Qu’une indignation justifiée peut aussi se montrer sélective. À propos du destin tragique qui a uni, au-delà des croyances, Sarah Halimi et Mohamed el Makouli.

Comme je l’ai montré à maintes reprises, je suis un partisan résolu de la thèse philosophique du libre arbitre. Thèse (ou hypothèse, si l’on veut) pas plus « démontrable », on le sait, que celle de son adversaire, le déterminisme métaphysique, qui occupe depuis bien des lustres le haut du pavé dans la pensée commune.

La première, dont l’origine juive, chrétienne et musulmane est indéniable, est aussi omniprésente dans sa version « laïcisée » dans l’esprit des Lumières, en particulier dans la conception des Droits de l’Homme et les implications juridiques qu’elle suppose en tant que philosophie du sujet, et donc de la responsabilité de la Personne.

Responsabilité qui n’empêche pas, bien-sûr, la prise en compte rigoureuse de « circonstances atténuantes » d’ordre pathologique, psychologique, sociologique, etc.

Je suis donc agréablement surpris, à propos de « l’affaire Halimi », de constater que le jugement rendu, qui « irresponsabilise » un meurtrier du fait de ses addictions, se voit contesté dans la rue et suscite une réflexion au plus haut niveau quant à « la responsabilité pénale en cas de consommation volontaire de toxiques ».

Une telle exigence de « responsabilité » et de reconnaissance de la culpabilité relève quelque peu du paradoxe, étant donnée l’emprise actuelle de la thèse déterministe, ainsi que celle d’un déni militant concernant la dangerosité du cannabis.

Mais Stultitia me rappelle que notre époque n’est pas à une incohérence près…

Il faut certes se garder de dénoncer de façon péremptoire un laxisme de la justice qui considère que « si la consommation de stupéfiants n’est pas une circonstance aggravante du meurtre, cela ne signifie en aucun cas qu’elle est une cause d’irresponsabilité pénale. Ce raccourci erroné, que j’ai malheureusement trop entendu ces derniers jours, doit impérativement être corrigé.

C’est l’abolition du discernement lors du passage à l’acte et elle seule, qui induit l’irresponsabilité pénale. Or, toute personne qui consomme de l’alcool ou du cannabis n’a pas une bouffée délirante et ne voit pas son discernement aboli » (F. Molins, art. cité en lien).

Bien sûr, il n’appartient qu’aux experts et aux juges de décider, pour chaque cas particulier, s’il y a effectivement « abolition du discernement lors du passage à l’acte« , et donc irresponsabilité pénale.

Mais il serait tout de même grand temps de considérer les êtres humains comme des adultes, ce qui implique d’attribuer à leur responsabilité et à leur arbitre la décision de consommer des substances toxiques et donc les conséquences qui peuvent s’ensuivre.

Et en effet, la loi mériterait sans doute d’être plus précise sur ce sujet.

M’étant rendu compte en tant qu’enseignant des effets catastrophiques de la consommation régulière de cannabis sur la concentration et les résultats scolaires ainsi que sur la désinhibition de l’agressivité, je suis à même d’attester que cette pratique, présente quel que soit le milieu, ne peut pas être uniquement « excusée » par des raisons d’ordre sociologique ou psycho-pathologique.

Certaines de ces « circonstances atténuantes » sont bien sûr à prendre en compte, mais il serait bien naïf ou bien idéologique d’évacuer la part de responsabilité d’un sujet dans ce genre de passage à l’acte.

Sur ce point, outre bien sûr la responsabilité parentale, il y a aussi une grave carence de l’Éducation Nationale et des enseignants, qui devraient mieux informer la liberté des adolescents quand il s’agit de l’usage des toxiques.

Une certaine indulgence, voire bienveillance, encore trop partagée, se révèle à ce sujet particulièrement contre-productive.

Mais une autre problématique m’a interrogé à la lecture de commentaires à certains articles, qui m’ont révélé une affaire très semblable à l’affaire Halimi, mais que j’ignorais totalement, et pour cause.

Car si, à juste raison, l’affaire Halimi a mobilisé les foules et suscité des interrogations légitimes quant à des insuffisances possibles de la Loi, une autre est passée quasiment inaperçue, et a été engloutie dans un silence ambigu, voire complice.

Il s’agit, en 2016, de l’affaire Mohamed El Makouli.

Même meurtre ignominieux – une victime exécutée par dix-sept coups de couteau -.

Même type de justification religieuse délirante de la part de l’agresseur : »Je suis ton dieu, il n’y a pas d’Islam! ».

Même consommation massive de stupéfiants de la part du meurtrier.

Et même verdict d’abolition du discernement en ce qui le concerne.

En revanche, – et quoi qu’on puisse penser de la légitimité d’un tel verdict – cette affaire ne semble pas avoir suscité la moindre mobilisation médiatique ni le moindre émoi dans la conscience populaire. Et le nom de Mohamed el Makouli est resté parfaitement ignoré, à la différence de celui de Sarah Halimi.

Pourquoi ?

Il semble impossible de répondre à cette interrogation sans évoquer un thème que j’ai plusieurs fois développé : celui du caractère sélectif de l’indignation et de la conscience de l’injustice, dans les médias comme dans l’opinion qu’ils informent.

De la même manière qu’un discours médiatique, un sketch, une caricature, etc. sont perçus à juste titre comme diffamants et intolérables quand ils concernent certaines catégories de population, ils seront considérés comme acceptables, humoristiques ou simplement anecdotiques quand ils concernent d’autres catégories.

Il est – à juste raison – perçu de nos jours comme irrecevable de se moquer des homosexuels, gays ou lesbiennes, des juifs, des féministes, des personnes de couleur, etc.

Mais cela présente moins de problèmes lorsqu’il s’agit de ridiculiser quelque catholique, pape, mais aussi quelque Mohamed.

Quelles qu’en soient les raisons (historiques, sociologiques, etc.), ce genre de sélectivité déteint aussi, je le rappelle, sur certaines décisions de justice, même si le travail de quelques lanceurs d’alerte permet de faire peu à peu évoluer les choses.

Ainsi, on l’a vu, si l’on ne veut pas avoir d’ennui avec la justice, mieux vaut soutenir que « la religion la plus con, c’est quand même l’islam » plutôt que déclarer que « l’homosexualité est une abomination ».

Cela ne concerne pas bien sûr notre affaire, puisque la décision de justice est la même dans les deux cas considérés.

Mais il n’y a pas que la justice qui peut se montrer sélective. Car il s’avère hélas de façon évidente que pour susciter une légitime indignation médiatique et populaire pouvant mener jusqu’à l’éventuelle révision d’une loi, il vaut mieux s’appeler Sarah Halimi que Mohamed el Makouli…

Et ce n’est pas l’évolution actuelle de l’état de l’opinion, savamment travaillée par des influenceurs et influenceuses en tous genres, qui attestera du contraire.

Souhaitons donc que, si évolution juridique il y a, le verdict qui a qualifié l’irresponsabilité pénale de leurs meurtriers soit revu aussi bien pour Mme Halimi que pour M. el Makouli, afin qu’une même justice et une même considération s’applique enfin à des êtres que notre République qualifie d’égaux.

Et dont la mort tragique a manifesté cette émouvante égalité.

*

Ajout du 27/04:

Une contribution intéressante de Denis Salas et Christian Saint Palais dans le 28 Minutes d’Arte, et un article du Monde.

https://www.arte.tv/fr/videos/103566-000-A/irresponsabilite-penale-tous-les-criminels-sont-ils-en-etat-d-etre-juges/

https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/04/26/irresponsabilite-penale-un-rapport-conclut-qu-il-ne-faut-pas-toucher-a-la-loi_6078138_3224.html

Ces deux approches vont essentiellement dans le même sens, celui d’un statu quo législatif, et de l’inutilité d’une modification de la loi actuelle.

Certes, la position est légitime et compréhensible : « On ne juge pas les fous, ce serait revenir au Moyen Âge », est-il soutenu à juste raison dans l’émission d’Arte.

Mais cette position prend-elle vraiment en considération certaines évolutions actuelles en ce qui concerne la violence ?

Il me semble légitime et de simple bon sens de distinguer deux cas « d’abolition du discernement » :

  • Celui qui relève effectivement d’une pathologie psychiatrique qu’on pourrait dire « substantielle » en utilisant un vocabulaire scolastique, c’est-à-dire des types de troubles que l’individu n’a provoqué en aucune manière car ils relèvent de causes proprement pathologiques d’origine génétique, organique, physiologique, etc. et sont inévitables car inscrits dans l’essence même de la personne, sa « substance ».
  • Et celui qui relève de causalités que les Anciens qualifiaient d’ « accidentelles », c’est-à-dire qui peuvent avoir lieu ou non. C’est le cas de l’usage d’alcool, de stupéfiants, etc.

Or, il me semble totalement abusif et bien naïf du point de vue de la Loi de traiter de la même manière ces deux cas « d’abolition du discernement ».

Je ne devrais pas pouvoir être jugé de la même manière selon que mon agressivité relève d’une psychose grave sur laquelle je n’ai aucune prise, ou bien qu’elle relève d’une prise de substances dont l’un des effets largement connu est la désinhibition de l’agressivité.

Un jardin public idyllique de notre environnement est squatté depuis quelques années par quelques bandes d’individus qui passent leur temps à se droguer et s’alcooliser, le confinement n’ayant pas amélioré les choses.

Au point que l’agressivité à fleur de peau qui en émane décourage nombre de personnes de traverser ce jardin.

Effectivement des bagarres ont régulièrement lieu, ainsi que des agressions (tabassages au moindre regard « déplacé », etc. l’un de ces tabassages ayant d’ailleurs abouti à de la prison ferme, etc.).

Rien que de très commun, hélas.

Or les individus en question connaissent parfaitement les effets désinhibiteurs de leurs mélanges. Ils savent très bien qu’ils peuvent provoquer des « bouffées délirantes », etc.

Cela leur est signalé en permanence par les pouvoirs publics, les services sociaux, etc. (un membre de ces bandes est d’ailleurs le fils d’employés municipaux !).

Mais voilà : le problème est que c’est cela même qu’ils recherchent : une agressivité débridée et délibérément cultivée est en effet désormais pour certains un motif de prestige jusqu’à faire l’objet d’une escalade dans la compétition.

Il ne faut pas être naïf : de la même manière que les dangers du tabac et son coût pour la société sont désormais archi-connus mais ne suscitent que la rigolade de certains lorsqu’on les leur rappelle, les effets des substances en question sur la désinhibition et l’abolition possible du discernement sont en général parfaitement connus et parfaitement assumés, même consciemment recherchés.

Cela a-t-il quelque chose de commun avec l’état d’une personne qui lutte quotidiennement pour dominer des pulsions que la nature, l’hérédité, la maladie, etc. ne lui ont pas donné la possibilité de maîtriser ?

Je ne le pense pas, et la loi doit tenir compte de cette différence radicale.

*

*

Ajout du 01/05 :

Une tribune avec laquelle je suis entièrement d’accord :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/05/01/daniel-zagury-sur-l-affaire-sarah-halimi-il-faut-reformer-le-regime-de-l-irresponsabilite-penale-mais-pas-n-importe-comment_6078754_3232.html

De la barbarie, et des carences de la dénazification ainsi que de celles de la dévichysation. À propos de Donald Trump et de « l’Année Mitterrand ».

En ce qui concerne les égarements délirants qui accompagnent la fin du mandat de Donald Trump, je n’ai hélas pas grand-chose à ajouter à ce que j’écrivais à propos de son début :

Ce qui fait (…) le succès de Trump et de celles et ceux qui s’en inspireront désormais (sans doute d’ailleurs après l’avoir lui-même inspiré…), c’est que loin de l’idéalisme encore humaniste et un peu fleur bleue d’Occupy Wall Street et autres mouvements du même genre, il a su trouver un ressort autrement efficace en éveillant les pulsions obscures que Freud avait évoquées de façon si prophétique avant la guerre de 1940, et dont il a souvent été question sur ce blog: celles de l’agressivité, du refus et de la haine de l’autre. Celles dont on est sûr qu’elles répondront sans faute lorsqu’on les sollicite.

Elles ont bien sûr tragiquement répondu lors de l’assaut du Capitole, et il est hélas à prévoir qu’elles répondront encore, que ce soit aux États Unis (n’oublions pas que Trump, s’il a perdu, a cependant gagné près de 10 millions de voix par rapport à 2016…) ou ailleurs dans le monde.

L’élection de Joe Biden tempère toutefois mon pessimisme d’alors en nous montrant que la victoire de la barbarie n’est pas nécessairement une fatalité. Merci aux américains de nous l’avoir rappelé.

Et il est bon que cette conviction fasse partie de nos résolutions pour cette nouvelle année.

*

Un documentaire récent,

https://www.arte.tv/fr/videos/090597-000-A/les-coulisses-de-l-histoire-la-denazification/

ainsi que la diffusion hier sur Arte du beau film de Joseph Losey « Monsieur Klein » à l’approche de l’anniversaire de la libération des camps viennent encore nourrir la permanente nécessité de cet engagement contre la barbarie.

« La dénazification, mission impossible » évoque les méandres de la dénazification dans l’Allemagne de l’après-guerre, ses lâchetés et ses atermoiements, ainsi que les efforts persévérants de celles et ceux qui ont exigé que justice se fasse.

Outre le documentaire de Barbara Necek, Le procès d’Auschwitz, la fin du silence, déjà diffusé sur Arte, le film Le Labyrinthe du silence de Giulio Ricciarelli nous avait déjà fait connaître quelques-uns de ces lutteurs infatigables, dont Fritz Bauer, qui ont été à l’origine en particulier du procès de Francfort de 1963.

Mais voilà : ma lecture récente du livre de Pierre Birnbaum La leçon de Vichy. Une histoire personnelle, Paris, Seuil 2019 (primé au remarquable Salon du Livre Pyrénéen de Bagnères de Bigorre, du fait de son évocation du village d’Omex où s’est passée l’enfance cachée de l’auteur), m’amène à proposer une suggestion aux auteurs du documentaire des Coulisses de l’Histoire :

Et si, pour compléter ce reportage sur la dénazification, ils enquêtaient sur la curieuse Histoire – ou absence d’Histoire – de la dévychisation (le terme semblant ne pas exister en français, je me permets de l’inventer, celui trop large « d’épuration » ne cernant pas exactement ce dont il est question) ?

De plus, en cette « Année Mitterrand », une telle enquête aurait certainement bien des choses à nous apprendre en ce qui concerne le caractère sélectif et les carences d’une certaine mémoire et historiographie française.

Dans un article de 1994 intitulé « Sur un lapsus présidentiel », qu’il cite intégralement dans le livre mentionné ci-dessus, Pierre Birnbaum souligne, après François Fourquet (art. cité et op. cit. p. 127-128), le caractère essentiellement « symbolique » de ce qu’on a nommé l’épuration :

Qu’on se souvienne : Robert Paxton [dans : La France de Vichy, Paris, Le Seuil 1973] montrait « une continuité impressionnante entre 1939 et 1946, par-delà les tempêtes ». Selon lui, à la Cour des comptes, 99 % des membres en service en 1949 étaient en fonction en 1942 ; à l’Inspection des finances, on relève que 97 % des inspecteurs généraux en activité en 1948 l’étaient déjà en 1942 ; et même au Conseil d’Etat, maison particulièrement politisée, on constate que 80 % des présidents de section et 76 % des conseillers d’Etat en activité en 1942 figurent toujours dans l’annuaire de 1946. C’est là que se trouve l’origine de l’étonnante longévité d’un Bousquet ou encore d’un Martin et de bien d’autres hauts fonctionnaires dont on découvre maintenant le curieux parcours politique jusque dans la France d’aujourd’hui. [l’article date de 1994] (…). (art. cité et op. cit. p.126-127).

Cette présence de l’esprit de Vichy ne persiste pas seulement dans la fonction publique. Dans sa jeunesse naïf admirateur de l’État Républicain, Pierre Birnbaum en vient à douter de l’intégrité de ce dernier :

Au hasard des archives, la découverte d’une lettre de Paul Grunebaum-Ballin, un vice-président de section du Conseil d’État, à André Siegfried vient contredire toute ma théorie de l’État. Grunebaum-Ballin qui a tenu la plume lors de la rédaction de la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État, un fou de la République par excellence, vient d’être démis de ses fonctions par le statut des Juifs d’octobre 1940. Réfugié en zone libre, il adresse une longue lettre à André Siegfried qui, à la une du Temps, vient de publier un texte justifiant l’exclusion des Juifs de l’État : à ses yeux, tel un palimpseste, les Juifs, plusieurs générations durant, conservent leur identité étrangère à la France. Sur la première page du quotidien le plus honorable de la société française, l’ancêtre direct du Monde, s’affiche ainsi un article rédigé par une sommité du milieu académique et intellectuel qui dément mon interprétation de la fonction intégratrice de l’État fort. Ce n’est pas un Drumont quelconque qui écrit ce texte dans un succédané de La Libre Parole, dans l’une des gazettes farouchement antisémites qui fleurissent durant cette première année de Vichy, c’est André Siegfried dont tout Sciences Po, le lieu de mes années d’apprentissage de ma dévotion au service public, chante encore les mérites excep­tionnels, jusqu’à donner son nom à la salle où se déroulent nos colloques les plus rigoureux, là où se construit de nos jours la science politique, où je côtoie mes collègues lors des rencontres académiques les plus sophistiquées. Le choc est rude. Il est proprement inconcevable que le pape de ma discipline, qui a été il y a peu de temps encore professeur au Collège de France [André Siegfried est mort en 1959] et fut président de la Fondation nationale des sciences politiques, ait pu justifier le statut des Juifs, m’excluant longtemps à l’avance de cet État dont je construis la théorie en m’émerveillant de son exceptionnalisme. Et que tout soit bonnement oublié, pardonné, que l’on taise ses élucubrations sur le rôle néfaste des Juifs qui figurent encore dans ses écrits des années 1950, que nous devisons sereinement à l’ombre de ce théoricien de l’iné­galité des races qui dissertait sur les dolichocéphales et les brachycéphales après-guerre, dans ses cours magistraux si prestigieux, donnés à Sciences Po, peu d’années avant ma propre scolarité. [on pense justement à l’ignoble séance d’analyse anthropométrique qui ouvre le film « Monsieur Klein » de Joseph Losey]. À la communale comme à Sciences Po, toujours ce silence, ce non-dit (La leçon de Vichy, op.cit. p. 117-118)…

Et Siegfried est bien loin d’être le seul intellectuel de haut niveau à avoir conservé son prestige après la guerre en dépit de son évidente collusion avec l’idéologie vichyste [notons que l’article de Wikipédia qui lui est consacré ne dédie en 2021 encore que trois lignes discrètes aux théories racistes et antisémites de ce grand inspirateur de la pensée politique française…].

En 1975, Pierre Birnbaum est nommé professeur à l’Université Panthéon-Sorbonne.

Élu par le département de sciences politiques, dirigé par Maurice Duverger [qualifié par Le Monde de «pape» de la science politique française lors de son décès en 2014] qui domine alors la discipline et brille par ses engagements publics en faveur de la gauche, je ne sais rien de ses convictions politiques extrémistes durant la fin des années 1930, j’ignore absolument l’existence de ses écrits à l’appui de la législation antisémite de Vichy qui, en droit positif, m’excluait à l’avance de la fonction publique. Au cours de nos nombreuses discussions professionnelles, de nos déjeuners à son somptueux domicile, l’amnésie ou la dénégation sont telles que pas une fois ce passé encore enfoui ne refait surface. Je ne saurai jamais ce que Maurice Duverger rumine dans son for intérieur lors de ces tête-à-tête. Quel type de regard il jette sur moi, quelles ont été ses motivations pour que, indépendamment de mes travaux universitaires, il facilite avec ses collègues du département ma venue à Paris I et si, au-delà de nos réflexions sur la vie du département, ces années noires resurgissent soudain dans son esprit (La leçon de Vichy, op. cit., p. 104-105).

Mais tout ceci ne peut occulter des trous de mémoire autrement importants, tels ceux qui ont rendu possible la longévité en politique de personnages comme Maurice Papon

(…) Entre le procès d’un res­ponsable allemand comme Klaus Barbie et celui d’un milicien comme Paul Touvier, le procès de Maurice Papon pose la question de la responsabilité personnelle des serviteurs de «l’État français» dans l’exercice de leurs fonctions. Si, durant le régime de Vichy, Papon n’exerçait pas un rôle de premier plan à la préfecture de Bordeaux, il participe lui-même à l’arrestation et à la déportation de certains Juifs. Il traverse sans encombre les années noires, devient préfet en 1946, préfet régional en Algérie en 1956, avant d’être nommé, en 1958, préfet de police de Paris, poste où il se montre inflexible, en 1961, dans la violente répression des militants algériens. Élu député en 1968, il est nommé, en 1978, ministre du Budget du gouvernement de Raymond Barre. Après avoir servi Vichy, il incarne désormais la force légitime de l’État. Son procès est donc ouvert le 8 octobre 1997, peu de temps après le discours essentiel prononcé par le président Jacques Chirac. Il constitue un moment char­nière où se pose enfin la question du rôle des hauts fonction­naires dans la mise en œuvre de décisions légales, portant néanmoins atteinte aux Droits de l’homme et émanant d’un pouvoir illégitime. Peu de hauts fonctionnaires ont refusé de les exécuter, comme l’ont fait les Justes en protestant, en démissionnant, en récusant toutes « les bonnes raisons » qui justifiaient l’implication personnelle et l’obéissance à des ordres qui n’émanaient même pas directement de l’occupant (La leçon de Vichy, op. cit., p.217).

(…)

Reste que l’État qui succède à Vichy ne sort pas indemne de ce moment pathologique : en conservant en son sein nombre de hauts fonctionnaires issus de l’ex-État républicain qui avaient servi l’État français, en réintégrant dans ses rangs ceux qui ont participé à l’organisation des rafles des Juifs, en les couvrant souvent d’honneurs, l’État lui-même a perdu de son innocence, de sa bénévolence. Il s’écarte du type idéal de l’État dont la France a été si longtemps proche. Preuve en est encore la violence meurtrière radicale qui éclate le 17 octobre 1961 lors de la manifestation organisée pacifiquement par le FLN ou encore le 8 février 1962, la violente répression du défilé de Charonne qui proteste contre l’action de l’OAS et se traduit par le décès de neuf personnes et des blessures très graves. C’est Maurice Papon, toujours lui, qui assume, dans un cas comme dans l’autre, la fonction de préfet de police de Paris et ordonne des «actions énergiques» contre les manifestants : il a à ses côtés, tout comme en 1944 à Bordeaux, Pierre Somveille, son directeur de cabinet qui deviendra plus tard, en 1976, préfet de police de Paris (La leçon de Vichy, op. cit., p.229-230).

(Cf. encore les exemples de Maurice Lagrange, partisan de « l’application la plus extrême de la loi excluant les Juifs de la fonction publique » et qui, «dignitaire du Conseil d’État, retourne tranquillement, après la fin de Vichy, à sa maison mère, la plus haute institution présidée de droit par le Président de la République, pour y poursuivre paisiblement sa carrière », de Jean Devolvé, etc. etc. (id. ibid. p. 136ss ; 150, etc.).

Mais c’est bien sûr le cas de François Mitterrand qui se révèle le plus impressionnant pour ce qui concerne cette permanence honorée et tranquille de Vichy dans le paysage de l’après-guerre.

Certes, on connaît son passage à la Résistance.

Mais en quoi celui-ci devait-il suffire à faire oublier de graves errements sans repentance et passés sous silence pendant tant d’années ?

La poutre dans l’œil du voisin allemand est certes considérable. Kurt Georg Kiesinger, par exemple, membre notoire du parti nazi, n’en a pas moins été Chancelier de la République Fédérale d’Allemagne de 1966 à 1969.

Mais dans l’œil du français, il ne s’agit pas pour autant d’une simple paille, mais pour le moins d’un madrier :

Dans sa récente intervention télévisée [d’octobre 1994], au bout de quelques instants, le président de la République déclare : « Vous me dites : les  » lois antijuives » ; il s’agissait, ce qui ne corrige rien et ne pardonne rien, d’une législation contre les juifs étrangers dont j’ignorais tout. » Lui-même fonctionnaire de Vichy en 1942, il ne savait donc rien de ces mesures décidées dès le 3 octobre 1940 et qui, aggravées le 2 juin 1941, expulsaient littéralement les juifs français de l’État et de l’espace public tout entier tandis que les juifs étrangers pouvaient, dès le 4 octobre 1940, être internés dans des camps. Juriste de formation, fonctionnaire de rang élevé à Vichy, il déclare encore à Pierre Péan : « Je ne pensais pas à l’antisémitisme. Je savais qu’il y avait malheureusement des antisémites qui avaient pris une place importante auprès du Maréchal, mais je ne suivais pas la législation du moment et les mesures prises. »

Comme le souligne l’historien Henry Rousso, « qu’un citoyen français, a fortiori président, ne soit pas au courant de ce qu’aujourd’hui un étudiant de première année sait généralement, n’est évidemment pas crédible »

(…)

Quand on connaît la virulence de l’antisémitisme des années 30, la détermination des droites nationalistes, le rituel qui ponctue presque chacun de leurs nombreux meetings de masse par lequel on réclame d’urgence l’expulsion des juifs d’un très grand nombre de professions, les listes nominales qui circulent ouvertement et sont publiées par la grande presse désignant les juifs occupant telle ou telle fonction au sein de l’État ou parmi les professions libérales, la photo du président, alors jeune étudiant, manifestant, en 1935, aux côtés d’étudiants d’extrême droite, « contre l’invasion des métèques » est insupportable ; tout comme cette autre photo de sa rencontre avec Pétain, à Vichy, le 15 octobre 1942, alors que tant de rafles ont déjà eu lieu, que la cruauté s’étend à l’ensemble de la société française résistante. Alors que du maréchalisme, on passe bien au pétainisme.

On ne peut y croire. Par-delà l’article dans la revue France-Revue de l’État nouveau ou encore l’épisode obscur de la francisque remise alors que le futur président entrait dans une résistance réelle, non dépourvue de dangers, comment a-t-on pu ignorer si longtemps ces photos et ces fréquentations, ces engagements pétainistes ? Qu’ont fait les historiens, les journalistes ? Connaissaient-ils ces fréquentations, ces rencontres intimes, ces amitiés persistantes avec Jean-Paul Martin, directeur du cabinet du directeur général de la police de Vichy, rencontré dès 1943, « un ami fidèle », ces déjeuners avec Bousquet « Un homme d’une carrure exceptionnelle… plutôt sympathique… Je le voyais avec plaisir », ajoute le président dans ses entretiens avec Pierre Péan avant de déclarer à la télévision : « C’était un type intéressant. » Bousquet, rencontré peut-être par le président dès 1943, joue un rôle crucial dans la mise en œuvre, en France, de la solution finale ; Bousquet, selon les nazis, « se déclare, en 1942, prêt à faire arrêter sur l’ensemble du territoire français et au cours d’une action unifiée le nombre de juifs ressortissants étrangers que nous voudrons ». Lui qui, selon notre président, était « considéré comme un ami par plusieurs chefs de gouvernement qui sont d’honnêtes républicains ». Comment peut-il le recevoir à l’Élysée, le protéger face à la justice ?

Solitude des juifs. Comment le président de la République peut-il soutenir, en 1994, qu’à Vichy, « il y avait beaucoup de ces hauts fonctionnaires qui étaient des gens impeccables au point de vue patriotique ». Alors même qu’ils ont tous prêtés serment à Pétain et qu’aucun n’a démissionné lors de la mise en place des statuts juifs qui, à eux seuls, mettent un terme à l’universalisme républicain (art. cité et op. cit. p.120-121 ; 122-123).

(…)

Fonctionnaire lui-même de l’État vichyste redevenu l’État à la française pour lequel, en 1981, j’ai voté dans l’ignorance de cet épisode demeuré caché, «mon» président estime, plus de cinquante années plus tard, au cours d’une interview télévisée devant la France entière, à propos de ce statut de Vichy qui marque la fin de l’État universaliste, qu’il «s’agissait, ce qui ne corrige rien et ne pardonne rien, d’une législation contre les juifs étrangers dont j’ignorais tout» et, allant jusqu’au bout de sa pensée, il ajoute qu’en 1942, fonctionnaire de rang élevé, il «ne pensait pas à l’antisémitisme […] je ne suivais pas la législation du moment et les mesures prises». Certes, on peut admettre que la législation antisémite ne soit pas centrale dans la mise en œuvre de la politique de l’État vichyste, mais, alors que même les Juifs français sont raflés et déportés, prétendre ignorer sa réalité ainsi que ses conséquences dramatiques en dit long aussi sur l’indifférence à l’égard des recensements des Juifs imposés par l’État, comme préalable à leur déportation, de ce flicage éhonté qui me traque (La leçon de Vichy, op. cit., p.129).

« Flicage » organisé par « l’ami » Bousquet, « qui met en œuvre à la demande des Allemands la rafle du Vél’d’Hiv’ du 6 juillet 1942 » (art. cité et op. cit. p119).

C’est René Bousquet, un haut fonctionnaire français de l’État vichyste, dont on apprendra peu après la longue amitié qui le lie à François Mitterrand, qui, sur ordre des Allemands, organise avec le concours de la seule police française, la rafle du Vél’ d’Hiv’. Elle frappe les Juifs immigrés, mais aussi leurs enfants, fréquemment français par déclaration, et néanmoins déportés avec leurs parents (La leçon de Vichy, op. cit., p.111).

Je ne suis certes pas un déboulonneur de statues. Notre Histoire est ce qu’elle est. Avec ses grandeurs et ses hontes. Il convient de l’assumer.

Mais en cette année pré-électorale où il faut s’attendre à des assauts d’hagiographie de la part de nombre de thuriféraires ô combien intéressés par la revendication de l’héritage, il m’a paru de mise d’introduire ce petit caillou dans la chaussure bien cirée du grand homme.

Le bourreau tue toujours deux fois, la seconde fois par l’oubli. – Elie Wiesel.

Et, qu’elle soit Mitterrand ou pas, encore Bonne Année à toutes et à tous.

Quelques réflexions bien rapides sur Spinoza, à l’occasion d’un commentaire de Claustaire.

[Comme je me suis un peu laissé emporter par mes réflexions, je publie en « post » ce qui devait être une réponse au commentaire suivant de Claustaire] :

Bonjour,

Un peu de lecture pour quand vous serez revenu (et en pleine forme, je l’espère et le souhaite).

Comme je vous sais spinoziste invétéré, je souhaiterais vous soumettre certaines pages d’un blogueur spinoziste, que je viens de découvrir.

Voici la première page qu’il consacre à une réflexion sur Spinoza, le Coran et d’autres saints textes dits incréés.

Si vous acceptez ce « cadeau », je vous laisserai évidemment tout le temps qui vous semblera nécessaire pour explorer ce blog et me dire ce que vous en pensez.

Cordialement
C.S.

Bonjour Claustaire.

Je redescends enfin de ma montagne, plus tard que prévu, (plus on se fait vieux, plus descendre prend du temps vous diront tous les montagnards…) et je trouve votre « commentaire » et votre lien sur Spinoza.

Vous m’honorez fort en me qualifiant de « Spinoziste invétéré ». En fait, si j’admire Spinoza, je ne suis pas pour autant spinoziste, ou du moins je ne le suis plus, pour des raisons dont j’avais assez longuement débattu dans une discussion avec « Polaire ».

https://stultitiaelaus.com/2014/07/30/entraide-empathie-bienveillance-de-kropotkine-a-hobbes-et-retour-2/

Quant au blog de Jean-Pierre Vandeuren dont vous me donnez le lien, je le trouve une fois de plus caractéristique de certaines caricatures plutôt sommaires dont est l’objet depuis quelques décennies la pensée de Spinoza : on en fait, de façon au demeurant très légitime, un apôtre de la tolérance contre le fanatisme, de la liberté de pensée et de l’approche historico-critique des textes religieux, mais en le réduisant généralement à une sorte de laïcardité parfaitement anachronique, si ce n’est à un athéisme militant à la Onfray, en oubliant tout simplement, parce qu’on ne prend pas la peine de le lire, le caractère avant tout profondément spirituel de sa pensée.

Certes, il s’agit d’une spiritualité autre que celle du judaïsme, du christianisme et de l’islam (même s’il faudrait rappeler les influences indéniables de la pensée musulmane sur son évolution spirituelle, cf. par ex. : https://www.erudit.org/fr/revues/philoso/2010-v37-n2-philoso3970/045184ar/ ) qui se caractérise par un monisme de type panthéiste (ou pan-en-théiste, si l’on veut, dans la mesure ou pour Spinoza tout n’est pas Dieu, mais tout est « en Dieu »). Ce n’est pas pour rien qu’il fut exclu de la synagogue et frappé de la malédiction des bannis ; qu’il fut vilipendé par des générations de penseurs chrétiens, etc.

Mais, pour ma part, je n’hésiterai pas à le présenter avant tout comme un mystique. En témoigne en particulier tout le Livre V de L’Éthique (« La suprême vertu de l’Esprit est de connaître Dieu » prop. XXVII ; « Quoique cet Amour pour Dieu n’ait pas eu de commencement, il a pourtant toutes les perfections de l’Amour » prop. XXXIII, scolie) etc. etc.

En dépit de la différence des approches théologiques, on croirait entendre du Jean de la Croix !

De plus, ce même genre de caricature sommaire, due à un manque de lecture ou à une compréhension trop rapide de son exégèse historico-critique, frappe également la pensée de Spinoza en ce qui concerne ses considérations sur le rôle et la fonction des religions « révélées », et l’approche très fine et nuancée qui est la sienne.

Là encore, il suffit de lire en particulier le Traité théologico-politique :

(pour plus de facilité, j’utilise la version de Wikisource. Je citerai simplement : Traité) :

https://fr.wikisource.org/wiki/Trait%C3%A9_th%C3%A9ologico-politique ).

« Mais, avant d’aller plus loin, je veux marquer ici expressément (quoique je l’aie déjà fait) l’utilité et la nécessité de la sainte Écriture, ou de la révélation, que j’estime très-grandes. Car, puisque nous ne pouvons, par le seul secours de la lumière naturelle, comprendre que la simple obéissance soit la voie du salut, puisque la révélation seule nous apprend que cela se fait par une grâce de Dieu toute particulière que la raison ne peut atteindre, il s’ensuit que l’Écriture a apporté une bien grande consolation aux mortels. Tous les hommes en effet peuvent obéir, mais il y en a bien peu, si vous les comparez à tout le genre humain, qui acquièrent la vertu en ne suivant que la direction de la raison, à ce point que, sans ce témoignage de l’Écriture, nous douterions presque du salut de tout le genre humain ». (Traité XV)

En fait, ce qui est systématiquement oublié par ceux qui trouvent un intérêt idéologique à réduire la pensée de Spinoza à un intellectualisme ou un rationalisme simpliste qui n’est certes pas le sien, c’est que le salut de l’âme par la « connaissance du troisième genre » telle qu’elle est présentée au Livre V de l’Éthique n’est pas la seule voie qu’il reconnaît.

Puisque

« Nous avons montré dans le chapitre précédent que la loi divine, cette loi qui nous rend vraiment heureux et nous enseigne la vie véritable, est commune à tous les hommes ; et comme nous l’avons déduite de la seule considération de la nature humaine, il faut reconnaître qu’elle est innée et comme gravée au fond de notre âme ». (Traité V).

 il y a un salut possible pour les non –sages, les non-savants, les non-philosophes.

Le spinozisme ne se limite pas à une gnose élitiste à l’usage des intellectuels branchés ou bobos.

Outre la « connaissance du troisième genre », dont l’accès « difficile autant que rare » et impossible sans un effort conséquent (cf. Éthique, prop. XLII, scolie) explique que « bien peu, si vous les comparez à tout le genre humain (…) acquièrent la vertu en ne suivant que la direction de la raison » (Traité XV), la simple obéissance des humbles aux révélations des Écritures qui enseignent l’amour du prochain et la vie selon la justice leur ouvre la voie de cette béatitude éternelle promise à ceux qui vivent selon l’Esprit.

« Ensuite cette même Écriture enseigne très-clairement, en une infinité de passages, ce que chacun doit faire pour obéir à Dieu ; toute la loi ne consiste qu’en cet unique point : notre amour pour notre prochain ; ainsi personne ne peut douter qu’aimer son prochain comme soi-même, ainsi que Dieu l’ordonne, c’est effectivement obéir et être heureux selon la loi, et qu’au contraire le dédaigner ou le haïr, c’est tomber dans la rébellion et dans l’opiniâtreté. Enfin tout le monde reconnaît que l’Écriture n’a pas été écrite et répandue seulement pour les doctes, mais pour tous les hommes de tout âge et de toute condition » (Traité XIV).

(…)

« Mais j’exposerai en peu de mots les conséquences qui en résultent, savoir : 1° que la foi n’est point salutaire en elle-même, mais seulement en raison de l’obéissance, ou, comme le dit Jacques (chap. II, vers. 17), que la foi, à elle seule et sans les œuvres, est une foi morte ; voyez à ce sujet tout le chapitre II de cet apôtre ; 2° il s’ensuit que celui qui est vraiment obéissant a nécessairement la foi vraie et salutaire ; car l’esprit d’obéissance implique nécessairement l’esprit de foi, comme le déclare expressément le même apôtre (chap. II, vers. 18) par ces paroles : Montre-moi ta foi sans les œuvres, et je te montrerai ma foi d’après mes œuvres. Et Jean, dans l’Epître I (chap. IV, vers. 7, 8), s’exprime ainsi : Celui qui aime (à savoir, le prochain) est né de Dieu et il connaît Dieu ; mais celui qui n’aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est charité. » (id.ibid).

(…)

« C’est encore ce qu’enseigne expressément le même apôtre au verset 13 de ce même chapitre : Par là nous connaissons, dit-il, que nous demeurons en lui et qu’il demeure en nous, parce qu’il nous a fait participer de son esprit, c’est-à-dire parce qu’il nous a donné la charité. Or il avait dit auparavant que Dieu est charité : d’où il infère (d’après ses principes, universellement admis de son temps) que quiconque a la charité a véritablement l’esprit de Dieu. Il y a plus : de ce que personne n’a vu Dieu, il en conclut que personne n’a le sentiment ou l’idée de Dieu que par la charité envers le prochain, et par conséquent que personne ne peut connaître d’autre attribut de Dieu que cette charité en tant que nous y participons » (id. ibid.).

Tout cela nous informe sur la profondeur du catéchisme de Spinoza, totalement oubliée du plus grand nombre de ces pseudo-adeptes qui en réduisent la pensée de façon fallacieuse et arbitraire :

« Maintenant je ne crains plus d’énumérer les dogmes de la foi universelle, ou les dogmes fondamentaux de l’Écriture, lesquels (comme cela résulte très-évidemment de ce que j’ai exposé dans ces deux chapitres) doivent tous tendre à cet unique point, savoir : qu’il existe un Être suprême qui aime la justice et la charité, à qui tout le monde doit obéir pour être sauvé, et qu’il faut adorer par la pratique de la justice et la charité envers le prochain. On détermine ensuite facilement toutes les autres vérités, savoir : 1° qu’il y a un Dieu, c’est-à-dire un Être suprême, souverainement juste et miséricordieux, le modèle de la véritable vie ; car celui qui ne sait pas ou qui ne croit pas qu’il existe ne peut lui obéir ni le reconnaître comme juge ; 2° qu’il est unique, car c’est une condition, de l’aveu de tout le monde, rigoureusement indispensable pour inspirer la suprême dévotion, l’admiration et l’amour envers Dieu ; car c’est l’excellence d’un être par-dessus tous les autres qui fait naître la dévotion, l’admiration et l’amour ; 3° qu’il est présent partout et que tout lui est ouvert ; car si l’on pensait que certaines choses lui sont cachées, ou si l’on ignorait qu’il voit tout, on douterait de la perfection de sa justice, qui dirige tout ; on ignorerait sa justice elle-même ; 4° qu’il a sur toutes choses un droit et une autorité suprêmes ; qu’il n’obéit jamais à une autorité étrangère, mais qu’il agit toujours en vertu de son absolu bon plaisir et de sa grâce singulière ; car tous les hommes sont tenus absolument de lui obéir, et lui n’y est tenu envers personne ; 5° que le culte de Dieu et l’obéissance qu’on lui doit ne consistent que dans la justice et dans la charité, c’est-à-dire dans l’amour du prochain ; 6° que ceux qui, en vivant ainsi, obéissent à Dieu, sont sauvés, tandis que les autres qui vivent sous l’empire des voluptés sont perdus ; si, en effet, les hommes ne croyaient pas cela fermement, il n’y aurait pas de raison pour eux d’obéir à Dieu plutôt qu’à l’amour des plaisirs ; 7° enfin, que Dieu remet leurs péchés à ceux qui se repentent, car il n’est point d’homme qui ne pèche ; car si cette réserve n’était établie, chacun désespérerait de son salut, et il n’y aurait pas de raison de croire à la miséricorde de Dieu ; mais celui qui croit cela fermement, savoir, que Dieu, en vertu de sa grâce et de la miséricorde avec laquelle il dirige toutes choses, pardonne les péchés des hommes, celui, dis-je, qui pour cette raison s’enflamme de plus en plus dans son amour pour Dieu, celui-là connaît réellement le Christ selon l’esprit, et le Christ est en lui » (id. ibid.).

Notons au passage la très grande considération dans laquelle Spinoza, le juif, tient la personne du Christ. Considération elle aussi délibérément ignorée des caricatures sommaires comme des récupérations idéologiquement réductrices, qu’elles soient rationalistes ou athées. Peut-être pourrait-on même avancer que c’est en Christ « voie du salut » (Traité I) et « bouche même de Dieu » (Traité IV) que se réconcilient pour notre philosophe la voie des humbles, celle du Traité, et la voie du Sage telle que la présente le livre V de l’Éthique.

Bien que je ne sois donc pas spinoziste, je ne saurais donc trop conseiller de lire Spinoza.

Mais de le lire lui, plutôt que de suivre quelques interprètes qui ont la fâcheuse tendance de le réduire à leur petite mesure.

Spinoza n’a rien de ce laïcard dogmatique ni de cet athée matérialiste quelque peu simpliste que veulent en faire certains.

[cf. la façon dont il récuse par anticipation toute qualification de « matérialisme » dans la Lettre VIII à Oldenburg, que j’ai citée plusieurs fois : «Toutefois, ceux qui pensent que le Traité théologico-politique veut établir que Dieu et la nature sont une seule et même chose (ils entendent par nature une certaine masse ou la matière corporelle), ceux-là sont dans une erreur complète »
(Œuvres de Spinoza, traduction par Émile Saisset, Charpentier, 1861, III, pp. 365-367. Correspond à la lettre LXXIII dans l’édition de la Pléiade, p. 1282 )].

Nous avons tellement de choses à retenir d’urgence de lui, en particulier le respect inconditionnel de la liberté de pensée, liberté dont il a témoigné courageusement en dépit des persécutions et des procès.

Mais liberté de toute la pensée, et de toutes les pensées.

« Que si nous remarquons enfin que la fidélité de chaque citoyen à l’égard de l’État, comme à l’égard de Dieu, ne se juge que par les œuvres, à savoir, par la charité pour le prochain, nous ne douterons plus qu’un État excellent n’accorde à chacun autant de liberté pour philosopher que la foi, nous l’avons vu, peut lui en accorder ». (Traité XX : On établit que dans un État libre chacun a le droit de penser ce qu’il veut et de dire ce qu’il pense).

Cordialement.

Quelques jolies perles d’André Comte-Sponville et Erri de Luca, pour ne pas confiner idiots.

Belle inspiration du journal La Croix, que de nous offrir en ces temps propices à la lecture et à la réflexion ces entretiens avec deux personnages pourtant bien loin d’être dans la ligne du Parti.

L’athéisme d’André Comte-Sponville est certes bien connu, mais son honnêteté et sa sérénité contrastent fort heureusement avec quelques caricatures récentes hélas abondamment colportées par les médias, comme avec de bien piètres productions prétendument « philosophiques ».

Je me définis comme athée, non dogmatique et fidèle. Pour comprendre, il faut prendre les trois à la fois. « Athée », d’abord, car je ne crois en aucun Dieu. « Non dogmatique », ensuite, car je reconnais que mon athéisme n’est pas un savoir. Celui qui dit « Je sais que Dieu n’existe pas » n’est pas un athée, c’est un imbécile ! Confondre croire et savoir est une erreur philosophique majeure. Et « fidèle », car tout athée que je sois, je reste attaché par toutes les fibres de mon être à un certain nombre de valeurs morales, culturelles, spirituelles issues des grands monothéismes. Je suis athée mais jamais je ne cracherai sur les Évangiles. Ils ont tracé un sillon de lumière dans l’histoire de l’humanité.

Et l’ensemble de l’interview témoigne d’une même sagesse et d’un même équilibre.

*

Mais je m’attarderai plutôt sur le témoignage de ce personnage attachant et complexe qu’est Erri de Luca.

J’avoue que j’entretiens depuis longtemps avec lui une réelle connivence.

Il est italien, et j’aime l’Italie, il est passionné de montagne, et j’aime la montagne ; pour ne pas parler de bien d’autres aspects par lesquels je me sens proche de ses orientations et de son parcours.

Bien moins catégorique que Comte-Sponville, il refuse en ce qui le concerne le terme d’athéisme :

«L’athée se prive de Dieu, de l’énorme possibilité de l’admettre non pas tant pour soi que pour les autres. Il s’exclut de l’expérience de vie de bien des hommes (…). Je ne suis pas athée. Je suis un homme qui ne croit pas » (Première heure, Gallimard, Paris 2012, p.9).

Excellent connaisseur des textes bibliques qu’il lit dans leurs langues d’origine, il se considère comme l’un de ces esclaves égyptiens qui constituaient l’ ערב רב (erev rav) , la «  tourbe nombreuse », foule qui a suivi le peuple d’Israël lors de sa sortie d’Égypte.

« Napolitain errant », il se tient, dans une exigeante solitude, « à l’extérieur du campement ».

« Je ne rentrerai pas dans la Terre Promise. Je reste dans le désert ».

http://akadem.org/magazine/2017-2018/erri-de-luca-compagnon-de-route-du-peuple-juif-30-03-2018-99736_4753.php

(vers 10mn dans la vidéo).

Mais on s’en doute, la réflexion d’Erri de Luca ne se limite pas à ce qui concerne la religion et la foi.

Petit florilège à peine commenté tiré de ce bel entretien avec Fanny Cheyrou :

Pour la première fois de ma vie, l’économie idolâtrée, avec le mythe de la croissance qui l’accompagne, cède le pas sur la protection de la santé publique. La vie dans sa simplicité à l’état pur régit les relations humaines. Ce sont désormais les médecins, et non plus les économistes, qui font autorité.

Il est en effet grand temps de mettre en question l’idolâtrie économique, le mythe de la croissance, et de rendre à celles et ceux qui permettent d’assurer « la vie dans sa simplicité » – personnel soignant, agriculteurs, ouvriers, employés, artisans…- une place et un statut à la mesure de leur rôle essentiel pour ce qui est de la survivance même de nos sociétés. La crise que nous traversons devrait enfin inciter à un remaniement complet de la grille des valeurs, non seulement pour ce qui est des rémunérations, mais aussi, et en premier lieu, en ce qui concerne une culture et une éducation qui attribuent une considération disproportionnée à nombre d’activités secondaires, voire nuisibles, au détriment de celles qui assurent envers et contre tout nos existences quotidiennes.

Savoir produire et transporter nourriture et médicaments, objets de première nécessité, ou autres travaux indispensables à la communauté a peut-être plus d’importance que disserter sur Heidegger ou sur différents modèles spéculatifs ou publicitaires. Non pas bien sûr qu’il faille nécessairement faire disparaître de telles activités périphériques. Mais il serait temps de remettre à l’endroit la hiérarchie des fonctions, et de rendre aux plus vitales la considération et la dignité qui leur revient de droit.

Proposition qui ne déplairait certes pas à Erri de Luca, au passé d’ouvrier engagé pour la justice, ni à André Comte-Sponville (« Le système capitaliste génère des inégalités. L’argent va à l’argent et la meilleure façon de mourir riche dans ce système est de naître riche. Les ouvrages de Thomas Piketty le confirment abondamment et brillamment », article cité). Une telle revalorisation pourrait d’ailleurs être facilitée du point de vue financier par une contribution – au moins extraordinaire pour commencer…- des grandes fortunes. Ce serait tout de même la moindre des choses face à la reconstruction économique mondiale qui nous attend…

 (…) De ce pays [l’Italie], j’aime la flexibilité, cette idée qu’on peut se plier et se redresser sans craquer. On s’adapte aux nouvelles règles en les interprétant. On ne se plie pas aux contraintes mécaniquement, comme des automates. La loi est au service de l’homme, non l’homme au service de la loi, et ça nous l’avons bien compris. Ce n’est pas de l’anarchie, c’est une forme d’esprit d’adaptation, où l’humour a toute sa place et sa force. J’appelle ça l’humanisme.

(…) Dans le livre Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (d’après cette espèce qui imite le bruit des autres oiseaux, NDLR) de l’Américaine Harper Lee, je lis cette phrase du personnage principal, Atticus Finch : « Avant de vivre avec les autres, je dois vivre avec moi-même. La conscience est la seule chose qui ne doit pas s’adapter au vouloir de la majorité. »

Je crois qu’ici se joue le rapport entre l’individu et les autres. La conscience personnelle reste indépendante de la majorité. La conscience est minoritaire, souvent même à l’intérieur de l’individu qui, pour des raisons d’opportunisme ou par passivité, la réduit au silence. Mais il revient à chacun de donner à sa propre conscience la majorité à l’intérieur de son être profond. Ce n’est donc pas par esprit d’opposition, mais en plein accord avec sa conscience que l’individu est appelé à agir dans ce cas. Il n’y a pas de limite à la résistance civile quand elle est le résultat de la conscience.

(…) la vertu essentielle en ce moment pour tout un chacun, c’est la souplesse, l’élasticité nécessaire pour se plier et se redresser sans se laisser briser. Dans mon champ, chez moi, je piétine une petite marguerite avec un poids qui devrait être pour elle écrasant, mais elle se redresse après mon passage. Voilà ce qu’il nous faut, la ténacité souple de la marguerite.

Fanny Cheyrou : Que peuvent tirer comme leçon nos sociétés et nos fonctionnements de ce bouleversement que nous vivons ? Croyez-vous personnellement que nous changerons quelque chose à nos modes de vie ?

E. d. L. : Nous reviendrons aux mêmes mauvaises habitudes, mais nous garderons en nous les deuils et une lueur au loin, avec la perception d’une autre vie possible, donnant priorité à la protection de la vie humaine plutôt qu’à l’accumulation.

(…)Fanny Cheyrou : Comment faire pour que tous ces morts ne soient pas que des chiffres ?

E. d. L. : Les morts sont toujours des chiffres, mais la tâche de chacun de nous est de donner un nom, un visage et un souvenir à ceux qui étaient proches de nous.

Nous vivons dans un monde à deux vitesses. À l’heure où certains se réfugient et se confinent chez eux, d’autres, sur d’autres continents, fuient encore de chez eux… Vous y songez ?

E. d. L. : Je continue à suivre les voyages impossibles des personnes qui fuient leurs villes de Troie en flammes. Je les perçois comme des avant-gardistes du monde futur, des prophètes de la nouvelle humanité qui sera sans frontières.

(…) Je n’ai pas la foi, je ne suis donc pas capable de m’adresser au Très-Haut. J’essaie de m’adresser aux hommes.

C’est déjà pas mal !

Et pour terminer sur une note plus légère mais non moins profonde, cet extrait d’une lecture récente (Le Tour de l’oie, Gallimard, Paris 2019, p. 156-158), à travers lequel Erri de Luca définit avec humour l’étrangeté de sa fonction d’écrivain :

[Le roman est un dialogue entre le narrateur – bien proche d’Erri de Luca… – et son fils imaginaire].

Le Fils : Tu lances des images, tu les sors de ton vocabulaire comme de la manche d’un tricheur. On dirait que tu n’as pas besoin d’y penser, elles sortent toutes prêtes.

Le narrateur : Celle du tricheur aussi est une image, je t’en propose une autre. Sur un mur il y a des trous faits par des projectiles parfaitement tirés au centre de petits cercles. 

Un tireur d’élite, de passage, est surpris et demande qui est capable d’une telle précision.

On lui dit que c’est un enfant borgne qui les fait. Le tireur va le féliciter et lui demande qui lui a appris à si bien viser.

Personne, répond l’enfant. D’abord je tire sur le mur et puis je dessine les cercles.

Je fais comme ça moi aussi. Les images sont des cercles à appliquer autour des trous. Je suis cet enfant qui ne sait pas tirer.

Je t’en raconte une autre pour m’expliquer.

Il y a très longtemps, un savant, spécialiste d’un sujet, qu’il est inutile de préciser, est recherché et invité dans un grand nombre de beaux endroits. Partout, l’accueil est enthousiaste.

Un jour, son cocher lui demande une faveur : échanger une seule fois leurs vêtements et leurs rôles, pour ressentir lui aussi ce que veut dire être acclamé.

Le savant a le sens de l’humour et accepte, imaginant ce qui se passera pour le cocher une fois sur scène.

Arrivés là où ils sont attendus, le public applaudit le chauffeur vêtu avec élégance.

On l’accompagne sur scène avec les honneurs qui lui sont dus.

Dans un coin de la salle, le savant habillé en cocher savoure à l’avance la suite.

Celui qui est chargé de mener le débat adresse au cocher une première question, compliquée, spécifique et de nature controversée.

Le cocher réagit avec un air contrarié, puis fâché.

Il répond qu’il s’attendait à des questions bien plus ardues, alors que, pour une affaire aussi élémentaire, il suffit d’appeler son cocher au fond de la salle pour avoir la réponse.

En tant qu’écrivain, je suis invité à droite et à gauche et on me pose des questions. Mais moi, je suis le cocher, et je m’en sors de la même façon, en laissant répondre l’autre moi-même, celui que j’accompagne et qui prend la parole à ma place, du fond de la salle (…).

Puis je descends de scène et je redeviens le cocher de moi-même.

Belle lucidité, et belle humilité, peu courante chez ceux, intellectuels, politiques…, qui font de la parole leur profession.

Du mépris d’autrui et de ses conséquences en Syrie et en Palestine. Et aussi de ma nièce Mila, qui fort heureusement ne fait pas la une des médias.

Il y a certes bien des façons d’insulter et de mépriser l’humanité en autrui.

La plus terrible étant la destruction physique et psychique délibérée, surtout lorsqu’elle s’accompagne d’une lâcheté qui, depuis maintenant des années, équivaut à une complicité tacite.

Démission lors du franchissement de la « ligne rouge » par les forces syriennes, reculades diverses qui permettent en ce moment même aux pires tyrans et à leurs alliés de s’octroyer le droit de vie et de mort sur des milliers de civils, au mépris de « valeurs » qu’il faut désormais se résoudre à écrire avec des guillemets, tellement le choix d’une « politique transactionnelle » les supplante, aux dires du courageux docteur Pitti (environ 14mn dans l’émission).

La France, l’Europe, le monde « regardent ailleurs ».

Quatre millions de personnes menacées, 700 000 déplacés pris entre les feux de tyrans qui s’affrontent, cela pèse bien peu face à la nécessité de demeurer les « vassaux de Poutine » selon le même Raphaël Pitti, et de ne pas trop importuner d’autres Erdogan.

Bien triste démonstration d’une absence de courage politique doublée d’une tragique inexistence de l’Europe.

Bien sûr, on invoquera plutôt la « Realpolitik », terme dont la consonance germanique évoque de façon inquiétante un certain Munich.

Car si faire de la diplomatie, ce n’est pas démissionner mais discuter avec nos ennemis et non pas avec nos amis, comme nous le répètent certains sages, encore faudrait-il être en capacité de le faire.

Or cela ne semble pas être le cas.

Au moins faudrait-il alors avoir ce minimum de courage et d’honneur qui permet encore de nommer par son nom la barbarie, de distinguer « moindre mal » et « intolérable ».

Mais ce n’est désormais plus le cas non plus.

Bien triste présent donc, qui, comme tous les Munich de l’Histoire, laisse présager de bien tristes lendemains.

*

Entre autres abdications devant la « fatalité », l’accueil ô combien timide et complaisant accordé à l’inqualifiable « plan de paix » concocté en privé par Trump et Netanyahou, véritable camouflet au droit des Palestiniens et plus largement au droit international.

Pour le fin connaisseur de la politique israélienne qu’est Ronen Bergman (environ 6mn50 dans l’émission), un tel plan est « une recette parfaite pour la guerre ».

Tandis qu’un personnage aussi mesuré qu’Élie Barnavi se montre surpris :

Ce qui est le plus étonnant, c’est la réaction de l’Europe, notamment de la France. Quand on pense que la France, qui était tout de même le champion de l’État palestinien, loue, même de manière mesurée, les efforts de paix du président Trump, c’est quand même extraordinairement curieux.

Et même si, comme le souligne le même Barnavi, les Palestiniens peuvent avoir leur part de responsabilité pour ce qui est de l’échec de certaines propositions antérieures, le désintérêt de la communauté internationale pour la cause palestinienne ouvre grand la porte aux « solutions » proposées par les plus extrémistes des Hamas, Hezbollah et autres manœuvres d’un Iran dont les missiles et les capacités nucléaires peuvent sous peu considérablement changer la donne.

Nouvel exemple de l’incroyable inconséquence de soi-disant « responsables » politiques, et de la tragique capitulation de ceux qui s’en font tacitement les complices.

Le danger n’a jamais été aussi grand, mais on se contente de siffloter et de regarder ailleurs jusqu’à la catastrophe, si tant est que le déni constitue l’un des ressorts essentiels des comportements humains.

*

Cela n’a sans doute pas la même importance, mais je ne peux m’empêcher de rapprocher de telles situations d’autres inconséquences, bien franco-françaises, celles-là.

Il se trouve qu’une de mes petites nièces se nomme Mila.

Et je ne pourrais accepter qu’elle reçoive des menaces de mort, quoi qu’elle ait pu dire ou faire, et de quelque personne que ce soit.

Mais je suis tout de même stupéfait qu’une bonne partie de la presse bien-pensante n’éprouve pas de difficulté à élever au rang de « critique » ce qui relève de l’insulte ordurière et nauséabonde.

Car les mots ont un sens.

Et si j’ai plusieurs fois montré mon attachement à la liberté d’expression et au refus du délit de blasphème, je serais désolé que la Mila que j’aime puisse un jour s’abaisser à des invectives aussi agressives, abjectes et dégradantes.

Sans doute Dieu, s’il existe, est-il bien au-dessus de nos grotesques injures.

Mais pour beaucoup, il fait partie de la famille et suscite, qu’on le veuille ou non, un investissement existentiel et affectif profond. Or, il n’est pas sans conséquences prévisibles d’insulter quelqu’un de la famille.

Comme je le montrais dans le post mentionné ci-dessus, il y a un temps pour tout. Le kairos se montre déterminant.

Les insultes ordurières et autres vocables sordides peuvent ne pas prêter à conséquence dans une société équilibrée et pacifiée.

Mais il n’en va pas de même dans des sociétés comme la nôtre, où discriminations avérées et tensions à fleur de peau peuvent à tout moment dégénérer en tragiques affrontements.

Si MM. Trump et Netanyahou font le choix de mépriser ouvertement des Palestiniens, plongeant tout le Moyen Orient dans des dangers non négligeables, je serais pour ma part bien meurtri de voir ma petite nièce cultiver la voie de la provocation en se postant devant une synagogue ou une mosquée, fussent-elles virtuelles, pour déclarer que :

« Votre religion, c’est de la merde, votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul, merci, au revoir ».

Je me permets de reprendre tels quels mes propos d’il y a quelques années dans le post mentionné ci-dessus, car le contexte n’a hélas pas changé :

Face à cette situation, on ne peut qu’exprimer de la réserve face à l’argument – certes en partie légitime – qui consiste à dire qu’un athée (…) n’est pas tenu de respecter la sensibilité ni les codes de ce qui ne fait pas partie de son univers de pensée. Cela vaudrait aussi pour chaque croyant par rapport aux croyances qui ne sont pas la sienne.

Soit.

Il me semble cependant difficile de concevoir ce qu’on appelle laïcité sans faire place à ce qu’Orwell nommait la « common decency », qui est peut-être tout simplement la reconnaissance d’un commun dénominateur éthique qui seul rend possible la vie en société.

Un tel « respect de l’autre », qui pourrait en être l’une des traductions, n’est certes pas en opposition avec l’indispensable liberté d’expression. C’est même lui qui est à l’origine des paragraphes de la loi de 1881 que j’ai mentionnés plus haut.

Le thème rencontre aussi sur bien des points la question de l’autocensure.

Bien sûr, en tant qu’athée, rien ne m’empêche de rentrer dans une synagogue sans me couvrir la tête, de garder mes chaussures dans une mosquée, ou de visiter une église ou un temple bouddhiste torse nu, avec mon chien et mes accessoires de plage.

Mais cela porte un nom, qui est au moins la goujaterie, sans doute aussi l’incivilité, peut-être tout simplement l’imbécillité.

Or, il est tout de même permis de penser qu’on peut être athée sans être forcément goujat, incivil ou imbécile. C’est du moins ce que j’ai toujours essayé de faire comprendre à mes élèves.

Hélas, tout comme les adultes, les élèves en question m’ont donné bien des fois la preuve, par leur grossièreté, voire leur obscénité insigne, qu’il arrive bien souvent à l’imbécillité de faire de la résistance. Imbécillité doublée par les temps qui courent d’une agressivité verbale totalement désinhibée.

Ce ne serait pas grand-chose si cela restait au niveau de la plaisanterie de mauvais goût.

Mais tout comme les outrances d’un Trump font peser de graves hypothèques sur la paix au Moyen Orient, les injures ordurières et provocatrices mettent gravement en péril le vivre ensemble au sein d’une nation qui expérimente de façon souvent difficile sa propre diversité et la complexité inhérente à toute coexistence de cultures, de religions et d’opinions.

Une telle expérience ne demande qu’à être un profond enrichissement collectif.

Alors, de grâce, ne la laissons pas sombrer sous les assauts de la bêtise et de l’agressivité.

Et il serait souhaitable que certains médias et autres idéologues apparemment incapables de comprendre ce que signifie le terme « laïcité » cessent de qualifier d’héroïsme ce qui n’est jamais que dangereuse imbécillité.

Car il serait bien illusoire de penser qu’il n’y a chez nos jeunes que des Greta Thunberg.

Là encore, il importe de sortir du déni.

Comme nous le montre à l’évidence l’histoire de notre humanité, certains parmi les jeunes d’aujourd’hui seront les artisans des conflits de demain.

*

*

Ajout du 16/02:

Deux liens à des articles courageux:

https://www.la-croix.com/Monde/Moyen-Orient/Syrie-peut-empecher-catastrophe-humanitaire-Idlib-2020-02-15-1201078456

et sur le blog de Jean Pierre Filiu:

https://www.lemonde.fr/blog/filiu/

D’une étrange et bien ambiguë controverse à propos de l’antisémitisme. Et qu’il est urgent d’accepter quelques évidences.

[Un lecteur m’ayant dit que la profusion des liens gêne la lecture, et ne voulant pas y renoncer car ma réflexion ne peut se construire sans référence à la pensée d’autrui, j’utiliserai désormais plus les liens « hypertexte ».

Je place pourtant en début de ce post les deux liens complets, plus explicites, aux deux articles qui constituent les « butoirs » entre lesquels évolue ma réflexion]

 

http://www.leparisien.fr/societe/manifeste-contre-le-nouvel-antisemitisme-21-04-2018-7676787.php

http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/05/03/non-l-islam-radical-n-est-pas-seul-responsable-des-agressions-contre-les-juifs_5293571_3232.html

 

Étrange controverse que celle dont les protagonistes s’envoient des dénis à la tête alors que le travail indispensable devrait justement résider dans le dépassement de tels dénis.

Car il relève d’une évidence dont la négation serait malhonnête que l’islamisme radical véhicule un antisémitisme meurtrier, dont l’existence est d’ailleurs reconnue par la partie la plus éclairée de musulmans « de base » et de responsables qui « souffrent de la confiscation de leur religion par des criminels ».

Et cet antisémitisme-là ne doit en aucun cas être minimisé sous le prétexte fallacieux d’un antisémitisme d’extrême droite, qui, s’il existe bien sûr en France, ne présente pas actuellement le caractère meurtrier qui incombe au premier cité.

Mais il devrait aussi relever de l’évidence qu’il existe un sionisme radical dont les tenants, souvent prompts à dénoncer l’islamisme radical évoqué ci-dessus, ne perçoivent pas la symétrie avec les aberrations qu’ils stigmatisent de façon légitime.

Or, il est manifeste qu’un tel sionisme radical, souvent implicite et non reconnu comme tel, constitue lui-même une importante cause du « nouvel antisémitisme », en particulier en France.

Il est clair, comme le dit Rachid Benzine, qu’une forme d’antisémitisme « est liée au conflit israélo-palestinien », et à la façon dont nombre de français juifs soutiennent, de manière implicite ou explicite, un sionisme qui légitime ce qu’il faut tout de même nommer la politique désormais « coloniale et raciale d’Israël à l’égard des Palestiniens », telle que la dénoncent les signataires du récent manifeste à l’initiative d’Etienne Balibar, Thomas Piketty ainsi que d’autres, auquel le dernier lien fait référence.

Certes, la France n’est pas Israël et, dans le monde rêvé des anges, il ne devrait pas y avoir de raison pour que la politique d’États étrangers influe sur ce qui se passe chez nous. Mais, faut-il le rappeler, nous ne sommes pas dans le monde rêvé des anges…

Et de la même manière qu’il serait stupide et dangereux  de nier que ce qui se passe au Moyen-Orient a son influence sur la radicalisation en France d’un certain islam qui s’en fait le complice, ce qui se passe en Israël ne peut pas ne pas avoir son influence sur un certain sionisme qui s’en fait le complice.

Et ces éléments conjoints entretiennent d’inquiétants ferments de violence.

Qu’on m’entende bien : même si cela peut s’avérer aux yeux de certains difficile à porter, j’ai la prétention de ne pas être antisioniste. Même si je pense qu’on peut parfaitement être juif sans être sioniste, j’estime que le sionisme a une légitimité. Je partage sur ce point la position quelque peu provocatrice exprimée par Zeev Sternhell dans le dernier numéro du Courrier International (« Je suis un supersioniste », paru dans Ha’Aretz  en mars 2011), dans la mesure où il affirme que « le sionisme était, et est toujours, le droit des juifs de décider de leur destinée et de leur avenir. Tous les êtres humains ont le droit naturel d’être leurs propres maîtres, un droit dont les juifs ont été privés par l’histoire et que le sionisme leur a rendu ».

Mais attention : ce sionisme-là, comme le montrent les engagements courageux de Sternhell, n’a rien à faire avec la colonisation, par essence violence, et l’occupation illégitime et illégale de territoires, au mépris du respect des individus, des peuples, et du droit international. Car il s’agit là d’une totale perversion du sionisme des origines, d’une supercherie hélas consacrée et désormais apparemment intouchable, en particulier depuis 1967 et la Guerre des Six Jours.

Or, il est patent qu’une bonne partie des français juifs se fait, implicitement ou explicitement, complice d’une telle supercherie qui phagocyte le sionisme au sens originel par une idéologie coloniale intolérable. Et puisqu’on a déjà assimilé de façon abusive un tel « sionisme » au judaïsme, un simple syllogisme, devenu sophisme hélas  trop accepté, assimile nécessairement le judaïsme à la politique coloniale d’un « État israélien [qui] s’autoproclame ‘’État juif’’ et s’arroge le droit de parler au nom des juifs du monde entier ».

C’est à proprement parler tendre le bâton pour se faire battre.

Il y a sans doute un antisémitisme irréductible.

Pour ma part, je suis d’avis qu’être persécuté fait partie intégrante de l’histoire du judaïsme dans son mystère le plus profond : « Tu fais de nous un objet d’opprobre pour nos voisins, la risée et la moquerie de notre entourage. Tu nous rends la fable des nations; et devant nous les peuples haussent les épaules » (Psaume 44(43), 14-15).

Mais il devrait faire partie de sa vocation – comme aussi, au passage, de celle du christianisme – que le contraire ne soit pas vrai.

Que le persécuté ne devienne pas persécuteur.

Car se rendre complices d’une politique de colonisation, tout comme soutenir des bourreaux notoires (dans le cas des chrétiens) ne peut qu’entraîner un discrédit légitime, un rejet, voire de la haine envers ceux qui prônent de tels agissements.

Et l’antisémitisme qui en naît est, lui, parfaitement réductible.

Tout comme des musulmans éclairés dénoncent donc la confiscation de leur religion par des barbares, luttant ainsi contre une réelle islamophobie,  il appartient aux juifs de dénoncer la confiscation du judaïsme – et même du sionisme – par une idéologie politico-religieuse colonialiste et discriminatoire.

Cela doit constituer une composante essentielle de la lutte contre l’antisémitisme.

Un ami juif, sioniste, me disait que, pour lui, l’existence d’Israël ne valait pas la vie d’un enfant palestinien.

Voici le juif ! Voici le נביא, le prophète ! Voici l’honneur du judaïsme ! Voici le צדק : « Un Israélite dans lequel il n’y a point de fraude »…

Et cet ami n’avait pas eu besoin pour le comprendre qu’on « frappe d’obsolescence » les versets si nombreux de la Torah et du Tanakh (ensemble de la Bible hébraïque) qui, manifestement, poussent à l’anéantissement de ceux qui s’opposent à l’établissement d’Israël dans ce qu’il considère comme étant sa Terre.

Pas plus que Tareq Oubrou, Rachid Benzine, et bien d’autres théologiens ou imams n’ont besoin qu’on expurge le Coran pour dénoncer « ce terrorisme ignoble qui nous menace tous ».

L’urgence est donc bien d’opérer une lecture critique des textes et des penseurs qui ont façonné profondément notre civilisation, qu’ils soient religieux ou athées.

Depuis longtemps, ce blog s’engage en faveur d’une véritable approche herméneutique et soutient celles et ceux qui s’y emploient.

Car c’est là le seul moyen d’échapper à une pernicieuse essentialisation des textes et des croyances qui, tout comme les dénis symétriques de l’antisémitisme et de l’islamophobie, ne peut que provoquer les affrontements.

Souhaitons donc à nos intellectuels pétitionnaires, parfois quelque peu sommaires et partiels (partiaux ?), de savoir dépasser à la fois les dénis et les essentialisations pour faire œuvre de paix de manière plus informée, respectueuse et responsable.

Afin que, pour paraphraser Churchill une fois encore, si nous ne pouvons éviter la guerre – car elle est déjà là – nous échappions au moins au déshonneur.

 

Ajout du 15/05:

Les événements tragiques de ces derniers jours ne font hélas que confirmer ce qui précède, ainsi que la nécessité d’une prise de position claire et sans ambiguïté de la part des institutions représentatives du judaïsme en France. Comme je le disais dans ma « réponse » ci-dessous à Claustaire, cela se révèle indispensable si l’on veut  lutter efficacement contre l’antisémitisme ainsi que contre un antisionisme négateur de toute légitimité d’existence pour Israël.

Non seulement les crimes commis sont intolérables, mais ses actuels dirigeants semblent tout mettre en œuvre pour qu’Israël creuse lui-même sa propre tombe.

 

Ajout du 16/05:

Une initiative à soutenir:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2018/05/15/ramener-le-gouvernement-israelien-au-respect-du-droit-et-a-la-raison-n-est-en-rien-une-manifestation-d-antisemitisme_5299216_3232.html

Le garçon qui criait au loup. Ou d’une manière bien discutable de faire valoir des arguments pertinents dans les débats de bioéthique.

Un berger, qui menait son troupeau assez loin du village, se livrait constamment à la plaisanterie que voici. Il appelait les habitants du village à son secours, en criant que les loups attaquaient ses moutons. Deux ou trois fois les gens du village s’effrayèrent et sortirent précipitamment, puis ils s’en retournèrent mystifiés. Mais à la fin il arriva que des loups se présentèrent réellement. Tandis qu’ils saccageaient le troupeau, le berger appelait au secours les villageois ; mais ceux-ci, s’imaginant qu’il plaisantait comme d’habitude, se soucièrent peu de lui. Il arriva ainsi qu’il perdit ses moutons.

Cette fable montre que les menteurs ne gagnent qu’une chose, c’est de n’être pas crus, même lorsqu’ils disent la vérité.

Ésope, Fables, Traduction par Émile Chambry . Société d’édition « Les Belles Lettres », 1926 (pp. 139-140).

 

Quelques articles parus dans le quotidien « La Croix » du mercredi 3 janvier, suite à un sondage sur la bioéthique

https://www.la-croix.com/Sciences-et-ethique/Ethique/SONDAGE-Les-Francais-et-la-bioethique-2018-01-03-1200903298

me font irrésistiblement penser à cette fable.

En particulier, sous le titre général : « Quelles peuvent être les implications du libéralisme en matière sociétale », celui de Jean Léonetti : « La loi du plus fort risque de l’emporter » ; et celui du P. Bruno Saintôt, « Les consensus éthiques sont fragilisés ».

https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/Bioethique-loi-fort-risque-lemporter-2018-01-03-1200903269

[Ajout du 11/01: le curieux amalgame opéré par Mgr. Aupetit, lorsqu’il s’agit de bioéthique, entre euthanasie, assistance au suicide en fin de vie et eugénisme (!) me paraît relever d’un mécanisme identique qui privilégie « la voix de son maître » sur une conscience éthique réfléchie et … autonome

http://abonnes.lemonde.fr/religions/article/2018/01/11/mgr-aupetit-archeveque-de-paris-aujourd-hui-on-n-a-pas-le-droit-de-parler-de-dieu-sinon-on-gene_5240111_1653130.html ].

 

Je suis pour ma part depuis bien longtemps opposé à toute forme de GPA ainsi qu’à l’extension de l’Insémination Artificielle avec Donneur (IAD) à toutes les femmes hors des cas thérapeutiques.

Ceci pour des raisons de cohérence éthique et philosophique que j’ai plusieurs fois exposées.

(Voir par exemple) :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/06/27/pma-lethique-supposerait-elle-lincoherence/

À ce titre, je me trouve donc généralement en accord avec MM. Léonetti et Saintôt lorsqu’ils traitent de ces questions.

Mais il me paraît de simple bon sens de distinguer ce qui doit l’être.

En l’occurrence, les questions de l’IAD, de la PMA et de la GPA doivent faire l’objet d’une approche spécifique, qui ne peut en aucun cas se confondre avec celle de la fin de vie, de l’assistance au suicide, par exemple.

Il s’agit tout simplement de problématiques distinctes.

Pourquoi faudrait-il alors rassembler sous une même rubrique, comme le font nos auteurs dans les articles mentionnés, des questions aussi différentes, et qui devraient donc faire l’objet d’abords différents ?

Qu’y a-t-il de commun en effet entre :

  • une utilisation non thérapeutique de la médecine, dans le cas de l’IAD ou GPA, fondée sur une revendication « d’égalité » confondue de façon simpliste avec la similitude (cf. mon post du 27/06/2017 ci-dessus) et qui entraîne un déni du droit de l’enfant à bénéficier de la représentation de la diversité des sexes à sa naissance (et donc une réelle inégalité cette fois) en dehors de tout consentement possible de la personne potentielle de l’enfant, ou encore une instrumentalisation de la femme dans la cas de la GPA ;
  • et le cas du suicide d’une personne adulte, exemple utilisé en outre de façon bien tendancieuse, dans le but évident de discréditer toute possibilité d’assistance à la décision intime de mettre fin à sa propre vie lorsque celle-ci est irrémédiablement condamnée. Décision qui constitue un cas si particulier de « suicide » qu’elle pourrait porter un autre nom, et qui ne peut surtout pas être assimilée à l’euthanasie comme le font nos auteurs avec une légèreté bien discutable ;
  • ou encore le cas de la vente d’organe, de la prostitution ou de l’euthanasie, etc.

Or il nous est pourtant affirmé :

« C’est dans cette même logique que nous prohibons la vente d’organes, la prostitution, le recours aux mères porteuses ou l’euthanasie » (J. Léonetti, art. cité.).

Désolé, M. Léonetti, mais il devrait faire partie du B.A BA d’une saine méthodologie scientifique que d’appliquer à ces questions différentes des « logiques » elles aussi différentes et spécifiques.

Il se trouve que j’ai moi-même essayé de réfléchir de façon différenciée à chacun de ces sujets :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/25/un-rein-sinon-rien-vente-dorganes-consentement-et-des-inquietantes-aventures-de-la-dignite/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/12/13/prostitution-alienation-consentement-meres-porteuses-quelques-meditations-terminologiques-autant-que-peripateticiennes-avec-elisabeth-badinter-sylviane-agacinsky-rene-frydman-et-bien-d/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/06/25/lethique-souci-de-lautre-ou-satisfaction-de-soi-qui-donc-est-le-sujet-de-la-gpa/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/02/18/fin-de-vie-et-finitude-du-droit-a-propos-de-leuthanasie-du-suicide-assiste-et-du-consentement/

Et qu’une approche qui rassemble tout cela dans un aussi singulier inventaire à la Prévert m’est particulièrement incompréhensible.

Comment assimiler en effet les cas où le consentement d’un adulte présumé responsable est en jeu (en dépit de la difficulté, soulignée dans mes posts, de l’évaluation du caractère « éclairé » de ce consentement) – prostitution, demande consciente et réitérée d’une assistance à la fin de vie lorsque l’issue fatale prochaine est reconnue irrémédiable de façon collégiale –

et ceux où le seul désir des parents établit un enfant en situation d’inégalité (IAD « pour toutes », GPA) sans aucune interrogation sur son droit ?

Comment oser mettre sur le même plan le devoir d’assistance à la personne en danger (« ranimer un individu ayant fait une tentative de suicide »J. Léonetti, art. cité) et le respect de la décision d’une personne en fin de vie qui, en toute connaissance des moyens possibles de la soulager, choisit de façon consciente et réfléchie, pour des raisons qui relèvent de son inaliénable liberté, de ne pas les mettre en œuvre et « d’en finir » ?

Refuser de distinguer des questionnements aussi différents me semble présenter des dangers considérables en ce qui concerne la crédibilité d’une démarche éthique.

Car le fait de crier « au loup » dès qu’il est par exemple question de la moindre avancée au sujet du respect de la volonté exprimée d’une personne adulte en fin de vie risque – et c’est bien le cas – de rendre inaudible un discours qui revendique à juste titre une légitimité quand il s’agit en particulier du respect des droits de l’enfant face aux extravagances procréatrices présentes et à venir.

Pourquoi dès lors, maintenir une confusion aussi préjudiciable aux causes mêmes qu’on prétend servir ?

L’explication me semble hélas relativement évidente.

Elle relève de cette permanence des dogmatismes que j’avais évoquée dans quelques posts précédents. Par exemple:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/11/16/dune-transition-intellectuelle-comme-condition-de-la-transition-energetique-et-demographique-et-encore-et-toujours-du-deni-et-du-jesuitisme-de-certaines-de-ses-justifications/

Ne chercherait-on pas en effet, en certains milieux, ecclésiastiques mais aussi d’un certain catholicisme en particulier, à rassembler sciemment dans une même approche abusivement globalisante des questions fort différentes, dans le but d’étendre le bien-fondé réel de certains arguments (concernant l’IAD et la GPA donc) et de certains combats à des questions beaucoup plus délicates, et sur lesquelles un certain dogmatisme moral a priori  perçu comme un et indivisible se révèle particulièrement inapproprié ?

Hélas, une telle approche court le risque de s’autodétruire en tant que réflexion éthique, du fait de son caractère hétéronome – on précisera plus bas ce qu’il faut entendre par là -, car elle ne fait que démontrer que ce qui prévaut en elle, c’est moins le souci de l’éthique que la défense d’un dogmatisme formel, au besoin au détriment du bien commun et du respect des personnes.

D’où son caractère inaudible  et son rejet légitime par l’opinion :

«On a déjà bien des fois entendu crier ‘’au loup’’. On nous a déjà fait le coup de l’interdiction du préservatif, de la pilule, on a refusé à des adultes consentants le droit de vivre ensemble en les humiliant par un étalage hystérique d’homophobie lors de certaines manifestations, etc. Et ce sont de tels donneurs de leçons dont on connaît les rengaines avant même qu’ils ouvrent la bouche qui prétendent maintenant faire la loi sur les questions de bioéthique ou de fin de vie ?».

Et Stultitia d’ajouter l’une de ses citations préférées: « Voilà la réponse. Et maintenant, quelle est la question? » (Woody Allen).

Il serait donc grand temps, pour qui veut être audible sur ce qui mérite réellement de l’être, d’interroger sérieusement quelques une de ces « rengaines ».

 

Et aussi d’arrêter de se tromper de combat en faisant croire, là encore de façon bien doctrinaire, que l’enjeu de fond pour qui cherche à préserver des valeurs en soi légitimes serait de les opposer frontalement à « l’éthique d’autonomie fondée sur la liberté de décider pour soi-même » (J. Léonetti, art. cité). Comme si autonomie et liberté de décision ne pouvaient s’articuler à des valeurs présumées « religieuses », ou avec une « éthique de la vulnérabilité » avec lesquelles elles seraient par essence incompatibles .

Car on est étonné de voir convoquées au banc des accusés, avec une légèreté surprenante en dépit de quelques précautions oratoires, aussi bien la notion complexe de libéralisme philosophique que celle d’autonomie et de liberté de conscience. N’y aurait-il pas là une ficelle bien grossière pour tenter de légitimer une approche encore une fois essentiellement dogmatique ?

On sait certes que le premier terme- libéralisme – fait l’objet d’un rejet partagé par un très large spectre de l’opinion, de la France Insoumise au Front National.

Il paraît donc ingénieux de surfer, d’une façon qui n’est pas exempte de démagogie, sur un tel rejet.

Mais si ce rejet peut en effet se comprendre et se justifier lorsqu’il s’agit de ce qu’on nomme « l’ultra libéralisme économique », du fait des ravages dont il est effectivement la cause, il serait cependant bien ambigu et tendancieux d’assimiler un tel dévoiement avec ce que serait le libéralisme dans son essence, et en particulier dans certaines de ses dimensions philosophiques et éthiques.

Or, bien au-delà de la simple dimension économique, ce sont bien celles-ci qui se trouvent visées par nos auteurs, qui renouent ainsi avec une tradition largement attestée.

Car pour n’en citer que quelques origines, il n’est pas inutile de rappeler qu’une telle récusation du « libéralisme », qui dépasse donc largement la critique de l’économie, rencontre rien de moins que l’anathème de la dixième section du Syllabus du pape Pie IX (datant de 1864, faut-il le rappeler) condamnant de façon virulente, avec « les principales erreurs de notre temps », le « libéralisme » comme étant l’une des causes essentielles de l’apostasie des temps modernes et de la dépravation des mœurs. Raison pour laquelle il doit être énergiquement dénoncé et rejeté. On sait que bien des textes ultérieurs de même tonalité se chargeront de poursuivre l’entreprise.

Et se trouvent donc particulièrement visés ces principes libéraux qui, en plaçant l’autonomie de l’être humain au cœur de son existence, individuelle comme sociale, entreprennent de le libérer – d’où le terme de libéralisme (lequel a mieux conservé dans le monde anglo-saxon son sens originaire) – de l’emprise des tendances pour le moins aliénantes que cherchent à lui imposer l’absolutisme monarchique et l’autorité ecclésiastique.

Rappelons en effet que la pensée libérale a essentiellement pour intention, chez ses pères fondateurs, Locke et Montesquieu en particulier, d’édifier des défenses contre l’absolutisme tel qu’il est imposé par le pouvoir politique, mais aussi bien évidemment par l’Église (cf. La Lettre sur la tolérance, de Locke) lorsque celle-ci prétend prescrire un culte déterminé.

C’est dans ce but que ces fondateurs ainsi que nombre de leurs successeurs (Kant en particulier) vont développer la riche notion d’autonomie, caractéristique essentielle de la personne consciente et responsable, capable de se soumettre librement à la loi parce qu’elle y reconnaît la marque de la raison, et non parce qu’une puissance extérieure, royale, ecclésiastique ou autre, lui intime l’ordre de le faire.

On comprend mieux dès lors que devant une telle revendication de liberté de conscience, de penser et d’agir, la résistance de telles autorités ait pu être acharnée. En particulier lorsqu’il s’agissait de défendre leurs prérogatives en ce qui concerne le contrôle de la vie morale, des comportements sexuels, etc.

Pour les dites autorités en effet, il ne peut bien sûr qu’être erroné de prétendre que : « La science des choses philosophiques et morales, de même que les lois civiles, peuvent et doivent être soustraites à l’autorité divine et ecclésiastique » (Syllabus, § VII. Erreurs concernant la morale naturelle et chrétienne, proposition 62).

D’où le rejet radical d’un tel libéralisme, car il est bien entendu tout aussi faux d’affirmer que « Le Pontife Romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne » (Syllabus, § X, Erreurs qui se rapportent au libéralisme moderne, Proposition 80).

Connaissant maintenant quelques antécédents de l’antilibéralisme en ce qui concerne la philosophie et l’éthique, on est donc désormais en droit d’éprouver des réserves lorsqu’on voit le libéralisme accusé sommairement de tous les maux, lui et sa composante fondamentale que constitue l’autonomie.

Quelles sont donc les raisons profondes de telles attaques ? Et quels sont les intérêts qu’elles défendent ?

Qui donc a peur de l’autonomie, et pourquoi ? Aurait-on à gagner à y renoncer ?

Ce qui précède nous suggère bien évidemment la réponse.

Et surtout, si elle est effectivement coupable, par quoi la remplacer ?

Y aurait-il encore, dans notre société, quelques relents inavoués de Syllabus, qui chercheraient la restauration de quelque dogmatique ou quelque catéchisme définissant enfin le bien moral sans risque d’erreur par la bouche de quelque infaillible autorité ?

Ce serait alors confondre l’indispensable autonomie qui définit l’acte éthique véritable avec cette « conformité à la morale » que dénonce Kant dans les « Fondements de la métaphysique des mœurs ». Conformité qui nous fait estimer le racisme moral parce qu’une certaine « morale » nous dit qu’il l’est, ou qui nous fait considérer qu’il est « moral » de brûler des juifs, des hérétiques, de décapiter des infidèles ou de fusiller des dissidents parce que notre religion ou notre athéisme nous disent qu’il est juste de le faire.

Car rappelons que l’opposé de l’autonomie est l’hétéronomie, qui est la « condition d’une volonté déterminée à agir par influence extérieure » (La philosophie de AàZ, Hatier 2011).

Mais de quelle influence s’agit-il alors ? De celle du pouvoir politique ? Du pouvoir religieux ? Du pape ? Du rabbin ? De l’imam  ou autre bonze ?

Étant foncièrement laïc, j’admets entièrement que de tels personnages respectables puissent avoir droit au chapitre sur les sujets d’éthique, de politique, etc. au même titre que des penseurs athées, agnostiques, etc. et contribuent à informer une réflexion délicate.

Car au dire de la plupart des théoriciens de l’autonomie, la pensée ne peut s’édifier ex nihilo, à partir de rien, et repose nécessairement sur un matériau qui dès toujours la précède.

Mais étant foncièrement laïc, je ne vois pas en quoi cette « influence extérieure », hétéronome, devrait aliéner la décision, elle aussi informée, d’un sujet libre et  responsable.

D’un sujet autonome donc, un sujet adulte qui se soumet à la loi par adhésion critique de son intelligence et de sa volonté à des propositions légitimement issues des horizons multiples d’une raison plurielle, et non par soumission infantile à une puissance quelconque, politique, religieuse, ou à un conformisme social.

Et j’ai donc bien du mal à comprendre, MM Léonetti et Saintôt, dans quel but il faudrait faire peser la suspicion sur cette idée d’autonomie, apport essentiel de la pensée libérale dans sa plus grande tradition philosophique telle qu’elle est illustrée par Locke, Montesquieu, Kant, Tocqueville, etc.

Idée certes à approfondir de façon critique, et qui constitue un idéal jamais entièrement réalisé, à remettre donc sans cesse sur le métier comme le font actuellement tant de philosophes, mais à propos de laquelle on pourrait paraphraser la définition que Churchill donne de la démocratie : le pire des concepts, à l’exception de tous les autres.

Comme vous le savez aussi, ce ne pourrait être qu’au prix d’une grossière caricature, voire d’une supercherie qu’on identifierait autonomie de la personne et individualisme égoïste qui « fait systématiquement primer l’individu sur le collectif » (J. Léonetti, art. cité).

Car l’histoire du concept d’autonomie, tout comme celle de la pensée libérale montre que l’individualisme égocentrique constitue en fait la trahison d’un projet qui confère une place essentielle à l’altruisme et à la solidarité.

Déjà, parmi bien des références possibles, la profonde conception de la sympathie entre les êtres humains qui, chez l’Adam Smith de la Théorie des sentiments moraux, m’interdit de faire souffrir autrui exclut de concevoir l’autonomie comme « mise en cause du modèle de solidarité » (B. Saintôt, art. cité). Et ce serait faire insulte à la grande majorité des penseurs libéraux que de ne pas reconnaître, avec J. Stuart Mill, que « les êtres humains se doivent de l’aide les uns aux autres pour distinguer le meilleur du pire, et doivent s’encourager à choisir le premier, comme à éviter le second » (Sur la liberté, Chapitre IV. Des limites de l’autorité de la société sur l’individu,§4, trad. O. Gaiffe).

On le sait, outre son importance capitale dans la philosophie contemporaine (cf. C. Castoriadis, M. Gauchet, etc. dans le post cité ci-dessous), cette idée d’autonomie apparaît tellement essentielle à nombre de penseurs juifs, chrétiens ou musulmans que même si elle s’articule nécessairement pour eux avec une hétéronomie fondatrice, ils la considèrent comme le don le plus précieux que Dieu lui-même offre à sa créature.

(voir quelques réflexion sur ce point dans :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/05/21/a-propos-de-que-faire-simon-leys-ou-les-habits-neufs-du-professeur-badiou-et-quand-marcel-gauchet-gagnerait-a-lire-levinas-et-pic-de-la-mirandole/      )

Il serait donc bienvenu que des penseurs aussi avisés que vous l’êtes ne se laissent pas aller à des caricatures faciles et des réductions tellement simplistes et dogmatiques qu’elles frôlent le mensonge.

Car ceux qui agissent ainsi ne gagnent qu’une chose, « c’est de n’être pas crus, même lorsqu’ils disent la vérité », nous rappelle le vieil Ésope. « Et il arriva ainsi que le berger perdit ses moutons ».

Or, vous avez incontestablement des vérités à dire. Je l’ai pour ma part souligné dans de nombreux posts.

Il serait donc bien dommage que trop de proximité avec certaines approches suspectes les rendent inaudibles.

 

Et une excellente année à toutes et à tous, dans la vive joie d’une pensée libre et toujours en recherche d’une authentique… autonomie !

« Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ». À propos d’un avertissement urgent de B. Brecht. Et sur James Baldwin, les populismes et la nécessité de revivifier la démocratie. Quelques variations sur des thèmes de Jacques Rancière, Pierre Rosanvallon, Yves Sintomer, et quelques autres.

Un « Hors-Série » fort intéressant de « L’Obs » me donne l’occasion de préciser un peu quelques idées concernant les actuels enjeux électoraux.

Il s’intitule « Démocratie et Populisme » et contient nombre d’articles importants que je me permettrai d’utiliser de façon bien sûr non exhaustive. Je signale en particulier le « point de vue » de Jacques Rancière : « Chaque élection reproduit un théâtre »,  et « La société civile à l’attaque« , d’Yves Sintomer, sur lesquels je reviendrai plus longuement, mais il faudrait encore mentionner Marcel Gauchet, Pierre Rosanvallon, une excellente présentation de Tocqueville par Philippe Raynaud, etc. parmi bien d’autres contributions de valeur dont je ne peux donner la liste complète.

Commençons par une remarque de P. Rosanvallon (« Vers une démocratie post-électorale », propos recueillis par François Armanet, p.90), qui nous place d’emblée dans la situation que nous avons une fois de plus, à l’évidence, à affronter :

F. Armanet : Dans votre livre, Le Bon Gouvernement, vous exposez justement un paradoxe : « Nos régimes peuvent être dits démocratiques, mais nous ne sommes pas gouvernés démocratiquement » Ce «grand hiatus » est-il la source de tous nos maux ?

P. Rosanvallon : De tous, peut-être pas. Mais il pèse lourd. Au moment du vote, les citoyens électeurs ont en effet le sentiment d’être les maîtres du jeu. Ils élèvent ou ils abaissent à leur gré les hommes et les femmes politiques. Mais ils ne sont que les souverains d’un jour. Sitôt le vote passé, avec les flatteries et les promesses qui l’accompagnent, ils constatent en effet que les pouvoirs prennent le large et que l’intérêt général est ensuite ballotté au gré des protestations corporatistes de toute nature. Ce divorce dramatique entre le « moment électoral » et le « moment gouvernemental » n’a cessé de s’accentuer. Il procède d’abord d’un écart que l’on pourrait dire structurel. Le langage des campagnes électorales est fondé sur l’idée d’une inversion de l’ordre des choses, sur l’exaltation des promesses, tandis que le langage gouvernemental est celui du retour à la réalité, du rappel des contraintes. Cet écart produit des effets dévastateurs, il dévalorise la politique et encourage l’abstention. Le problème est qu’il tient à la nature même de la compétition électorale.

Paysage que nous reconnaissons bien sûr (cf. « Moi Président », « Moi Président », et bien d’autres), et dont il relève de l’euphémisme de dire qu’il constitue un encouragement à l’abstention.

Et complétons par une remarque pertinente d’Yves Sintomer (« La société civile à l’attaque », propos recueillis par Pascal Riché), qui renforce encore l’impression d’ « épuisement » de nos pratiques démocratiques, dont le constat donne sans conteste bien du grain à moudre au « populisme » :

P.Riché : La démocratie représentative doit-elle disparaître ou simplement être complétée ?

Y. Sintomer : Nos systèmes sont épuisés : il faut les renouveler par des innovations aussi importantes que le furent le suffrage universel, les partis politiques de masse, ou les États-providence. Il ne s’agit pas de supprimer les élections ou les partis politiques, mais d’ouvrir parallèlement d’autres canaux de délibération et de prise de décision. Faute de quoi, on connaîtrait des convulsions comparables à ce qu’on a connu pendant la première moitié du XXe siècle.

Est-il exagéré de dire que ces « convulsions » ainsi que la défiance envers la « démocratie représentative », constituent actuellement notre quotidien ?

Avant de développer et d’aller plus loin, qu’il me soit permis de dire que si je partage entièrement les analyses de ces deux auteurs, je ne me range absolument pas dans la tentation d’abstention liée au constat « d’épuisement » de la démocratie représentative qu’elles décrivent.

D’abord parce que je garde l’espoir qu’il est possible de réagir, et nombre de contributions de la revue citée nous fournissent des pistes qui pourraient conduire vers une revivification de la démocratie et de l’engagement pour la chose publique et pour le bien commun.

J’y reviendrai donc.

Ensuite, d’une façon qui concerne plus précisément les enjeux actuels, parce que je suis absolument opposé à l’abstention pour ce qui est du vote du 7 mai prochain.

J’ai plusieurs fois rappelé, dans des posts récents

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/03/20/a-propos-dune-enieme-confirmation-de-lideologie-du-front-national-et-sur-la-question-beaucoup-plus-grave-quelle-pose-et-sur-quelques-difficultes-recurrentes-quepr/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/12/09/a-propos-de-resultats-electoraux-petit-exercice-dapplication-de-quelques-reflexions-du-post-precedent/

etc.

combien l’idéologie du Front National constitue un grave danger qu’il convient de ne pas sous-estimer.

La récente affaire Jalkh démontre une énième fois de plus, combien le négationnisme, le néo-nazisme, l’antisémitisme et autres xénophobie et islamophobie bien connues sont inscrits dans les gènes du parti, en dépit d’une soi-disant « dédiabolisation » de pure vitrine.

Aymeric Chauprade (cf. émission d’Élise Lucet citée dans le premier lien ci-dessus) en tant qu’ex haut responsable du FN est particulièrement crédible lorsqu’il nous nous dit que ces tendances ne manqueraient pas de s’affirmer au cas où le parti accèderait au pouvoir.

Je suis pour ma part partisan de la reconnaissance du vote blanc. S’il était en effet pris en compte, un pourcentage majoritaire de bulletins blancs pourrait renvoyer dans leurs pénates les deux candidats du second tour, et exiger qu’on passe à autre chose de plus mobilisateur.

Mais une telle reconnaissance n’a actuellement pas cours.

Dans ces conditions, le fait de s’abstenir, ou de voter blanc ou nul constitue donc un danger considérable de voir accéder au pouvoir un parti gangréné par le fascisme et le néo-nazisme. Cela est arrivé autrefois et même si les conditions ne sont pas les mêmes, le jugement de l’Histoire attribue à juste titre le qualificatif de « complicité » à ceux qui ont choisi de laisser faire.

Et, de grâce, qu’on n’ait pas l’indécence d’avancer l’argument du « ni-ni ».

Je ne suis pas particulièrement macronien, et je me pose certes beaucoup de questions au sujet du candidat et de son programme.

Mais considérer le projet du leader d’ « En Marche ! » comme étant d’une nocivité équivalente à celui du FN est une triste – et grave –supercherie idéologique, ou une naïveté qu’il convient d’interroger d’urgence.

Le très beau film de Raoul Peck, « Je ne suis pas votre nègre », récemment diffusé sur Arte

http://www.arte.tv/fr/videos/051638-000-A/je-ne-suis-pas-votre-negre

ajout:

http://abonnes.lemonde.fr/m-actu/article/2017/04/30/dans-les-pas-de-james-baldwin_5120244_4497186.html

rapporte une remarque particulièrement profonde de l’immense écrivain James Baldwin. Je l’évoque de mémoire : il disait que les américains noirs connaissaient bien mieux les américains blancs que ceux-ci ne se connaissent eux-mêmes.

La remarque est reproduite aussi dans l’entretien, lui aussi remarquable, avec Raoul Peck :

http://www.arte.tv/fr/videos/074633-001-A/entretien-avec-raoul-peck

Et ceci parce que les américains blancs vivent en permanence dans le mythe du « positif » de leur communauté : « rêve américain », réussite, christianisme rayonnant, WASP, etc. entretenu par une bonne partie de leur littérature, de leur cinéma, etc. Le « négatif » étant, lui, tout bonnement occulté, refoulé.

Or, les américains noirs, tout comme les Indiens, les Vietnamiens et autres encore, savent pertinemment dans leur chair et de par leur expérience quotidienne que les blancs ont été et demeurent capables de pendaisons, de lynchages, de Ku-Klux-Klan, de meurtres arbitraires par la police, etc. et de bien d’autres choses dont l’ombre maléfique ne cesse de planer, et ne demande qu’à se revivifier, comme le démontre à l’envi l’élection de Donald Trump et ses thèmes de campagne caractéristiques.

« Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde », disait Bertolt Brecht.

Et nous assistons en ce moment à de bien inquiétantes manifestations de cette fécondité.

Alors, de grâce, ne nous payons pas de mots !

Haïm Korsia, Grand Rabbin de France, a expressément appelé à voter Macron il y a quelque jours.

Tout comme l’américain noir James Baldwin, il a lui aussi payé pour savoir de quoi sont capables les français, en l’occurrence les Laval, les Pétain, ceux de la Milice et les foules de la Collaboration, active ou tacite. À ce titre, lui aussi connaît mieux les français que beaucoup de français ne se connaissent eux-mêmes. Ceux en particulier qui pensent que tout cela n’était qu’un « détail de l’histoire », que l’utilisation du Zyklon B relèverait de la supercherie, ou que la France n’est « pas responsable de la rafle du Vél’ d’Hiv », etc.

Pensez-vous donc ! Comment pourrait-on croire des peuples civilisés capables de cela ! Les Français ou les Allemands ne sont pas des barbares, tout de même…

Ce n’est pas non plus un hasard si la Grande Mosquée de Paris, tout comme le CFCM (Conseil français du culte musulman) appelle elle aussi expressément à voter Macron.

http://www.huffpostmaghreb.com/2017/04/24/election-macron-mosquee-paris_n_16206462.html

https://oumma.com/cfcm-appelle-a-voter-implicitement-macron/

Car peut-être certains français musulmans aussi connaissent-ils mieux les autres français que ces derniers n’acceptent de se connaître eux-mêmes.

Par exemple du fait du souvenir vivant ou transmis de quelques ratonnades, de « corvées de bois », de tortures et autres réussites de la guerre d’Algérie, ou de quelque projet autoritaire de dévoilement de la femme musulmane (pour son plus grand bien, cela va sans dire…), qui anime encore les nostalgiques de l’Algérie Française, nombreux dans un certain parti…

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Sur cette connaissance de l’homme, qu’il soit américain, français, allemand, ou autre encore, rendons raison au grand James Baldwin : il en parle en toute connaissance de cause.

Mais une autre naïveté étonnante court aussi les rues et les médias en ce moment :

Une vulgate marxiste encore mal digérée, et que certains continuent à propager « en oubliant le nom de l’auteur », comme dit la chanson, par pure mécanique de rabâchage idéologique non critique, nous assène quelques syllogismes imparables autant que sommaires :

Prémisse majeure :        Tout mal ne peut venir que du capitalisme néo-libéral.

Prémisse mineure :        Le populisme (y compris dans ses formes fascistes et néo-nazies) étant, en tant que mal, un produit dérivé nécessaire du capitalisme néo-libéral, …

Conclusion :      …  la victoire contre le populisme ne peut passer que par la destruction du capitalisme néo-libéral. CQFD.

Et voilà pourquoi, Madame, voter Macron est une stupidité : étant un suppôt bien connu du capitalisme néo libéral, un gouvernement Macron ne pourra que renforcer le populisme fasciste.

Si on veut vraiment vaincre le fascisme, il convient donc de s’abstenir. Voire de voter le Pen (j’ai entendu cela, et même quand on ne l’entend pas il y en a pas mal qui le pensent…) pour aviver les tensions et préparer ainsi l’avènement du  Grand Soir. CQFD (bis).

Mais, comme le savait très bien Aristote, la conclusion d’un syllogisme ne peut être valide que si les prémisses sont justes.

Sur ce point, je me limiterai à deux remarques :

1) Même si je respecte et partage certaines approches de Marx, ce genre de spéculation s’avère totalement erroné. Il est faux de dire que le fascisme se limite à être un produit dérivé du capitalisme. L’affirmer revient à abonder dans le déni de l’essence réelle du fascisme, déni qui peut avoir des conséquences tragiques. L’Histoire démontre en effet que là où le capitalisme a été aboli, d’autres formes de fascisme d’État se sont développées, et se sont manifestées sous la forme de Goulags, S21 et autres joyeusetés désormais bien connues. Nul besoin d’évoquer Lefort ou Castoriadis pour le savoir.

Qu’on le veuille ou non, ce genre de constat de fait donne raison à Freud contre Marx.

« Les communistes croient avoir trouvé la voie pour délivrer du mal. L’homme est bon hors de toute équivoque, bien intentionné envers son prochain, mais l’institution de la propriété privée a corrompu sa nature. La possession de biens privés donne à un seul la puissance et par là la tentation de maltraiter le prochain; celui qui est exclu de la possession ne peut, dans son hostilité, que se révolter contre l’oppresseur. Si l’on supprime la propriété privée, si l’on met en commun tous les biens et si l’on fait participer tous les hommes à leur jouissance, la malveillance et l’hostilité disparaîtront d’entre les hommes. Étant donné que tous les besoins sont satisfaits, nul ne sera fondé à voir dans l’autre son ennemi; tous se soumettront avec empressement au travail nécessaire. La critique économique du système communiste n’est nullement mon affaire, je ne puis examiner si l’abolition de la propriété privée est opportune et avantageuse. Mais je suis en mesure de reconnaître en son présupposé psychologique une illusion sans consistance. En supprimant la propriété, on soustrait au plaisir-désir d’agression humain l’un de ses outils, assurément un outil solide, mais assurément pas le plus solide » (Malaise dans la civilisation).

Et le bisounoursisme standard qu’on rencontre encore trop souvent chez quelques émules directs ou indirects du marxisme, en se trompant gravement sur l’essence de l’humain, pose un diagnostic erroné qui peut avoir des conséquences tragiques.

2) Je l’ai dit, je ne suis pas particulièrement macronien. Et, pas plus que pour un autre, je ne vois pas pourquoi le fait de voter pour lui signifierait pour moi donner un chèque en blanc de façon inconditionnelle. Je l’ai souvent exposé,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

etc.

mon approche du politique (qui en passant m’empêche de trouver des candidats adéquats sur le marché tel qu’il se présente) m’interdit d’autant plus de donner un blanc-seing à quelque candidat que ce soit pour lequel je voterais au nom du principe du moindre mal.

Mais il est méthodologiquement inacceptable de considérer a priori M. Macron, au su du peu que nous pouvons connaître de lui, comme un valet pur et simple du capitalisme néo-libéral, selon la phraséologie d’usage. Il y a là une caricature et un procès d’intention trop peu attesté dans les faits.

Et un tel procès d’intention inapproprié ne peut en aucun cas justifier de faire courir le risque de favoriser l’établissement d’un régime fasciste à tonalité néo-nazie qui est lui sérieusement attesté dans les textes, les faits et les personnes.

Cf. encore :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/03/20/a-propos-dune-enieme-confirmation-de-lideologie-du-front-national-et-sur-la-question-beaucoup-plus-grave-quelle-pose-et-sur-quelques-difficultes-recurrentes-quepr/

D’après ce qu’on peut raisonnablement en connaître, on peut légitiment penser que M. Macron Président serait, plutôt que le Grand Satan du Capital qui affole certains, le représentant somme toute assez banal d’une social-démocratie de tonalité plutôt centriste, certes peu originale, et d’inspiration peut-être quelque peu scandinave (« flexisécurité », retraite à points, etc.)..

Faut-il cependant rappeler [précision: contre une dogmatique marxiste qui assimile purement et simplement ultralibéralisme et social démocratie] que ce type de social-démocratie, en dépit de ses limites que j’évoquerai plus bas, occupe depuis des décennies, selon des analyses largement multi-critères, les premières places au palmarès des nations les plus démocratiques du monde, de celles où la justice sociale se voit le mieux respectée grâce à une redistribution sans équivalent, et où la qualité de vie se révèle la meilleure ?

https://fr.actualitix.com/pays/wld/indice-democratique.php

Là encore, un procès d’intention peu fondé paraît bien irresponsable lorsqu’il fait courir des risques non négligeables de promouvoir en lieu et place de régimes de ce type un système clairement fasciste, dont l’Histoire prouve encore qu’il est bien plus facile de se doter que de se défaire.

Tout en sachant bien sûr, contrairement à ce qu’affirment d’autres vulgates puériles, que ce ne seront pas non plus la justice sociale, la démocratie ou la qualité de vie qui suffiront à constituer un rempart suffisant contre la tentation fasciste.

Car on le sait, celle-ci se manifeste actuellement aussi dans nombre de nations (Pays Bas, Danemark, Autriche, etc.) qui figurent parmi les plus privilégiées du monde.

Contrairement au simplisme des thèses marxistes évoquées, la tentation fasciste semble loin de se réduire aux seuls déterminismes économiques. La racine en est autrement complexe et profonde.

La colère des exploités et des humiliés a, et a toujours eu, bien des façons de s’exprimer, à travers diverses formes d’action, y compris révolutionnaires.

Mais le fait de l’investir au profit de tendances racistes, antisémites, islamophobes, xénophobes, homophobes, révèle tout autre chose et relève d’un mécanisme particulier dont il conviendrait de prendre enfin au sérieux la spécificité au lieu de la dissoudre dans des approches qui, parce qu’elles se méprennent sur le diagnostic, ne pourront jamais fournir de remèdes appropriés.

Si donc je crois avoir de sérieuses raisons de penser que, dans la situation qui est la nôtre, l’abstention, le « ni-ni », etc. relèvent d’une irresponsabilité qui peut hélas devenir complicité, je ne suis pas pour autant « macronien », je l’ai dit, dans la mesure où je pense (hormis mon désaccord essentiel concernant la mythologie de la croissance, cf. lien ci-dessus « apprendre le chemin de l’enfer »…), avec nombre des contributeurs du hors-série de « l’Obs », que ce qu’on connaît du programme de M. Macron ne va que très insuffisamment dans le sens d’une indispensable et urgente re-fondation de la démocratie.

Justice sociale, renouveau de la démocratie, ce ne sont donc pas les combats à mener qui manqueront, y compris sous une présidence Macron !

Mais au moins ce type de présidence les permettra-t-elle, ce qui risque fort de ne pas être le cas d’une autre !

Ces combats, l’entretien avec J. Rancière mentionné plus haut (« Chaque élection reproduit un théâtre » op. cit. p. 80ss) me semble les analyser de façon pertinente.

Tout d’abord en brisant ce qui est trop souvent perçu comme une évidente homogénéité entre élection, représentation et démocratie.

Or une telle homogénéité ne va aucunement de soi :

Eric Aeschimann : L’élection présidentielle est généralement présentée comme le point culminant de la vie démocratique. Ce n’est pas votre avis. Pourquoi ?

Jacques Rancière : Dans son principe, comme dans son origine historique, la représentation est le contraire de la démocratie. La démocratie est fondée sur l’idée d’une compétence égale de tous. Et son mode normal de désignation est le tirage au sort, tel qu’il se pratiquait à Athènes, afin d’em­pêcher l’accaparement du pouvoir par ceux qui le désirent [cf aussi sur ce sujet l’article érudit de Florent Guénard : « Périclès jugerait nos institutions aristocratiques », p. 42-45]. La représentation, elle, est un principe oligarchique [rappelons que l’oligarchie «(du grec ancien ὀλιγαρχία / oligarkhía, dérivé de ὀλίγος / olígos [« petit », « peu nombreux »], et ἄρχω / árkhô [« commander »]) est une forme de gouvernement où le pouvoir est réservé à un petit groupe de personnes qui forment une classe dominante » (Wikipédia)]  : ceux qui sont ainsi associés au pouvoir représentent non pas une population mais le statut ou la compétence qui fondent leur autorité sur cette population : la naissance, la richesse, le savoir ou autres. Notre système électoral est un compromis historique entre pouvoir oligarchique et pouvoir de tous (…).

L’élection d’un président comme incarnation directe du peuple a été inventée par les monarchistes en 1848 contre le peuple des barricades et des clubs populaires et réinventée par De Gaulle pour donner un « guide » à un peuple trop turbulent. Loin d’être le couronnement de la vie démocratique, elle est le point extrême de la dépossession électorale du pouvoir populaire au profit des représentants d’une classe de politiciens dont les fractions opposées partagent tour à tour le pouvoir des « compétents » (…).

Le suffrage universel et son installation dans la durée ont modifié les choses de deux façons. D’un côté ils ont accrédité l’idée selon laquelle la représentation est un reflet de la popula­tion globale. De l’autre ils ont transformé la classe des représentants en une classe de professionnels de la politique qui s’auto-reproduisent. Le système représentatif a ainsi fait émerger son propre envers, la notion mythique d’un peuple qui n’est pas représenté par ces professionnels et aspirerait à se donner des représentants l’incarnant vraiment. C’est ce théâtre que chaque élection reproduit désormais, avec une qualité toujours en baisse.

E. A. :Votre vision est très noire. Le système est-il intrinsèquement biaisé ?

J.R. : Il est oligarchique en son principe et non démocratique. Et cette oligarchie a perdu sa légitimité chez nous quand il est apparu que les propriétaires éclairés ne représen­taient que les intérêts de la propriété. C’est ce qui a éclaté au grand jour avec les assemblées «républicaines» de 1849 et de 1871, massivement composées de royalistes déchaînés contre les ouvriers et les révolutionnaires. L’oligarchie est peu à peu devenue cette classe de politiciens qui ne représente que le système lui-même. Le régime majoritaire et présidentiel de la Ve République a accéléré ce processus : on a désormais deux partis dont chacun gouverne en alternance en détenant tous les pouvoirs, ce qui renforce la professionnalisation et facilite aussi toutes les formes de corruption active et passive; et, parallèlement, la figure présidentielle est supposée incarner le peuple que cette professionnalisation trahit.

Tout y est : passage d’une démocratie originaire à la pratique de la représentation, qui en est tout simplement le contraire, confiscation de cette représentation au profit de petits groupes oligarchiques constituant une classe dominante, dépossession du pouvoir populaire par une classe de politiciens professionnalisés qui se reproduit périodiquement sur un « théâtre » électoral qui ne sait plus rien faire d’autre que consacrer un système perdant de plus en plus, et pour cause, sa légitimité…

On est bien là à l’origine, avec cette perte de légitimité, de « l’épuisement de nos systèmes », que dénonçait plus haut Y. Sintomer, ainsi que du développement de l’abstention que ne pouvait que constater P. Rosanvallon.

Que proposent alors nos auteurs pour essayer de sortir de ce désenchantement du politique et des formes de populisme qu’il entraîne, dont certaines, nous l’avons vu, s’entendent à récupérer et à détourner habilement les colères légitimes pour les investir dans le sens d’une désinhibition des pulsions les plus basses qui constituent, pour Freud en particulier, l’un des moteurs les plus puissants de l’être humain dans sa recherche de jouissance ?

Reprenons les suggestions déjà évoquées de Y. Sintomer :

Il faut (…) renouveler [nos systèmes] par des innovations aussi importantes que le furent le suffrage universel, les partis politiques de masse, ou les États-providence. Il ne s’agit pas de supprimer les élections ou les partis politiques, mais d’ouvrir parallèlement d’autres canaux de délibération et de prise de décision. Faute de quoi, on connaîtrait des convulsions comparables à ce qu’on a connu pendant la première moitié du XXe siècle.

Ces « autres canaux de délibération » existent déjà en quantité : on peut penser en particulier au monde associatif et à ses multiples expertises qu’il conviendrait d’intégrer de façon plus effective dans les structures de délibération et de décision. ATD Quart Monde, la Cimade, Amnesty International, la Fondation de France, Oxfam et tant d’autres associations nationales ou locales ne constitueraient-elles pas des instances de réflexion qui pourraient influer de façon déterminante sur les prises de décision, en promouvoir la réception du fait de leur fonctionnement et de leur caractère démocratique au-delà de la confiscation oligarchique par quelques quarterons de fonctionnaires et de politiciens « professionnels » à la compétence et à la crédibilité bien émoussées ?

Cela répond à l’un des « défis » que mentionne encore Y. Sintomer : « comment concilier une vraie capacité d’expertise – car on a vraiment besoin d’experts – avec un accroissement de la participation des peuples aux décisions » (op. cit. p. 66).

Beaucoup de familiers de la vie associative ayant entendu un jour, par exemple, peu avant la crise de 2008, un Président de la République affirmer qu’il fallait développer en France le crédit à la consommation (celui-là même qui allait provoquer quelques semaines plus tard la crise des subprimes) ont légitimement pu penser que leur expertise propre et leur compétence valait bien celle du dit président ; il en va de même de bien d’autres sujets : gaz de schiste, etc. pour ne mentionner que le même président et quelques membres de l’oligarchie qui l’entourait.

Cela nous amène à l’une des propositions défendues par plusieurs de nos auteurs.

Celle d’un renouveau de la pratique du tirage au sort dans la vie démocratique.

Il est bien sûr hors de question de nier l’importance reconnue par tous de l’expertise. Mais déjà, dans la pratique politique actuelle, celle-ci émane avant tout de la société civile, de commissions formées de conseillers qui, la plupart du temps, ne font pas partie de la classe politique « professionnelle » en tant que telle.

Et c’est bien normal. Ce n’est pas parce que je suis sorti de l’ENA il y a 40 ou 50 ans et que je me suis depuis lors encroûté en passant de sièges de député à sièges de ministre et inversement que je suis automatiquement habilité à parler ou à décider de tous les sujets concernant les nouvelles technologies de l’information, la santé, l’agriculture ou la bioéthique. Sous tous les régimes politiques, les spécialistes et experts de la vie civile doivent être sollicités en permanence.

Le fonctionnement des comités d’éthique pourrait en fournir un exemple pertinent.

Dès lors, en quoi l’oligarchie issue des procédures électorales conventionnelles serait-elle plus habilitée que la femme et l’homme du commun, désignés par tirage au sort, formés et informés dans la perspective de l’accomplissement d’un mandat provisoire ?

[sur la critique de l’oligarchie ou de « l’aristocratie élective », voir aussi les extraits de l’ouvrage de B. Manin, Principes du gouvernement représentatif, op. cit. p. 47].

Il est tout de même légitime de se demander si l’homme de la rue ou la ménagère de 40 ans ne pourraient pas, sur le sujet du réchauffement climatique, du droit des homosexuels, de la contraception, de l’immigration ou d’autres encore, se montrer au moins aussi sensés qu’un certain président Trump, par exemple.

Pas besoin pour autant de rejeter entièrement les processus classiques :

Y. Sintomer : (…) il faut créer de nouveaux dispositifs de démocratie qui ne reposent pas sur l’élection. Qui viennent s’ajouter aux mécanismes électoraux et les corriger. Le détour par l’histoire est intéressant. Pendant des siècles, au Moyen Âge et à la Renaissance, on pensait que la compétition électorale et la lutte des factions pour le pouvoir menaçaient les républiques. Et qu’elles risquaient de faire passer l’intérêt particulier de ces factions devant l’intérêt commun. Du coup, on couplait élection et tirage au sort. Ou bien on imaginait d’autres méca­nismes, comme ce système où ceux qui élisent les représen­tants dans un quartier ne sont pas les citoyens de ce quartier mais des autres quartiers. Aujourd’hui, on a besoin de mécanismes de ce type : des chambres citoyennes tirées au sort, par exemple. L’Irlande, en 2015 a adopté le mariage pour tous par référendum : le texte avait été proposé par une assemblée majoritairement tirée au sort, avec l’idée que cela permettrait aux débats d’aller au-delà des querelles de partis, sur un thème qui, dans ce pays catholique était fort sensible. L’Irlande répète actuellement le processus avec le droit à l’avortement. Ces systèmes permettent de redonner du pouvoir aux citoyens et de limiter la concurrence stérile entre des partis qui ont cessé d’être des canaux de transmission efficace entre citoyens et élites.

P.Riché : Est-on certain que les citoyens se sentiront mieux représentés par des gens tirés au sort ?

Je pense que c’est la conjonction entre des élections d’un côté et d’autres systèmes qui leur donneront ce sentiment d’être mieux représentés. Il y a aussi les conférences de type Grenelle de l’environnement. Ce dernier, au début du quin­quennat de Nicolas Sarkozy, avait permis aux différents acteurs de réfléchir à l’avenir. Les résultats avaient été impressionnants, par rapport au travail législatif habituel. Mais la volonté politique a manqué ensuite pour traduire les ambitions en actes. (op. cit. p. 68).

Comme le reconnaît Y. Sintomer lui-même (id. ibid. p. 69), un tel changement nécessite une véritable révolution : « (…) Même s’il ne faut pas imaginer la prise de la Bastille. Nous avons besoin d’un changement aussi important que le passage du système censitaire au suffrage universel ». [rappel :  « Le suffrage censitaire est le mode de suffrage dans lequel seuls les citoyens dont le total des impôts directs dépasse un seuil, appelé cens, sont électeurs » (Wikipédia)].

Révolution qui ne peut s’accomplir que dans le cadre d’une aspiration collective et d’un « large mouvement populaire ».

Le tirage au sort était le mode démocratique normal de désignation des délégués fondé sur le principe de l’égale capacité de tous. J’ai proposé de lui redonner place pour inverser les dérives de la professionnalisation. Mais ce n’est pas une simple recette, pas plus que ne le serait le mandat non renouvelable. Ces outils n’ont d’intérêt que s’ils sont portés par un vaste mouvement populaire. La démocratie n’existe pas sans ces poussées surgies hors sys­tème qui viennent bousculer les institutions étatiques -comme l’a fait récemment le mouvement des places. Elle suppose que des institutions autonomes par rapport aux structures et agendas étatiques inscrivent dans la durée ces moments égalitaires.(J. Rancière, op. cit. p. 82).

Mais il est fort probable désormais qu’une telle « révolution » soit la condition nécessaire à la survie de nos démocraties.

Souhaitons donc à notre prochain président de le comprendre.

Mais surtout à nous, citoyens, de dépasser les impasses « populistes » pour avoir l’audace de nous constituer en peuple, capable d’une véritable démocratie.

Et de le faire savoir à « ceux qui nous gouvernent ».

PS : S’il veut contribuer à cette nécessaire « révolution », peut-être serait-il bienvenu, pour notre futur Président, puisqu’il paraît privilégier une approche « centriste » et qu’il se devra de donner une consistance politique à l’union nationale qui l’a porté au pouvoir, de s’inspirer aussi de quelques suggestions pertinentes d’Hubert Védrine, lorsque ce dernier envisage « la possibilité d’une coalition momentanée droite-gauche pour la réalisation de quelques réformes clés ».

http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/03/21/hubert-vedrine-une-coalition-entre-gauche-et-droite-s-impose_5098157_3232.html?xtmc=vedrine&xtcr=3

Les Français (…) sont inquiets de voir notre modèle républicain et social au bord de la rupture, ils craignent que des réformes mal conçues par des élites en qui ils ont perdu toute confiance ne finissent par l’achever plutôt que de le sauver.

(…)

Une fois la première réforme importante engagée, une pédagogie plus ambitieuse pourra être déployée pour enclencher un cercle vertueux qui pourrait dénouer le nœud de défiance, de manque de confiance en eux des Français des dernières décennies, et libérer ainsi le formidable potentiel créateur et le dynamisme de notre pays.

Mais « dénouer le nœud de défiance » peut-il se faire indépendamment d’une réforme en profondeur de nos pratiques démocratiques ?

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Ajout:

Au moment d’achever ma relecture, je découvre cet éditorial.

Encore un élément à ajouter au dossier…

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/04/28/les-liaisons-dangereuses-de-marine-le-pen_5119270_3232.html

Et celui là encore, tant qu’on y est…

http://abonnes.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2017/04/28/steeve-briois-et-david-rachline-vises-par-une-enquete-pour-des-messages-haineux_5119684_4854003.html

Ajout du 30/04:

Un ami me dit que le terme de « fascisme » se révèle inadéquat pour qualifier l’idéologie du Front National.

Je le sais, et je le concède en partie. Mais si j’emploie pourtant ce terme, c’est de façon délibérée.

L’excellent article de Jean-Yves Camus

http://abonnes.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2017/04/30/le-programme-de-marine-le-pen-va-vers-la-democratie-illiberale-que-developpe-viktor-orban-en-hongrie_5120204_4854003.html

résume les différences avec le « fascisme historique »:

F. Joignot: Ce nationalisme exacerbé, cette volonté d’en finir avec la Ve République, de se replier sur l’Hexagone doivent-ils faire craindre le retour d’une forme de fascisme à la française ?

J.Y. Camus: Non, ce n’est pas le fascisme au sens historique du terme. Le FN n’est pas un parti-milice, il n’est pas corporatiste, il ne veut pas éliminer physiquement la population juive. Et il ne veut pas créer un « homme nouveau ».

[j’en profite pour signaler un autre excellent article du même J.Y. Camus dans le hors-série de l’Obs mentionné ci-dessus: « Les rêves institutionnels du Front National« , p. 19ss].

Si en effet ces composantes ne se retrouvent pas expressément dans la configuration du FN tel qu’il se présente, on sait (cf. Aymeric Chauprade mentionné plus haut et bien d’autres) que certaines d’entre elles demeurent actives dans le FN tel qu’il est:

Permanence du négationnisme au plus haut niveau (qui est une allégeance au fascisme « historique » sous sa forme nazie), présence – au plus haut niveau encore, cf. Aymeric Chauprade – de références et de symboles nazis, nationalisme, racisme, xénophobie affirmée, etc.

Cette permanence me semble justifier l’emploi du terme « fascisme » pour désigner le FN. Non pas dans l’intégrité de son sens « historique », en effet, mais dans une partie déterminante de son inspiration, de son esprit.

Et si je me permets donc de ne pas utiliser la terminologie, certes pertinente, de M. J.Y. Camus, c’est parce que les expressions « démocratie illibérale« , pas plus que « démocrature » par exemple, ne permettent de rendre compte de cet enracinement, lui aussi profondément « historique ». Or, il serait grave d’occulter, par un vocabulaire ne faisant pas état de cette référence, un aspect essentiel, constitutif, de ce à quoi nous avons affaire avec le FN.

J’en profite pour préciser un autre point: pourquoi ne pas avoir mentionné le référendum comme « outil » possible de la « rénovation démocratique » ?

Essentiellement, et c’est bien pour cela que Mme Le Pen compte l’utiliser, parce qu’il est là encore historiquement bien attesté qu’un tel outil fait partie de la panoplie classique de la démagogie et du populisme, et que, sous des formes diverses (« plébiscite » en particulier), il a servi a justifier des régimes autoritaires habiles à manipuler et exploiter l’affectif et l’émotionnel (« cf. « Césarisme », « Bonapartisme » – voir là dessus encore, toujours dans la même revue, l’article de Charles Giol, « Le spectre du césarisme », p. 52-54. On sait par exemple qu’un « référendum » proposé après quelque infanticide atroce aurait toutes les chances d’aboutir à la restauration de la peine de mort).

La constitution, sur la base du tirage au sort, d’assemblées populaires conviées à un exercice d’expertise et de délibération formé et informé   a toutes les chances de se montrer beaucoup plus fiable que l’instrument ambigu du référendum (dont l’emploi peut être cependant conservé moyennant des protocoles précis et rigoureux).

Ajout:

Un bel article

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/04/30/l-espagne-ce-pays-ou-l-extreme-droite-n-existe-pas_5120285_3232.html

qui démontre, comme je le disais plus haut, qu’établir une relation nécessaire entre la « colère » et la montée d’une extrême droite fascisante et xénophobe constitue une erreur d’analyse.

Pour exprimer leur ras-le-bol au sujet de la crise, les Espagnols ne se sont pas tournés vers les partis d’extrême droite : ils ont préféré porter les deux nouveaux venus de la scène politique, la formation anti-austérité Podemos et, dans une moindre mesure, les centristes de Ciudadanos. « Comme partout en Europe, la crise économique a eu des conséquences sur le système politique, mais, en Espagne, la colère ne s’est pas exprimée de la même manière qu’ailleurs, explique Jorge Galindo. Pablo Iglesias, le leader de ­Podemos, a souvent dit qu’il avait évité la montée de l’extrême droite. C’est vrai dans la mesure où il a su répondre au mécontentement et à l’envie de changer le système. »

L’Espagne serait-elle vaccinée à vie contre le populisme et la xénophobie ? Carmen Gonzalez Enriquez est assez optimiste. « Il est toujours risqué de faire des pronostics, mais, à l’horizon de dix ou quinze ans, je ne crois pas que l’on puisse craindre une montée de l’extrême droite. »

Par les temps qui courent, la « colère » est partout.

Mais le fait de flatter la pulsion raciste, xénophobe, l’exclusion de l’autre etc. relève de tout autre chose: d’une stratégie délibérée pour laquelle la situation économique n’est qu’un prétexte parmi d’autres, tout comme peuvent l’être, à tout moment, la différence religieuse, ethnique, la différence des pratiques sexuelles ou même la différence entre deux équipes au stade du Heysel.

Ouvrir la boîte de Pandore de la désinhibition de la pulsion constitue une stratégie à part entière, délibérée, dont on sait qu’elle peut profiter de n’importe quel prétexte.

Ne nous laissons pas tromper par le discours du FN. C’est Mme Le Pen et non l’injustice économique et sociale qui fait le lit des extrémismes fascisants. Prenons exemple sur les espagnols, et ne laissons pas défigurer et avilir la légitimité de nos colères!

*

Ajout – bien tardif! – du 26/04/2020.

Je relis ce post et je dois bien avouer que j’ai – une fois n’est pas coutume – péché par excès d’optimisme.

Je m’étais laissé prendre en effet à l’époque par la tonalité de l’article d’Isabelle Piquer, ainsi que par les déclarations  de Carmen Gonzalez Enriquez : « à l’horizon de dix ou quinze ans, je ne crois pas que l’on puisse craindre une montée de l’extrême droite » en Espagne.

Mon post date du 28 avril 2017.

À cette époque, le parti Vox, s’il était déjà né, était encore insignifiant sur la scène politique espagnole.

Or, à peine plus d’un an après, il manifestait sa force aux élections d’Andalousie, préludes à une triomphale ascension.

Ce que ni Pablo Iglesias, ni Carmen Gonzalez Enriquez, ni Isabelle Piquer, ni bien sûr moi-même n’avions prévu, c’est que les séquelles du franquisme, bien vivantes dans l’aile droite du Partido Popular, se déplacent sur Vox et se donnent une consistance autonome, avec les résultats qu’on sait!

Et non, hélas! L’Espagne n’échappe pas à la montée de l’extrémisme de droite. Il n’y a pas en Europe de pays exempt de la montée de la peste brune.

Notre erreur d’analyse était effectivement due à un excès d’optimisme, illusion que dément la réalité…

De « Silence ». De ses diverses significations. Et de quelques-uns qui feraient bien de le garder.

J’avoue que la critique de Xavier Leherpeur dans « le Masque et la Plume » m’avait un peu titillé :

« Une horreur », et : « Le vrai martyr du film c’est le spectateur, quand même ! ».

https://www.franceinter.fr/cinema/silence-de-martin-scorsese-penible-eprouvant-ou-admirable-les-critiques-du-masque-et-la-plume-sont-partages

Et j’appréhendais de subir une débauche d’hémoglobine à la Mel Gibson dans « La Passion du Christ ».

J’ai donc été très favorablement impressionné par le beau film de Martin Scorsese, « Silence ».

De la violence, certes, mais finalement bien plus sobre et discrète que celle qui s’étale dans la première série américaine venue qui fait l’ordinaire de bien des soirées télévisées.

Surtout la violence ici n’est pas gratuite : derrière l’image violente, il y a, comme dans bien des films traitant de toutes les Résistances et de toutes les injustices, l’admiration pour celui qui la subit et l’interrogation sur ceux qui la propagent. Interrogation sur la complexité des racines du mal, sur l’énigme et aussi les ambiguïtés de la réponse qu’on lui donne.

Raisons parmi bien d’autres qui manifestent le caractère particulièrement indigent de la critique évoquée plus haut.

Sans doute fondée en partie sur un malentendu et un a priori :

Une première approche superficielle (qui peut d’ailleurs être celle de bien des personnes qui ont apprécié le film) peut laisser penser que « Silence » serait une sorte d’apologétique militante de la foi catholique, une pieuse martyrologie en l’honneur des suppliciés de l’Église du Japon.

Une bondieuserie pour tout dire.

Ce qui, bien sûr, pourrait expliquer à la fois une partie de son succès auprès de la bien-pensance « old fashion », ainsi que la répulsion que le film peut inspirer à la bien-pensance « new style », pour laquelle un classique mécanisme pavlovien bien connu suscite l’exécration réflexe dès la moindre trace de religion.

Pitoyable conflit des bien-pensance, en quelque sorte.

Mais il me semblerait navrant de s’arrêter à ce type d’approche.

Je ne suis certes pas un grand japonisant, mais le fait de traduire par « Inquisiteur » (Inquisitor en anglais) le titre de metsuke ou ômetsuke attribué au personnage d’Inoue-Masashige qui persécute les chrétiens et les pousse à abjurer est un indice non équivoque : la fonction politico-policière du metsuke n’a pas grand-chose à voir avec la mission proprement religieuse conférée à l’Inquisiteur dans le contexte de l’Inquisition occidentale.

Si donc Scorsese a délibérément assumé ce contre sens historique et culturel dont témoigne la traduction, c’est à n’en pas douter, me semble-t-il, dans le but de faire réfléchir sur les horreurs de la procédure inquisitoriale en tant que telle, et des tortures et persécutions qui l’accompagnent, dont on sait qu’elles transcendent malheureusement toute confession, religieuse comme irréligieuse, à des degrés divers qui dépendent de la proximité du pouvoir.

Il n’y a donc là aucune apologie facile des « gentils » chrétiens confrontés aux « méchants bouddhistes ».

On sait en outre que l’Inquisition portugaise, fondée en 1536, était encore en pleine activité au XVIIème siècle (en particulier contre les « marranes » – juifs convertis pratiquant clandestinement le judaïsme, situation proche de celle décrite par « Silence » -), et qu’avant son abolition en 1769 par le Marquis de Pombal, elle a encore manifesté sa puissance, en particulier lors du procès de l’écrivain Antonio José da Silva, torturé et brûlé en 1739.

En 1633, date à laquelle commence notre récit, elle se porte donc fort bien au Portugal, et nos héros jésuites en connaissent parfaitement les rouages.

Il serait donc bien superficiel de s’arrêter à un « choc des cultures » qui opposerait de gentils occidentaux à de méchants orientaux.

L’ensemble du film dément cette vision réductrice, et Scorsese sait très bien que si le christianisme a pu au cours de son histoire (comme actuellement d’ailleurs), figurer parmi les religions les plus persécutées, il serait bien naïf de faire croire qu’il n’a pas été trop souvent au rang des persécuteurs.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/11/22/inquisition-croisades-et-bisounourseries-pontificales/

Tout comme les bouddhistes ont leurs Rohingyas, les catholiques ont leurs cathares et leurs marranes, les protestants leur Michel Servet, etc. Sans parler bien sûr des procès de Moscou, S21 ou autres Saidnaya…

Même s’il est bien ancré dans l’Histoire, le metsuke-inquisiteur représente donc plutôt un « type », intemporel, supra-culturel et supra-historique, du fait même de l’équivocité de sa dénomination.

Le  « type » de celui qui impose par la violence, l’abus de pouvoir, la manipulation des consciences, une doctrine ou une croyance, quelle qu’elle soit, et dont l’existence historique effective nous renvoie à bien d’autres existences.

Mais alors, si cette lecture est recevable, son corollaire devrait l’être aussi.

Car l’humilié, le persécuté, le torturé, est ici aussi un « type ». Bien sûr, il est historiquement incarné par l’exemple magnifique des chrétiens japonais.

Mais on pourrait tout aussi bien y voir aussi le marrane persécuté, le cathare du « camp dels Cremats », le martyr des geôles de Saidnaya, et tant d’autres.

Par la voix du père Ferreira l’apostat, le film pose d’ailleurs une question troublante : quelle était exactement la foi pour laquelle les martyrs japonais ont donné leur vie de façon si émouvante ?

À quel Dieu s’adressaient-ils, alors même qu’on connaît les approximations hasardeuses voire grossières par lesquelles les missionnaires essayaient de transposer dans la langue et la pensée japonaise le contenu de la religion chrétienne ?

Peut-être peut-on alors penser que cette foi mystérieuse qui se manifeste dans la mort si admirable du vieux Mokichi, gardant le silence dans le supplice, rencontre celle du résistant torturé dans « Rome ville ouverte » de Rossellini, de la vieille dame de la « Complainte du partisan », dans la version qu’en donne Léonard Cohen (« She died without a whisper »),

https://www.youtube.com/watch?v=S34cVkL6zCE

du petit « pipel » dont nous parle Elie Wiesel dans « La Nuit » (« Mis également à la torture, il resta, lui aussi, muet »)

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/07/08/merci-aux-artistes-breves-a-propos-de-michel-rocard-et-delie-wiesel/

(voir la partie sur Elie Wiesel)

et de tant d’autres qui sont montés sur le bûcher sous prétexte d’hérésie ou qui ont péri dans les prisons sous prétexte de dissidence ?

Silence de Mokichi, qui est celui du pauvre, de l’humilié, du torturé, devant le dogme du puissant, tellement assuré et triomphant.

L’incertitude même du contenu de la croyance des martyrs, soulignée par le père Ferreira, pointe vers un lieu énigmatique où se rencontrent, dans un silence par-delà les doctrines, ceux qui ont choisi de donner leur vie pour que vive autrui, de se taire plutôt que de trahir, de se voir méprisés plutôt que d’accéder aux gloires tapageuses de ce monde.

Et les exemples sont innombrables de celles et ceux qui ont eu connaissance d’un tel lieu…

 

Mais l’une des interrogations les plus poignantes du film nous plonge plus profondément encore dans le silence.

Car on pourrait y voir l’étrange confrontation de deux silences antinomiques.

Le premier transparaît, lors de la scène de la rencontre entre Rodrigues et Ferreira, à travers la sérénité d’un lieu de culte bouddhiste.

Silence du « Wou nien », de la « non-pensée », d’une vacuité de l’indifférencié et de l’impassible dans laquelle se dissout toute tension et toute dualité du langage et de l’action, dans le non-agir, ou plutôt par-delà l’agir et le non agir :

« La pensée dans l’absence de pensée, c’est la manifestation, l’activité (prayojana) de l’Absolu »

comme nous le révèle le maître du Tch’an (et du Zen) Chen Houei (J. Gernet, Entretiens du maître Dyana Chen Houei du Ho-Tsö, Hanoï, Publication de l’École Française d’Extrême Orient vol. 31, 1949 ; réimpr. Paris 1977, p. 13).

Ce silence de la non-pensée qui constitue l’aboutissement de la voie bouddhiste, dans la « pénétration de la nature propre, insaisissable, et l’insaisissable, c’est le dhyâna [l’absorption, la dissolution] du Tathâgata [la plus haute désignation de l’état de Bouddha, la « bouddhéité » suprême comme accomplissement de la Voie] (id. ibid. p. 55. Les ajouts entre crochets sont de ma responsabilité).

Le deuxième est le silence qui pénètre tout le film, expérimenté comme silence de Dieu par les missionnaires jésuites, et qui accompagne aussi l’attitude des suppliciés.

On peut l’interpréter comme celui qu’évoque le livre d’Isaïe (53,7), lorsqu’il nous dépeint le « Serviteur Souffrant » :

« Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche, comme l’agneau qu’on mène à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs »

Ou comme celui du Christ des frères Karamazov, silence devant un Grand Inquisiteur assurant triomphalement qu’il a arraché du cœur des hommes le « présent fatal » de la liberté que leur a insufflé Dieu lui-même.

https://bibliotheque-russe-et-slave.com/Livres/Dostoievski%20-%20Le%20Grand%20Inquisiteur.pdf

 

Peut-être le point culminant du film est-il dans cette confrontation, discrètement esquissée, entre l’immense sérénité du Sûnyatâ, de la « vacuité » et de l’impassibilité bouddhiste dans laquelle se délite, avec la soif de l’existence, toute tension et toute douleur ;

et la figure d’un Dieu, qui, lors du fumi-e final (épreuve imposée consistant à piétiner une image du Christ afin d’identifier les éventuels chrétiens), se manifeste comme celui qui prend sur lui la souffrance et embrasse dans sa miséricorde jusqu’aux affres de la trahison.

S’il faut en croire Jean Ladrière, et privilégier dans nos opérations de connaissance la métaphore de la « résonance » plutôt que celle de la « représentation », laquelle de ces deux figures du « silence » suscite la plus belle « résonance », au secret de notre être, de ce qui pourrait être l’ultime réalité des choses ?

« On devrait ainsi songer à la métaphore de la résonance plutôt qu’à celle de la représentation: la correspondance entre l’organon [l’instrument, l’outil] conceptuel de la théorie et le réel n’est pas celle qui relie un tableau à ce qu’il dépeint, mais celle qui relie deux dispositifs oscillatoires éventuellement fort différents, mais dont la période de vibration serait la même ». J. Ladrière, article Représentation, Encyclopædia Universalis.

La réponse, si réponse il y a, relève certes du mystère d’un choix profondément intime.

On devine tout de même un peu celui de Scorsese.

Car la dernière image du film, tout comme celle du malheureux Kichijiro, caricature du traître et du renégat, mais qui, au risque de sa vie, a pourtant conservé sur lui une image pieuse au long d’une existence d’apostasie, pointe vers l’abîme d’une indicible miséricorde, bien éloignée de ce que le bouddhisme entend par l’universelle « compassion ».

 

Toutes mes excuses, M. Leherpeur.

J’espère que ce commentaire, lui aussi « horrible » sans aucun doute, ne vous aura pas fait souffrir le martyre.

 

Merci aux artistes ! Brèves à propos de Michel Rocard et d’Élie Wiesel.

À vous, Michel Rocard, ce petit hommage qui vous va si bien, tiré d’un auteur que vous aimiez citer, toujours avec un brin de provocation :

« Dans la cour des princes et dans l’antichambre des grands, où le succès et l’avancement dépendent non pas de l’estime d’égaux intelligents et bien informés, mais de la faveur fantaisiste et fantasque de supérieurs ignorants, présomptueux et orgueilleux, la flatterie et la fausseté l’emportent trop souvent sur le mérite et les capacités. Dans de telles sociétés les capacités à plaire sont plus considérées que les capacités à servir. Dans les époques calmes et paisibles, quand la tempête est loin, les princes ou les grands souhaitent seulement être divertis ; et ils sont même enclins à s’imaginer qu’ils n’ont pas besoin d’être servis, ou que ceux qui les amusent sont suffisamment capables de les servir. Les grâces externes, les talents frivoles de cet être impertinent et fantasque qu’on appelle un homme à la mode, sont communément plus admirés que les vertus solides et masculines d’un homme de guerre, d’un homme d’État, d’un philosophe ou d’un législateur. Toutes les grandes vertus redoutables, toutes les vertus qui sont appropriées pour le conseil, le sénat ou le champ de bataille, sont au plus haut point méprisées et tournées en dérision par les flatteurs insolents et insignifiants qui, communément, font figure dans ces sociétés corrompues. Lorsque le Duc de Sully fut appelé par Louis XIII pour donner son avis dans un cas d’urgence, il vit que les favoris et les courtisans chuchotaient entre eux et souriaient à la vue de son apparence démodée. Le vieux soldat et homme d’État dit alors : ‘’Quand le père de votre majesté me faisait l’honneur de me consulter, il ordonnait aux bouffons de la cour de se retirer dans l’antichambre’’. » Adam Smith, Théorie des sentiments moraux, Puf, Paris 1999, p. 106.

Sans doute, comme on le sait, les « bouffons de la cour » (ainsi que les bouffonnes… ), qui désormais vous tressent des lauriers à titre posthume, ont-ils eu plus que vous droit à la familiarité de « Sa Majesté » ainsi qu’à celle d’autres majestés…

Car les « supérieurs ignorants », surtout quand on a eu le courage, un jour de 1958, de les traiter « d’assassin », préfèrent « les talents frivoles de cet être (…) qu’on appelle un homme à la mode », qui « sont communément plus admirés que les vertus solides (…) d’un homme d’État ».

Soit.

Homme d’État, vous l’avez pourtant été, et l’on regrette que les circonstances aient fait que vous le soyez resté si peu.

Depuis, la médiocrité (cf. post précédent) a pris ses droits et ses aises, et on est plus que jamais à la recherche d’un souffle qui rompe l’indigence généralisée.

Certes, il était, et il reste, légitime de ne pas partager toutes vos convictions.

Mais au moins vous en aviez, ainsi que du souffle !

Celui-là même qui vous permettait de briser les slogans faciles et les automatismes pavloviens, qui font leur retour bien sûr, puisque le prêt à penser est toujours plus facile à porter que la pensée.

Slogans qui opposent stérilement libéralisme et socialisme, en toute ignorance de l’histoire de l’économie comme de la philosophie, et qui n’ont pour effet que de perpétrer des manichéismes simplistes laissant libre cours, d’un côté à un ultra-libéralisme « criminel », de l’autre à un dirigisme étatique archaïque et ruineux.

Comme s’il était impossible de réguler par le politique une économie de la libre entreprise et de la mettre au service du bien public.

Mais le slogan et le simplisme rassurent. On a même désormais l’impression que cette course à l’insignifiance fait l’objet d’un concours dans la classe politique.

Sans doute, comme vous l’avez maintes fois répété, l’effort pour en sortir  relève-t-il de l’éthique :

« Historiquement, les libéraux – Adam Smith (1723-1790), Thomas Malthus (1766-1864), David Ricardo (1772-1823) notamment – étaient des moralistes, des gens qui avaient une pensée sociale visant à intégrer la liberté humaine dans l’organisation de la société. Pour aucun d’eux, la liberté n’était le droit de faire n’importe quoi, elle avait besoin d’être canalisée par des règles.

La crise actuelle [il s’agit de celle de 2008] ne remet pas en cause le libéralisme. En revanche, elle sonne le glas de l’ultralibéralisme, cette école de pensée criminelle fondée par Milton Friedman (1912-2006) qui voulait croire que l’équilibre du marché est optimal et que moins on a de règles, plus on a des chances d’arriver à l' »optimalité ».

http://abonnes.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2008/11/03/michel-rocard-la-crise-sonne-le-glas-de-l-ultraliberalisme_1113586_1101386.html

 

Henry Ford, constructeur automobile américain (1863-1947), ne fut pas seulement pendant une quinzaine d’années le plus gros industriel du monde. Il fut aussi l’un des sauveteurs du capitalisme frappé gravement par la crise de 1929 : c’est la politique des hauts salaires, dont il est l’inventeur, qui assura le redémarrage de la consommation. C’est dire toute l’importance de ses intuitions.

Il aurait affirmé à diverses reprises que le capitalisme ne saurait vivre et se développer sans respecter une éthique rigoureuse. Il était à ses yeux mauvais – moralement – qu’un chef d’entreprise se paye plus de quarante fois la rémunération moyenne de ses employés. Lui-même respectait cette règle à son propre endroit. La clé de ce jugement tient en ceci que le capitalisme est assurément la forme d’organisation sociale qui garantit les plus grandes marges de liberté à tous les acteurs du système. Cela ne peut évidemment pas tenir sans un haut degré d’autolimitation et d’autocontrôle.

Or il est clair, en ce vingt et unième siècle débutant, que quelque chose a craqué quelque part dans le système.

(…)

Depuis une dizaine d’années, la liste des grandes entreprises mondiales poursuivies en justice pour irrégularités ou corruption massive s’est allongée de manière impressionnante.

(…)

Le plus grave, le plus massif, et sans doute le plus immoral de ces scandales ne relève pourtant pas de la même catégorie puisqu’il est légal. C’est le fait que, salaires plus stock-options plus avantages divers, la rémunération des présidents et des deux ou trois plus hauts responsables des grandes sociétés multinationales contemporaines soit passée en quelque trente ans d’environ quarante à cinquante fois le salaire moyen de leurs employés – le ratio de décence d’Henry Ford – à quelque trois cent cinquante ou quatre cents fois aujourd’hui.

S’il est vrai que souvent les surfaces commerciales de ces entreprises se sont étendues dans les mêmes proportions – c’est l’argument essentiel de leurs patrons -, ce n’est pas une raison suffisante pour accepter le principe d’un capitalisme prédateur à ce point-là.

(…)

Il va devenir nécessaire de plafonner fiscalement les hautes rémunérations, de limiter à l’extrême les OPA, et de mettre fin au racket des cabinets spécialisés sur les pouvoirs d’actionnaires. Tout cela, pour être efficace, devrait se faire au niveau européen. C’est affaire de moralité publique autant que de cohésion sociale et c’est aussi le seul moyen de sauver la libre entreprise en lui rendant sa respectabilité.

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2007/01/09/le-capitalisme-ethique-un-principe-fragile-par-michel-rocard_853408_3232.html

 

À l’évidence, « quelque chose a craqué quelque part dans le système » :

Toute éthique, au sens machiavélien du terme, d’engagement pour le « beneficio commune », pour le bien commun, semble désormais avoir déserté le monde de l’économie, et le politique qu’il s’est asservi.

Et si ces textes datent déjà d’une dizaine d’année, rien n’a changé dans le « business as usual », bien au contraire.

La course au profit immédiat est de plus en plus la dérisoire exhibition d’un infantile et grossier fantasme de toute puissance.

Et cette minable contrefaçon met en péril, avec la cohésion sociale, la liberté même qu’elle prétend servir. Si l’idéal éthique des pères du libéralisme historique perd en effet toute dignité et respectabilité, comment s’étonner des menaces sans cesse plus précises qui se profilent, de droite comme de gauche, à l’encontre de la société libre ?

 

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Il est bien sûr tout aussi légitime, voire nécessaire, de ne pas partager certaines convictions d’Élie Wiesel.

http://fr.timesofisrael.com/apres-sa-mort-wiesel-est-critique-pour-son-soutien-a-israel/

http://fr.timesofisrael.com/lhommage-acerbe-de-claude-lanzmann-a-elie-wiesel/

 

Mais il serait proprement abject d’enfermer l’homme dans ses aspects les plus réducteurs.

Pour moi, « La Nuit » est à placer parmi les livres les plus importants du XXème siècle (et de tous les temps), au même titre que « Si c’est un homme » de Primo Levi, « Vie et Destin » de Vassili Grossman, « L’Espèce humaine » de Robert Antelme, ou les œuvres de Chalamov, Soljenitsyne et autres grands témoins.

Œuvres essentielles qui nous parlent sans détours de l’humain dans ce qu’il a de plus profond et de plus énigmatique. De la vie, de la mort, du mal, et même parfois, malgré tout, de l’espoir ou de l’espérance.

Mais au-delà de cette radicalité philosophique et anthropologique, « La Nuit » me fascine parce qu’Élie Wiesel y aborde, implicitement et avec la sobriété nécessaire, la question de la foi dans ce qu’elle a de plus abrupt : au vu et au su de ce que l’homme a été capable de faire, de ce qu’il est toujours capable de faire, et face à l’effroi devant ce qui nous attend, quel crédit accorder à des termes aussi saugrenus que « religion », « Dieu », « foi » ?

Hans Jonas a risqué une conférence intitulée « Le concept de Dieu (der Gottesbegriff) après Auschwitz », (Payot, Paris 1994).

Soit.

J’avoue que malgré la pertinence du propos, le titre déjà me rebute.

Y-a-t-il un « concept de Dieu », et face à ce que nous dévoile « La Nuit », un tel « concept » ne révèle-t-il pas sa dérisoire absurdité, plus, son obscénité ?

En reste-t-il quelque chose, ou bien faut-il en constater la totale vacuité, comme le fit par exemple, avec une déchirante honnêteté, Primo Levi qui fut confronté à la même expérience ?

Cependant, à la frontière même de l’indicible, et à mon sens d’une façon bien plus profonde que ce qu’il a tenté pour rendre compte de ce qui reste de Dieu après son « combat avec l’ange »,

[cf. « J’ai dit ‘’je ne vais pas divorcer de Dieu, mais je vais me battre avec lui comme Jacob avec l’ange’’ »

http://www.la-croix.com/Monde/Elie-Wiesel-Je-veux-continuer-trembler-chaque-fois-prononce-Auschwitz-2016-07-05-1200773696

voir aussi avec J. Eisenberg, Job ou Dieu dans la tempête, Fayard/Verdier, Paris 1986, etc.]

avec « La Nuit », Wiesel nous met sur le chemin de ce qui est peut-être le seul possible d’une parole sur Dieu qui ne sombre pas dans l’insignifiance.

Une fois de plus, elle nous ramène à l’énigme de ce צמצום (tsimtsoum) dont nous parle la Kabbale, ce « retrait » d’un Dieu qui, en laissant être la liberté de ce qu’il crée, se départit de sa puissance jusqu’à subir le premier la souffrance incommensurable que lui impose le respect de la liberté de sa créature pervertie.

« J’ai vu d’autres pendaisons. Je n’ai jamais vu un seul de ces condamnés pleurer. Il y avait longtemps que ces corps desséchés avaient oublié la saveur amère des larmes.

Sauf une fois. L’Oberkapo du 52e kommando des câbles était un Hollandais : un géant, dépassant deux mètres. Sept cents détenus travaillaient sous ses ordres et tous l’aimaient comme un frère. Jamais personne n’avait reçu une gifle de sa main, une injure de sa bouche.

Il avait à son service un jeune garçon, un pipel comme on les appelait. Un garçon d’une douzaine d’années au visage fin et beau, incroyable dans ce camp.

(À Buna, on haïssait les pipel : ils se montraient souvent plus cruels que les adultes. J’ai vu un jour l’un d’eux âgé de treize ans, battre son père parce que celui-ci n’avait pas bien fait son lit.

Comme le vieux pleurait doucement, l’autre hur­lait : « Si tu ne cesses pas de pleurer tout de suite, je ne t’apporterai plus de pain. Compris ? » Mais le petit serviteur du Hollandais était adoré de tous. Il avait le visage d’un ange malheureux).

Un jour, la centrale électrique de Buna sauta. Appelée sur les lieux, la Gestapo conclut à un sabotage. On découvrit une piste. Elle aboutis­sait au block de l’Oberkapo hollandais. Et là, on découvrit, après une fouille, une quantité impor­tante d’armes !

L’Oberkapo fut arrêté sur-le-champ. Il fut torturé des semaines durant, mais en vain. Il ne livra aucun nom. Il fut transféré à Auschwitz. On n’en entendit plus parler.

Mais son petit pipel était resté au camp, au cachot. Mis également à la torture, il resta, lui aussi, muet. Les S.S. le condamnèrent alors à mort, ainsi que deux autres détenus chez lesquels on avait découvert des armes.

Un jour que nous revenions du travail, nous vîmes trois potences dressées sur la place d’appel, trois corbeaux noirs. Appel. Les S.S. autour de nous, les mitrailleuses braquées : la cérémonie traditionnelle. Trois condamnés enchaînés – et parmi eux, le petit pipel, l’ange aux yeux tristes.

Les S.S. paraissaient plus préoccupés, plus inquiets que de coutume. Pendre un gosse devant des milliers de spectateurs n’était pas une petite affaire. Le chef du camp lut le verdict. Tous les yeux étaient fixés sur l’enfant. Il était livide, presque calme, se mordant les lèvres. L’ombre de la potence le recouvrait.

Le Lagerkapo refusa cette fois de servir de bourreau. Trois S.S. le remplacèrent.

Les trois condamnés montèrent ensemble sur leurs chaises. Les trois cous furent introduits en même temps dans les nœuds coulants.

– Vive la liberté ! crièrent les deux adultes. Le petit, lui, se taisait.

– Où est le Bon Dieu, où est-il ? demanda quelqu’un derrière moi.

Sur un signe du chef de camp, les trois chaises basculèrent.

Silence absolu dans tout le camp. À l’horizon, le soleil se couchait.

– Découvrez-vous ! hurla le chef du camp. Sa voix était rauque. Quant à nous, nous pleurions.

– Couvrez-vous !

Puis commença le défilé. Les deux adultes ne vivaient plus. Leur langue pendait, grossie, bleutée. Mais la troisième corde n’était pas immobile : si léger, le petit garçon vivait encore…

Plus d’une demi-heure il resta ainsi, à lutter entre la vie et la mort, agonisant sous nos yeux.

Et nous devions le regarder bien en face. Il était encore vivant lorsque je passai devant lui. Sa langue était encore rouge, ses yeux pas encore éteints.

Derrière moi, j’entendis le même homme demander :

-Où donc est Dieu ?

Et je sentais en moi une voix qui lui répondait :

-Où il est ? Le voici – il est pendu ici, à cette potence… »

Élie Wiesel, La Nuit, ed. de Minuit, Paris, 1958/2007, p. 122-125.

 

Il est certes compréhensible et légitime de ne plus vouloir entendre parler de ce nom, mais on peut aussi penser qu’Élie Wiesel a contribué à faire qu’il reste encore, pour certains, prononçable sans obscénité.

À ce titre, Dieu doit beaucoup à Monsieur Wiesel.

Tout comme, au dire de Cioran, il doit beaucoup à Bach.

https://www.youtube.com/watch?v=BBeXF_lnj_M