02/27/philippe-poutou-ou-l-equation-impossible-d-aller-ou-pas-dans-une-emission-comme-on-n-est-pas-couche_5086517_4832693.html

[voir la vidéo].

Étalage dont a été victime M. Poutou qui, dans sa naïveté, avait sans doute du mal à imaginer qu’on puisse tomber aussi bas.

Et même si je ne suis pas toujours en accord avec les mesures qu’il préconise, il faut reconnaître qu’il pose le bon diagnostic en ce qui concerne sa mésaventure, tellement révélatrice du degré d’indignité de certaines émissions : « on se fout de notre gueule »…

La morgue méprisante des riches n’est plus capable que du fou rire le plus inepte et pitoyable devant les problèmes réels de celles et ceux qui assurent courageusement, dans l’effort et la peine, la vie économique d’une nation.

L’attitude de ces journalistes a choqué et je le comprends. Les gens ont senti qu’on se foutait de la gueule des problèmes réels comme le chômage et la précarité.”

Analysant encore cette séquence, il s’étonne qu’elle ait été conservée au montage, alors que l’émission était enregistrée en différé jeudi dernier, et estime que cela prouve qu’ils ne se rendent pas compte de leur propre condescendance :

“Je suis surpris qu’ils aient gardé la séquence. C’était tellement surréaliste. Ça les mettait, en plus, dans une situation ridicule et malsaine. On a l’impression qu’ils prennent tout ça de haut, ils sont tellement habitués à rire entre eux… Et finalement, ils ne se rendent peut-être pas compte qu’en faisant ça, ils mettent en évidence leur mépris et leur incapacité à discuter. Ils se sont montrés tels qu’ils sont.”

“Ce sont deux intervieweurs assez désagréables”

Le candidat ouvrier ne leur en veut pas, mais assène, de manière catégorique :

“Ils sont tellement prétentieux qu’ils ne mesurent pas les conséquences.”

Propos de Philippe Poutou dans:

http://www.lesinrocks.com/2017/02/news/pretentieux-philippe-poutou-revient-invitation-a-onpc/

 

En effet. « Qu’ils mangent de la brioche », disait l’autre avant de perdre la tête.

L’irresponsabilité d’une certaine classe sociale risque un jour d’être la cause de bien des rires jaunes.

En tout cas, M. Poutou, votre silence digne sous les fous rires et la morgue des prétentieux nous a mieux fait comprendre combien il est urgent de partager votre mot d’ordre : « résister c’est exister ».

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La résistance, c’est aussi la magnifique leçon des récents événements de Roumanie.

Il y a quelques semaines, à propos de la question des migrants, je regrettais que ce qui est trop souvent le mirage de l’émigration tarisse la capacité de résistance et de révolte de régions du globe qui en auraient tant besoin.

Comment ne pas espérer voir se lever la révolte, se constituer et se structurer l’opposition, l’organisation syndicale, politique ? Comment se résoudre à laisser partir sur les chemins de l’émigration tant de Mandela et de Gandhi dont l’exil annihilera le potentiel d’insurrection ?

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/05/cest-mandela-et-gandhi-quon-assassine/

Et je citais un article de ce palmipède dont certains regretteraient, dit-on – me glisse encore Stultitia – qu’il n’ait pas subi le sort de ses pauvres semblables décimés au nom de la sécurité sanitaire.

Reste la génération qui descend dans la rue dans un pays saigné par l’émigration de 3 millions de jeunes, partis travailler en Europe de l’Ouest. « C’est la première génération éduquée sans le communisme, pro-européenne, qui se lève pour défendre des valeurs morales, et non matérielles, en affirmant: « Nous voulons rester en Roumanie et en faire un pays normal » (Liviu Dragnea, Le Roumain dans le sac, Le Canard Enchaîné 2025 du 15/02/2017).

 

Ainsi donc, il y a, en Roumanie, des citoyens, une jeunesse, qui se lèvent courageusement contre la corruption et le dérèglement de la vie politique, et qui, dans un pays miné par le départ de ses forces vives, ne placent pas leur seule espérance dans l’émigration.

(cf. aussi le beau film Baccalauréat, de Cristian Mungiu, et la magnifique décision finale d’Eliza, l’héroïne, face à la compromission tellement facile et habituelle avec la corruption).

Dans les pays les plus corrompus, en Europe ou ailleurs, l’émigration n’est pas une fatalité. L’exemple roumain nous montre qu’il est possible de lutter et de faire que les choses changent.

http://www.la-croix.com/Monde/Ces-Roumains-qui-ont-ose-dire-non-a-la-corruption-2017-02-21-1300826330

http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/02/28/roumanie-une-revolte-europeenne_5086856_3232.html

Quelles leçons tirer de cette nouvelle révolte roumaine ? La première : la corruption est au cœur du combat démocratique des classes moyennes des pays en phase de transition politique ou/et d’émergence économique. Qu’il s’agisse de la Chine, du Brésil de la Tunisie ou de la Roumanie, la lutte contre la corruption cristallise les aspirations d’une société civile qui accède à un meilleur niveau de vie et d’éducation. La réalité d’un pouvoir confisqué par des élites s’enrichissant aux dépens de la population n’est plus supportable. Internet et les réseaux sociaux jouent un rôle crucial dans ce combat, en multipliant l’effet mobilisateur des initiatives civiques.

Deuxième leçon : il est toujours des endroits où l’Union européenne est symbole d’espoir, de droit et de dignité. Armés de leur téléphone et de banderoles de couleur, les manifestants roumains ont composé un gigantesque drapeau vivant bleu étoilé, dimanche 26 février. C’est ce même drapeau européen que brandissaient les insurgés ukrainiens de la place Maïdan, en 2014. C’est ce même drapeau encore qui flotte sur les manifestations de l’opposition polonaise contre les dérives du parti nationaliste de Jaroslaw Kaczynski, au pouvoir depuis 2015. L’Europe, perçue comme garde-fou contre les violations de L’État de droit et garante des valeurs démocratiques, ne doit pas manquer ce rendez-vous. Par les temps qui courent, il a repris toute son actualité.

En effet, « La réalité d’un pouvoir confisqué par des élites s’enrichissant aux dépens de la population n’est plus supportable ».

Nous le constatons tous les jours.

Et une partie du règlement de la question de l’émigration (en Roumanie, mais aussi en Afrique ou ailleurs) est liée à ce constat.

Et « il est toujours des endroits où l’Union européenne est symbole d’espoir, de droit et de dignité ».

On aimerait le croire…

Il est en tout cas de notre responsabilité de faire en sorte que nos représentants politiques se montrent enfin à la hauteur de ce défi.

L’éthique : souci de l’autre ou satisfaction de soi ? Qui donc est le « sujet » de la GPA ?

Encore un retour sur la question de la GPA, que m’inspire la profusion actuelle des articles et émissions sur le thème.

Essentiellement pour partager un étonnement somme toute assez naïf.

Car on a souvent du mal à identifier le « sujet », la ou les personnes concernée(s) en premier lieu par la pratique des « mères porteuses ».

Dans la plupart des cas, y compris dans des argumentaires de nombreux « anti GPA », tout semble se passer comme si la gestation pour autrui et les graves problèmes éthiques et juridiques qu’elle suppose posait au centre du débat le « couple d’intention », homosexuel ou pas : par exemple, on s’interroge sur les droits ou l’absence de droits de ce dernier, on compare la situation dans les diverses régions d’Europe et du monde, etc.

Puis vient en général la question du statut éthique et juridique de la mère « porteuse » ou  » gestatrice » : question de « l’instrumentalisation », de la « marchandisation » ; ou encore qu’en serait-il d’une « GPA éthique », altruiste, opérée selon le modèle du « don », avec le plein consentement de la « mère gestatrice », etc.

Ainsi, des articles tels que celui du docteur Olivennes
http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/06/16/gestation-pour-autrui-une-pratique-legitime-si-elle-repose-sur-le-don-consenti_4654740_3232.html?xtmc=gpa&xtcr=2

ou des émissions telles que « La Grande Table » du 22/06
http://www.franceculture.fr/emission-la-grande-table-2eme-partie-la-gpa-entre-regulation-et-abolition-2015-06-22

sont essentiellement concentrés sur ces questions.

Malgré certains aspects pertinents de leurs approches (en ce qui concerne en particulier pour la seconde la situation des enfants nés de GPA à l’étranger), il me semble qu’on est tout de même en droit de se demander si elles ne souffrent pas d’une fondamentale erreur de perspective.

Car le premier concerné ne serait-il tout de même pas, avant le couple demandeur et son désir de parentalité, avant la « mère porteuse », l’enfant à naître ?

N’est-ce pas lui d’abord qui devrait être le véritable « sujet » de la GPA ?

Or, il est pour le moins troublant de constater que, parmi bien d’autres, le docteur Olivennes, dans son article au demeurant riche, traite ce premier intéressé avec ce qu’il faut bien appeler une étonnante désinvolture.

Sur les 98 lignes de l’article (sur le site du Monde.fr), seules 4 sont consacrées à la situation de l’enfant.
Les 94 autres traitant donc des différentes sortes de « couples demandeurs », de la GPA « commerciale » ou altruiste, etc.

De même, sur les 35 minutes que dure l’émission de France Culture citée, seule une (de 26mn23 à 27mn23) est concédée par Serge Hefez, d’ailleurs à la demande exprès d’une journaliste, aux éventuelles répercussions sur l’enfant d’une naissance par GPA. Irène Théry, principale intervenante, n’ayant, elle, pas un mot sur le sujet. La presque totalité du discours restant centré sur le droit des parents et le statut de la mère gestatrice.

Dans les deux cas, la situation de l’enfant apparaît donc accessoire, et d’ailleurs résolue a priori de façon quelque peu péremptoire :

« Il n’y a pas de preuve scientifique démontrant une augmentation des risques d’être atteint de troubles psychoaffectifs pour un enfant élevé par une femme autre que celle qui l’a porté », déclare F. Olivennes dans l’article cité.

Tandis que Serge Hefez de son côté critique donc en quelques dizaines de secondes la « vision très très exclusive de la dyade mère-enfant » qui empêche ce dernier de s’ouvrir à la « pluralité des personnes autour de lui » et la « vision très restrictive du ou-ou », vision dans laquelle « une seule personne est représentative » du lien maternel, et à laquelle devrait se substituer celle du « et-et », capable de « hiérarchiser » différents types de liens et d’attachements.

Avant même toute évaluation de ce genre de remarques, une question essentielle se pose donc.

Elle concerne la définition même de l’éthique.

Dans plusieurs posts précédents, concernant différents sujets, en me fondant sur des philosophes tels qu’Emmanuel Lévinas ou Paul Ricœur, il m’a semblé important de rappeler que l’éthique a à voir avec la question de « l’autre » :

« Si l’on suit Emmanuel Lévinas, c’est d’autrui plutôt que du for intérieur, que l’injonction morale est dite procéder. En devenant source de moralité, l’autrui est promu au rang de l’objet du souci, à la mesure de la fragilité et de la vulnérabilité de la source même de l’injonction. Le déplacement devient alors renversement : on devient responsable du dommage parce que, d’abord, on est responsable d’autrui » (P. Ricoeur, Le Juste, Éditions Esprit, Paris 1995, p. 63).

Dès lors, que penser du contenu « éthique » de réflexions qui, bien loin du « Visage d’autrui » dont Lévinas fait l’initiateur de la relation éthique, ou même de la simple « maxime » de Kant, ne placent, « à la source de l’injonction », que la satisfaction du besoin individuel, voire du fantasme, de parentalité ?

Même si l’interrogation peut s’étendre éventuellement, dans un second temps et sous la pression des événements, à quelques conditions par lesquelles ce besoin ou ce fantasme peut s’accomplir sans un trop grand mépris ou une trop grande chosification de l’instrument qui nous permet de le réaliser (la mère porteuse en l’occurrence).

Mais qu’en est-il de cette nécessaire précédence du souci d’autrui qui définit l’agir éthique, et en premier lieu de cet autrui « fragile et vulnérable », l’enfant qui, ici, devrait constituer justement « la source de l’injonction » ?

Une telle confusion en ce qui concerne le « sujet » de la GPA – confusion, puisque c’est l’individu et son besoin de réalisation du fantasme qui occupe désormais presque systématiquement la première place dans la réflexion au détriment du bien de l’enfant à naître – apparaît dès lors comme une négation pure et simple de l’éthique elle-même.

Et une fois niée toute composante éthique du fait de ce  privilège délibéré accordé à la satisfaction du besoin du couple par rapport à la considération du bien de l’enfant à naître, on ne voit pas en quoi le fait de se préoccuper de la mère porteuse de façon souvent quelque peu paternaliste et condescendante pourrait rajouter une quelconque dimension éthique, dès lors que la règle du jeu adoptée en suppose d’emblée l’exclusion.

La pseudo réflexion sur la « GPA éthique » (cf. I. Théry), ou autre « don consenti » ou « désintéressé » (cf. F. Olivennes) de la part de la gestatrice n’est ainsi qu’un alibi qui ne fait qu’entériner l’exclusion a priori de la préoccupation qui devrait être essentielle, celle qui concerne le bien réel de l’enfant.

Il ne peut simplement pas y avoir de « GPA éthique », pour la bonne raison que celle-ci repose sur la prééminence accordée au besoin égoïste et au « droit à l’enfant » sur la considération de l’altérité de l’enfant à naître et de la responsabilité à son égard que cette altérité devrait susciter.

Et cette exclusion de l’éthique se situe à la racine même de la GPA, puisque celle-ci suppose l’abolition du souci de l’autre devant le diktat du « même » et de son fantasme de toute puissance, en l’occurrence celui d’une procréation sans limites.

Ne nous y trompons donc pas : si je pose en postulat que l’esclavage est légitime, en quoi le fait de délibérer pour savoir s’il faut faire travailler un esclave huit heures ou douze heures par jour constituera—t-il une « réflexion éthique » ?

De même, si je pose en postulat, dans une réflexion sur la GPA, que « l’autrui » de l’enfant est quantité négligeable, comme nous le montrent expressément les textes et émissions mentionnés, en quoi les débats sur le statut de la mère porteuse pourraient-ils comporter la moindre composante « éthique », puisque une GPA prétendument « altruiste » se fait, consciemment ou inconsciemment, complice d’un « projet parental »  se définissant lui-même par la banalisation de l’abandon de l’autrui « fragile et vulnérable » qu’il requiert ?

Dans l’un et l’autre cas, c’est le positionnement même de la réflexion qui, en adoptant des postulats faussés d’emblée, interdit toute dimension éthique.

On souhaiterait donc que certains « intellectuels » et les médias à leur suite cessent de nous faire croire qu’il y a, dans de tels débats sur la GPA, quelque chose qui relèverait de « l’éthique ».

Il s’agit en fait d’une supercherie.

Pour qu’une dimension authentiquement éthique soit prise en compte, il serait urgent de revenir à un positionnement adéquat.

Celui-ci pourrait être formulé par exemple d’une façon qui se rapprocherait de la suivante :

« Quelles doivent être les conditions nécessaires pour que tout enfant puisse jouir à sa naissance d’un maximum d’avantages et échapper au maximum aux traumatismes évitables ? Et en quoi la science, l’éthique et le droit peuvent-ils contribuer à assurer de telles conditions ? ».

N’est-ce pas là les seules questions qui concernent le bien de l’enfant ?

Or, n’en déplaise à Mme Irène Théry, Mrs. Serge Hefez ou François Olivennes parmi bien d’autres, rien de fondé ne permet de penser que le fait de séparer à la naissance un enfant de la personne qui l’a porté pendant neuf mois puisse constituer l’une de ces conditions nécessaires.

Malgré les affirmations bien rapides de nos auteurs (est-ce le fait de l’ignorance, d’une approche idéologique… ?), le simple bon sens ainsi que de nombreuses études semblent montrer au contraire qu’une telle séparation violente constitue un traumatisme non négligeable, dans tous les cas une épreuve que rien ne justifie d’imposer à quiconque au seuil de son existence.

J’ai déjà, à plusieurs reprises, évoqué cette question :

Par exemple :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/12/13/prostitution-alienation-consentement-meres-porteuses-quelques-meditations-terminologiques-autant-que-peripateticiennes-avec-elisabeth-badinter-sylviane-agacinsky-rene-frydman-et-bien-d/

Je me permets de reproduire quelques éléments de réflexion :

Autrui et la limite au « principe de libre disposition de son corps ».
Une extension de cette réflexion m’a été suggérée par un bel article de René Frydman, « La maternité de substitution est une aliénation, une forme de prostitution » (La Recherche 477, juillet août 2013, p. 100-101).
http://www.larecherche.fr/idees/grand-debat/maternite-substitution-est-alienation-forme-prostitution-01-07-2013-109541
Car si l’on pose en « principe », comme je l’ai fait ici, la « libre disposition de son corps », une telle règle peut-elle valoir pour aborder d’autres questions d’éthique, et particulièrement de bioéthique ?
(…) Qu’en est-il donc de la question de la « gestation pour autrui », de la« maternité de substitution » (à noter que R. Frydman fait de ces termes un rapide historique qui ne manque pas de saveur) ?
Je me souviens d’une émission télévisée sur ce sujet, dans laquelle intervenait une « mère porteuse » qui justifiait sa position par cet argument : « Je suis libre de disposer de mon corps comme je le veux ».
De plus, cette même personne reconnaissait que la grossesse était pour elle une façon « de se sentir bien », et qu’elle ne voyait donc pas la raison de s’en priver, qui plus est dans une perspective évidemment altruiste.
Il semble cependant que la réalité soit plus complexe.
Outre les arguments (qui recoupent ceux de la lutte contre la prostitution) de contraintes financières (on imagine mal la femme d’un patron du Cac 40 être « mère porteuse » au profit d’un indienne ou d’une ukrainienne déshéritée, ni même pour la caissière de son supermarché…) et de manipulation du consentement par la contrainte (sans doute existe-t-il déjà dans certains pays un « proxénétisme » de la gestation pour autrui, voire des réseaux maffieux à l’œuvre sur ce « créneau porteur »), il semble difficile de n’invoquer ici que la « libre disposition de son corps », puisque le « corps d’autrui » est par essence impliqué.
Les arguments liés à la contrainte (financière, psychique, etc.) comme à la manipulation du consentement, bien sûr évoqués par R. Frydman, pourraient faire l’objet d’une réflexion similaire à celle menée au sujet de la prostitution.
Ils sont donc importants, mais peu décisifs, à la merci d’une irréductible et insondable référence au consentement : « je suis certes déshéritée, mais je choisis d’utiliser mon corps comme je le veux » ; « je suis riche, et je choisis aussi d’utiliser mon corps comme je le veux. Où est donc le problème ? »
Le problème est donc sans doute qu’ici, à la différence de la question de la prostitution, l’invocation du principe de « libre disposition de son corps » allié au « principe de consentement » est insuffisante pour appréhender la réalité de la situation.
Même s’il manque chez R. Frydman une réflexion spécifique sur la prostitution (qu’il assimile un peu rapidement à la pure et simple aliénation), l’article se révèle riche de remarques qui désignent la nécessité d’un principe supplémentaire, impliqué dans la question de la maternité de substitution, celui des conditions nécessaires à un véritable respect du corps d’un autrui en devenir.
Il faut bien sûr distinguer ce problème de celui d’un éventuel « respect de l’embryon », dont on sait combien il peut être utilisé de façon idéologique.
Mais la « mère porteuse », par définition, ne fait pas que porter un embryon. Elle porte un corps qui, en tant qu’autrui, « transcende » nécessairement la référence à la seule « disposition » du corps propre.
C’est bien ce qui rend problématique le statut de la GPA.
« Abandon programmé. Contrairement à ce qu’avancent certains partisans de la GPA, il s’agit d’une démarche très différente de l’adoption. Cette dernière se fait par un accord préalable entre deux personnes ou deux couples ; il n’y a pas, de la part de la mère d’origine, volonté de concevoir un enfant dans le seul but de l’abandonner. Au contraire, dans la gestation pour autrui, il s’agit d’un abandon programmé. Pire : dans la mesure où la médecine intervient, d’un ‘’abandon sur ordonnance’’. Comment les médecins, qui ne cessent de prouver et d’éprouver l’importance du lien mère-bébé, peuvent-ils accepter de se rendre complice de celle-ci ? » (R. Frydman, art. cité).
Même si elles sont peu développées en France (on consultera tout de même avec profit en particulier les ouvrages de Benoît Bayle, par exemple: L’identité conceptionnelle. Tout se joue-t-il avant la naissance ? Cahier Marcé n° 1, coll. « Médecine, psychanalyse et société »Penta – L’Harmattan, Paris, 2005, ainsi que son site sur Internet), on sait que les études de PPN (Prenatal and Perinatal Psychology ; par ex. pour ne citer qu’un titre évocateur : A. J. Ward, « Prenatal Stress and Childhood Psychopathology. » Child Psychiatry and Human Development 22(1991): 97-110) sont particulièrement approfondies dans le monde anglo-saxon.
Elles « prouvent », selon le mot de R. Frydman, combien la relation prénatale de l’enfant à la mère est décisive pour son développement futur.
« Ce bébé, porté neuf mois par une mère dans le but de l’abandonner, ressent probablement le désinvestissement psychologique maternel. À la suite de quoi il subit une coupure radicale avec ce qu’il a connu jusque-là… » (R. Frydman, art. cité).
La juste revendication d’une « libre disposition de son corps » ne peut donc être étendue à tous les champs de la bioéthique sans courir le risque inquiétant et quelque peu narcissique d’un grave « désinvestissement », voire d’une disparition d’autrui du champ de l’interrogation.

Outre les auteurs cités, on pourrait rajouter par exemple des réflexions récentes de la psychothérapeute Anne Schaub :
http://www.lalibre.be/debats/opinions/la-gpa-prejudice-de-taille-pour-le-bebe-5531313b3570fde9b2bfd72f

« Les débats sur la gestation pour autrui (GPA) doivent se recentrer sur le principal intéressé : l’enfant. Or, le séparer de celle qui l’a porté durant neuf mois et à laquelle il s’est attaché représente une rupture traumatique aux conséquences bio-psycho-¬sociales néfastes tout au long de la vie.
Depuis plus de 50 ans, les recherches en sciences humaines ont considérablement fait avancer notre compréhension du développement et du psychisme si subtil et délicat du petit enfant. Ainsi, dans le cas de la gestation pour autrui (GPA), il y a lieu de jeter un regard approfondi sur la notion de l’attachement de même que sur les fondements de la création du lien du petit avec sa mère de naissance. À partir de là nous saisissons mieux que les questionnements autour de la GPA se doivent d’être centrés sur le premier intéressé : le bébé.
Les débats publics sur la pratique de la GPA passent le plus souvent sous silence l’existence du lien fondamental qui se noue entre l’enfant, la mère biologique et le père biologique, dès la conception et durant les neuf mois de gestation. Or, cette période est cruciale pour le fondement relationnel et la construction psychique et cognitive future du petit enfant et ce, pour toute sa vie. L’existence du bébé en tant que petit être « relationnel » commence dès sa conception! ».
(…)
« Dans le panel de souffrances infantiles rencontrées au cours de mon expérience professionnelle, j’ai constaté que derrière toutes les séparations, ressenties subjectivement in utero à partir de circonstances qui font croire à l’enfant qu’il n’est pas le bienvenu (conflits de couple, deuils, maman anxieuse après une fausse couche et évitant de s’attacher à son bébé par crainte de le perdre, stress de toutes sortes ou solitude de la mère portant son enfant sans le soutien du père de l’enfant, etc.) se loge comme en toile de fond l’angoisse la plus archaïque inhérente à notre humanité : l’angoisse d’abandon. Le petit enfant vit une angoisse d’abandon majeure lorsqu’il a l’impression subjective de perdre sa mère ou lorsqu’il la perd réellement (objectivement).
Le système psychique et intellectuel du petit enfant n’est pas encore muni de ce qu’en psychologie nous appelons « la permanence du moi et de l’objet ». Ainsi, l’éloignement de la mère de naissance dont il s’est laissé imprégner pendant neuf mois crée chez le tout-petit un stress qu’il assimile à une angoisse de mort. Le nouveau-né n’a en effet pas encore la maturité cognitive suffisante pour s’expliquer d’une façon consciente et raisonnée une situation d’éloignement de la « mère » qu’il connaît depuis autant de mois. En d’autres termes : « Maman c’est moi et moi c’est maman. Si je ne vois plus, n’entends plus, ne sens plus maman près de moi, je perds le sentiment de ma propre existence, j’entre en détresse et crains de mourir ! » » (La Libre Belgique, 17 avril 2015).

Nos connaissances actuelles en neurosciences et en psychologie, qui combattent fort heureusement « l’erreur de Descartes » et qui insistent, avec Antonio Damasio par exemple, sur le fait que, dans le développement psychique, les sensations corporelles et la perception des émotions précèdent et conditionnent le développement de la rationalité, rendent bien difficile de penser que le petit enfant disposera, lors de son abandon originaire, de la maturité suffisante qui lui permettrait d’effectuer cette « hiérarchisation des attachements » dont nous parle Serge Hefez de façon bien rapide et bien légère.

« Manifestation, parmi bien d’autres, d’une schizophrénie intellectuelle qui, tout en invoquant en permanence les neurosciences et en rabâchant – à juste raison – l’importance des enracinements corporels, des conditionnements affectifs et socio-culturels, renie ces convictions dès que le diktat de la bienpensance officielle l’exige » ajoute Stultitia.

Jusqu’à penser donc, contre toute évidence et toute étude sérieuse, que le fait de priver l’enfant de son environnement pré-natal pourrait relever de l’anecdotique.

Bien sûr, en dépit de tous ces signes, on peut toujours soutenir qu’il « n’y a pas de preuve scientifique démontrant une augmentation des risques d’être atteint de troubles psychoaffectifs pour un enfant élevé par une femme autre que celle qui l’a porté » (F. Olivennes, art. cité).

Mais, outre le caractère discutable de l’affirmation, en quoi pourrait-elle justifier le sophisme à la mode, selon lequel on pourrait alors légitimement priver un enfant de la femme qui l’a porté, ou établir sur de telles bases un modèle de parentalité pour les temps à venir ?

Samuel Pisar est devenu un avocat international et un auteur de renommée mondiale après avoir connu enfant les camps de concentration.

Beethoven, de son côté, aurait été enfant d’alcoolique.

Mais de tels témoignages des extraordinaires capacités de résilience qui caractérisent les petits d’hommes, ou du moins certains d’entre eux, impliqueraient-ils que nous devrions les faire grandir en camps de concentration ou que nous gagnerions à devenir des parents alcooliques ?

Et que ceci constituerait en outre une position « éthique »?

La résilience est l’un des beaux mystères de l’espèce humaine. Elle montre que l’être humain dispose de ressources suffisantes pour réparer, au moins en partie, les aberrations que lui imposent les circonstances et ses semblables.

Mais elle ne nous dégage aucunement du devoir qui nous incombe : celui d’offrir aux enfants que nous prenons le risque de mettre au monde les meilleures capacités de développement et de leur éviter le plus possible les traumatismes dont nous serions responsables.

PS :
En ce qui concerne la question de la situation juridique des enfants nés de la GPA à l’étranger, classique « cheval de Troie » surmédiatisé de l’entrisme et du « chantage à la compassion » des pro-GPA, je renvoie à mes brèves remarques :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/07/15/lettre-ouverte-sur-la-gpa/

en regrettant une nouvelle fois que cet « entrisme du fait accompli » ne suscite pas les sanctions vraiment dissuasives dont il devrait faire l’objet.

Le grand enfumage médiatique. À propos de GPA, de psychanalyse, d’utérus artificiel, et autres « enfants l’Oréal ».

Encore un de ces cas d’école qui émerveillent Stultitia :

http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/03/19/le-grand-divan-mediatique_4597194_3224.html

Il va nous permettre de disséquer quelques techniques classiques de l’enfumage médiatique, au demeurant bien connues de tout prof de philo qui se respecte.

Hélas, pour les raisons évoquées dans le post ci-dessous, il ne trouvera pas de caricaturiste pour le dénoncer comme il le mériterait.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/01/20/de-lequite-dans-la-caricature-et-du-kairos-car-il-y-a-un-temps-pour-tout/

On commence donc à traiter d’un sujet, en l’occurrence la GPA :

En même temps que celle de la gestation (GPA) pour autrui, l’année 2015 pourrait bien être celle d’une prolifération du discours psychanalytique dans les médias (…).
Dans sa levée attendue de boucliers contre cette situation nouvelle, La Manif pour tous a trouvé un allié plus ou moins involontaire chez des psychanalystes médiatiques. À la radio, à la télévision, dans les journaux, ils délivrent des avis très tranchés sur la question [de la GPA]. Ainsi de Jean-Pierre Winter qui signale « un déni de grossesse cautionné par la société » et « un abandon d’enfant programmé », ou encore de Pierre Lévy-Soussan qui préfère parler de « rupture délibérée de ce que l’enfant a vécu pendant la grossesse ».

Notons tout d’abord qu’aucun argument n’est présenté, ni ne sera présenté par la suite, en vue de contredire les affirmations des psychanalystes cités.

Et pour cause ! Car il s’agit là non de théories ou d’opinions, mais tout bonnement de faits : quelle que soit la façon dont on la présente, la GPA comporte, de par sa définition même, un abandon de la part de la « mère » qui a porté l’enfant durant les neuf premiers mois de son existence, au profit de la « mère de commande ».

Et qui oserait prétendre qu’un tel abandon ne constitue pas une « rupture », dont il paraît bien léger et irresponsable de minimiser a priori les conséquences possibles ?

Et qui donc pourrait être assez prétentieux pour assurer, au vu des connaissances actuelles sur le sujet, que ces conséquences pourraient ne pas être éventuellement graves ?

[Cf. là-dessus les études de PPN (Prenatal and Perinatal Psychology) citées, alinéa 4 : Autrui et la limite au « principe de libre disposition de son corps » dans :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/12/13/prostitution-alienation-consentement-meres-porteuses-quelques-meditations-terminologiques-autant-que-peripateticiennes-avec-elisabeth-badinter-sylviane-agacinsky-rene-frydman-et-bien-d/ ].

Y a-t-il donc un moyen de dire les choses autrement, qu’on soit ou non psychanalyste ?

Serait-il plus légitime d’user d’édulcorations bien acrobatiques, et surtout, bien idéologiques, qui permettraient certes de mieux se débarrasser de ce détail gênant ?

Comme le remarque René Frydman (article de La Recherche cité dans le post ci-dessus), il est difficile d’être dupe du passage des termes de « mère porteuse » à ceux de « gestation pour autrui » qui essaient d’atténuer le caractère purement fonctionnel et matériel – voire pécuniaire – de l’opération par la référence prétendue « au don, à la générosité ».

Mais peut-on avec un minimum de sérieux parler d’offrande spontanée de la mère porteuse aux parents de commande, s’opérant avec l’accord évidemment enthousiaste d’un nourrisson qui aurait attendu avec impatience ce moment tout au long de sa vie prénatale ?

On peut s’interroger en outre sur la consistance d’une « éthique » dont le seul fondement se réduit à la théorie de « l’enfant l’Oréal », selon l’expression du Dr. J.P. Matot : « un enfant, parce que je le vaux bien ».

Si l’éthique (cf. post précédent), commence avec le souci de l’autre, on se demande bien ce qu’une telle instrumentalisation égocentrique de l’enfant-fantasme peut avoir à faire avec elle.

On peut bien sûr répondre qu’on n’a pas attendu la GPA pour instrumentaliser les enfants, et qu’on ne voit pas en quoi la procréation devrait se soumettre aux « leçons de morale », selon l’expression consacrée.

Sans-doute.

Mais on ne voit pas non plus pourquoi la réponse devrait être d’en rajouter encore sciemment dans l’inadmissible, en multipliant les traumatismes, plutôt que d’essayer d’alléger au maximum le fardeau déjà bien lourd des êtres que nous prenons la grave responsabilité d’introduire dans ce monde…

Mais suivons maintenant le processus d’enfumage par lequel on va enrober l’absence de toute argumentation consistante en ce qui concerne la légitimité de la GPA, thème dont l’article fait pourtant son point de départ.

Il se trouve que le prof de philo est particulièrement entraîné, de par sa pratique de la dissertation, à détecter ce genre de technique :

Puisqu’on ne trouve donc aucun argument tant soit peu sérieux pour répondre de façon valable aux questions soulevées par l’énoncé (en l’occurrence ici celles que pose la pratique de la GPA), alors on passe plus ou moins subrepticement à une autre problématique qui va permettre d’étaler largement le « savoir » qui fait cruellement défaut concernant le sujet proposé au départ.

En l’occurrence, voilà-t-y pas qu’on va convoquer, pêle-mêle :

« La disparition des mots « père » et « mère » du code civil, le mariage pour tous, l’adoption par les couples homosexuels, la « théorie du genre », jusqu’à la diffusion dans les écoles du film Tomboy ».

Et la dissertation de partir dès lors à bride abattue sur la remise « en cause [de] la famille traditionnelle et [de] la complémentarité entre homme et femme », et, évidemment, pour ne pas risquer de rater un mot des poncifs de la vulgate du temps, sur la contestation de la « bible » « du complexe d’Œdipe, avec sa triade symbolique, [qui] constitue l’alpha et l’oméga de cet arsenal théorique. Élaboré à une époque où la famille patriarcale était la référence unique ».

Car, puisque ce sont ici des psychanalystes qui montent au créneau contre la GPA, et qu’il n’est à l’évidence pas facile de trouver des arguments en sa faveur, alors c’est à la psychanalyse elle-même qu’on fera porter le chapeau.

Bel effort, d’une évidente originalité, et qui témoigne de puissantes capacités analytiques.

– Le professeur (intimidé) : « Mais en tout cela, où est donc passé le sujet ? En l’occurrence la question de la GPA d’où était parti l’exposé. N’était-ce pas elle qu’il aurait fallu traiter ? ».

– L’élève (avec aplomb) : « Mais vous voyez bien que je l’ai traitée : les auteurs que je cite se sont bien évidemment trompés, comme je l’ai montré, sur les questions que je viens d’évoquer. Cela veut bien dire qu’ils se trompent aussi sur la question de départ, même si je ne l’ai pas directement évoquée. Mon copain qui me fait réviser la physique m’a bien dit qu’Einstinne s’est trompé sur la mécanique cantique. Ça veut bien dire que ses autres théories sont fausses, non ? ».

Voici bien le genre de dialogue qui fait la joie de Stultitia !

Car, en rigueur de termes, qu’est-ce que la disparition des mots père et mère, le mariage pour tous, la théorie du genre, Freud, Lacan et autre complexe d’Œdipe peuvent avoir à faire avec la gestation pour autrui ?

On le sait, celle-ci peut concerner les couples, mariés ou pas, homos ou pas, tout comme les célibataires, Freudiens ou pas, même s’ils n’ont jamais entendu parler du complexe d’Œdipe.

On ne peut bien sûr nier qu’il puisse y avoir une certaine relation, y compris donc chez des psychanalystes, entre des positions sur d’autres sujets et la question de la GPA. On ne peut d’ailleurs exclure arbitrairement que cette relation puisse se fonder, pourquoi pas, sur des arguments légitimes.

Des arguments qu’il conviendrait alors d’exposer de façon précise et de discuter plutôt que de les criminaliser a priori parce qu’ils ne s’accorderaient pas avec certaines « évolutions de la société ».

Mais quoi qu’il en soit, ce fait ne peut en aucun cas être invoqué de façon péremptoire pour invalider a priori et sans examen le jugement que ces psychanalystes portent sur la pratique de la GPA : cette dernière constitue, en bonne méthodologie scientifique, une question qui a sa spécificité propre, et qui, en tant que telle, doit être abordée selon des critères adéquats et non sur la base de procès d’intention établis à partir d’opinions concernant d’autres sujets.

Car de tels amalgames n’ont pas lieu d’être en ce qui concerne une approche scientifique : on peut être homosexuel(le) ou pas, croyant ou incroyant, psychiatre, psychanalyste, sociologue ou encore politicien, être pour ou contre le mariage pour tous, mais estimer avoir des raisons fondées, sur la question précise de la GPA, de se prononcer contre :

[Cf la liste des signataires de la Lettre ouverte contre la GPA dans : http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/07/15/lettre-ouverte-sur-la-gpa/ ]

tout comme, en passant, on peut être pour ce même mariage, contre la GPA et contre certains discours sur les « genres » qui, soit par inculture philosophique, soit par manipulation délibérée, cherchent à édifier quelques postulats nietzschéo-foucaldiens fort contestables en seul horizon légitime de l’anthropologie :

[Cf. http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/02/26/encore-sur-un-troublant-deni-des-evidences-a-propos-de-la-theorie-du-genre-6/
Et en particulier les étonnantes contorsions du sociologue Eric Fassin, une des « autorités » citées par l’article, qui, ayant commencé comme ardent défenseur de la « théorie des genres », en est venu à interdire l’expression au profit de celle « d’études de genre »…]

Il y a dans la pratique de telles réductions péremptoires un sophisme insoutenable, mais qui relève d’une technique dûment éprouvée : on criminalise des opinions, évidemment dissidentes par rapport à la bien-pensance officielle, sur la base de procès de Moscou évidemment sommaires, et le crime se trouve dès lors commodément reporté sur l’ensemble des idées d’une personne qu’il s’agit de discréditer.

C’est ainsi qu’un tel, ayant commis le crime de lèse bien-pensance en émettant, par exemple, des réserves sur l’adoption par les couples homosexuels, se verra derechef interdit de toute pertinence en ce qui concerne la GPA, même si celle-ci concerne aussi des couples non homosexuels.

Avec, en sus, comme il se doit, l’accusation définitivement infamante d’être un crypto-catholique ou de faire partie des infiltrés du Vatican.

Ou celle de ne pas aller dans le sens du « progrès » dont les États Unis nous donnent l’exemple, où l’on fonderait désormais la pratique de la psychologie et de la psychanalyse sur la cohérence et l’objectivité particulièrement bien établies, comme on le sait, « des enquêtes autour des enfants d’homosexuels ».

Outre que cela n’a toujours rien à voir avec la question de la GPA, cela laisse en effet présager d’une évolution fort admirable de ces disciplines. On attend avec impatience l’heureuse union de la psychologie et des sondages d’opinion. Étant donnée la fascination de nombre d’américains pour les armes et la peine de mort, les résultats ne manqueront pas d’être croustillants…

Évolution tout aussi admirable sans doute que celle qu’impulseront les apports des sociologues cités (mais au fait, qu’a donc à voir la GPA avec la sociologie ?) et de juristes dont, outre la compétence reconnue dans la rédemption de quelques infortunés accusés de crimes sexuels, on peut en effet espérer une contribution conséquente en ce qui concerne le respect des droits de l’enfant :

http://www.liberation.fr/tribune/2005/03/29/l-uterus-artificiel-contre-la-naissance-sacrificielle_514577

Car on a sans doute la « boîte de Pandore » qu’on peut…

Sans doute certains aspects de la psychanalyse et de la pensée de Freud sont-ils en effet à « réformer ». Nul ne le conteste.

Mais peut-être faudrait-il alors entreprendre cette tâche sur la base  de réflexions scientifiques sérieuses et fondées en éthique, celles par exemple qui préfèrent l’intérêt des enfants à naître aux fantasmes dangereusement ambigus de l’utérus artificiel ou de la promotion des « bébés l’Oréal ».

Le business florissant des ventres à louer. Quelques extraits d’un article du Courrier International à propos de la GPA

Le dernier numéro du Courrier International publie un article intéressant de Tamar Lewin (publié le 5 juillet dans le New York Times) concernant la question de la GPA (que j’avais abordée dans mon post du 15 juillet à propos de la « Lettre ouverte » de J. Delors, L. Jospin et autres, ainsi que dans celui du 13/12/2013, à propos de l’article de de René Frydman, « La maternité de substitution est une aliénation, une forme de prostitution » (La Recherche 477, juillet août 2013, p. 100-101).

 

http://www.courrierinternational.com/article/2014/08/01/le-business-florissant-des-ventres-a-louer

 

Comme la lecture complète est réservée aux abonnés, j’en donne ici quelques extraits sans plus de commentaires, pour inciter à la lecture, en ajoutant un texte déjà ancien d’Axel Kahn sur le sujet, qui ne nécessite pas non plus une longue exégèse.

 

« Outre les Etats-Unis, seuls quelques pays – l’Inde, la Thaïlande, l’Ukraine et le Mexique – autorisent la rémunération des mères porteuses. Résultat, de plus en plus de candidats fortunés, homosexuels, hétérosexuels, mariés ou célibataires, font le voyage d’Asie, d’Australie et d’Europe vers les Etats-Unis, représentant désormais l’essentiel de la clientèle des agences de mères porteuses américaines. Ce phénomène est la preuve du fossé existant entre les Etats-Unis et le reste du monde sur des sujets fondamentaux tels que la famille, la définition du parent légal, la citoyenneté ou encore la nature de l’“activité” de mère porteuse, service ou forme d’exploitation de la femme.

(…)

Tandis que de nombreux Etats américains, dont celui de New York, interdisent la maternité de substitution, d’autres, comme la Californie, en ont fait une activité commerciale légitime. Cette année, plus de 2 000 bébés destinés à des couples américains ou étrangers seront nés de mères porteuses aux Etats-Unis, soit trois fois plus qu’il y a dix ans. Une pléthore d’annonces publicitaires s’adressent aux donneuses d’ovules, aux parents d’intention et aux mères porteuses. Beaucoup de couples trouvent leur mère porteuse sur Internet et s’arrangent à l’amiable, souvent sans passer par les services d’un avocat ni rédiger le moindre contrat.
Les agences spécialisées qui mettent en relation les couples et les mères porteuses ne sont soumises à aucune réglementation, créant un marché où des clients vulnérables et prêts à tout pour avoir un enfant peuvent se laisser abuser par des organismes peu scrupuleux. Certaines agences ont encaissé l’argent destiné à la mère porteuse, d’autres n’ont pas réglé les frais qu’elles étaient censées couvrir.

(…)

D’épineuses questions restent toutefois sans réponse : à quelle somme la mère porteuse peut-elle prétendre en cas de césarienne, de grossesse multiple ou d’hystérectomie ? que se passe-t-il si les parents d’intention décèdent pendant la grossesse ? combien de temps la mère porteuse doit-elle s’abstenir de rapports sexuels ? et, si la grossesse la contraint à rester alitée, combien doivent débourser les parents d’intention pour compenser la perte de son salaire ?

Depuis le cas de Bébé M, la plupart des gens estiment que le plus grand risque pour les parents d’intention est que la mère porteuse change d’avis. Mais, d’après Andrew W. Vorzimer, un avocat spécialisé, c’est plutôt le contraire : la plupart du temps, ce sont les parents d’intention qui posent problème. Une mère d’intention a ainsi décidé, à un stade avancé de la grossesse, qu’elle ne pouvait pas élever un enfant qui ne partagerait pas une partie de son patrimoine génétique. Fraîchement divorcé, un couple a proposé une somme d’argent supplémentaire à la mère porteuse pour qu’elle se fasse avorter. Au cours des dernières décennies, Andrew Vorzimer a dénombré 81 cas où les parents d’intention ont changé d’avis, contre 35 cas où la mère porteuse s’est rétractée.

(…)

La maternité de substitution est aussi étroitement liée à la question de l’avortement : de nombreuses mères porteuses enceintes de jumeaux ou de triplés se retrouvent confrontées à la question de l’interruption sélective de grossesse.

(…)

Pour Ingrid Schneider, du centre de recherche en biotechnologie de l’université de Hambourg, il est dans l’intérêt de l’enfant de savoir qu’il n’a qu’une mère. “Nous considérons la maternité de substitution comme une forme d’exploitation de la femme et de sa capacité de procréation, souligne-t-elle. Nous pensons que le lien affectif entre la mère et son enfant se tisse bien avant la naissance. C’est un processus qui s’étend sur toute la durée de la grossesse. Ces liens sont essentiels pour devenir un bon parent, et de notre point de vue ils protègent à la fois la mère et l’enfant.”

 

[cf. sur ces points, dans mon post du 13/12/2014 -4) Autrui et la limite au « principe de libre disposition de son corps », la référence à l’article de René Frydman, « La maternité de substitution est une aliénation, une forme de prostitution » (La Recherche 477, juillet août 2013, p. 100-101)

 

http://www.larecherche.fr/idees/grand-debat/maternite-substitution-est-alienation-forme-prostitution-01-07-2013-109541 ]

 

“Nous avons choisi les Etats-Unis par sécurité, explique Paulo. Le recours à une mère porteuse est tabou au Portugal, c’est dur de trouver des informations. Aux Etats-Unis, tout est très clair.”

Reste que ça n’est pas donné. Ces couples venus des quatre coins du monde doivent souvent débourser près de 150 000 dollars [111 000 euros], et la facture augmente rapidement lorsque le premier essai n’est pas concluant. Les prix varient, mais les mères porteuses perçoivent généralement entre 20 000 et 30 000 dollars [entre 15 000 et 22 000 euros], les donneuses d’ovules entre 5 000 et 10 000 dollars [entre 3 700 et 7 500 euros], la clinique et le médecin 30 000 dollars, l’agence 20 000 dollars et les avocats 10 000 dollars. Les parents doivent en outre souscrire une assurance et payer les traitements de fertilité et autres frais de la mère porteuse. Le coût élevé de ces démarches incite désormais de nombreux couples à préférer l’Inde, la Thaïlande ou le Mexique, où l’ensemble de la procédure leur coûtera la moitié. Il arrive toutefois que les choses se compliquent, comme dans le cas de ce couple coincé en Inde pendant six ans à essayer de ramener chez lui un petit garçon, des tests génétiques ayant révélé qu’il n’existait aucun lien de filiation entre le couple et l’enfant, probablement à cause d’une erreur de manipulation dans les échantillons. Il y a encore quatre ans, explique Stuart Bell, directeur de l’agence Growing Generations de Los Angeles, les parents d’intention étrangers ne représentaient qu’environ 20 % de la clientèle. Aujourd’hui, ils en représentent plus de la moitié. Certains avocats spécialisés évoquent des problèmes éthiques. Andrew Vorzimer a par exemple été contacté par un client étranger qui souhaitait faire implanter six embryons. “Il voulait garder deux bébés et faire adopter les autres, dit-il. Je lui ai demandé : ‘Vous voulez garder les meilleurs ?’ Il a répondu : ‘Tout à fait.’ Je lui ai dit que je ne travaillerais pas avec lui.”

Mais les cas les plus douloureux sont probablement ceux où la mère porteuse et les parents d’intention n’arrivent pas à se mettre d’accord sur le sort d’un fœtus présentant des anomalies congénitales. Heather Rice, habitante de l’Arizona et mère de trois enfants, raconte : “Ma première expérience de mère porteuse s’est tellement bien passée que j’ai tout de suite su que je recommencerais.” Sa deuxième expérience a été très différente.

Après deux fausses couches, une échographie de routine révèle que le fœtus de 21 semaines qu’elle porte souffre de schizencéphalie [malformation cérébrale]. “La mère est sortie de la salle d’examen en me laissant allongée là et je me suis dit : ‘Ce n’est pas mon bébé, ce n’est pas à moi de m’occuper de ça’, confie-t-elle. J’ai dit à la mère : ‘Je respecterai votre décision, quelle qu’elle soit, car c’est votre bébé.’ Deux jours plus tard, ils m’ont appelée pour me dire qu’ils ne désiraient plus leur petit garçon et que je devais avorter.” Quelques jours plus tard, Heather Rice a décidé qu’elle ne voulait pas mettre un terme à la grossesse. “Je pense que mon instinct maternel s’est réveillé, explique-t-elle, je leur ai dit que je ne pouvais pas faire ce qu’ils me demandaient. Le père m’a dit que Dieu me punirait pour leur avoir désobéi.”

Heather a trouvé une femme dont l’enfant souffrait du même handicap et qui était prête à s’occuper du bébé. Sur une nouvelle échographie réalisée à la 28e semaine, la malformation était moins apparente. Lorsque Heather a téléphoné aux parents d’intention pour leur annoncer que quelqu’un d’autre allait prendre en charge leur bébé, ils lui ont dit qu’ils avaient finalement changé d’avis. Mais le jour de l’accouchement la mère n’est pas venue. “Quand je l’ai appelée, elle m’a dit que le père était dans la salle d’attente, raconte Heather. Je pleurais. Je lui ai dit qu’il devait entrer, qu’il devait être là. Il est entré, il a coupé le cordon ombilical, il a pris le bébé et je n’ai plus jamais entendu parler d’eux.”

Heather ne sait pas comment va le bébé, ni même si ses parents biologiques l’ont gardé. “Je les ai retrouvés sur Facebook, mais il n’y a aucune trace de lui. Je pense qu’ils l’ont fait adopter. Cela me hante tous les jours.”

(…)

Comme de nombreux couples étrangers ayant recours à une Américaine, Paulo et João voulaient que leur bébé ait la même nationalité qu’eux. Les parents chinois ont une approche différente et préfèrent que leur enfant conserve la nationalité américaine, qui lui est attribuée automatiquement comme à tous les bébés nés sur le sol américain. Certains espèrent qu’il pourra ainsi étudier dans une université américaine ou qu’il aidera sa famille à s’installer et à travailler aux Etats-Unis. Sauf que ces parents sont confrontés à d’autres problèmes, puisqu’il leur devient difficile d’obtenir un hukou, un livret de résidence qui donnera à l’enfant accès aux écoles et aux hôpitaux en Chine.

(…)

Les agences et les avocats assistent également à une hausse des demandes à “caractère social”, c’est-à-dire lorsque des femmes font appel à des mères porteuses afin de ne pas nuire à leur carrière ou à leur silhouette.

(…)

La plupart des contrats contiennent une clause de confidentialité et stipulent que la mère porteuse subira un avortement dans le cas où le fœtus présente de sévères malformations, ou une réduction embryonnaire dans le cas de triplés ou de quadruplés.

Si aucune cour de justice ne peut forcer une femme à pratiquer un avortement, les avocats affirment néanmoins qu’une mère porteuse qui porterait un enfant à terme contre la volonté des parents d’intention pourrait avoir à payer tous les frais relatifs à son éducation, selon le concept juridique anglo-saxon du wrongful birth, qui caractérise le préjudice subi par les parents en cas de grossesse non désirée. Pour les avocats, la démocratisation de la gestation pour autrui pourrait se traduire par une hausse de ce genre de litiges ».

 

Extrait de A. Kahn, « Et l’homme dans tout ça ? Plaidoyer pour un humanisme moderne », Nil éditions, Paris 2000, p. 338-339.

 

« En septembre 1997, des dépêches d’agence nous racontaient une bien curieuse histoire, un fabliau des temps modernes qui s’alimente des possibilités infinies offertes par le Kâma-sùtra procréatif. Un homme et une femme, mariés, sont tous deux stériles mais, néanmoins, désirent un enfant, ce qui semble là d’une parfaite légiti­mité. Et alors que croyez-vous qu’il arriva ? Tout esprit sensé et rationnel proposerait une solution banale par son évidence même : il existe, malheureusement, de par le monde, des enfants déjà nés qui ont le malheur de n’avoir point de foyer, point de parents. Des parents sans enfant et sans espoir d’en avoir d’un côté, des enfants sans parents de l’autre, l’adoption semble s’imposer, tout à la fois réalisation d’un désir d’enfant et acte de solidarité d’une profonde humanité. Mais je ne sais si cette éventua­lité a même affleuré l’esprit de notre couple, qui a trouvé beaucoup plus simple de piocher dans le sac à malices des techniques dérivées de l’« assistance médicale à la pro­création ».

Puisque, à défaut de matrice, d’ovules féminins et de spermatozoïdes masculins, ce couple avait des dollars – cela se passe en Amérique -, ils ont acheté, sur le marché, des gamètes féminins et masculins et ont demandé à un biologiste de la reproduction de réaliser une fécondation in vitro.

Il fallait encore placer cet embryon là où il devait se développer, dans le ventre d’une femme. Qu’à cela ne tienne, une mère porteuse fut embauchée, qui mena la grossesse à terme. L’enfant, une petite fille, naquit donc ; elle avait deux ans en 1997.

Manque de chance pour elle, le couple – il est un peu difficile de parler des parents – se sépare peu après la naissance et le père refuse de reconnaître cet enfant qui n’avait vraiment rien de lui, et même de verser une pen­sion alimentaire pour ce rejeton venu on ne sait d’où !

Reste une solution à la mère, que la justice ne reconnaît pas comme telle, puisqu’elle n’est pas la mère biologique et qu’elle n’a pas accouché de cet enfant : l’adopter après en avoir commandé la fabrique. Mais, alors, ce serait une décision qui lui reviendrait, et elle per­drait ainsi tout droit à la revendication d’une pension ali­mentaire versée par son ex-époux, ce à quoi elle se refuse. Ainsi, cette petite fille, commandée par quelqu’un, fabri­quée grâce à la coopération de divers partenaires, n’est-elle l’enfant de personne ».

 

Un petit ajout supplémentaire :

http://www.liberation.fr/monde/2014/08/01/en-thailande-un-couple-australien-abandonne-un-bebe-trisomique-a-sa-mere-porteuse_1074131

Sans commentaire non plus…