De la vérité. Qu’elle est polyphonique, comme l’humanité. À propos d’Écosse, de Tibet et autres Catalogne.

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/05/08/ecosse-les-independantistes-revendiquent-la-victoire-et-defient-boris-johnson_6079606_3210.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/05/09/en-ecosse-la-victoire-des-independantistes-laisse-presager-un-long-bras-de-fer-avec-londres-sur-la-question-d-un-nouveau-referendum_6079617_3210.html

« Notre époque n’est pas à une incohérence près », me rappelait  Stultitia dans le post précédent.

Et une fois de plus, la victoire d’indépendantistes – en l’occurrence écossais – confirme le caractère burlesque de l’incohérence et des contradictions des argumentations nationalistes.

(Rappelons l’indispensable distinction entre « patriotes » – ouigours, tibétains, kurdes, mais aussi écossais, catalans, corses, etc. qui revendiquent le respect de leurs cultures et de leurs droits, y compris politiques -, et « nationalistes », qui considèrent que certains États – la Chine, la Turquie, l’Angleterre, l’Espagne, la France, etc.- auraient la prérogative d’étendre ou de maintenir une domination sur des peuples sans le consentement de ces derniers).

Et puisqu’il est question de consentement, une première constatation est que ce terme qui est désormais, à juste raison, dans toutes les bouches quand il s’agit de respecter les droits des individus à l’intégrité de leur vie – sexuelle en particulier -, semble faire l’objet d’un déni quand il s’agit d’aborder des questions de géopolitique.

Fort heureusement, une relation sexuelle non consentie est désormais considérée comme une violence inadmissible.

Mais qu’en est-il d’une domination politique non consentie ? Quand ce refus de consentement se manifeste inlassablement de façon démocratique, comme dans le cas de la Catalogne, par exemple ?

Cette relation non consentie pourtant assimilable à un viol devient alors, aux yeux de certains, parfaitement admissible, voire nécessaire.

« Et une incohérence, une ! », note Stultitia.

Bien sûr, concernant la question de peuples lointains, ouïgours, kurdes ou tibétains, la condamnation du viol ne pose pas de problème : les méchants nationalistes chinois ou turcs sont « les autres ». Vite ! Dénonçons-les ! Mobilisons-nous !

Mais lorsqu’il s’agit d’écossais, de corses ou de catalans – des gens bien de chez nous, en somme -, et qui résident dans le pré carré de notre politique, le déni insurmontable mentionné ci-dessus resurgit aux yeux des mêmes « certains » : « Nous ne sommes pas des violeurs! On ne va tout de même pas comparer la question tibétaine à la question écossaise ou catalane ». Car chacun sait bien-sûr que les catalans ou autres écossais sont, eux, soit des salauds de séparatistes égoïstes qui ne pensent qu’à garder leurs richesses pour eux, soit – au choix – des assistés qui ne pourront jamais se passer de nos services. Pourquoi donc se préoccuper du sort qui leur est fait?

« Nouvelle incohérence. Et de deux ! », note Stultitia.

Prenons encore la question du respect de la démocratie.

Il est à l’évidence à géométrie variable :

Boris Johnson, dès la veille [du scrutin], avait déclaré « irresponsable » une nouvelle consultation populaire écossaise.

(…)

« Boris Johnson n’a aucun argument pour bloquer la volonté des Ecossais. Le référendum est fondamentalement une question de principe démocratique », a martelé la dirigeante.

(…)

Quel intérêt M. Johnson aurait-il à céder à Mme Sturgeon (les deux dirigeants se détestent cordialement) et à lui accorder un nouveau référendum, s’il a des risques de le perdre ? Un oui à l’indépendance de l’Ecosse signerait très probablement sa démission et marquerait sa carrière politique de manière indélébile.

À moins que la dirigeante écossaise ne réussisse à le prendre au piège de l’argument démocratique : pourquoi refuser aux Ecossais ce qu’il a revendiqué tout au long de la campagne du Brexit (le respect de « la volonté du peuple ») ?

(…)

« La position de Boris Johnson est hilarante, bien sûr que nous avons [avec le SNP- Scottish National Party, Parti National Écossais-] un mandat clair pour appeler un nouveau référendum », avait déclaré dès samedi matin Lorna Slater, la coleader des Verts écossais. (art. de Cécile Ducourtieux en lien ci-dessus).

« Tiens, me dit Stultitia. Tout cela rappelle fâcheusement les contorsions tout aussi « hilarantes »d’un certain M. Rajoy. Et de trois incohérences ! ».

On se souvient de plus que l’indépendantisme, est, toujours aux yeux de certains, une idéologie destructrice accusée de vouloir briser autant l’unité nationale que l’unité européenne (en dépit des orientations très majoritairement pro-européennes des peuples qui y aspirent).

Mais que devient ce discours dès lors que des indépendantistes veulent revenir en Europe et participer à sa construction contre ceux qui s’en séparent ?

Quelques acrobaties sont alors nécessaires, qui cachent mal l’incohérence.

« Et de quatre ! » continue Stultitia.

On pourrait bien sûr souligner que ces indépendantistes-là peuvent tout de même susciter de la sympathie, toujours aux yeux de certains, français en l’occurrence, étant donné que c’est à l’ennemi héréditaire anglais qu’ils posent problème, et que « les ennemis de nos ennemis sont nos amis ».

Mais pas question que des ploucs de basques ou de corses nous imposent les mêmes problèmes à nous autres frenchies.

« Une incohérence de plus. Et de cinq ! », ajoute Stultitia tout excitée.

On pourrait bien sûr allonger encore la liste.

Mais je préfère terminer sur une note musicale.

Une pathologie profondément enracinée dans l’Histoire semble nous faire concevoir l’unité de l’espèce humaine sous l’aspect d’une monodie dominée par la voix des puissants.

Sans doute touche-t-on là à une question fondamentale qui concerne aussi bien l’anthropologie que la psychologie, la philosophie et même la théologie : celle de la difficulté que nous avons tous, toujours et partout, à accepter l’altérité, à reconnaître et respecter l’autre comme autre.

Mais n’est-il pas scandaleux que cette réduction autoritaire à l’uniformité monodique étouffe obstinément la merveille d’un concert qui pourrait être symphonique, polyphonique ?

Et tant d’autres…

Car après tout, bien loin d’un concours mondial de grandes gueules où celui qui a la plus grosse (voix) écrase les autres, Dieu, s’il existe, ne serait-il pas lui-même polyphonie, altérité fondatrice d’écoute et de respect de l’autre ?

Mais il n’est certes pas nécessaire d’y croire pour faire l’effort de concevoir l’Europe* et le monde comme Symphonie plutôt que comme désespérante mono-tonie soumise à la loi des plus forts.

*

*PS: Et n’est-ce pas aujourd’hui le jour de l’Europe?

Malgré tout, de quelques discrètes victoires contre l’intolérable qui font aimer le printemps. Brève.

Les crimes commis par la junte Birmane, ainsi que la façon dont certains prétendent les justifier, me remettent en mémoire une réflexion rédigée il y a quelques années à propos de la distinction entre « moindre mal » et « intolérable », et qui reste hélas d’actualité.

Ainsi, le vice-ministre de la défense de la Russie, Alexandre Fomine, considère-t-il la Birmanie comme « alliée loyale et partenaire stratégique » et participe-t-il a des « parades militaires » et des « dîners de gala » avec les hauts dignitaires de la junte, alors même que « samedi, jour de la parade, au moins 100 manifestants ont été tués par les balles des forces de l’ordre ».

Mais bien sûr, pour les médias russes, de telles informations ne sont « pas confirmées »

Sans doute les crimes de la junte Birmane n’atteignent-ils pas les sommets d’horreur dont le clan Assad est responsable en Syrie, alors que nous commémorons cette année le triste dixième anniversaire du « Printemps Syrien ».

Ni ceux que le général Franco a pu commettre contre son peuple.

Mais c’est pourtant toujours sur le même ressort qu’on joue : pour les autorités russes, par ailleurs protectrices du clan Assad, en Birmanie, l’armée « respecte les dispositions de la Constitution ».

Tout comme certains, et non des moindres, dénonçaient les « erreurs commises » par les occidentaux, en l’occurrence le fait « de ne pas écouter les chrétiens de Syrie et du Liban, qui avertissaient que, si le régime de Bachar était cruel, le suivant serait pire » (dans le post mentionné ci-dessus).

Vieille rengaine franquiste qui agitait la peur – en partie justifiée certes – des anarchistes et autres bolchéviques mangeurs de curés et de catholiques pour justifier les centaines de milliers de morts et de torturés dont le franquisme se faisait l’artisan consciencieux. « Viva la muerte ! », n’est-ce pas ?

Pourtant, quelques rayons d’espoir dans cette veule justification de l’intolérable tellement habituelle.

Pour ce qui est de la Syrie, tout d’abord.

Certes, le chemin sera long, mais les procès et jugements se multiplient, qui rompent le silence et le déni et mettent enfin en cause certains responsables de l’ignominie.

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/03/18/le-long-combat-contre-l-impunite-des-criminels-du-regime-syrien_6073535_3210.html

Espoir rendu possible en particulier par le recours à la notion de compétence universelle.

Mais aussi, après le rapport Stora concernant l’Algérie, « un pas décisif vers la vérité » est désormais accompli grâce au rapport Duclert sur le Rwanda, si tant est que « ni la paix ni le renom d’un pays ne prospèrent sur le mensonge ».

Caillou supplémentaire dans la chaussure d’un ex-président dont « l’année » se fait – fort heureusement – bien discrète, et de quelques-uns de ses ministres, sans doute, mais tout à l’honneur de celles et ceux qui œuvrent, en dépit des immenses difficultés, à la lutte contre l’intolérable.

À suivre. En espérant qu’il ne s’agit là que d’un début prometteur…

Encore une fois sur l’honneur de la France et de l’Europe. À propos de Kanaky, de Catalogne, et de Josu Urrutikoetxea.

Nombre de français se révèlent toujours bien étranges dès qu’il s’agit d’aborder la question des peuples minorisés de notre chère patrie et de notre chère Europe.

Certes, leur situation n’est fort heureusement pas comparable à celle des Ouïghours, Rohingyas, Kurdes et autres Tibétains.

Mais, si les conditions sont différentes, le réflexe nationaliste dont ils sont les victimes demeure lui foncièrement identique. (Rappel : comme je l’ai signalé plusieurs fois, il convient de ne pas confondre le nationalisme des chinois, turcs ou castillans qui refusent leurs droits aux ouïghours, kurdes ou catalans et le patriotisme dont relève la résistance de ces derniers).

Et on se demande bien ce que serait la position des idolâtres français ou européens d’une certaine idée de la « Nation » si le destin les avait fait naître chinois, turcs ou birmans.

Sans doute hurleraient-ils dans ces pays avec les loups qui se font les indéfectibles défenseurs de la sacro-sainte « Unité Nationale ».

Les manifestations d’une telle constante vont d’un racisme franc et satisfait, comme à propos de la récente victoire des indépendantistes Kanaks lors de l’élection du nouveau gouvernement de l’île :

Parmi bien d’autres sorties du même genre:

« Et le Kanak averti de pouvoir enfin glander ad vitam eternam sur la terre de ses ancêtres. Elle est pas belle l’indépendance annoncée !? » (sic. Dans les « contributions ». À propos de ce genre d’amabilités toujours fréquentes, voir mon petit florilège établi il y a quelques mois).

… à la supériorité tranquille de celui qui se prépare à jouir du « spectacle » des inévitables difficultés que rencontreront nécessairement des hommes et femmes ayant décidé de prendre en main leur liberté après des siècles de domination coloniale :

« Arrêtons ce simulacre de démocratie et donnons l’indépendance à cette ile. Mais sans aide financière bien sûr et assistons au spectacle » (sic. id.ibid.).

Cela nous rappelle le leitmotiv tellement entendu lors des grandes décolonisations, et qui perdure au constat des inévitables difficultés des « printemps arabes » ou autres événements du même genre :

« Vous allez assister au spectacle : comment ces pauvres algériens, tunisiens, tchadiens, indochinois, etc. vont crever de faim quand ils seront indépendants. Et comment, sans nous, ils vont finir par s’entretuer », etc.

Et bien sûr, le grand classique : « Un bon régime autoritaire assure mieux le bonheur et la prospérité des peuples que des aspirations hasardeuses à la liberté ».

Et Vive Franco et encore Ben Ali, Bachar el-Hassad, Erdogan et consorts !

Avis aux amateurs, lors de prochaines élections !

Car après tout, au vu du niveau de vie des allemands et de la réussite économique de leur nation, n’aurions-nous pas gagné à demeurer sous leur domination ? Notre attachement stupide à la liberté et à l’indépendance a-t-il vraiment servi nos intérêts ?

Mais le jacobin nationaliste a plus d’un tour dans son sac, et de manière plus subtile, il sait aussi user de l’humiliante désinvolture de celui qui manipule astucieusement les titres pour transformer les défaites en victoire, en dépit de toute évidence.

Ainsi, lors des dernières élections régionales en Catalogne, Le Monde, à l’image de nombreux médias français et espagnols, s’est tout d’abord réjoui de la victoire du PSC (Parti Socialiste Catalan, représentant le pouvoir central de Madrid) :

« En Catalogne, les socialistes l’emportent » (sic).

Cocorico ! ou plutôt Quiquiriqui, comme disent nos voisins d’outre-Pyrénées…

Avant de concéder, comme à regret : « mais les partis indépendantistes obtiennent la majorité absolue ».

Las ! Car on est tout de même bien forcé de reconnaître – une fois de plus – qu’avec 74 sièges aux indépendantistes contre 61 aux non –indépendantistes (dont 33 au PSC !) soit la majorité absolue des suffrages et des sièges, la « victoire » des socialistes est plutôt maigre, et qu’on ne voit pas très bien ce qu’ils peuvent « emporter »…

Certainement pas la présidence du Parlement, en tout cas.

Mais on nourrit comme on peut la vieille croyance en un essoufflement de l’indépendantisme. Croyance particulièrement irrationnelle puisque depuis des décennies, quelles que soient les conditions et le niveau de participation, les indépendantistes obtiennent en Catalogne la majorité de façon démocratique.

Irrationalité qui ne rechigne pas, en outre, à s’appuyer sur quelques violations de l’État de Droit, dont se font complices, du fait de leur coupable complaisance, les institutions de l’Europe et les nations qui la composent.

Par-delà l’indépendantisme, la question catalane s’impose désormais dans une réflexion plus large, française mais surtout européenne, avec l’élection – et sa contestation par le pouvoir espagnol – en 2019 des députés européens Carles Puigdemont (ancien président de l’exécutif catalan), Toni Comín (ancien ministre de santé régional), Clara Ponsati (ancienne ministre de l’enseignement du gouvernement de Catalogne) et Oriol Junqueras.

Demande de levée d’immunité

L’affaire est préoccupante puisque la justice espagnole s’est assise sur l’arrêt de principe de la Cour de justice de l’Union européenne du 19 décembre 2019, lequel affirmait qu’Oriol Junqueras était bien député et disposait de l’immunité parlementaire dès la proclamation des résultats des élections européennes. Aujourd’hui, Oriol Junqueras n’est plus député européen, en dépit de l’arrêt de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE). Que dire également à ces deux millions d’Européens qui ont voté pour ces quatre eurodéputés obligés de laisser leur siège vide pendant six mois ?

En janvier 2021, le Parlement européen entamera l’examen de la demande de levée d’immunité parlementaire formulée par l’État espagnol contre des trois députés européens avec pour fin d’obtenir leur extradition vers l’Espagne.

Si les parlementaires européens, en proie à des pressions politiques intenses sur le sujet, en venaient à lever l’immunité parlementaire de Puigdemont, Comín et Ponsati, après avoir déjà abandonné Oriol Junqueras au sort que la justice nationale espagnole lui réserve, qu’est-ce que cela signifierait ?

(…)

Le risque existe à ne pas vouloir examiner la situation catalane en fonction du droit mais sur d’autres critères bien plus politiciens.

(…)

L’Union européenne et ses chefs d’État ont jusqu’ici préféré regarder ailleurs, au prétexte que prendre position sur la Catalogne risquait de fissurer l’Espagne. Mais aujourd’hui, cette fissure existe, et continuer à détourner le regard risque fort d’entamer le capital démocratique et cette position de vigie impartiale de l’État de droit que détient l’Union européenne.

L’Union européenne voudra-t-elle se regarder dans le miroir de l’État de droit que lui tend la Catalogne ?

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/01/27/l-union-europeenne-voudra-t-elle-se-regarder-dans-le-miroir-de-l-etat-de-droit-que-lui-tend-la-catalogne_6067738_3232.html

Peut-être serait-il grand temps, alors même qu’on stigmatise légitimement les atteintes à l’État de droit que subissent M. Navalny, les peuples Ouïghour, Tibétain etc., de considérer aussi ce qui se passe chez les donneurs de leçons que nous prétendons être.

D’autant que d’autres « fissures » peuvent se multiplier à court terme près de chez nous : comment allons-nous réagir lorsque les indépendantistes écossais et nord-irlandais manifesteront leur volonté démocratique de se séparer de l’Angleterre du Brexit ?

Faudra-t-il ouvrir de nouvelles prisons, ou bien faudra-t-il enfin accepter de regarder en face cette question des peuples minorisés, qui demeure l’un des points aveugles de l’État de droit en Europe ?

*

Et à propos de peuples minorisés, de prison, de respect de l’État de droit comme de la parole donnée, cette courageuse tribune de Jonathan Powell, infatigable artisan de la résolution non-violente des conflits, concernant le cas de Josu Urrutikoetxea, figure historique d’ETA et acteur majeur de la sortie de la violence au Pays basque.

La possibilité de circuler en toute sécurité pour les représentants des groupes armés est donc nécessaire dans pratiquement toutes les négociations de paix dans le monde. Et pourtant, Josu Urrutikoetxea, qui a joué un rôle clé dans les négociations de paix avec le gouvernement espagnol de 2005 à 2007 et a annoncé publiquement la dissolution d’ETA en 2018 à Genève, marquant la fin définitive de l’une des luttes armées les plus sanglantes d’Europe, risque aujourd’hui de finir en prison en France.

Il est atteint d’une maladie grave et a été libéré pour des raisons humanitaires, mais il est à nouveau convoqué devant le tribunal les 22 et 23 février prochains. Septuagénaire, en pleine crise sanitaire, il risque de finir ses jours en prison, à moins que la justice française n’en décide autrement.

Respecter les sauf-conduits

Au-delà des mérites de son cas individuel, envoyer en prison le représentant d’un groupe armé à qui on a garanti de circuler en toute sécurité pour mener des négociations de paix crée un terrible précédent pour tous les futurs pourparlers de paix. Si un gouvernement ne respecte pas un sauf-conduit, ne serait-ce qu’une seule fois, que vaudra cette garantie dans les futures négociations avec d’autres gouvernements ?

Si nous admettons que nous devons parler à nos ennemis, pourquoi nous parleraient-ils la prochaine fois si nous avons mis un précédent négociateur en prison pour avoir participé à ces négociations. Les dirigeants et leurs représentants dans toutes les autres négociations que j’ai énumérées n’ont pas été traqués après la fin des pourparlers, à moins bien sûr que le groupe n’ait repris les combats armés, ce qu’ETA n’a pas fait, en grande partie grâce à l’influence de Josu Urrutikoetxea.

Permettre d’autres accords de paix

Ceci est d’une importance capitale car toutes les négociations avec des groupes armés nécessitent que leurs représentants puissent se déplacer en ayant l’assurance qu’ils ne seront pas arrêtés, sinon ils n’assisteraient pas aux négociations. Et s’ils n’y assistent pas, et si nous ne pouvons pas négocier avec eux, nous ne pourrons pas mettre fin aux conflits.

Les représentants de ces groupes doivent pouvoir se déplacer en toute sécurité lorsqu’ils sont autorisés à le faire, sinon il n’y aura plus d’accords de paix pour les nombreux conflits sanglants qui font encore rage dans le monde.

(Voir aussi l’appel de 125 personnalités internationales en faveur de la libération de Josu Urrutikoetxea).

Sous peine de sombrer dans le déshonneur et de s’endormir dans une incohérence, fatale car génératrice de tensions et de violence, il est en effet grand temps de ranimer « le capital démocratique et cette position de vigie impartiale de l’État de droit que détient l’Union européenne ».

À bon entendeur…

*

Ajout du 23/02:

Pour les abonnés, ce lien à un post de Mediapart:

https://www.mediapart.fr/journal/france/200221/malgre-le-processus-de-paix-un-negociateur-de-l-eta-est-renvoye-devant-le-tribunal

Du libertarianisme : qu’il n’est pas nécessairement synonyme de liberté. Et de la disparition d’Albert Memmi, dont l’œuvre nous a aidés à mieux la concevoir. Ainsi que d’Anne Soupa, sa disciple inattendue, qui met son enseignement en pratique en postulant à l’archevêché de Lyon. Quelques brèves.

Les mesures d’urgence sanitaire de la période de confinement dont nous commençons juste à sortir n’avaient certes pas grand-chose d’agréable, et certaines doivent bien sûr être rigoureusement limitées dans le temps sous peine de restrictions effectives des libertés.

Mais j’avoue avoir de la peine à reconnaître ces « restrictions de libertés » dans certaines mesures qui ont été prises, et qu’on voudrait à toute force nous présenter comme « dérives liberticides ».

Une fois de plus, il conviendrait de mieux préciser le sens des mots, en particulier ce que nous entendons par ce terme si commun mais pourtant souvent confus et galvaudé de « liberté ».

Si, comme le dit Rousseau, alors que « l’impulsion du seul appétit est esclavage, l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté » (Du Contrat Social, I,8) on ne voit pas en quoi l’attachement à quelques-uns de nos appétits, à nos conforts, voire à nos caprices individuels aurait à faire avec une Liberté majuscule qui, elle, ne peut se penser que dans une dimension communautaire et sociale, et ne peut prendre corps que par la médiation d’une Loi ayant pour but de préserver le bien commun.

C’est une attitude quelque peu adolescente qui consiste à considérer la Loi et l’Interdit qu’elle suppose comme brimade ou oppression. On ne peut nier bien sûr que certaines lois peuvent l’être, et il est nécessaire d’entretenir sur ce point une vigilance rigoureuse. Mais la fonction première et essentielle de la Loi, qui s’accompagne nécessairement au dire de Kant d’une « contrainte qui conduit à l’usage de la liberté », est de nous libérer de l’enfermement de la pulsion en opérant une rupture, instauratrice de notre humanité. Ainsi, pour l’anthropologue, l’interdit de l’inceste constitue-t-il la « règle d’or de la société », l’instauration d’un ordre de l’échange contre l’ordre de la confusion ; le psychanalyste y reconnaît, lui, la condition de la structuration et de la survie du désir, par l’instauration d’une « frontière » qui lui évite de se dissoudre dans l’indétermination fusionnelle et le « fantasme de toute puissance », etc. etc.

Peut-être faudrait-il alors raison garder, et ne pas confondre de façon bien rapide et quelque peu infantile liberté et refus de toute contrainte, confusion qu’on rencontre sous des formes diverses dans des mouvements qui ont à voir avec ce qu’on nomme libertarianisme.

Car enfin, en quoi la limitation du nombre de députés présents dans l’hémicycle, le port du masque obligatoire dans certaines circonstances, la restriction des déplacements, la fermeture des frontières, la mise en quatorzaine des personnes arrivant de zones contaminées, etc. etc. devraient être considérés négativement comme « restrictions de libertés » plutôt que positivement comme libération d’un égoïsme autocentré, actes de solidarité responsable, garantie donnée à la liberté de chacun de ne pas être mis en danger par l’irresponsabilité d’autrui  ?

Sans doute suis-je indécrottablement old-fashioned, mais j’avoue avoir du mal à concevoir en quoi marcher sur le trottoir plutôt que sur la chaussée, m’arrêter aux feux rouges, ou passer par la douche ou le pédiluve avant d’entrer dans la piscine municipale pourraient constituer en quoi que ce soit des brimades et des « restrictions des libertés ».

Or ne pas porter de masque dans des lieux publics en période de grave pandémie, ne pas contrôler les déplacements de personnes potentiellement contaminées par un virus particulièrement contagieux n’est-il pas autrement plus grave que rentrer dans une piscine avec des pieds non lavés depuis la veille ?

On serait donc en droit d’attendre un peu plus de prudence et de bon sens, et un peu moins d’idéologie dans le maniement des termes de « restriction », voire de privation de liberté dans le contexte qui est le nôtre.

Si, comme cela paraît raisonnable, la liberté individuelle et en particulier dans les circonstances que nous avons connues celle de jouir de sa propre santé, n’existe que par la liberté d’autrui, il est plutôt inquiétant de constater à quel point certains défenseurs acharnés – soi-disant « de gauche » ou « anarchistes » – de libertés prétendues fondamentales peuvent faire cause commune avec certains exemplaires d’idéologies douteuses se faisant un titre de gloire du mépris de toute mesure de restriction ou de confinement.

Car, pour en revenir à mon post précédent, il n’est pas évident que les tendances sommairement et puérilement libertariennes d’un Trump ou d’un Bolsonaro, lointains héritiers du Docteur Mandeville (cf. aussi post précédent), aient grand-chose à voir avec ce qu’on est en droit de nommer Liberté.

Sans doute ce qu’on désigne comme « libertarianisme » est-il chose complexe, et les libertariens se présentent-ils de façon diversifiée, parfois même contradictoire.

Mais, comme le rappelait à juste titre M. Rocard dans mon post cité, les origines de la pensée libérale étaient marquées par une approche proprement moraliste. Cela vaut aussi pour la pensée libertarienne qui en est issue. Et tout comme dans le cas du libéralisme, les successeurs des pères fondateurs du libertarianisme sont loin d’avoir conservé une telle connotation.

Le cas est flagrant pour ce qui est de ses branches américaines, réduisant l’État à son minimum régalien, refusant l’impôt autant que la redistribution, les dépenses sociales autant que la solidarité en matière de santé ou la défense de la biodiversité, prônant la liberté individuelle comme valeur suprême au point de refuser, entre autres, toute loi contrôlant le commerce des armes à feu, etc.

Comme on l’a vu encore, de telles théories conçoivent la nature humaine de façon fondamentalement optimiste, raison pour laquelle, dans un tel modèle, le déploiement d’une « liberté » individuelle sans régulation est censé aboutir de manière spontanée au bonheur de tous.

Il n’est donc pas étonnant que certaines rencontres puissent avoir lieu avec l’anarchisme, dans le cas en particulier des tendances dites anarcho-libertaires, tendances qui peuvent là encore se réclamer de l’optimisme anthropologique des pères fondateurs.

« Nous reconnaissons la liberté pleine et entière de l’individu ; nous voulons la plénitude de son existence, le développement libre de toutes les facultés. Nous ne voulons rien lui imposer et nous retournons ainsi au principe que Fourier opposait à la morale des religions, lorsqu’il disait : Laissez les hommes absolument libres ; ne les mutilez pas — les religions l’ont assez fait. Ne craignez même pas leurs passions : dans une société libre, elles n’offriront aucun danger » (P. Kropotkine, La morale anarchiste, Mille et Une Nuits, Paris 2004, p. 60).

Car il faut effectivement une certaine dose d’un tel optimisme anthropologique pour soutenir qu’un « développement libre de toutes les facultés » allant jusqu’à la désinhibition des passions et l’abolition des sur-moi individuels et sociaux « n’offre aucun danger » et puisse contribuer au bonheur de tous…

Il est permis au contraire de trouver particulièrement inquiétantes et dangereuses certaines rencontres entre mouvements libertariens d’origine anarcho-libertaire et groupements néo-nazis.

Et ce genre de rapprochement de plus en plus fréquent ne concerne pas hélas que les États-Unis

Il serait donc pertinent de ne pas entretenir une confusion pour le moins ambiguë entre la Liberté et ce qu’en font certaines interprétations quelque peu simplistes d’un libertarianisme bien loin d’être au-dessus de tout soupçon.

*****

On éprouve toujours de la tristesse à la disparition d’un personnage qui a été une référence dans notre cheminement intellectuel, mais aussi tout simplement humain.

Tristesse plus vive encore quand elle s’accompagne d’hommages plutôt insignifiants, loin d’être à la mesure de l’importance d’une pensée et de sa trace dans l’Histoire des hommes.

Cela n’est pourtant pas très surprenant, car Albert Memmi a été tout au long de sa vie « guelfe avec les gibelins et gibelins avec les guelfes », n’ayant pour seul guide qu’un intransigeant désir de rigueur et de vérité.

Et on le sait, cette devise érasmienne implique qu’on est le plus souvent honni à la fois par les guelfes et par les gibelins…

Loin des poncifs marxisants ou autres, et des abords idéologiques réducteurs, A. Memmi a donc dénoncé aussi bien les abus du colonisateur et la « mystification » qu’il opère sur le colonisé (Portrait du Colonisé précédé de Portrait du Colonisateur, Paris, Correa, 1957),

« Les ambiguïtés de l’affirmation de soi ».

Le colonisé s’accepte comme séparé et différent, mais son originalité est celle délimitée, définie par le colonisateur. (…)
(…) Un auteur noir s’est évertué à nous expliquer que la nature des noirs, les siens, n’est pas compatible avec la civilisation mécanicienne. Il en tirait une curieuse fierté. En somme, provisoirement sans doute, le colonisé admet qu’il a cette figure de lui-même proposée, imposée par le colonisateur. Il se reprend, mais il continue à souscrire à la mystification colonisatrice (op. cit. p.164).
Ce mécanisme n’est pas inconnu : c’est une mystification. L’idéologie d’une classe dirigeante, on le sait, se fait adopter dans une large mesure par les classes dirigées (…). En consentant à cette idéologie, les classes dominées confirment, d’une certaine manière, le rôle qu’on leur a assigné. Ce qui explique, entre autres, la relative stabilité des sociétés ; l’oppression y est, bon gré mal gré, tolérée par les opprimés eux-mêmes (id. ibid. p. 117).

que la perversion du décolonisé par le culte du chef, la corruption ou les divers mythes identitaires ou victimaires :

Il faut enfin en venir à l’essentiel : rien ne peut remplacer la prise en main des peuples par eux-mêmes, comme ils l’ont fait lors des décolonisations. Ils doivent récupérer leurs richesses et, pour cela, commencer par se débarrasser des raïs et des caudillos, putschistes et complices des possédants, internes et externes, des líder máximo, titre comique de Fidel Castro, et des combattants suprêmes, titre paranoïaque de Bourguiba vieillissant, ainsi que des imams politiciens et des mythes compensateurs qui perpétuent la stagnation sinon la régression. C’est seulement cette liberté retrouvée qui permettrait le dosage pragmatique de la part nécessaire de libéralisme économique et celle d’une économie dirigée, selon les besoins spécifiques de chacun et de chaque situation (Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres, Gallimard, Paris, 2004, p.58).

Ces différents « portraits » constituant de géniaux passe-partout qui permettent de comprendre avec finesse aussi bien la discrimination des afro-américains que l’oppression des palestiniens, ou encore la situation de la femme dans l’église*, mais aussi les errements possibles, voire inévitables, de tout mouvement de libération.

Car si Albert Memmi était très profondément humaniste, il n’avait rien du « bisounours ».

Son approche rappelle la théorie des « umori » de Machiavel, qui soutient qu’un antagonisme insurmontable existe du simple fait que « le peuple désire n’être ni commandé ni opprimé par les grands, et que les grands désirent commander et opprimer le peuple » (Le Prince, IX) ; ceci contre des représentations (aristotélicienne, marxistes, anarchistes ou autres) professant que la Cité, la Polis, est un être naturel tendant nécessairement à une harmonie qui finit – avec ou sans « dialectique » – par surmonter les tensions.

Loin de cette vision optimiste à laquelle il a aussi été fait allusion ci-dessus à propos des prétentions libertariennes, Memmi le réaliste considère que l’homme est par nature – et reste – un prédateur.

Et si, bien entendu, la réduction de cette violence prédatrice constitue l’un des buts essentiels du Politique, nul ne peut affirmer que cette composante de l’humain puisse être un jour éradiquée.

(Cf. par ex. à la fin de cette conférence, la « question du public » : « quand le colonisé devient le colonisateur »).

L’Histoire est le milieu des hommes comme ils sont, espace de leur liberté dans sa dimension tragique, et non le champ où s’accomplirait quelque nécessaire processus d’ordre métaphysique.

Mentionnons encore l’apport capital d’A. Memmi en ce qui concerne l’analyse du racisme :

« Sa définition du racisme, proposée dans la Nef en 1964 et reprise dans l’Encyclopædia Universalis, fait encore référence : «Le racisme est la valorisation, généralisée et définitive, de différences réelles ou imaginaires, au profit de l’accusateur et au détriment de sa victime, afin de justifier ses privilèges ou son agression». Elle constitue une remarquable synthèse des éléments constitutifs de l’attitude raciste : l’insistance sur des différences, que celles-ci soient réelles ou imaginaires, leur valorisation au profit du raciste, leur absolutisation par la généralisation et leur caractère définitif et, enfin, leur utilisation contre autrui en vue d’en tirer profit.

À cette précision définitionnelle, Memmi ajoute une grande lucidité. En effet, contrairement à la vulgate dominante, il ne limite pas le champ des différences valorisées au registre biologique mais, au contraire, met l’accent sur leur caractère polymorphe : «En fait, l’accusation raciste […] tantôt part de la biologie, tantôt de la culture, pour généraliser ensuite à l’ensemble de la personnalité, de la vie et du groupe de l’accusé. Quelquefois, le trait biologique est hésitant ou même absent. En somme, nous nous trouvons devant un mécanisme infiniment plus varié, plus complexe, et malheureusement plus courant que peut le laisser croire le terme strict de racisme». Il faudrait, ajoutait-il, songer à le remplacer par un autre mot, ou une locution, qui exprimerait à la fois la variété et la parenté des démarches racistes : l’«hétérophobie». Dès lors, si nous sommes tous exposés à l’hétérophobie, en tant que donnée spontanée inscrite dans notre condition, le racisme, lui, est un phénomène social qui se singularise en empruntant aux traditions culturelles de chacun. Il est donc une illustration particulière d’un mécanisme plus vaste ». (Alain Policar, dans Libération).

Il faudrait bien sûr parler encore du talent proprement littéraire d’Albert Memmi dans ses romans le plus souvent autobiographiques, en particulier la Statue de sel, et Agar, marqués par toute la richesse de sa triple culture, arabe, juive et française, de ses nombreux essais et articles, etc.

Je me contenterai d’évoquer pour finir une profession de foi de ce grand humaniste :

Si les hommes étaient raisonnables, sinon rationnels, ils verraient qu’ils ont intérêt, puisqu’ils sont destinés à vivre ensemble, à rechercher ce qui les rapproche plutôt que ce qui les différencie, donc les oppose : autrement dit des dénominateurs communs. Ce n’est pas le lieu de les énumérer exhaustivement ni d’exposer en détail ce que pourraient en être les modalités pratiques ; il faut bien laisser quelque chose aux politiques. Et ce n’est pas le dessein de ce livre qui se veut surtout une description ordonnée. Nous avons cependant assez suggéré qu’il faut commencer par l’éradication de l’extrême pauvreté grâce à une plus juste répartition et une meilleure gestion des richesses ; lesquelles devront appartenir à tous et non à quelques-uns ; y compris les énergies naturelles. La suppression radicale de la corruption et du despotisme en sont les conditions préalables. La promotion d’une morale universelle est évidemment à ce prix. Cette morale comportera nécessairement la laïcité, car, sans elle, c’est encore la séparation et la guerre. La laïcité n’est pas l’interdiction de pratiquer ses rites religieux, ce qui serait une autre tyrannie ; elle est un accord institutionnel pour protéger la liberté de pensée de tous, y compris des agnostiques, contre les ingérences des Églises et les exigences de tous les fanatismes. Il faudrait, pour cela, en finir avec la confusion entre les appartenances religieuses et les appartenances sociales, entre la religion et la culture, entre l’islam-culture et l’islam-démographie. Un Arabe n’est pas indissolublement un croyant islamiste, pas plus qu’un juif n’est obligatoirement un habitué de la synagogue, ni un Français un paroissien fidèle. Il faudrait inventer des termes nouveaux qui expriment ces distinctions. La laïcité est la condition première d’un universalisme véritable, celui qui, sans traquer les singularités, les transcende. Cela signifie également un véritable droit international, non truqué comme il l’est souvent encore, qui, sans méconnaître les traditions locales ou coutumières, s’impose à eux, avec des sanctions, et des forces pour les faire appliquer ; sans lesquelles il serait un vain formalisme. Pour réaliser ce programme, il faudrait enfin que nous nous convainquions tous de notre solidarité ; dans le monde qui se construit tous les jours, personne ne peut plus faire cavalier seul. La solidarité n’est pas seulement un concept philosophique et moral, c’est une nécessité pratique, sans laquelle nous vivrions dans une tourmente permanente. Et enfin, contre les emportements des passions et les aveuglements des préjugés, suivre, autant que possible, les suggestions de la rationalité, condition de toutes ces mesures, mère du développement des sciences et des arts, et même d’une morale commune. La seule issue enfin serait l’instauration d’une véritable organisation internationale et d’en finir avec des instances partisanes. (Portrait du décolonisé… op.cit. p.61).

Pas grand-chose à ajouter à ce beau programme. Si ce n’est le courage de le mettre en œuvre.

Merci, Monsieur Memmi, de nous en avoir indiqué le chemin avec tant de persévérance !

****

*Et puisque j’avais utilisé Albert Memmi dans un post traitant de la condition de la femme dans l’Église catholique, quelle plus belle illustration donner de la fécondité de ses idées que cette initiative d’Anne Soupa présentant sa candidature comme archevêque de Lyon ?

https://www.pourannesoupa.fr/

Je suis sûr que M. Memmi se réjouirait de cette courageuse rébellion contre une colonisation séculaire.

« La révolte est la seule issue à la situation coloniale, qui ne soit pas un trompe l’œil, et le colonisé le découvre tôt ou tard. Sa condition est absolue et réclame une solution absolue, une rupture et non un compromis » (Portrait du Colonisé, op.cit. p. 155).

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Ajout du 21/06:

La disparition d’une autre très grande figure, que l’intransigeance dans la recherche de la vérité rapproche d’Albert Memmi :

https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2020/06/21/zeev-sternhell-historien-israelien-specialiste-du-fascisme-est-mort_6043620_3382.html

Tout comme dans le cas de Memmi, la disparition rapide de l’article de la « Une » du site au profit de réflexions de fond concernant le caractère indispensable ou non de la pénétration dans la vie sexuelle et autres informations essentielles illustre une fois de plus le discernement et le niveau d’exigence éducative de nos chers médias.

Bruits de guerres, Iran, incendies et autres Matzneff… Et meilleurs vœux tout de même !

On le sait, l’être humain est le plus dangereux prédateur qui soit.

Sans doute le seul prédateur à pouvoir tourner la prédation contre lui-même, soit directement jusqu’à l’anéantissement final, soit indirectement par la destruction d’autres espèces et d’un environnement qui lui est vital.

Les fantaisies des Trump, Khamenei et autres Kim Jong-un, ainsi que l’enterrement récent de l’accord de Vienne, nous rappellent opportunément, outre le Docteur Folamour du génial Kubrick,

certaines évidences évoquées par Robert Mc Namara :

« La combinaison de la nature faillible de l’être humain et des armes atomiques conduira à leur emploi. » (Cité par J.P. Dupuy, Hiroshima dessine notre futur atomique, propos recueillis par Aline Richard, La Recherche, 389, sept 2005).

On le sait, nous sommes plusieurs fois déjà passés à deux doigts de la guerre nucléaire généralisée.

Et le même J.P. Dupuy note combien cette incontestable faillibilité humaine se renforce encore d’une effrayante faillibilité technologique depuis que les puissances nucléaires automatisent les ripostes défensives.

On le sait aussi, c’est maintenant une évidence, la bombe environnementale est désormais devenue plus préoccupante encore que la menace nucléaire.

Ajoutons à cela les minables turpitudes dont peut être capable l’être humain, comme nous le montrent quotidiennement, parmi tant d’autres exemples d’abjections et corruptions diverses, les Matzneff et consorts, et nous obtenons un tableau bien peu réjouissant de la réalité qui est la nôtre.

*

Mais voilà que Stultitia m’interrompt :

« Tu es bien sûr de présenter là des vœux de bonne année ? Pour les réconforts et encouragements, c’est plutôt réussi ! »

Et m’oblige à répondre :

« Attends donc la suite ! Tu sais bien que souhaiter bonheur, santé, réussite n’est pas en mon pouvoir. Mais je n’ai pas dit pour autant mon dernier mot ! ».

Car voilà :

Il ne m’étonne en effet nullement que de tels désastres et de telles noirceurs constituent de façon irrécusable le tableau de notre monde. Comme le constatait déjà Machiavel, cela fait tout de même un bon moment que nous assistons aux prouesses de la nature humaine, et il faudrait être bien naïf pour s’en montrer surpris.

Mais il demeure tout de même autre chose.

Je ne prétends certes pas être Dieu. Et pourtant ce qui m’étonne est aussi ce qui l’étonne, lui, au dire de Péguy.

Car ce qui m’étonne, c’est l’espérance.

Ou du moins l’espoir.

L’espoir mystérieux de celles et ceux qui luttent, le plus souvent sans espoir de quelque résultat ou quelque reconnaissance que ce soit.

Ce qui m’étonne, c’est qu’au plus profond de la guerre et des innombrables démissions et lâchetés humaines qui l’accompagnent, il y ait, par exemple, un Franz Jägerstätter, petit paysan autrichien qui, contrairement à bien des « philosophes », artistes ou autres prix Nobel, a refusé obstinément, jusqu’à la mort, de céder à la honte nazie.

Ce qui m’étonne, c’est qu’alors que MM Aragon, Sartre, Lang, Mmes de Beauvoir, Millet, et toute une intelligentsia adule quelqu’un qui estime que pour une adolescente de quatorze ans, c’est un privilège « d’être attendue par un homme de cinquante ans à la sortie de son collège, (…) de vivre à l’hôtel avec lui, et de se retrouver dans son lit, sa verge dans la bouche à l’heure du goûter », il y ait le courage de Denise Bombardier, enfin reconnu à sa véritable valeur après des années de sarcasmes et d’isolement.

Un courage de la même trempe que celui qui animait un Simon Leys lorsque, confronté aux affabulations consciencieusement colportées par une intelligentsia dominante constituée d’intellectuel.le.s pareillement abêti.e.s, il s’élevait contre le règne d’un mensonge qui garde encore aujourd’hui de fervents adeptes parmi quelques maîtres à penser adulés par les foules.

Ce qui m’étonne, c’est qu’alors qu’il est si facile et confortable de se laisser séduire par la pensée du monde, les « vérités » savamment instillées par les Partis, les Églises, les bien-pensances à la mode, celles qui prétendaient par exemple un temps, par le prestige d’un Sartre et de bien d’autres que « la liberté de critique est totale en URSS », il existe de nos jours encore de par le monde des Panaït Istrati et des Victor Serge, des Sakharov et des Liu Xiaobo pour témoigner de la puissance de l’Esprit.

Ce qui m’étonne, c’est qu’alors que des autorités « religieuses » promettent d’accorder « cent jours d’indulgence à toute personne qui tuerait un marxiste », comme d’autres considèrent qu’on peut être bouddhiste et massacrer des rohingyas, il puisse toujours exister parmi nous des Mauriac, des Jägerstätter et des Bernanos pour exhorter à l’honneur de la désobéissance ;

Et tant d’autres existences portées par un désir d’éthique et de vérité qui font que l’impressionnante expérience de Milgram laisse malgré tout une latitude à la libre conscience du sujet.

Oui, ce qui m’étonne, c’est qu’au cœur des désordres épouvantables de ce monde qui est le nôtre et dont beaucoup profitent ou s’accommodent par lâcheté, il existe des vies, certaines connues, mais pour la plupart « cachées », qui donnent des raisons et le goût de ne pas désespérer.

Voilà donc ce que je nous souhaite pour l’année 2020 : que nos existences puissent se nourrir tant soit peu de cette force qui anime toutes celles et ceux qui décident d’y croire, jusqu’aux plus humbles et aux plus modestes, disparus sans traces dans quelque camp ou quelque goulag, ou dans la simple indifférence.

Et que l’impressionnante citation de George Eliot qui clôt le beau film de Terence Malick sur Franz Jägerstätter puisse être pour nous une source vivante d’inspiration.

« Car le bien croissant du monde dépend en partie d’actes non historiques ; et si les choses ne vont pas pour vous et moi aussi mal qu’elles auraient pu aller, nous en sommes redevables en partie à ceux qui ont vécu fidèlement une vie cachée et qui reposent dans des tombes délaissées. »

Bonne et heureuse année à toutes et à tous !

Du Brésil de Jair Bolsonaro, et de celui de Zweig et Bernanos. Et encore une fois des enjeux d’une confrontation entre barbarie et civilisation.

J’aime  trop le Brésil et les brésiliens pour les accabler d’une réprobation de donneur de leçons.

Je voudrais simplement rappeler aujourd’hui que ce grand pays et ce grand peuple ont fait l’admiration, entre autres, de deux des plus grands esprits du XXème siècle qui y ont trouvé un temps refuge et consolation face aux infamies qui se manifestaient dans la vieille Europe :

« Vous avez admirablement su conserver votre générosité », déclare aux brésiliens Stefan Zweig. « Jusque dans le domaine de l’art vous traitez l’étranger en hôte bienvenu, vous ne l’écartez pas, vous n’êtes pas encore souillés par cette répugnant e xénophobie, cette animosité envers les étrangers, cette crainte de l’autre qui aujourd’hui rend les pays d’Europe moralement si laids (…) Quelle vitalité, quel dynamisme dans votre histoire, et que votre nature est belle, extraordinairement belle dans sa diversité insaisissable, comparable en cela aux plus splendides paysages de ce monde ! (…) Mes chers compagnons, imprégnez donc votre âme de cette richesse dont vous êtes comblés, et que cette plénitude vous serve à œuvrer pour vous, pour votre nation et pour nous tous ! » (Merci au Brésil, conférence à Rio de Janeiro, 25 août 1936, trad. Dans S. Zweig, Pays, villes, paysages, Ecrits de voyage, Belfond, Paris 1996, p. 245. 247-248).

On le sait, Zweig consacrera l’un de ses derniers écrits à ce pays dont il choisit, lui l’apatride, de faire sa dernière demeure (Le Brésil, Terre d’avenir, Livre de poche, 2002).

Et quoi de plus émouvant et de plus symbolique que cette rencontre singulière, au cœur d’une terre dont l’amour les rassemblait, avec cet autre géant de la pensée et de la résistance, Georges Bernanos, quelques jours avant que Zweig ne décide de mettre pour toujours un terme à ses pérégrinations.

« Bernanos avait emprunté un chemin parallèle au sien et, comme lui, quitté l’Europe, désespéré des renoncements devant l’hitlérisme, envoûté par le continent sud-américain. Le Français avait plongé plus profond encore dans les terres, au milieu d’une contrée désolée de collines nues, à trois cents kilomètres au nord de Rio, au lieu-dit de la Croix des Âmes. Outre l’amour pour le Brésil, [Zweig] partageait avec Bernanos la fascination de l’errance, la nostalgie d’un paradis perdu. » (Laurent Seksik, Les derniers jours de Stefan Zweig, Paris, Flammarion 2010, p. 84).

On ne peut donc que souhaiter au Brésil qu’il reste fidèle à ce qui en a fait la terre d’élection de tant de grands esprits !

Nous serions mal placés pour lui jeter la pierre.

Car ce qui lui arrive aujourd’hui est hélas significatif d’un mouvement de fond dont peu de parties du monde peuvent se prétendre indemnes.

Malgré ce qu’en disent bien des commentaires, l’élection de Jair Bolsonaro n’a que peu à voir avec les erreurs et la corruption du PT (Parti ces Travailleurs) ou d’autres partis, d’ailleurs.

Corruption et violence sont le lot de la vie politique et de la société brésilienne depuis bien des décennies et faire reposer sur Lula, Dilma Rousseff, tout comme d’ailleurs sur Michel Temer l’entière responsabilité des désordres se révèle particulièrement simpliste et réducteur.

Ce droit est, dirait-on, plus droit qu’une flèche

qui veut que le riche larron pende le larron misérable !

disais-je dans un post précédent en citant Peire Cardenal.

Quoi qu’il en soit, les raisons purement politico-économiques ne peuvent rendre compte de ce qui se passe en ce moment au Brésil.

Pas plus qu’elles ne suffisent à rendre compte de la situation aux États Unis, en Italie, en Hongrie, en Allemagne et hélas dans bien d’autres endroits de la planète.

Il y a là quelque chose d’autre, de bien plus obscur et profond.

Car si elles peuvent en effet en constituer des éléments déclencheurs fortuits (dans certains contextes, elles ne sont même pas nécessaires…) les difficultés économiques et les crises politiques n’ont en elles-mêmes rien à voir avec le déchaînement de discours racistes, xénophobes, homophobes, antisémites, l’apologie des armes, de la violence et du meurtre.

Avoir « envie de tuer des couples d’homosexuels s’embrassant dans la rue », affirmer que «l’erreur de la dictature a été de torturer [30 000 personnes] plutôt que de les tuer », promettre de « ne plus accorder un centimètre de terre aux Indiens » de l’Amazonie, etc. etc., de telles déclarations, et le fait qu’elles puissent rassembler une majorité de votants ne peuvent s’expliquer par quelque raison relevant simplement de l’économique sous peine de banaliser l’intolérable.

Rendre compte de tels jaillissements impose donc de recourir à d’autres clés.

Curieusement, on les trouve encore chez Stefan Zweig, lorsqu’il nous rapporte ses conversations à Londres avec Freud, son ami, peu avant la mort de ce dernier :

« Au cours de ces heures passées en sa société, j’avais souvent parlé avec Freud de l’horreur du monde hitlérien et de la guerre. En homme vraiment humain, il était profondément bouleversé, mais le penseur ne s’étonnait nullement de cette effrayante éruption de la bestialité. On l’avait toujours traité de pessimiste, disait-il, parce qu’il avait nié le pouvoir de la culture sur les instincts ; maintenant – il n’en était, certes, pas plus fier – on voyait confirmée de la façon la plus terrible son opinion que la barbarie, l’instinct élémentaire de destruction ne pouvaient pas être extirpés de l’âme humaine. Peut-être, dans les siècles à venir, trouverait-on un moyen de réprimer ces instincts au moins dans la vie en communauté des nations ; dans la vie de tous les jours, en revanche, et dans la nature la plus intime, ils subsistaient comme des forces indéracinables » (Stefan Zweig, Le monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, Livre de Poche 1982, p. 492-493).

Et sans doute faudrait-ajouter pour être complet ce « profiteur de la psychanalyse », selon l’expression de Stéphane Horel (Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie, La Découverte, Paris 2018, p.15), que fut Edward Bernays, neveu de Freud, qui sut utiliser de manière géniale les travaux de son oncle dans le but de profiter de façon fort lucrative de la désinhibition des pulsions et de leur récupération par la propagande, la publicité et la consommation (lire p.17ss le récit édifiant de la façon dont il réussit à faire fumer les femmes, pour le plus grand bonheur des cigarettiers…).

Et c’est bien parce que nous sommes les êtres dont nous parle Freud que nous sommes désormais entrés dans l’ère de la politique-Bernays, ère où nos pulsions se voient subtilement éveillées, flattées et utilisées par d’habiles manipulateurs sans scrupules.

Immémoriale peur de l’Autre et besoin primaire de sécurité, recherche de boucs émissaires, fantasme de toute-puissance, fascination de la force, de la violence et des armes, tout cela fait désormais l’objet d’une exploitation délibérée, scientifiquement programmée.

C’est ainsi qu’on en vient à nous faire croire que le Parti des travailleurs distribue aux enfants de maternelle des biberons en forme de pénis et veut instituer la pédophilie dans les écoles, que les États Unis ou l’Allemagne – qui en passant manquent de main d’œuvre…- sont à la merci d’une invasion de barbares, que les homosexuel.le.s, les noirs, les juifs ou les arabes constituent un danger pour notre civilisation, que la sécurité de tous passe par l’armement de chacun, etc. etc.

Dans le cas du Brésil, on sait que de tels discours ont été largement construits et propagés par des médias dont les plus importants sont aux ordres de puissances financières elles-mêmes fort accommodantes avec les velléités de dictature.

Le système Trump, qui n’est lui-même que l’illustration du système de propagande initié par Bernays, a fait école : Les « trois B »( « bœuf » – pour les propriétaires terriens et l’agrobusiness écologiquement funeste -, « Bible » – pour les évangéliques et leurs capitaux démesurés – et « balles » – pour le lobby du port d’arme-), n’ont nul besoin de discours politiques sophistiqués : le Tweet suffit.

Il s’avère certes un peu court pour parler de socialisme, de droits humains ou d’humanisme libéral, mais qu’a-t-on besoin de réflexion rationnelle et autres vieilleries de ce genre ?

Tout cela a fait son temps et s’avère périmé au siècle de la com et de l’argent-roi !

Pour flatter la pulsion, attiser les peurs, propager la haine, la violence ou le mépris, une ligne suffit.

Et la victoire tient désormais au choix de cette ligne.

Une « infox » savamment propagée par des communicants maîtrisant parfaitement des réseaux sociaux eux-mêmes relayés par des médias aux ordres de la finance, et le tour est joué !

Pas même besoin de s’embarrasser d’un programme ou de débats contradictoires.

Miser sur la désinhibition des pulsions, c’est gagner à tous les coups.

La preuve !

Bienvenue dans l’ère Bernays !

 

Il paraît probable que les temps à venir nous confrontent à quelque tornade.

« So foul a sky clears  not without a storm »

« Un ciel aussi sombre ne s’éclaircit pas sans une tempête« , disait Zweig, citant Shakespeare (Vie et mort du Roi Jean, IV,2 ; dans Le monde d’hier, op.cit. p. 448).

Car il s’agit tout simplement de se confronter à l’alternative énoncée autant par Freud que par Zweig et Bernanos : la civilisation est-elle en mesure de résister à la barbarie ?

En mémoire de ceux qu’il a un jour accueilli et protégé, ne ménageons pas notre soutien au peuple brésilien, pour qu’il sache garder le cap dans ce combat qui est aussi le nôtre.

 

Ajout du 03/11:

Coïncidence ? Plutôt hélas quelque chose dans l’air…

Outre notre Président qui met en garde contre un retour à l’Europe des années 1930 et François Hollande contre le désenchantement démocratique, je m’aperçois aujourd’hui que le dernier numéro du Courrier International (1461 du 1 au 7/11/2018) intitulé « Un monde de brutes » contient des articles qui confortent mes modestes réflexions.

En particulier (p. 14-15), de Rodrigo Tavares :

Seul le Brésil pouvait accoucher d’un Bolsonaro, Publié le 19/10/2018 dans la Folha de São Paulo :

(…)

« Il est cependant des facteurs spécifiques au Brésil qui expliquent qu’un homme politique aux manières brutales, qui n´avait jusqu´ici qu´une envergure régionale, prônant des valeurs clivantes et à l’intelligence limitée ait pu, en quelques années, se hisser sur la scène nationale sans le soutien des médias traditionnels.

Tout d’abord, Bolsonaro est celui qui dans cette campagne aura su le mieux occuper l’inframonde des réseaux sociaux. Rappelons que le Brésil est l’un des pays du monde qui compte le plus grand nombre d’utilisateurs de Facebook (il se classe 4e), de Twitter (6e) et de WhatsApp (3e).

Pendant que les figures politiques traditionnelles jouaient des coudes pour se frayer une place à la télévision ou dans la rue, Bolsonaro a mis au point au fil des années tout un appareil, aussi perfectionné que discret, d’attaque et de propagande sur les réseaux. Il a adopté en particulier une stratégie pyramidale de diffusion, avec quelque 300 000 groupes WhatsApp animés par des militants régionaux et municipaux, mais aussi étrangers.

Une dictature cybernétique grâce à WhatsApp

Comme l’a révélé [pendant l’entre-deux-tours] une enquête publiée par la Folha de São Paulo, les milieux d’affaires ont financé, à hauteur de quelque 12 millions de reais [2,8 millions d’euros], une grande campagne d’envois sur WhatsApp de centaines de millions de messages anti-PT [une pratique illégale car considérée comme du financement électoral déguisé]. Bolsonaro a transformé les électeurs en propagandistes : les victimes sont devenues des bourreaux.

Une sorte de dictature cybernétique s’est mise en place. Quand on n’appartient pas à ces groupes militants, on est ébahi par la violence avec laquelle les électeurs de Bolsonaro défendent publiquement des idées absurdes. L’application de messagerie instantanée [WhatsApp] a été utilisée pour diffuser des quantités alarmantes d’intox, de mensonges et autres fausses nouvelles capables de transformer l’individu lambda en véritable soldat. (…) »

 

Ou encore (p.16), de Fiodor Loukianov :

Le retour de la barbarie en politique, publié le 17octobre, extrait de Rossia v Globaknoï Politiké (Moscou).

(…)

« Aujourd’hui, la régression est galopante. (…)

Et quand l’arsenal intellectuel dysfonctionne, ce sont les instincts qui mènent le bal. On peut aujourd’hui observer ce phénomène partout dans la politique mondiale, où l’on fait passer les petites et grandes intrigues pour de la tactique, la voracité pour de la stratégie et la barbarie pour de l’intransigeance.

(…)

Comme l’ont rappelé Henry Kissinger récemment et Stephen Hawkings dans son dernier ouvrage, les approximations et les dilemmes éthiques engendrés par le développement technoscientifique sont considérables. Mais il y a des problèmes beaucoup plus primitifs qu’on ne peut mettre sur le compte des facteurs technogènes. Il s’agit de l’effondrement des normes éthiques, qui, élaborées au fil des siècles au prix d’épreuves et d’erreurs terribles, avaient contribué à réduire l’arbitraire et “civilisé” les relations internationales. Pour faire dérailler tout cela, les surhommes sont superflus, l’homme ordinaire y suffit ».

*****

Triste confirmation, s’il en était besoin, de ce jugement de Freud que j’ai souvent rappelé :

L ‘homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité.(…)

En règle générale, cette agressivité cruelle, ou bien attend une provocation, ou bien se met au service de quelque dessein dont le but serait tout aussi accessible par des moyens plus doux. Dans certaines circonstances favorables en revanche, quand par exemple les forces morales, qui s’opposaient à ses manifesta­tions et les inhibaient jusqu’alors, ont été mises hors d’action, l’agressivité se manifeste aussi de façon spontanée, démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce. (Freud, Malaise dans la civilisation).

 

De la résurrection de M. Valls en ambassadeur du nationalisme français et castillan en Kanaky, Catalogne et Corse ; et de quelques fantasmes transhumanistes dont la disparition paraît plus justifiée que celle des oiseaux. Quelques brèves.

 

Cette info:

http://www.lemonde.fr/europe/article/2018/03/23/cinq-independantistes-catalans-places-en-detention-provisoire_5275703_3214.html

qui ne fait hélas que confirmer la mainmise sur le droit de la raison du plus fort.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2018/02/01/dune-mutation-frequente-qui-transforme-en-droit-la-raison-du-plus-fort-ainsi-que-dun-gene-de-limbecilite-qui-affecte-le-corse-le-catalan-et-autres-basques-ou-bretons-et-d/

et l’imbécillité désormais dangereuse de la stratégie madrilène vis-à-vis de la Catalogne.

[Ajout du 25/03: pour ce qui est d’une aberrante et dangereuse contagion de cette imbécillité, cette info de ce jour:

http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2018/03/25/l-ex-president-catalan-carles-puigdemont-arrete-en-allemagne_5276114_3214.html

ainsi que ma « réaction »: « Où donc s’arrêtera le ridicule? Souhaitons que ce nouvel épisode de la farce initiée par Madrid suscite enfin en Europe une indignation salutaire ». ]

J’ai déjà longuement parlé des risques d’une telle escalade politique, et de la façon dont elle entache l’honneur du gouvernement qui la commet ainsi que celui de l’Europe qui la tolère.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/09/21/catalogne-sauver-lhonneur-de-lespagne-et-de-leurope/

Mais je n’avais pas encore évoqué les agissements du VRP Valls, qui court le monde en vue de vendre la marque « nationalisme », estampillé « made in France » aux unionistes espagnols en Catalogne,

https://www.lci.fr/international/a-deux-jours-des-elections-en-catalogne-manuel-valls-reaffirme-que-l-independance-de-la-region-n-est-pas-possible-2073845.html

http://www.leparisien.fr/politique/la-campagne-catalane-de-manuel-valls-en-espagne-12-12-2017-7448013.php

aux citoyens de Kanaky, histoire de les chauffer un peu avant un vote crucial,

https://la1ere.francetvinfo.fr/nouvelle-caledonie-independantistes-colere-apres-prises-position-mission-valls-562097.html

ainsi qu’aux citoyens corses, qui à la différence des Kanaks, colonisés mais qui se doivent toutefois de « rester avec la France », n’ont pas été colonisés, eux, mais se doivent d’autant plus de rester avec la France (Vous n’y comprenez pas grand-chose ? Ce n’est pas grave, moi non plus. Il suffit seulement de retenir que, quel que soit le cas, colonisation ou pas, il faut « rester avec la France »).

« La Corse n’est pas un territoire ultramarin, ni colonisé. La Corse n’est pas la Nouvelle-Calédonie ! La Corse est une île méditerranéenne profondément française, qui doit être fière de son drapeau tricolore. »

https://www.lopinion.fr/edition/politique/manuel-valls-en-corse-il-faut-savoir-dire-non-sinon-cela-ne-s-arretera-142806

J’avais déjà signalé quelques carences dans la culture théologique de M. Valls lorsqu’il se mêlait, à la façon des ecclésiastiques et des ayatollahs évoqués plus haut, de régenter la façon qu’ont les femmes de se vêtir (car il s’agissait alors de voile et de burkini, pas de barbe et de djellaba, les ecclésiastiques et les ayatollahs sanctionnant de préférence les femmes, et M. Valls portant désormais la barbe).

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/08/17/du-ridicule-bis-et-de-la-bouffonnerie-en-politique-et-sur-ceux-qui-perdent-de-bonnes-occasions-de-se-taire-ou-encore-quil-devient-de-plus-en-plus-urgent-de-renouveler-le-paysage/

Mais je me sens aujourd’hui obligé de mettre aussi en doute sa culture historique.

Aurait-il donc oublié que la Corse a été achetée à la République de Gênes en 1768 à la suite du traité de Versailles sans aucune consultation de ses habitants, vendus comme des esclaves, qu’elle était si « profondément française » qu’il a fallu ensuite la conquérir par de féroces batailles (Borgo, Ponte Novu, etc.) ?

Et que la liberté du peuple corse a fait l’admiration de bien des grands témoins, comme Rousseau, Boswell, Voltaire (excusez du peu…) devant lesquels M. Valls aurait bien des raisons de se sentir petit garçon ?

« Il restait à savoir si les hommes ont le droit de vendre d’autres hommes ; mais c’est une question qu’on n’examinera jamais dans aucun traité. (…)

L’arme principale des Corses était leur courage. Ce courage fut si grand que dans un de ces combats [contre le colonisateur français], vers une rivière nommée Golo, ils se firent un rempart de leurs morts pour avoir le temps de recharger derrière eux avant de faire une retraite nécessaire ; leurs blessés se mêlèrent parmi les morts pour affermir le rempart. On trouve partout de la valeur, mais on ne voit de telles actions que chez les peuples libres. Malgré tant de valeur ils furent vaincus. » (Voltaire, Précis du Siècle de Louis XV, chapitre XL, De la Corse, ajouté en 1769, Œuvres complètes, Garnier tome 15, p. 415).

******************************************************

 

Stultitia attire mon attention sur des déclarations de Jeff Bezos (fondateur d’Amazon et actuel homme le plus riche du monde) et Elon Musk (fondateur de Tesla et autre grande fortune), rapportées par Laurent Alexandre dans un article de l’Express (n° 3478 du 28/02 au 06/03 2018 p. 10) :

« Nous pourrons exploiter des mines dans les astéroïdes et l’énergie solaire sur d’immenses surfaces. L’alternative serait la stagnation de la Terre, le contrôle des naissances et la limitation de notre consommation d’énergie. Je ne crois pas que la stagnation soit compatible avec la liberté, et je suis sûr que ce serait un monde ennuyeux. Je veux que mes petits enfants vivent dans un monde de pionniers, d’exploration et d’expansion dans le cosmos. Avec 1000 milliards de Terriens, nous aurons des milliers d’Einstein et de Mozart. Nous avons besoin de fusées réutilisables, et c’est à quoi Blue Origin est destinée [Blue Origin, société fondée par Jeff Bezos, est censée développer le fret entre la Terre et la Lune dès 2020].

Quant à Elon Musk, plus modeste, il ne compte envoyer qu’un million de colons sur Mars…

J’avoue que nombre de déclarations d’un certain transhumanisme me laissent plutôt perplexe.

Mais n’étant en rien spécialiste des astéroïdes ni des exoplanètes, encore moins des fusées, et m’interrogeant toutefois sur la disponibilité de la source d’énergie capable d’envoyer – dans l’hypothèse la plus modeste – les quelques dizaines de milliers de lanceurs (même « réutilisables ») nécessaires  au peuplement de Mars par un million d’humains, je préfère me ranger sur ce sujet à l’opinion d’Hubert Reeves.

Contestant les affirmations du regretté Stephen Hawking concernant le recours possible aux exoplanètes comme « terres de secours » dans l’avenir, il déclarait :

« Aux vitesses que l’on connaît aujourd’hui, c’est-à-dire autour de 50.000 kilomètres par heure, cela prendrait quand même quelques dizaines de milliers d’années. Par rapport à la vie humaine, cela ne paraît pas très compatible. Il n’y a pas de plan B. Nous sommes condamnés à apprendre à vivre avec notre planète ».

https://www.lci.fr/sciences/video-hubert-reeves-il-n-y-a-pas-de-plan-b-nous-sommes-condamnes-a-apprendre-a-vivre-avec-notre-planete-exoplanetes-nuit-des-etoiles-2059860.html

Alors peut-être pourrait-on commencer par s’occuper sérieusement, par exemple, de la question du réchauffement climatique,

http://huet.blog.lemonde.fr/2018/03/14/climat-le-seul-charbon-tue-laccord-de-paris/

sans se laisser prendre aux discours des bonimenteurs, ou à la question de la gestion de l’eau potable,

http://www.cnrs.fr/cw/dossiers/doseau/decouv/mondial/04_risque.htm

à celle de la disparition de la biodiversité,

http://www.lemonde.fr/biodiversite/article/2018/03/20/on-assiste-a-un-effondrement-de-la-biodiversite-sauvage_5273511_1652692.html

http://www.lemonde.fr/planete/article/2018/03/23/sur-tous-les-continents-la-nature-et-le-bien-etre-humain-sont-en-danger_5275433_3244.html

ou simplement à celle de la disparition de nos humbles amis les oiseaux :

Les oiseaux disparaissent des campagnes françaises à une « vitesse vertigineuse »

Pour ma part, je ne sais pas si, compte tenu de ce qui a été dit plus haut, nos « petits enfants [vivront] dans un monde de pionniers, d’exploration et d’expansion dans le cosmos ».

Et j’avoue que je trouverais plutôt dommage qu’ils se fassent les complices de l’exportation dans ce cosmos de toutes les désolantes nuisances que nous avons réussi à produire sur notre pauvre Terre.

S’ils trouvent notre planète ennuyeuse, je leur conseillerai alors de relire le Petit Prince, qui s’y connaissait particulièrement en astéroïdes :

Dans notre monde gangréné par la vitesse, on se souvient de sa réflexion face au marchand de pilules à apaiser la soif, « qui font gagner cinquante-trois minutes par semaine » :

« Moi (…), si j’avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine… »

Plutôt que de dévaster par une activité minière effrénée des astéroïdes qui n’abriteront plus la moindre rose ni la moindre poésie, il serait grand temps d’enseigner à nos petits enfants à observer et à protéger les oiseaux.

Car non contents de les avoir privés de la plupart des papillons, et de tant d’autres espèces, nous sommes en train de leur voler ces merveilles.

Et peut-on imaginer plus ennuyeux et plus triste qu’un monde sans oiseaux et ses « Printemps silencieux » contre lesquels Rachel Carson nous mettait en garde il y a près de soixante ans ?

En ce qui me concerne, je peux passer des heures à les admirer, sans me lasser. Et j’avoue que cela me nourrit autrement que les fantasmes transhumanistes de M. Bezos.

 

Stultitia rappelle aussi à cette belle intelligence tellement logique qu’il faudrait tout de même garder les pieds sur terre : car les « milliers d’Einstein et de Mozart » que rendraient possibles d’après lui « les 1000 milliards de Terriens » dont il rêve, ne pèseraient sans doute pas lourd devant les milliers d’Hitler et de Pol Pot que génèrerait nécessairement aussi une telle croissance démographique.

Je sais bien que certains, de façon en partie légitime, attirent l’attention sur « La part d’ange en nous », et une certaine régression statistique de la violence (cf. le titre de  l’ouvrage de Steven Pinker, ed. Les Arènes, Paris 2017, ou encore, du même auteur, Enlightenment now, Penguin Books 2018, non encore traduit).

[ajout du 25/03: à propos des mutations plutôt que de la régression de la violence, ce commentaire pertinent du livre de François Cusset, Le Déchaînement du monde. Logique nouvelle de la violence, par Roger Paul Droit:

http://abonnes.lemonde.fr/livres/article/2018/03/22/figures-libres-la-violence-ne-decline-pas-elle-mute_5274642_3260.html  ]

Ils oublient tout simplement que l’évolution de notre monde est telle qu’elle met désormais des millions, voire des milliards « d’anges » à la merci de quelques démons.

Car la puissance de la bonne volonté et la puissance du mal ne sont absolument pas symétriques. Et nous le savons, cette asymétrie fait qu’une toute petite quantité d’individus mal intentionnés peut désormais détruire des populations entières, voire mettre en danger la survie de notre espèce.

Qu’en sera-t-il alors lorsque, selon les belles prévisions natalistes de M. Bezos, leur nombre sera multiplié par mille ?

Il faut cependant reconnaître un mérite aux spéculations de ces messieurs : l’alternative qu’ils présentent est, elle, bien réelle.

Déjà, les spéculations de Stephen Hawking sur le peuplement des exoplanètes, pour irréalistes qu’elles soient, naissaient du constat que la situation de notre terre est tellement détériorée qu’elle ne pourra plus longtemps assurer la survie de notre humanité.

Jeff Bezos opère le même constat : « L’alternative [à notre expansion cosmique, donc] serait la stagnation de la Terre, le contrôle des naissances et la limitation de notre consommation d’énergie ».

Et nous en sommes bien là, en effet : faute de disposer de Terres de rechange, la solution ne semble pouvoir être que dans le choix délibéré de la sobriété et la limitation de la croissance (termes tout de même plus dynamiques que celui de « stagnation »), dans le contrôle de notre démographie et de notre consommation d’énergie.

Prétendre avoir le beurre et l’argent du beurre, une croissance infinie, une démographie sans contrôle, une énergie sans limite, nécessite effectivement de disposer de planètes de rechange.

Au moins sur ce point, on ne peut démentir la réflexion de MM Bezos et Musk.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

Mais peut-être n’est-il question en tout cela, de façon bien plus triviale, que d’effets de pub pour Blue Origin ou autres entreprises similaires, et de gonflement fort lucratif d’une nouvelle bulle financière aux dividendes potentiellement …astronomiques.

D’une mutation fréquente qui transforme en droit la raison du plus fort. Ainsi que d’un gène de l’imbécillité qui affecte le corse, le catalan et autres basques ou bretons. Et de la façon merveilleuse dont le français y échappe. Méditations darwiniennes.

La persévérance des politicien.ne.s français.es à refuser aux corses le qualificatif de « peuple » et toute reconnaissance officielle de leur langue, constitue un nouvel exemple de ce Wiederholungzwang – pulsion névrotique de répétition – que j’ai évoqué bien des fois ces derniers temps.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/09/21/catalogne-sauver-lhonneur-de-lespagne-et-de-leurope/

On peut certes reconnaître, de façon plutôt accommodante et diplomatique, avec G. Simeoni, « un climat d’ouverture, constructif », et que « le corse est enseigné, reconnu comme langue régionale » (J. Gourault)- c’est bien la moindre des choses, même si cela ne doit pas dissimuler bien des difficultés – sur le fond, les lignes semblent loin de bouger de façon significative.

Interrogée sur la reconnaissance de la langue corse, la ministre a réaffirmé l’opposition de l’exécutif à la co-officialité avec le français, revendiquée par les élus nationalistes. « Il n’y a qu’un peuple, c’est le peuple français et il n’y a qu’une langue ».

http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2018/01/11/97001-20180111FILWWW00174-gourault-ouverte-a-une-reference-a-la-corse-dans-la-constitution.php

Soit.

Mais si l’on se fie simplement à M. Larousse, qui définit ainsi un peuple :

« Ensemble de personnes vivant en société sur un même territoire et unies par des liens culturels, des institutions politiques » (…) ou encore : « Communauté de gens unis par leur origine, leur mode de vie, leur langue ou leur culture »,

on ne saisit pas très bien quelles pourraient être les raisons qui devraient refuser aux corses – ou aux catalans -ce qualificatif évident qu’on accorde sans problème aux français ou aux espagnols.

Ayant en commun une langue dont l’existence n’est pas moins légitime que celle de toute langue romane néolatine (qui, sous cet angle, peuvent toutes être considérées comme étant des « patois » du latin…), une culture qui depuis des siècles s’exprime dans cette langue, des institutions, des traditions originales, on ne voit pas ce qui autoriserait à leur refuser le fait de constituer un peuple. Au même titre que le peuple italien, grec, basque, kurde, kanak, tibétain ou d’autres encore.

On le sait, dans le cas des derniers cités, les vicissitudes historiques font que tout en répondant à la définition de « peuples », ils ne disposent pas pour autant d’États.

Que le désir de promouvoir leurs cultures soit rendu plus manifeste par d’autres évolutions historiques constitue une aspiration en soi légitime, dans le cadre d’un monde plus conscient que la richesse de l’humanité réside dans sa diversité.

Y compris lorsqu’elle s’estime en droit de se donner une représentation politique appropriée, comme nous l’ont démontré de nombreux peuples.

À l’évidence, de telles réticences de la part de l’État français s’expliquent  (tout comme en Espagne ou ailleurs) par le fait qu’admettre la notion de « peuple » pour désigner corses, catalans ou basques impliquerait l’épée de Damoclès du redoutable « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », que reconnaît de façon bien gênante la charte des Nations Unies de 1945 (article 1, alinéa 2).

Alors, puisque la notion de « peuple » présente le risque d’un droit à disposer de soi propre à épouvanter tout État-nation qui se respecte, mieux vaut l’utiliser avec parcimonie, ou plutôt l’éviter chaque fois qu’un rapport de force avantageux le permet. Mieux encore, le réserver à son usage personnel.

Pour contourner le dangereux « droit des peuples », ignorons donc les peuples quand on peut le faire ! Les peuples autres que le nôtre, cela va de soi.

De même, pour éviter les si dangereux « droits humains », on peut tout bêtement ignorer les humains. Autres que nous, bien sûr.

Comme on le sait, il s’agit là d’une pratique bien établie.

Mais s’il est de bon ton entre gens civilisés de blâmer vertueusement les habitués de cette deuxième attitude, on promeut allègrement la première, qui relève pourtant de la même logique.

Car en plus du Wiederholungzwang, il faut bien constater qu’on se trouve en pleine schizophrénie.

Mais il en faut plus pour troubler notre malade, du moment que son intérêt s’y retrouve, ainsi que la préservation de son pouvoir.

« PÈRE UBU: Ah ! saleté ! le mauvais droit ne vaut-il pas le bon? Ah ! tu m’injuries, Mère Ubu, je vais te mettre en morceaux » (Ubu Roi).

« Alfred Jarry ne resterait-il pas le meilleur analyste du monde politique, et Ubu l’expression indépassable de nombre de ses réussites ? » s’interroge Stultitia.

En fait, disons le franchement, sans plus tergiverser : il n’y a qu’un seul « droit des peuples », le droit des peuples les plus forts.

« Il n’y a qu’un peuple, c’est le peuple français  et il n’y a qu’une langue [la langue française] », est en fait une autre façon de dire, comme le génial La Fontaine le montrait, que « La raison du plus fort est toujours la meilleure ».

La notion de « peuple », qui avait originairement pour but, dans l’expression « droit des peuples », de défendre le faible face au fort (et qui a effectivement joué ce rôle lors des décolonisations) est désormais devenue la propriété exclusive du fort, qui en dénie tout usage au plus faible.

Ainsi, la merveilleuse et fragile invention humaine du droit se trouve, comme trop souvent, phagocytée par son éternelle adversaire, la force, qu’elle a pourtant pour but de maîtriser. Étrange mutation !

Et bien rares sont ceux qui ne se laissent pas prendre à cette ingénieuse mystification !

Que l’on soit français, espagnol, turc ou chinois, le peuple le plus fort sera toujours meilleur et plus peuple que le corse, le catalan, le kurde ou le tibétain.

De même, la langue la plus forte est toujours la meilleure. Face au français, le corse n’a donc, officiellement du moins, pas de langue.

Et voilà pourquoi votre fille est muette !

 

C’est une telle conception qui caractérise entre autre l’inébranlable opiniâtreté des politiques français, toutes tendances confondues, à refuser des déclarations aussi anodines que la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/08/15/rien-de-nouveau-sous-frere-soleil-a-propos-des-langues-regionales-et-de-la-demographie-pontificale/

tout comme la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail relative aux peuples indigènes et tribaux de l’Organisation internationale du travail, « seul instrument juridique international contraignant (…) qui reconnaît notamment leurs droits collectifs à la terre et leur droit à l’autodétermination » (Wikipedia).

Et il me semble pour le moins préoccupant que Jacqueline Gourault, la « Mme Corse » du gouvernement, en dépit de quelques gestes « d’ouverture » plutôt limités, commence sa mission en manifestant bien des symptômes de ce genre de pathologie.

Il a fallu bien du temps – et des morts – avant que l’intelligence de MM Rocard et Pisani nous libère de la névrose de répétition et reconnaisse l’existence du peuple kanak et de sa langue.

L’expérience ne devrait-elle pas permettre d’éviter de telles pertes de temps et de tels risques de violence ?

Commencer par reconnaître officiellement l’existence évidente d’un peuple et d’une langue devrait être une étape préliminaire sur un chemin de pacification.

Mais, on le sait hélas, le Wiederholungzwang caractérise mieux le Père Ubu que le fait de tirer des leçons de ses erreurs…

 

En fait, une telle réduction de l’usage des termes « peuple » et « langue » aux besoins des plus forts n’est jamais qu’une façon de donner une justification en apparence politique et juridique à un vieil habitus raciste et nationaliste toujours bien vivant, qu’on voit se manifester de façon plus sauvage et moins édulcorée dans bien des réactions et commentaires.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/10/06/dune-etrange-desinhibition-du-nationalisme-et-de-ses-consequences-pour-lavenir-de-leurope-et-du-monde/

Et ses formulations les plus récentes ne sont jamais que l’expression d’une longue « tradition » qui concilie affirmations « savantes » et populaires en ce qui concerne les peuples minorisés.

Car « la race des chauvins, des porteurs de cocardes, les imbéciles heureux qui sont nés quelque part » (G. Brassens) – en France bien entendu !- méprise tranquillement du haut de sa morgue hautaine les divers ploucs qui ne semblent pas posséder le précieux gène de la francitude.

Et ce sont bien eux qui se voient humiliés et taxés d’imbécillité congénitale.

 

Illustrons cela par un rapide tour d’horizon politico-littéraire.

[Quand elles ne sont pas précisées, les citations viennent du petit livre de J.P. Pujol : Sottisier à propos des minorités ethniques, Lacour, Nîmes 2004]

Dans une intervention au parlement (Journal Officiel du 28 juillet 1885), Jules Ferry déclare : « Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures (…) Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures » (op.cit. p. 36).

Il est bien entendu inutile de préciser dans quelle catégorie se classe le français et sa langue :

Car « le peuple français semble avoir devancé de deux mille ans le reste de l’espèce humaine ; on serait tenté de le regarder au milieu d’elle comme une espèce différente ». Maximilien de Robespierre au nom du Comité de Salut Public, 18 floréal (7 mai) an II (1794) (op.cit. p.21).

Ce privilège génétique dont la nature a généreusement gratifié le peuple français se manifeste en premier lieu dans sa langue et sa culture:

« Le français, par un privilège unique, est seul resté fidèle à l’ordre direct (…) la syntaxe française est incorruptible. C’est de là que résulte cette admirable clarté, base éternelle de notre langue. Ce qui n’est pas clair n’est pas français » A. Rivarol, Discours sur l’universalité de la langue français, 1784 (op.cit. p.16).

Et à propos de l’occitan : « Ces jargons sont jolis et riches, mais n’étant point anoblis, ils dégradent tout ce qu’ils touchent » (id. ibid).

Car la supériorité naturelle du peuple français et de sa langue relègue bien sûr à un rang inférieur des communautés qui ne peuvent plus décemment revendiquer le qualificatif de « peuples », et des parlers obscurs qui ne peuvent plus être définis que comme « idiomes grossiers », jargons ou patois.

Déclaration d’Henri Grégoire devant le comité de l’instruction publique, 8 vendémiaire (29 septembre) an II (1793) : « Il est plus important qu’on ne le pense en politique d’extirper cette diversité d’idiomes grossiers qui prolongent l’enfance de la raison et la vieillesse des préjugés » (op.cit. p.18).

« Le devoir de civiliser les races inférieures », droit de colonisation prôné par J. Ferry s’étendra bien sûr à ces « restes de barbarie des siècles passés » (Conventionnel Lanthemas, 27 frimaire -17 décembre- an II, -1792- op. cit. p. 17) que sont les groupes humains non francophones résidant sur le territoire de la nation.

Car aux dires de Jules Michelet, « la Bretagne est une colonie comme l’Alsace et les Basques, plus que la Guadeloupe » (op.cit p. P 26).

Ce que confirme Auguste Romieu, sous-préfet de Quimperlé en 1831 : « La Basse-Bretagne est une contrée à part et qui n’est plus la France. Elle devrait être soumise à une sorte de régime colonial » (op.cit. p. 26).

Un tel devoir de colonisation et de civilisation passera bien sûr par l’imposition de « l’admirable clarté » de la langue française. Car il serait bien sûr de la plus haute immoralité, pour qui le possède, de garder un tel trésor par devers soi.

D’où, à la même date, cet extrait de lettres des préfets des Côtes-du-Nord et du Finistère à Monsieur de Montalivet, ministre de l’Instruction Publique : « Il faut absolument détruire le langage Breton » (id. ibid).

[Remarque: Qui donc veut absolument nous faire croire que la situation des peuples minorisés n’est pas comparable à celle des peuples colonisés, alors que ce sont les autorités françaises elles-mêmes qui ont œuvré d’arrache-pied pour établir cette identité ?

Il est instructif de le rappeler de temps en temps…]

Propos d’un sous-préfet du Finistère aux instituteurs en 1845 : « Surtout rappelez-vous, Messieurs, que vous n’êtes établis que pour tuer la langue bretonne » (op.cit. p. 30).

En 1846, le règlement du Comité de Saint-Palais interdit « de proférer aucune parole grossière comme aussi de parler basque – même pendant la récréation » (op. cit. p 31).

Et nos grands auteurs français ne sont pas de reste : Ce barbare proche de l’animalité qu’est le paysan breton mange comme un porc : il va « retrouver sa galette de sarrasin et sa jatte de bouillie de maïs cuite depuis huit jours dont il se nourrit toute l’année, à côté des porcs qui rôdent sous la table et de la vache qui rumine là sur son fumier, dans un coin de la même pièce » (G. Flaubert, Voyage en Bretagne, ed. Complexe 1989, p.197-198 ; dans op.cit. p. 31).

Un tel dégénéré n’a de rival que le corse, bien sûr : « Crasse et vanité. Ça mange dans de la vaisselle plate à leurs armes, des châtaignes dont les porcs ne voudraient pas » (A. Daudet, L’immortel, 1888. Op. cit, p37).

Ce régime étant bien sûr dicté par la légendaire paresse du corse : « Le châtaignier ne demande aucune culture (…) Les luisantes châtaignes pleuvent des branches hautes et, couché dans l’ombre, le Corse indolent regarde tomber les fruits » (Jean Lorrain, 1912. Op. cit. p. 45).

Et notre grand Céline, que d’aucuns portent au pinacle de la littérature française, de surenchérir : « Zone sud, zone peuplée de bâtards méditerranéens, de narbonoïdes dégénérés, de nervis, de félibres gâteux, parasites arabiques que la France aurait tout intérêt à passer par-dessus bord ; au-dessous de la Loire, rien que pourriture, fainéantise, infects métissages négrifiés » (Lettre du 15 juin 1942 à Henri Poulain, secrétaire de rédaction de Je suis partout. Op.cit. p. 48).

Avant que Charlie Hebdo ne porte l’estocade :

« Maintenant que le bulldozer jacobin a laminé et éradiqué les pagnolades et les bécassinades, on peut élever les trois douzaines de couillons qui parlent encore leur pataquès (pardon : langue) au rang de patrimoine national et leur apposer un label poulet fermier. Les langues régionales sont comme les quelques pierres du Moyen Âge épargnées par Bouygues : de la culture (con). Il a d’autant plus raison que des quantités de patois, pidgins, créoles, petits-nègres et verlans sont en train de polluer le français. Alors, après tout, autant favoriser le latin, l’étrusque et l’occitan ! »

En note de bas de page, Charlie Hebdo précise : « Les huit langues régionales parlées en France sont : l’occitan, le basque, le corse, le flamand, l’alsacien, le breton et le neu-neu » (n° du 8 octobre 1998. Op.cit. p. 59-60).

On s’en doute, on pourrait encore continuer longtemps de telles énumérations. Je vous renvoie plutôt au petit livre mentionné plus haut, dont sont issues la plupart de ces citations.

La politique de génocide culturel visant à détruire l’identité des peuples allogènes n’est pas une simple hypothèse historique mais une réalité avérée. Ceux qui feignent de l’ignorer et s’imaginent vivre dans le pays des droits de l’Homme et de la tradition démocratique, trouveront dans cette brochure un florilège de déclarations significatives en la matière, bien révélatrices d’une volonté d’asservissement souvent dissimulée sous le vernis humaniste. Dans la plupart des cas, les inepties retenues n’émanent pas d’individus troubles ou extrémistes. Non, souvent elles sont le fait de personnages pré­sentés sous un jour plutôt favorables dans les manuels scolaires ou dont les noms polluent parfois les plaques de rue de nos villes. Voltaire, en son temps, avait noté la bonne conscience dans le crime caractérisant le fanatisme. Beaucoup de citations, ici reproduites, constituent une synthèse presque parfaite entre l’instruction indiscutable des auteurs et leur chauvinisme stupide…

nous dit l’auteur (op.cit. quatrième de couverture).

Au vu de ces quelques extraits, il est bien difficile de lui donner tort.

 

Mais prolongeons un peu par un autre petit florilège, plus actuel celui-là mais tout aussi virulent, de quelques citations parmi les milliers du même genre qu’on peut lire sur les  forums du Monde.

Elles montrent qu’un tel état d’esprit est loin d’avoir disparu :

Après y avoir rencontré « Carles Pschittdemont », qui a plusieurs fois été qualifié de « nazi », ou de « futur Karadzic catalan » on y apprend que :

« Comme ça va toucher au porte-monnaie les petits enfants gâtés et égoïstes de l’indépendance catalane, ça va refroidir l’élan populaire aux 90% auto comptés et auto proclamés. Cette indépendance n’étant guidée par le fric – le leur – c’est par le fric – celui des espagnols – qu’elle rentrera à la maison. Comme le dit fort justement Martin Lamotte Super Résistant : « Forcément, dès qu’on parle pognon, y a pu personne ! »

Ou encore que : « Barcelone est une ville extrêmement sale et décadente. Les Catalans ont dans le sang ce résidu d’esprit anarcho-marxiste qui les rend rebelles à toute autorité autre que celle de leur nombril. Je ne comprends pas que les Castillans et les autres Espagnols ne leur accordent pas illico presto leur indépendance et ciao les Ramblas. »

« Dans le sang« . Il s’agit bien de génétique, comme nous l’avons vu.

À comparer avec les affirmations ci-dessus concernant la saleté congénitale des bretons et des corses. Rien de nouveau sous le soleil…

Ce qui justifie bien sûr le fait que « l’égoïsme catalan doit être maté », car « les va-t-en-guerre indépendantistes sont des démagos comme il en fleurit beaucoup ces derniers temps, flattant les égoïsmes et favorisant le mépris de l’Autre. Dégoutant ».

Rappelons que cette entreprise de « mater le catalan » représente aussi un grand classique, puisqu’en 1938, Manuel Azaña, président de la République espagnole résumait ainsi dans ses mémoires le rapport du gouvernement central avec la Catalogne: « La nécessité de bombarder Barcelone tous les 50 ans est une loi de l’Histoire espagnole. Le système de Philippe V était injuste et dur, mais solide et confortable. Il a tenu 2 siècles ».

Mais matée ou pas, « en fait la Catalogne, on s’en b…. ».

Car il s’agit bien en effet d’incorrigibles « nombrilistes qui prétendent être différents des autres communautés espagnoles », « d’enfants gâtés nombrilistes », « suicidaires, égoïstes et rétrogrades ».

Qualités qui, on le sait, n’épargnent pas les corses : « Micro micro microcosme et grand grand grandissimes tordus. Qu’ils restent sur leur rocher. Mais à rester entre soi, on risque la dégénérescence ».

« Ils voudront le bruccio et l’argent du bruccio ! »

« Entre Talamoni et Simeoni c’est quoi la différence, à part l’after-chèvre? »

Et ces expressions qui nous rappellent tellement la belle tradition de supériorité tranquille et satisfaite évoquée plus haut de « celui qui est né quelque part » et possède, lui, une langue véritable : « Macron a autre chose à faire que s’occuper du patois Corse et les dirigeants corses sont vraiment payés à ne rien faire », « de grands enfants… ».

« La co-officialité de la langue corse n’est pas acceptable. Vouloir forcer des tas de gamins, les enfants corses en tête, à faire le difficile apprentissage d’une langue ultra-confidentielle, comprise nulle part hors de la Corse et de certains coins perdus de Toscane, c’est aberrant ».

« On est tous d’accord à 3/4 exceptions près pour dire qu’ils nous font suer, ces assistés de Corses avec leur dialecte de génois et leurs fromages de m… Ils nous coûtent une blinde, qu’ils la prennent leur indépendance, mais qu’ils se cassent !! ».

« Mais au fait comment définissent-ils le « peuple corse » : par la géographie, la génétique, l’ascendance, le port du fusil ….? »

etc. etc. etc.

Toutes considérations qui rejoignent donc, dans le fond, au-delà de différences d’expression qui caractérisent l’approche juridique plus BCBG mais non moins catégorique de nos politiques, l’immémoriale fin de non-recevoir tenant généralement lieu de réflexion dès lors qu’on aborde la question des peuples minorisés :

« Il n’y a qu’un peuple, c’est le peuple français et il n’y a qu’une langue ».

Dont acte.

 

Ah ! Avant de se quitter, Stultitia ajoute encore deux petites perles pour la route :

Avril 1969 : Roger Vitton, ministre de l’information : « Pour être comprise par tout le monde, l’émission en langue bretonne sera désormais faite en français » (op.cit. p. 51*).

Et celle-ci, pour laquelle je nourris une affection toute particulière : Francisque Sarcey, écrivain à la mode à la fin du XIXème siècle, note dans le journal Le Temps : « Les paysans bretons sont tellement crédules qu’ils croient à une influence de la lune sur les marées » (op.cit. p. 39).

Sans blague ?

* Correctif: dans son magnifique petit livre: Comment peut-on être Breton ? Essai sur la démocratie française, Paris, Le Seuil, 1970, p. 17, Morvan Lebesque corrige J.P. Pujol en attribuant cette phrase historique au Ministre de l’Information de l’époque [Joël Le Theule ?] s’adressant au député de Lorient Roger Vitton qui l’interrogeait sur la culture régionale à l’ORTF.

 

Ajout du 04/02:

Triste confirmation du contenu de ce post, la tonalité de la quasi totalité des commentaires à cet article (comme à tout article sur la question corse):

http://abonnes.lemonde.fr/corse/article/2018/02/03/les-nationalistes-corses-appellent-a-manifester-pour-pousser-l-etat-a-negocier_5251418_1616678.html

Comme je le disais dans un post précédent à propos de la Catalogne:

 » L’incroyable et honteux déchaînement verbal auquel donne lieu la simple évocation d’une question qui devrait alimenter une réflexion approfondie et argumentée laisse présager que le virus malfaisant du nationalisme fauteur de violences et de guerres est encore solidement installé dans bien des esprits ».

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/10/06/dune-etrange-desinhibition-du-nationalisme-et-de-ses-consequences-pour-lavenir-de-leurope-et-du-monde/

 

Quelle différence avec l’intelligence et la modération de Gilles Simeoni, par exemple:

https://www.franceinter.fr/emissions/questions-politiques/questions-politiques-04-fevrier-2018

Y’a pas photo…

Le garçon qui criait au loup. Ou d’une manière bien discutable de faire valoir des arguments pertinents dans les débats de bioéthique.

Un berger, qui menait son troupeau assez loin du village, se livrait constamment à la plaisanterie que voici. Il appelait les habitants du village à son secours, en criant que les loups attaquaient ses moutons. Deux ou trois fois les gens du village s’effrayèrent et sortirent précipitamment, puis ils s’en retournèrent mystifiés. Mais à la fin il arriva que des loups se présentèrent réellement. Tandis qu’ils saccageaient le troupeau, le berger appelait au secours les villageois ; mais ceux-ci, s’imaginant qu’il plaisantait comme d’habitude, se soucièrent peu de lui. Il arriva ainsi qu’il perdit ses moutons.

Cette fable montre que les menteurs ne gagnent qu’une chose, c’est de n’être pas crus, même lorsqu’ils disent la vérité.

Ésope, Fables, Traduction par Émile Chambry . Société d’édition « Les Belles Lettres », 1926 (pp. 139-140).

 

Quelques articles parus dans le quotidien « La Croix » du mercredi 3 janvier, suite à un sondage sur la bioéthique

https://www.la-croix.com/Sciences-et-ethique/Ethique/SONDAGE-Les-Francais-et-la-bioethique-2018-01-03-1200903298

me font irrésistiblement penser à cette fable.

En particulier, sous le titre général : « Quelles peuvent être les implications du libéralisme en matière sociétale », celui de Jean Léonetti : « La loi du plus fort risque de l’emporter » ; et celui du P. Bruno Saintôt, « Les consensus éthiques sont fragilisés ».

https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/Bioethique-loi-fort-risque-lemporter-2018-01-03-1200903269

[Ajout du 11/01: le curieux amalgame opéré par Mgr. Aupetit, lorsqu’il s’agit de bioéthique, entre euthanasie, assistance au suicide en fin de vie et eugénisme (!) me paraît relever d’un mécanisme identique qui privilégie « la voix de son maître » sur une conscience éthique réfléchie et … autonome

http://abonnes.lemonde.fr/religions/article/2018/01/11/mgr-aupetit-archeveque-de-paris-aujourd-hui-on-n-a-pas-le-droit-de-parler-de-dieu-sinon-on-gene_5240111_1653130.html ].

 

Je suis pour ma part depuis bien longtemps opposé à toute forme de GPA ainsi qu’à l’extension de l’Insémination Artificielle avec Donneur (IAD) à toutes les femmes hors des cas thérapeutiques.

Ceci pour des raisons de cohérence éthique et philosophique que j’ai plusieurs fois exposées.

(Voir par exemple) :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/06/27/pma-lethique-supposerait-elle-lincoherence/

À ce titre, je me trouve donc généralement en accord avec MM. Léonetti et Saintôt lorsqu’ils traitent de ces questions.

Mais il me paraît de simple bon sens de distinguer ce qui doit l’être.

En l’occurrence, les questions de l’IAD, de la PMA et de la GPA doivent faire l’objet d’une approche spécifique, qui ne peut en aucun cas se confondre avec celle de la fin de vie, de l’assistance au suicide, par exemple.

Il s’agit tout simplement de problématiques distinctes.

Pourquoi faudrait-il alors rassembler sous une même rubrique, comme le font nos auteurs dans les articles mentionnés, des questions aussi différentes, et qui devraient donc faire l’objet d’abords différents ?

Qu’y a-t-il de commun en effet entre :

  • une utilisation non thérapeutique de la médecine, dans le cas de l’IAD ou GPA, fondée sur une revendication « d’égalité » confondue de façon simpliste avec la similitude (cf. mon post du 27/06/2017 ci-dessus) et qui entraîne un déni du droit de l’enfant à bénéficier de la représentation de la diversité des sexes à sa naissance (et donc une réelle inégalité cette fois) en dehors de tout consentement possible de la personne potentielle de l’enfant, ou encore une instrumentalisation de la femme dans la cas de la GPA ;
  • et le cas du suicide d’une personne adulte, exemple utilisé en outre de façon bien tendancieuse, dans le but évident de discréditer toute possibilité d’assistance à la décision intime de mettre fin à sa propre vie lorsque celle-ci est irrémédiablement condamnée. Décision qui constitue un cas si particulier de « suicide » qu’elle pourrait porter un autre nom, et qui ne peut surtout pas être assimilée à l’euthanasie comme le font nos auteurs avec une légèreté bien discutable ;
  • ou encore le cas de la vente d’organe, de la prostitution ou de l’euthanasie, etc.

Or il nous est pourtant affirmé :

« C’est dans cette même logique que nous prohibons la vente d’organes, la prostitution, le recours aux mères porteuses ou l’euthanasie » (J. Léonetti, art. cité.).

Désolé, M. Léonetti, mais il devrait faire partie du B.A BA d’une saine méthodologie scientifique que d’appliquer à ces questions différentes des « logiques » elles aussi différentes et spécifiques.

Il se trouve que j’ai moi-même essayé de réfléchir de façon différenciée à chacun de ces sujets :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/25/un-rein-sinon-rien-vente-dorganes-consentement-et-des-inquietantes-aventures-de-la-dignite/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/12/13/prostitution-alienation-consentement-meres-porteuses-quelques-meditations-terminologiques-autant-que-peripateticiennes-avec-elisabeth-badinter-sylviane-agacinsky-rene-frydman-et-bien-d/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/06/25/lethique-souci-de-lautre-ou-satisfaction-de-soi-qui-donc-est-le-sujet-de-la-gpa/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/02/18/fin-de-vie-et-finitude-du-droit-a-propos-de-leuthanasie-du-suicide-assiste-et-du-consentement/

Et qu’une approche qui rassemble tout cela dans un aussi singulier inventaire à la Prévert m’est particulièrement incompréhensible.

Comment assimiler en effet les cas où le consentement d’un adulte présumé responsable est en jeu (en dépit de la difficulté, soulignée dans mes posts, de l’évaluation du caractère « éclairé » de ce consentement) – prostitution, demande consciente et réitérée d’une assistance à la fin de vie lorsque l’issue fatale prochaine est reconnue irrémédiable de façon collégiale –

et ceux où le seul désir des parents établit un enfant en situation d’inégalité (IAD « pour toutes », GPA) sans aucune interrogation sur son droit ?

Comment oser mettre sur le même plan le devoir d’assistance à la personne en danger (« ranimer un individu ayant fait une tentative de suicide »J. Léonetti, art. cité) et le respect de la décision d’une personne en fin de vie qui, en toute connaissance des moyens possibles de la soulager, choisit de façon consciente et réfléchie, pour des raisons qui relèvent de son inaliénable liberté, de ne pas les mettre en œuvre et « d’en finir » ?

Refuser de distinguer des questionnements aussi différents me semble présenter des dangers considérables en ce qui concerne la crédibilité d’une démarche éthique.

Car le fait de crier « au loup » dès qu’il est par exemple question de la moindre avancée au sujet du respect de la volonté exprimée d’une personne adulte en fin de vie risque – et c’est bien le cas – de rendre inaudible un discours qui revendique à juste titre une légitimité quand il s’agit en particulier du respect des droits de l’enfant face aux extravagances procréatrices présentes et à venir.

Pourquoi dès lors, maintenir une confusion aussi préjudiciable aux causes mêmes qu’on prétend servir ?

L’explication me semble hélas relativement évidente.

Elle relève de cette permanence des dogmatismes que j’avais évoquée dans quelques posts précédents. Par exemple:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/11/16/dune-transition-intellectuelle-comme-condition-de-la-transition-energetique-et-demographique-et-encore-et-toujours-du-deni-et-du-jesuitisme-de-certaines-de-ses-justifications/

Ne chercherait-on pas en effet, en certains milieux, ecclésiastiques mais aussi d’un certain catholicisme en particulier, à rassembler sciemment dans une même approche abusivement globalisante des questions fort différentes, dans le but d’étendre le bien-fondé réel de certains arguments (concernant l’IAD et la GPA donc) et de certains combats à des questions beaucoup plus délicates, et sur lesquelles un certain dogmatisme moral a priori  perçu comme un et indivisible se révèle particulièrement inapproprié ?

Hélas, une telle approche court le risque de s’autodétruire en tant que réflexion éthique, du fait de son caractère hétéronome – on précisera plus bas ce qu’il faut entendre par là -, car elle ne fait que démontrer que ce qui prévaut en elle, c’est moins le souci de l’éthique que la défense d’un dogmatisme formel, au besoin au détriment du bien commun et du respect des personnes.

D’où son caractère inaudible  et son rejet légitime par l’opinion :

«On a déjà bien des fois entendu crier ‘’au loup’’. On nous a déjà fait le coup de l’interdiction du préservatif, de la pilule, on a refusé à des adultes consentants le droit de vivre ensemble en les humiliant par un étalage hystérique d’homophobie lors de certaines manifestations, etc. Et ce sont de tels donneurs de leçons dont on connaît les rengaines avant même qu’ils ouvrent la bouche qui prétendent maintenant faire la loi sur les questions de bioéthique ou de fin de vie ?».

Et Stultitia d’ajouter l’une de ses citations préférées: « Voilà la réponse. Et maintenant, quelle est la question? » (Woody Allen).

Il serait donc grand temps, pour qui veut être audible sur ce qui mérite réellement de l’être, d’interroger sérieusement quelques une de ces « rengaines ».

 

Et aussi d’arrêter de se tromper de combat en faisant croire, là encore de façon bien doctrinaire, que l’enjeu de fond pour qui cherche à préserver des valeurs en soi légitimes serait de les opposer frontalement à « l’éthique d’autonomie fondée sur la liberté de décider pour soi-même » (J. Léonetti, art. cité). Comme si autonomie et liberté de décision ne pouvaient s’articuler à des valeurs présumées « religieuses », ou avec une « éthique de la vulnérabilité » avec lesquelles elles seraient par essence incompatibles .

Car on est étonné de voir convoquées au banc des accusés, avec une légèreté surprenante en dépit de quelques précautions oratoires, aussi bien la notion complexe de libéralisme philosophique que celle d’autonomie et de liberté de conscience. N’y aurait-il pas là une ficelle bien grossière pour tenter de légitimer une approche encore une fois essentiellement dogmatique ?

On sait certes que le premier terme- libéralisme – fait l’objet d’un rejet partagé par un très large spectre de l’opinion, de la France Insoumise au Front National.

Il paraît donc ingénieux de surfer, d’une façon qui n’est pas exempte de démagogie, sur un tel rejet.

Mais si ce rejet peut en effet se comprendre et se justifier lorsqu’il s’agit de ce qu’on nomme « l’ultra libéralisme économique », du fait des ravages dont il est effectivement la cause, il serait cependant bien ambigu et tendancieux d’assimiler un tel dévoiement avec ce que serait le libéralisme dans son essence, et en particulier dans certaines de ses dimensions philosophiques et éthiques.

Or, bien au-delà de la simple dimension économique, ce sont bien celles-ci qui se trouvent visées par nos auteurs, qui renouent ainsi avec une tradition largement attestée.

Car pour n’en citer que quelques origines, il n’est pas inutile de rappeler qu’une telle récusation du « libéralisme », qui dépasse donc largement la critique de l’économie, rencontre rien de moins que l’anathème de la dixième section du Syllabus du pape Pie IX (datant de 1864, faut-il le rappeler) condamnant de façon virulente, avec « les principales erreurs de notre temps », le « libéralisme » comme étant l’une des causes essentielles de l’apostasie des temps modernes et de la dépravation des mœurs. Raison pour laquelle il doit être énergiquement dénoncé et rejeté. On sait que bien des textes ultérieurs de même tonalité se chargeront de poursuivre l’entreprise.

Et se trouvent donc particulièrement visés ces principes libéraux qui, en plaçant l’autonomie de l’être humain au cœur de son existence, individuelle comme sociale, entreprennent de le libérer – d’où le terme de libéralisme (lequel a mieux conservé dans le monde anglo-saxon son sens originaire) – de l’emprise des tendances pour le moins aliénantes que cherchent à lui imposer l’absolutisme monarchique et l’autorité ecclésiastique.

Rappelons en effet que la pensée libérale a essentiellement pour intention, chez ses pères fondateurs, Locke et Montesquieu en particulier, d’édifier des défenses contre l’absolutisme tel qu’il est imposé par le pouvoir politique, mais aussi bien évidemment par l’Église (cf. La Lettre sur la tolérance, de Locke) lorsque celle-ci prétend prescrire un culte déterminé.

C’est dans ce but que ces fondateurs ainsi que nombre de leurs successeurs (Kant en particulier) vont développer la riche notion d’autonomie, caractéristique essentielle de la personne consciente et responsable, capable de se soumettre librement à la loi parce qu’elle y reconnaît la marque de la raison, et non parce qu’une puissance extérieure, royale, ecclésiastique ou autre, lui intime l’ordre de le faire.

On comprend mieux dès lors que devant une telle revendication de liberté de conscience, de penser et d’agir, la résistance de telles autorités ait pu être acharnée. En particulier lorsqu’il s’agissait de défendre leurs prérogatives en ce qui concerne le contrôle de la vie morale, des comportements sexuels, etc.

Pour les dites autorités en effet, il ne peut bien sûr qu’être erroné de prétendre que : « La science des choses philosophiques et morales, de même que les lois civiles, peuvent et doivent être soustraites à l’autorité divine et ecclésiastique » (Syllabus, § VII. Erreurs concernant la morale naturelle et chrétienne, proposition 62).

D’où le rejet radical d’un tel libéralisme, car il est bien entendu tout aussi faux d’affirmer que « Le Pontife Romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne » (Syllabus, § X, Erreurs qui se rapportent au libéralisme moderne, Proposition 80).

Connaissant maintenant quelques antécédents de l’antilibéralisme en ce qui concerne la philosophie et l’éthique, on est donc désormais en droit d’éprouver des réserves lorsqu’on voit le libéralisme accusé sommairement de tous les maux, lui et sa composante fondamentale que constitue l’autonomie.

Quelles sont donc les raisons profondes de telles attaques ? Et quels sont les intérêts qu’elles défendent ?

Qui donc a peur de l’autonomie, et pourquoi ? Aurait-on à gagner à y renoncer ?

Ce qui précède nous suggère bien évidemment la réponse.

Et surtout, si elle est effectivement coupable, par quoi la remplacer ?

Y aurait-il encore, dans notre société, quelques relents inavoués de Syllabus, qui chercheraient la restauration de quelque dogmatique ou quelque catéchisme définissant enfin le bien moral sans risque d’erreur par la bouche de quelque infaillible autorité ?

Ce serait alors confondre l’indispensable autonomie qui définit l’acte éthique véritable avec cette « conformité à la morale » que dénonce Kant dans les « Fondements de la métaphysique des mœurs ». Conformité qui nous fait estimer le racisme moral parce qu’une certaine « morale » nous dit qu’il l’est, ou qui nous fait considérer qu’il est « moral » de brûler des juifs, des hérétiques, de décapiter des infidèles ou de fusiller des dissidents parce que notre religion ou notre athéisme nous disent qu’il est juste de le faire.

Car rappelons que l’opposé de l’autonomie est l’hétéronomie, qui est la « condition d’une volonté déterminée à agir par influence extérieure » (La philosophie de AàZ, Hatier 2011).

Mais de quelle influence s’agit-il alors ? De celle du pouvoir politique ? Du pouvoir religieux ? Du pape ? Du rabbin ? De l’imam  ou autre bonze ?

Étant foncièrement laïc, j’admets entièrement que de tels personnages respectables puissent avoir droit au chapitre sur les sujets d’éthique, de politique, etc. au même titre que des penseurs athées, agnostiques, etc. et contribuent à informer une réflexion délicate.

Car au dire de la plupart des théoriciens de l’autonomie, la pensée ne peut s’édifier ex nihilo, à partir de rien, et repose nécessairement sur un matériau qui dès toujours la précède.

Mais étant foncièrement laïc, je ne vois pas en quoi cette « influence extérieure », hétéronome, devrait aliéner la décision, elle aussi informée, d’un sujet libre et  responsable.

D’un sujet autonome donc, un sujet adulte qui se soumet à la loi par adhésion critique de son intelligence et de sa volonté à des propositions légitimement issues des horizons multiples d’une raison plurielle, et non par soumission infantile à une puissance quelconque, politique, religieuse, ou à un conformisme social.

Et j’ai donc bien du mal à comprendre, MM Léonetti et Saintôt, dans quel but il faudrait faire peser la suspicion sur cette idée d’autonomie, apport essentiel de la pensée libérale dans sa plus grande tradition philosophique telle qu’elle est illustrée par Locke, Montesquieu, Kant, Tocqueville, etc.

Idée certes à approfondir de façon critique, et qui constitue un idéal jamais entièrement réalisé, à remettre donc sans cesse sur le métier comme le font actuellement tant de philosophes, mais à propos de laquelle on pourrait paraphraser la définition que Churchill donne de la démocratie : le pire des concepts, à l’exception de tous les autres.

Comme vous le savez aussi, ce ne pourrait être qu’au prix d’une grossière caricature, voire d’une supercherie qu’on identifierait autonomie de la personne et individualisme égoïste qui « fait systématiquement primer l’individu sur le collectif » (J. Léonetti, art. cité).

Car l’histoire du concept d’autonomie, tout comme celle de la pensée libérale montre que l’individualisme égocentrique constitue en fait la trahison d’un projet qui confère une place essentielle à l’altruisme et à la solidarité.

Déjà, parmi bien des références possibles, la profonde conception de la sympathie entre les êtres humains qui, chez l’Adam Smith de la Théorie des sentiments moraux, m’interdit de faire souffrir autrui exclut de concevoir l’autonomie comme « mise en cause du modèle de solidarité » (B. Saintôt, art. cité). Et ce serait faire insulte à la grande majorité des penseurs libéraux que de ne pas reconnaître, avec J. Stuart Mill, que « les êtres humains se doivent de l’aide les uns aux autres pour distinguer le meilleur du pire, et doivent s’encourager à choisir le premier, comme à éviter le second » (Sur la liberté, Chapitre IV. Des limites de l’autorité de la société sur l’individu,§4, trad. O. Gaiffe).

On le sait, outre son importance capitale dans la philosophie contemporaine (cf. C. Castoriadis, M. Gauchet, etc. dans le post cité ci-dessous), cette idée d’autonomie apparaît tellement essentielle à nombre de penseurs juifs, chrétiens ou musulmans que même si elle s’articule nécessairement pour eux avec une hétéronomie fondatrice, ils la considèrent comme le don le plus précieux que Dieu lui-même offre à sa créature.

(voir quelques réflexion sur ce point dans :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/05/21/a-propos-de-que-faire-simon-leys-ou-les-habits-neufs-du-professeur-badiou-et-quand-marcel-gauchet-gagnerait-a-lire-levinas-et-pic-de-la-mirandole/      )

Il serait donc bienvenu que des penseurs aussi avisés que vous l’êtes ne se laissent pas aller à des caricatures faciles et des réductions tellement simplistes et dogmatiques qu’elles frôlent le mensonge.

Car ceux qui agissent ainsi ne gagnent qu’une chose, « c’est de n’être pas crus, même lorsqu’ils disent la vérité », nous rappelle le vieil Ésope. « Et il arriva ainsi que le berger perdit ses moutons ».

Or, vous avez incontestablement des vérités à dire. Je l’ai pour ma part souligné dans de nombreux posts.

Il serait donc bien dommage que trop de proximité avec certaines approches suspectes les rendent inaudibles.

 

Et une excellente année à toutes et à tous, dans la vive joie d’une pensée libre et toujours en recherche d’une authentique… autonomie !

M. Rajoy, il est grand temps de revoir votre copie !

Après avoir mis en doute les capacités de M. Rajoy à produire une dissertation de philosophie digne du niveau du « bachillerato », le baccalauréat espagnol,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/11/03/de-la-distinction-entre-legalite-et-legitimite-et-du-bien-que-ferait-a-m-rajoy-un-petit-devoir-de-philo-de-terminale/

voilà que Stultitia s’interroge sur sa clairvoyance politique :

« Nous sommes du bon côté de l’Histoire », affirmait-il il y a deux jours.

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/12/22/le-pari-perdu-de-mariano-rajoy_5233346_3232.html

Cette Histoire, en tous cas, semble prendre un malin plaisir à le détromper une fois de plus.

Peut-être serait-il urgent, avant de commettre de nouveaux dégâts qui risqueraient d’être irréparables, d’en tirer enfin les conséquences.

‘’M. Puigdemont a lancé un message au premier ministre espagnol : « M. Rajoy, faites de la politique ! »’’ (de l’article cité plus haut).

Au point où en sont les choses, on se demande surtout si la meilleure politique ne serait pas, enfin, de laisser la place.

Car la situation, qui reste certes délicate, exige d’urgence un « changement de paradigme » que M. Rajoy ne semble pas en mesure de promouvoir.

Charge à lui de nous faire mentir !

Mais comme se plait à le répéter Stultitia à la suite d’Einstein:

« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré ».

Sans plus de commentaires pour aujourd’hui, juste une petite suggestion faite à la suite d’un article du Monde :

Après avoir gravement déstabilisé par son obstination déraisonnable la vie politique et économique de la Catalogne et de l’Espagne, M. Rajoy doit désormais laisser la main. Et le déni de démocratie castillan et européen doit laisser place à une approche enfin capable de concilier respect de la diversité et construction d’un projet commun. Ce n’est jamais que  le désir maintes fois répété des catalans et autres peuples minorisés.

 

Et de bonnes fêtes à toutes et à tous !

 

Ajout du 23/12:

Rappelons encore que, contrairement à ce qui est répété en boucle, les indépendantistes n’ont pas gagné en nombre de sièges et perdu en nombre de voix.

L’affaire est plus compliquée que cette affirmation qui console à moindre frais les nationalistes castillans et leurs émules européens.

Car on estime à une moitié des électeurs de CatComù-Podem (Podemos 7,45% des voix) ceux qui, outre la revendication d’un référendum, se prononcent pour l’indépendance.

On ne peut donc les additionner purement et simplement aux « anti-indépendantistes ».

De même, le PSC (Parti Socialiste Catalan 13,88% des voix) ne peut que par supercherie être assimilé aux « unionistes », puisqu’il se prononce pour la révision de la constitution de 1978 dans le sens de l’Estatut de 2006 (abrogé à l’instigation du PP) et pour la création d’une fédération de nations au sein de la nation espagnole. On est donc là encore aux antipodes de M. Rajoy et de Mme Arrimadas.

Avec le seul Cuitadans et le pâle fantôme qui subsiste du PP (29,61 % des voix à eux deux contre 47,49% aux trois partis catalanistes, sans même compter les ajouts probables issus de Podem et du PSC), on est donc bien loin d’avoir une majorité « unioniste » en Catalogne, en dépit des fantasmes des nationalistes castillans, largement répercutés par les médias.

https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lections_au_Parlement_de_Catalogne_de_2017#Voix_et_si%C3%A8ges