De « Poulailler Song » à Jean Richepin : de la surenchère des caqueteries identitaires sur le fumier de l’islamophobie ; et de l’attente de politiques moins nauséabondes.

Une fois de plus, loin de discours politiques privés de toute décence, c’est la poésie qui sauve l’honneur.

L’article de Françoise Fressoz est certes d’une urgente nécessité, qui dénonce de viles stratégies lesquelles, sous prétexte de confrontation, ne font que chasser sur les terres de l’adversaire.

Mais si ces terres sont du fumier – fût-il « gras et pailleté d’or », de cet or des voix d’électeurs complices – ne serait-il pas grand temps de s’apercevoir qu’y patauger sans cesse et sans cesse finit par salir les pattes et priver le Politique de toute dignité ?

Ce caquetage récurrent sur tas de fumier n’a jamais été mieux décrit que par Alain Souchon dans « Poulailler Song« , renouant avec un thème magnifiquement illustré par Jean Richepin (1849-1926).

Alors, Mesdames et Messieurs les Politiques, « gros coq satisfait, gavé d’aise », « couveuse en boule » ou autres « canards hébétés« , nous attendons autre chose.

Quelque chose qui ait à voir avec le respect et l’honneur, quelque chose qui nous sauverait enfin de la vase et de la fiente, du funeste « bonheur de dormir dans sa crasse, et de ne pas voir plus loin que le bout de son nez ! « .

Un air vivifiant capable de stimuler nos poumons racornis, un air qui ferait « gonfler nos cœurs et nos cerveaux« , comme le dit si magnifiquement Jean Richepin.

« Pour aller voir la nuit comment le ciel s’allume ».

N’y a-t-il donc plus personne capable de donner à ce défi essentiel la réponse qui assurerait notre survie ?

*

*

*

(Et la version complète de cette splendide poésie):

C’est une cour carrée et qui n’a rien d’étrange :
Sur les flancs, l’écurie et l’étable au toit bas ;
Ici près, la maison ; là-bas, au fond, la grange
Sous son chapeau de chaume et sa jupe en plâtras.

Le bac, où les chevaux au retour viendront boire,
Dans sa berge de bois est immobile et dort.
Tout plaqué de soleil, le purin à l’eau noire
Luit le long du fumier gras et pailleté d’or.

Loin de l’endroit humide où gît la couche grasse,
Au milieu de la cour, où le crottin plus sec
Riche de grains d’avoine en poussière s’entasse,
La poule l’éparpille à coups d’ongle et de bec.

Plus haut, entre les deux brancards d’une charrette,
Un gros coq satisfait, gavé d’aise, assoupi,
Hérissé, l’œil mi-clos recouvert par la crête,
Ainsi qu’une couveuse en boule est accroupi.

Des canards hébétés voguent, l’œil en extase.
On dirait des rêveurs, quand, soudain s’arrêtant,
Pour chercher leur pâture au plus vert de la vase
Ils crèvent d’un plongeon les moires de l’étang.

Sur le faîte du toit, dont les grises ardoises
Montrent dans le soleil leurs écailles d’argent,
Des pigeons violets aux reflets de turquoises
De roucoulements sourds gonflent leur col changeant.

Leur ventre bien lustré, dont la plume est plus sombre,
Fait tantôt de l’ébène et tantôt de l’émail,
Et leurs pattes, qui sont rouges parmi cette ombre,
Semblent sur du velours des branches de corail.

Au bout du clos, bien loin, on voit paître les oies,
Et vaguer les dindons noirs comme des huissiers.
Oh ! qui pourra chanter vos bonheurs et vos joies,
Rentiers, faiseurs de lards, philistins, épiciers ?

Oh ! vie heureuse des bourgeois ! Qu’avril bourgeonne
Ou que décembre gèle, ils sont fiers et contents.
Ce pigeon est aimé trois jours par sa pigeonne ;
Ça lui suffit, il sait que l’amour n’a qu’un temps.

Ce dindon a toujours béni sa destinée.
Et quand vient le moment de mourir il faut voir
Cette jeune oie en pleurs :  » C’est là que je suis née ;
Je meurs près de ma mère et j’ai fait mon devoir. « 

Elle a fait son devoir ! C’est à dire que oncque
Elle n’eut de souhait impossible, elle n’eut
Aucun rêve de lune, aucun désir de jonque
L’emportant sans rameurs sur un fleuve inconnu.

Elle ne sentit pas lui courir sous la plume
De ces grands souffles fous qu’on a dans le sommeil,
pour aller voir la nuit comment le ciel s’allume
Et mourir au matin sur le cœur du soleil.

Et tous sont ainsi faits ! Vivre la même vie
Toujours pour ces gens-là cela n’est point hideux
Ce canard n’a qu’un bec, et n’eut jamais envie
Ou de n’en plus avoir ou bien d’en avoir deux.

Aussi, comme leur vie est douce, bonne et grasse !
Qu’ils sont patriarcaux, béats, vermillonnés,
Cinq pour cent ! Quel bonheur de dormir dans sa crasse,
De ne pas voir plus loin que le bout de son nez !

N’avoir aucun besoin de baiser sur les lèvres,
Et, loin des songes vains, loin des soucis cuisants,
Posséder pour tout cœur un viscère sans fièvres,
Un coucou régulier et garanti dix ans !

Oh ! les gens bienheureux !… Tout à coup, dans l’espace,
Si haut qu’il semble aller lentement, un grand vol
En forme de triangle arrive, plane et passe.
Où vont-ils ? Qui sont-ils ? Comme ils sont loin du sol !

Les pigeons, le bec droit, poussent un cri de flûte
Qui brise les soupirs de leur col redressé,
Et sautent dans le vide avec une culbute.
Les dindons d’une voix tremblotante ont gloussé.

Les poules picorant ont relevé la tête.
Le coq, droit sur l’ergot, les deux ailes pendant,
Clignant de l’œil en l’air et secouant la crête,
Vers les hauts pèlerins pousse un appel strident.

Qu’est-ce que vous avez, bourgeois ? Soyez donc calmes.
Pourquoi les appeler, sot ? Ils n’entendront pas.
Et d’ailleurs, eux qui vont vers le pays des palmes,
Crois-tu que ton fumier ait pour eux des appas ?

Regardez-les passer ! Eux, ce sont les sauvages.
Ils vont où leur désir le veut, par-dessus monts,
Et bois, et mers, et vents, et loin des esclavages.
L’air qu’ils boivent ferait éclater vos poumons.

Regardez-les ! Avant d’atteindre sa chimère,
Plus d’un, l’aile rompue et du sang plein les yeux,
Mourra. Ces pauvres gens ont aussi femme et mère,
Et savent les aimer aussi bien que vous, mieux.

Pour choyer cette femme et nourrir cette mère,
Ils pouvaient devenir volaille comme vous.
Mais ils sont avant tout les fils de la chimère,
Des assoiffés d’azur, des poètes, des fous.

Ils sont maigres, meurtris, las, harassés. Qu’importe !
Là-haut chante pour eux un mystère profond.
À l’haleine du vent inconnu qui les porte
Ils ont ouvert sans peur leurs deux ailes. Ils vont.

La bise contre leur poitrail siffle avec rage.
L’averse les inonde et pèse sur leur dos.
Eux, dévorent l’abîme et chevauchent l’orage.
Ils vont, loin de la terre, au-dessus des badauds.

Ils vont, par l’étendue ample, rois de l’espace.
Là-bas, ils trouveront de l’amour, du nouveau.
Là-bas, un bon soleil chauffera leur carcasse
Et fera se gonfler leur cœur et leur cerveau.

Là-bas, c’est le pays de l’étrange et du rêve,
C’est l’horizon perdu par-delà les sommets,
C’est le bleu paradis, c’est la lointaine grève
Où votre espoir banal n’abordera jamais.

Regardez-les, vieux coq, jeune oie édifiante !
Rien de vous ne pourra monter aussi haut qu’eux.
Et le peu qui viendra d’eux à vous, c’est leur fiente.
Les bourgeois sont troublés de voir passer les gueux.

Jean Richepin, Les oiseaux de passage, dans : La Chanson des Gueux.

*

*

Ajout du 08/11.

Étant plusieurs fois intervenu sur la question de l’islamophobie

(par exemple) :

https://stultitiaelaus.com/2016/01/30/de-la-critique-a-la-phobie-a-propos-de-declarations-recentes-de-mme-badinter-et-m-valls-et-dune-derive-semantique-pas-si-innocente-quelle-le-parait/

https://stultitiaelaus.com/2016/03/02/dune-desinhibition-de-lislamophobie-de-ses-origines-et-de-ses-consequences-reflexion-sur-une-erreur-de-methodologie-et-un-sophisme-de-caroline-fourest/

https://stultitiaelaus.com/2016/08/15/du-ridicule-de-sa-patience-et-de-son-triomphe-et-quil-est-faux-de-dire-quil-ne-tue-pas-car-en-infiltrant-les-esprits-il-peut-pousser-au-crime/

etc. etc.

je ne vois pas la nécessité de revenir sur ce genre de débat typiquement franco-français où quelques sémanticiens caquettent sur leur fumier et gloussent de satisfaction lorsqu’ils ont réussi à distinguer « islamophobie » et « haine du musulman ».

Comme je le disais dans l’un des posts mentionnés ci-dessus, la fixation obsessionnelle sur la question prêche nettement dans ce débat en faveur de la caractérisation clinique de la phobie, dont le Robert donne la définition suivante : « une forme de névrose caractérisée par la peur morbide, l’angoisse de certains objets, actes, situations ou idées ».

Le fait que des termes comme « homophobie », « antisémitisme », « judéophobie », ne fassent pas l’objet des finasseries sémantiques que suscite le terme « islamophobie », tout en étant également discutables, démontre que c’est bien l’islam qui fait caqueter dans le poulailler.

Car il n’est que trop évident, comme le prouvent les événements ainsi que des études récentes que la haine des musulmans en tant que musulmans (et non seulement la haine légitime et justifiée des terroristes islamistes) constitue un fait attesté en France ; que la France risque de devenir la seule nation occidentale où, au mépris de sa magnifique loi sur la laïcité, des ayatollahs machistes du laïcisme dignes émules de leurs équivalents iraniens, prétendront régenter la façon dont les citoyennes françaises majeures (car la question concerne bien évidemment les femmes) s’habillent.

« Poulailler Song » a donc encore de beaux jours devant lui. Rien de nouveau sous le soleil…

Si ce n’est que le caquetage en question devient toujours plus insidieux et toujours plus répandu.

Cet élargissement du tas de fumier est un signe des temps pour le moins problématique.

*

Ajout 09/11

Et encore dans:

https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/11/08/les-actes-antimusulmans-tels-qu-ils-sont-vecus_6018429_3224.html

« Libération de la parole »

Ces chiffres [il s’agit de ceux de l’accroissement des insultes ou des injures en raison de leur religion, et aussi d’actes de violence physique] , les citoyens de confession musulmane l’expliquent en partie par un phénomène de « libération de la parole » qui s’accentue depuis quelques années. « Le débat politique a décomplexé certaines personnes qui se sentent autorisées à pratiquer ce qu’on appelle en sociologie un “racisme subtil”, atteste Vincent Tiberj, professeur des universités à Sciences Po Bordeaux et coauteur du rapport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Aujourd’hui, ils savent que ce n’est pas bien de traiter quelqu’un de “sale Arabe” et presque plus personne ne pense en termes de races et de hiérarchie des races. »

De ce point de vue, la pédagogie a fonctionné. En revanche, les débats sur l’islam permettent aux « antimulticulturalistes » de s’exprimer « en toute bonne foi » et « en toute bonne conscience ». « Au nom de la laïcité ou de l’égalité homme-femme, on peut exprimer son racisme antiarabe, antinoiret/ou antimusulman », poursuit le professeur des universités.

*

Ajout du 11/11.

Encore un petit ajout concernant l’épouvantail récurrent de l’ « Islam politique ».

(extrait de Wikipedia) :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Royalisme#France

Il existe aujourd’hui en France, plusieurs courants royalistes :

Le mouvement légitimiste, qui reconnaît comme successeur des rois de France Louis de Bourbon, duc d’Anjou, aîné des Capétiens, descendant en ligne masculine de Louis XIV. L’Union des cercles légitimistes de France (vocation politique) regroupe un grand nombre de cercles partout en France, l’Institut de la maison de Bourbon (vocation culturelle), ainsi que le Centre d’études historiques (en sommeil), la Fédération des associations Présence du souvenir bourbonien, l’Institut des sciences historiques, l’association des Lys de France, le Mémorial de France à Saint-Denys, l’association Vendée militaire, entre autres.

Le mouvement orléaniste, qui reconnaît comme successeur des rois de France Jean d’Orléans, comte de Paris, aîné des Capétiens demeurés continûment français1, descendant en ligne masculine du frère cadet de Louis XIV. Plusieurs mouvements le soutiennent, dont la Nouvelle Action royaliste (souvent considérée comme de gauche), mais aussi des mouvements qui se veulent les successeurs de l’Action française, dont La Restauration nationale qui bénéficie d’une implantation en province ainsi que le Centre royaliste d’action française essentiellement actif dans les milieux étudiants.

    Le courant providentialiste, qui s’en remet à Dieu du point de savoir qui doit être Son lieutenant sur le trône de France. Ce courant a été fondé le 25 août 1988 par Alain Texier en l’Abbaye Notre-Dame de Fontevraud (Charte de Fontevrault)

    L’Alliance royale (tendance constitutionnelle ou parlementaire), fondé le 25 janvier 2001 a présenté des listes aux européennes en 2004, 2009, 2014 et 2019.

    D’autres courants préférant la logique « Le Royaume avant le Roi », comme le Groupe d’Action Royaliste (GAR)2 qui prendra naissance en 2008, afin de moderniser et crédibiliser au maximum le combat royaliste qui fut très sérieusement affecté après la mort de Pierre Pujo en 2007. Il peut être composé de tous les courants royalistes, à l’instar du Cercle Richelieu3.

Outre ces courants royalistes, on sait qu’il a longtemps existé en France, qu’il existe toujours en Occident, des partis chrétiens parfaitement légaux (qu’ils soient royalistes, démocratiques, etc.).

On sait aussi qu’il existe des partis qui continuent à se réclamer de Lénine et de Trotsky, alors même que leur implication entre autres dans la répression sanglante des mutinés de Kronstatd et la création des Goulags ne fait de doute pour personne.

D’autres partis encore ont à leur tête des individus se réclamant ouvertement du grand homme que fut Robespierre, estimant apparemment négligeable son maniement pour le moins allègre de la guillotine.

etc. etc.

Notre laïcité française, fort heureusement, permet ce genre de diversité.

La seule limite étant le refus de la violence et le respect de l’ordre public :

Les éléments déterminants de la qualification illégale d’un parti ont donc pour origine la loi de 1936. Cette dernière visait dans son état initial les milices armées ou les groupements impliqués dans des faits de violence. Ainsi, un parti politique ne pouvait être interdit, sur le fondement de la loi de 1936, pour le simple exercice de sa liberté d’expression.[16] Cette loi a connu de nombreux ajouts, élargissant son champ d’application au-delà de la protection contre les groupements militaires.

Elle a par ailleurs été codifiée à l’article L. 212-1 du Code de la sécurité intérieure et complétée par une loi du 1er juillet 1972 élargissant la dissolution aux groupements qui, « soit provoqueraient à la discrimination, à la haine ou à la violence envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, soit propageraient des idées ou théories tendant à justifier ou encourager cette discrimination, cette haine ou cette violence« .

https://blogs.parisnanterre.fr/article/linterdiction-dun-parti-politique-en-france-et-en-allemagne#_ftn17

Il faut bien dire que certains partis bien connus qui totalisent un nombre nettement plus considérable d’adhérents et de suffrages que les zéro virgule quelques pourcents que pourrait réunir un parti « islamique », sont bien proches de telles caractéristiques sans pour autant se voir menacés d’interdiction.

Indulgence de la législation française…

On ne voit donc pas pourquoi « l’islam politique », dans la mesure où il ne fait pas l’apologie de la violence et de la discrimination, et qu’il ne menace pas l’ordre public, devrait seul faire l’objet d’une vertueuse indignation de la part de personnes qui tolèrent sans problème la diversité évoquée ci-dessus.

Si ce n’est qu’une fois encore une telle indignation relève clairement d’une pathologie phobique caractérisée et non d’une compréhension rationnelle des lois françaises concernant la laïcité, la liberté d’opinion et d’expression.

Si tel parti politique se réclamant de l’islam mettait en péril l’ordre public et appelait à la discrimination ou à la violence, il devrait bien évidemment être interdit sur le champ, comme devrait l’être bien sûr tout autre parti professant de telles intentions.

On le sait, l’extrémisme, le terrorisme, l’apologie de la violence et de la discrimination raciale ou religieuse sont des perversions qui guettent toute tendance politique, quelle qu’elle soit. Elle doivent être réprimées sans concession.

Mais le seul fait de se revendiquer d’un islam politique, pas plus que celui de se revendiquer du royalisme, de la démocratie chrétienne ou du marxisme ne rentre aucunement dans ce type de configuration.

Là encore, il serait temps qu’une islamophobie récurrente cède la place à une approche un peu moins émotive, un peu plus sérieuse et rationnelle du politique et de la laïcité.

Portugal et Catalogne. Versatilité de l’Histoire et permanence de la stupidité.

Fort heureusement, personne ne met en doute le fait que la langue portugaise soit bien autre chose qu’un patois, une grande langue de culture et les portugais un grand peuple qui ont fait du Portugal une grande Nation.

Tout cela nous semble aller de soi et relever de la plus stricte légitimité.

Mais on a tendance à oublier que, jusqu’à 1640, le statut de la langue portugaise en tant que langue nationale, pas plus que celui du Portugal en tant qu’entité nationale propre n’étaient aucunement assurés.

Depuis 1580, Espagne et Portugal sont en effet en régime d’union dynastique. Philippe II d’Espagne est devenu à cette date, au terme d’une crise de succession, Roi du Portugal, dont le gouvernement est confié à un vice-roi.

En dépit des avantages en particulier militaires offerts au Portugal par une telle union, celle-ci menace directement l’originalité politique et culturelle du peuple portugais.

« L’union ibérique n’avait fait qu’accentuer la castillanisation culturelle déjà sensible au XVIème siècle. La cour, après son transfert à Madrid, ne joua plus son rôle de mécénat et de phare artistique : quelle que fût sa splendeur, la petite cour des ducs de Bragance, à Vila Viçosa, ne pouvait être comparée à celles de D. Manuel ou de de D. João III. Artistes et écrivains portugais, qui s’exprimaient de plus en plus en castillan aux dépends de la langue nationale, la suivirent en Espagne, où ils contribuèrent à la magnificence du siècle d’or espagnol. Pour l’élite cultivée des deux pays, le portugais n’était plus qu’une langue grossière bonne pour le peuple ».

(J.F. Labourdette, Histoire du Portugal, Fayard, Paris 2000, p. 313).

On comprend dès lors que l’intérêt de l’Espagne, en plus de phagocyter la spécificité culturelle portugaise, ait été de réduire son existence politique.

C’est ce dont témoigne sans équivoque l’un des artisans les plus convaincus de l’unité espagnole, le valido (favori) du roi Philippe IV, le comte-duc d’Olivares dans une lettre à son souverain :

« Que votre majesté veuille bien considérer comme l’affaire la plus importante de votre monarchie celle de vous faire roi d’Espagne ; je veux dire, Sire, que votre majesté ne se contente pas d’être roi du Portugal, d’Aragon, de Valence, Comte de Barcelone, mais qu’elle travaille et pense (…) à réduire ces royaumes dont se compose l’Espagne à la manière et aux lois de Castille, sans aucune différence ».

(F. Soldevila et F. Valls i Taberner, Història de Catalunya, Editorial Selecta, Barcelone 1982, p. 401).

Cette idée de centralisation des comtés et royaumes de la péninsule sous la gouverne du roi d’Espagne est à l’origine de ce qu’on a nommé le « programme d’union d’Olivares ». Celui-ci passait entre autres choses par l’élaboration d’une défense commune à laquelle devaient contribuer les diverses entités de la péninsule. Or, comme le remarque encore J.F. Labourdette, « l’union des armes ne pourrait réussir que si elle s’accompagnait d’une union politique. Cette dernière imposait des limites au particularisme et un durcissement de la centralisation » (id. ibid. p. 306).

Or, un tel durcissement de la centralisation fut le point de départ d’une série de révoltes :

« Déjà sensibles avec l’apparition du sébastianisme et les événements d’Evora en 1637, les craquements de l’union dynastique s’aggravèrent brusquement avec la crise que traversa la monarchie espagnole en 1640. Un groupe de nobles [portugais] mena à bien un coup de force le 2 décembre et plaça sur le trône le duc de Bragance, représentant de la légitimité, sous le nom de Jean IV. Si apparemment la déchéance de Philippe IV et l’indépendance du Portugal furent réalisées avec une facilité aussi déconcertante que cela avait été le cas de l’avènement de Philippe II, les Portugais n’en durent pas moins mener une longue guerre d’indépendance aussi bien dans la péninsule ibérique que dans les domaines d’outre-mer. Elle ne prit vraiment fin qu’avec la paix avec l’Espagne en 1668 ».

(J.F. Labourdette, op. cit. p. 313-314).

C’est donc cette « longue guerre d’indépendance » qui permit au Portugal de ne pas rester, et devenir de plus en plus, une simple province de l’Espagne, et à sa langue de ne pas être considérée comme un « patois », comme le sont encore pour beaucoup de nationalistes espagnols et français la langue galega (dialecte portugais parlé en Espagne), le catalan, le corse, etc.

On le sait, même si on a du mal à l’admettre, l’histoire de la Catalogne et de sa langue fut, à cette époque, étroitement parallèle : la même révolte eut lieu contre les exigences centralisatrices d’Olivares. En 1640, les autorités catalanes exigent le départ des troupes espagnoles qui stationnent depuis des années en Catalogne, pesant lourdement sur le pays. Le refus d’Olivarès et l’emprisonnement des chefs du gouvernement catalan (la Generalitat) déclenchent partout des émeutes populaires. À Barcelone, le vice-roi, représentant du pouvoir espagnol, est tué. C’est le début de la « guerre des moissonneurs » (guerra dels segadors), dont les catalans tirent leur hymne national.

Elle durera dix ans, et verra la proclamation éphémère de la première République Catalane par Pau Claris.

Hélas, une suite d’alliances malheureuses fit qu’elle ne put avoir l’issue favorable qui vit le rétablissement de la nation portugaise. Les rivalités entre maison d’Autriche et Bourbons se soldèrent par la victoire de ces derniers, et le 11 septembre 1714, la chute de Barcelone après treize mois d’un siège féroce signa la fin (ou du moins le report) des velléités d’autonomie de la Catalogne et son assujettissement au pouvoir de Philippe V Bourbon, petit-fils de Louis XIV.

Depuis, quels que soient les gouvernements, de droite, du centre ou de gauche, ils paraissent s’évertuer à donner raison à Manuel Azaña, président de la République Espagnole : en 1937, il résumait ainsi dans ses Memorias politicas y de Guerra (ed. critique Barcelone 1978, II p. 184) le rapport du gouvernement central avec la Catalogne: « La nécessité de bombarder Barcelone tous les 50 ans est une loi de l’Histoire espagnole. Le système de Philippe V était injuste et dur, mais solide et confortable. Il a tenu deux siècles« .

Que le bombardement soit militaire, culturel ou juridique comme on le voit aujourd’hui ne change rien à l’affaire : le nationalisme castillan n’est pas prêt à lâcher le morceau.

Mais la lecture de tant et tant de commentaires nationalistes castillans et français à chaque nouvel épisode de la soi-disant « question catalane » (qui est essentiellement, encore une fois, avant tout une question castillano-castillane…) commentaires à propos desquels j’étais déjà intervenu

https://stultitiaelaus.com/2018/02/01/dune-mutation-frequente-qui-transforme-en-droit-la-raison-du-plus-fort-ainsi-que-dun-gene-de-limbecilite-qui-affecte-le-corse-le-catalan-et-autres-basques-ou-bretons-et-d/

https://stultitiaelaus.com/2017/10/06/dune-etrange-desinhibition-du-nationalisme-et-de-ses-consequences-pour-lavenir-de-leurope-et-du-monde/

me suggère ce petit exercice d’Histoire-fiction.

Imaginons – tant l’Histoire est versatile…- que le contraire se soit passé.

Que le Portugal ne soit pas parvenu à son émancipation, alors que la Catalogne ait pu, elle, y accéder.

Après tout, dans ce XVIIème siècle plein d’incertitudes, il s’en est fallu de peu. Et l’indépendance de la Catalogne n’était pas moins légitime que celle du Portugal.

Le déplacement des poncifs habituels des Pères La Vertu du nationalisme castillan et français – ceux-là même qui abreuvent les commentaires des journaux à la moindre occasion – serait remarquable :

Car l’existence de l’État-Nation catalan irait alors de soi, tout comme va actuellement de soi celle de l’État-Nation portugais. Il en irait de même de la dignité évidemment reconnue de la langue nationale catalane.

Et celui qui serait qualifié de rétrograde, de passéiste, d’égoïste, de briseur de la sacro-sainte Unité Nationale et de destructeur de l’Europe, ce serait cet infâme petit portugais, incompréhensiblement attaché à des traditions grossières et primitives qui ne devraient plus avoir cours dans notre monde moderne ; ce plouc déphasé cramponné à son patois lusophone dont quelques fossiles arriérés (un certain Fernando Pessoa, un certain Antonio Lobo Antunes, vous connaissez ?) essaient de façon grotesque de faire croire qu’il s’agit d’une langue.

« Vous vous rendez-compte, mon cher ! Quoi de commun avec l’ancienneté et le prestige de nos belles et grandes langues d’Europe comme le castillan avec son Cervantès ou son Lorca, le français avec son Rabelais ou son Molière, le catalan avec son Ramon Llull, son Verdaguer ou son Josep Pla ? Quelle prétention ridicule ! »

Comme quoi, si l’un des grands mystères de l’existence est bien celui de la versatilité de l’Histoire, un autre est incontestablement celui de la permanence de la stupidité, de l’éternelle bêtise au front de taureau.

Ajout 28/10:

Un commentaire suite à un article du Monde:

https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/10/28/l-economie-cible-des-independantistes-radicaux-en-catalogne_6017132_3234.html

« Que de bavardages stériles, de perte de temps et d’énergie, alors que la solution passe à l’évidence par la convocation d’un référendum pacifique et démocratique, dont l’idée est majoritaire en Catalogne. Tout comme celle de la réunification par référendum, autorisée par les accords du Vendredi Saint, devient majoritaire en Irlande du Nord, en attendant un référendum en Écosse concernant l’appartenance à l’Europe. Même la France, pourtant pétrie de jacobinisme, s’est résolue à cette solution pour ce qui est de la Kanaky. Combien de dégâts seront-ils encore imputables à un nationalisme castillan fossilisé avant que soit envisagée cette solution de sagesse et de modernité ?« 

D’Alain Souchon à Thomas Piketty en passant par la montagne. Brève pour un retour.

Non, Desideriusminimus n’a pas disparu dans quelque précipice !

Simplement, après presque deux mois de traversée des Pyrénées par la Haute Route (HRP), quarante-sept étapes à marcher des journées entières dans les pierres, de mer à mer, à dormir dehors, à contempler les étoiles et les météores…

Ossau

Cambalès

 

je ne peux ôter de mon esprit la belle chanson d’Alain Souchon.

« On s’ennuie tellement« …

Oui, je l’avoue, je m’ennuie.

Du moins j’ai de plus en plus de mal à me sentir impliqué dans ce qui, paraît-il, constitue le monde des choses importantes et des gens importants, alors qu’il transpire l’inutile, le dérisoire, l’égoïsme, « le cœur durci ».

« Si loin de l’air et du vent« , j’ai du mal à respirer.

Et je rêve de Théodore.

Quand elle se prolonge, la marche est une école de dépouillement et de frugalité. « Sur la piste, celui qui dépasse sa faim mange la mort » dit un proverbe touareg.

 » Il faut un minimum « . Et c’est vrai que nous passons nos vies à dépasser notre faim, tellement nos appétits sont démesurés, alors que le simple nécessaire ne va pas au-delà de ce qui peut être porté sur le dos.

Sans doute un tel mode de vie ne peut pas être permanent, et Théodore lui-même n’a pas vécu seulement au désert, avec son petit gobelet d’aluminium.

Mais il pourrait être une incitation forte à la simplification sereine et féconde de notre quotidien écrasé sous l’insignifiance du superflu matériel, culturel, « médiatique » ou autre.

Car lorsqu’on revient sur terre, on a du mal à accepter un monde où l’hyperconsommation règne en maître détruisant aveuglément notre irremplaçable patrimoine naturel, où le fantasme de toute puissance exhibe partout le tragique grotesque de tant de délires infantiles dont nous nous faisons les complices et qui stérilisent nos esprits.

Dans un monde qui manque tellement de ces Théodore qui le rendraient à une vie plus digne.

Et pourtant, au-delà de l’absurdité désespérante de « débats » qui s’obstinent à confondre éthique et démagogie, ou de revendications qui réduisent la noblesse du combat pour la justice à la navrante défense de privilèges corporatistes, il existe tout de même des raisons d’espérer, de ne pas baisser les bras.

Parmi celles-ci, mentionnons aujourd’hui les réflexions stimulantes d’un Thomas Piketty, qui démontrent que les inégalités n’ont rien d’une fatalité et, qu’en tant que constructions culturelles elles peuvent parfaitement être déconstruites comme cela a été le cas dans l’Histoire.

(Voir aussi :

https://www.arte.tv/fr/videos/088471-003-A/28-minutes-samedi/    )

Même si on se demande s’il n’est pas grand temps désormais d’envisager la question de la justice dans sa dimension supranationale, perspective qui peut paraître trop réduite dans l’approche de Th. Piketty.

Souhaitons qu’elle fasse l’objet d’une nouvelle « somme ».

« Allons – me dit Stultitia – il n’est pas encore temps de jouer les ermites et les belles âmes dans l’une de tes cabanes favorites ».

Cabane

On va tout de même essayer de reprendre le sac des préoccupations de ce monde.

Même s’il est bien pesant, et combien plus lourd à porter que mon cher sac de montagne…

À bientôt donc !

 

Quand la démagogie et la supercherie promeuvent l’inégalité et l’injustice au détriment des plus faibles. Encore une fois sur la PMA pour toutes, en soutien à Agnès Thill.

Je rapporte ici un de mes commentaires récents à propos de la question de la PMA pour toutes.

 

Je suis depuis toujours défenseur des droits des LGBT. Mais voilà : il y a une différence entre fantasme et droit. Le fait qu’un noir veuille devenir blanc ou inversement, qu’un homme veuille se faire implanter un utérus n’a rien à voir avec une revendication d’égalité. Il s’agit d’un fantasme de similitude qui, en tant que tel n’a pas à être assumé par le droit. Il en va de même du fantasme de procréation dans le cas d’un couple homosexuel. Or, les partisans d’un tel fantasme l’ont faussement présenté comme revendication d’un droit dont ils seraient exclus. D’où l’engagement compréhensible en leur faveur de personnes bienveillantes attachées à l’égalité. Elles sont cependant abusées : dans cette affaire, l’inégalité de droit bien réelle touche les enfants qui seront arbitrairement privés à leur naissance de la représentation de la diversité des sexes dont bénéficient leurs semblables. Il est à prévoir qu’une telle inégalité ne sera pas sans séquelles, psychiques autant que juridiques.

 

Depuis quelques années que je dénonce cette confusion entre similitude et égalité, je n’ai jamais été contredit.

https://stultitiaelaus.com/2018/10/14/des-souris-et-des-femmes-ainsi-que-des-moutons-de-panurge-du-comite-national-dethique-des-quil-sagit-de-pma/

https://stultitiaelaus.com/2017/06/27/pma-lethique-supposerait-elle-lincoherence/

Bien au contraire, le Conseil d’État s’oppose lui-même à une telle confusion dans sa décision du 2 octobre 2018 lorsqu’il déclare à propos du refus de la PMA pour les lesbiennes : « le principe d’égalité ne s’oppose pas à ce que le législateur règle de façon différente des situations différentes ».

Pourtant, les seules réponses que j’ai reçues ont été des insultes diverses, accusations d’homophobie totalement infondées étant données mes prises de positions claires et réitérées en faveur du droit des personnes homosexuelles.

Mais jamais personne n’a remis en question de façon rationnelle le fond de l’argumentation concernant la confusion entre similitude et égalité.

Si donc il s’agit d’un raisonnement fondé, comment se fait-il que le discours standard concernant la PMA pour toutes l’ignore ostensiblement ?

Ce faisant, il devient le promoteur ou le complice d’une supercherie inadmissible qui, en dévoyant les notions d’égalité et de droit occulte la véritable inégalité et la véritable injustice : celle qui frappe des enfants qui se voient délibérément privés de père.

Le devoir des parents, de la société, de l’éthique, du droit et du politique est de procurer aux enfants les conditions les plus favorables à leur épanouissement.

Or absolument rien ne peut laisser supposer que leur imposer l’effacement d’un père (dans le cas de la PMA pour toutes) ou d’une mère (dans le cas de la GPA pour les couples gays) puisse aller dans le sens de cet épanouissement.

Comment ose-t-on alors soutenir qu’un fantasme de similitude qui est le fait des parents devrait être privilégié par rapport à l’intérêt supérieur de l’enfant, tel qu’il est reconnu par l’article 3 de la Déclaration des Droits de l’Enfant ?

Il y a là un grave manquement à l’éthique la plus élémentaire.

Les sondages d’opinion se fondent en général sur des formulations qui mettent en avant l’inégalité, l’injustice ou la discrimination qui frapperaient les couples de lesbiennes.

Et l’accès à la PMA pour toutes est donc présenté comme la revendication d’un droit légitime.

Or, cette légitimé se voit justement anéantie dès lors qu’une telle revendication apparaît comme ce qu’elle est effectivement : une supercherie édifiée sur une confusion délibérément entretenue.

Hélas, bien des personnes « de bonne volonté » mal informées, y compris dans le monde politique, sont persuadées d’accomplir œuvre de justice lorsqu’elles s’engagent en faveur de la PMA pour toutes, alors qu’elles sont en fait les victimes de manipulations.

Cela peut être en particulier le cas de partis politiques qui ont inscrit de bonne foi un tel projet dans leur programme sans prendre conscience de l’incohérence et de l’imposture qui le caractérise.

Il est probable que des sondages d’opinion effectués sur la base d’une exigence du respect des droits de l’enfant –

(si l’on demandait par exemple aux personnes sondées : « Pensez-vous que priver délibérément un enfant de père respecte le droit supérieur de l’enfant tel qu’il est défini par la Déclaration des droits de l’Enfant ? »)

– procureraient des résultats très différents de ceux que recueillent les enquêtes mettant implicitement en avant l’argument invalide de la discrimination.

Hélas, les manipulations idéologiques récurrentes ayant occulté ce caractère invalide de l’argument en faveur de la PMA pour toutes, et des campagnes hystériques tout aussi idéologiques ayant contribué à rendre inaudible le bien-fondé de sa contestation, la démagogie et l’affectivité irrationnelle se sont désormais emparé de l’affaire.

Et contre toute légitimité, toute justice et tout bon sens, la PMA pour toutes apparaît dorénavant comme un marqueur incontestable de l’ouverture d’un programme politique et de l’engagement en faveur du droit et de la justice du parti qui le défend.

Il importe donc, une nouvelle fois, de dénoncer cette supercherie.

Outre le mépris du droit de l’enfant qu’elle manifeste à l’évidence, elle contribue à accroître encore le danger d’une assignation de la médecine à la réalisation de désirs et de fantasmes (grossesses de femmes ménopausées, greffes d’utérus sur les hommes, etc.) qui pervertissent sa vocation thérapeutique.

Mon opposition aux actuelles manœuvres démagogiques concernant la PMA pour toutes n’est en rien dictée par un quelconque rejet idéologique d’une tendance politique.

J’ai précisé à diverses reprises ma position sur la question (par ex.).

C’est pourquoi je suis une nouvelle fois outré de constater l’apparent triomphe d’arguments incohérents, privés de consistance éthique et philosophique, alors que les personnes qui ont le courage de développer des raisons fondées sont livrées au soupçon, voire à une inquisition répétée.

Même si je ne partage pas toutes les opinions de Mme Agnès Thill, je me permets donc de l’assurer de mon soutien alors qu’elle doit de nouveau comparaître devant la commission des conflits de La République en Marche ce mardi 25 juin uniquement pour ses positions affirmées concernant la PMA pour toutes, et que des médias piteusement asservis à la démagogie ambiante n’ont pas daigné publier sa Tribune

Agnes Thill – convocation commission des conflits – 140619.

Si, comme me le rappelle Stultitia, Érasme reconnaît que « L’esprit de l’homme est ainsi fait que le mensonge a cent fois plus de prise sur lui que la vérité », le propre du politique est d’œuvrer pour renverser autant que possible la dictature de la supercherie et de la démagogie.

 

Ajout 26/06: Je ne croyais pas si bien dire lorsque je parlais à Claustaire (cf. commentaires ci-dessous) de procès de Moscou. Nous y voilà donc.

Il est cependant à craindre qu’il s’agisse d’une victoire à la Pyrrhus.

Certes la démagogie triomphe, mais la crédibilité d’un parti – et du politique en général – se trouve une nouvelle fois durablement compromise, tellement l’argumentaire de la « vaincue » présente une cohérence logique, philosophique et éthique supérieure aux diverses supercheries développées par la partie adverse comme on l’a montré bien des fois ici [précision: car la stratégie est simple. Une fois qu’on a asséné l’argument – frauduleux donc – de l’inégalité et de la discrimination, toute contestation se voit qualifiée d’homophobie].

Et l’on ne peut espérer réhabiliter la fonction politique quand celle-ci démontre à quel point elle privilégie l’imposture par rapport à la loyauté.

Bon courage en tout cas à Mme Thill, dans sa lutte contre un monde qui réduit l’éthique à la satisfaction des désirs et des fantasmes, et qui entraîne le politique dans cette funeste dissolution.

Ajout  28/06:

Quelques commentaires de desideriusminimus suite à l’article:

https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/06/26/la-deputee-agnes-thill-exclue-de-la-republique-en-marche-apres-ses-propos-sur-la-pma_5481829_823448.html

 

 

 

 

À propos des bulles médiatiques présentes, passées et à venir et de la façon dont elles orientent ou désorientent notre intelligence du politique.

Avant de m’absenter pour quelques jours, un peu de matière à réflexion.

L’article d’Olivier Costa ne fait certes qu’énoncer quelques évidences.

Mais comment se fait-il qu’elles aient été oubliées, ou sans doute plutôt occultées, des mois durant ?

Bien sûr, quelques commentaires, dont ceux de votre serviteur, avaient attiré l’attention sur la méprise consistant à identifier foule et peuple.

Mais ce genre de mise au point se révélait inaudible, tellement on était sûr d’assister à une révolution de grande ampleur qui ne pouvait que remettre en cause les fondements même de notre société, bouleverser le paysage politique, etc. etc.

Or, force est de constater que nous avons affaire à un mouvement numériquement marginal :

Il faut (…) se souvenir que, au plus fort de la mobilisation, le mouvement des « gilets jaunes » n’a réuni que moins de 0,5 % de la population française (287 000, selon le ministère de l’intérieur), ce qui est modeste au regard de l’histoire des mobilisations sociales et politiques des dernières décennies. (O. Costa, article cité).

Et en dépit d’un courant de sympathie populaire (mais comment l’expression du ras-le-bol de la hausse des prix, des taxes, de ce qui est perçu comme brimades diverses etc. ne soulèverait-elle pas la sympathie ?), cette marginalité numérique s’est donc logiquement reflétée dans une équivalente marginalité au niveau politique :

Il est, par ailleurs, difficile de considérer que les « gilets jaunes » auraient boudé l’élection faute de liste à leur goût : 34 étaient en compétition, dont pas moins de trois issues du mouvement, qui ont toutes fait des scores anecdotiques (Ensemble Patriotes et Gilets jaunes : 0,6 %, Alliance jaune : 0,5 %, Mouvement pour l’initiative citoyenne : 0,03 %). (Id. ibid).

Et cela en dépit d’une croissance de près de 8% de la participation par rapport aux précédentes élections européennes ou au second tour des législatives de 2017.

Il faut donc en convenir : en dépit de certains apports indiscutables, mais relevant plutôt d’une exigence de communication et de libération de la parole, l’épisode des « Gilets jaunes » apparaît insignifiant au niveau politique : la bipartition du paysage français demeure inchangée, le RN et LREM conservant les mêmes scores à 1 ou 2% près.

À moins que l’écroulement des Insoumis puisse être porté au compte d’une perte de crédibilité du fait de stratégies de récupérations hasardeuses et plutôt grossières qui n’auraient fait que lui porter tort ? L’hypothèse paraît envisageable…

Quant à l’effondrement remarquable des Républicains, on voit mal en quoi il pourrait être en relation quelconque avec le phénomène des « Gilets Jaunes ».

Il y a certes eu la montée impressionnante des Verts, mais étant donnée la faible présence de la composante écologique dans les revendications des ronds-points, attestée par la plupart des études, on a du mal, là encore, à percevoir une quelconque relation de cause à effet, cette montée relevant plutôt d’autres dynamiques s’étant développées de façon concomitante.

Bien sûr, on pourra toujours dire sans justification aucune que les « Gilets Jaunes » sont représentatifs des abstentionnistes, mais leur décroissance ne va pas dans le sens de cette thèse.

Huit mois de manifestations n’ont donc apporté que quelques rides négligeables à la surface de notre étang politique…

Une importante question se pose alors : quelle est la raison d’une telle disproportion entre le réel et le « ressenti », j’oserais même dire « l’imaginaire » ?

Car je pense en effet que le vieil imaginaire insurrectionnel et révolutionnaire français s’est vu providentiellement réveillé, dans une période plutôt léthargique, par une couleur jaune qu’on a peut-être pris pour celle du matin du Grand Soir. Car après tout, pourquoi le matin du Grand Soir ne serait-il pas jaune, puisque le rouge lui sied moins par les temps qui courent ?

Et pourquoi une foule bien hétéroclite et contradictoire ne pourrait-elle pas, en dépit de toute vraisemblance, tenir lieu de cette avant-garde du prolétariat dont certains cherchent éperdument les vestiges, ou peut-être de cette Révolution Nationale que d’autres veulent à toute force remettre au goût du jour ?

Et c’est alors qu’une bonne partie des médias, toutes tendances confondues, a subodoré la bonne affaire : exploiter le spectaculaire en vue de caresser dans le sens du poil notre penchant insurrectionnel, assurant ainsi un audimat substantiel.

Et l’opération a réussi au-delà de toute espérance : à grand renfort de matraquage médiatique, mais aussi de réseaux sociaux, 0,5% d’une population française hétéroclite ont été transformés des mois durant en un « peuple » censé représenter le mal être et les revendications d’une nation dans son ensemble.

Mais ce n’est pas parce que, par rapport à la population française, 0,00X % d’aiguilleurs du ciel peuvent être capables de se faire entendre de façon particulièrement percutante et d’impacter l’économie d’un pays (même si leur capital de sympathie peut-être moindre que celui des « Gilets Jaunes »), qu’ils sont pour autant représentatifs du « peuple », quel que soit le bien-fondé de leurs revendications.

Il faudrait tout-de-même essayer d’appréhender les problèmes dans une perspective un peu plus étendue.

Mais on le sait, les dévoiements et manipulations médiatiques fondés sur la démagogie, la facilité et le sensationnel sont parmi les plus grands dangers qui pèsent sur nos démocraties, que ce soit aux États Unis, au Brésil, en Italie ou ailleurs.

En France donc.

Dans le plus grand mépris de l’information rigoureuse et de notre esprit critique, ils nous incitent à confondre le secondaire – du moins le second – et l’essentiel, à considérer comme priorité ce qui peut certes avoir son importance spécifique, mais ne devrait en aucun cas occulter d’autres questions de fond.

En dépit de bien des réserves que j’ai pu exprimer sur ce blog en ce qui concerne certains choix des partis écologiques institutionnels, je suis étonné en particulier que la montée des Verts, seule véritable nouveauté outre les effondrements mentionnés, ait pu être tellement ignorée des prévisions des « intellectuels » et « spécialistes » des médias, apparemment atteints d’un daltonisme qui ne leur a fait voir que du jaune.

Même s’il faut encore en accroître la cohérence et la radicalité, des révolutions importantes sont en cours. Il faut du moins le souhaiter.

On aimerait alors que les médias, leurs intellectuels et leurs oracles nous aident à en percevoir les enjeux, plutôt que de se contenter d’entretenir l’audimat en cultivant le spectaculaire et en flattant nos fantasmes de façon bassement démagogique.

Et attention ! Il est à prévoir que le même type de phénomène se renouvellera une fois de plus cet été.

À quoi faut-il donc  s’attendre ? À un nouveau modèle de burkini ? À un petit frère de Benalla ? Ou bien à quelque relent de jaune à propos de la hausse des prix de l’électricité ?

Il est sûr en tout cas que la machine à transformer les vessies en lanternes est déjà parée pour l’action, prête à se lancer dans de nouvelles impostures.

Petit vademecum économico-politique à l’usage de celles et ceux qui ne veulent pas se tromper de révolution.

Je ne suis certes pas économiste, encore moins politicien.

Pourtant, puisque le souci des choses de la Cité appartient de droit à chacun de nous, je me risque à ce petit « récapitulatif » de quelques idées avancées dans des posts précédents, qui voudrait esquisser quelques lignes d’orientations dans notre paysage économico-politique.

Il n’y aura donc rien de nouveau pour qui connaît un peu le contenu de ce blog. Seulement une mise en forme plus synthétique.

Avant tout pour ma gouverne personnelle, mais si cela peut inspirer quelques réflexions, susciter la discussion et la critique…

Je ne mentionnerai pas de « liens » aux posts qui ont vu le développement de ces idées, afin que ce « petit guide des égarés » demeure le plus concis possible sans que l’abondance de détails fasse perdre de vue l’architecture générale.

On pourra bien sûr au besoin, pour retrouver les indispensables analyses plus détaillées, se rapporter à l’outil de recherche afin de prolonger la réflexion sur différents termes et thèmes (Meadows, croissance, etc.), comme bien sûr aux « Étiquettes » (Démographie, Économie, Écologie, Politique, etc.) et aux « liens » (blog de S. Huet, Institut Momentum, Jancovici, etc.).

  1. L’alternative inéluctable : le fantasme d’une impossible croissance illimitée dans un environnement fini versus une décroissance raisonnée.

Tout d’abord, une intervention récente dans les « commentaires » du Monde à propos de « l’Airbus européen des batteries » me permet de formaliser ce qui me semble être l’alternative essentielle sur laquelle j’insiste depuis la création de ce blog :

« À qui fera-t-on croire que des millions de tonnes de batteries et une guerre commerciale pour produire les milliards d’automobiles « propres » pour les milliards de consommateurs issus de notre croissance démographique vont dans le sens de la révolution écologique urgente indispensable à la survie de notre planète »?

(…) »La seule alternative est en effet celle-là: soit on choisit de poursuivre une croissance et une augmentation du « niveau de vie » et de la « richesse » qui ne peuvent à terme que nous conduire dans le mur; soit on décide enfin de mettre en question ces vaches sacrées mortelles, et, par une décroissance raisonnée, de faire en sorte de gérer du mieux possible un « effondrement » inéluctable, que nos enfants devront sans cela subir de façon catastrophique. Ce n’est qu’une question de temps ».

Car il faut enfin se décider à choisir entre :

  • le fantasme d’une croissance illimitée dans un monde fini, mythe occidental totalement absurde et destructeur, mais qui a désormais contaminé le monde entier ;
  • et la mise en œuvre urgente d’une décroissance raisonnée, autant économique que démographique, seule solution pour éviter le caractère chaotique et catastrophique d’un effondrement qui ne peut de toute façon que se produire.

La lutte contre le déni du caractère inévitable d’une telle alternative me semble devoir désormais constituer le centre de tout engagement politique sérieux et donc des orientations économiques du monde à venir.

Précisons que la lutte contre le mythe de la croissance matérielle illimitée doit nécessairement s’accompagner d’une dénonciation des mythologies connexes, en particulier celle de la croissance nécessaire du PIB, du pouvoir d’achat et de la consommation.

Le modèle occidental, qui suppose que l’empreinte écologique en hectares globaux de l’américain moyen nécessiterait 5 planètes si son mode de vie et de consommation était appliqué à l’ensemble de la population mondiale (2,7 quand il s’agit du mode de vie du français moyen), est d’ores et déjà condamné par les limites de notre environnement.

Malgré leurs désirs et leurs efforts, il ne pourra donc être à moyen terme suivi par les nations en développement, ni constituer l’éden que poursuivent les mouvements migratoires : son extension à l’ensemble de la planète se voit tout simplement interdit par les lois de la physique.

  • 2. La lutte déterminée contre l’injustice comme condition sine qua non du dépassement du déni et de l’acceptation de la radicalité des mesures indispensables.

2.1) Lutte contre l’injustice au niveau interne des nations.

C’est la leçon de ces derniers mois : des mesures indispensables (augmentation de la fiscalité écologique, etc.) ne pourront être acceptées que si elles sont prises dans un contexte de justice sociale, fiscale, économique.

Dans le processus complexe de décroissance auquel nous ne pouvons pas échapper (décroissance de la production matérielle, de la consommation, d’un pouvoir d’achat conçu de façon quantitative, de la démographie, etc.), l’effort doit être équitablement réparti.

Il est en particulier inacceptable que des privilégiés continuent de jouir de facilités dont ne dispose pas l’ensemble de la population, et continuent à alimenter par leur exemple des aspirations à une consommation démesurée, en inadéquation totale avec les possibilités de notre planète.

La tâche du politique, de quelque modèle qu’il se réclame, sera donc de faire que le poids considérable des efforts à venir soit partagé dans le contexte de la plus large justice sociale et solidarité démocratique.

2.2) L’indispensable prise en considération de la justice au niveau international.

Mais cette indispensable exigence de justice au niveau interne à chaque nation ne peut cependant occulter la nécessaire prise en considération concomitante de l’aspect désormais transnational de la problématique de la justice.

On ne peut évacuer le fait que le bien-être des nations occidentales s’est historiquement déployé et repose encore en grande partie sur la spoliation des richesses d’autrui et l’exploitation des capacités de travail de peuples moins développés.

De même, la pollution de l’environnement commun, sa destruction, le pillage des océans, etc. sont essentiellement le fait des nations les plus riches.

Il est donc inacceptable que la question de la justice économique et sociale ne soit pas désormais abordée au niveau mondial.

Comme le soulignait un article évoqué dans un post récent, 97 % des Français appartiennent aux 30 % les plus riches du monde ; 90 % au 20 % les plus riches.

Notre appartenance à cette classe mondiale de privilégiés repose sur de graves déséquilibres qui ont caractérisé l’histoire de l’économie mondiale, et qui la caractérisent encore.

La question du « niveau de vie » ne peut donc plus se poser de façon purement interne aux nations, comme c’est pourtant le cas aujourd’hui, mais doit être abordée de façon globale : si certains ont besoin de 5 planètes ou 2,7 pour supporter leur mode de vie, cette surconsommation s’opère forcément au détriment d’autres populations. La Terre n’est pas indéfiniment extensible. Cette réalité ne peut pas ne pas être présente à notre conscience politique.

Le fait que chaque humain puisse bénéficier de la planète à laquelle il a droit implique donc obligatoirement la décroissance de la surconsommation de la part des privilégiés que nous sommes, sous la forme de plus de partage et de solidarité.

Une telle décroissance serait aussi un moyen de réduire :

  • d’une part le caractère catastrophique et suicidaire de l’influence du modèle occidental sur les nations en développement.
  • d’autre part les phénomènes migratoires en grande partie dus à la recherche compréhensible de compensation aux déséquilibres de niveaux de vie, ressentis en particulier du fait de la mondialisation de la communication et de l’image : si en effet le niveau de vie de l’américain ou du français moyen se rapproche de ce qu’il devrait être pour rendre possible la survie de l’espèce – en l’occurrence de celui de l’africain ou de l’asiatique qui ne consomment – pour le moment… – qu’une planète – ces derniers auraient moins de raisons de fuir une situation que la comparaison avec celle, inadmissible, des privilégiés que nous sommes rend inacceptable.

Rappelons toutefois qu’une augmentation régulée de la migration de travail, comme il a été dit dans un post précédent (cf. B. Milanovic) constitue l’un des moyens de réduire les inégalités de niveau de vie.

L’avenir ne peut être qu’au partage d’une frugalité que nous devons nous attacher à rendre suffisante pour tous, et non à la surenchère déjà suicidaire de la consommation à laquelle incite notre modèle occidental.

  • 3.Contre les archaïsmes et les anachronismes de l’ancien monde.

Je suis tout à fait conscient de l’extrême difficulté politique de la mise en œuvre d’une économie de la décroissance matérielle pour les plus riches et de la régulation démographique en vue de retrouver une population optimale compatible avec la survie de notre espèce dans des conditions de dignité ainsi que la préservation de notre environnement.

Cela suppose bien évidemment un certain nombre de défis nouveaux que nous aurons à affronter.

Toutefois, Herman Daly, que j’ai déjà cité à plusieurs reprises, me paraît exprimer avec autant de concision que de pertinence l’alternative à laquelle nous sommes désormais confrontés :

Le basculement vers l’économie durable « impliquerait un énorme changement d’état d’esprit, sur le plan intellectuel comme sur le plan affectif, de la part des économistes, des décideurs politiques et des électeurs. On pourrait même être tenté d’affirmer qu’un tel projet est irréalisable. Mais l’alternative à l’économie durable –l’économie indéfiniment croissante – est une impossibilité biophysique. Si je devais choisir entre m’attaquer à une impossibilité politique et m’attaquer à une impossibilité biophysique, je jugerais la seconde comme la plus impossible des deux et tenterais ma chance avec la première » (Scientific American, 2005, cité par Alan Weisman, Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre ?, Flammarion 2014, p.302).

En fait, nous ne semblons pas avoir d’autre choix.

L’incantation à la croissance indéfinie relève, nous l’avons dit, du mythe. Mythe dont deux siècles d’inertie mentale dus aux réussites de la révolution industrielle fondée sur l’épuisement des énergies fossiles nous ont fait perdre la conscience du caractère chimérique.

C’est cette force d’inertie qui nous empêche désormais d’envisager des solutions alternatives à une croissance devenue autodestructrice.

D’où la pathétique névrose de répétition qui caractérise l’essentiel des approches économiques contemporaines au niveau mondial.

N’en déplaise aux optimistes béats de la croissance classique, de la « croissance verte », du statu quo démographique, etc. nos connaissances les plus objectives en ce qui concerne l’évolution climatique, la situation des océans, celle des forêts, la dégradation de la biosphère et de la biodiversité, la consommation d’énergie primaire, la pression démographique, la disponibilité en eau potable etc. ne cessent de confirmer la pertinence des conclusions du rapport Meadows et de ses différentes mises à jour.

« Tant que nous poursuivons un objectif de croissance économique « perpétuelle », nous pouvons être aussi optimistes que nous le voulons sur le stock initial de ressources et la vitesse du progrès technique, le système finira par s’effondrer sur lui-même au cours du XXIe siècle. Par « effondrement », il faut entendre une chute combinée et rapide de la population, des ressources, et de la production alimentaire et industrielle par tête ».

Dans cette perspective, il faut bien l’avouer, nos préoccupations économiques et politiques apparaissent pour l’essentiel particulièrement déphasées, archaïques et anachroniques.

Non seulement celles des politiques « classiques », mais aussi la plupart des revendications qui prétendent s’y substituer.

Pour paraphraser une sortie célèbre, « notre maison brûle, et la seule chose qui nous intéresse est le maintien de la croissance et de notre pouvoir d’achat »…

Sur ce point-là, black blocs, « gilets jaunes » et politiques traditionnels se donnent allègrement la main. Seuls diffèrent les moyens mis en œuvre !

Les derniers s’efforcent de les raviver. Les premiers exigent de mieux les partager. Mais pour tous, ce sont encore et toujours la croissance et la consommation qui restent au centre du jeu.

Or, pour qui a quelque idée de la situation réelle de notre monde, il s’agit là d’une supercherie, d’une danse sur le volcan qui oscille entre le pathétique et le grotesque.

Imposture généralisée qui, une fois encore, repose sur l’omniprésence du déni de réalité, comme nous le rappelle, une fois de plus, Jean Pierre Dupuy :

(…). Nous tenons la catastrophe pour impossible dans le même temps où les données dont nous disposons nous la font tenir pour vraisemblable et même certaine ou quasi certaine (…). Ce n’est pas l’incertitude, scientifique ou non, qui est l’obstacle, c’est l’impossibilité de croire que le pire va arriver (…).(Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain, Seuil, Paris 2002, p. 142-143).

Ou encore le génie de Pascal :

« Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous ayons mis quelque chose devant pour nous empêcher de le voir ». (Pensées, Brunschvicg 183).

Quand donc, au-delà des discours creux, des gesticulations stériles et autres désinhibitions douteuses, aurons-nous l’honnêteté et le courage d’envisager ensemble, de façon adulte et rigoureuse, les exigences de la Révolution qui doit désormais être la nôtre ?


PS : Le lecteur aura noté que l’apparence de ce blog a changé.

Cela ne dépend aucunement de ma volonté.

Le journal « Le Monde » qui hébergeait jusqu’alors les réflexions de desideriusminimus ayant décidé de se séparer de ses blogueurs de façon unilatérale et sans aucune explication, j’ai été contraint d’adopter cette solution de remplacement.

J’espère faire en sorte de la rendre aussi attrayante que possible.

Merci de votre fidélité.

Sur l’égalité. À propos de Tocqueville, Adam Smith, Branko Milanovic et quelques autres.

Hier, journée de grève pour le pouvoir d’achat et la justice fiscale.

Dans le post qui précède, j’ai émis quelques idées en ce qui concerne l’illusion, malheureusement partagée quelle que soit la couleur politique, qui laisse croire dangereusement à la possibilité d’une croissance continue du pouvoir d’achat.

Tout comme le fantasme d’une croissance infinie de l’économie et de la consommation, celui d’un accroissement sans limite de notre pouvoir d’achat relève du déni de la finitude de notre condition, de celle de notre environnement et donc aussi des possibilités de développement de notre économie.

Mais je soulignais aussi que « l’une des raisons essentielles de la révolte actuelle est bien (…) dans la dénonciation ô combien légitime de l’injustice, économique, sociale, fiscale, et du mépris qui lui est lié ».

Et il est évident que le sentiment d’injustice et d’inégalité constitue la première cause des troubles auxquels nous assistons, et qu’une mise en question du règne du sacro-saint « pouvoir d’achat » ne peut être acceptée que dans un contexte de justice sociale.

On le sait cependant – je l’ai rappelé à plusieurs reprises – la France occupe une place fort honorable dans le classement de l’indice Gini, qui mesure l’inégalité des revenus dans les pays de l’OCDE.

Avec un coefficient de 0,291, elle occupe la sixième place de ce classement, précédée seulement par les pays scandinaves (Finlande, Danemark, Suède) habituellement placés en tête de ce genre de listes, la Belgique et les Pays-Bas, et nettement au-dessus de la moyenne de l’OCDE.

Qu’on le sache ou non, qu’on le veuille ou non, et même si l’on peut toujours à l’évidence faire mieux, notre nation fait donc partie des pays les plus égalitaires du monde.

Mais l’inégalité ressentie a peu à voir avec l’inégalité réelle.

Et sur ce point, comme le note judicieusement François Dubet, c’est Tocqueville qui nous propose sans doute les analyses les plus appropriées, avec son idée de « dictature de l’égalité » :

 Aussi n’est‐il pas étonnant que le respect soit l’exigence morale la plus fortement revendiquée aujourd’hui – non pas le respect et l’honneur dus au rang, mais le respect dû à l’égalité. Comme Tocqueville en avait l’intuition, même quand elles se réduisent, les inégalités sont de plus en plus douloureusement vécues.

La multiplication et l’individualisation des inégalités élargissent l’espace des comparaisons et accentuent la tendance à s’évaluer au plus près de soi. En effet, dans ce nouveau régime, les « petites » inégalités semblent bien plus pertinentes que les « grandes ».

Ainsi, de façon justifiée, dans un pays qui arbore le terme « Égalité » dans sa devise, et même si les inégalités sont moins criantes qu’ailleurs, le fait que « certains soient plus égaux que d’autres » comme le dit le génial Orwell dans « La ferme des animaux » devient insupportable.

Car l’égalité est en effet une notion relative, interne à un système de référence donné. On peut être chez nous en moyenne plus riches et « plus égaux » que dans bien d’autres pays du monde, comme le démontrent les indices statistiques, il n’en demeure pas moins que la différence des situations sera ressentie tout aussi fortement, voire plus.

Mais voilà : ne serait-il pas grand temps, dans un monde qui devient de plus en plus globalisé et interconnecté, de commencer à penser la question de l’égalité non seulement en fonction des indicateurs internes à un système, mais aussi – et sans doute surtout – en fonction des indicateurs qui permettent de comparer les systèmes entre eux.

Peut-on encore continuer à appréhender l’égalité et l’inégalité dans leur dimension nationale, sans que soit prise en compte leur extension mondiale ?

C’est cet élargissement du regard que nous propose une étude, hélas trop inhabituelle, se fondant sur les travaux de l’économiste Branko Milanovic.

Au vu de ce qui est dit plus haut, elle présente bien sûr un caractère scandaleux.

L’invisibilité des pauvres pourrait être expliquée par le contexte actuel. Après de longs mois à répéter que les gilets jaunes « souffrent », qu’ils sont « dans la détresse » et n’arrivent pas à « joindre les deux bouts » ou à « remplir leur frigo », peut-on encore parler de ceux qui vivent avec 1,90 dollar par jour ?

Car le sentiment d’inégalité à l’intérieur du groupe des 10% les plus riches du monde, dont nous faisons donc partie dans notre grande majorité en tant que français, est probablement plus fort que celui que ressentent ceux qui n’ont pas la chance d’appartenir à ce groupe.

Au sens où l’entend Tocqueville, le constat est imparable : le 1% plus riche que les 9% moins riches de ce groupe de 10% rendra aux seconds la situation insupportable, alors même que les uns comme les autres appartiennent indubitablement à la minorité privilégiée de ce monde.

La contestation de l’inégalité relative interne à cet échantillon privilégié des 10% est sans aucun doute légitime.

Et c’est bien ce à quoi nous assistons.

Mais la légitimité seule n’est pas nécessairement éthique.

Car pour que cette revendication d’une légitime égalité interne accède à la dimension éthique, il faudrait aussi que la dite minorité privilégiée de ce monde commence à agir sur la façon de réduire, non seulement les inégalités internes, mais dans le même temps le privilège dont elle jouit par rapport à une majorité de l’humanité qui n’en bénéficie pas.

Car la situation d’inégalité que subissent en France les 9% de « moins riches » par rapport au 1% des plus riches de notre groupe de privilégiés, est du même ordre que celle qu’expérimentent les 90% du reste du monde par rapport au 10% que nous sommes.

Or, l’égalité n’est pas une propriété privée réservée à une élite. Sauf à être un déni de toute éthique et de toute solidarité, elle n’a aucune raison d’être au seul usage d’une minorité de privilégiés.

En fait, ce type de réflexion n’a rien de nouveau.

On le trouve depuis longtemps au cœur de mouvements, associations, etc. qui se préoccupent de développement et de lutte contre la pauvreté au niveau mondial, auxquels s’ajoutent désormais nombre de mouvements préoccupés par l’écologie réelle.

Mais peut-être qu’une évolution – elle aussi prévue par Tocqueville – nous l’a trop fait perdre de vue.

Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde: je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie. De la Démocratie en Amérique, vol II (Quatrième Partie : Chapitre VI) (1840).

Témoignant de l’exigence éthique de la plus grande tradition libérale, Speranta Dumitru, auteure de l’étude mentionnée plus haut, cite encore Adam Smith :

Dans sa Théorie des sentiments moraux, Adam Smith remarquait que tout Européen doué d’humanité déplorerait un tremblement de terre qui touche un pays éloigné. Mais, malgré l’intensité de la catastrophe et les millions d’habitants concernés, ses affaires personnelles lui paraissent plus importantes.

Or, cette attention pour nous-mêmes et ce qui nous entoure pervertit notre sens moral. Avec les émotions qui nous jouent des tours, nous perdons, comme cet Européen dont parle Adam Smith, tout sens de la mesure :

« S’il devait perdre son petit doigt, il n’en dormirait pas la nuit ; mais il ronflerait avec le plus profond sentiment de sécurité malgré la ruine de cent millions de ses frères, pourvu qu’il ne les ait jamais vus. »

Cette « perversion du sens moral » que dénonce le père du libéralisme est pour nous, on le sait, réalité quotidienne, encore accrue par la banalisation de la communication et des images.

En données corrigées prenant en compte la parité du pouvoir d’achat (PPA) – puisque les niveaux de vie diffèrent bien évidemment selon les pays – on observe que

 97 % des Français appartiennent aux 30 % les plus riches du monde. Puis, 90 % des Français font partie des 20 % les plus riches au monde.

En dépit de la légitimité de nos revendications pour plus de justice sociale, il serait tout de même opportun de nous demander de quelle manière de telles données sont prises en compte lors de nos manifestations.

Bien sûr, la réduction de la pauvreté au niveau mondial relève en premier lieu des capacités de développement des pays pauvres eux mêmes, et de leurs efforts en vue de promouvoir des politiques rigoureuses et efficaces qui ne soient pas grevées comme trop souvent par la guerre, l’incompétence et la corruption.

Nombre de nations émergentes ne doivent leur essor qu’à leurs ressources propres ; alors qu’un paternalisme infantilisant de la part de l’Occident a longtemps empêché ou empêche encore des pays d’accéder à un développement autonome.

Mais on le sait, cela n’est pas toujours suffisant, et des modalités de coopération se révèlent nécessaires dans les cas de situations de crises graves et durables en particulier.  Ces interventions ne devraient cependant pas pour autant porter préjudice à la liberté de décision des nations concernées.

Tout comme dans le cas des inégalités nationales « internes », il conviendrait bien sûr que ce soient en priorité les plus riches qui contribuent à remédier au problème des inégalités à l’échelle mondiale.

Mais peut-on pour autant s’exonérer de l’effort, lorsque nous savons qu’en tant que français, 97% d’entre nous font partie de ces plus riches du monde ?

Speranta Dumitru passe en revue certaines solutions possibles en vue de réduire au niveau mondial l’inégalité des chances :

Deux solutions sont souvent discutées dans le débat public : l’ouverture du marché du travail aux étrangers et la redistribution.

Milanovic défend la première solution : augmenter la migration de travail. C’est la solution classique en économie du développement. Lant Pritchett, professeur à Harvard, lui a dédié un livre, Let Their People Come, qu’il a laissé en libre accès. Mon étude, « Des visas, pas de l’aide ! », offre une synthèse de ces questions [texte important, dont je recommande la lecture].

Milanovic est conscient de la montée de l’extrême droite et propose un compromis : augmenter le nombre de migrants économiques en échange de la diminution de leurs droits. Par exemple, ils pourraient payer plus de taxes. Mais mes étudiants qui ont lu son livre et ne sont pas migrants ont jugé répugnante cette proposition de discrimination. Leur réaction suggère qu’un compromis entre l’extrême droite qui ne veut plus de migrants et les jeunes Français, attachés à l’égalité de traitement sur le territoire, n’est pas facile à trouver.

[Pour approfondir la pensée de Milanovic, on peut consulter, outre son dernier livre traduit (Inégalités mondiales. Le destin des classes moyennes, les ultra-riches et l’égalité des chances, Paris, La Découverte, février 2019) quelques articles comme :

https://www.liberation.fr/debats/2019/02/10/branko-milanovic-ou-la-courbe-de-l-elephant-des-inegalites_1708594

https://www.liberation.fr/debats/2019/02/10/branko-milanovic-ce-qui-nous-manque-c-est-un-capitalisme-relativement-egalitaire_1708590  ]

Autre solution : la redistribution massive de revenu. Oxfam, comme bien d’autres à gauche, considèrent qu’il faut davantage taxer les riches. Or, à présent l’impôt est collecté à l’échelle nationale et la plupart des milliardaires vivent dans les pays riches. Taxer plus les riches dans les pays riches n’est évidemment pas une solution pour l’Afrique.

On n’a pas en effet l’impression que les discussions légitimes à propos du rétablissement de l’ISF ou de l’instauration de tranches supplémentaires d’impôt sur les très hauts revenus aient d’autre but que celui de renforcer un pouvoir d’achat et de consommer qui reste « bien de chez nous ». Le monde qui nous entoure est absent de nos écrans radar…

De plus, l’opinion publique considère tout exil fiscal comme illégitime, comme si seuls leurs compatriotes avaient droit à profiter de l’impôt collecté sur ces milliardaires. À aucun moment, l’on ne se demande si l’exil fiscal des riches bénéficie aux pauvres.

Pour l’instant, les deux solutions envisagées pour diminuer l’inégalité des chances mènent à des impasses. D’une part, le compromis de Milanovic est difficile à obtenir dans un contexte de forte polarisation de l’opinion. D’autre part, l’opinion publique se soucie plus de prendre aux riches que d’améliorer la vie des pauvres.

Quant à Emmanuel Macron, sa solution consiste à favoriser l’accès au marché du travail des Français. Ainsi, les mesures proposées dans la crise des gilets jaunes encouragent le travail : augmentation de 100 euros pour celles et ceux qui travaillent pour 0,5-1,5 du smic et défiscalisation des heures de travail supplémentaires. Or il est évident que ces mesures augmenteront l’inégalité des chances au niveau mondial.

Encore une fois, comme je le disais dans le post précédent, l’augmentation du pouvoir d’achat, de la consommation et de l’empreinte écologique des riches – dont nous faisons donc incontestablement partie – augmentation prônée chez nous toutes tendances politiques confondues (cf. manifestations récentes et endémiques), ne peut être la solution en vue de parvenir à un développement plus équitable et plus durable de l’humanité dans son ensemble.

Inciter à la croissance dans les pays déjà développés ne peut se concilier à moyen et long terme avec un développement des nations plus pauvres. Les conditions inhérentes à notre monde fini font qu’on ne peut espérer croître partout en même temps.

[encore un exemple récent, parmi tant d’autres…]

Quand l’américain moyen consomme 5 planètes et le français 2,7, il est impossible à l’africain ou à l’asiatique de consommer la planète unique qui devrait pourtant lui revenir en toute justice.

Un rééquilibrage du développement mondial exige donc des plus riches un ralentissement, une décroissance, et un meilleur partage par l’accès des plus pauvres aux richesses déjà disponibles afin que chaque citoyen du monde, quel que soit l’endroit où il réside, puisse disposer d’une planète sans voler aux autres celle à laquelle ils ont droit.

Une politique cohérente de l’immigration devrait faire partie de ce nouveau partage.

La proposition avancée par Lan Pritchett, recommandant une augmentation régulée de 3 % de la migration de travail au niveau mondial irait sans doute dans le bon sens.

Mais dans un contexte où il est impossible d’aborder de façon rationnelle, outre la question des réfugiés, celle des migrants économiques, et où la démagogie des uns et le populisme des autres règnent en maîtres, on peut douter que de telles mesures puissent être réellement mises en œuvre…

Il faudrait de plus que cette migration économique, essentiellement temporaire comme le recommande Milanovic, afin de ne pas handicaper les pays de départ, échappe à l’effet pervers consistant à exporter dans les régions en développement un modèle économique occidental préjudiciable à la survie de tous.

Si la migration et la contribution des migrants au développement de leurs pays (par les envois de fond et/ou le retour de personnes mieux formées) peut être effectivement une chance pour les pays de départ, ceux-ci ne peuvent faire l’économie d’un investissement courageux de ces fonds et de ces compétences dans la mise en place de modèles résolument alternatifs.

C’est hélas loin d’être encore le cas…

En attendant des temps meilleurs, nous devrons redoubler d’efforts. Nous sommes plus de la moitié des Français à faire partie des 10 % plus riches au monde. Nos efforts devraient viser à aider les plus pauvres et les associations qui luttent efficacement contre la pauvreté. (fin de l’article de Speranta Dumitru).

Nous en revenons à Tocqueville, et à l’urgence de lutter contre l’évolution qu’il prévoyait et qui semble désormais être devenue notre ordinaire, y compris donc celui de nos revendications dites « sociales », qu’elles se manifestent sur les ronds points ou de façons plus conventionnelles.

Chacun (…), retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

Or, cette « patrie » est depuis bien des décennies devenue pour nous le Monde.

Ne nous y trompons pas.

Et la révolution qui reste à faire, plutôt que d’être purement interne à notre univers de riches, doit désormais pleinement intégrer les dimensions de cette patrie commune.

Plutôt que des fantasmes irresponsables et des gesticulations stériles, on demande d’urgence des révolutionnaires qui sachent ne pas se tromper de révolution !

Grand déballage ? « Grand Débat » ? Débat de fond ? Une nouvelle fois, de l’importance de ne pas se payer de mots. Ainsi que de la force et des limites du politique.

Stultitia m’interroge une fois de plus sur la portée du vocabulaire.

« Ne crois-tu pas qu’avec les « Gilets Jaunes » et le « Grand Débat », nous ayons affaire à un « grand déballage » plutôt qu’à un débat de fond ? ».

Et je suis une nouvelle fois tenté de lui donner raison.

Avec une importante réserve toutefois :

En dépit de certaines ambiguïtés, le succès du « Grand Débat » qui compte à ce jour des milliers « d’événements » et de rencontres ainsi que des centaines de milliers de contributions ne me semble pas devoir être pris à la légère.

Un remarquable article du psychanalyste Jean Pierre Winter (avec lequel je partage, au passage d’autres opinions sur lesquelles je reviendrai…), montre combien le mouvement des « Gilets Jaunes » pourrait être lié au moins autant à une crise de la parole qu’à des raisons économiques.

Ce qui se passe sur les ronds-points, c’est-à-dire « à la croisée des chemins », c’est le rassemblement de personnes qui, au-delà de leurs revendications, sont venues là poussées par le désir de se voir et de se parler. J’ai connu cela en 1968 : au-delà de nos idées politiques, nous étions heureux de discuter de nos difficultés, nos défaillances, nos révoltes… Depuis quelques mois, les gens ont fait cette découverte : alors qu’ils ne se parlaient plus, ils partageaient les mêmes galères. Mais ils n’avaient plus d’endroits pour se les dire.

Après l’essoufflement prévisible du mouvement hétérogène et idéologiquement ambigu qui en a été à l’origine, l’espace offert par le « Grand Débat » peut constituer l’une des voies parmi d’autres du passage du « tripal » à une structuration plus « verbale » dont je soulignais la nécessité dans un post précédent.

Une façon de prolonger la revendication de parole de façon plus organisée et pacifiée, potentiellement plus féconde et opératoire.

Car ce n’est pas l’omniprésence d’une communication « dématérialisée » autant que sommaire (réseaux sociaux etc.) qui constitue un remède à cette crise. Elle n’est jamais qu’une contribution supplémentaire à la « déshumanisation anxiogène ».

C’est un fait : dans notre société, la parole tend à disparaître totalement. Les services après-vente l’illustrent de manière caricaturale. Nous sommes de plus en plus confrontés à une bande sonore préenregistrée qui déroule des réponses avant même que nous formulions des questions. Et lorsqu’on parvient enfin à joindre un interlocuteur, on sait qu’il ne déviera pas d’un mot des réponses qui lui ont été fournies à l’avance. Tout cela contribue à une forme de déshumanisation très anxiogène.

Il y a de fortes probabilités que ce soit cette « déshumanisation » productrice d’angoisse et de ressentiment qui rende compte en partie de l’ampleur et de la durée du mouvement auquel nous avons assisté, y compris dans ses aspects de psychodrame et de défoulement collectif condamnable.

Elle ne peut cependant tout expliquer, les épisodes contestataires représentant traditionnellement une aubaine pour désinhiber, y compris sur les réseaux sociaux, les addicts à l’hyper violence gratuite.

Mais même si les raisons proprement économiques ont aussi leur place dans ces événements – comme le reconnaît par ailleurs J.P. Winter – l’exigence de parole partagée et écoutée y joue sans doute un rôle essentiel.

Le problème, c’est que les lieux de parole qui permettraient de faire baisser cette tension n’existent plus et que les représentants des peuples – car il n’existe pas un seul peuple – sont devenus inaudibles.

Or, on le sait et on le constate, la violence s’installe lorsque la pulsion ne peut plus accéder à la parole, lorsque le « tripal » ne peut aboutir à une formulation « verbale ».

Sur ce plan, qui relève de la psychologie voire du psychodrame, on doit reconnaître au « Grand Débat » un aspect potentiellement bénéfique. Espérons qu’il puisse fournir un instrument propre à favoriser ce processus de catalyse sans trop trahir à terme les aspects positifs de l’inspiration originelle du mouvement.

 

J.P. Winter nous met toutefois en garde.

Si l’on suit la comparaison suggestive qu’il nous propose de la structuration socio-politique avec celle du psychisme individuel dans la « deuxième topique » de Freud,

Le ça, qui désigne le champ des pulsions, trouverait ainsi son équivalent dans le peuple. Le surmoi, qui donne les ordres, fixe les limites et ordonne la jouissance, correspondrait à l’exécutif. Le moi, qui décide, dans l’intérêt du sujet, d’obéir aux pulsions ou au surmoi, aurait pour double le Parlement.

on peut légitimement se demander si un contexte anthropologique et culturel qui exalte depuis quelques décennies la désinhibition revendiquée du « ça » par rapport aux injonctions du « surmoi » ne pourrait rendre compte de débordements qui acquièrent désormais une ampleur inédite.

Le patient travail de sape est en train de porter ses fruits : ce qui relevait de pures cogitations intellectuelles est désormais tombé dans le domaine public et devenu populaire et opératoire.

La régulation, normalement effectuée par les représentants, ne fonctionne plus car ceux-ci se sont peu à peu séparés de ceux qu’ils représentaient et ne jouent plus qu’entre eux. En l’absence de ce point d’équilibre, qui préserve notre psychisme individuel comme notre vie collective, tout ce qui représente l’exécutif est mis à mal, jusqu’à l’uniforme des pompiers ou des infirmiers.

Pour le dire autrement, quand le moi, ou le Parlement, ne fait plus la balance entre pulsions et ordres du surmoi, entre le peuple et l’exécutif, c’est une volonté de toute puissance, de régression infantile, qui s’exprime. Elle peut se résumer par une formule : « Tout, tout de suite. »

On s’imagine souvent que ce qui nous fait plaisir dans l’immédiat va dans le sens de nos intérêts. La psychanalyse nous apprend au contraire que la satisfaction immédiate n’est jamais une preuve de maturité, en matière psychique comme politique. Car souvent, elle conduit à un désordre encore plus grand.

Dans la situation qui nous occupe, cela signifie qu’il ne faut pas se contenter de donner aux manifestants ce qu’ils demandent, de « lâcher du lest » comme on dit, mais envisager avec les citoyens devenus actifs les conséquences à moyen terme de ces décisions. C’est de cela qu’il nous faut discuter ensemble, lors du grand débat national s’il n’est pas un leurre.

« Tout, tout de suite », « satisfaction immédiate », « volonté infantile de toute puissance », la régulation traditionnellement exercée par le « surmoi » sur le « ça » ne semble plus fonctionner. Pire, elle se voit contestée dans sa légitimité même, en cohérence profonde avec une certaine représentation « philosophique » devenue la « doxa » de notre époque.

Dans un post précédent, j’évoquais « la haine dont Freud a pu faire l’objet de la part de certains de nos philosophes médiatiques, bien entendu portés à lui préférer W. Reich et son apologie d’une «jouissance sans entraves», symptôme même du fantasme infantile de toute puissance libre de tout « surmoi ».

[précisons toutefois que le monde politique lui-même est loin d’être exempt du « fantasme infantile de toute puissance »…]

Ajoutons à cela la permanence en France d’une culture pernicieuse qui exalte la confrontation et dénigre la concertation ou la « co-décision », selon les propos de cet analyste précieux que demeure Jean Peyrelevade, et nous obtenons le cocktail qui pourrait bien rendre compte des aspects les plus déplorables des phénomènes actuels.

Sur ces plans-là, le « Grand Débat » pourrait également exercer une mise-au-point salutaire.

 

Il me paraît toutefois important d’en souligner aussi les limites.

Mais, contrairement aux slogans avancés par la classique opposition pavlovienne – qui par définition récuse d’emblée toute proposition qui ne vient pas d’elle – le gouvernement n’est pas seul responsable de ces limites.

Elles sont en fait plus graves et profondes.

Car dépassant les simples options politiques, elles manifestent une sorte de consensus tacite qui, au-delà de divergences superficielles, unit une grande majorité de la population, toutes tendances confondues.

En premier lieu, le « Grand Débat » risque fort de se tromper de diagnostic, et donc de remèdes.

Outre ce qui a été dit en ce qui concerne le déséquilibre des rapports entre un pulsionnel social et un surmoi politique, on peut penser que la crise relève d’autres composantes anthropologiques profondes.

En l’occurrence, comme je l’avançais encore dans des posts précédents, d’un mal être proprement existentiel, d’une angoisse obscure liée à des évolutions anthropologiques complexes.

Celles-ci nous interrogent sur notre place et sur la place de nos enfants dans un monde que nous sommes censés construire alors même qu’émerge la conscience lancinante de sa destruction.

Le malaise actuel comporte semble-t-il une dimension proprement « philosophique ». Il véhicule un questionnement sur le sens, sur la consistance que nous voulons donner à notre avenir, sur celle que nous risquons aussi de lui donner sans pour autant le vouloir, sur le vivre-ensemble, le bonheur, etc…

Sans pédanterie aucune, on peut présumer qu’un tel questionnement rejoint, une fois de plus, ce qui constitue pour le vieux Kant les interrogations essentielle de l’être humain : « que dois-je faire ? », « que m’est-il possible d’espérer ? », « qu’est-ce que l’homme ? ».

On peut alors se demander si, malgré la nécessité de telles approches, disserter sur la fiscalité, l’organisation de l’État ou celle des services publics ne risque pas d’être largement « à côté de la plaque ».

Et n’en déplaise aux manifestants eux-mêmes, à ceux qui tentent d’apporter des solutions au niveau politique et économique, comme à ceux qui contestent les dites solutions sous prétexte qu’on n’en fait pas assez, ce ne sont pas des mesures en faveur du pouvoir d’achat ou de l’amélioration du niveau de vie, malgré leur importance, qui apporteront une réponse à ce genre d’interrogations.

En fait, il y a des raisons de penser que les revendications économiques apparues sur les ronds-points sont en grande partie des exutoires, des dérivatifs qui masquent cette angoisse bien plus radicale.

Ce ne seront donc pas seulement des mesures essentiellement économiques, ni même des réformes de la fiscalité ou du fonctionnement de l’État qui suffiront à la guérir.

L’équivoque étant que la nature la plus profonde des aspirations n’a pas été perçue ni exprimée, à commencer par les manifestants eux-mêmes.

Les diverses récupérations opportunistes par les professionnels de la chose, en ne percevant que la composante économique, sont donc elles aussi passées en grande partie à côté du sujet.

Et, pour compléter le tableau, les tentatives de solution de la part du gouvernement se sont elles-mêmes fourvoyées : dans l’urgence, en se focalisant sur les revendications immédiates, elles se sont montrées incapables de dépasser la confusion entre l’économique et l’anthropologique, entre ce qui appartient à l’écume superficielle et ce qui relève de la vague de fond.

Car même si elles ont joué le rôle de déclencheur qu’on sait, ce ne sont pourtant pas les revendications concernant le 80 km/h., ni même le prix des carburants qui constituent le fond de l’affaire.

Or, le « Grand Débat » s’est laissé piéger, comme tout le monde, par cette équivoque. Incapable de discerner le cœur du problème, il l’a réduit à ses symptômes apparents et a manqué d’ambition.

Il a joué trop « petit bras ».

Les thèmes qu’il aborde ont certes leur importance. Mais ils passent en grande partie à côté du sujet.

S’attacher à traiter les symptômes superficiels ne guérira pas le malade puisque tout laisse supposer que c’est le terrain, l’organisme profond qui est affecté.

Il n’appartient certes pas au politique de traiter des questions philosophiques et existentielles, et d’ailleurs une partie du malaise vient sans doute du fait qu’on lui en demande trop, et qu’il n’ose plus décevoir cette demande. Tout comme les parents ont tendance à se défausser de leur devoir d’éducateurs en le transférant à l’Éducation Nationale, nombre de citoyens ont tendance à charger le politique de responsabilités qui ne peuvent être les siennes.

Et donc aussi à le vouer aux gémonies dès qu’il manque à ce qui serait « son devoir ».

Mais il manque sans doute dans le « Grand Débat » un espace adéquat pour aborder ces problèmes de fond, pour évoquer ces questions proprement existentielles à l’origine du malaise.

Ne serait-ce que pour démythifier le politique en précisant la part spécifique qu’il peut prendre, mais aussi les limites qui lui sont inhérentes en ce qui concerne l’élaboration de projets et orientations pouvant contribuer à redonner du sens et de l’espérance à nos efforts, à notre travail, à nos engagements, à nos vies, tout simplement.

Comme le disait encore le vieux Kant, le sens de la vie ou le bonheur sont des notions tellement intimes et individuelles qu’elles ne peuvent dépendre d’un ordre politique qui les définirait une fois pour toute et pour tous de façon autoritaire.

Même si certains parmi les manifestants paraissent à l’évidence nostalgiques de ce genre de définitions, on sait que le propre des régimes totalitaires a toujours été de vouloir faire le bonheur du peuple…

Souhaitons alors qu’un nouveau débat, à un autre niveau, un débat plus consistant autant par sa profondeur que par sa durée, ose enfin aborder ces questionnements essentiels et opérer les distinctions qui s’imposent entre ce qui relève de l’anthropologique et du philosophique et ce qui incombe à la responsabilité politique.

Notre époque désemparée a besoin de projets et de raisons de vivre dépassant la seule croissance du pouvoir d’achat.

Mais elle se trompe en exigeant d’un ordre politique, que paradoxalement elle récuse, le remède à toutes ses angoisses.

 

La tâche d’un tel « nouveau débat » s’avèrerait cependant difficile du fait d’une incohérence largement partagée par les manifestants tout autant que par les autorités contre lesquelles ils manifestent.

Car ce « Débat de Fond » souhaitable, celui-là même dont on pressent obscurément l’urgence, c’est précisément celui auquel on cherche par ailleurs à échapper.

À la fois du côté des citoyens, parce qu’on sait qu’il remettra radicalement en question notre mode de vie, fondé sur les vaches sacrées du pouvoir d’achat, du niveau de vie, du bien-être matériel et de la consommation ;

Mais aussi du côté des gouvernants et de la quasi-totalité des politiques qui, eux aussi, promettent de faire mieux que les autres pour améliorer pouvoir d’achat, niveau de vie, bien être matériel, consommation, le tout grâce à un retour de la Sainte Croissance, autre vache sacrée, bien évidemment reverdie pour l’occasion.

La surenchère sur la croissance verte étant, on le sait, le dernier must de tout politique.

Et ce n’est pas hélas le RIC qui dans l’immédiat y changera quoi que ce soit, tant on est en droit de penser qu’aucun référendum n’oserait remettre en question un tel Ordre Divin de la Croissance (ODC, me souffle Stultitia ; sigle qui peut donc devenir désormais ODCV, si on y ajoute le Vert), du pouvoir d’achat et de la consommation.

Or, cette incohérence que j’avais qualifiée de tragique et pathétique, nous maintient dans une véritable schizophrénie.

Tout en étant obscurément conscients de l’irréalisme de nos revendications, nous continuons pourtant à les soutenir comme si de rien n’était. En témoigne jusqu’à il y a peu l’important appui de la population aux « Gilets Jaunes ».

Et tout en étant conscients du caractère suicidaire de la plupart de nos orientations, nos politiques, nos syndicats, etc. continuent pourtant à les suivre ou à les défendre dès qu’on s’en écarte tant soit peu, afin de ne pas décevoir ces revendications.

La question de la Taxe Carbone est paradigmatique de cette pathétique schizophrénie :

Tout le monde en connaît la nécessité, qui fit d’ailleurs l’objet d’un vertueux consensus des partis politiques lors du Grenelle de l’environnement de 2007. Mireille Chiroleu Assouline, entre bien d’autres, en souligne avec pertinence le caractère original « d’impôt comportemental », décisif en ce qui concerne la modification des habitudes en vue de réduire la place de ces armes de destruction massive de l’environnement que constituent l’automobile et les énergies fossiles (vers 22mn40 dans l’émission).

Il est bien sûr évident que des mesures de justice sociale et fiscale doivent précéder et encadrer l’augmentation de la taxe sur les carburants. Et la grande erreur de ce gouvernement a été de ne pas le comprendre.

Mais repousser l’urgence d’un renforcement de la fiscalité écologique est, plus qu’une erreur, une faute grave, dont la raison, purement démagogique, s’explique par cet état de schizophrénie dont nous ne parvenons pas à sortir, sans doute simplement parce que, dans le fond, nous ne le voulons pas.

Quitte à faire semblant de résoudre le problème en produisant et en entassant, pour les milliards d’automobiles à venir, des millions de tonnes de batteries dont la nocivité bien réelle remplacera celle des moteurs thermiques, mais nous permettra de sauvegarder pour un temps l’ODCV (cf. ci-dessus) et les « avantages » matériels qui lui sont liés.

Et notre ambivalence par rapport à l’automobile n’est qu’un exemple parmi bien d’autres. Quid des merveilles de l’électronique, de l’explosion des communications et des réseaux sociaux avec les infrastructures gigantesques qu’elle suppose, de la surexploitation des terres et des océans, du gaspillage alimentaire, etc. etc.

Toutes facilités dont nous connaissons les conséquences sur l’environnement, mais que les 7 637 000 000 d’humains que nous sommes à ce jour semblent avoir bien du mal à remettre tant soit peu en question, tout comme il est probable qu’elles constitueront les aspirations des 10 000 000 000 que nous serons sous peu…

 

« Après nous le déluge », donc.

Nous le savons, ou du moins nous le pressentons confusément, mais nous nous refusons les moyens de l’éviter.

Et cette ambivalence est cause d’angoisse et de trouble. C’est bien le propre de toute « double contrainte », ou « injonction paradoxale ».

Nous avons le sentiment d’être dans la nasse, et l’obscure conscience de cet enfermement dans lequel nous nous maintenons nous-mêmes n’est peut-être pas sans rapport avec les explosions de violence. Car l’animal se débat.

Et cette angoisse sourde et ce malaise sont en partie ce qui nous fait aller vers les ronds-points.

Mais voilà : nous nous trompons de revendications et manquons de lucidité dans la désignation des coupables. Il ne faut donc pas s’étonner que nos politiques se trompent eux aussi de remèdes.

Alors qu’il faudrait exiger de nos dirigeants qu’ils remettent tout à plat et qu’ils se décident enfin à penser les conditions de notre survie de façon responsable, nous continuons à jouer avec les règles du jeu périmées qu’ils nous proposent depuis des décennies, et qui ne peuvent subsister que parce que nous en sommes foncièrement complices.

Même si nous souhaitons – bien sûr ! – les remanier un peu plus en notre faveur (pouvoir d’achat, niveau de vie…), selon ce que nous proposent les oppositions diverses, les corps intermédiaires, les syndicats, etc.

Non que je veuille faire prévaloir l’urgence de la lutte contre la fin du monde sur celle de la lutte pour la fin du mois.

Car l’une des raisons essentielles de la révolte actuelle est bien là, dans la dénonciation ô combien légitime de l’injustice, économique, sociale, fiscale, et du mépris qui lui est lié.

Il est clairement inadmissible et honteux que les riches soient toujours plus riches alors que d’autres ont du mal à finir le mois.

La lutte contre ce scandale fait partie des choses qui relèvent effectivement du politique.

Mais cette exigence indispensable de plus de justice ne devrait pas dispenser de réfléchir à ce que nous ferons de cette justice, à ce que nous faisons déjà de celle dont nous disposons : une fiscalité plus juste, une redistribution plus équitable et une meilleure répartition des efforts doivent-elles favoriser la prolongation d’un système consumériste qui voue à la destruction le monde de nos enfants ?

Un système dont la seule différence avec ce qui précède serait que la consommation se trouverait mieux répartie ?

Si nous réfutons toute idée de baisse de la consommation, la transition écologique restera un discours. (….) Avec un peu plus de 7 milliards de terriens sur une planète qui n’a pas augmenté de taille, la question fondamentale est devenue simple : se mettre au régime pour durer, ou pas. Demander comment organiser une transition écologique si elle n’est pas comprise pour ce qu’elle est, c’est perdre son temps. (J.M. Jancovici).

Or cette transition est indispensable. Il est irresponsable d’en nier l’urgence.

Quelques espoirs subsistent pourtant :

  • Dans le « Grand Débat » lui-même.

Mais les « propositions » de la rubrique concernant la « Transition écologique » – en dépit de quelques résistances et si tant est qu’elles soient prises en compte lors des décisions finales – paraissent loin de l’importance capitale d’un enjeu auquel les autres thèmes devraient être explicitement subordonnés.

  • Dans les manifestations – de jeunes en particulier – pour le climat.

Mais seraient-elles aussi suivies si les participants avaient conscience de l’ampleur du « régime » à suivre et de ses conséquences indispensables sur la consommation et le « niveau de vie » ?

On peut en douter, tellement le consumérisme a de séductions et de ressources cachées…

Mais nous ne pouvons qu’être condamnés à espérer, et à nous employer à nourrir et à concrétiser cette espérance.

Pour ma part, je comprends de moins en moins au nom de quoi une espèce qui, en à peine plus de deux siècles, a réussi la prouesse de condamner à l’extinction la plupart des autres espèces qui faisaient depuis des millénaires la beauté de notre monde – celles des insectes, des oiseaux, des mammifères… – devrait s’octroyer le privilège de survivre si elle ne remet pas radicalement en question ses errements.

Et je ne peux qu’encourager les jeunes à aller jusqu’au bout de cette radicalité.

Du bon et des mauvais usages du mot « peuple », à propos du « Grand débat », et de quelques enseignements des Anciens. Ainsi que du danger de remplacer une oligarchie par une autre.

« Les grecs et les latins auraient-ils donc tout dit ? » se demande Stultitia, songeuse devant le journal télévisé.

Tout dit, certainement pas.

Mais procuré des mots pour le dire, sans doute.

Cela parce qu’il n’est pas nouveau de constater que le terme « peuple » est éminemment ambigu, et qu’il serait urgent de mettre un peu d’ordre dans ses significations.

δῆμος (dêmos), λαός (laos), ἔθνος (ethnos), ὄχλος (ochlos), et d’autres termes grecs encore, auxquels font écho les populus, plebs, multitudo ou turba du latin, les mots ne faisaient pas défaut aux Anciens lorsqu’il s’agissait d’opérer des distinctions.

Alors pourquoi cette démission généralisée de notre langue française lorsque nous mettons sans plus de réflexion le mot « peuple » à toutes les sauces ?

Perte de la culture classique ? Peut-être.

On n’en soulignera jamais assez le caractère néfaste.

Mais plutôt, pour beaucoup, intention résolument démagogique profitant de l’ambiguïté du terme pour entériner insidieusement la confusion entre populisme et démocratie.

Sans doute les Anciens ne montraient-ils pas non plus une grande rigueur dans le maniement de leur riche vocabulaire. Et les significations pouvaient différer en fonction des auteurs et des époques. Aristote par exemple, réservé quant au terme « démocratie », nommait πολιτεία (politeia) le régime constitutionnel qui assurait au mieux, pour lui, le gouvernement par l’ensemble des citoyens. Le mot n’a pas eu de postérité dans nos usages politiques.

Mais au moins nos ancêtres s’étaient-ils dotés d’un outil lexical dont nous pouvons avec profit faire notre héritage, en opérant désormais une fixation plus rigoureuse et permanente de conventions de langage et de définitions, en sélectionnant les termes qui peuvent nous aider à préciser au mieux ce dont nous voulons parler.

Et en particulier en commençant par cesser de faire croire que l’ochlos, la turba, la multitude informe et agitée, « trouble d’une foule en désordre, mêlée, désordre, confusion », me dit mon vieux Gaffiot, pourrait avoir quelque chose de commun avec le dêmos, le populus, « le peuple délibérant en assemblée », comme me le rappelle mon cher Bailly, ou « l’ensemble des citoyens de tous ordres », dont nous parle encore M. Gaffiot.

Ce n’est pas parce que quelques dizaines de milliers de personnes, toujours les mêmes, se réunissent régulièrement ici ou là – même, quand c’est le cas, avec les meilleures intentions du monde – qu’elles peuvent en quoi que ce soit composer le dêmos ou le populus nécessaire à la constitution de la démocratie dans une nation comptant un corps électoral de 47 millions de citoyens.

Il est hélas particulièrement étonnant qu’un tel rappel soit nécessaire.

Que cet ochlos, cette turba, constitue en certaines de ses émanations les moins confuses de sympathiques et chaleureux « groupes de réflexion », de fermentation féconde au service d’une collectivité plus large, pourquoi pas ?

Mais en aucun cas elle ne peut prétendre être ce qu’elle n’est pas.

En dépit des intentions évidentes de certaines et de certains, l’ochlos ne peut pas prendre en otage le dêmos.

Une supercherie aussi grossière doit être dénoncée sans équivoque.

Encore plus, bien sûr, si une telle confiscation émane d’une  turba confuse, violente et désordonnée, aux antipodes de ce qui devrait définir le dêmos, ou si ce dernier se voit réduit à un ethnos se caractérisant par des critères raciaux, la couleur de la peau ou la religion…

Ainsi, indépendamment des opinions politiques, les partisans de la démocratie doivent affirmer clairement que nombre de mots d’ordre de type « Macron démission », « Dissolution », etc. ne peuvent prétendre à quelque légitimité que ce soit ni pertinence démocratique, le dêmos adéquat n’étant pas rassemblé pour statuer sur ces sujets.

À moins bien sûr de chercher à promouvoir tout autre chose que la démocratie, ce qui est à l’évidence le cas de certaines et de certains.

Il faudrait alors le reconnaître ouvertement, et présenter clairement ce qu’on propose à la place.

Comme je l’ai souligné dans un post précédent, le « tripal », l’émotionnel, ne peut se substituer au « verbal », à une réflexion qui se construit sur la base du partage d’une raison commune – et non de la seule rationalité -, sous peine de se transformer en instrument de la dictature.

Le vocabulaire élaboré par l’expérience des Anciens conserve donc toute sa valeur pour nous aider à identifier les choix qui se présentent à nous aujourd’hui.

Les événements récents ont eu le mérite de souligner l’urgence d’un « grand débat » national.

Quelles que soient les difficultés de sa mise en œuvre, le chantier est désormais ouvert.

Il s’agit maintenant de ne pas le voir confisquer, par quelque oligarchie (encore du grec !) que ce soit.

Par celle constituée par quelques cénacles de technocrates suffisamment décriés, bien sûr.

Mais cette oligarchie, « pouvoir d’un petit nombre », ne désigne pas seulement les technocrates ou les politiciens installés, comme on peut désormais le constater régulièrement sur nos places et dans nos rues.

Instrumentalisant dans un but anti-démocratique l’ochlocratie (pouvoir de la « foule », turba, au sens de masse confuse et désordonnée), bien des éléments aspirent en réalité à la constitution de nouvelles oligarchies.

Il importe donc plus que jamais de construire un dêmos dont la réflexion ne soit pas confisquée par les oligarques de tous bords.

Car il est aisé de constater comment, derrière un soi-disant pouvoir de la foule abusivement identifiée au peuple, se profile l’accaparement du pouvoir réel par de nouvelles « élites ».

Il est donc urgent de préciser la méthode et les modalités afin qu’un « grand débat » dont l’initiative peut s’avérer positive, puisse constituer une instance politique apte à assurer, parmi d’autres, une représentation véritable du dêmos, et échappe à la mainmise de quelques-uns.

Ce n’est qu’à cette condition qu’il pourra contribuer à l’édification urgente de ce qu’on pourra alors nommer, de façon un peu plus adéquate, notre Peuple.

 

Rappel:

Quelques réflexions concernant de possibles innovations ou évolutions des procédures démocratiques sont développées sur:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/04/28/le-ventre-est-encore-fecond-dou-a-surgi-la-bete-immonde-a-propos-dun-avertissement-urgent-de-b-brecht-et-sur-james-baldwin-les-populismes-et-la-necessite-de-revivif/#comment-479

ainsi que dans les « Réponses » à ce post.

D’autres en fin de post dans :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2018/12/12/a-machiavel-machiavel-et-demi-reflexions-sur-lisf-suivies-de-quelques-remarques-sur-la-legitimite-democratique-a-propos-dun-article-de-p-rosanvallon/

 

Articuler le « tripal » et le « verbal ». Encore une fois sur les « gilets jaunes » et l’harmonie nécessaire de l’émotionnel et du rationnel dans le raisonnable.

Allez ! Une petite dernière pour la route.

En espérant que les événements que nous avons connus ces derniers temps puissent avoir un impact positif sur l’année à venir.

Car ils ont le mérite d’attirer notre attention sur quelques réalités, pourtant évidentes, mais ô combien négligées.

Une terminologie simple pourrait nous aider à mieux les aborder.

Je propose d’explorer dans ce but les relations du « tripal » et du « verbal », de l’émotionnel et du rationnel ainsi que leur nécessaire articulation.

À propos d’une problématique à première vue différente, j’avais rappelé quelques-unes de ces composantes de notre fonctionnement le plus profond.

J’évoquais alors quelques réflexions d’Antonio Damasio (mais bien d’autres études allant dans le même sens ont suivi, qui pourraient être mentionnées).

« Chapitre XI : La passion fondant la raison.

Au début de ce livre, j’ai suggéré que la perception des émotions exerce une puissante influence sur la faculté de raisonnement, que les systèmes neuraux desservant la pre­mière sont emmêlés avec ceux qui sous-tendent la seconde, et que ces deux catégories de mécanismes s’entrelacent avec ceux qui assurent la régulation des fonctions biologiques du corps.

(…) La faculté de raisonnement semble vraiment dépendre de systèmes neuraux spé­cifiques, dont certains se trouvent desservir la perception des émotions. Ainsi, il semble bien qu’il existe un fil conducteur reliant, sur le plan anatomique et fonctionnel, la faculté de raisonnement à la perception des émotions et au corps. C’est comme s’il existait une passion fondant la raison, une pulsion prenant naissance dans la profondeur du cerveau, s’insinuant dans les autres niveaux du système nerveux, et se traduisant finalement par 1a perception d’une émotion ou par une influence non consciente orientant un processus de prise de décision. La raison, de sa forme pratique à sa forme théorique, se développe probablement sur la base de cette pulsion innée (…) ». (A. Damasio, L’Erreur de Descartes, Poches Odile Jacob, Paris 2001, p. 331-332).

N’en déplaise à bien des politiciens et technocrates, la dénonciation de « l’erreur de Descartes » est désormais entrée dans la doxa, le bagage des connaissances communes : à l’évidence, l’être humain n’est pas d’abord un être de raison et de réflexion, il est en premier lieu un être de pulsion, d’affection, d’émotion, de ressenti. Chez lui, le corporel, le « tripal » précède et conditionne le rationnel, le « verbal ».

Et le B.A. BA du politique devrait être de ne pas mettre la charrue avant les bœufs. On aura beau présenter toutes les élaborations rationnelles qu’on veut pour justifier une décision politique, court-circuiter ce niveau fondamental du ressenti et du corporel dans le processus d’adhésion et de consentement ne peut que mener dans le mur.

« Touche à ses tripes, à ses besoins les plus fondamentaux, à son pouvoir d’achat, et il te maudira en face » disait en substance le Satan à Dieu ( à Saturne ?) dans le livre de Job.

Attitude parfaitement compréhensible et qui ne peut étonner que les intellectuels hors-sol qui hélas se décrètent un peu vite politiciens.

«À l’encontre de la philosophie allemande qui descend du ciel sur la terre, c’est de la terre au ciel que l’on monte ici (…) Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience », disait Marx dans l’Idéologie allemande, contre tous les Jupiter de son temps.

Sur tout cela, les « gilets jaunes » ont opéré un salutaire retour aux évidences.

Dont acte.

L’histoire confirme d’ailleurs à l’envi combien la réalité matérielle, parfois dramatique (famines, catastrophes minières etc.) est à l’origine de mouvements revendicatifs et de bouleversements socio-politiques décisifs.

On le sait, même si Voltaire, Rousseau et cie ont fourni le matériau théorique dans lequel s’inscrira la Révolution Française, la situation des campagnes et autres réalités parfaitement matérielles en ont été les facteurs déclenchants, s’il faut en croire en particulier le grand historien A. Soboul.

Il en irait de même de la révolte des Canuts, de la grande grève des mineurs d’Anzin, de la grève du 1er mai 1886 à Chicago, etc. pour ce qui est de la naissance du syndicalisme et de l’organisation du mouvement ouvrier.

Bien sûr, les événements actuels paraissent plus le fait des classes moyennes que de la classe ouvrière « traditionnelle », et le syndicalisme et les partis n’y ont pas joué un rôle moteur.

Il n’en demeure pas moins qu’hypertrophier quelque approche rationnelle jusqu’à en faire le déterminant exclusif de la vie politique est une erreur de perspective qui se paie comptant, comme nous le voyons en ce moment.

Même si, à l’évidence aussi, les tensions qui se manifestent constituent sans doute l’exutoire d’un questionnement existentiel beaucoup plus large, qui relève d’un profond mal de vivre lié à des bouleversements sociétaux et des évolutions anthropologiques hasardeuses.

Crise du sens qui s’exprime par la colère et la violence, mais à propos de laquelle il serait illusoire de croire que de simples mesures économiques et politiques pourraient apporter des réponses adéquates.

Qu’on le veuille ou non, à l’encontre de fantasmes eux-aussi désormais entretenus, l’ordre politico-économique n’est pas tout-puissant et ne pourra jamais assumer une revendication de sens ou de bonheur.

Ce serait déjà bien s’il pouvait assurer à chacun quelques conditions qui en faciliteraient la recherche…

Quoi qu’il en soit, on ne peut sans se fourvoyer gravement ignorer le « tripal » au profit du « verbal ».

 

Une fois effectué ce constat des évidences, on ne peut toutefois en rester là sous peine de nouveaux déboires.

La vie économique et socio-politique avance sur deux jambes : le « tripal », même s’il doit être d’urgence réhabilité, ne peut sans risque représenter la seule réalité à prendre en considération.

Car s’il conditionne effectivement le « verbal », il ne doit pas en être dissocié.

Une telle dissociation pourrait d’ailleurs constituer la définition de ce qu’on nomme « populisme » et/ou « démagogie ».

Car les grandes éruptions évoquées plus haut ne peuvent en rester au jaillissement brut, à la colère informelle. Pour se survivre à elles-mêmes, elles doivent nécessairement accéder à une parole rigoureuse et à l’organisation.

Transmuter le ressenti « tripal » dans l’expression verbale est le seul moyen – pour ceux qui le veulent du moins, car tous ne sont pas dans ce cas…- de dépasser la violence et la confusion tout en sauvegardant la composante positive et créatrice de la colère légitime.

Sous peine de rendre impossible toute vie sociale, un « sur moi » se révèlera toujours nécessaire pour fixer des limites à la désinhibition du « ça » et ouvrir des chemins à l’investissement positif de la pulsion.

Ainsi en est-il donc allé de la formation des mouvements syndicaux et des partis politiques suite à des événements déclencheurs souvent chaotiques et violents.

En ce qui concerne l’actualité, nous en sommes à ce point.

Et c’est bien là que le danger rôde : le jaillissement pulsionnel, aussi nécessaire qu’il puisse être, est par essence ambigu.

On le voit, il peut amener à des rencontres sympathiques et chaleureuses, peut-être annonciatrices de formes originales d’organisation politique, tout comme à des vociférations intolérables et des lynchages barbares.

Or, l’ambiguïté est pain béni pour nombre de spécialistes de la récupération.

Après les Trump, Bolsonaro, AfD et autres Salvini, on se rend mieux compte de la puissance de certaines forces qui sont à l’œuvre dans nos sociétés.

Elles n’ont rien d’anecdotiques et se déploient méthodiquement au niveau mondial.

Revenons sur les travaux d’Edward Bernays, que j’ai déjà mentionnés :

                Dans les cuisines du consentement.

Si le folklore Bernays est presque aussi divertissant qu’angoissant, sa pensée est, elle, sous-tendue par des ressorts totalitaires. « Si l’on parve­nait à comprendre le mécanisme et les ressorts de la mentalité collective, ne pourrait-on pas contrôler les masses et les mobiliser à volonté sans qu’elles s’en rendent compte ? », écrit-il en 1928 dans son livre devenu un classique, Propaganda. Pour le neveu de Freud en effet, les « masses » sont habitées par des pulsions animales qu’il faut mettre sous contrôle, les foules sont animées par des désirs qu’il faut canaliser. Et ce contrôle nécessite un outil, la « fabrique du consentement » («manufacturing consent»), un concept qu’il a emprunté à Walter Lippmann, intellectuel américain fort en mots qui explore le même champ de réflexion et inventera plus tard l’expression « guerre froide ». Cette « fabrique du consentement », Edward Bernays la met en avant comme le fruit d’une « méthode scientifique » nourrie de sciences sociales et de psychanalyse (…).

Dans la proposition tout sauf démocratique d’Edward Bernays, une petite élite décide donc pour les masses et leur impose ce choix par des techniques sophistiquées de persuasion : «La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des comportements des masses joue un rôle important dans une société démocratique, écrit-il en 1928. Ceux qui manipulent ce mécanisme secret de la société forment un gouvernement invisible qui exerce véritablement le pouvoir. […] De nos jours, la propa­gande intervient nécessairement dans tout ce qui a un peu d’importance sur le plan social. Que ce soit dans le domaine de la politique, de la finance, de l’industrie, de l’agriculture, de la charité ou de l’enseignement, la propagande est l’organe exécutif du gouvernement invisible. »

(…) « On peut amener une collectivité à accepter un bon gouvernement comme on la persuade d’accepter n’importe quel produit », dit-il encore. Non, le vieil homme ne pensait certainement pas couleur pastel. Les écrits de Bernays, qu’il est difficile de lire avec un œil contemporain autrement que comme un projet vicieux de confiscation de la démocratie, avaient d’ailleurs un lecteur et admirateur illustre en la personne de Joseph Goebbels. En 1933, Edward Bernays, juif tout comme son oncle, avait appris non sans horreur que son premier ouvrage, La Cristallisation de l’opinion publique9, écrit en 1923, figurait dans la bibliothèque person­nelle du chef de la propagande nazie, créateur du ministère du Reich à l’Éducation du peuple et à la Propagande, qui le trouvait fort inspi­rant10. Mais Goebbels n’était pas le seul. (S. Horel, Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie, La découverte, Paris 2018, p. 18-19).

Il n’est pas le seul, en effet.

Par un paradoxe seulement apparent, la destruction des « élites » en place, instituées de façon tout de même démocratique,  s’opère au bénéfice de nouvelles « élites » qui n’ont, elles, plus rien de démocratique.

Lorsqu’on constate certaines dynamiques présentes au cœur de l’exubérance protéiforme du mouvement, il faudrait être bien naïf pour ne pas y déceler le travail de telles forces.

Comme beaucoup, j’ai pu moi-même constater parmi les « gilets jaunes », en même temps que la présence de gens « de bonne volonté », celle de personnes dont l’appartenance à des groupes ne se caractérisant pas spécialement par leur attachement à la démocratie n’est un secret pour personne.

Certains sondages – à confirmer toutefois – tendraient à montrer qu’elles constitueraient une majorité.

La vigilance s’impose donc.

À l’encontre d’une facilité démagogique prompte à s’ébaubir sans discernement devant tout ce qui serait « populaire », et à s’encanailler (le plus souvent pour se faire pardonner une bonne conscience qui reste foncièrement « bobo »), il ne faut pas hésiter à opérer un tri exigeant en ce qui concerne les revendications et les propositions.

Et un tel discernement passe nécessairement par un retour du « verbal ».

Car se méfier – légitimement – du « tout rationnel » et d’une dérive élitiste et technocratique ne doit pas signifier un discrédit du raisonnable.

Hélas, quelques poncifs sévissant depuis longtemps jusque dans l’enseignement, et qui visent à discréditer la rationalité en écho à des dogmatiques philosophiques trop réductrices, voudraient nous le faire croire.

Et une certaine doxa propage – par ignorance, idéologie ou intérêt -une telle réduction.

Rappelons-nous pourtant que la dénonciation nécessaire de « l’erreur de Descartes » n’est pas, pour l’auteur de l’ouvrage qui porte ce titre, le dernier mot de la question.

Elle appelle à une réhabilitation de la – vraie – raison.

« Si cette hypothèse peut être tenue pour exacte, y a-t-il des implications sociopolitiques à l’idée que la raison n’est jamais pure ? Je pense que oui, et que cela est globalement positif.

Savoir que la perception des émotions joue un rôle important ne doit pas pousser à penser que la raison a moins de valeur que celle-ci, qu’elle doit se contenter d’un strapontin à côté d’elle, ou qu’il ne vaut pas vraiment la peine de s’efforcer de la développer. Bien au contraire, se rendre compte du rôle considérable que peut jouer la per­ception des émotions peut nous donner la possibilité d’augmenter son impact positif et de réduire ses effets éventuellement négatifs. Plus précisément, sans vouloir diminuer en rien la valeur d’orientation que peut avoir la perception normale des émotions, on pourrait envisager de protéger la raison contre les vicissitudes que la perception anormale des émotions (ou les influences indésirables sur la perception normale) peut introduire dans le processus de prise de décision ». (A. Damasio, L’Erreur de Descartes, op. cit, p. 332. C’est moi qui souligne).

Si une rationalité pure, coupée de l’influx positif et nécessaire de l’émotionnel et de l’affectif peut dériver vers un détachement froid et une morgue frôlant bien souvent la paranoïa, il en va autrement de cet indispensable harmonie entre le pulsionnel et le rationnel que la tradition philosophique nomme depuis longtemps le « raisonnable ».

La « raison » (die Vernunft, pour parler comme le bon Kant) est bien ce qui transmute le simple « entendement », la seule rationalité froide (der Verstand) dans l’ordre d’un « raisonnable » indissociable d’une dimension éthique, et même esthétique.

À ce titre, elle constitue bien le fondement du politique.

Souhaitons donc que ce mouvement inauguré par les « gilets jaunes » pour dénoncer justement les excès évidents d’une froide rationalité politique et économique étrangère aux réalités vitales des gens du commun que nous sommes sache « raison garder », et ne cède pas désormais aux « vicissitudes que la perception anormale des émotions peut introduire dans le processus de prise de décision ».

L’émotion doit certes être reconnue à sa juste valeur.

Mais le monde a un besoin urgent de raison.

D’une raison qui dépasse bien sûr le seul calcul et la seule rationalité économique, mais qui sache maintenir des barrières fermes contre « la perception anormale des émotions » et ceux qui ne demandent qu’à tirer parti de leurs déferlements.

Réformer la représentation politique, renforcer la légitimité démocratique et affiner les processus de consultation et de décision représentent des urgences. J’ai insisté sur ce point à plusieurs reprises.

Mais cela ne peut en aucun cas se faire en transformant par exemple en dangereux plébiscites populistes des modes de consultation censés accroître la démocratie.

On connaît les intentions de celles et ceux qui prônent de telles évolutions. Et l’histoire a montré à maintes reprises  ce à quoi elles peuvent aboutir.

Certes, bien des réformes sont indispensables en France.

Mais n’oublions tout de même pas, comme le rappelait à bon escient une synthèse récente, que notre nation, en dépit de bien des faiblesses à corriger radicalement, est l’un des pays du monde où, entre autres caractéristiques, l’indice démocratique est le plus élevé, le coefficient d’inégalité est le plus faible et où des transferts sociaux massifs ont le plus d’effet sur la réduction de cette inégalité.

La plus grande vigilance s’impose donc en ce qui concerne les modèles alternatifs qui peuvent nous être proposés.

Il serait en effet catastrophique de lâcher la proie pour certaines ombres on ne peut plus ambiguës.

 

Et de bonnes fêtes à toutes et à tous !