Du libertarianisme : qu’il n’est pas nécessairement synonyme de liberté. Et de la disparition d’Albert Memmi, dont l’œuvre nous a aidés à mieux la concevoir. Ainsi que d’Anne Soupa, sa disciple inattendue, qui met son enseignement en pratique en postulant à l’archevêché de Lyon. Quelques brèves.

Les mesures d’urgence sanitaire de la période de confinement dont nous commençons juste à sortir n’avaient certes pas grand-chose d’agréable, et certaines doivent bien sûr être rigoureusement limitées dans le temps sous peine de restrictions effectives des libertés.

Mais j’avoue avoir de la peine à reconnaître ces « restrictions de libertés » dans certaines mesures qui ont été prises, et qu’on voudrait à toute force nous présenter comme « dérives liberticides ».

Une fois de plus, il conviendrait de mieux préciser le sens des mots, en particulier ce que nous entendons par ce terme si commun mais pourtant souvent confus et galvaudé de « liberté ».

Si, comme le dit Rousseau, alors que « l’impulsion du seul appétit est esclavage, l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté » (Du Contrat Social, I,8) on ne voit pas en quoi l’attachement à quelques-uns de nos appétits, à nos conforts, voire à nos caprices individuels aurait à faire avec une Liberté majuscule qui, elle, ne peut se penser que dans une dimension communautaire et sociale, et ne peut prendre corps que par la médiation d’une Loi ayant pour but de préserver le bien commun.

C’est une attitude quelque peu adolescente qui consiste à considérer la Loi et l’Interdit qu’elle suppose comme brimade ou oppression. On ne peut nier bien sûr que certaines lois peuvent l’être, et il est nécessaire d’entretenir sur ce point une vigilance rigoureuse. Mais la fonction première et essentielle de la Loi, qui s’accompagne nécessairement au dire de Kant d’une « contrainte qui conduit à l’usage de la liberté », est de nous libérer de l’enfermement de la pulsion en opérant une rupture, instauratrice de notre humanité. Ainsi, pour l’anthropologue, l’interdit de l’inceste constitue-t-il la « règle d’or de la société », l’instauration d’un ordre de l’échange contre l’ordre de la confusion ; le psychanalyste y reconnaît, lui, la condition de la structuration et de la survie du désir, par l’instauration d’une « frontière » qui lui évite de se dissoudre dans l’indétermination fusionnelle et le « fantasme de toute puissance », etc. etc.

Peut-être faudrait-il alors raison garder, et ne pas confondre de façon bien rapide et quelque peu infantile liberté et refus de toute contrainte, confusion qu’on rencontre sous des formes diverses dans des mouvements qui ont à voir avec ce qu’on nomme libertarianisme.

Car enfin, en quoi la limitation du nombre de députés présents dans l’hémicycle, le port du masque obligatoire dans certaines circonstances, la restriction des déplacements, la fermeture des frontières, la mise en quatorzaine des personnes arrivant de zones contaminées, etc. etc. devraient être considérés négativement comme « restrictions de libertés » plutôt que positivement comme libération d’un égoïsme autocentré, actes de solidarité responsable, garantie donnée à la liberté de chacun de ne pas être mis en danger par l’irresponsabilité d’autrui  ?

Sans doute suis-je indécrottablement old-fashioned, mais j’avoue avoir du mal à concevoir en quoi marcher sur le trottoir plutôt que sur la chaussée, m’arrêter aux feux rouges, ou passer par la douche ou le pédiluve avant d’entrer dans la piscine municipale pourraient constituer en quoi que ce soit des brimades et des « restrictions des libertés ».

Or ne pas porter de masque dans des lieux publics en période de grave pandémie, ne pas contrôler les déplacements de personnes potentiellement contaminées par un virus particulièrement contagieux n’est-il pas autrement plus grave que rentrer dans une piscine avec des pieds non lavés depuis la veille ?

On serait donc en droit d’attendre un peu plus de prudence et de bon sens, et un peu moins d’idéologie dans le maniement des termes de « restriction », voire de privation de liberté dans le contexte qui est le nôtre.

Si, comme cela paraît raisonnable, la liberté individuelle et en particulier dans les circonstances que nous avons connues celle de jouir de sa propre santé, n’existe que par la liberté d’autrui, il est plutôt inquiétant de constater à quel point certains défenseurs acharnés – soi-disant « de gauche » ou « anarchistes » – de libertés prétendues fondamentales peuvent faire cause commune avec certains exemplaires d’idéologies douteuses se faisant un titre de gloire du mépris de toute mesure de restriction ou de confinement.

Car, pour en revenir à mon post précédent, il n’est pas évident que les tendances sommairement et puérilement libertariennes d’un Trump ou d’un Bolsonaro, lointains héritiers du Docteur Mandeville (cf. aussi post précédent), aient grand-chose à voir avec ce qu’on est en droit de nommer Liberté.

Sans doute ce qu’on désigne comme « libertarianisme » est-il chose complexe, et les libertariens se présentent-ils de façon diversifiée, parfois même contradictoire.

Mais, comme le rappelait à juste titre M. Rocard dans mon post cité, les origines de la pensée libérale étaient marquées par une approche proprement moraliste. Cela vaut aussi pour la pensée libertarienne qui en est issue. Et tout comme dans le cas du libéralisme, les successeurs des pères fondateurs du libertarianisme sont loin d’avoir conservé une telle connotation.

Le cas est flagrant pour ce qui est de ses branches américaines, réduisant l’État à son minimum régalien, refusant l’impôt autant que la redistribution, les dépenses sociales autant que la solidarité en matière de santé ou la défense de la biodiversité, prônant la liberté individuelle comme valeur suprême au point de refuser, entre autres, toute loi contrôlant le commerce des armes à feu, etc.

Comme on l’a vu encore, de telles théories conçoivent la nature humaine de façon fondamentalement optimiste, raison pour laquelle, dans un tel modèle, le déploiement d’une « liberté » individuelle sans régulation est censé aboutir de manière spontanée au bonheur de tous.

Il n’est donc pas étonnant que certaines rencontres puissent avoir lieu avec l’anarchisme, dans le cas en particulier des tendances dites anarcho-libertaires, tendances qui peuvent là encore se réclamer de l’optimisme anthropologique des pères fondateurs.

« Nous reconnaissons la liberté pleine et entière de l’individu ; nous voulons la plénitude de son existence, le développement libre de toutes les facultés. Nous ne voulons rien lui imposer et nous retournons ainsi au principe que Fourier opposait à la morale des religions, lorsqu’il disait : Laissez les hommes absolument libres ; ne les mutilez pas — les religions l’ont assez fait. Ne craignez même pas leurs passions : dans une société libre, elles n’offriront aucun danger » (P. Kropotkine, La morale anarchiste, Mille et Une Nuits, Paris 2004, p. 60).

Car il faut effectivement une certaine dose d’un tel optimisme anthropologique pour soutenir qu’un « développement libre de toutes les facultés » allant jusqu’à la désinhibition des passions et l’abolition des sur-moi individuels et sociaux « n’offre aucun danger » et puisse contribuer au bonheur de tous…

Il est permis au contraire de trouver particulièrement inquiétantes et dangereuses certaines rencontres entre mouvements libertariens d’origine anarcho-libertaire et groupements néo-nazis.

Et ce genre de rapprochement de plus en plus fréquent ne concerne pas hélas que les États-Unis

Il serait donc pertinent de ne pas entretenir une confusion pour le moins ambiguë entre la Liberté et ce qu’en font certaines interprétations quelque peu simplistes d’un libertarianisme bien loin d’être au-dessus de tout soupçon.

*****

On éprouve toujours de la tristesse à la disparition d’un personnage qui a été une référence dans notre cheminement intellectuel, mais aussi tout simplement humain.

Tristesse plus vive encore quand elle s’accompagne d’hommages plutôt insignifiants, loin d’être à la mesure de l’importance d’une pensée et de sa trace dans l’Histoire des hommes.

Cela n’est pourtant pas très surprenant, car Albert Memmi a été tout au long de sa vie « guelfe avec les gibelins et gibelins avec les guelfes », n’ayant pour seul guide qu’un intransigeant désir de rigueur et de vérité.

Et on le sait, cette devise érasmienne implique qu’on est le plus souvent honni à la fois par les guelfes et par les gibelins…

Loin des poncifs marxisants ou autres, et des abords idéologiques réducteurs, A. Memmi a donc dénoncé aussi bien les abus du colonisateur et la « mystification » qu’il opère sur le colonisé (Portrait du Colonisé précédé de Portrait du Colonisateur, Paris, Correa, 1957),

« Les ambiguïtés de l’affirmation de soi ».

Le colonisé s’accepte comme séparé et différent, mais son originalité est celle délimitée, définie par le colonisateur. (…)
(…) Un auteur noir s’est évertué à nous expliquer que la nature des noirs, les siens, n’est pas compatible avec la civilisation mécanicienne. Il en tirait une curieuse fierté. En somme, provisoirement sans doute, le colonisé admet qu’il a cette figure de lui-même proposée, imposée par le colonisateur. Il se reprend, mais il continue à souscrire à la mystification colonisatrice (op. cit. p.164).
Ce mécanisme n’est pas inconnu : c’est une mystification. L’idéologie d’une classe dirigeante, on le sait, se fait adopter dans une large mesure par les classes dirigées (…). En consentant à cette idéologie, les classes dominées confirment, d’une certaine manière, le rôle qu’on leur a assigné. Ce qui explique, entre autres, la relative stabilité des sociétés ; l’oppression y est, bon gré mal gré, tolérée par les opprimés eux-mêmes (id. ibid. p. 117).

que la perversion du décolonisé par le culte du chef, la corruption ou les divers mythes identitaires ou victimaires :

Il faut enfin en venir à l’essentiel : rien ne peut remplacer la prise en main des peuples par eux-mêmes, comme ils l’ont fait lors des décolonisations. Ils doivent récupérer leurs richesses et, pour cela, commencer par se débarrasser des raïs et des caudillos, putschistes et complices des possédants, internes et externes, des líder máximo, titre comique de Fidel Castro, et des combattants suprêmes, titre paranoïaque de Bourguiba vieillissant, ainsi que des imams politiciens et des mythes compensateurs qui perpétuent la stagnation sinon la régression. C’est seulement cette liberté retrouvée qui permettrait le dosage pragmatique de la part nécessaire de libéralisme économique et celle d’une économie dirigée, selon les besoins spécifiques de chacun et de chaque situation (Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres, Gallimard, Paris, 2004, p.58).

Ces différents « portraits » constituant de géniaux passe-partout qui permettent de comprendre avec finesse aussi bien la discrimination des afro-américains que l’oppression des palestiniens, ou encore la situation de la femme dans l’église*, mais aussi les errements possibles, voire inévitables, de tout mouvement de libération.

Car si Albert Memmi était très profondément humaniste, il n’avait rien du « bisounours ».

Son approche rappelle la théorie des « umori » de Machiavel, qui soutient qu’un antagonisme insurmontable existe du simple fait que « le peuple désire n’être ni commandé ni opprimé par les grands, et que les grands désirent commander et opprimer le peuple » (Le Prince, IX) ; ceci contre des représentations (aristotélicienne, marxistes, anarchistes ou autres) professant que la Cité, la Polis, est un être naturel tendant nécessairement à une harmonie qui finit – avec ou sans « dialectique » – par surmonter les tensions.

Loin de cette vision optimiste à laquelle il a aussi été fait allusion ci-dessus à propos des prétentions libertariennes, Memmi le réaliste considère que l’homme est par nature – et reste – un prédateur.

Et si, bien entendu, la réduction de cette violence prédatrice constitue l’un des buts essentiels du Politique, nul ne peut affirmer que cette composante de l’humain puisse être un jour éradiquée.

(Cf. par ex. à la fin de cette conférence, la « question du public » : « quand le colonisé devient le colonisateur »).

L’Histoire est le milieu des hommes comme ils sont, espace de leur liberté dans sa dimension tragique, et non le champ où s’accomplirait quelque nécessaire processus d’ordre métaphysique.

Mentionnons encore l’apport capital d’A. Memmi en ce qui concerne l’analyse du racisme :

« Sa définition du racisme, proposée dans la Nef en 1964 et reprise dans l’Encyclopædia Universalis, fait encore référence : «Le racisme est la valorisation, généralisée et définitive, de différences réelles ou imaginaires, au profit de l’accusateur et au détriment de sa victime, afin de justifier ses privilèges ou son agression». Elle constitue une remarquable synthèse des éléments constitutifs de l’attitude raciste : l’insistance sur des différences, que celles-ci soient réelles ou imaginaires, leur valorisation au profit du raciste, leur absolutisation par la généralisation et leur caractère définitif et, enfin, leur utilisation contre autrui en vue d’en tirer profit.

À cette précision définitionnelle, Memmi ajoute une grande lucidité. En effet, contrairement à la vulgate dominante, il ne limite pas le champ des différences valorisées au registre biologique mais, au contraire, met l’accent sur leur caractère polymorphe : «En fait, l’accusation raciste […] tantôt part de la biologie, tantôt de la culture, pour généraliser ensuite à l’ensemble de la personnalité, de la vie et du groupe de l’accusé. Quelquefois, le trait biologique est hésitant ou même absent. En somme, nous nous trouvons devant un mécanisme infiniment plus varié, plus complexe, et malheureusement plus courant que peut le laisser croire le terme strict de racisme». Il faudrait, ajoutait-il, songer à le remplacer par un autre mot, ou une locution, qui exprimerait à la fois la variété et la parenté des démarches racistes : l’«hétérophobie». Dès lors, si nous sommes tous exposés à l’hétérophobie, en tant que donnée spontanée inscrite dans notre condition, le racisme, lui, est un phénomène social qui se singularise en empruntant aux traditions culturelles de chacun. Il est donc une illustration particulière d’un mécanisme plus vaste ». (Alain Policar, dans Libération).

Il faudrait bien sûr parler encore du talent proprement littéraire d’Albert Memmi dans ses romans le plus souvent autobiographiques, en particulier la Statue de sel, et Agar, marqués par toute la richesse de sa triple culture, arabe, juive et française, de ses nombreux essais et articles, etc.

Je me contenterai d’évoquer pour finir une profession de foi de ce grand humaniste :

Si les hommes étaient raisonnables, sinon rationnels, ils verraient qu’ils ont intérêt, puisqu’ils sont destinés à vivre ensemble, à rechercher ce qui les rapproche plutôt que ce qui les différencie, donc les oppose : autrement dit des dénominateurs communs. Ce n’est pas le lieu de les énumérer exhaustivement ni d’exposer en détail ce que pourraient en être les modalités pratiques ; il faut bien laisser quelque chose aux politiques. Et ce n’est pas le dessein de ce livre qui se veut surtout une description ordonnée. Nous avons cependant assez suggéré qu’il faut commencer par l’éradication de l’extrême pauvreté grâce à une plus juste répartition et une meilleure gestion des richesses ; lesquelles devront appartenir à tous et non à quelques-uns ; y compris les énergies naturelles. La suppression radicale de la corruption et du despotisme en sont les conditions préalables. La promotion d’une morale universelle est évidemment à ce prix. Cette morale comportera nécessairement la laïcité, car, sans elle, c’est encore la séparation et la guerre. La laïcité n’est pas l’interdiction de pratiquer ses rites religieux, ce qui serait une autre tyrannie ; elle est un accord institutionnel pour protéger la liberté de pensée de tous, y compris des agnostiques, contre les ingérences des Églises et les exigences de tous les fanatismes. Il faudrait, pour cela, en finir avec la confusion entre les appartenances religieuses et les appartenances sociales, entre la religion et la culture, entre l’islam-culture et l’islam-démographie. Un Arabe n’est pas indissolublement un croyant islamiste, pas plus qu’un juif n’est obligatoirement un habitué de la synagogue, ni un Français un paroissien fidèle. Il faudrait inventer des termes nouveaux qui expriment ces distinctions. La laïcité est la condition première d’un universalisme véritable, celui qui, sans traquer les singularités, les transcende. Cela signifie également un véritable droit international, non truqué comme il l’est souvent encore, qui, sans méconnaître les traditions locales ou coutumières, s’impose à eux, avec des sanctions, et des forces pour les faire appliquer ; sans lesquelles il serait un vain formalisme. Pour réaliser ce programme, il faudrait enfin que nous nous convainquions tous de notre solidarité ; dans le monde qui se construit tous les jours, personne ne peut plus faire cavalier seul. La solidarité n’est pas seulement un concept philosophique et moral, c’est une nécessité pratique, sans laquelle nous vivrions dans une tourmente permanente. Et enfin, contre les emportements des passions et les aveuglements des préjugés, suivre, autant que possible, les suggestions de la rationalité, condition de toutes ces mesures, mère du développement des sciences et des arts, et même d’une morale commune. La seule issue enfin serait l’instauration d’une véritable organisation internationale et d’en finir avec des instances partisanes. (Portrait du décolonisé… op.cit. p.61).

Pas grand-chose à ajouter à ce beau programme. Si ce n’est le courage de le mettre en œuvre.

Merci, Monsieur Memmi, de nous en avoir indiqué le chemin avec tant de persévérance !

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*Et puisque j’avais utilisé Albert Memmi dans un post traitant de la condition de la femme dans l’Église catholique, quelle plus belle illustration donner de la fécondité de ses idées que cette initiative d’Anne Soupa présentant sa candidature comme archevêque de Lyon ?

https://www.pourannesoupa.fr/

Je suis sûr que M. Memmi se réjouirait de cette courageuse rébellion contre une colonisation séculaire.

« La révolte est la seule issue à la situation coloniale, qui ne soit pas un trompe l’œil, et le colonisé le découvre tôt ou tard. Sa condition est absolue et réclame une solution absolue, une rupture et non un compromis » (Portrait du Colonisé, op.cit. p. 155).

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Ajout du 21/06:

La disparition d’une autre très grande figure, que l’intransigeance dans la recherche de la vérité rapproche d’Albert Memmi :

https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2020/06/21/zeev-sternhell-historien-israelien-specialiste-du-fascisme-est-mort_6043620_3382.html

Tout comme dans le cas de Memmi, la disparition rapide de l’article de la « Une » du site au profit de réflexions de fond concernant le caractère indispensable ou non de la pénétration dans la vie sexuelle et autres informations essentielles illustre une fois de plus le discernement et le niveau d’exigence éducative de nos chers médias.

Bruits de guerres, Iran, incendies et autres Matzneff… Et meilleurs vœux tout de même !

On le sait, l’être humain est le plus dangereux prédateur qui soit.

Sans doute le seul prédateur à pouvoir tourner la prédation contre lui-même, soit directement jusqu’à l’anéantissement final, soit indirectement par la destruction d’autres espèces et d’un environnement qui lui est vital.

Les fantaisies des Trump, Khamenei et autres Kim Jong-un, ainsi que l’enterrement récent de l’accord de Vienne, nous rappellent opportunément, outre le Docteur Folamour du génial Kubrick,

certaines évidences évoquées par Robert Mc Namara :

« La combinaison de la nature faillible de l’être humain et des armes atomiques conduira à leur emploi. » (Cité par J.P. Dupuy, Hiroshima dessine notre futur atomique, propos recueillis par Aline Richard, La Recherche, 389, sept 2005).

On le sait, nous sommes plusieurs fois déjà passés à deux doigts de la guerre nucléaire généralisée.

Et le même J.P. Dupuy note combien cette incontestable faillibilité humaine se renforce encore d’une effrayante faillibilité technologique depuis que les puissances nucléaires automatisent les ripostes défensives.

On le sait aussi, c’est maintenant une évidence, la bombe environnementale est désormais devenue plus préoccupante encore que la menace nucléaire.

Ajoutons à cela les minables turpitudes dont peut être capable l’être humain, comme nous le montrent quotidiennement, parmi tant d’autres exemples d’abjections et corruptions diverses, les Matzneff et consorts, et nous obtenons un tableau bien peu réjouissant de la réalité qui est la nôtre.

*

Mais voilà que Stultitia m’interrompt :

« Tu es bien sûr de présenter là des vœux de bonne année ? Pour les réconforts et encouragements, c’est plutôt réussi ! »

Et m’oblige à répondre :

« Attends donc la suite ! Tu sais bien que souhaiter bonheur, santé, réussite n’est pas en mon pouvoir. Mais je n’ai pas dit pour autant mon dernier mot ! ».

Car voilà :

Il ne m’étonne en effet nullement que de tels désastres et de telles noirceurs constituent de façon irrécusable le tableau de notre monde. Comme le constatait déjà Machiavel, cela fait tout de même un bon moment que nous assistons aux prouesses de la nature humaine, et il faudrait être bien naïf pour s’en montrer surpris.

Mais il demeure tout de même autre chose.

Je ne prétends certes pas être Dieu. Et pourtant ce qui m’étonne est aussi ce qui l’étonne, lui, au dire de Péguy.

Car ce qui m’étonne, c’est l’espérance.

Ou du moins l’espoir.

L’espoir mystérieux de celles et ceux qui luttent, le plus souvent sans espoir de quelque résultat ou quelque reconnaissance que ce soit.

Ce qui m’étonne, c’est qu’au plus profond de la guerre et des innombrables démissions et lâchetés humaines qui l’accompagnent, il y ait, par exemple, un Franz Jägerstätter, petit paysan autrichien qui, contrairement à bien des « philosophes », artistes ou autres prix Nobel, a refusé obstinément, jusqu’à la mort, de céder à la honte nazie.

Ce qui m’étonne, c’est qu’alors que MM Aragon, Sartre, Lang, Mmes de Beauvoir, Millet, et toute une intelligentsia adule quelqu’un qui estime que pour une adolescente de quatorze ans, c’est un privilège « d’être attendue par un homme de cinquante ans à la sortie de son collège, (…) de vivre à l’hôtel avec lui, et de se retrouver dans son lit, sa verge dans la bouche à l’heure du goûter », il y ait le courage de Denise Bombardier, enfin reconnu à sa véritable valeur après des années de sarcasmes et d’isolement.

Un courage de la même trempe que celui qui animait un Simon Leys lorsque, confronté aux affabulations consciencieusement colportées par une intelligentsia dominante constituée d’intellectuel.le.s pareillement abêti.e.s, il s’élevait contre le règne d’un mensonge qui garde encore aujourd’hui de fervents adeptes parmi quelques maîtres à penser adulés par les foules.

Ce qui m’étonne, c’est qu’alors qu’il est si facile et confortable de se laisser séduire par la pensée du monde, les « vérités » savamment instillées par les Partis, les Églises, les bien-pensances à la mode, celles qui prétendaient par exemple un temps, par le prestige d’un Sartre et de bien d’autres que « la liberté de critique est totale en URSS », il existe de nos jours encore de par le monde des Panaït Istrati et des Victor Serge, des Sakharov et des Liu Xiaobo pour témoigner de la puissance de l’Esprit.

Ce qui m’étonne, c’est qu’alors que des autorités « religieuses » promettent d’accorder « cent jours d’indulgence à toute personne qui tuerait un marxiste », comme d’autres considèrent qu’on peut être bouddhiste et massacrer des rohingyas, il puisse toujours exister parmi nous des Mauriac, des Jägerstätter et des Bernanos pour exhorter à l’honneur de la désobéissance ;

Et tant d’autres existences portées par un désir d’éthique et de vérité qui font que l’impressionnante expérience de Milgram laisse malgré tout une latitude à la libre conscience du sujet.

Oui, ce qui m’étonne, c’est qu’au cœur des désordres épouvantables de ce monde qui est le nôtre et dont beaucoup profitent ou s’accommodent par lâcheté, il existe des vies, certaines connues, mais pour la plupart « cachées », qui donnent des raisons et le goût de ne pas désespérer.

Voilà donc ce que je nous souhaite pour l’année 2020 : que nos existences puissent se nourrir tant soit peu de cette force qui anime toutes celles et ceux qui décident d’y croire, jusqu’aux plus humbles et aux plus modestes, disparus sans traces dans quelque camp ou quelque goulag, ou dans la simple indifférence.

Et que l’impressionnante citation de George Eliot qui clôt le beau film de Terence Malick sur Franz Jägerstätter puisse être pour nous une source vivante d’inspiration.

« Car le bien croissant du monde dépend en partie d’actes non historiques ; et si les choses ne vont pas pour vous et moi aussi mal qu’elles auraient pu aller, nous en sommes redevables en partie à ceux qui ont vécu fidèlement une vie cachée et qui reposent dans des tombes délaissées. »

Bonne et heureuse année à toutes et à tous !

Du Brésil de Jair Bolsonaro, et de celui de Zweig et Bernanos. Et encore une fois des enjeux d’une confrontation entre barbarie et civilisation.

J’aime  trop le Brésil et les brésiliens pour les accabler d’une réprobation de donneur de leçons.

Je voudrais simplement rappeler aujourd’hui que ce grand pays et ce grand peuple ont fait l’admiration, entre autres, de deux des plus grands esprits du XXème siècle qui y ont trouvé un temps refuge et consolation face aux infamies qui se manifestaient dans la vieille Europe :

« Vous avez admirablement su conserver votre générosité », déclare aux brésiliens Stefan Zweig. « Jusque dans le domaine de l’art vous traitez l’étranger en hôte bienvenu, vous ne l’écartez pas, vous n’êtes pas encore souillés par cette répugnant e xénophobie, cette animosité envers les étrangers, cette crainte de l’autre qui aujourd’hui rend les pays d’Europe moralement si laids (…) Quelle vitalité, quel dynamisme dans votre histoire, et que votre nature est belle, extraordinairement belle dans sa diversité insaisissable, comparable en cela aux plus splendides paysages de ce monde ! (…) Mes chers compagnons, imprégnez donc votre âme de cette richesse dont vous êtes comblés, et que cette plénitude vous serve à œuvrer pour vous, pour votre nation et pour nous tous ! » (Merci au Brésil, conférence à Rio de Janeiro, 25 août 1936, trad. Dans S. Zweig, Pays, villes, paysages, Ecrits de voyage, Belfond, Paris 1996, p. 245. 247-248).

On le sait, Zweig consacrera l’un de ses derniers écrits à ce pays dont il choisit, lui l’apatride, de faire sa dernière demeure (Le Brésil, Terre d’avenir, Livre de poche, 2002).

Et quoi de plus émouvant et de plus symbolique que cette rencontre singulière, au cœur d’une terre dont l’amour les rassemblait, avec cet autre géant de la pensée et de la résistance, Georges Bernanos, quelques jours avant que Zweig ne décide de mettre pour toujours un terme à ses pérégrinations.

« Bernanos avait emprunté un chemin parallèle au sien et, comme lui, quitté l’Europe, désespéré des renoncements devant l’hitlérisme, envoûté par le continent sud-américain. Le Français avait plongé plus profond encore dans les terres, au milieu d’une contrée désolée de collines nues, à trois cents kilomètres au nord de Rio, au lieu-dit de la Croix des Âmes. Outre l’amour pour le Brésil, [Zweig] partageait avec Bernanos la fascination de l’errance, la nostalgie d’un paradis perdu. » (Laurent Seksik, Les derniers jours de Stefan Zweig, Paris, Flammarion 2010, p. 84).

On ne peut donc que souhaiter au Brésil qu’il reste fidèle à ce qui en a fait la terre d’élection de tant de grands esprits !

Nous serions mal placés pour lui jeter la pierre.

Car ce qui lui arrive aujourd’hui est hélas significatif d’un mouvement de fond dont peu de parties du monde peuvent se prétendre indemnes.

Malgré ce qu’en disent bien des commentaires, l’élection de Jair Bolsonaro n’a que peu à voir avec les erreurs et la corruption du PT (Parti ces Travailleurs) ou d’autres partis, d’ailleurs.

Corruption et violence sont le lot de la vie politique et de la société brésilienne depuis bien des décennies et faire reposer sur Lula, Dilma Rousseff, tout comme d’ailleurs sur Michel Temer l’entière responsabilité des désordres se révèle particulièrement simpliste et réducteur.

Ce droit est, dirait-on, plus droit qu’une flèche

qui veut que le riche larron pende le larron misérable !

disais-je dans un post précédent en citant Peire Cardenal.

Quoi qu’il en soit, les raisons purement politico-économiques ne peuvent rendre compte de ce qui se passe en ce moment au Brésil.

Pas plus qu’elles ne suffisent à rendre compte de la situation aux États Unis, en Italie, en Hongrie, en Allemagne et hélas dans bien d’autres endroits de la planète.

Il y a là quelque chose d’autre, de bien plus obscur et profond.

Car si elles peuvent en effet en constituer des éléments déclencheurs fortuits (dans certains contextes, elles ne sont même pas nécessaires…) les difficultés économiques et les crises politiques n’ont en elles-mêmes rien à voir avec le déchaînement de discours racistes, xénophobes, homophobes, antisémites, l’apologie des armes, de la violence et du meurtre.

Avoir « envie de tuer des couples d’homosexuels s’embrassant dans la rue », affirmer que «l’erreur de la dictature a été de torturer [30 000 personnes] plutôt que de les tuer », promettre de « ne plus accorder un centimètre de terre aux Indiens » de l’Amazonie, etc. etc., de telles déclarations, et le fait qu’elles puissent rassembler une majorité de votants ne peuvent s’expliquer par quelque raison relevant simplement de l’économique sous peine de banaliser l’intolérable.

Rendre compte de tels jaillissements impose donc de recourir à d’autres clés.

Curieusement, on les trouve encore chez Stefan Zweig, lorsqu’il nous rapporte ses conversations à Londres avec Freud, son ami, peu avant la mort de ce dernier :

« Au cours de ces heures passées en sa société, j’avais souvent parlé avec Freud de l’horreur du monde hitlérien et de la guerre. En homme vraiment humain, il était profondément bouleversé, mais le penseur ne s’étonnait nullement de cette effrayante éruption de la bestialité. On l’avait toujours traité de pessimiste, disait-il, parce qu’il avait nié le pouvoir de la culture sur les instincts ; maintenant – il n’en était, certes, pas plus fier – on voyait confirmée de la façon la plus terrible son opinion que la barbarie, l’instinct élémentaire de destruction ne pouvaient pas être extirpés de l’âme humaine. Peut-être, dans les siècles à venir, trouverait-on un moyen de réprimer ces instincts au moins dans la vie en communauté des nations ; dans la vie de tous les jours, en revanche, et dans la nature la plus intime, ils subsistaient comme des forces indéracinables » (Stefan Zweig, Le monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, Livre de Poche 1982, p. 492-493).

Et sans doute faudrait-ajouter pour être complet ce « profiteur de la psychanalyse », selon l’expression de Stéphane Horel (Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie, La Découverte, Paris 2018, p.15), que fut Edward Bernays, neveu de Freud, qui sut utiliser de manière géniale les travaux de son oncle dans le but de profiter de façon fort lucrative de la désinhibition des pulsions et de leur récupération par la propagande, la publicité et la consommation (lire p.17ss le récit édifiant de la façon dont il réussit à faire fumer les femmes, pour le plus grand bonheur des cigarettiers…).

Et c’est bien parce que nous sommes les êtres dont nous parle Freud que nous sommes désormais entrés dans l’ère de la politique-Bernays, ère où nos pulsions se voient subtilement éveillées, flattées et utilisées par d’habiles manipulateurs sans scrupules.

Immémoriale peur de l’Autre et besoin primaire de sécurité, recherche de boucs émissaires, fantasme de toute-puissance, fascination de la force, de la violence et des armes, tout cela fait désormais l’objet d’une exploitation délibérée, scientifiquement programmée.

C’est ainsi qu’on en vient à nous faire croire que le Parti des travailleurs distribue aux enfants de maternelle des biberons en forme de pénis et veut instituer la pédophilie dans les écoles, que les États Unis ou l’Allemagne – qui en passant manquent de main d’œuvre…- sont à la merci d’une invasion de barbares, que les homosexuel.le.s, les noirs, les juifs ou les arabes constituent un danger pour notre civilisation, que la sécurité de tous passe par l’armement de chacun, etc. etc.

Dans le cas du Brésil, on sait que de tels discours ont été largement construits et propagés par des médias dont les plus importants sont aux ordres de puissances financières elles-mêmes fort accommodantes avec les velléités de dictature.

Le système Trump, qui n’est lui-même que l’illustration du système de propagande initié par Bernays, a fait école : Les « trois B »( « bœuf » – pour les propriétaires terriens et l’agrobusiness écologiquement funeste -, « Bible » – pour les évangéliques et leurs capitaux démesurés – et « balles » – pour le lobby du port d’arme-), n’ont nul besoin de discours politiques sophistiqués : le Tweet suffit.

Il s’avère certes un peu court pour parler de socialisme, de droits humains ou d’humanisme libéral, mais qu’a-t-on besoin de réflexion rationnelle et autres vieilleries de ce genre ?

Tout cela a fait son temps et s’avère périmé au siècle de la com et de l’argent-roi !

Pour flatter la pulsion, attiser les peurs, propager la haine, la violence ou le mépris, une ligne suffit.

Et la victoire tient désormais au choix de cette ligne.

Une « infox » savamment propagée par des communicants maîtrisant parfaitement des réseaux sociaux eux-mêmes relayés par des médias aux ordres de la finance, et le tour est joué !

Pas même besoin de s’embarrasser d’un programme ou de débats contradictoires.

Miser sur la désinhibition des pulsions, c’est gagner à tous les coups.

La preuve !

Bienvenue dans l’ère Bernays !

 

Il paraît probable que les temps à venir nous confrontent à quelque tornade.

« So foul a sky clears  not without a storm »

« Un ciel aussi sombre ne s’éclaircit pas sans une tempête« , disait Zweig, citant Shakespeare (Vie et mort du Roi Jean, IV,2 ; dans Le monde d’hier, op.cit. p. 448).

Car il s’agit tout simplement de se confronter à l’alternative énoncée autant par Freud que par Zweig et Bernanos : la civilisation est-elle en mesure de résister à la barbarie ?

En mémoire de ceux qu’il a un jour accueilli et protégé, ne ménageons pas notre soutien au peuple brésilien, pour qu’il sache garder le cap dans ce combat qui est aussi le nôtre.

 

Ajout du 03/11:

Coïncidence ? Plutôt hélas quelque chose dans l’air…

Outre notre Président qui met en garde contre un retour à l’Europe des années 1930 et François Hollande contre le désenchantement démocratique, je m’aperçois aujourd’hui que le dernier numéro du Courrier International (1461 du 1 au 7/11/2018) intitulé « Un monde de brutes » contient des articles qui confortent mes modestes réflexions.

En particulier (p. 14-15), de Rodrigo Tavares :

Seul le Brésil pouvait accoucher d’un Bolsonaro, Publié le 19/10/2018 dans la Folha de São Paulo :

(…)

« Il est cependant des facteurs spécifiques au Brésil qui expliquent qu’un homme politique aux manières brutales, qui n´avait jusqu´ici qu´une envergure régionale, prônant des valeurs clivantes et à l’intelligence limitée ait pu, en quelques années, se hisser sur la scène nationale sans le soutien des médias traditionnels.

Tout d’abord, Bolsonaro est celui qui dans cette campagne aura su le mieux occuper l’inframonde des réseaux sociaux. Rappelons que le Brésil est l’un des pays du monde qui compte le plus grand nombre d’utilisateurs de Facebook (il se classe 4e), de Twitter (6e) et de WhatsApp (3e).

Pendant que les figures politiques traditionnelles jouaient des coudes pour se frayer une place à la télévision ou dans la rue, Bolsonaro a mis au point au fil des années tout un appareil, aussi perfectionné que discret, d’attaque et de propagande sur les réseaux. Il a adopté en particulier une stratégie pyramidale de diffusion, avec quelque 300 000 groupes WhatsApp animés par des militants régionaux et municipaux, mais aussi étrangers.

Une dictature cybernétique grâce à WhatsApp

Comme l’a révélé [pendant l’entre-deux-tours] une enquête publiée par la Folha de São Paulo, les milieux d’affaires ont financé, à hauteur de quelque 12 millions de reais [2,8 millions d’euros], une grande campagne d’envois sur WhatsApp de centaines de millions de messages anti-PT [une pratique illégale car considérée comme du financement électoral déguisé]. Bolsonaro a transformé les électeurs en propagandistes : les victimes sont devenues des bourreaux.

Une sorte de dictature cybernétique s’est mise en place. Quand on n’appartient pas à ces groupes militants, on est ébahi par la violence avec laquelle les électeurs de Bolsonaro défendent publiquement des idées absurdes. L’application de messagerie instantanée [WhatsApp] a été utilisée pour diffuser des quantités alarmantes d’intox, de mensonges et autres fausses nouvelles capables de transformer l’individu lambda en véritable soldat. (…) »

 

Ou encore (p.16), de Fiodor Loukianov :

Le retour de la barbarie en politique, publié le 17octobre, extrait de Rossia v Globaknoï Politiké (Moscou).

(…)

« Aujourd’hui, la régression est galopante. (…)

Et quand l’arsenal intellectuel dysfonctionne, ce sont les instincts qui mènent le bal. On peut aujourd’hui observer ce phénomène partout dans la politique mondiale, où l’on fait passer les petites et grandes intrigues pour de la tactique, la voracité pour de la stratégie et la barbarie pour de l’intransigeance.

(…)

Comme l’ont rappelé Henry Kissinger récemment et Stephen Hawkings dans son dernier ouvrage, les approximations et les dilemmes éthiques engendrés par le développement technoscientifique sont considérables. Mais il y a des problèmes beaucoup plus primitifs qu’on ne peut mettre sur le compte des facteurs technogènes. Il s’agit de l’effondrement des normes éthiques, qui, élaborées au fil des siècles au prix d’épreuves et d’erreurs terribles, avaient contribué à réduire l’arbitraire et “civilisé” les relations internationales. Pour faire dérailler tout cela, les surhommes sont superflus, l’homme ordinaire y suffit ».

*****

Triste confirmation, s’il en était besoin, de ce jugement de Freud que j’ai souvent rappelé :

L ‘homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité.(…)

En règle générale, cette agressivité cruelle, ou bien attend une provocation, ou bien se met au service de quelque dessein dont le but serait tout aussi accessible par des moyens plus doux. Dans certaines circonstances favorables en revanche, quand par exemple les forces morales, qui s’opposaient à ses manifesta­tions et les inhibaient jusqu’alors, ont été mises hors d’action, l’agressivité se manifeste aussi de façon spontanée, démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce. (Freud, Malaise dans la civilisation).

 

De la résurrection de M. Valls en ambassadeur du nationalisme français et castillan en Kanaky, Catalogne et Corse ; et de quelques fantasmes transhumanistes dont la disparition paraît plus justifiée que celle des oiseaux. Quelques brèves.

 

Cette info:

http://www.lemonde.fr/europe/article/2018/03/23/cinq-independantistes-catalans-places-en-detention-provisoire_5275703_3214.html

qui ne fait hélas que confirmer la mainmise sur le droit de la raison du plus fort.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2018/02/01/dune-mutation-frequente-qui-transforme-en-droit-la-raison-du-plus-fort-ainsi-que-dun-gene-de-limbecilite-qui-affecte-le-corse-le-catalan-et-autres-basques-ou-bretons-et-d/

et l’imbécillité désormais dangereuse de la stratégie madrilène vis-à-vis de la Catalogne.

[Ajout du 25/03: pour ce qui est d’une aberrante et dangereuse contagion de cette imbécillité, cette info de ce jour:

http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2018/03/25/l-ex-president-catalan-carles-puigdemont-arrete-en-allemagne_5276114_3214.html

ainsi que ma « réaction »: « Où donc s’arrêtera le ridicule? Souhaitons que ce nouvel épisode de la farce initiée par Madrid suscite enfin en Europe une indignation salutaire ». ]

J’ai déjà longuement parlé des risques d’une telle escalade politique, et de la façon dont elle entache l’honneur du gouvernement qui la commet ainsi que celui de l’Europe qui la tolère.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/09/21/catalogne-sauver-lhonneur-de-lespagne-et-de-leurope/

Mais je n’avais pas encore évoqué les agissements du VRP Valls, qui court le monde en vue de vendre la marque « nationalisme », estampillé « made in France » aux unionistes espagnols en Catalogne,

https://www.lci.fr/international/a-deux-jours-des-elections-en-catalogne-manuel-valls-reaffirme-que-l-independance-de-la-region-n-est-pas-possible-2073845.html

http://www.leparisien.fr/politique/la-campagne-catalane-de-manuel-valls-en-espagne-12-12-2017-7448013.php

aux citoyens de Kanaky, histoire de les chauffer un peu avant un vote crucial,

https://la1ere.francetvinfo.fr/nouvelle-caledonie-independantistes-colere-apres-prises-position-mission-valls-562097.html

ainsi qu’aux citoyens corses, qui à la différence des Kanaks, colonisés mais qui se doivent toutefois de « rester avec la France », n’ont pas été colonisés, eux, mais se doivent d’autant plus de rester avec la France (Vous n’y comprenez pas grand-chose ? Ce n’est pas grave, moi non plus. Il suffit seulement de retenir que, quel que soit le cas, colonisation ou pas, il faut « rester avec la France »).

« La Corse n’est pas un territoire ultramarin, ni colonisé. La Corse n’est pas la Nouvelle-Calédonie ! La Corse est une île méditerranéenne profondément française, qui doit être fière de son drapeau tricolore. »

https://www.lopinion.fr/edition/politique/manuel-valls-en-corse-il-faut-savoir-dire-non-sinon-cela-ne-s-arretera-142806

J’avais déjà signalé quelques carences dans la culture théologique de M. Valls lorsqu’il se mêlait, à la façon des ecclésiastiques et des ayatollahs évoqués plus haut, de régenter la façon qu’ont les femmes de se vêtir (car il s’agissait alors de voile et de burkini, pas de barbe et de djellaba, les ecclésiastiques et les ayatollahs sanctionnant de préférence les femmes, et M. Valls portant désormais la barbe).

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/08/17/du-ridicule-bis-et-de-la-bouffonnerie-en-politique-et-sur-ceux-qui-perdent-de-bonnes-occasions-de-se-taire-ou-encore-quil-devient-de-plus-en-plus-urgent-de-renouveler-le-paysage/

Mais je me sens aujourd’hui obligé de mettre aussi en doute sa culture historique.

Aurait-il donc oublié que la Corse a été achetée à la République de Gênes en 1768 à la suite du traité de Versailles sans aucune consultation de ses habitants, vendus comme des esclaves, qu’elle était si « profondément française » qu’il a fallu ensuite la conquérir par de féroces batailles (Borgo, Ponte Novu, etc.) ?

Et que la liberté du peuple corse a fait l’admiration de bien des grands témoins, comme Rousseau, Boswell, Voltaire (excusez du peu…) devant lesquels M. Valls aurait bien des raisons de se sentir petit garçon ?

« Il restait à savoir si les hommes ont le droit de vendre d’autres hommes ; mais c’est une question qu’on n’examinera jamais dans aucun traité. (…)

L’arme principale des Corses était leur courage. Ce courage fut si grand que dans un de ces combats [contre le colonisateur français], vers une rivière nommée Golo, ils se firent un rempart de leurs morts pour avoir le temps de recharger derrière eux avant de faire une retraite nécessaire ; leurs blessés se mêlèrent parmi les morts pour affermir le rempart. On trouve partout de la valeur, mais on ne voit de telles actions que chez les peuples libres. Malgré tant de valeur ils furent vaincus. » (Voltaire, Précis du Siècle de Louis XV, chapitre XL, De la Corse, ajouté en 1769, Œuvres complètes, Garnier tome 15, p. 415).

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Stultitia attire mon attention sur des déclarations de Jeff Bezos (fondateur d’Amazon et actuel homme le plus riche du monde) et Elon Musk (fondateur de Tesla et autre grande fortune), rapportées par Laurent Alexandre dans un article de l’Express (n° 3478 du 28/02 au 06/03 2018 p. 10) :

« Nous pourrons exploiter des mines dans les astéroïdes et l’énergie solaire sur d’immenses surfaces. L’alternative serait la stagnation de la Terre, le contrôle des naissances et la limitation de notre consommation d’énergie. Je ne crois pas que la stagnation soit compatible avec la liberté, et je suis sûr que ce serait un monde ennuyeux. Je veux que mes petits enfants vivent dans un monde de pionniers, d’exploration et d’expansion dans le cosmos. Avec 1000 milliards de Terriens, nous aurons des milliers d’Einstein et de Mozart. Nous avons besoin de fusées réutilisables, et c’est à quoi Blue Origin est destinée [Blue Origin, société fondée par Jeff Bezos, est censée développer le fret entre la Terre et la Lune dès 2020].

Quant à Elon Musk, plus modeste, il ne compte envoyer qu’un million de colons sur Mars…

J’avoue que nombre de déclarations d’un certain transhumanisme me laissent plutôt perplexe.

Mais n’étant en rien spécialiste des astéroïdes ni des exoplanètes, encore moins des fusées, et m’interrogeant toutefois sur la disponibilité de la source d’énergie capable d’envoyer – dans l’hypothèse la plus modeste – les quelques dizaines de milliers de lanceurs (même « réutilisables ») nécessaires  au peuplement de Mars par un million d’humains, je préfère me ranger sur ce sujet à l’opinion d’Hubert Reeves.

Contestant les affirmations du regretté Stephen Hawking concernant le recours possible aux exoplanètes comme « terres de secours » dans l’avenir, il déclarait :

« Aux vitesses que l’on connaît aujourd’hui, c’est-à-dire autour de 50.000 kilomètres par heure, cela prendrait quand même quelques dizaines de milliers d’années. Par rapport à la vie humaine, cela ne paraît pas très compatible. Il n’y a pas de plan B. Nous sommes condamnés à apprendre à vivre avec notre planète ».

https://www.lci.fr/sciences/video-hubert-reeves-il-n-y-a-pas-de-plan-b-nous-sommes-condamnes-a-apprendre-a-vivre-avec-notre-planete-exoplanetes-nuit-des-etoiles-2059860.html

Alors peut-être pourrait-on commencer par s’occuper sérieusement, par exemple, de la question du réchauffement climatique,

http://huet.blog.lemonde.fr/2018/03/14/climat-le-seul-charbon-tue-laccord-de-paris/

sans se laisser prendre aux discours des bonimenteurs, ou à la question de la gestion de l’eau potable,

http://www.cnrs.fr/cw/dossiers/doseau/decouv/mondial/04_risque.htm

à celle de la disparition de la biodiversité,

http://www.lemonde.fr/biodiversite/article/2018/03/20/on-assiste-a-un-effondrement-de-la-biodiversite-sauvage_5273511_1652692.html

http://www.lemonde.fr/planete/article/2018/03/23/sur-tous-les-continents-la-nature-et-le-bien-etre-humain-sont-en-danger_5275433_3244.html

ou simplement à celle de la disparition de nos humbles amis les oiseaux :

Les oiseaux disparaissent des campagnes françaises à une « vitesse vertigineuse »

Pour ma part, je ne sais pas si, compte tenu de ce qui a été dit plus haut, nos « petits enfants [vivront] dans un monde de pionniers, d’exploration et d’expansion dans le cosmos ».

Et j’avoue que je trouverais plutôt dommage qu’ils se fassent les complices de l’exportation dans ce cosmos de toutes les désolantes nuisances que nous avons réussi à produire sur notre pauvre Terre.

S’ils trouvent notre planète ennuyeuse, je leur conseillerai alors de relire le Petit Prince, qui s’y connaissait particulièrement en astéroïdes :

Dans notre monde gangréné par la vitesse, on se souvient de sa réflexion face au marchand de pilules à apaiser la soif, « qui font gagner cinquante-trois minutes par semaine » :

« Moi (…), si j’avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine… »

Plutôt que de dévaster par une activité minière effrénée des astéroïdes qui n’abriteront plus la moindre rose ni la moindre poésie, il serait grand temps d’enseigner à nos petits enfants à observer et à protéger les oiseaux.

Car non contents de les avoir privés de la plupart des papillons, et de tant d’autres espèces, nous sommes en train de leur voler ces merveilles.

Et peut-on imaginer plus ennuyeux et plus triste qu’un monde sans oiseaux et ses « Printemps silencieux » contre lesquels Rachel Carson nous mettait en garde il y a près de soixante ans ?

En ce qui me concerne, je peux passer des heures à les admirer, sans me lasser. Et j’avoue que cela me nourrit autrement que les fantasmes transhumanistes de M. Bezos.

 

Stultitia rappelle aussi à cette belle intelligence tellement logique qu’il faudrait tout de même garder les pieds sur terre : car les « milliers d’Einstein et de Mozart » que rendraient possibles d’après lui « les 1000 milliards de Terriens » dont il rêve, ne pèseraient sans doute pas lourd devant les milliers d’Hitler et de Pol Pot que génèrerait nécessairement aussi une telle croissance démographique.

Je sais bien que certains, de façon en partie légitime, attirent l’attention sur « La part d’ange en nous », et une certaine régression statistique de la violence (cf. le titre de  l’ouvrage de Steven Pinker, ed. Les Arènes, Paris 2017, ou encore, du même auteur, Enlightenment now, Penguin Books 2018, non encore traduit).

[ajout du 25/03: à propos des mutations plutôt que de la régression de la violence, ce commentaire pertinent du livre de François Cusset, Le Déchaînement du monde. Logique nouvelle de la violence, par Roger Paul Droit:

http://abonnes.lemonde.fr/livres/article/2018/03/22/figures-libres-la-violence-ne-decline-pas-elle-mute_5274642_3260.html  ]

Ils oublient tout simplement que l’évolution de notre monde est telle qu’elle met désormais des millions, voire des milliards « d’anges » à la merci de quelques démons.

Car la puissance de la bonne volonté et la puissance du mal ne sont absolument pas symétriques. Et nous le savons, cette asymétrie fait qu’une toute petite quantité d’individus mal intentionnés peut désormais détruire des populations entières, voire mettre en danger la survie de notre espèce.

Qu’en sera-t-il alors lorsque, selon les belles prévisions natalistes de M. Bezos, leur nombre sera multiplié par mille ?

Il faut cependant reconnaître un mérite aux spéculations de ces messieurs : l’alternative qu’ils présentent est, elle, bien réelle.

Déjà, les spéculations de Stephen Hawking sur le peuplement des exoplanètes, pour irréalistes qu’elles soient, naissaient du constat que la situation de notre terre est tellement détériorée qu’elle ne pourra plus longtemps assurer la survie de notre humanité.

Jeff Bezos opère le même constat : « L’alternative [à notre expansion cosmique, donc] serait la stagnation de la Terre, le contrôle des naissances et la limitation de notre consommation d’énergie ».

Et nous en sommes bien là, en effet : faute de disposer de Terres de rechange, la solution ne semble pouvoir être que dans le choix délibéré de la sobriété et la limitation de la croissance (termes tout de même plus dynamiques que celui de « stagnation »), dans le contrôle de notre démographie et de notre consommation d’énergie.

Prétendre avoir le beurre et l’argent du beurre, une croissance infinie, une démographie sans contrôle, une énergie sans limite, nécessite effectivement de disposer de planètes de rechange.

Au moins sur ce point, on ne peut démentir la réflexion de MM Bezos et Musk.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

Mais peut-être n’est-il question en tout cela, de façon bien plus triviale, que d’effets de pub pour Blue Origin ou autres entreprises similaires, et de gonflement fort lucratif d’une nouvelle bulle financière aux dividendes potentiellement …astronomiques.

D’une mutation fréquente qui transforme en droit la raison du plus fort. Ainsi que d’un gène de l’imbécillité qui affecte le corse, le catalan et autres basques ou bretons. Et de la façon merveilleuse dont le français y échappe. Méditations darwiniennes.

La persévérance des politicien.ne.s français.es à refuser aux corses le qualificatif de « peuple » et toute reconnaissance officielle de leur langue, constitue un nouvel exemple de ce Wiederholungzwang – pulsion névrotique de répétition – que j’ai évoqué bien des fois ces derniers temps.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/09/21/catalogne-sauver-lhonneur-de-lespagne-et-de-leurope/

On peut certes reconnaître, de façon plutôt accommodante et diplomatique, avec G. Simeoni, « un climat d’ouverture, constructif », et que « le corse est enseigné, reconnu comme langue régionale » (J. Gourault)- c’est bien la moindre des choses, même si cela ne doit pas dissimuler bien des difficultés – sur le fond, les lignes semblent loin de bouger de façon significative.

Interrogée sur la reconnaissance de la langue corse, la ministre a réaffirmé l’opposition de l’exécutif à la co-officialité avec le français, revendiquée par les élus nationalistes. « Il n’y a qu’un peuple, c’est le peuple français et il n’y a qu’une langue ».

http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2018/01/11/97001-20180111FILWWW00174-gourault-ouverte-a-une-reference-a-la-corse-dans-la-constitution.php

Soit.

Mais si l’on se fie simplement à M. Larousse, qui définit ainsi un peuple :

« Ensemble de personnes vivant en société sur un même territoire et unies par des liens culturels, des institutions politiques » (…) ou encore : « Communauté de gens unis par leur origine, leur mode de vie, leur langue ou leur culture »,

on ne saisit pas très bien quelles pourraient être les raisons qui devraient refuser aux corses – ou aux catalans -ce qualificatif évident qu’on accorde sans problème aux français ou aux espagnols.

Ayant en commun une langue dont l’existence n’est pas moins légitime que celle de toute langue romane néolatine (qui, sous cet angle, peuvent toutes être considérées comme étant des « patois » du latin…), une culture qui depuis des siècles s’exprime dans cette langue, des institutions, des traditions originales, on ne voit pas ce qui autoriserait à leur refuser le fait de constituer un peuple. Au même titre que le peuple italien, grec, basque, kurde, kanak, tibétain ou d’autres encore.

On le sait, dans le cas des derniers cités, les vicissitudes historiques font que tout en répondant à la définition de « peuples », ils ne disposent pas pour autant d’États.

Que le désir de promouvoir leurs cultures soit rendu plus manifeste par d’autres évolutions historiques constitue une aspiration en soi légitime, dans le cadre d’un monde plus conscient que la richesse de l’humanité réside dans sa diversité.

Y compris lorsqu’elle s’estime en droit de se donner une représentation politique appropriée, comme nous l’ont démontré de nombreux peuples.

À l’évidence, de telles réticences de la part de l’État français s’expliquent  (tout comme en Espagne ou ailleurs) par le fait qu’admettre la notion de « peuple » pour désigner corses, catalans ou basques impliquerait l’épée de Damoclès du redoutable « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », que reconnaît de façon bien gênante la charte des Nations Unies de 1945 (article 1, alinéa 2).

Alors, puisque la notion de « peuple » présente le risque d’un droit à disposer de soi propre à épouvanter tout État-nation qui se respecte, mieux vaut l’utiliser avec parcimonie, ou plutôt l’éviter chaque fois qu’un rapport de force avantageux le permet. Mieux encore, le réserver à son usage personnel.

Pour contourner le dangereux « droit des peuples », ignorons donc les peuples quand on peut le faire ! Les peuples autres que le nôtre, cela va de soi.

De même, pour éviter les si dangereux « droits humains », on peut tout bêtement ignorer les humains. Autres que nous, bien sûr.

Comme on le sait, il s’agit là d’une pratique bien établie.

Mais s’il est de bon ton entre gens civilisés de blâmer vertueusement les habitués de cette deuxième attitude, on promeut allègrement la première, qui relève pourtant de la même logique.

Car en plus du Wiederholungzwang, il faut bien constater qu’on se trouve en pleine schizophrénie.

Mais il en faut plus pour troubler notre malade, du moment que son intérêt s’y retrouve, ainsi que la préservation de son pouvoir.

« PÈRE UBU: Ah ! saleté ! le mauvais droit ne vaut-il pas le bon? Ah ! tu m’injuries, Mère Ubu, je vais te mettre en morceaux » (Ubu Roi).

« Alfred Jarry ne resterait-il pas le meilleur analyste du monde politique, et Ubu l’expression indépassable de nombre de ses réussites ? » s’interroge Stultitia.

En fait, disons le franchement, sans plus tergiverser : il n’y a qu’un seul « droit des peuples », le droit des peuples les plus forts.

« Il n’y a qu’un peuple, c’est le peuple français  et il n’y a qu’une langue [la langue française] », est en fait une autre façon de dire, comme le génial La Fontaine le montrait, que « La raison du plus fort est toujours la meilleure ».

La notion de « peuple », qui avait originairement pour but, dans l’expression « droit des peuples », de défendre le faible face au fort (et qui a effectivement joué ce rôle lors des décolonisations) est désormais devenue la propriété exclusive du fort, qui en dénie tout usage au plus faible.

Ainsi, la merveilleuse et fragile invention humaine du droit se trouve, comme trop souvent, phagocytée par son éternelle adversaire, la force, qu’elle a pourtant pour but de maîtriser. Étrange mutation !

Et bien rares sont ceux qui ne se laissent pas prendre à cette ingénieuse mystification !

Que l’on soit français, espagnol, turc ou chinois, le peuple le plus fort sera toujours meilleur et plus peuple que le corse, le catalan, le kurde ou le tibétain.

De même, la langue la plus forte est toujours la meilleure. Face au français, le corse n’a donc, officiellement du moins, pas de langue.

Et voilà pourquoi votre fille est muette !

 

C’est une telle conception qui caractérise entre autre l’inébranlable opiniâtreté des politiques français, toutes tendances confondues, à refuser des déclarations aussi anodines que la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/08/15/rien-de-nouveau-sous-frere-soleil-a-propos-des-langues-regionales-et-de-la-demographie-pontificale/

tout comme la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail relative aux peuples indigènes et tribaux de l’Organisation internationale du travail, « seul instrument juridique international contraignant (…) qui reconnaît notamment leurs droits collectifs à la terre et leur droit à l’autodétermination » (Wikipedia).

Et il me semble pour le moins préoccupant que Jacqueline Gourault, la « Mme Corse » du gouvernement, en dépit de quelques gestes « d’ouverture » plutôt limités, commence sa mission en manifestant bien des symptômes de ce genre de pathologie.

Il a fallu bien du temps – et des morts – avant que l’intelligence de MM Rocard et Pisani nous libère de la névrose de répétition et reconnaisse l’existence du peuple kanak et de sa langue.

L’expérience ne devrait-elle pas permettre d’éviter de telles pertes de temps et de tels risques de violence ?

Commencer par reconnaître officiellement l’existence évidente d’un peuple et d’une langue devrait être une étape préliminaire sur un chemin de pacification.

Mais, on le sait hélas, le Wiederholungzwang caractérise mieux le Père Ubu que le fait de tirer des leçons de ses erreurs…

 

En fait, une telle réduction de l’usage des termes « peuple » et « langue » aux besoins des plus forts n’est jamais qu’une façon de donner une justification en apparence politique et juridique à un vieil habitus raciste et nationaliste toujours bien vivant, qu’on voit se manifester de façon plus sauvage et moins édulcorée dans bien des réactions et commentaires.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/10/06/dune-etrange-desinhibition-du-nationalisme-et-de-ses-consequences-pour-lavenir-de-leurope-et-du-monde/

Et ses formulations les plus récentes ne sont jamais que l’expression d’une longue « tradition » qui concilie affirmations « savantes » et populaires en ce qui concerne les peuples minorisés.

Car « la race des chauvins, des porteurs de cocardes, les imbéciles heureux qui sont nés quelque part » (G. Brassens) – en France bien entendu !- méprise tranquillement du haut de sa morgue hautaine les divers ploucs qui ne semblent pas posséder le précieux gène de la francitude.

Et ce sont bien eux qui se voient humiliés et taxés d’imbécillité congénitale.

 

Illustrons cela par un rapide tour d’horizon politico-littéraire.

[Quand elles ne sont pas précisées, les citations viennent du petit livre de J.P. Pujol : Sottisier à propos des minorités ethniques, Lacour, Nîmes 2004]

Dans une intervention au parlement (Journal Officiel du 28 juillet 1885), Jules Ferry déclare : « Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures (…) Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures » (op.cit. p. 36).

Il est bien entendu inutile de préciser dans quelle catégorie se classe le français et sa langue :

Car « le peuple français semble avoir devancé de deux mille ans le reste de l’espèce humaine ; on serait tenté de le regarder au milieu d’elle comme une espèce différente ». Maximilien de Robespierre au nom du Comité de Salut Public, 18 floréal (7 mai) an II (1794) (op.cit. p.21).

Ce privilège génétique dont la nature a généreusement gratifié le peuple français se manifeste en premier lieu dans sa langue et sa culture:

« Le français, par un privilège unique, est seul resté fidèle à l’ordre direct (…) la syntaxe française est incorruptible. C’est de là que résulte cette admirable clarté, base éternelle de notre langue. Ce qui n’est pas clair n’est pas français » A. Rivarol, Discours sur l’universalité de la langue français, 1784 (op.cit. p.16).

Et à propos de l’occitan : « Ces jargons sont jolis et riches, mais n’étant point anoblis, ils dégradent tout ce qu’ils touchent » (id. ibid).

Car la supériorité naturelle du peuple français et de sa langue relègue bien sûr à un rang inférieur des communautés qui ne peuvent plus décemment revendiquer le qualificatif de « peuples », et des parlers obscurs qui ne peuvent plus être définis que comme « idiomes grossiers », jargons ou patois.

Déclaration d’Henri Grégoire devant le comité de l’instruction publique, 8 vendémiaire (29 septembre) an II (1793) : « Il est plus important qu’on ne le pense en politique d’extirper cette diversité d’idiomes grossiers qui prolongent l’enfance de la raison et la vieillesse des préjugés » (op.cit. p.18).

« Le devoir de civiliser les races inférieures », droit de colonisation prôné par J. Ferry s’étendra bien sûr à ces « restes de barbarie des siècles passés » (Conventionnel Lanthemas, 27 frimaire -17 décembre- an II, -1792- op. cit. p. 17) que sont les groupes humains non francophones résidant sur le territoire de la nation.

Car aux dires de Jules Michelet, « la Bretagne est une colonie comme l’Alsace et les Basques, plus que la Guadeloupe » (op.cit p. P 26).

Ce que confirme Auguste Romieu, sous-préfet de Quimperlé en 1831 : « La Basse-Bretagne est une contrée à part et qui n’est plus la France. Elle devrait être soumise à une sorte de régime colonial » (op.cit. p. 26).

Un tel devoir de colonisation et de civilisation passera bien sûr par l’imposition de « l’admirable clarté » de la langue française. Car il serait bien sûr de la plus haute immoralité, pour qui le possède, de garder un tel trésor par devers soi.

D’où, à la même date, cet extrait de lettres des préfets des Côtes-du-Nord et du Finistère à Monsieur de Montalivet, ministre de l’Instruction Publique : « Il faut absolument détruire le langage Breton » (id. ibid).

[Remarque: Qui donc veut absolument nous faire croire que la situation des peuples minorisés n’est pas comparable à celle des peuples colonisés, alors que ce sont les autorités françaises elles-mêmes qui ont œuvré d’arrache-pied pour établir cette identité ?

Il est instructif de le rappeler de temps en temps…]

Propos d’un sous-préfet du Finistère aux instituteurs en 1845 : « Surtout rappelez-vous, Messieurs, que vous n’êtes établis que pour tuer la langue bretonne » (op.cit. p. 30).

En 1846, le règlement du Comité de Saint-Palais interdit « de proférer aucune parole grossière comme aussi de parler basque – même pendant la récréation » (op. cit. p 31).

Et nos grands auteurs français ne sont pas de reste : Ce barbare proche de l’animalité qu’est le paysan breton mange comme un porc : il va « retrouver sa galette de sarrasin et sa jatte de bouillie de maïs cuite depuis huit jours dont il se nourrit toute l’année, à côté des porcs qui rôdent sous la table et de la vache qui rumine là sur son fumier, dans un coin de la même pièce » (G. Flaubert, Voyage en Bretagne, ed. Complexe 1989, p.197-198 ; dans op.cit. p. 31).

Un tel dégénéré n’a de rival que le corse, bien sûr : « Crasse et vanité. Ça mange dans de la vaisselle plate à leurs armes, des châtaignes dont les porcs ne voudraient pas » (A. Daudet, L’immortel, 1888. Op. cit, p37).

Ce régime étant bien sûr dicté par la légendaire paresse du corse : « Le châtaignier ne demande aucune culture (…) Les luisantes châtaignes pleuvent des branches hautes et, couché dans l’ombre, le Corse indolent regarde tomber les fruits » (Jean Lorrain, 1912. Op. cit. p. 45).

Et notre grand Céline, que d’aucuns portent au pinacle de la littérature française, de surenchérir : « Zone sud, zone peuplée de bâtards méditerranéens, de narbonoïdes dégénérés, de nervis, de félibres gâteux, parasites arabiques que la France aurait tout intérêt à passer par-dessus bord ; au-dessous de la Loire, rien que pourriture, fainéantise, infects métissages négrifiés » (Lettre du 15 juin 1942 à Henri Poulain, secrétaire de rédaction de Je suis partout. Op.cit. p. 48).

Avant que Charlie Hebdo ne porte l’estocade :

« Maintenant que le bulldozer jacobin a laminé et éradiqué les pagnolades et les bécassinades, on peut élever les trois douzaines de couillons qui parlent encore leur pataquès (pardon : langue) au rang de patrimoine national et leur apposer un label poulet fermier. Les langues régionales sont comme les quelques pierres du Moyen Âge épargnées par Bouygues : de la culture (con). Il a d’autant plus raison que des quantités de patois, pidgins, créoles, petits-nègres et verlans sont en train de polluer le français. Alors, après tout, autant favoriser le latin, l’étrusque et l’occitan ! »

En note de bas de page, Charlie Hebdo précise : « Les huit langues régionales parlées en France sont : l’occitan, le basque, le corse, le flamand, l’alsacien, le breton et le neu-neu » (n° du 8 octobre 1998. Op.cit. p. 59-60).

On s’en doute, on pourrait encore continuer longtemps de telles énumérations. Je vous renvoie plutôt au petit livre mentionné plus haut, dont sont issues la plupart de ces citations.

La politique de génocide culturel visant à détruire l’identité des peuples allogènes n’est pas une simple hypothèse historique mais une réalité avérée. Ceux qui feignent de l’ignorer et s’imaginent vivre dans le pays des droits de l’Homme et de la tradition démocratique, trouveront dans cette brochure un florilège de déclarations significatives en la matière, bien révélatrices d’une volonté d’asservissement souvent dissimulée sous le vernis humaniste. Dans la plupart des cas, les inepties retenues n’émanent pas d’individus troubles ou extrémistes. Non, souvent elles sont le fait de personnages pré­sentés sous un jour plutôt favorables dans les manuels scolaires ou dont les noms polluent parfois les plaques de rue de nos villes. Voltaire, en son temps, avait noté la bonne conscience dans le crime caractérisant le fanatisme. Beaucoup de citations, ici reproduites, constituent une synthèse presque parfaite entre l’instruction indiscutable des auteurs et leur chauvinisme stupide…

nous dit l’auteur (op.cit. quatrième de couverture).

Au vu de ces quelques extraits, il est bien difficile de lui donner tort.

 

Mais prolongeons un peu par un autre petit florilège, plus actuel celui-là mais tout aussi virulent, de quelques citations parmi les milliers du même genre qu’on peut lire sur les  forums du Monde.

Elles montrent qu’un tel état d’esprit est loin d’avoir disparu :

Après y avoir rencontré « Carles Pschittdemont », qui a plusieurs fois été qualifié de « nazi », ou de « futur Karadzic catalan » on y apprend que :

« Comme ça va toucher au porte-monnaie les petits enfants gâtés et égoïstes de l’indépendance catalane, ça va refroidir l’élan populaire aux 90% auto comptés et auto proclamés. Cette indépendance n’étant guidée par le fric – le leur – c’est par le fric – celui des espagnols – qu’elle rentrera à la maison. Comme le dit fort justement Martin Lamotte Super Résistant : « Forcément, dès qu’on parle pognon, y a pu personne ! »

Ou encore que : « Barcelone est une ville extrêmement sale et décadente. Les Catalans ont dans le sang ce résidu d’esprit anarcho-marxiste qui les rend rebelles à toute autorité autre que celle de leur nombril. Je ne comprends pas que les Castillans et les autres Espagnols ne leur accordent pas illico presto leur indépendance et ciao les Ramblas. »

« Dans le sang« . Il s’agit bien de génétique, comme nous l’avons vu.

À comparer avec les affirmations ci-dessus concernant la saleté congénitale des bretons et des corses. Rien de nouveau sous le soleil…

Ce qui justifie bien sûr le fait que « l’égoïsme catalan doit être maté », car « les va-t-en-guerre indépendantistes sont des démagos comme il en fleurit beaucoup ces derniers temps, flattant les égoïsmes et favorisant le mépris de l’Autre. Dégoutant ».

Rappelons que cette entreprise de « mater le catalan » représente aussi un grand classique, puisqu’en 1938, Manuel Azaña, président de la République espagnole résumait ainsi dans ses mémoires le rapport du gouvernement central avec la Catalogne: « La nécessité de bombarder Barcelone tous les 50 ans est une loi de l’Histoire espagnole. Le système de Philippe V était injuste et dur, mais solide et confortable. Il a tenu 2 siècles ».

Mais matée ou pas, « en fait la Catalogne, on s’en b…. ».

Car il s’agit bien en effet d’incorrigibles « nombrilistes qui prétendent être différents des autres communautés espagnoles », « d’enfants gâtés nombrilistes », « suicidaires, égoïstes et rétrogrades ».

Qualités qui, on le sait, n’épargnent pas les corses : « Micro micro microcosme et grand grand grandissimes tordus. Qu’ils restent sur leur rocher. Mais à rester entre soi, on risque la dégénérescence ».

« Ils voudront le bruccio et l’argent du bruccio ! »

« Entre Talamoni et Simeoni c’est quoi la différence, à part l’after-chèvre? »

Et ces expressions qui nous rappellent tellement la belle tradition de supériorité tranquille et satisfaite évoquée plus haut de « celui qui est né quelque part » et possède, lui, une langue véritable : « Macron a autre chose à faire que s’occuper du patois Corse et les dirigeants corses sont vraiment payés à ne rien faire », « de grands enfants… ».

« La co-officialité de la langue corse n’est pas acceptable. Vouloir forcer des tas de gamins, les enfants corses en tête, à faire le difficile apprentissage d’une langue ultra-confidentielle, comprise nulle part hors de la Corse et de certains coins perdus de Toscane, c’est aberrant ».

« On est tous d’accord à 3/4 exceptions près pour dire qu’ils nous font suer, ces assistés de Corses avec leur dialecte de génois et leurs fromages de m… Ils nous coûtent une blinde, qu’ils la prennent leur indépendance, mais qu’ils se cassent !! ».

« Mais au fait comment définissent-ils le « peuple corse » : par la géographie, la génétique, l’ascendance, le port du fusil ….? »

etc. etc. etc.

Toutes considérations qui rejoignent donc, dans le fond, au-delà de différences d’expression qui caractérisent l’approche juridique plus BCBG mais non moins catégorique de nos politiques, l’immémoriale fin de non-recevoir tenant généralement lieu de réflexion dès lors qu’on aborde la question des peuples minorisés :

« Il n’y a qu’un peuple, c’est le peuple français et il n’y a qu’une langue ».

Dont acte.

 

Ah ! Avant de se quitter, Stultitia ajoute encore deux petites perles pour la route :

Avril 1969 : Roger Vitton, ministre de l’information : « Pour être comprise par tout le monde, l’émission en langue bretonne sera désormais faite en français » (op.cit. p. 51*).

Et celle-ci, pour laquelle je nourris une affection toute particulière : Francisque Sarcey, écrivain à la mode à la fin du XIXème siècle, note dans le journal Le Temps : « Les paysans bretons sont tellement crédules qu’ils croient à une influence de la lune sur les marées » (op.cit. p. 39).

Sans blague ?

* Correctif: dans son magnifique petit livre: Comment peut-on être Breton ? Essai sur la démocratie française, Paris, Le Seuil, 1970, p. 17, Morvan Lebesque corrige J.P. Pujol en attribuant cette phrase historique au Ministre de l’Information de l’époque [Joël Le Theule ?] s’adressant au député de Lorient Roger Vitton qui l’interrogeait sur la culture régionale à l’ORTF.

 

Ajout du 04/02:

Triste confirmation du contenu de ce post, la tonalité de la quasi totalité des commentaires à cet article (comme à tout article sur la question corse):

http://abonnes.lemonde.fr/corse/article/2018/02/03/les-nationalistes-corses-appellent-a-manifester-pour-pousser-l-etat-a-negocier_5251418_1616678.html

Comme je le disais dans un post précédent à propos de la Catalogne:

 » L’incroyable et honteux déchaînement verbal auquel donne lieu la simple évocation d’une question qui devrait alimenter une réflexion approfondie et argumentée laisse présager que le virus malfaisant du nationalisme fauteur de violences et de guerres est encore solidement installé dans bien des esprits ».

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/10/06/dune-etrange-desinhibition-du-nationalisme-et-de-ses-consequences-pour-lavenir-de-leurope-et-du-monde/

 

Quelle différence avec l’intelligence et la modération de Gilles Simeoni, par exemple:

https://www.franceinter.fr/emissions/questions-politiques/questions-politiques-04-fevrier-2018

Y’a pas photo…

Le garçon qui criait au loup. Ou d’une manière bien discutable de faire valoir des arguments pertinents dans les débats de bioéthique.

Un berger, qui menait son troupeau assez loin du village, se livrait constamment à la plaisanterie que voici. Il appelait les habitants du village à son secours, en criant que les loups attaquaient ses moutons. Deux ou trois fois les gens du village s’effrayèrent et sortirent précipitamment, puis ils s’en retournèrent mystifiés. Mais à la fin il arriva que des loups se présentèrent réellement. Tandis qu’ils saccageaient le troupeau, le berger appelait au secours les villageois ; mais ceux-ci, s’imaginant qu’il plaisantait comme d’habitude, se soucièrent peu de lui. Il arriva ainsi qu’il perdit ses moutons.

Cette fable montre que les menteurs ne gagnent qu’une chose, c’est de n’être pas crus, même lorsqu’ils disent la vérité.

Ésope, Fables, Traduction par Émile Chambry . Société d’édition « Les Belles Lettres », 1926 (pp. 139-140).

 

Quelques articles parus dans le quotidien « La Croix » du mercredi 3 janvier, suite à un sondage sur la bioéthique

https://www.la-croix.com/Sciences-et-ethique/Ethique/SONDAGE-Les-Francais-et-la-bioethique-2018-01-03-1200903298

me font irrésistiblement penser à cette fable.

En particulier, sous le titre général : « Quelles peuvent être les implications du libéralisme en matière sociétale », celui de Jean Léonetti : « La loi du plus fort risque de l’emporter » ; et celui du P. Bruno Saintôt, « Les consensus éthiques sont fragilisés ».

https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/Bioethique-loi-fort-risque-lemporter-2018-01-03-1200903269

[Ajout du 11/01: le curieux amalgame opéré par Mgr. Aupetit, lorsqu’il s’agit de bioéthique, entre euthanasie, assistance au suicide en fin de vie et eugénisme (!) me paraît relever d’un mécanisme identique qui privilégie « la voix de son maître » sur une conscience éthique réfléchie et … autonome

http://abonnes.lemonde.fr/religions/article/2018/01/11/mgr-aupetit-archeveque-de-paris-aujourd-hui-on-n-a-pas-le-droit-de-parler-de-dieu-sinon-on-gene_5240111_1653130.html ].

 

Je suis pour ma part depuis bien longtemps opposé à toute forme de GPA ainsi qu’à l’extension de l’Insémination Artificielle avec Donneur (IAD) à toutes les femmes hors des cas thérapeutiques.

Ceci pour des raisons de cohérence éthique et philosophique que j’ai plusieurs fois exposées.

(Voir par exemple) :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/06/27/pma-lethique-supposerait-elle-lincoherence/

À ce titre, je me trouve donc généralement en accord avec MM. Léonetti et Saintôt lorsqu’ils traitent de ces questions.

Mais il me paraît de simple bon sens de distinguer ce qui doit l’être.

En l’occurrence, les questions de l’IAD, de la PMA et de la GPA doivent faire l’objet d’une approche spécifique, qui ne peut en aucun cas se confondre avec celle de la fin de vie, de l’assistance au suicide, par exemple.

Il s’agit tout simplement de problématiques distinctes.

Pourquoi faudrait-il alors rassembler sous une même rubrique, comme le font nos auteurs dans les articles mentionnés, des questions aussi différentes, et qui devraient donc faire l’objet d’abords différents ?

Qu’y a-t-il de commun en effet entre :

  • une utilisation non thérapeutique de la médecine, dans le cas de l’IAD ou GPA, fondée sur une revendication « d’égalité » confondue de façon simpliste avec la similitude (cf. mon post du 27/06/2017 ci-dessus) et qui entraîne un déni du droit de l’enfant à bénéficier de la représentation de la diversité des sexes à sa naissance (et donc une réelle inégalité cette fois) en dehors de tout consentement possible de la personne potentielle de l’enfant, ou encore une instrumentalisation de la femme dans la cas de la GPA ;
  • et le cas du suicide d’une personne adulte, exemple utilisé en outre de façon bien tendancieuse, dans le but évident de discréditer toute possibilité d’assistance à la décision intime de mettre fin à sa propre vie lorsque celle-ci est irrémédiablement condamnée. Décision qui constitue un cas si particulier de « suicide » qu’elle pourrait porter un autre nom, et qui ne peut surtout pas être assimilée à l’euthanasie comme le font nos auteurs avec une légèreté bien discutable ;
  • ou encore le cas de la vente d’organe, de la prostitution ou de l’euthanasie, etc.

Or il nous est pourtant affirmé :

« C’est dans cette même logique que nous prohibons la vente d’organes, la prostitution, le recours aux mères porteuses ou l’euthanasie » (J. Léonetti, art. cité.).

Désolé, M. Léonetti, mais il devrait faire partie du B.A BA d’une saine méthodologie scientifique que d’appliquer à ces questions différentes des « logiques » elles aussi différentes et spécifiques.

Il se trouve que j’ai moi-même essayé de réfléchir de façon différenciée à chacun de ces sujets :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/25/un-rein-sinon-rien-vente-dorganes-consentement-et-des-inquietantes-aventures-de-la-dignite/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/12/13/prostitution-alienation-consentement-meres-porteuses-quelques-meditations-terminologiques-autant-que-peripateticiennes-avec-elisabeth-badinter-sylviane-agacinsky-rene-frydman-et-bien-d/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/06/25/lethique-souci-de-lautre-ou-satisfaction-de-soi-qui-donc-est-le-sujet-de-la-gpa/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/02/18/fin-de-vie-et-finitude-du-droit-a-propos-de-leuthanasie-du-suicide-assiste-et-du-consentement/

Et qu’une approche qui rassemble tout cela dans un aussi singulier inventaire à la Prévert m’est particulièrement incompréhensible.

Comment assimiler en effet les cas où le consentement d’un adulte présumé responsable est en jeu (en dépit de la difficulté, soulignée dans mes posts, de l’évaluation du caractère « éclairé » de ce consentement) – prostitution, demande consciente et réitérée d’une assistance à la fin de vie lorsque l’issue fatale prochaine est reconnue irrémédiable de façon collégiale –

et ceux où le seul désir des parents établit un enfant en situation d’inégalité (IAD « pour toutes », GPA) sans aucune interrogation sur son droit ?

Comment oser mettre sur le même plan le devoir d’assistance à la personne en danger (« ranimer un individu ayant fait une tentative de suicide »J. Léonetti, art. cité) et le respect de la décision d’une personne en fin de vie qui, en toute connaissance des moyens possibles de la soulager, choisit de façon consciente et réfléchie, pour des raisons qui relèvent de son inaliénable liberté, de ne pas les mettre en œuvre et « d’en finir » ?

Refuser de distinguer des questionnements aussi différents me semble présenter des dangers considérables en ce qui concerne la crédibilité d’une démarche éthique.

Car le fait de crier « au loup » dès qu’il est par exemple question de la moindre avancée au sujet du respect de la volonté exprimée d’une personne adulte en fin de vie risque – et c’est bien le cas – de rendre inaudible un discours qui revendique à juste titre une légitimité quand il s’agit en particulier du respect des droits de l’enfant face aux extravagances procréatrices présentes et à venir.

Pourquoi dès lors, maintenir une confusion aussi préjudiciable aux causes mêmes qu’on prétend servir ?

L’explication me semble hélas relativement évidente.

Elle relève de cette permanence des dogmatismes que j’avais évoquée dans quelques posts précédents. Par exemple:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/11/16/dune-transition-intellectuelle-comme-condition-de-la-transition-energetique-et-demographique-et-encore-et-toujours-du-deni-et-du-jesuitisme-de-certaines-de-ses-justifications/

Ne chercherait-on pas en effet, en certains milieux, ecclésiastiques mais aussi d’un certain catholicisme en particulier, à rassembler sciemment dans une même approche abusivement globalisante des questions fort différentes, dans le but d’étendre le bien-fondé réel de certains arguments (concernant l’IAD et la GPA donc) et de certains combats à des questions beaucoup plus délicates, et sur lesquelles un certain dogmatisme moral a priori  perçu comme un et indivisible se révèle particulièrement inapproprié ?

Hélas, une telle approche court le risque de s’autodétruire en tant que réflexion éthique, du fait de son caractère hétéronome – on précisera plus bas ce qu’il faut entendre par là -, car elle ne fait que démontrer que ce qui prévaut en elle, c’est moins le souci de l’éthique que la défense d’un dogmatisme formel, au besoin au détriment du bien commun et du respect des personnes.

D’où son caractère inaudible  et son rejet légitime par l’opinion :

«On a déjà bien des fois entendu crier ‘’au loup’’. On nous a déjà fait le coup de l’interdiction du préservatif, de la pilule, on a refusé à des adultes consentants le droit de vivre ensemble en les humiliant par un étalage hystérique d’homophobie lors de certaines manifestations, etc. Et ce sont de tels donneurs de leçons dont on connaît les rengaines avant même qu’ils ouvrent la bouche qui prétendent maintenant faire la loi sur les questions de bioéthique ou de fin de vie ?».

Et Stultitia d’ajouter l’une de ses citations préférées: « Voilà la réponse. Et maintenant, quelle est la question? » (Woody Allen).

Il serait donc grand temps, pour qui veut être audible sur ce qui mérite réellement de l’être, d’interroger sérieusement quelques une de ces « rengaines ».

 

Et aussi d’arrêter de se tromper de combat en faisant croire, là encore de façon bien doctrinaire, que l’enjeu de fond pour qui cherche à préserver des valeurs en soi légitimes serait de les opposer frontalement à « l’éthique d’autonomie fondée sur la liberté de décider pour soi-même » (J. Léonetti, art. cité). Comme si autonomie et liberté de décision ne pouvaient s’articuler à des valeurs présumées « religieuses », ou avec une « éthique de la vulnérabilité » avec lesquelles elles seraient par essence incompatibles .

Car on est étonné de voir convoquées au banc des accusés, avec une légèreté surprenante en dépit de quelques précautions oratoires, aussi bien la notion complexe de libéralisme philosophique que celle d’autonomie et de liberté de conscience. N’y aurait-il pas là une ficelle bien grossière pour tenter de légitimer une approche encore une fois essentiellement dogmatique ?

On sait certes que le premier terme- libéralisme – fait l’objet d’un rejet partagé par un très large spectre de l’opinion, de la France Insoumise au Front National.

Il paraît donc ingénieux de surfer, d’une façon qui n’est pas exempte de démagogie, sur un tel rejet.

Mais si ce rejet peut en effet se comprendre et se justifier lorsqu’il s’agit de ce qu’on nomme « l’ultra libéralisme économique », du fait des ravages dont il est effectivement la cause, il serait cependant bien ambigu et tendancieux d’assimiler un tel dévoiement avec ce que serait le libéralisme dans son essence, et en particulier dans certaines de ses dimensions philosophiques et éthiques.

Or, bien au-delà de la simple dimension économique, ce sont bien celles-ci qui se trouvent visées par nos auteurs, qui renouent ainsi avec une tradition largement attestée.

Car pour n’en citer que quelques origines, il n’est pas inutile de rappeler qu’une telle récusation du « libéralisme », qui dépasse donc largement la critique de l’économie, rencontre rien de moins que l’anathème de la dixième section du Syllabus du pape Pie IX (datant de 1864, faut-il le rappeler) condamnant de façon virulente, avec « les principales erreurs de notre temps », le « libéralisme » comme étant l’une des causes essentielles de l’apostasie des temps modernes et de la dépravation des mœurs. Raison pour laquelle il doit être énergiquement dénoncé et rejeté. On sait que bien des textes ultérieurs de même tonalité se chargeront de poursuivre l’entreprise.

Et se trouvent donc particulièrement visés ces principes libéraux qui, en plaçant l’autonomie de l’être humain au cœur de son existence, individuelle comme sociale, entreprennent de le libérer – d’où le terme de libéralisme (lequel a mieux conservé dans le monde anglo-saxon son sens originaire) – de l’emprise des tendances pour le moins aliénantes que cherchent à lui imposer l’absolutisme monarchique et l’autorité ecclésiastique.

Rappelons en effet que la pensée libérale a essentiellement pour intention, chez ses pères fondateurs, Locke et Montesquieu en particulier, d’édifier des défenses contre l’absolutisme tel qu’il est imposé par le pouvoir politique, mais aussi bien évidemment par l’Église (cf. La Lettre sur la tolérance, de Locke) lorsque celle-ci prétend prescrire un culte déterminé.

C’est dans ce but que ces fondateurs ainsi que nombre de leurs successeurs (Kant en particulier) vont développer la riche notion d’autonomie, caractéristique essentielle de la personne consciente et responsable, capable de se soumettre librement à la loi parce qu’elle y reconnaît la marque de la raison, et non parce qu’une puissance extérieure, royale, ecclésiastique ou autre, lui intime l’ordre de le faire.

On comprend mieux dès lors que devant une telle revendication de liberté de conscience, de penser et d’agir, la résistance de telles autorités ait pu être acharnée. En particulier lorsqu’il s’agissait de défendre leurs prérogatives en ce qui concerne le contrôle de la vie morale, des comportements sexuels, etc.

Pour les dites autorités en effet, il ne peut bien sûr qu’être erroné de prétendre que : « La science des choses philosophiques et morales, de même que les lois civiles, peuvent et doivent être soustraites à l’autorité divine et ecclésiastique » (Syllabus, § VII. Erreurs concernant la morale naturelle et chrétienne, proposition 62).

D’où le rejet radical d’un tel libéralisme, car il est bien entendu tout aussi faux d’affirmer que « Le Pontife Romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne » (Syllabus, § X, Erreurs qui se rapportent au libéralisme moderne, Proposition 80).

Connaissant maintenant quelques antécédents de l’antilibéralisme en ce qui concerne la philosophie et l’éthique, on est donc désormais en droit d’éprouver des réserves lorsqu’on voit le libéralisme accusé sommairement de tous les maux, lui et sa composante fondamentale que constitue l’autonomie.

Quelles sont donc les raisons profondes de telles attaques ? Et quels sont les intérêts qu’elles défendent ?

Qui donc a peur de l’autonomie, et pourquoi ? Aurait-on à gagner à y renoncer ?

Ce qui précède nous suggère bien évidemment la réponse.

Et surtout, si elle est effectivement coupable, par quoi la remplacer ?

Y aurait-il encore, dans notre société, quelques relents inavoués de Syllabus, qui chercheraient la restauration de quelque dogmatique ou quelque catéchisme définissant enfin le bien moral sans risque d’erreur par la bouche de quelque infaillible autorité ?

Ce serait alors confondre l’indispensable autonomie qui définit l’acte éthique véritable avec cette « conformité à la morale » que dénonce Kant dans les « Fondements de la métaphysique des mœurs ». Conformité qui nous fait estimer le racisme moral parce qu’une certaine « morale » nous dit qu’il l’est, ou qui nous fait considérer qu’il est « moral » de brûler des juifs, des hérétiques, de décapiter des infidèles ou de fusiller des dissidents parce que notre religion ou notre athéisme nous disent qu’il est juste de le faire.

Car rappelons que l’opposé de l’autonomie est l’hétéronomie, qui est la « condition d’une volonté déterminée à agir par influence extérieure » (La philosophie de AàZ, Hatier 2011).

Mais de quelle influence s’agit-il alors ? De celle du pouvoir politique ? Du pouvoir religieux ? Du pape ? Du rabbin ? De l’imam  ou autre bonze ?

Étant foncièrement laïc, j’admets entièrement que de tels personnages respectables puissent avoir droit au chapitre sur les sujets d’éthique, de politique, etc. au même titre que des penseurs athées, agnostiques, etc. et contribuent à informer une réflexion délicate.

Car au dire de la plupart des théoriciens de l’autonomie, la pensée ne peut s’édifier ex nihilo, à partir de rien, et repose nécessairement sur un matériau qui dès toujours la précède.

Mais étant foncièrement laïc, je ne vois pas en quoi cette « influence extérieure », hétéronome, devrait aliéner la décision, elle aussi informée, d’un sujet libre et  responsable.

D’un sujet autonome donc, un sujet adulte qui se soumet à la loi par adhésion critique de son intelligence et de sa volonté à des propositions légitimement issues des horizons multiples d’une raison plurielle, et non par soumission infantile à une puissance quelconque, politique, religieuse, ou à un conformisme social.

Et j’ai donc bien du mal à comprendre, MM Léonetti et Saintôt, dans quel but il faudrait faire peser la suspicion sur cette idée d’autonomie, apport essentiel de la pensée libérale dans sa plus grande tradition philosophique telle qu’elle est illustrée par Locke, Montesquieu, Kant, Tocqueville, etc.

Idée certes à approfondir de façon critique, et qui constitue un idéal jamais entièrement réalisé, à remettre donc sans cesse sur le métier comme le font actuellement tant de philosophes, mais à propos de laquelle on pourrait paraphraser la définition que Churchill donne de la démocratie : le pire des concepts, à l’exception de tous les autres.

Comme vous le savez aussi, ce ne pourrait être qu’au prix d’une grossière caricature, voire d’une supercherie qu’on identifierait autonomie de la personne et individualisme égoïste qui « fait systématiquement primer l’individu sur le collectif » (J. Léonetti, art. cité).

Car l’histoire du concept d’autonomie, tout comme celle de la pensée libérale montre que l’individualisme égocentrique constitue en fait la trahison d’un projet qui confère une place essentielle à l’altruisme et à la solidarité.

Déjà, parmi bien des références possibles, la profonde conception de la sympathie entre les êtres humains qui, chez l’Adam Smith de la Théorie des sentiments moraux, m’interdit de faire souffrir autrui exclut de concevoir l’autonomie comme « mise en cause du modèle de solidarité » (B. Saintôt, art. cité). Et ce serait faire insulte à la grande majorité des penseurs libéraux que de ne pas reconnaître, avec J. Stuart Mill, que « les êtres humains se doivent de l’aide les uns aux autres pour distinguer le meilleur du pire, et doivent s’encourager à choisir le premier, comme à éviter le second » (Sur la liberté, Chapitre IV. Des limites de l’autorité de la société sur l’individu,§4, trad. O. Gaiffe).

On le sait, outre son importance capitale dans la philosophie contemporaine (cf. C. Castoriadis, M. Gauchet, etc. dans le post cité ci-dessous), cette idée d’autonomie apparaît tellement essentielle à nombre de penseurs juifs, chrétiens ou musulmans que même si elle s’articule nécessairement pour eux avec une hétéronomie fondatrice, ils la considèrent comme le don le plus précieux que Dieu lui-même offre à sa créature.

(voir quelques réflexion sur ce point dans :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/05/21/a-propos-de-que-faire-simon-leys-ou-les-habits-neufs-du-professeur-badiou-et-quand-marcel-gauchet-gagnerait-a-lire-levinas-et-pic-de-la-mirandole/      )

Il serait donc bienvenu que des penseurs aussi avisés que vous l’êtes ne se laissent pas aller à des caricatures faciles et des réductions tellement simplistes et dogmatiques qu’elles frôlent le mensonge.

Car ceux qui agissent ainsi ne gagnent qu’une chose, « c’est de n’être pas crus, même lorsqu’ils disent la vérité », nous rappelle le vieil Ésope. « Et il arriva ainsi que le berger perdit ses moutons ».

Or, vous avez incontestablement des vérités à dire. Je l’ai pour ma part souligné dans de nombreux posts.

Il serait donc bien dommage que trop de proximité avec certaines approches suspectes les rendent inaudibles.

 

Et une excellente année à toutes et à tous, dans la vive joie d’une pensée libre et toujours en recherche d’une authentique… autonomie !

M. Rajoy, il est grand temps de revoir votre copie !

Après avoir mis en doute les capacités de M. Rajoy à produire une dissertation de philosophie digne du niveau du « bachillerato », le baccalauréat espagnol,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/11/03/de-la-distinction-entre-legalite-et-legitimite-et-du-bien-que-ferait-a-m-rajoy-un-petit-devoir-de-philo-de-terminale/

voilà que Stultitia s’interroge sur sa clairvoyance politique :

« Nous sommes du bon côté de l’Histoire », affirmait-il il y a deux jours.

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/12/22/le-pari-perdu-de-mariano-rajoy_5233346_3232.html

Cette Histoire, en tous cas, semble prendre un malin plaisir à le détromper une fois de plus.

Peut-être serait-il urgent, avant de commettre de nouveaux dégâts qui risqueraient d’être irréparables, d’en tirer enfin les conséquences.

‘’M. Puigdemont a lancé un message au premier ministre espagnol : « M. Rajoy, faites de la politique ! »’’ (de l’article cité plus haut).

Au point où en sont les choses, on se demande surtout si la meilleure politique ne serait pas, enfin, de laisser la place.

Car la situation, qui reste certes délicate, exige d’urgence un « changement de paradigme » que M. Rajoy ne semble pas en mesure de promouvoir.

Charge à lui de nous faire mentir !

Mais comme se plait à le répéter Stultitia à la suite d’Einstein:

« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré ».

Sans plus de commentaires pour aujourd’hui, juste une petite suggestion faite à la suite d’un article du Monde :

Après avoir gravement déstabilisé par son obstination déraisonnable la vie politique et économique de la Catalogne et de l’Espagne, M. Rajoy doit désormais laisser la main. Et le déni de démocratie castillan et européen doit laisser place à une approche enfin capable de concilier respect de la diversité et construction d’un projet commun. Ce n’est jamais que  le désir maintes fois répété des catalans et autres peuples minorisés.

 

Et de bonnes fêtes à toutes et à tous !

 

Ajout du 23/12:

Rappelons encore que, contrairement à ce qui est répété en boucle, les indépendantistes n’ont pas gagné en nombre de sièges et perdu en nombre de voix.

L’affaire est plus compliquée que cette affirmation qui console à moindre frais les nationalistes castillans et leurs émules européens.

Car on estime à une moitié des électeurs de CatComù-Podem (Podemos 7,45% des voix) ceux qui, outre la revendication d’un référendum, se prononcent pour l’indépendance.

On ne peut donc les additionner purement et simplement aux « anti-indépendantistes ».

De même, le PSC (Parti Socialiste Catalan 13,88% des voix) ne peut que par supercherie être assimilé aux « unionistes », puisqu’il se prononce pour la révision de la constitution de 1978 dans le sens de l’Estatut de 2006 (abrogé à l’instigation du PP) et pour la création d’une fédération de nations au sein de la nation espagnole. On est donc là encore aux antipodes de M. Rajoy et de Mme Arrimadas.

Avec le seul Cuitadans et le pâle fantôme qui subsiste du PP (29,61 % des voix à eux deux contre 47,49% aux trois partis catalanistes, sans même compter les ajouts probables issus de Podem et du PSC), on est donc bien loin d’avoir une majorité « unioniste » en Catalogne, en dépit des fantasmes des nationalistes castillans, largement répercutés par les médias.

https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lections_au_Parlement_de_Catalogne_de_2017#Voix_et_si%C3%A8ges

 

De la distinction entre légalité et légitimité. Et du bien que ferait à M. Rajoy un petit devoir de philo de terminale.

Retour de Catalogne, où nous avons passé une bonne semaine.

Et voilà que nous apprenons qu’un État qui n’a jamais été capable de faire la lumière sur les centaines de milliers de crimes du franquisme

http://information.tv5monde.com/info/espagne-franquisme-impunite-140570

s’acharne à menacer de détention des personnes qui ont toujours affirmé leur attachement aux procédure non-violentes.

Tout comme il a d’ailleurs toléré qu’on poursuive en justice ceux qui dénoncent courageusement les abjections du passé.

http://www.lemonde.fr/europe/article/2012/01/31/le-juge-garzon-denonce-les-crimes-contre-l-humanite-du-franquisme_1636944_3214.html

Hélas, rien de nouveau sous le soleil…

Certes, le surréalisme a des racines dans la patrie de Buñuel, mais il faut reconnaître que ses représentants illustres avaient un tout autre talent que les dirigeants pitoyables capables de telles prouesses.

Franquito ferait-il donc tout pour devenir le petit Erdogan de l’Europe ?

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[ajout pour les non hispanisants: la devise parodie le titre de Franco, qui s’était auto-proclamé: « Caudillo de España por la gracia de Dios »: Chef de l’Espagne par la grâce de Dieu. Franquito est, lui: « Chef de rien par la grâce de personne ». (Dessin de Antonio Helguera)].

On connaissait bien sûr depuis longtemps ses capacités.

Plus étonnante – mais encore une fois peu surprenante hélas… – est la complicité – active, passive, intellectuelle – des instances européennes, et de tant de citoyens de l’Europe, avec de tels agissements.

Mais notre monde est bien celui qui n’hésite pas, on le sait, à élire des Trump et à faire l’apologie des Poutine…

 

Pour notre part, au cours d’une semaine en Catalogne, entre autres découvertes ou redécouvertes de ce domaine naturel et culturel inépuisable, nous avons assisté le 27 octobre, aux réactions suivant la proclamation de la République dans la belle ville de Vic où nous nous trouvions.

Car aussitôt après l’annonce du Parlement, jeunes et vieux, personnes en apparence aisées et moins aisées ont convergé spontanément vers la Plaça Major de la ville, donnant lieu à des scènes émouvantes dans une ambiance bon enfant où les rires et applaudissements le disputaient aux bruit des bouteilles de Cava (vin mousseux hispanique) qu’on débouche, et dont la foule se voyait copieusement arrosée.

Moment de joie, mais aussi de réalisme devant les difficultés à venir, la répression attendue de la part de Madrid, habituelle chaque fois qu’un peuple de la péninsule a cherché à affirmer son indépendance d’une manière qui dépasse ce qui est permis par le bon plaisir du gouvernement central.

« Il va falloir maintenant défendre notre République », nous expliquait un homme très digne, en commentant le remplacement sur la façade de la mairie de l’Estelada (drapeau catalan étoilé, signe de revendication) par la Senyera, le drapeau « officiel » symbolisant l’indépendance réalisée.

Et nous y voilà donc : la dite répression, comme à l’accoutumé, ne s’est pas fait attendre.

C’est cette expérience vécue ainsi que les multiples rencontres de gens très divers témoignant de la profondeur et de la légitimité tranquille d’une revendication séculaire qui m’inspire ce développement sur un thème de philosophie – encore une fois élémentaire –  en l’occurrence la distinction entre légalité et légitimité.

Car on peut penser que l’un des nœuds de ce qu’on nomme le « problème catalan » (même si, une fois de plus, il s’agit avant tout d’un problème propre au nationalisme castillan) se situe au niveau de l’incapacité de comprendre une distinction qui fait partie du b. a. ba de la réflexion philosophique.

Voici en effet ce que nous dit un ouvrage on ne peut plus scolaire sur le sujet :

(La philosophie de A à Z, sous la direction de Laurence Hansen-Løve, Hatier Paris 2011, article « Légalité », p. 260) :

On oppose souvent la légalité – simple conformité aux lois, sans préjuger de leur bien-fondé ou de leur caractère juste ou injuste – et la légitimité qui renvoie, elle, à l’idée d’équité, de bien-fondé, de bon droit, de justice, etc., et fait appel à des valeurs jugées supérieures à celles des lois du droit positif. Par là, on entend souligner le danger du légalisme, c’est-à-dire le danger d’une attitude qui consiste à s’en tenir à la lettre de la loi. Or la loi peut être injuste dans son application, parce qu’elle ne tient pas compte, par son abstraction et son caractère général, des situations particulières. La loi peut être injuste aussi dans son principe même, notamment si elle trahit son caractère général et devient discriminatoire.

 

Et il serait peut-être bon que certains chefs d’État en reviennent à leurs chères études, en l’occurrence quelques concepts élémentaires de philosophie.

Car, bien sûr, il est possible d’aborder la question que la Catalogne pose au nationalisme castillan par le biais de la légalité.

Et on rappellera alors :

  • que les catalans ont accepté en 1978 le Constitution espagnole par référendum ;
  • Que celle-ci décrète dans son article 2 « l’unité indissoluble de la nation espagnole, patrie commune et indivisible de tous les Espagnols ».
  • Que le droit à un référendum d’autodétermination est inconstitutionnel, et contrevient donc à la légalité :

http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/09/08/independance-de-la-catalogne-madrid-montre-les-muscles_5182540_3214.html

  • Que les personnes qui ont promu et/ou organisé un tel référendum se trouvent donc dans l’illégalité et, outre l’application de l’article 155 de la Constitution, doivent être destituées et subir les sanctions contre la rébellion et la sédition telles qu’elles sont prévues par la loi, en l’occurrence l’article 472 du code pénal qui prévoit à leur encontre de 15 à 25 ans de prison,

Etc., etc., etc.

Choses orchestrées sur tous les tons par les médias depuis des jours, et en particulier depuis la fameuse « déclaration de la République ».

Une approche purement et formellement « légaliste » de la question aboutira donc de façon nécessaire aux blocages et affrontements auxquels nous assistons en ce moment, que seule la (jusqu’à présent) patience et l’esprit pacifique des catalans a gardés de dégénérer en violence.

 

Mais, reprenant nos définitions élémentaires à l’usage des philosophes débutants, on peut aussi considérer que cette approche purement légaliste constitue un grave danger, « le danger d’une attitude qui consiste à s’en tenir à la lettre de la loi. Or la loi peut être injuste dans son application, parce qu’elle ne tient pas compte, par son abstraction et son caractère général, des situations particulières. La loi peut être injuste aussi dans son principe même, notamment si elle trahit son caractère général et devient discriminatoire ».

Face à ce danger qui tend à oublier que la loi est faite pour des hommes et non les hommes pour la loi, que la Constitution est faite pour des hommes et des circonstances, et non les hommes pour une Constitution transformée en référence sacrée et intangible, élevée dans le ciel d’une abstraction inaccessible aux circonstances, il s’avère primordial en effet de retrouver l’essence même de la loi, celle qui en fait la servante de « l’équité, du bien-fondé, du bon droit, de la justice ».

Distinctions elles aussi élémentaires en éthique et en philosophie politique, sur lesquelles ont planché nos élèves de terminale (les miens, tout au moins…) en décortiquant l’Éthique à Nicomaque, les Politiques d’Aristote, le « kairos », mais aussi « Le juste entre le légal et le bon » de P. Ricœur (n’est-ce pas, M. Macron…), ou autres textes aptes à alimenter la réflexion philosophique de quelques dirigeants auxquels on aurait bien du mal à accorder leur baccalauréat.

Cette seconde approche, axée donc sur la légitimité, serait celle qui pourrait dépasser le dangereux légalisme en privilégiant les éléments d’interprétation dynamique que l’on trouve déjà dans les textes mêmes de la loi et de la Constitution, afin de les rendre à leur vocation. Car loin de rigidifier stérilement les positions, celle-ci vise au contraire à l’établissement d’institutions justes en cohérence du mieux possible avec les aspirations des hommes de 2017, qui ne sont plus nécessairement celles des hommes de 1978.

Car, répétons-le, la Constitution est faite pour les hommes, et non les hommes pour la Constitution.

On pourrait alors observer, entre autres choses :

  • que le même article 2 de la Constitution espagnole reconnaît l’existence « des nationalités » qui composent l’Espagne, reconnaissance qui fut entérinée par « l’Estatut » accordé à la Catalogne en 2006 par le gouvernement Zapatero et rejeté en 2010 de façon unilatérale par un gouvernement Rajoy [imprécision de ma part: voir le correctif apporté par EAT dans un des commentaires ci-dessous].
  • Que la notion de « pueblos », « peuples », y est présente pour désigner ces différentes « nations » (par ex.Titulo primero, cap. III, art. 46, “Los poderes públicos garantizarán la conservación y promoverán el enriquecimiento del patrimonio histórico, cultural y artístico de los pueblos de España”, ce qui peut légitimement faire reconnaître au “peuple catalan” le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, tel qu’il est garanti par la charte des Nations unies et le Pacte sur les droits civils et politiques de 1966.

https://www.rts.ch/info/monde/8937106-en-catalogne-le-gouvernement-espagnol-joue-a-un-jeu-dangereux-.html

  • Que le « droit de décider », des citoyens de Catalogne peut être considéré comme légitime par une interprétation de la Constitution qui privilégie une « approche pondérée et évolutive des principes constitutionnels », et qu’il est même expressément reconnu par l’arrêt 42/2014 du Tribunal Constitutionnel :

https://ccec.revues.org/6230#tocto2n1

cf. aussi d’autres références déjà mentionnées, comme :

https://www.unige.ch/gsi/files/9315/0461/7440/CATALONIAS_LEGITIMATE_RIGHT_DECIDE.pdf

  • Que le droit international, même s’il ne la promeut pas expressément dans le cas des peuples dits « non colonisés », n’interdit nullement de leur part une déclaration d’indépendance :

« les déclarations d’indépendance ne sont pas contraires au droit international. En réalité, elles sont relativement indifférentes. Ce qui compte, c’est le fait, c’est-à-dire la création ou non d’un État ».

déclare le juriste Pierre Bodeau-Livinec, professeur de droit international public.

https://www.franceculture.fr/emissions/la-question-du-jour/une-catalogne-independante-serait-elle-contraire-au-droit-international

  • Que l’incompatibilité entre droit national et droit international pourrait être levée si le gouvernement espagnol prenait l’initiative d’unifier ces différents « langages juridiques », ce que permettrait donc d’ores et déjà une lecture « pondérée » de la Constitution.

« L’hypothèse d’une déclaration unilatérale d’indépendance de la Catalogne soulève la question de la création d’État en dehors des situations où sont identifiés des peuples coloniaux, sous occupation étrangère ou soumis à des régimes racistes. Dans ces cas de figure, le droit international public observe, en principe, une posture de neutralité juridique à l’égard des déclarations d’indépendance. Il ne les autorise pas, non plus qu’il les interdit. La question de leur licéité est alors renvoyée à l’appréciation d’un autre ordre juridique, interne à l’État concerné. Chaque État est libre d’autoriser, de réglementer ou d’interdire la sécession en son sein ».

http://cdi.ulb.ac.be/situation-catalogne-regard-droit-international-public-contribution-de-nabil-hajjami-maitre-de-conferences-a-luniversite-paris-nanterre-cedin/

https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9publique_catalane_(2017)

« L’État concerné » étant en l’occurrence l’État espagnol, la « question catalane » est donc bien, une fois de plus, celle de l’interprétation que se donne de lui-même l’État-nation espagnol. La balle est depuis toujours dans son camp.

etc., etc., etc.

 

On le voit, il y a donc bien, à la base de la question qui nous occupe, la confrontation de deux interprétations : l’une « légaliste », qui est actuellement le fait de l’État espagnol, l’autre « légitimiste », dont se réclament les indépendantistes catalans.

On pourrait dire alors à juste titre que la question de la définition de l’État comme celle de la Nation relève bien, elle aussi, de l’herméneutique.

Mais, dans tous les cas, ce doit être à la démocratie de trancher : le fait que la Catalogne soit, ou ne soit pas, dépend de la décision libre et informée d’un peuple qui s’exprime à travers un vote démocratique.

L’exemple du référendum en Nouvelle Calédonie, dont l’échéance approche,

http://www.lemonde.fr/politique/article/2017/11/03/referendum-d-autodetermination-en-nouvelle-caledonie-un-accord-politique-trouve_5209433_823448.html

montre qu’une approche légaliste d’essence nationaliste et instigatrice de violence, qui fut longtemps celle du gouvernement français, peut laisser place à une reconnaissance de la légitimité des aspirations d’un peuple.

Sans doute manque-t-il au gouvernement de M. Rajoy et de ceux qui le soutiennent (dont hélas les principales dirigeantes et les principaux dirigeants européens) la lucidité et la raison d’un Rocard et d’un Pisani.

Ou plutôt est-ce l’atavisme du nationalisme espagnol qui, en ce moment, ne laisse pas à une telle lucidité et une telle raison l’espace pour exister…

Cet espace devant donc être avant tout celui d’une démocratie qui ne cède en rien au déni.

Le référendum de 2014, les élections de 2015, même si l’on peut regretter le faible taux de participation (mais ce sont ceux qui votent qui font une légitimité, et non ceux qui s’abstiennent ou se détournent) ont manifesté, qu’on le veuille ou non, un soutien de la majorité des votants à l’idée républicaine et indépendantiste en Catalogne.

Il est dommage que le référendum du 1er octobre ait été rendu impossible par les circonstances que l’on sait, dont le gouvernement de Madrid est le principal responsable.

Son autorisation par le gouvernement central aurait donné, à l’image du référendum écossais de 2014, une idée de la situation politique de la Catalogne.

Pas plus qu’en Nouvelle Calédonie, le résultat des élections du 21 décembre n’est acquis.

On le sait, leurs dirigeants l’ont maintes fois répété, un échec des indépendantistes ne signifierait en aucun cas la violence. Car la patience des catalans à faire tomber « l’estaca » de façon pacifique est depuis longtemps avérée. Sans doute peut-on penser à juste titre qu’ils ont l’Histoire avec eux.

Souhaitons alors que le légalisme des nationalistes espagnols sache de son côté, en cas de victoire des indépendantistes, reconnaître enfin la voie d’une légitimité qui seule peut encore rendre à l’Espagne la dignité et l’honneur que l’incompétence de son gouvernement s’évertue à bafouer.

 

Ajout du 07/11: Je signale le blocage de l’accès au site diplocat.cat, émanation diplomatique de la Généralité de Catalogne, suite à la fermeture des représentations diplomatiques catalanes à l’étranger. Ce site diffusait, entre autres informations utiles, des conférences de spécialistes du droit international que j’avais signalées dans mes posts précédents.

Franquito met donc bien tout en œuvre pour assumer son rôle de petit Erdogan de l’Europe.

 

Ajout du 11/11:

Ce texte indispensable: tout y est !

http://www.liberation.fr/planete/2017/11/10/carles-puigdemont-des-manifestants-font-le-salut-fasciste-et-demandent-mon-emprisonnement-et-mon-exe_1609336

 

Catalogne : Sauver l’honneur de l’Espagne. Et de l’Europe.

[Je me permets de dédier ces modestes réflexions à Battitta, récemment disparu, « Siset » (cf. vidéo finale) qui, parmi d’autres, m’a aidé à approfondir ce sujet et à mieux  en percevoir les enjeux. Milesker Battitta. Laster arte!]

Puisque nous sommes dans le Wiederholungzwang – la pulsion névrotique de répétition (cf. post précédent) – en voilà encore un exemple :

Le Roi de Castille et sa cour, tels qu’ils ont été restaurés par le Régent Franco, font désormais donner leurs troupes – la Guardia Civil en l’occurrence – pour faire rentrer dans le rang les Segadors factieux de Catalogne. Bien triste répétition d’autres répétitions…

(Suite à la révolte de 1640 contre le centralisme castillan, Pau Claris proclame, dès 1641, la première République Catalane. En souvenir de cet épisode, l’hymne national catalan porte le nom des révoltés : Els Segadors, « les faucheurs »).
https://www.youtube.com/watch?v=ntjDJmFp04M

Point n’est besoin d’évoquer la longue histoire par laquelle la Catalogne fut par étapes assujettie au pouvoir castillan, et les innombrables humiliations et persécutions subies jusqu’à nos jours (pour se limiter au siècle passé : interdiction de la langue catalane par Franco, exécution du président Lluís Companys par les fascistes, etc., etc.) auxquelles a donné lieu cet assujettissement, en dépit d’une permanente résistance. Une documentation considérable existe sur le sujet.

Mais convenons-en une fois pour toutes : qu’on le veuille ou non, l’identité catalane demeure un fait, une indéniable réalité que les vicissitudes historiques n’ont pu réduire. La vidéo ci-dessus en est un témoignage particulièrement éloquent. Et pas plus que jadis, ceux qui s’y essaieront n’y parviendront. Et ils seront loin d’avoir le beau rôle !

Et convenons-en aussi : à l’évidence, depuis l’union dynastique de l’Aragon et de la Castille en 1479, étape clef de la naissance de « l’Espagne » qui vit l’unification du royaume du fait de l’alliance d’Isabelle et de Ferdinand, le mariage entre la Castille et la Catalogne n’a jamais été vraiment consommé.

« Ratum sed non consummatum » : me rappelle à point nommé Stultitia, qui connaît le droit canonique sur le bout des doigts. « Il s’agit là d’une clause de nullité, et donc d’annulation de mariage ».

[correctif 22/09: voilà que je prends Stultitia en faute. C’est rare! Car la « non consommation » d’un mariage « ratifié » constitue en fait en droit canonique une clause de « dispense », et non de nullité. Mais cette nuance byzantine ne modifie rien en ce qui concerne la séparation du couple, possible dans les deux cas].

Ce blog n’est certes pas le lieu adéquat pour proposer une procédure de divorce. Mais il faut bien admettre que, lorsque 70% d’une population, sans présumer du résultat, estime légitime la tenue d’un référendum sur le sujet, il faut pour le moins reconnaître que la question se pose…
http://www.la-croix.com/Monde/Europe/arrestations-embrasent-Catalogne-2017-09-20-1200878367?from_univers=lacroix

Sans doute, dira-t-on, il faut aussi accorder, tout à l’honneur des gouvernements du post-franquisme, que des avancées considérables ont eu lieu en ce qui concerne la reconnaissance de la diversité « des Espagnes » et la mise en place de statuts d’autonomie, dont la Catalogne fut largement bénéficiaire.

Hélas, on le sait, ces avancées réelles poursuivies en particulier par le gouvernement Zapatero, se sont vues contrebalancées dans l’actualité récente par leur annulation partielle en 2010 et des régressions étonnantes, en particulier en ce qui concerne l’autonomie fiscale promise (alors que l’article 157.3 de la Constitution prévoit que certaines communautés autonomes puissent lever elles-mêmes leurs propres impôts, ceux de la Catalogne continuent de relever de l’Administration centrale espagnole).
http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/09/18/catalogne-on-est-dans-une-logique-de-fuite-en-avant-des-deux-cotes_5187385_3214.html

Pour ne pas parler de déclarations ô combien subtiles de ministres de gouvernements Rajoy (José Ignacio Wert, etc.) promettant entre autres d’ “espagnoliser les catalans”, initiative s’inscrivant dans la plus pure tradition discriminatoire d’un franquisme qui a souvent bien du mal à disparaître des esprits.

Sans doute l’une des importantes avancées sociétales occidentales a été la dédramatisation du divorce. Lorsque des conjoints ne s’entendent plus, on peut envisager des séparations à l’amiable qui ne sont pas nécessairement des ruptures violentes.

Mais il semble que la Castille, qui reste en cela très catholique à l’image de ses souverains fondateurs, préfère s’arc-bouter sur l’indissolubilité du mariage…

« Et pourtant, le « ratum sed non consummatum » relève du droit canon catholique. Cela ne devrait donc pas faire difficulté », ajoute Stultitia la savante. En effet.

Car, malgré le « désastre » durement ressenti de la perte de l’Empire colonial, scellée en 1898 par la guerre hispano-américaine et le traité de Paris, l’Espagne a montré qu’elle est capable de reconstruire son «identité narrative » en l’absence de cet élément constitutif qui fut pourtant central pour elle pendant des siècles.

Un divorce, une séparation, aussi pénibles soient-ils, ne signifient donc pas nécessairement la fin d’une histoire (ou d’une Histoire). Ils peuvent (et doivent) s’inscrire dans la perspective d’une « reconfiguration » du récit – selon des expressions empruntées à Paul Ricoeur – propre à impulser une nouvelle dynamique.

Pas plus l’ethnogenèse que le processus de constitution des nations ne se fixent en des figures statiques et intangibles : la perte d’un empire colonial peut-être une libération, pour les ex-colonies bien sûr, mais aussi pour les nations colonisatrices elles-mêmes, qui peuvent désormais nouer avec des peuples jadis humiliés des relations plus saines et franches, plus respectueuses, des relations d’égal à égal. Et cela se vérifie y compris au niveau économique.

Il n’est pas interdit de réussir un divorce. Mais la violence exercée par l’une des parties risque à l’évidence de rendre les choses plus difficiles.

Pourquoi ne pas concevoir cependant, dans le cas des rapports de la Castille et de la Catalogne, qu’une situation quasi-coloniale, marquée par une permanence de la violence sous des formes variables au cours de l’Histoire – violence militaire, policière, institutionnelle – de la part d’un État nationaliste, puisse évoluer vers une pacification par une résolution à l’amiable ?

[Précision importante : quand je parle de « nationalisme », je comprends bien sûr le terme dans le sens que lui donne de façon relativement consensuelle la philosophie politique, en le distinguant du patriotisme : en ce sens le nationalisme consiste à vouloir édifier sa propre nation et sa propre culture au-dessus des autres, et à les développer au détriment des autres. Les États nationalistes auxquels je fais allusion ici sont ceux qui, comme « l’Espagne » castillane, ont prétendu ou prétendent encore « espagnoliser » les catalans, basques ou galiciens, tout comme ceux qui prétendent « franciser » les bretons ou siniser les tibétains, etc. C’est donc aussi la résistance à ce type de normalisation linguistique, culturelle, politique, etc. qui prend légitimement le nom de patriotisme.
Hélas, ces États nationalistes, prisonniers d’un « habitus » multiséculaire de déni de leur comportement réel, pratiquent généralement une omerta politique, médiatique, philosophique, etc. et qualifient de « nationalistes » les peuples qui manifestent, eux, une revendication authentiquement patriotique. Classique renversement des responsabilités. Pour la majorité des médias « espagnols » – mais aussi français, qui partagent le même « habitus » – c’est bien entendu les catalans, les basques etc. qui sont qualifiés de « nationalistes », avec une évidente connotation négative, voire criminelle. Alors que l’Histoire montre sans équivoque que c’est la Castille qui a toujours cherché à imposer sa langue et ses institutions, y compris par la violence et la persécution, et jamais l’inverse. Qui soutiendra en effet qu’il a un jour entendu un catalan affirmer qu’il fallait « catalaniser » Madrid ?)].

Mais ce ne sont certes pas les dernières opérations policières qui permettront ce genre de résolution.

Pourtant, une nation comme l’Angleterre, confrontée à une situation proche, a fait montre d’un courage qui l’honore en acceptant en 2014 d’autoriser un référendum d’indépendance par lequel les écossais devaient se prononcer sur l’avenir de ce qu’ils perçoivent légitimement comme étant leur nation.

Le refus de ce genre d’autorisation de la part du gouvernement Rajoy n’est donc absolument pas une fatalité, même s’il risque hélas de constituer désormais un exemple pour l’actuelle première ministre Thérésa May, qui semble plutôt portée sur la manière dure.

Il faut hélas craindre que, du côté espagnol comme du côté anglais, le fait de dénier, par l’utilisation de la violence institutionnelle et policière, à des peuples fortement mobilisés toute possibilité d’auto-détermination, constitue une grave provocation qui risque de ne pas rester sans conséquences. Car on ne peut sans risque s’opposer à la volonté exprimée par des millions de personnes.

Il en va de la dignité de l’Espagne et de l’Angleterre, comme le comprennent d’ailleurs fort bien des partis à l’audience non négligeable (Podemos, Izquierda unida, etc. pour l’Espagne, qui refusent de cautionner les agissements nationalistes de Rajoy). Ces nations, et bien d’autres, s’honoreraient en reconnaissant les droits légitimes de peuples qu’ils ont minorisés, plutôt que de continuer à leur manifester leur mépris en utilisant la seule répression judiciaire et policière.

Ajoutons qu’il en va aussi sans doute de l’honneur de l’Europe.

Le spectre d’un « éclatement » de celle-ci, si souvent agité, est en effet totalement disproportionné : hormis une minorité infime à l’extrême gauche (d’ailleurs proche des opinions développées par des partis qui se présentent en France comme « la seule opposition ferme »…), l’immense majorité des catalans est résolument pro-européenne. Tout comme la majorité des écossais, dont la sécession pourrait d’ailleurs constituer, après le « brexit », une aubaine pour l’Europe.

Certes, comme l’a déclaré la Commission européenne, le référendum catalan « est d’ordre constitutionnel interne à l’Espagne ». Il n’appartient pas aux instances européennes de décider à la place des États ; mais Jean Claude Juncker, tout en rappelant le droit européen, n’en convient pas moins qu’ « il est évident que si un oui à l’indépendance de la Catalogne voyait le jour, nous respecterions ce choix ».
https://www.youtube.com/watch?time_continue=3&v=JcylrPxCXGM
https://www.euractiv.fr/section/politique/news/catalonian-independence-juncker-ventures-into-unchartered-waters/

Dans un contexte où l’euroscepticisme constitue une réelle menace, serait-il en effet cohérent de multiplier les difficultés à des entités (l’Écosse, la Catalogne) qui, outre leur puissance économique non négligeable, revendiquent résolument leur appartenance à l’Europe ?

On peut raisonnablement prévoir que leur réintégration serait facilitée, moyennant le recours à quelques dispositions juridiques adéquates (cf. dans l’article mentionné ci-dessus, le principe d’intégration des « États successeurs », qui permettrait « d’hériter » d’une adhésion précédente).

La situation ne relèverait donc pas du tragique que se plaisent à dépeindre ceux qui instrumentalisent la terreur de « l’éclatement », dans le but manifeste de sauvegarder un statu quo qui fait l’affaire des États centralisateurs.

Rappelons que le changement de statut de l’Écosse ou de la Catalogne exige la majorité à un référendum, ce qui limite tout de même largement le nombre des candidats potentiels. Il y aura bien sûr des candidats plausibles et légitimes, mais il est peu probable que la Savoie ou la Picardie empruntent cette voie dans l’immédiat…

Ajoutons que la question est avant tout celle de la cohérence éthique et du respect de la démocratie : l’Europe, qui se plait à faire la leçon à des États faisant peu de cas du droit de leurs « minorités » (cf. la Turquie, par exemple), s’honorerait aussi en montrant la voie d’une résolution non-violente et courageuse de la question posée par ses propres peuples minorisés.

La capacité à reconnaître la légitimité de leurs aspirations tout en leur conférant un statut en son sein pourrait constituer en outre un séduisant défi à relever, largement à sa portée, et revêtir une valeur d’exemplarité à même de redorer un blason terni par l’absence de projets autres que trivialement économiques.

Car si l’Europe ne s’engage pas dans cette voie, qui donc le fera ?

La reconnaissance des droits du peuple tibétain risque en effet de faire long feu si les autorités chinoises, à l’exemple de M. Rajoy, considèrent que seul le peuple chinois dans son ensemble est apte à décider « démocratiquement » du sort des populations que la Chine a rendues minoritaires…

Espérons donc que l’actuel gouvernement espagnol ne réveille pas, une fois de plus, par son recours à la « violence première » institutionnelle et policière, cette « violence seconde », réactive, dont l’Espagne a trop souvent fait les frais.

Pas plus que d’autres, les catalans ne le souhaitent.

Depuis longtemps, en dépit des provocations et des humiliations des « gens orgueilleux et superbes », ils ont fait le choix de n’aiguiser la faux que dans leur hymne.

Mais, on le sait, on peut s’attendre en revanche à ce qu’ils tirent sans faiblir sur le pieu qui les attache, comme ils l’ont toujours fait. Et il est certain qu’ils ne s’arrêteront pas avant de l’avoir fait tomber.
https://www.youtube.com/watch?v=2wRqbwHS4Hs
https://www.lacoccinelle.net/261857.html

Il en va donc des intérêts aussi bien que de l’honneur du peuple « espagnol » et de ses gouvernants de reconnaître enfin sans équivoque, dans la justice et la paix, la force de ce droit.

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Ajout du 22/09:

Pour les abonnés, un entretien important, qui fait le point sur l’état de la question :

http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2017/09/22/carles-puigdemont-president-de-la-catalogne-nous-n-allons-pas-renoncer_5189331_3214.html

Et puisque « Le Monde » semble avoir du mal à valider mes commentaires sur le sujet, je reporte ici le second (le premier n’ayant pas eu l’heur de passer):

Bien étrange – mais peu surprenant – de constater comment l’ignorance ainsi qu’un « habitus » nationaliste bien ancré font que la majorité des commentaires ci-dessous [ceux qui suivent l’entretien avec M. Puigdemont] accusent en fait … les victimes, et exonèrent des opérations policières qui bafouent un état de droit démocratique.

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Et une « somme » qui devrait désormais faire référence, rédigée par quatre spécialistes reconnus du droit international (elle est hélas réservée pour le moment aux anglicistes):

https://www.unige.ch/gsi/files/9315/0461/7440/CATALONIAS_LEGITIMATE_RIGHT_DECIDE.pdf

Nicolas Levrat, directeur du Département de droit international public de l’Université de Genève, y affirme notamment que « les citoyens de pays démocratiques ont le droit de choisir le cadre politique dans lequel ils veulent vivre » .

  « La volonté des citoyens catalans de pouvoir décider eux-mêmes de leur futur politique et de la nature de leurs relations avec Madrid est légitime », résume-t-il. Le panel d’experts se base notamment sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, garanti par la charte des Nations unies et le Pacte sur les droits civils et politiques de 1966. Problème, il faut définir ce qu’est un « peuple » et là les interprétations juridiques divergent.

https://www.rts.ch/info/monde/8937106-en-catalogne-le-gouvernement-espagnol-joue-a-un-jeu-dangereux-.html

Rappelons toutefois qu’en 2006, le nouveau statut d’autonomie approuvé par le Parlement espagnol (« l’Estatut » en catalan) et validé par référendum en Catalogne reconnaissait la légitimité du terme « Nation » pour qualifier le peuple catalan.

C’est ce statut qui a été partiellement annulé de façon unilatérale en 2010 par le gouvernement Rajoy. [correctif du 05/11: en fait  l’Estatut a été rogné par le Tribunal Constitutionnel sur l’initiative du PP, alors dans l’opposition; Zapatero étant toujours président du gouvernement en 2010. Voir commentaire de EAT à mon post du 03/11].

 

Ajout du 24/09:

Une petite mise au point suite à une bonne vidéo du monde

http://abonnes.lemonde.fr/europe/video/2017/09/22/pourquoi-les-catalans-souhaitent-ils-etre-independants_5189999_3214.html

et à des accusation « d’égoïsme », de caprices de riches ou « d’enfant gâtés » (sic) qui « méprisent le reste des espagnols » récurrentes dans les commentaires (cf. ci dessus sur ce dernier point le rapport entre l’inexistante politique de « catalonisation des espagnols » versus les permanentes tentatives « d’espagnolisation des catalans ». « Y ‘a pas photo« , tout de même …  ):

L’argument récurrent de « l’égoïsme catalan » est ridicule et significatif du mépris dont souffrent les peuples minorisés. Ce  qu’ils refusent, c’est la confiscation par Madrid de leur souveraineté fiscale, tout comme la France refuserait que ses impôts soient gérés par Berlin. Leur revendication d’appartenance à l’Europe implique bien d’accepter pleinement de contribuer au budget de l’Union. Bruxelles plutôt que Madrid. « L’égoïsme » n’a donc rien à voir dans l’affaire, qui est avant tout politique.

Pour approfondir les questions de droit, une série de vidéos sur :

http://www.diplocat.cat/fr/index.php?option=com_content&view=article&id=139&catid=104&lang=fr&Itemid=242

Et encore:

https://vimeo.com/100200291

[ajout du 05/11: à ce jour, ces vidéos, qui contenaient diverses conférences relatives à la légitimité de l’indépendance de la Catalogne au regard du droit international, dont une journée d’étude organisée à l’IEP de Paris, ne sont plus disponibles.

C’est en fait l’ensemble du site diplocat.cat, site diplomatique de la Généralité de Catalogne, qui est désormais inaccessible sur le Web. Pour quelles raisons ? Censure de la part du gouvernement de Madrid ?]

 

Cultures, civilisation, barbarie. Quand Tzvetan Todorov nous éclaire sur Saidnaya, Bachar el Assad et bien d’autres. Et, en passant, sur la « morale publique ».

En un moment où la médiocrité ambiante monopolise une fois de plus les médias, quelques articles nous permettent tout de même de respirer un air autrement vivifiant en évoquant les multiples facettes d’un grand esprit dont l’acuité n’avait d’égale que la modestie et la discrétion.

http://abonnes.lemonde.fr/disparitions/article/2017/02/08/tzvetan-todorov-heraut-de-l-humanisme-est-mort_5076486_3382.html?h=18

http://www.liberation.fr/debats/2017/02/07/tzvetan-todorov-humaniste-insoumis_1546939

http://www.la-croix.com/Culture/Tzvetan-Todorov-a-la-lumiere-de-la-pensee-2017-02-07-1200823156

etc.

Fort heureusement, Tzvetan Todorov n’était pas un habitué de ces plateaux où se congratulent avec emphase grandes gueules et intellectuels média-proclamés.

La finesse et la profondeur de sa pensée n’avaient que faire des jeux du cirque.

Mais pour ceux qui l’ont quelque peu fréquenté, sa disparition est celle d’un authentique maître, mieux (car le terme ne lui aurait pas plu), d’un éveilleur qui a interrogé et stimulé les esprits.

Pour tout cela, un immense merci à vous, Monsieur Todorov !

À titre d’hommage, et parmi les écrits que j’ai précieusement rangés dans la collection de ceux qui m’aident à vivre, je voudrais en évoquer quelques-uns qui m’aident à prolonger un peu une réflexion récente concernant l’intolérable :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/18/sur-une-distinction-difficile-mais-pourtant-indispensable-entre-moindre-mal-et-intolerable/

Il s’agit de textes qui s’interrogent sur le rapport de la civilisation et de la barbarie.

D’abord ce petit montage, tiré de La peur des Barbares, Au-delà du choc des civilisations (Robert Laffont 2008 et Biblio Essais 2009), qui m’a maintes fois servi pour proposer à des élèves de façon rigoureuse un abord terminologique de la question.

Tzvetan Todorov y définit de façon particulièrement pertinente des conventions de langage (distinction civilisation/barbarie, civilisation/civilisations ou cultures, en particulier) qui permettent de mettre en intelligence bien des événements de notre actualité. C’est pourquoi, dans mon titre, je l’ai mis au service d’une réflexion à propos de quelques visages contemporains de la barbarie.

L’approche, dans la continuité d’un dialogue avec Levi-Strauss que Todorov avait initié depuis longtemps déjà (cf. les pages éclairantes de Nous et les autres), revient en particulier sur une phrase de l’auteur de Race et Histoire devenue un poncif stérilisant la pensée et l’entraînant sur des voies pernicieuses : non, on ne peut simplement définir le barbare comme celui qui « croit en la barbarie », comme l’affirme Levi-Strauss. La barbarie ne peut s’identifier simplement à un ethnocentrisme méprisant la diversité des cultures. Il existe une barbarie radicale, « transculturelle », qui ne peut se dissoudre dans le relativisme.

Rappel ô combien salutaire par les temps qui courent, et qui nous permet de nommer par leur nom bien des personnes et des événements.

« Le barbare n’est pas du tout celui qui croit que la barbarie existe, c’est celui qui croit qu’une population ou un être n’appartiennent pas pleinement à l’humanité et qu’ils méritent des traitements qu’il refuserait résolument de s’appliquer à lui-même. Le sens absolu de «civilisation» ne disparaît guère par le fait que chacun voit d’abord la paille dans l’œil du voisin et ignore la poutre dans le sien : les actes de barbarie restent tels sous tous les climats ».

Ne nous y trompons pas : pas plus qu’on ne peut éliminer l’intolérable (cf. post du 18/01/2017, lien ci-dessus), on ne peut assimiler la barbarie à une simple incompréhension des coutumes de l’autre : ce n’est pas parce que je suis un « barbare » qui ne comprend rien aux usages d’autrui que l’excision ou la torture sont « barbares ». Elles le sont parce que la barbarie existe, toujours et partout. Et elle ne doit pas être « respectée » sous le prétexte qu’elle relèverait de la diversité culturelle.

Mais il serait dommage d’extraire cette conclusion de l’architecture qui la supporte. La récompense vaut bien un petit effort de lecture :

Les grecs avaient fusionné deux oppositions, l’une formée de termes à valeur morale absolue (barbare/civilisé), l’autre de termes neutres, relatifs et réversibles (maîtrisant/ne maîtrisant pas la langue du pays). (…)

La barbarie [au sens «absolu»] résulte d’un trait de l’être humain dont il semble illusoire d’espérer qu’il soit un jour définitivement éliminé. Elle ne correspondra donc pour nous à aucune période spécifique de l’histoire de l’humanité, ancienne ou moderne, à aucune partie des populations qui couvrent la surface de la terre. Elle est en nous comme chez les autres; aucun peuple ni individu n’est immunisé contre la possibilité d’accomplir des actes barbares. L’homme préhistorique tuant son semblable de la grotte voisine, Caïn abattant Abel, le tyran contemporain torturant ses adversaires – tous participent de la même pulsion barbare, celle d’un sentiment de rivalité meurtrier qui nous fait refuser aux autres le droit d’accé­der aux mêmes joies et aux mêmes biens que ceux dont nous souhaitons profiter.

On ne peut dire que la barbarie est inhumaine, à moins de postuler, comme le faisait Romain Gary : «Ce côté inhumain fait partie de l’humain. Tant qu’on ne reconnaîtra pas que l’inhumanité est chose humaine, on restera dans le mensonge pieux.» [R Gary, Les Cerfs-volants, Gallimard, 1980, p. 265.] En se comportant de manière odieuse, les hommes ne cessent nullement d’être humains. (…)

Civilisation s’oppose à barbarie. Cependant, le sens du premier mot change considérablement si nous le met­tons au pluriel. Les civilisations ne correspondent plus à une catégorie morale et intellectuelle atemporelle, mais à des formations historiques qui apparaissent et dispa­raissent, caractérisées par la présence de nombreux traits liés tant à la vie matérielle qu’à celle de l’esprit. C’est en ce sens qu’on parle de civilisation chinoise ou indienne, persane ou byzantine.

À la différence de ce que l’on pouvait observer concer­nant les deux sens du mot « barbare », relatif et absolu, entre lesquels se maintenait une certaine continuité et qui formaient une hiérarchie, les deux sens de «civili­sation», illustrés par le singulier et le pluriel, sont indé­pendants l’un de l’autre. Pour lever toute ambiguïté, je choisis donc d’employer ici «civilisation» unique­ment au singulier, et de désigner le sens de son pluriel par l’un de ses quasi-synonymes, porteur du reste du même double sens : c’est le mot «cultures», au pluriel. Ces deux termes, «civilisation» et «culture», ont été employés différemment dans les différentes langues européennes et par différents auteurs. Ici, la civilisation sera toujours une, et opposée à la barbarie ; les cultures, plurielles. (…)

On peut choisir d’employer les mots de « civilisa­tion », « barbarie », « culture », « œuvres », « techniques » dans un sens différent de celui que nous adoptons ici; mais, d’une manière ou d’une autre, il faut distinguer les concepts et les réalités auxquels ils se réfèrent. À défaut de le faire, on risque de s’enfermer dans des malentendus, provoqués soit par les auteurs eux-mêmes, soit par leurs lecteurs qui se laissent glisser d’un sens à l’autre. Quelques exemples tirés d’auteurs du passé ou du présent, respectés ou contestés, peuvent illustrer cette nécessité de ne pas réduire à une dimension unique le champ complexe circonscrit par ces mots..

Un (…) malentendu semble provenir de ce que certains auteurs présentent la relation entre «civilisation» et «cultures» comme une antinomie : si l’on chérit l’une, on doit renoncer aux autres, ou inversement. Dans un texte célèbre, intitulé «Race et histoire» et datant de 1952, Claude Lévi-Strauss met l’accent sur l’égale légitimité de toutes les cultures. Il affirme que chacune s’est organisée autour de la solu­tion d’un problème particulier. La culture occidentale s’est vouée depuis quelques siècles, entre autres, à trou­ver des moyens mécaniques de plus en plus puissants. Les Esquimaux et les Bédouins ont su, mieux que les autres, s’adapter à des conditions géographiques hos­tiles. L’Extrême-Orient maîtrise le mieux les relations entre corps et esprit. Les aborigènes australiens ont élaboré les relations familiales les plus complexes; et ainsi de suite.

Le retentissement de ce texte a été pour beaucoup, en France, dans la reconnaissance de la dignité des cultures autres qu’occidentales. Mais Lévi-Strauss fait un pas de plus : il récuse la pertinence de l’opposition entre «civilisation» et «barbarie», et donc l’idée même de civilisation. Il n’ignore pas pour autant l’exis­tence de la barbarie, et la définit comme nous l’avons fait ici : c’est l’attitude qui consiste à rejeter les autres hors de l’humanité. Mais il croit observer à son égard ce qu’il appelle «un paradoxe assez significatif», qui réside dans l’acte même de désigner tel ou tel comme barbare : «En refusant l’humanité à ceux qui appa­raissent comme les plus « sauvages » ou « barbares » de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie.» [Texte de 1952, repris et corrigé dans Anthropologie Structurale deux, Plon, 1973, p. 383-384]. À la suite de quoi Lévi-Strauss se refuse de porter aucun jugement sur les cultures et leurs éléments : toutes les sociétés sont éga­lement bonnes ( ou mauvaises ), les jugements de valeur sont nécessairement relatifs, les jugements transcultu­rels impossibles.

À vrai dire, ce qui est surtout paradoxal ici, c’est le raisonnement de Lévi-Strauss lui-même. Si l’on définit, comme il le fait, la barbarie par le rejet hors de l’huma­nité de certains de ses membres, on ne devient nulle­ment un barbare en dénonçant les actes de barbarie : il suffit pour cela de reconnaître que la barbarie n’est pas inhumaine, donc de ne plus exclure les barbares de l’humanité. Il n’y a paradoxe que si l’on a postulé auparavant la bonté fondamentale de l’humanité; or en qualifiant quelqu’un d’humain je peux penser aussi, ou même avant tout, à sa capacité de torturer. Le barbare n’est pas du tout celui qui croit que la barbarie existe, c’est celui qui croit qu’une population ou un être n’appartiennent pas pleinement à l’humanité et qu’ils méritent des traitements qu’il refuserait résolument de s’appliquer à lui-même. Le sens absolu de «civili­sation» ne disparaît guère par le fait que chacun voit d’abord la paille dans l’œil du voisin et ignore la poutre dans le sien : les actes de barbarie restent tels sous tous les climats. Un constat de cette nature n’empêche pas de reconnaître la pluralité des cultures, comme le recom­mande Lévi-Strauss : pour pouvoir me dire barbare je dois d’abord admettre que la barbarie existe.

(Op. cit. p.37. 43. 51. 81. 89-90).

 

Prolongeons par ce beau texte qui nous rappelle avec rigueur et réalisme ce que devraient être, aujourd’hui (et dans les programmes électoraux « à la croisée des chemins » …) les exigences d’un véritable travail de civilisation :

(…) La séparation et l’enfermement des cultures ou des communautés sont plus proches du pôle de la barbarie, alors que leur reconnaissance mutuelle est un pas vers la civilisation. Les deniers publics doivent aller de préférence à ce qui réunit qu’à ce qui isole : aux écoles ouvertes à tous et qui suivent un programme commun, aux hôpitaux assurant l’accueil de tous les patients sans discrimination de sexe, de race ou de langue, aux transports, trains, cars, avions, où l’on peut être assis à côté de n’importe qui. On n’empêchera jamais les individus de se retrouver plus volontiers au milieu de ceux qui leur ressemblent, mais cette préférence-là relève effectivement de la vie privée : l’État n’a pas plus à la faciliter qu’à l’interdire.

Aucun de nous ne sera jamais entièrement « intégré » à la société dans laquelle il vit, et c’est tant mieux; mais, sans une intégration de base dans le pacte social, l’individu est condamné à la détresse et poussé dans la voie de la violence. La société, elle, a intérêt à tout faire pour qu’il ne s’y engage pas.

Les sociétés marquées par la peur comme celles imprégnées de ressentiment sont aujourd’hui à la croisée des chemins. Elles peuvent favoriser davantage encore ces passions ou tenter d’en contenir les effets pervers. Si ces sociétés restent enfermées dans une relation duelle, de rivalité et de confrontation, elles risquent d’illustrer une fois de plus la loi entrevue auparavant : chaque coup porté par l’un des adversaires provoque chez l’autre un coup d’intensité plus grande encore. La peur des uns, due aux agressions subies, les amène à renforcer leurs frappes; le ressentiment des autres, nourri par des humiliations passées et présentes, les conduit vers des actes encore plus violents et désespérés. Or aujourd’hui la technique met entre les mains des uns et des autres des moyens de destruction d’une puissance et d’une facilité d’utilisation jamais atteintes auparavant. Si nous ne parvenons pas à rompre ce tête-à-tête funeste, la vie même sur la terre se trouvera menacée. Pour échapper aux actes barbares d’une magnitude effrayante, notre meilleure chance consiste à nous libérer de l’emprise de la peur, pour les uns, du ressentiment, pour les autres, et à tenter de vivre dans ce monde pluriel où l’affirmation de soi ne passe pas par la destruction ou la soumission de l’autre. Il n’y a pas à hésiter quant au choix qui s’impose. Le moment est venu pour chacun de prendre ses responsabilités : il faut protéger notre fragile planète et ses habitants si imparfaits, les êtres humains (id. ibid. p. 329-330).

Et pour finir, ce manifeste qui révèle pour moi l’aspect le plus attachant de Tzvetan Todorov :

au cœur d’un parcours intellectuel qui s’est confronté en première personne au XXème siècle comme peu l’ont fait, pour avoir connu de très près les systèmes totalitaires, et avoir fréquenté un certain structuralisme de la « disparition du sujet »;

et contre « le pessimisme » et le « cynisme » ambiant de nos gourous médiatiques qui le traitent par la dérision, ainsi que contre toute tentative de retour aux « solutions monolithiques », la courageuse affirmation de cette ligne de force d’un « humanisme bien tempéré », équilibré et bienveillant quoique sans illusion, qui caractérisait si bien une pensée renvoyant toujours, radicalement, au « travail » et à la responsabilité de la personne.

Humanisme qu’il décrit en ces quelques lignes de façon si lumineuse et nécessaire :

« Un humanisme bien tempéré pourrait nous garantir contre les errements d’hier et d’aujourd’hui. Rompons les associations faciles : revendiquer l’égalité de droit de tous les êtres humains n’implique nullement de renoncer à la hiérarchie des valeurs; chérir l’autonomie et la liberté des individus ne nous oblige pas à répudier toute solidarité ; la reconnaissance d’une morale publique n’entraîne pas inévitablement la régression au temps de l’intolérance religieuse et de l’Inquisition ; ni la recherche d’un contact avec la nature, à celui des cavernes.

Un dernier mot. Montesquieu et Rousseau ont peut-être mieux compris que d’autres les complexités de la vie humaine et formulé un idéal plus noble ; pour autant, ils n’ont pas trouvé une panacée, une solution à tous nos problèmes. C’est qu’ils savaient que, même si l’équité, le sens moral, la capacité de s’élever au-dessus de soi sont le propre de l’homme (contrairement à ce qu’affirment d’autres penseurs, pessimistes ou cyniques), le sont aussi l’égoïsme, le désir du pouvoir, le goût des solutions monolithiques. Les «défauts» de l’individu comme de la société en sont des caractéristiques aussi intrinsèques que leurs plus grandes qualités. C’est donc à tout un chacun qu’il incombe de chercher à faire prévaloir en lui le meilleur sur le pire. Certaines structures sociales («modérées») facilitent cette tâche; d’autres («tyranniques») la rendent plus complexe : il faut tout faire pour que les premières l’emportent sur les secondes, mais aucune ne dispense du travail qui incombe à la personne individuelle, parce que aucune ne conduit automatiquement au bien. La sagesse n’est ni héréditaire ni contagieuse : on y parvient plus ou moins, mais toujours et seulement seul(e), non du fait d’appartenir à un groupe ou à un État. Le meilleur régime du monde n’est jamais que le moins mauvais, et même si l’on y vit, tout reste encore à faire. Apprendre à vivre avec les autres fait partie de cette sagesse-là.

(Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine, Seuil, Paris1989, p. 436-437).

« Cette sagesse-là », Monsieur Todorov, votre lecture nous en donne le goût, parce que vous-même l’avez cherchée, « seul », avec rigueur, honnêteté et modestie, dans un monde où triomphent les bateleurs et ceux qui se moquent de la « morale publique ».

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Mais « tout reste encore à faire », en effet, comme à tout instant dans notre monde.

Et puisque nous venons de définir  le barbare comme « celui qui croit qu’une population ou un être n’appartiennent pas pleinement à l’humanité et qu’ils méritent des traitements qu’il refuserait résolument de s’appliquer à lui-même », nous disposons grâce à vous d’un outil puissant qui nous permet de nommer sans équivoque certains de nos contemporains :

Parmi bien d’autres hélas, et pour ceux qui l’auraient oublié, ou ne voudraient toujours pas le savoir :

https://www.amnesty.fr/conflits-armes-et-populations/actualites/syrie-lhorrible-prison-de-saidnaya

http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/02/09/a-damas-un-abattoir-humain_5077102_3232.html

une nouvelle enquête qui ne fait hélas que confirmer d’innombrables attestations :

https://www.amnesty.org/fr/latest/campaigns/2016/08/syria-torture-prisons/

http://abonnes.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/12/16/syrie-du-dossier-cesar-au-dossier-bachar_4833112_3218.html

http://orientxxi.info/lu-vu-entendu/l-ombre-du-bagne-de-palmyre-plane-sur-la-syrie,1633

etc. etc.

cf.:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/18/sur-une-distinction-difficile-mais-pourtant-indispensable-entre-moindre-mal-et-intolerable/

Ajout du 12/02:

Voir Tadmor et le quotidien de l’horreur sous les Assad

Ajout du 14/02:

Ce texte, essentiel, de Rithy Panh:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/02/14/face-au-massacre-dans-les-prisons-de-bachar-al-assad-ne-pas-fermer-les-yeux_5079221_3232.html