Sur l’égalité. À propos de Tocqueville, Adam Smith, Branko Milanovic et quelques autres.

Hier, journée de grève pour le pouvoir d’achat et la justice fiscale.

Dans le post qui précède, j’ai émis quelques idées en ce qui concerne l’illusion, malheureusement partagée quelle que soit la couleur politique, qui laisse croire dangereusement à la possibilité d’une croissance continue du pouvoir d’achat.

Tout comme le fantasme d’une croissance infinie de l’économie et de la consommation, celui d’un accroissement sans limite de notre pouvoir d’achat relève du déni de la finitude de notre condition, de celle de notre environnement et donc aussi des possibilités de développement de notre économie.

Mais je soulignais aussi que « l’une des raisons essentielles de la révolte actuelle est bien (…) dans la dénonciation ô combien légitime de l’injustice, économique, sociale, fiscale, et du mépris qui lui est lié ».

Et il est évident que le sentiment d’injustice et d’inégalité constitue la première cause des troubles auxquels nous assistons, et qu’une mise en question du règne du sacro-saint « pouvoir d’achat » ne peut être acceptée que dans un contexte de justice sociale.

On le sait cependant – je l’ai rappelé à plusieurs reprises – la France occupe une place fort honorable dans le classement de l’indice Gini, qui mesure l’inégalité des revenus dans les pays de l’OCDE.

Avec un coefficient de 0,291, elle occupe la sixième place de ce classement, précédée seulement par les pays scandinaves (Finlande, Danemark, Suède) habituellement placés en tête de ce genre de listes, la Belgique et les Pays-Bas, et nettement au-dessus de la moyenne de l’OCDE.

Qu’on le sache ou non, qu’on le veuille ou non, et même si l’on peut toujours à l’évidence faire mieux, notre nation fait donc partie des pays les plus égalitaires du monde.

Mais l’inégalité ressentie a peu à voir avec l’inégalité réelle.

Et sur ce point, comme le note judicieusement François Dubet, c’est Tocqueville qui nous propose sans doute les analyses les plus appropriées, avec son idée de « dictature de l’égalité » :

 Aussi n’est‐il pas étonnant que le respect soit l’exigence morale la plus fortement revendiquée aujourd’hui – non pas le respect et l’honneur dus au rang, mais le respect dû à l’égalité. Comme Tocqueville en avait l’intuition, même quand elles se réduisent, les inégalités sont de plus en plus douloureusement vécues.

La multiplication et l’individualisation des inégalités élargissent l’espace des comparaisons et accentuent la tendance à s’évaluer au plus près de soi. En effet, dans ce nouveau régime, les « petites » inégalités semblent bien plus pertinentes que les « grandes ».

Ainsi, de façon justifiée, dans un pays qui arbore le terme « Égalité » dans sa devise, et même si les inégalités sont moins criantes qu’ailleurs, le fait que « certains soient plus égaux que d’autres » comme le dit le génial Orwell dans « La ferme des animaux » devient insupportable.

Car l’égalité est en effet une notion relative, interne à un système de référence donné. On peut être chez nous en moyenne plus riches et « plus égaux » que dans bien d’autres pays du monde, comme le démontrent les indices statistiques, il n’en demeure pas moins que la différence des situations sera ressentie tout aussi fortement, voire plus.

Mais voilà : ne serait-il pas grand temps, dans un monde qui devient de plus en plus globalisé et interconnecté, de commencer à penser la question de l’égalité non seulement en fonction des indicateurs internes à un système, mais aussi – et sans doute surtout – en fonction des indicateurs qui permettent de comparer les systèmes entre eux.

Peut-on encore continuer à appréhender l’égalité et l’inégalité dans leur dimension nationale, sans que soit prise en compte leur extension mondiale ?

C’est cet élargissement du regard que nous propose une étude, hélas trop inhabituelle, se fondant sur les travaux de l’économiste Branko Milanovic.

Au vu de ce qui est dit plus haut, elle présente bien sûr un caractère scandaleux.

L’invisibilité des pauvres pourrait être expliquée par le contexte actuel. Après de longs mois à répéter que les gilets jaunes « souffrent », qu’ils sont « dans la détresse » et n’arrivent pas à « joindre les deux bouts » ou à « remplir leur frigo », peut-on encore parler de ceux qui vivent avec 1,90 dollar par jour ?

Car le sentiment d’inégalité à l’intérieur du groupe des 10% les plus riches du monde, dont nous faisons donc partie dans notre grande majorité en tant que français, est probablement plus fort que celui que ressentent ceux qui n’ont pas la chance d’appartenir à ce groupe.

Au sens où l’entend Tocqueville, le constat est imparable : le 1% plus riche que les 9% moins riches de ce groupe de 10% rendra aux seconds la situation insupportable, alors même que les uns comme les autres appartiennent indubitablement à la minorité privilégiée de ce monde.

La contestation de l’inégalité relative interne à cet échantillon privilégié des 10% est sans aucun doute légitime.

Et c’est bien ce à quoi nous assistons.

Mais la légitimité seule n’est pas nécessairement éthique.

Car pour que cette revendication d’une légitime égalité interne accède à la dimension éthique, il faudrait aussi que la dite minorité privilégiée de ce monde commence à agir sur la façon de réduire, non seulement les inégalités internes, mais dans le même temps le privilège dont elle jouit par rapport à une majorité de l’humanité qui n’en bénéficie pas.

Car la situation d’inégalité que subissent en France les 9% de « moins riches » par rapport au 1% des plus riches de notre groupe de privilégiés, est du même ordre que celle qu’expérimentent les 90% du reste du monde par rapport au 10% que nous sommes.

Or, l’égalité n’est pas une propriété privée réservée à une élite. Sauf à être un déni de toute éthique et de toute solidarité, elle n’a aucune raison d’être au seul usage d’une minorité de privilégiés.

En fait, ce type de réflexion n’a rien de nouveau.

On le trouve depuis longtemps au cœur de mouvements, associations, etc. qui se préoccupent de développement et de lutte contre la pauvreté au niveau mondial, auxquels s’ajoutent désormais nombre de mouvements préoccupés par l’écologie réelle.

Mais peut-être qu’une évolution – elle aussi prévue par Tocqueville – nous l’a trop fait perdre de vue.

Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde: je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie. De la Démocratie en Amérique, vol II (Quatrième Partie : Chapitre VI) (1840).

Témoignant de l’exigence éthique de la plus grande tradition libérale, Speranta Dumitru, auteure de l’étude mentionnée plus haut, cite encore Adam Smith :

Dans sa Théorie des sentiments moraux, Adam Smith remarquait que tout Européen doué d’humanité déplorerait un tremblement de terre qui touche un pays éloigné. Mais, malgré l’intensité de la catastrophe et les millions d’habitants concernés, ses affaires personnelles lui paraissent plus importantes.

Or, cette attention pour nous-mêmes et ce qui nous entoure pervertit notre sens moral. Avec les émotions qui nous jouent des tours, nous perdons, comme cet Européen dont parle Adam Smith, tout sens de la mesure :

« S’il devait perdre son petit doigt, il n’en dormirait pas la nuit ; mais il ronflerait avec le plus profond sentiment de sécurité malgré la ruine de cent millions de ses frères, pourvu qu’il ne les ait jamais vus. »

Cette « perversion du sens moral » que dénonce le père du libéralisme est pour nous, on le sait, réalité quotidienne, encore accrue par la banalisation de la communication et des images.

En données corrigées prenant en compte la parité du pouvoir d’achat (PPA) – puisque les niveaux de vie diffèrent bien évidemment selon les pays – on observe que

 97 % des Français appartiennent aux 30 % les plus riches du monde. Puis, 90 % des Français font partie des 20 % les plus riches au monde.

En dépit de la légitimité de nos revendications pour plus de justice sociale, il serait tout de même opportun de nous demander de quelle manière de telles données sont prises en compte lors de nos manifestations.

Bien sûr, la réduction de la pauvreté au niveau mondial relève en premier lieu des capacités de développement des pays pauvres eux mêmes, et de leurs efforts en vue de promouvoir des politiques rigoureuses et efficaces qui ne soient pas grevées comme trop souvent par la guerre, l’incompétence et la corruption.

Nombre de nations émergentes ne doivent leur essor qu’à leurs ressources propres ; alors qu’un paternalisme infantilisant de la part de l’Occident a longtemps empêché ou empêche encore des pays d’accéder à un développement autonome.

Mais on le sait, cela n’est pas toujours suffisant, et des modalités de coopération se révèlent nécessaires dans les cas de situations de crises graves et durables en particulier.  Ces interventions ne devraient cependant pas pour autant porter préjudice à la liberté de décision des nations concernées.

Tout comme dans le cas des inégalités nationales « internes », il conviendrait bien sûr que ce soient en priorité les plus riches qui contribuent à remédier au problème des inégalités à l’échelle mondiale.

Mais peut-on pour autant s’exonérer de l’effort, lorsque nous savons qu’en tant que français, 97% d’entre nous font partie de ces plus riches du monde ?

Speranta Dumitru passe en revue certaines solutions possibles en vue de réduire au niveau mondial l’inégalité des chances :

Deux solutions sont souvent discutées dans le débat public : l’ouverture du marché du travail aux étrangers et la redistribution.

Milanovic défend la première solution : augmenter la migration de travail. C’est la solution classique en économie du développement. Lant Pritchett, professeur à Harvard, lui a dédié un livre, Let Their People Come, qu’il a laissé en libre accès. Mon étude, « Des visas, pas de l’aide ! », offre une synthèse de ces questions [texte important, dont je recommande la lecture].

Milanovic est conscient de la montée de l’extrême droite et propose un compromis : augmenter le nombre de migrants économiques en échange de la diminution de leurs droits. Par exemple, ils pourraient payer plus de taxes. Mais mes étudiants qui ont lu son livre et ne sont pas migrants ont jugé répugnante cette proposition de discrimination. Leur réaction suggère qu’un compromis entre l’extrême droite qui ne veut plus de migrants et les jeunes Français, attachés à l’égalité de traitement sur le territoire, n’est pas facile à trouver.

[Pour approfondir la pensée de Milanovic, on peut consulter, outre son dernier livre traduit (Inégalités mondiales. Le destin des classes moyennes, les ultra-riches et l’égalité des chances, Paris, La Découverte, février 2019) quelques articles comme :

https://www.liberation.fr/debats/2019/02/10/branko-milanovic-ou-la-courbe-de-l-elephant-des-inegalites_1708594

https://www.liberation.fr/debats/2019/02/10/branko-milanovic-ce-qui-nous-manque-c-est-un-capitalisme-relativement-egalitaire_1708590  ]

Autre solution : la redistribution massive de revenu. Oxfam, comme bien d’autres à gauche, considèrent qu’il faut davantage taxer les riches. Or, à présent l’impôt est collecté à l’échelle nationale et la plupart des milliardaires vivent dans les pays riches. Taxer plus les riches dans les pays riches n’est évidemment pas une solution pour l’Afrique.

On n’a pas en effet l’impression que les discussions légitimes à propos du rétablissement de l’ISF ou de l’instauration de tranches supplémentaires d’impôt sur les très hauts revenus aient d’autre but que celui de renforcer un pouvoir d’achat et de consommer qui reste « bien de chez nous ». Le monde qui nous entoure est absent de nos écrans radar…

De plus, l’opinion publique considère tout exil fiscal comme illégitime, comme si seuls leurs compatriotes avaient droit à profiter de l’impôt collecté sur ces milliardaires. À aucun moment, l’on ne se demande si l’exil fiscal des riches bénéficie aux pauvres.

Pour l’instant, les deux solutions envisagées pour diminuer l’inégalité des chances mènent à des impasses. D’une part, le compromis de Milanovic est difficile à obtenir dans un contexte de forte polarisation de l’opinion. D’autre part, l’opinion publique se soucie plus de prendre aux riches que d’améliorer la vie des pauvres.

Quant à Emmanuel Macron, sa solution consiste à favoriser l’accès au marché du travail des Français. Ainsi, les mesures proposées dans la crise des gilets jaunes encouragent le travail : augmentation de 100 euros pour celles et ceux qui travaillent pour 0,5-1,5 du smic et défiscalisation des heures de travail supplémentaires. Or il est évident que ces mesures augmenteront l’inégalité des chances au niveau mondial.

Encore une fois, comme je le disais dans le post précédent, l’augmentation du pouvoir d’achat, de la consommation et de l’empreinte écologique des riches – dont nous faisons donc incontestablement partie – augmentation prônée chez nous toutes tendances politiques confondues (cf. manifestations récentes et endémiques), ne peut être la solution en vue de parvenir à un développement plus équitable et plus durable de l’humanité dans son ensemble.

Inciter à la croissance dans les pays déjà développés ne peut se concilier à moyen et long terme avec un développement des nations plus pauvres. Les conditions inhérentes à notre monde fini font qu’on ne peut espérer croître partout en même temps.

[encore un exemple récent, parmi tant d’autres…]

Quand l’américain moyen consomme 5 planètes et le français 2,7, il est impossible à l’africain ou à l’asiatique de consommer la planète unique qui devrait pourtant lui revenir en toute justice.

Un rééquilibrage du développement mondial exige donc des plus riches un ralentissement, une décroissance, et un meilleur partage par l’accès des plus pauvres aux richesses déjà disponibles afin que chaque citoyen du monde, quel que soit l’endroit où il réside, puisse disposer d’une planète sans voler aux autres celle à laquelle ils ont droit.

Une politique cohérente de l’immigration devrait faire partie de ce nouveau partage.

La proposition avancée par Lan Pritchett, recommandant une augmentation régulée de 3 % de la migration de travail au niveau mondial irait sans doute dans le bon sens.

Mais dans un contexte où il est impossible d’aborder de façon rationnelle, outre la question des réfugiés, celle des migrants économiques, et où la démagogie des uns et le populisme des autres règnent en maîtres, on peut douter que de telles mesures puissent être réellement mises en œuvre…

Il faudrait de plus que cette migration économique, essentiellement temporaire comme le recommande Milanovic, afin de ne pas handicaper les pays de départ, échappe à l’effet pervers consistant à exporter dans les régions en développement un modèle économique occidental préjudiciable à la survie de tous.

Si la migration et la contribution des migrants au développement de leurs pays (par les envois de fond et/ou le retour de personnes mieux formées) peut être effectivement une chance pour les pays de départ, ceux-ci ne peuvent faire l’économie d’un investissement courageux de ces fonds et de ces compétences dans la mise en place de modèles résolument alternatifs.

C’est hélas loin d’être encore le cas…

En attendant des temps meilleurs, nous devrons redoubler d’efforts. Nous sommes plus de la moitié des Français à faire partie des 10 % plus riches au monde. Nos efforts devraient viser à aider les plus pauvres et les associations qui luttent efficacement contre la pauvreté. (fin de l’article de Speranta Dumitru).

Nous en revenons à Tocqueville, et à l’urgence de lutter contre l’évolution qu’il prévoyait et qui semble désormais être devenue notre ordinaire, y compris donc celui de nos revendications dites « sociales », qu’elles se manifestent sur les ronds points ou de façons plus conventionnelles.

Chacun (…), retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

Or, cette « patrie » est depuis bien des décennies devenue pour nous le Monde.

Ne nous y trompons pas.

Et la révolution qui reste à faire, plutôt que d’être purement interne à notre univers de riches, doit désormais pleinement intégrer les dimensions de cette patrie commune.

Plutôt que des fantasmes irresponsables et des gesticulations stériles, on demande d’urgence des révolutionnaires qui sachent ne pas se tromper de révolution !

De la rétention fécale à la rétention fiscale, à propos du petit Carlos. De l’actualité de René Dumont et de la course à l’Afrique. De quelques propositions électriques de la CGT, et de la série Ad Vitam qui nous fait aimer la mort. Quelques brèves.

Stultitia me rappelle encore ce matin un beau texte de notre maître commun Sigmund Freud:

« Les enfants qui utilisent l’excitabilité érogène de la zone anale se trahissent parce qu’ils retiennent leurs matières fécales, jusqu’à ce que l’accumulation de ces matières produise des contractions musculaires violentes, et que, passant par le sphincter anal, elles provoquent sur la muqueuse une vive excitation. On peut supposer qu’à une sensation douloureuse s’ajoute un sentiment de volupté. Voici un des meilleurs signes d’une future bizarrerie de caractère ou de nervosité : quand l’enfant, assis sur le vase, se refuse à vider ses intestins et, sans obéir aux injonctions de la mère, prétend le faire quand cela lui plaira. » S. Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité, 1905. Gallimard Folio 1962, p. 81.

Les parents connaissent bien ce genre de manifestation, lorsque, bataillant dans l’espoir du moment tant attendu du vidage des intestins, ils se confrontent au veto triomphal de l’enfant qui affirme son pouvoir par l’instrument du refus.

Ainsi le petit Carlos, solidement vissé à son petit pot, expérimente sa puissance lorsque, par la rétention, il se montre, face au monde entier qui le presse d’accomplir son devoir, le seul maître de la situation.

On le sait, une pathologie fort courante pourra faire passer plus tard ce complexe de toute puissance du petit Carlos de la rétention fécale à la rétention fiscale et du refus de remplir son pot au refus de payer ses impôts.

On s’étonne alors que l’immaturité de ce genre de gros bébé puisse représenter le symbole d’une réussite sociale, alors qu’il ne s’agit jamais que d’une pathologie des plus vulgaires.

Mais les caprices de M. Bébé ont toujours fasciné les gogos. On voit ainsi des parents admiratifs devant les diktats du petit despote : « Quel caractère ! N’est-ce pas ? Il deviendra quelqu’un, sans aucun doute ».

Ce sont incontestablement ses 914 années d’études qui justifient que le salaire du despote en question soit multiplié d’autant par rapport à celui d’un de ses ouvrier smicards.

Rappelons toutefois qu’Henry Ford, qui s’y connaissait tout de même un peu en capitalisme et en réussite économique, considérait comme indécent le fait qu’un patron gagne plus de 40 fois le salaire moyen de ses employés.

La marge est déjà confortable. Pour ma part, je la diviserais plutôt par dix.

Mais que dire lorsque le dit bambin immature se permet de la multiplier par 914 ?

Le mouvement des « gilets jaunes » est certes ambigu, et certaines revendications ne brillent ni par la clarté, ni par la cohérence. De belles fins de mois ont en effet toutes les chances de ne pas nous servir à grand-chose – encore moins à nos enfants – quand nous verrons approcher une belle fin du monde…

Mais si nos dirigeants se montraient capables de poser des limites, par la loi ou par l’impôt, à de grossiers fantasmes infantiles qui relèvent cliniquement du stade anal, cela dégonflerait bien des colères et des rancœurs entièrement justifiées.

N’oublions pas qu’au pays d’Henry Ford, la taxation des très hauts revenus fut en moyenne de 80% pendant les années les plus glorieuses du capitalisme, et que cela n’impacta aucunement la croissance, bien au contraire.

À défaut de tout régler, et outre la portée symbolique, cela permettrait d’accroître la justice fiscale et les moyens dévolus à l’« accompagnement social » – pour le moment platonique – de mesures qui n’en demeurent pas moins urgentes : la transition, vite !

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Je rendais justement hommage, dans un post précédent, à René Dumont.

Et une émission récente rappelle opportunément les thèmes de sa campagne de 1974.

Il y a près de 50 ans donc, il avait en effet annoncé avec courage, lucidité et précision ce qui nous attendait, rassemblant sur son programme pourtant indispensable et authentiquement prophétique le glorieux score de … 1,32% des suffrages.

Sans doute l’ampleur d’un tel résultat s’explique-t-elle par le fait qu’il ait prôné entre autres choses la réduction drastique de l’emploi des énergies fossiles, des pesticides, l’abandon de la déjà sacro-sainte voiture au profit des transports en commun et du vélo – abandon au passage stimulé par le triplement délibéré du prix de l’essence (rien de nouveau sous le soleil…) -, le contrôle de la démographie, la décroissance de la production matérielle et de la consommation, etc.

Que serait en effet un monde avec quelques milliards de bagnoles, de smartphones et d’habitants en moins ; où la pollution, le réchauffement climatique et l’hyper-consommation seraient quantité négligeable ; où gorilles et autres orangs-outangs vivraient libres dans des forêts préservées ?

On n’ose y penser. Et de quoi parleraient donc les médias ?

Vite ! Ôtons ce cauchemar de devant nos yeux, comme nous l’avons fait il y a 45 ans.

Il est toujours trop tôt pour bien faire.

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Pourtant, si j’étais d’accord à l’époque avec Dumont en ce qui concerne l’abandon du nucléaire, je me suis éloigné de lui sur ce point, comme je l’ai souvent montré (par ex.).

Pour des raisons que j’ai aussi parfois évoquées, les publications de la CGT ne figurent pas parmi mes références habituelles.

Je dois cependant reconnaître que j’ai été agréablement surpris par celle de la Fédération Nationale Mines-Énergie (FNME CGT) intitulée : « 100% public. Casse investigation ».

Outre qu’elle défend le service public de l’énergie (il est en effet inconcevable que des infrastructures telles que des centrales nucléaires, des barrages, etc. puissent être sans risques majeurs livrées au secteur privé), on y relève des informations pertinentes et particulièrement documentées, qui ont le courage d’aller à contre-courant, et qui recoupent bien des idées soutenues sur ce blog.

Par exemple :

Circuits courts : la fausse bonne idée.

De plus en plus d’intérêts locaux s’expriment pour l’émiettement des réseaux et des circuits de production et de distribution, au motif des énergies renouvelables.

Ces propositions ne sont pourtant pas sans risques, tant pour l’usager que pour les territoires.

(…) Alléchantes sur le principe, ces solutions cachent une réalité bien moins noble, dont l’usager risque de faire doublement les frais. Certaines collectivités y voient la possibilité d’obtenir des financements supplémentaires et les fournisseurs privés, de nouveaux marchés à conquérir. L’implantation de ces nouvelles Infrastructures énergétiques représente en effet un marché juteux pour certains.

Quid du réseau national. Les politiques de l’énergie ont un rôle majeur à jouer pour répondre aux enjeux climatiques et il n’est pas certain que la sortie du système électrique national et la multiplication des systèmes de production sans maîtrise publique constituent la meilleure piste.

Certes, les gestionnaires de réseaux doivent développer des infrastructures supplémentaires en insérant des nouveaux moyens de productions ENR (énergies renouvelables). Mais cela ne diminue pas l’importance du réseau existant qui doit pallier l’intermittence de ces ENR pour fournir de l’énergie aux usagers, même en cas de manque de vent ou de soleil.

Un risque pour les territoires.

Le principe d’autonomie, agité comme une panacée au nez des collectivités, risque fort de se retourner contre elles.

Liberté des prix et disparités des tarifs d’acheminements entraîneraient en effet des inégalités dans l’accès à l’énergie et une discrimination régionale et locale pour l’accueil des activités économiques et industrielles. Au-delà des questions financières, la qualité de l’électricité risque elle aussi d’être déstabilisée en fonction de celle des infrastructures et des modes de production d’énergie. Jusqu’à présent, cette qualité de fourniture, garantie par un réseau national sous maîtrise publique, était une des forces de notre économie, plébiscitée par les industriels, notamment ceux travaillant dans la haute technologie.

L’émiettement des réseaux peut inverser cette réalité. Les territoires qui ne seraient pas en mesure d’offrir une qualité et une garantie d’approvisionnement suffisantes se verraient alors exposés à une désaffectation industrielle et économique et, par effet de cascade, à une désertification et du chômage.

Smart grids, aubaine ou arnaque ?

Appelés aussi réseaux d’énergie intelligents (REI), les Smart grids désignent également les communautés d’énergie et zones à énergies dites positives. Celles-ci sont le fruit d’initiatives libérales et de la volonté de certaines communes d’établir un circuit production-consommation de proximité, sans passer par le réseau historique. Leur visée est souvent économique. Sur le papier, les intentions sont louables : développement des énergies dites « vertes », coût préférentiel. La réalité l’est bien moins. Les dispositifs se limitent souvent à des champs de panneaux photovoltaïques et d’éoliennes à proximité de zones d’habitations. La quantité d’énergie, souvent trop faible, ne permet pas l’implantation d’entreprises dans la zone, créant une désaffection géographique. L’hétérogénéité des acteurs et solutions génère de fortes disparités quant au prix du kWh en fonction des zones. À ce jour, l’électricité produite par ces petits producteurs est rachetée au prix fort par EDF :

  • Photovoltaïque : entre 60 € et 200 € Mwh.
  • Éolien à 82 € Mwh.
  • Biogaz : entre 70 € et 173 € Mwh.
  • Biomasse à 43,4 € Mwh.

Mais si demain, pour des raisons de concurrence, ce tarif préférentiel s’arrête, l’usager paiera au prix fort l’énergie produite à côté de chez lui.

(…)

Ou encore, pour rappeler quelques chiffres trop oubliés :

38,4 mds d’€ payés par les usagers pour soutenir l’électricité photovoltaïque pour 0,7% de la production d’électricité.

40,7 mds d’€ payés par les usagers pour soutenir l’éolien pour 2% de la production française. (…)

Et enfin, pour ce qui est du dangereux (autant que juteux) mirage de la voiture électrique :

En raison de l’évolution climatique mondiale, il nous est demandé chaque jour de faire des économies d’énergie. Isoler notre logement, éteindre nos appareils électroménagers, changer notre véhicule diesel contre une voiture électrique qui serait source de diminution des gaz à effet de serre. Mais ce que l’on supprime d’un côté n’est-il pas de nature à être immédiatement compensé voire augmenté par le choix de la voiture électrique par exemple? Qui dit voiture électrique dit recharge. Qui dit recharge dit consommation et le passage au secteur privé de votre fournisseur ne changera rien, bien au contraire, à la facture finale. Si on atteint le remplacement de la moitié des véhicules en 2030, l’économie sur le carburant s’élèvera à 7,5 milliards d’euros, mais va nécessiter la construction de 5 nouvelles centrales nucléaires en France.

En réalité, la puissance des batteries a été augmentée, comme sur la voiture Renault Zoé. Il faut donc augmenter la puissance des chargeurs, donc payer plus et plus cher sa consommation énergétique. Les composants des batteries risquent de manquer, en plus ils polluent l’environnement, les sols, les eaux et les êtres vivants, ils ravagent aussi des régions entières de la planète. On peut se demander si les pouvoirs publics ne refont pas le « coup du gazoil » des années 70 en incitant les Français à acheter des voitures électriques et si les fournisseurs privés n’ont pas un gros intérêt en approuvant la méthode. [c’est moi qui souligne].

Ce sont bien eux qui signent leur publicité du slogan officiel : «L’énergie est notre avenir, économisons-la ».

Merci, la CGT, pour ces pertinents rappels !

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Autre confirmation de quelques idées développées sur ce blog :

Le dernier numéro du « Courrier International » (1464 du 22 au 28/11/2018) fait sa première page sur « La course à l’Afrique », tellement le continent africain est considéré comme terre d’avenir par la plupart des grandes puissances, États Unis, Chine, Inde, Russie, etc. qui se bousculent pour y investir.

Cela souligne encore, si besoin était, le caractère paradoxal d’une émigration économique dont il paraît justifié d’interroger la légitimité (cela ne remettant aucunement en cause, encore une fois, l’indispensable accueil des migrants relevant du droit d’asile).

L’Europe est-elle vraiment le bon choix à moyen terme pour un migrant économique ?

Un réel travail d’information et de pédagogie est encore à mener sur ce point.

Hélas, un autre paradoxe est à souligner : cette croissance de l’Afrique qui paraît désormais inéluctable au vu des investissements en cours va se faire sur le modèle des pays dits « développés », qui a ravagé l’environnement et le climat de notre planète, menaçant la survie de notre espèce.

Si c’est dans l’immédiat une apparente bonne nouvelle pour l’emploi local, le niveau de vie et les « fins de mois », elle risque fort de très rapidement se transformer en chimère et en piège mortel.

Reprenant dans un autre contexte le titre fameux de René Dumont, il ne serait pas exagéré de dire que « l’Afrique noire est mal partie », tellement le développement qui se profile représente de risques catastrophiques.

Les africains auront-ils assez de lucidité, d’intégrité et de courage politique pour refuser le mirage consumériste auquel les investisseurs vont les assigner, corruption aidant, et pour impulser un développement alternatif ?

Il est hélas permis d’en douter…

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Pour terminer, une petite critique télévisuelle :

Je suis loin d’être un grand fan de séries télévisées.

Mais connaissant mon intérêt pour ce qui touche au transhumanisme, Stultitia m’a conseillé de suivre « Ad Vitam ».

Et je n’ai pas été déçu.

En dépit bien sûr de quelques artifices tape-à-l’œil de bonne guerre, beaucoup d’idées sont judicieuses, et souvent de simple bon sens.

On peut se demander en effet, par exemple, à quoi serviront les enfants dans un monde en marche vers l’immortalité.

À moins de se lancer, comme le préconisent Jeff Bezos ou Elon Musk dans une conquête de l’univers pour le moins fantasmatique en vue d’éponger l’excédent des humains sur notre planète, on est bien obligé de convenir, avec l’un des protagonistes de la série, que « la vérité, même si personne n’ose la dire, c’est que nous n’avons plus besoin d’enfants ». Dans le monde d’Ad Vitam, ils sont de trop.

C’est d’ailleurs cette conscience qui explique, dans un tel monde, la méfiance compréhensible des « régénérés », futurs immortels rajeunis en permanence, face aux « adolescents », « vrais jeunes » non encore régénérables qui ne peuvent être perçus que comme inutiles, voire menaçants.

Et, par contrecoup, les crises existentielles de ces adolescents qui, privés de toute reconnaissance et de toute estime d’eux-mêmes, ne trouvent plus d’exutoire que dans des pulsions suicidaires rémanentes.

Car il n’est pas si évident de supprimer la mort.

Chassez-la, et elle revient au galop !

Comme dans cette scène extraordinaire qui se passe dans un « death shop », où le tabou de la mort est décliné de toutes les façons possibles (serpents venimeux, mygales, armes létales, etc.) à l’usage de néo-bobos immortels en manque de fantasmes et de sensations fortes.

Et, bien sûr, dans le dénouement final, où les mêmes bobos « régénérés » (ou « dégénérés », on se le demande…), assistent, moyennant droits d’entrée sans doute fort confortables, à de nouveaux jeux du cirque, qui mettent en scène de jeunes victimes endurant la vraie mort, elle-même précédée d’un processus de vieillissement accéléré.

Frissons garantis…

Étonnamment, les seules personnes se tirant avec un certain honneur d’un tel univers cauchemardesque – outre les adolescents libérés par Darius le policier et Christa l’héroïne et qui partent vers un « ailleurs » où vraisemblablement la mort sera sauvée – sont des croyants (chrétiens, semble-t-il, mais pourquoi pas juifs, musulmans ou autres ?) qui, résistant aux « évolutions sociétales », ont conservé à l’antique mort sa consistance « traditionnelle ».

Et paradoxalement – au grand désespoir sans doute de quelques évêques et autres « comités d’éthique », quand vient son heure, le mourant se voit entouré par sa famille et sa communauté lors d’un rite qui ressemble fort à une « assistance au passage » signant l’accomplissement joyeux de la vie.

Car au terme de ces épisodes et devant l’effroi d’un tel monde « transhumain », on en vient à bannir avec horreur l’immortalité et à s’écrier « Vive la mort ! ».

Et si, en effet, elle était indissociable de ce qui fait de nous de vrais humains, et non de dérisoires bébés immatures névrotiquement accrochés à leur fantasme de toute-puissance ?

Du football, des réfugiés et de l’imbécillité ordinaire. Mais aussi de l’intelligence des petites filles. Quelques instantanés de 14 juillet comme matière à réflexion.

L’été est bien là, avec ses routes encombrées, ses manifestations sportives à grand spectacle, mais aussi ses concerts et autres vide-greniers par lesquels diverses associations essaient de faire rentrer un peu d’argent qui, dans le cas de l’une dont je m’occupe, sera redistribué à ceux qui en ont besoin.

Et voilà qu’une dame imposante s’approche alors que je suis en train de faire le marquage pour notre vide-grenier :

  • « Elle travaille pour qui, votre association ? ».

Je lui explique que nous essayons de venir en aide aux migrants et aux réfugiés.

Une moue de colère méprisante rend le visage de la dame encore plus imposant.

  • « Comment ! Ces gens qui viennent chez nous manger notre pain et violer nos filles ! N’allez pas croire que je vais vous soutenir ».

Je n’en demande pas tant !

Sans illusion – expérience oblige – j’évoque alors la convention de Genève de 1951, le droit d’asile inscrit dans notre Constitution, etc.

J’ajoute que les Lelandais et Fourniret ne sont pas spécialement bronzés et qu’aucune étude sérieuse ne permet d’affirmer que le taux de criminalité serait plus élevé là où il y a des immigrés que chez les français « de souche », etc.

Rien n’y fait, bien entendu. Il y a beau temps que la raison n’a pas d’accès aux rabâchages de la dame…

Et voilà que son mari entre dans la partie :

  • « Vous savez, moi mes parents étaient immigrés espagnols … »

Ouf ! Quelqu’un qui vient à mon secours.

  • « Mais moi, j’ai fait la guerre d’Algérie, Monsieur. Et je ne comprends pas que les arabes qui nous ont foutus dehors nous envahissent maintenant. Ils n’ont qu’à rester chez eux ! »

Bon. C’est raté pour cette fois. « C’est le dernier entré qui ferme la porte », selon l’adage que me rappelle opportunément un ami.

  • « Bonsoir Madame, bonsoir Monsieur. Mes excuses : j’ai du travail ».

Et en effet, selon toute évidence, ce n’est pas le travail qui manque…

 

Mais voilà venir la petite arabe qui nous envahit. Appelons-la Nadia.

Arrivée chez nous en 2015 depuis sa ville martyre de Karakoch, en Irak, elle parle désormais le français aussi bien que ses camarades de quatrième, où elle est tête de classe dans la plupart des matières.

Vivant avec sa mère et son frère dans des conditions plus que modestes, elle fait preuve d’une maturité impressionnante pour son âge.

Elle aime l’espagnol, qu’elle a découvert au collège, et pratique assez bien l’anglais.

  • « Combien de langues parles-tu donc ? »
  • « Eh bien, avec l’araméen, l’arabe et le français, ça fait cinq ».

Pas mal pour une petite fille de 13 ans ! Belles promesses pour l’avenir de notre pays !

Nadia se passionne pour le Mondial.

  • « Je suis sûre qu’on va gagner ! C’est nous qui avons la meilleure équipe ».

J’avoue que je sursaute à son exclamation. Ce « on », ce « nous » si spontanés me tirent presque des larmes.

Oui, Nadia. Le foot, ce n’est pas spécialement mon truc. Mais moi aussi, j’espère qu’ « on » va gagner.

Pour toi. Pour ta joie. Et « on » a déjà gagné, puisque tu es là.

Puisque « nous » sommes là, ensemble.

Ah ! Comme elle est loin la dame de tout-à-l’heure.

 

Tiens, voilà une autre arabe. Et musulmane, qui plus est.

Très belle femme. Elle a sans doute dépassé la soixantaine.

Elle et son mari habitent dans le nord de la France, bien loin de notre petite ville.

  • « Nous avons fait presque mille kilomètres pour venir », me dit-elle.

Oui, chaque année, je viens rendre visite à une religieuse qui se trouve ici, dans une maison de retraite.

Je suis musulmane, mais quand j’étais petite en Algérie, mon père m’a mise dans une école tenue par des religieuses. Ça a été un moment très important pour moi, et j’en garde un excellent souvenir. Aussi je viens voir chaque année les sœurs qui sont encore en vie, et je le ferai jusqu’à leur mort, ou la mienne ! ».

Le mari, complice, a un petit sourire :

  • « Eh oui ! Elle m’en fait faire du chemin… ».

Et ils me quittent en refusant la monnaie que je leur rends.

– « Gardez-la. C’est pour l’association ».

Je pense à Brassens :

« Et j’ai vu qu’il restait encore du monde et du beau monde sur terre ».

De ce monde qui pourrait faire progresser la bienveillance et le respect d’autrui.

 

Non pas que je sois particulièrement naïf.

Depuis que je m’implique sur le sujet, j’ai plutôt tendance à récuser bien des arguments un peu douceâtres.

Tout en étant bien sûr d’accord avec de nombreux aspects d’une déclaration comme le « Manifeste des assemblées locales » et son « Socle commun pour une politique migratoire respectueuse des droits fondamentaux et de la dignité des personnes » quand il affirme qu’il n’y a pas de « crise migratoire » mais une « crise des politiques migratoires », due en particulier à une surenchère populiste hélas entretenue par une honteuse exploitation médiatique, il me paraît cependant bien difficile d’accepter sans clarification des exigences telles que celle d’une « inconditionnalité de l’accueil » ou le refus d’une « logique de tri » que prône ce Manifeste.

Pour ma part, je partage pour l’essentiel les propositions d’Hubert Védrine, telles qu’il les expose dans un article encore une fois remarquable d’équilibre :

Le droit d’asile pour les gens en danger doit absolument être préservé. Au-delà même des préambules des Constitutions de 1946 et de 1958, il est l’âme même de l’Europe.

Mais cela suppose qu’il ne soit pas détourné de son objet ; sans distinction claire d’avec les mouvements migratoires, il finira par être balayé. La distinction, qui n’aurait jamais dû être perdue de vue, entre les demandeurs d’asile, dont certains seront admis en tant que réfugiés, et les migrants économiques, dont certains seront admis comme immigrants légaux, est cruciale.

Pour ce qui est de l’inconditionnalité, celle-ci doit bien sûr être dans certains cas indispensable.

Dans celui du secours, comme l’exige le droit maritime aussi bien que l’assistance à personne en danger, par exemple lors des passages de frontières hivernaux en montagne.

Il doit aussi y avoir inconditionnalité du droit d’asile pour tous ceux, sans limitation de nombre, qui risquent leur vie du fait de situations de guerre, de persécution politique, religieuse, sexiste, etc.

Cela ne peut être discuté : ce n’est pas négociable.

L’asile relevant de la Convention de Genève doit être organisé d’urgence afin d’éviter à la personne « craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques » (Convention de Genève 1951, Article 1,A,2) les dangers dont les médias nous entretiennent presque quotidiennement.

Il ne faut pas se cacher non plus que ce respect de nos obligations sans limitation de nombre peut ou pourra entraîner un effort de solidarité, éventuellement non négligeable dans un contexte économique où la plupart d’entre nous regardent à deux fois avant de céder à la générosité. Il ne peut donc se passer d’une information qui relève de la responsabilité du politique en ce qui concerne des choix fondamentaux de société. En l’occurrence le choix d’une société plus aisée mais moins solidaire versus celui d’une société peut-être moins aisée mais plus solidaire. Il y a là un défi important dont les enjeux doivent être sereinement exposés.

Mais il y a encore de la marge ! Avec ses 1,5 réfugiés pour 10 000 habitants, la France n’est pas le Liban où les seuls réfugiés syriens représentent 25% de la population soit 1 réfugié pour… 4 habitants !

Mais, en ce qui concerne maintenant la « logique du tri », sans nier la complexité de certains cas particuliers, il n’est pas admissible de mettre sur le même plan la situation d’un syrien, d’un irakien, d’un érythréen, d’un soudanais, etc. et celle d’un ressortissant du Gabon, du Sénégal, de la Tunisie ou du Maroc.

Sans être économiste, je crois qu’il y a effectivement des arguments sérieux permettant de penser que l’Europe peut accueillir bien plus de migrants économiques qu’elle n’en accueille actuellement (cf. quelques-unes de mes réflexions sur : )

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/07/02/volem-viure-al-pais-remarques-sur-linanite-de-peurs-soigneusement-entretenues-ainsi-que-sur-quelques-limites-de-la-bienpensance-standard-a-propos-de-limmigration/

ou encore :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/05/cest-mandela-et-gandhi-quon-assassine/

même si on ne peut nier que

Ceux qui n’ont vu dans l’immigration qu’une nécessité économique (importer de la main-d’œuvre) ou une opportunité démographique (combler des déficits) ont nourri les angoisses des populations européennes. (H. Védrine, art. cité).

Il n’empêche que des migrants qu’il convient donc encore de qualifier « d’économiques », issus de pays dans lesquels existe un état de droit, même si bien sûr des déficiences subsistent, devraient passer par des procédures d’évaluation des candidatures et d’acceptation (de « tri » donc, même si ce mot peut choquer quelques « belles âmes ») similaires à celles auxquelles je dois nécessairement me plier si je demande à m’établir en Australie, aux États-Unis au Canada ou en Nouvelle-Zélande.

Ces procédures devant suivre la voie préalable et normative des ambassades, consulats et autres instances officielles d’immigration, et non d’emblée la voie d’une immigration « illégale » non régulée.

Il y a là certes un important travail à accomplir de la part des instances nationales comme internationales, en ce qui concerne une « migration sûre, ordonnée et régulée », qui respecte autant le droit des pays de départ que le droit à choisir – légitime – des pays d’accueil.

Le phénomène migratoire est certes loin d’être terminé !

Croire que le plus dur est passé parce que les flux ont diminué depuis le pic de 2015 est illusoire quand on connaît les prévisions démographiques africaines ; 1,2 milliard d’êtres humains aujourd’hui, 2,5 milliards en 2050 sauf si le planning familial était mis en œuvre partout. Et comment être sûr que d’autres drames atroces ne jetteront pas à nouveau demain sur les routes des familles entières à la recherche d’asiles ? Pour casser cet engrenage dévastateur, il faut donc, dans un cadre et par des mécanismes durables, contrôler ces flux. (H. Védrine, art. cité).

Et bien sûr des évolutions juridiques sont souhaitables au niveau international, et la vigilance des associations humanitaires s’impose pour éviter toute tentation de « bunkérisation » égoïste des pays riches, de discrimination raciale, religieuse, etc. en particulier du fait de la montée des populismes.

Mais, je l’avais dit dans mes posts évoqués ci-dessus, je continue pour ma part d’être choqué par la façon dont l’argument économique est trop souvent utilisé.

Car tout se passe comme si une sorte de néo-colonialisme était acté, n’envisageant l’immigration qu’en fonction des besoins des pays d’accueil – besoins économiques, démographiques, mais aussi, de façon plus subtile, besoins politiques que ce soit pour rassembler contre le bouc émissaire qu’est « l’envahisseur » ou au contraire pour faire étalage d’un certain « monopole du cœur » dans le but de criminaliser l’adversaire.

Or, c’est faire peu de cas de la réalité des pays de départ.

(…) Ce n’est pas être « généreux » que de priver les pays d’Afrique de leurs meilleurs éléments, les émigrants jeunes, dynamiques et entreprenants, en alimentant la nouvelle économie de la traite (H. Védrine, art. cité).

N’oublions pas qu’en majorité, l’immigration économique n’est pas le fait de gens poussés par la misère, mais concerne des catégories de personnes suffisamment aisées pour se lancer dans une aventure qui représente un coût financier certain. Les véritables pauvres n’ont le plus souvent pas les moyens de migrer.

[ajout du 24/07: un article intéressant sur le sujet:

https://www.la-croix.com/Monde/Afrique/Afrique-pourquoi-jeunes-partent-2018-07-24-1200957208?from_univers=lacroix    ]

Et il me semble donc choquant de considérer comme normal qu’une partie importante des forces vives et souvent éduquées d’un pays choisisse le départ, privant leur pays de ressources humaines considérables, plutôt que de contribuer à un développement local, économique comme politique, qui permettrait à ceux qui ne peuvent rien faire d’autre que de rester d’émerger de la misère.

Bien sûr, on ne peut aller contre la liberté de chacun de décider de l’endroit où il veut vivre.

Mais n’y a-t-il pas là un travail essentiel d’éducation et de responsabilisation à opérer, qui devrait être inclus dans un « pacte mondial de la migration », au même titre que des politiques réelles de développement concerté, mais dont devraient aussi prendre conscience les organisations humanitaires s’occupant de migrants ?

Les économistes nous le répètent : l’Afrique recèle d’énormes possibilités de développement. Il serait donc temps qu’une certaine condescendance misérabiliste cesse de laisser croire à une partie des africains les plus dynamiques que le mirage occidental entretenu par les moyens de communication modernes constituerait l’avenir le plus souhaitable pour eux.

Il y a là une complicité tacite bien ambiguë.

Comme je le disais dans un post mentionné ci-dessus,

Une certaine approche de la question migratoire risque donc de se faire complice, dans certains pays, d’un statu quo inacceptable qui sanctuarise l’irresponsabilité politique, l’inertie, la corruption.

Il est donc essentiel d’informer sur ce sujet, à temps et à contretemps, aussi bien les « gens généreux » des potentiels pays d’accueil, qui risquent fort de se tromper de générosité, que les éventuels postulants au départ, dans le cadre d’institutions à mettre en place de façon concertée.

(…)

Encore une fois, il est hors de question de remettre en cause la nécessité de l’asile, ainsi que celle d’un accueil d’urgence de « primo-arrivants » économiques, qui relève de la simple humanité, voire du sauvetage.

Mais comment accepter sans réagir de voir une jeunesse laisser le champ libre, dans bien des pays de départ, à des irresponsables politiques, des profiteurs et des corrompus ? Comment ne pas espérer voir se lever la révolte, se constituer et se structurer l’opposition, l’organisation syndicale, politique ? Comment se résoudre à laisser partir sur les chemins de l’émigration tant de Mandela et de Gandhi dont l’exil annihilera le potentiel d’insurrection ?

C’est d’un peuple de miséreux, d’exploités et d’humiliés que sont nés le mouvement ouvrier, les luttes syndicales et les revendications qui ont fait que notre vingtième siècle a tout de même arraché aux puissants des droits et des libertés inconcevables au dix-neuvième.

Qui donc fera ce travail dans des pays exsangues de jeunesse et de contestation ? Le déplacement de l’espérance et son investissement sur l’émigration risque de gravement perturber, voire d’assécher le dynamisme même du politique.

 

Les pays africains, ainsi que d’autres pays en voie de développement représentent un laboratoire dans lequel le mythe désastreux de la croissance à l’occidentale – celle-là même qui fait rêver bien des migrants « économiques » – pourrait être remis en question.

Et nous savons qu’il doit l’être de façon urgente.

Ce n’est pas en Europe que se règlera la question de la croissance démographique africaine, celle de l’éducation et de la libération des femmes, de la corruption politique et de la gabegie, de la destruction ou du pillage des ressources naturelles locales.

Tout cela doit bien sûr être accompagné par les européens, – et plus largement par les « occidentaux » – mais les africains – et plus largement bien des « pays en développement » – doivent y jouer un rôle essentiel dans une perspective de co-développement responsable. Celle-ci pouvant d’ailleurs inclure, dans le cas des pays « occidentaux », une dynamique de décroissance ou de développement alternatif.

Certes le respect des traités internationaux que nous avons ratifiés exige de nous que nous accueillions de façon inconditionnelle toutes les personnes qui relèvent du droit d’asile.

Et le respect du droit et de la simple humanité nous demande de porter secours à toutes celles et ceux qui sont en péril sur les mers ou sur les routes.

Mais nous avons la responsabilité de ne pas laisser croire qu’un modèle de développement qui d’ores et déjà nous détruit et nous aliène pourrait paradoxalement constituer une planche de salut pour d’autres.

S’il est indispensable de porter secours à ceux qui, subissant la persécution et la souffrance, ne peuvent rien faire d’autre que quitter leur pays, il serait irresponsable de ne pas faire savoir à temps et à contretemps à ceux qui en ont malgré tout la possibilité qu’ils ont les moyens de faire bien mieux en restant chez eux que ce que nous avons si malheureusement raté chez nous.

C’est Mandela et Gandhi qu’on assassine.

Le hasard des rencontres m’incite à revenir sur un post d’il y a quelques mois :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/07/02/volem-viure-al-pais-remarques-sur-linanite-de-peurs-soigneusement-entretenues-ainsi-que-sur-quelques-limites-de-la-bienpensance-standard-a-propos-de-limmigration/

Rencontre avec le très beau roman en partie autobiographique de Gaël Faye « Petit pays »,

http://www.telerama.fr/livre/gael-faye-prix-goncourt-des-lyceens-pour-petit-pays,150231.php

https://www.youtube.com/watch?v=XTF2pwr8lYk

qui illustre l’urgence vitale de fuir des situations de persécutions et de guerre,

et avec certaines réflexions d’Hubert Védrine

http://www.arte.tv/guide/fr/068401-085-A/28-minutes

concernant la question dite de l’immigration (à partir de 20mn15), et en particulier la nécessaire distinction, en dépit des réticences, entre les « migrants », « demandeurs d’asile » au sens générique, et ceux qui, parmi eux, pourront être considérés comme « réfugiés », bénéficiaires du droit d’asile.

Les « gauchistes » et « les gens généreux mélangent un peu tout » déclare Hubert Védrine ; gens bien intentionnés, souvent admirables, que ceux qui fréquentent des associations d’aide aux migrants ne manquent pas de rencontrer.

Mais, comme le dit encore notre intervenant, une telle confusion, parfois volontairement entretenue par des arguments qui souvent ne manquent pas de pertinence (« une détresse économique peut être aussi grave qu’une persécution politique… », « l’horreur économique et le désespoir qu’elle entraîne devrait être mis au rang des priorités…», « l’Europe et l’Occident dans son ensemble sont économiquement en mesure d’accueillir beaucoup plus de migrants qu’ils ne le font… », etc. etc.)

entraîne un risque réel, déjà bien tangible, d’amener des peuples à « tout mettre par-dessus bord, y compris le droit d’asile ».

« La bonne réponse » doit donc être, pour M. Védrine, de « distinguer l’asile », auquel « on ne peut pas mettre de limites chiffrées », de la « gestion des mouvements migratoires ».

Rien d’original en cela. C’est une « réponse » qui est régulièrement évoquée (comme je l’avais fait moi-même dans le post mentionné).

Encore faut-il prendre la mesure et les moyens d’une telle distinction.

L’asile est, rappelons-le, une obligation liée à nos engagements internationaux (Convention Européenne des Droits de l’Homme de 1950, se référant aux articles 13 et 14 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, et signée par les États membres du Conseil de l’Europe, Convention de Genève sur les réfugiés de 1951, constituant une condition de l’appartenance à l’Union européenne, etc.).

Il est dû à toute personne « craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques » (Convention de Genève 1951, article 1(A)(2) (modifié par le protocole de New York, 1967).

Cette obligation liée à notre adhésion aux différents textes mentionnés devrait être enseignée, rappelée, organisée, inscrite au budget de l’Europe ainsi qu’à ceux de tous les pays signataires de ces textes, de la même manière que les autres obligations qui incombent aux États et aux différentes instances administratives d’une nation (en France : régions, départements, communes,  etc.).

À commencer en particulier par les moyens à mettre en œuvre pour éviter que les personnes « craignant avec raison d’être persécutées » ne périssent en mer ou sur les routes, ne soient victimes de mafias ou de passeurs, etc. : organisation sécurisée du transport des personnes menacées par bateaux, avions, etc.

On peut certes légitimement se demander pourquoi la prise en charge de nos obligations internationales éthiques et juridiques concernant l’asile apparaît toujours secondaire par rapport à l’organisation de Jeux Olympiques, la construction de stades géants ou autres ports de plaisance dont aucune charte internationale ne nous impose, autant que je sache, l’obligation.

Il y aurait certes sur ce sujet une réflexion politique de fond à mener, en premier lieu au niveau des instances européennes. Mais on doute qu’en ces temps de démagogie le courage nécessaire soit au rendez-vous…

Et pourtant, qui peut présumer des résultats que pourrait donner, à propos de cette question essentielle pour l’honneur mais aussi la survie de nos démocraties, une information sérieuse et une mobilisation résolue de l’opinion publique ?

Revendiquant pour ma part le titre « d’idiot utile » dont certains m’affublent généreusement (n’oublions pas que ma chère compagne Stultitia dont je fais sur ce blog l’éloge porte le beau nom de la sottise autant que de la folie…) je me risque à penser que des articles tels que le suivant, s’ils étaient portés à la connaissance de nos concitoyens,

http://www.la-croix.com/France/Immigration/Ces-personnes-torturees-a-qui-la-France-refuse-le-droit-d-asile-2016-11-18-1200804067

pourraient contribuer à faire comprendre qu’un peu d’aide apportée à des personnes dans de telles situations pourrait passer avant l’extension de tel stade ou la construction de tel aéroport à l’utilité douteuse.

Et à exiger de nos politiques, comme le dit avec pertinence Hubert Védrine, « qu’on ne peut pas mettre de limites chiffrées » au droit d’asile.

Celui-ci doit s’appliquer, dans un partage équitable du nombre et du coût au niveau européen. Il s’agit là du simple respect du droit que nous nous sommes donné ainsi que de nos engagements.

 

Mais, en dépit de la contestation et de certains arguments pertinents des « gens généreux », je m’accorde avec M. Védrine pour dire que nous n’avons pas à gagner à placer les migrants économiques dans ce registre de l’asile.

Comme je l’avais dit dans le post évoqué ci-dessus, je fais partie de ceux qui pensent que l’Europe en général, et la France en particulier, peuvent accueillir plus de migrants, y compris économiques, qu’elles n’en accueillent actuellement.

Ma préoccupation n’a donc rien à voir avec une approche « de droite » de la question migratoire, hantée par le fantasme de « l’invasion » de hordes de barbares venant déposséder les européens de leurs emplois.

Mais, comme le dit encore H. Védrine, cette « gestion des mouvements migratoires » doit faire l’objet d’un traitement radicalement différent de celui de l’asile, d’une approche géopolitique globale qui ne peut pas ne pas impliquer des conversations, des négociations, des traités et des engagements multilatéraux avec les pays « de départ », tout ceci envisagé dans une politique concertée de développement. Encore un sujet bien sûr où le manque d’Europe se fait sentir.

Et ceci au bénéfice des pays d’accueil, certes, mais avant tout des pays de départ.

Non pas, encore une fois, que l’Europe soit incapable d’accueillir ce type de migration. La plupart des études montrent en effet que l’apport de migrants économiques est propre à vivifier l’économie de façon bien sûr diversifiée selon les pays (cf. blog cité).

Mais il me semble essentiel de mettre en garde une fois encore contre un néo-colonialisme insidieux, qui, sous prétexte de bons sentiments, s’arrête au court terme dans une vision purement économiste du phénomène migratoire.

Outre qu’il peut donc fournir à moindre frais à certains pays en déficit démographique de la main d’œuvre à bon marché en privant de forces vives les pays de départ, il peut aussi constituer en effet une bonne opération pour nombre de ces derniers, lesquels par cet intermédiaire s’exonèrent à moindre frais d’un développement dont ils seraient pourtant capables, en laissant partir, voire en encourageant le départ de ressources humaines dont le maintien sur place impliquerait des mesures démographiques, écologiques, économiques, politiques, etc. qu’il est hélas trop souvent plus facile de ne pas prendre.

Une certaine approche de la question migratoire risque donc de se faire complice, dans certains pays, d’un statu quo inacceptable qui sanctuarise l’irresponsabilité politique, l’inertie, la corruption.

Il est donc essentiel d’informer sur ce sujet, à temps et à contretemps, aussi bien les « gens généreux » des potentiels pays d’accueil, qui risquent fort de se tromper de générosité, que les éventuels postulants au départ, dans le cadre d’institutions à mettre en place de façon concertée.

Certes, il est hélas évident que la fascination pour un Occident tel qu’il apparaît désormais dans les brousses et les contrées les plus reculées à travers l’invasion des médias va durablement mettre sur le chemin de l’émigration nombre de candidats qui préféreront un minimum vital occidental à ce qui est perçu comme la misère locale.

Et celui qui est installé dans son confort occidental, même relatif, manque de toute légitimité pour qualifier un tel choix de « mirage ».

Pourtant, certaines interrogations me poursuivent :

Encore une fois, il est hors de question de remettre en cause la nécessité de l’asile, ainsi que celle d’un accueil d’urgence de « primo-arrivants » économiques, qui relève de la simple humanité, voire du sauvetage.

Mais comment accepter sans réagir de voir une jeunesse laisser le champ libre, dans bien des pays de départ, à des irresponsables politiques, des profiteurs et des corrompus ? Comment ne pas espérer voir se lever la révolte, se constituer et se structurer l’opposition, l’organisation syndicale, politique ? Comment se résoudre à laisser partir sur les chemins de l’émigration tant de Mandela et de Gandhi dont l’exil annihilera le potentiel d’insurrection ?

C’est d’un peuple de miséreux, d’exploités et d’humiliés que sont nés le mouvement ouvrier, les luttes syndicales et les revendications qui ont fait que notre vingtième siècle a tout de même arraché aux puissants des droits et des libertés inconcevables au dix-neuvième.

Qui donc fera ce travail dans des pays exsangues de jeunesse et de contestation ? Le déplacement de l’espérance et son investissement sur l’émigration risque de gravement perturber, voire d’assécher le dynamisme même du politique.

Bien sûr, il est des situations intolérables, des blocages irrémédiables, même lorsqu’ils ne relèvent pas directement de la persécution.

Bien sûr, on peut – et on doit – agir « de l’extérieur » lorsque le poids de l’inertie étouffe toute action « de l’intérieur ». Bien des exilés nous le prouvent.

Mais comment se résoudre à voir notre Moloch occidental phagocyter tant de possibles, enfouir dans la léthargie et l’atonie consumériste tant de semences qui risquent de ne jamais éclore ?

Ce n’est plus tant Mozart qu’on assassine, mais Mandela, Gandhi, Jaurès qui ne verront pas le jour sur des terres qui en auraient pourtant tellement besoin.

Pour construire l’avenir des « pays de départ », il serait en effet essentiel de mettre en place une gestion rigoureuse et courageuse du phénomène migratoire.

Rigueur et courage dont on aimerait déceler quelques traces dans le bric-à-brac de programmes qu’on nous propose…

 

Pour 2017, je nous souhaite de savoir les cultiver pour nous-mêmes, et les exiger de la part de ceux à qui nous confierons des responsabilités politiques.

Une excellente année à toutes et à tous !

 

Ajout du 18/02:

Les récents événements de Roumanie viennent conforter les réflexions émises ci-dessus:

« Reste la génération qui descend dans la rue dans un pays saigné par l’émigration de 3 millions de jeunes, partis travailler en Europe de l’Ouest. « C’est la première génération éduquée sans le communisme, pro-européenne, qui se lève pour défendre des valeurs morales, et non matérielles, en affirmant: « Nous voulons rester en Roumanie et en faire un pays normal » explique Mircea Vasilescu. A l’unisson de la procureure générale Kövesi [directrice de la DNA – Direction Nationale Anticorruption – qui a accompli depuis 2013 un impressionnant travail de lutte contre la corruption] très populaire dans les manifs, déclarant au « Guardian » (12/2): « Je crois vraiment que la DNA aide à créer une nouvelle Roumanie » (Liviu Dragnea, Le Roumain dans le sac, Le Canard Enchaîné 2025 du 15/02/2017).

Quand quelques juges intègres et une partie de la jeunesse se mobilisent, la pseudo-fatalité qui pousse à l’émigration se fissure et peut se voir radicalement remise en cause.

Souhaitons que de tels exemples se multiplient dans les pays qui en ont besoin !

Une fois de plus, hélas, sur le mal, et sur quelques remarques de Günther Anders qui ne sont pas faites pour nous rassurer. Sur la trahison des politiques face à la question des réfugiés ; et que la démagogie n’est pas nécessairement un bon calcul. Brèves.

Il faut du temps et du silence pour surmonter l’horreur et l’abattement que cause le caractère probablement inéluctable d’événements comme ceux de Nice.

Et s’il faut bien sûr dénoncer ce qu’il est sans doute légitime de dénoncer, et réformer ce qui est à réformer, il serait hélas bien illusoire de penser que des rectifications forcément à la marge suffiront à déjouer les attaques d’un mal à l’évidence profondément enraciné.

Car à qui fera-t-on croire que des mesures nécessairement limitées par les possibilités matérielles d’effectifs déjà engagés sur tous les fronts et déjà harassés, pourront entièrement déjouer les ressources et l’inventivité que déploient des êtres malveillants lorsqu’ils veulent parvenir à leurs fins au prix de leur propre vie ?

On le sait, le mal aura toujours un coup d’avance : qu’on se mette à surveiller les aéroports et les gares, à contrôler la location des camions, et voilà qu’il va se manifester dans un cinéma de province, dans un supermarché à l’heure de pointe, sur une plage ou dans un autobus, toujours là où on l’attend le moins…

Il est si facile de trouver les moyens lorsque la séduction du fanatisme, sous quelque forme que ce soit, en élevant le meurtre au niveau d’un devoir soi-disant « sacré », permet à des vies médiocres et banales de lever toute inhibition et, en se réalisant dans la mort, d’accéder ainsi à l’illusion d’une « gloire » bien pitoyable.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/11/17/une-fois-encore-sur-le-mal-la-pulsion-de-mort-lagressivite-et-sur-ceux-qui-savent-si-bien-utiliser-tout-cela/

Pour résister à ce dévoiement dans le « Viva la muerte » de la fascination du sacré, la civilisation doit sans doute puiser dans ses ressources les plus profondes.

Travail de fond certes hors de portée des rodomontades accablantes de la période électorale et de la surenchère ridicule de « primaires » qui multiplient les exhibitionnismes obscènes : « si j’avais été en place ! Si ça avait été moi ! Et quand j’y serai, vous verrez ! ».

Bien sûr que nous verrons. Nous n’en doutons pas le moins du monde…

On souhaiterait donc un minimum de décence et de retenue, non seulement devant la souffrance des victimes et de leurs proches, mais aussi devant la détresse des personnes qui sont tous les jours sur la brèche pour essayer de parer tant bien que mal à la folie des hommes, et qui, fort heureusement, y réussissent dans bien des cas dans le silence. Mais qui voient en ces occasions tragiques leurs efforts épuisants réduits à néant.

Simplement parce que le « risque zéro » n’existe pas, et qu’il ne sert à rien de le laisser croire.

Car comment résister à celui qui s’estime investi d’une mission sacrée au point que sa vie propre ne compte plus ? Toutes les occasions, tous les moyens peuvent servir à son dessein. À commencer par les lieux et les objets les plus anodins, les plus quotidiens, impossibles à déceler à l’avance, comme le clame l’infâme communiqué d’Abou Mohamed Al-Adnani.

http://abonnes.lemonde.fr/societe/article/2016/07/15/ecrasez-le-avec-sa-voiture-la-consigne-de-l-etat-islamique_4969939_3224.html

 

Mais il ne faudrait pas croire que cette incorporation du terrorisme dans notre quotidien le plus banal soit la seule menace que nous ayons à redouter.

Car le terrorisme constitue hélas aussi l’un des lieux où s’exprime pleinement l’une des caractéristiques le plus troublantes de notre époque.

Nous le savons, l’attentat des tours jumelles du 11 septembre 2001 nous a montré que nous devons nous attendre aussi à un envahissement de l’ensemble de notre technologie par la menace terroriste.

Car c’est aussi sur ce front-là que les combats sont déjà menés, et devront l’être de plus en plus.

Günther Anders (1902-1992 – il n’est peut-être pas indifférent qu’il ait connu deux guerres mondiales…-), philosophe essentiel trop méconnu car resté dans l’ombre et les vapeurs toxiques d’un maître dont il s’est fort heureusement rapidement éloigné (il a été disciple de Martin Heidegger avant de le critiquer avec véhémence), décrit avec précision ce à quoi nous sommes confrontés :

l’incapacité de nous représenter entièrement ce que nous sommes pourtant désormais capables de faire. Car nous n’avons plus les moyens, ni intellectuels ni éthiques, de maîtriser ce que nous avons mis au monde.

« Il m’a fallu des années avant d’oser me mettre devant une feuille de papier, pour remplir cette tâche qui était de rendre concevable ce que nous – par ce « nous », j’entendais l’huma­nité – étions alors capables de produire. Je me souviens: c’est en Nouvelle-Angleterre, quelque part du côté du mont Washington, que j’ai essayé pour la première fois. Je suis resté assis des heures entières sous un noyer, la gorge nouée, devant ma feuille de papier, incapable d’écrire un seul mot. La deuxième fois – c’était en Europe, déjà, probablement en 1950 ou 51 – je crois que j’y suis arrivé. Ce qui a pris forme là, était le chapitre de Die Antiquienheit des Menschen [ trad. Française : l’Obsolescence de l’homme, ed. de l’Encyclopédie des Nuisances, et Fario, Paris, I, 2002 ; II, 2011] sur les « Racines de notre aveuglement face à l’Apocalypse » et sur le décalage [Diskrepanz] entre ce que nous sommes capables de produire [herstellen] et ce que nous sommes capables d’imaginer [vorstellen]. Aujourd’hui encore, je pense que j’ai effectivement dépeint, en soulignant ce déca­lage, la conditio humana de notre siècle et de tous les siècles à venir, pour autant qu’ils nous soient encore accordés ; (…)

aujourd’hui, notre premier postulat doit être: élargis les limites de ton imagination, pour savoir ce que tu fais. Ceci est d’ailleurs d’autant plus nécessaire que notre perception n’est pas à la hauteur de ce que nous produisons (…)

Science et conscience ont toujours été liées. Et aujourd’hui, cette distinction est complè­tement obsolète. Quoi qu’il en soit, rien ne prouve, me semble-t-il, que les hommes d’aujourd’hui, qui commettent des méfaits monstrueux, provoquent des génocides, soient plus « mauvais » que ceux des générations précédentes. Les qualités morales de l’homme moyen, de mon voisin, par exemple, qui est un homme très serviable, sont certainement aussi grandes que celles de son père ou de son grand-père tant qu’il est seulement question d’agir au sein d’un entourage limité. Les conséquences de ce que nous, hommes d’aujourd’hui pouvons provoquer, à l’aide de notre technologie hautement perfectionnée, ne nous sont, en un certain sens, pas impu­tables. Dans ma correspondance avec le pilote d’Hiroshima, Eatherly, j’ai forgé le concept de « coupable sans faute » [schuldlos Schuldigen]. Je ne prétends donc pas que l' »homme » soit aujourd’hui plus mauvais, mais je dis que ses actions, à cause de l’énormité des outils dont il dispose, sont devenues énormes.

(Günther Anders, Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ? Entretien avec Mathias Greffrath, Alia, Paris 2010, p. 65-67.

Ceci vaut bien sûr pour les attentats que nous aurons désormais à affronter, et dont il est prévisible qu’ils utiliseront – une telle utilisation étant déjà bien commencée -, de façon de plus en plus déroutante, outre les objets du quotidien, toutes les sophistications de la technique (drones, ressources informatiques, chimiques, bactériologiques, nucléaires, réseaux sociaux, communication et manipulation de l’information, etc. etc.).

« Ce que nous sommes capables de produire » offre à des minorités malveillantes qui peuvent se réduire à quelques individus la puissance qui était jusqu’alors réservée à des milliers, voire des millions, ou encore aux armées et à la population de nations entières.

Quelques criminels prêts à tout, « à cause de l’énormité des outils dont ils disposent », peuvent désormais ruiner des économies entières, fomenter des guerres civiles, mettre en péril l’humanité dans son ensemble.

(Un tel « décalage » n’est pas propre au terrorisme : pour Anders, il s’inscrit avant tout  dans la logique d’un ensemble de processus que nous avons lancés, d’autres forces gigantesques que nous avons mises en œuvre, sans forcément « penser à mal », mais dont nous ne possédons pas les moyens intellectuels d’imaginer précisément la totalité des conséquences : les réactions en chaîne dues à la surexploitation des énergies fossiles, qui a elle-même donné lieu à l’explosion démographique, cause de la crise écologique, du réchauffement climatique, du peak everything, etc. n’étaient proprement pas imaginables au début de la révolution industrielle; pas plus que ne le sont les conséquences des manipulations génétiques, de l’entrée dans l’ère de l’homme bionique, etc. etc. etc.)

Cf :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

Certes, nous ne sommes en effet pas nécessairement plus mauvais que nos prédécesseurs.

« Pensant pour ma part à la façon dont procèdent les choses, j’estime que le monde a toujours été pareil et que toujours il y a eu en lui autant de bien que de mal »,

disait Machiavel (Discours sur la première décade de Tite Live, II, Avant-propos, Œuvres, Robert Laffont, Paris 1996, p. 292).

Mais le fait est que les moyens à la disposition du mal sont aujourd’hui multiformes, plus gigantesques et imprévisibles que jamais, et que les dysfonctionnements dont il saura faire son profit vont en s’accroissant.

Et si nul ne peut prévoir de quelles façons ponctuelles il parviendra à ses fins, une chose au moins est certaine : c’est qu’il saura utiliser du mieux possible, comme il l’a toujours fait, la totalité des ressources que les circonstances lui offrent.

Et ces ressources sont aujourd’hui considérables. Dans l’Histoire, elles n’ont jamais été aussi puissantes…

Rendons la parole à Günther Anders :

« Le courage? Je ne sais rien du courage. Il est à peine nécessaire à mon action. La consolation? Je n’en ai pas encore eu besoin. L’espoir? Je ne peux vous répondre qu’une chose: par principe, connais pas. Mon principe est: s’il existe la moindre chance, aussi infime soit-elle, de pouvoir contribuer à quelque chose en intervenant dans cette situation épouvantable, dans laquelle nous nous sommes mis, alors il faut le faire ». (op. cit. p. 94-95).

 

*****

Précurseur lucide de Günther Anders, Henri Bergson en appelait, au chapitre IV des « Deux sources de la morale et de la religion » à un « supplément d’âme » susceptible de combler le « décalage », le « vide » redoutable entre l’hypertrophie de notre « corps » matériel, technologique, et le caractère étriqué d’une conscience éthique de moins en moins capable d’en assurer la maîtrise.

« Dans ce corps démesurément grossi, l’âme reste ce qu’elle était, trop petite maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger. D’où le vide entre lui et elle. D’où les redoutables problèmes so­ciaux, politiques, internationaux, qui sont autant de définitions de ce vide et qui, pour le combler, provoquent aujourd’hui tant d’efforts désordonnés et inefficaces : il y faudrait de nouvelles réserves d’énergie potentielle, cette fois morale. (…) le corps agrandi attend un supplément d’âme ».

C’était en 1932, et la guerre lui a dramatiquement donné raison.

On ne peut dire hélas que la situation ait changé en quoi que ce soit.

Bien au contraire ! Anders nous montre à quel point le « vide » devient de plus en plus béant, et combien l’inertie laisse entrevoir des conséquences tout aussi dramatiques que celles que prévoyait Bergson.

De cette inquiétante carence d’âme témoigne en particulier la capitulation éthique et l’aberration stratégique avec lesquelles notre Occident continue de traiter la question des réfugiés.

http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/07/18/moins-de-9-des-refugies-accueillis-dans-les-6-pays-les-plus-riches_4971222_4355770.html

Certes, le discours de l’extrême droite est bien connu sur le sujet.

Mais un autre discours, plus sournois, tend à se répandre dans l’opinion : un discours qui se prétend « réaliste » et insinue que la situation économique, la crise, la misère, le chômage, etc. rendraient imprudent l’accueil de réfugiés (c’est-à-dire, en passant, le respect de nos obligations vis-à-vis du droit international…), que cela risquerait de déstabiliser notre société, nos institutions, de faire le jeu des partis extrémistes, etc.

Il n’est pas de mon propos de nier que ce genre de danger existe effectivement.

Surtout quand on contribue à l’amplifier en l’étalant à temps et à contretemps…

Mais les chiffres du rapport de l’Oxfam dénoncent clairement ce genre de justifications hypocrites empreintes d’un misérabilisme plutôt veule :

« Ces six pays [les États-Unis, la Chine, le Japon, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni ], qui représentent près de 60 % de l’économie mondiale, accueillent moins de 9 % du nombre total de réfugiés dans le monde. A l’inverse, la Jordanie, la Turquie, le Pakistan, le Liban, l’Afrique du Sud et le territoire palestinien occupé, qui pèsent pour moins de 2 % dans l’économie mondiale, en accueillent plus de 50 %, soit près de 12 millions de personnes ».

Y a-t-il besoin de commentaires ?

Sinon que les nations nanties que nous sommes se révèlent incapables d’un niveau de solidarité qu’exercent pourtant des pays bien plus pauvres, confrontés eux-mêmes à une misère et une détresse économique que nous avons du mal à imaginer.

Et que la sauvegarde de ce qui est, au regard de la situation dans la plupart de ces pays d’accueil, notre confort égoïste d’occidentaux, est en train de mettre en place des bombes à retardement qui ne manqueront pas de nous exploser à la figure dans un futur très proche.

L’expérience du Liban nous a-t-elle si peu appris, pour que nous nous évertuions à la multiplier de façon délibérée ?

La citation de H. Walzer [Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIème siècle, Gallimard 2009] reprise par P. Servigne et R. Stevens dans mon post du 07/01/2016 devrait pourtant nous faire réfléchir :

« Les habitants des pays riches s’habitueront aussi très probablement à des politiques de plus en plus agressives envers les migrants ou envers d’autres États, mais surtout ressentiront de moins en moins cette injustice que ressentent les populations touchées par les catastrophes. C’est ce décalage qui servira de terreau à de futurs conflits ».

Faut-il donc que notre déshonneur moral se double d’une stupidité stratégique telle qu’elle nous fait semer les germes des conflits mêmes que nous aurons à affronter ?

À moins de construire ces murs que certains mettent à leur programme aux États-Unis, tout comme ils commencent à devenir effectifs chez nous.

Faut-il alors s’étonner que l’égoïsme pernicieux et  la vacuité de tels « projets » européens soient loin de susciter l’enthousiasme, celui des jeunes en particulier ?

********

Pourtant, un article, surprenant dans le contexte d’incohérence et de démission généralisée dont il est question ci-dessus, nous met sur la voie de solutions possibles.

Même si la situation de l’Autriche est loin d’être réglée,

http://www.lemonde.fr/international/article/2016/07/01/l-election-presidentielle-autrichienne-invalidee_4961933_3210.html

Thorsten Denkler, dans la Süddeutsche Zeitung (Courrier International 1335, 02-08/06 2016, p. 27) s’interroge : Et si la plupart de nos partis, de droite comme de gauche, au lieu de se montrer tétanisés par les slogans nationalistes, islamophobes, anti-immigration, etc. qui caractérisent l’extrême-droite européenne, décidaient courageusement de revenir à leurs valeurs au lieu de s’engager dans une surenchère démagogique en vue de récupérer ce qui serait un air du temps populiste ?

Pour Denkler, c’est justement le retour à ces valeurs assumées qui a permis à l’ancien chef des verts, Van der Bellen, de l’emporter contre toute attente au détriment de Norbert Hofer, candidat du FPÖ, eurosceptique et nationaliste, « apologiste du Ausländerraus und Österreich zuerst » [l’Autriche d’abord, les étrangers dehors], pourtant arrivé en tête au premier tour avec une confortable avance.

« Il y a une leçon à tirer de la récente présidentielle en Autriche : au lieu de courtiser les électeurs en reprenant les thématiques xénophobes, les partis du centre feraient mieux de réaffirmer leurs valeurs ».

(…)

« L’évolution de l’Autriche montre à quel point les partis du centre peuvent avoir tout faux face à la droite populiste – leur échec a créé les conditions qui ont rendu l’ascension de Hofer possible.

Pendant des années, et tout particulièrement lors de cette campagne présidentielle, le SPÖ social –démocrate et l’ÖVP [chrétien-démocrate] ont repris bêtement le discours du FPÖ, par peur. Ils ont durci la loi sur le droit d’asile et mis en place des barrières au tunnel du Brenner. Les électeurs doivent avoir cette impression : si les autres voient eux-aussi les choses ainsi, c’est que le FPÖ a raison. Alors pourquoi ne pas voter directement pour ceux qui tiennent ce discours depuis toujours ?

Le FPÖ ne diffère en rien des autres partis européens de la droite populiste et extrémiste. Ils s’y entendent tous à bercer les électeurs d’illusions et résolvent des problèmes complexes avec des mots simples : les étrangers dehors, à commencer par les musulmans ; contrôle aux frontières ; marre de l’UE…

(…)

Alors que faire face aux simplifications et à l’esbroufe des populistes ? D’une part, le cas de l’Autriche montre à quelle vitesse le vent peut tourner et la droite populiste prendre l’avantage quand on lui abandonne le terrain sans coup férir, quand le terreau de la victoire est apporté précisément par ceux qui devraient la combattre.

Mais l’élection présidentielle autrichienne a montré d’autre part que les choses peuvent se passer différemment. Pour surprenant que soit le score du FPÖ, Hofer a tout de même fini par être battu par un écologiste de gauche vieille école et plutôt insipide. Pourquoi ? Parce que Van der Bellen est resté fidèle à ses positions et à ses principes. Il s’est engagé pour une Europe unie, pour une bonne politique des réfugiés, pour des réformes sociales. Il n’a pas fait du pied aux clients du FPÖ. Une courte majorité des électeurs a donc choisi un programme diamétralement opposé à celui de Hofer.

(…)

Quelles leçons à tirer des élections autrichiennes pour faire face à la droite populiste des autres pays d’Europe ?

Voici trois pistes.

  1. Prendre au sérieux les préoccupations des électeurs, d’accord. Mais caresser les préoccupés dans le sens du poil est une chose délétère.

2) Ceux qui hésitent perdent. Chef de la CDU, Angela Merkel, par exemple, a tenu le cap sur la question des réfugiés – en tout cas verbalement. Cela lui vaut des résultats bien au-dessus de la moyenne actuelle dans les sondages (…).

3) Enfin, il ne faut pas avoir peur, il vaut mieux faire peur aux populistes.

(…) Ce sont les populistes qui doivent avoir peur des Européens. Et non les Européens des populistes. On peut être influencé par la peur quand on vote. Mais on ne vote pas pour la peur.

N’y a-t-il pas là un beau programme ? Espérons que les autrichiens sauront le confirmer aux prochaines échéances.

Et que nos propres dirigeants et candidats, au-delà des politiques hypocrites et timorées face au drame des réfugiés, et en place de leurs coups de menton laïcards de courtisans simplistes de l’islamophobie, sachent en prendre de la graine.

Et plutôt que de surenchérir dans la démagogie délétère, fassent honneur aux valeurs d’accueil et de respect de l’autre qui donnent leur sens à nos lois et nos institutions.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/30/de-la-critique-a-la-phobie-a-propos-de-declarations-recentes-de-mme-badinter-et-m-valls-et-dune-derive-semantique-pas-si-innocente-quelle-le-parait/

 

Avec Marine, boutons les Francs hors de France !

« Et les Alamans hors d’Allemagne, et les Angles hors d’Angleterre ! » surenchérit Stultitia déchaînée, qui m’incite fort à ajouter cette « brève » à celles que j’ai postées hier.

Car c’est bien là que les Athéniens s’atteignirent, en effet !

Et que Marine Le Pen scie la branche sur laquelle elle est perchée et d’où elle nous assène depuis des lustres ses cocoricos tricolores.

Car voyons : ces fameuses « invasions du IVème siècle », qu’elle compare à la situation actuelle,  qui aurait « les mêmes conséquences »  (cf. déclaration d’Arpajon le 14/09/2015: « l’invasion migratoire que nous subissons n’aura rien à envier à celle du IVe siècle et aura peut-être les mêmes conséquences« ), ce sont tout de même celles qui ont amené dans leur sillage « barbare »…les Francs en « France ».

Prenons notre « Histoire de France pour les nuls » (First Éditions, 2005), car c’est bien de cela qu’il s’agit, et lisons, à la page 53 :

«La première fois qu’on entend parler des Francs, c’est au milieu du IIIème siècle. Le tribun et futur empereur Aurélien bat une tribu farouche qui décline ce nom : Franc (…) Ils font quelques incursions vite repoussées en Gaule, en 260 et 275. En 357 [IVème siècle, I presume…], ils s’allient aux Goths, aux Vandales aux Burgondes et aux Alamans pour venir faire des raids dévastateurs dans tout l’est de la Gaule (…). En 430 (…) avec Clodion à leur tête [les Francs saliens] s’emparent de Cambrai et s’y installent ».

Tudieu ! Non contente d’être la fille aînée de l’Église, la « France », comme son nom semble l’indiquer, serait-elle la fille des « envahisseurs » Francs ?

Eh oui ! Mme Le Pen : parmi les « conséquences » que nous subissons des « invasions du IVéme siècle », il y a la France, tout simplement !

Peut-être est-il bon de vous le rappeler.

Pour notre part, avec Stultitia, nous ne nous sentons pas spécialement « Francs ». Mais ceci est une autre « Histoire »…

Mais pour vous, Madame, qui n’avez à la bouche que la France, la Nation et sa sacro-sainte intégrité !
Tout de même…

Que vos compétences en économie laissent à désirer, passe, à la rigueur.

Mais que vos carences en Histoire vous empêchent de reconnaître qui sont les Français, franchement, Stultitia ne l’aurait pas imaginé.

Souhaitons donc que cette branche que vous sciez avec tant d’imprévoyance et de dangereuse ignorance en ce qui concerne le processus historique complexe de constitution des réalités nationales vous entraîne enfin dans sa chute et vous évacue du paysage politique.

La politique française, Madame, a besoin de sérieux.

Quelques brèves : sur l’émigration, la démographie, la « Sagesse Cosmique », Alejandro et Julio Llamazares.

Sur l’émigration, un bel article de Sylvie Kauffmann,

http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/09/12/afrique-allers-retours_4754182_3232.html

en prolongement de remarques que je risquais il y a quelques semaines :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/07/02/volem-viure-al-pais-remarques-sur-linanite-de-peurs-soigneusement-entretenues-ainsi-que-sur-quelques-limites-de-la-bienpensance-standard-a-propos-de-limmigration/

« C’est l’un des secrets les mieux gardés de la crise migratoire de ces deux dernières années : qu’en pensent les dirigeants africains, dont le continent est concerné au premier chef ? Que leur inspire cet exode clandestin et trop souvent mortel vers le Nord, où les jeunes Africains en quête d’emploi se mêlent, au gré des passeurs, aux Syriens, Afghans et Irakiens qui fuient la guerre ?
Au nord, les responsables politiques européens se déchirent publiquement sur la question de l’accueil de ces centaines de milliers d’errants imprévus. Au sud, les dirigeants communient dans le silence. « Le silence des chefs d’État africains est un scandale », concédait en avril le président guinéen, Alpha Condé» (Sylvie Kauffmann, article cité).

À l’évidence, certaines responsabilités occidentales sont patentes dans l’état de mal développement de larges zones du continent africain. Il importe de les dénoncer de façon précise (cf. sur le Soudan le film de Hubert Sauper, « Nous venons en amis » [que je n’ai pas encore vu]).

Mais il est grand temps aussi de rompre avec les incantations répétitives propres aux névroses obsessionnelles, comme celle de l’universelle désignation de l’étranger comme bouc émissaire à tout faire. Alibi commode occultant les responsabilités locales, corruptions, complicités, inactions, et retardant ainsi la lutte tellement urgente contre de tels fléaux.

Comment comprendre en particulier que parmi les pays de départ de la vague de migration figurent des pays « qui ne sont ni ravagés par la guerre comme la Syrie ni des goulags à ciel ouvert comme l’Erythrée » ?

Ce que décrit aussi [Lionel Zinsou] l’ancien banquier d’affaires européen devenu premier ministre béninois, c’est la faillite des gouvernements d’Afrique qui n’ont ni anticipé l’explosion démographique du continent ni fait le « diagnostic du chômage des jeunes diplômés ». Quelle « crédibilité », demande-t-il, peuvent aujourd’hui avoir ces dirigeants auprès d’une jeunesse qui a été « la sacrifiée de la croissance » ? C’est pourtant cette même jeunesse africaine qui explose de créativité et d’esprit entrepreneurial. Mais les mythes ont la vie dure : les jeunes diplômés africains pensent toujours trouver plus facilement du travail en Europe qu’en Afrique. Ce sont eux qui partent, « les entreprenants, les plus courageux, pas les miséreux », relève Lionel Zinsou. Le message qu’il leur adresse est à la fois simple – « Restez ici, parce que l’avenir de l’Afrique, c’est ici et maintenant » – et lucide : « Ne sous-estimez pas le potentiel de l’Afrique, ne surestimez pas la capacité d’accueil de l’Europe. ».

Fort heureusement, un tel message commence à être perçu, en témoigne le retour « d’élites de la diaspora », et

« le sentiment que tout est possible en Afrique », assure Lionel Zinsou. Au fatalisme de l’Afrique (« il n’y a pas d’eau, il n’y a pas d’électricité, il n’y a pas de routes », donc on ne peut rien faire) a succédé l’optimisme de l’Afrique (« il n’y a pas d’eau, il n’y a pas d’électricité, il n’y a pas de routes », donc il y a autant d’opportunités).

À preuve le « taux de croissance du PIB cinq fois supérieur à celui de l’Europe ».
(Je me permets cependant d’émettre quelques doutes concernant l’opinion de Thomas Piketty qui présente la croissance démographique comme « un atout » : elle produit certes de nouveaux consommateurs, au grand profit des investisseurs. Mais déjà problématique à court terme, il est plus probable qu’elle constitue un handicap grave voire rédhibitoire, à moyen et long terme. Cf. ce qui a été dit sur la démographie dans bien des posts précédents).

Quoiqu’il en soit des embûches sur la route, saluons le bel optimisme – réaliste – de Rebecca Enonchong, qui, prenant à contre-pied tant de proclamations empreintes d’un misérabilisme condescendant, a pris résolument le chemin du retour :

« elle bout toujours d’impatience, lasse d’entendre vanter « l’Afrique de demain » : pourquoi attendre demain ? Pour elle, l’avenir c’est aujourd’hui ».

(Sur le même sujet, voir l’étude d’Havas Horizons, sous-titrée, « L’Afrique, continent d’avenir ».
Les mêmes remarques critiques pouvant cependant être faites en ce qui concerne les développements sur la démographie).
http://choiseul.info/wp-content/uploads/2015/03/Etude-Havas-Horizons.pdf

Ajout 18/09: L’interview de Lionel Zinsou par Sylvie Kauffmann, pour les abonnés du Monde.

http://abonnes.lemonde.fr/afrique/video/2015/09/17/lionel-zinsou-l-afrique-migre-vers-l-afrique-et-non-vers-l-europe_4761503_3212.html

********

Et sur ce sujet de la démographie, justement, encore un témoignage poignant qui nous incite une fois de plus à douter que « la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire » (Encyclique Laudato Si).

Cf : http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/08/15/rien-de-nouveau-sous-frere-soleil-a-propos-des-langues-regionales-et-de-la-demographie-pontificale/

L’article « Tués pour du sable », de Vince Beiser, extrait de Wired, San Francisco, publié par le Courrier International n°1296, du 3 au 9/09 2015 et repris sur le site du CIDIF :

http://cidif.go1.cc/index.php?option=com_content&view=article&id=4509:tues-pour-du-sable&catid=1:actualite&Itemid=2

nous montre comment cette ressource, en apparence anodine, fait d’ores et déjà l’objet de batailles sans merci, du fait de la demande croissante liée en grande partie aux nécessités de construire les logements destinés à loger une population en augmentation continue.

En l’absence de réelles solutions de substitution, on peut donc penser que, là encore, l’une des voies de résolution de ce problème passe par la diminution rapide de la pression démographique.

Je ne fais que reproduire ici quelques lignes de cet article qui se passe de commentaires superflus :

Après l’eau et l’air, [le sable] est la ressource naturelle la plus consommée par l’homme. Partout dans le monde, sur les chantiers de Dubaï, de Pékin ou de Lagos, on réclame du sable pour construire les mégalopoles du futur. La demande est telle que des mafias ont surgi, prêtes à tout pour faire main basse sur ce matériau de construction. Nulle part elles ne font autant de dégâts qu’en Inde.
Notre civilisation est édifiée sur du sable. Ce matériau de construction est employé depuis l’Antiquité. Au XVe siècle, un artisan italien a découvert comment le transformer en verre d’une grande pureté et transparence [le cristallo], ce qui, outre l’apparition de fenêtres d’un prix abordable, a ouvert la voie à l’invention du microscope, du télescope ainsi qu’à d’autres technologies qui ont servi de moteur à la révolution scientifique de la Renaissance. Le sable est aujourd’hui le composant essentiel d’un vaste éventail de produits ¬ détergents, cosmétiques, panneaux solaires, puces de silicium ¬ et surtout de bâtiments : une structure en béton n’est rien d’autre que des tonnes de sable et de granulats liées par du ciment [et d’importantes quantités d’eau].
(…)
Hormis l’eau et l’air, cet humble matériau est la ressource naturelle la plus consommée par les êtres humains. Plus de 40 milliards de tonnes de sable et de gravier sont utilisées annuellement dans le monde. La demande est si importante que des rives et des plages en sont dépouillées. (Le sable du désert ne convient pas à la construction, car les grains, modelés par le vent et non par l’eau, sont trop ronds pour bien s’agglomérer.) Et la quantité exploitée s’accroît de manière exponentielle.
Or le sable est une ressource limitée comme les autres. Le boom mondial de l’immobilier qui a eu lieu ces dernières années ¬ ces myriades de mégapoles qui se développent, de Lagos à Pékin ¬ absorbe des quantités sans précédent, l’extraction du sable représentant aujourd’hui une industrie de 70 milliards de dollars [60 milliards d’euros] par an. À Dubaï, de gigantesques programmes de poldérisation et la construction de tours vertigineuses ont épuisé les ressources des environs, si bien que désormais ce sont les Australiens qui vendent du sable aux Arabes.
Dans certaines régions, des multinationales extraient le sable à l’aide d’énormes machines ; dans d’autres, ce sont les habitants qui le font avec des pelles et des camionnettes. Quand les carrières et les rives des cours d’eau sont épuisées, les exploitants se tournent vers les mers, où des milliers de bateaux draguent d’énormes quantités de sable sur les fonds océaniques. Bien évidemment, toutes ces activités ont des effets dévastateurs sur les cours d’eau, les deltas et les écosystèmes marins. Aux États-Unis, on impute aux carrières de sable l’érosion des plages, la pollution de l’eau et de l’air, et d’autres dommages observés depuis la côte californienne jusqu’aux Grands Lacs. En Inde, la Cour suprême a récemment lancé une mise en garde contre certains effets de l’extraction du sable sur les rives des cours d’eau, comme la fragilisation des ponts, la perturbation des écosystèmes et la disparition des poissons et des oiseaux. Mais les réglementations ¬ et peut-être plus encore la volonté de les appliquer ¬ sont insuffisantes, surtout dans des régions en plein développement. Aujourd’hui, au moins une dizaine de pays, dont la Jamaïque et le Nigeria, sont victimes de bandes criminelles qui draguent des tonnes de sable par an pour le vendre au marché noir. Au Maroc, la moitié du sable employé dans le secteur de la construction est extrait illégalement et des pans entiers de plages disparaissent. En Malaisie, des dizaines de responsables ont été accusés en 2010 d’avoir reçu des pots-de-vin et des faveurs sexuelles pour avoir autorisé le passage à Singapour de sable extrait illégalement. Mais nulle part la lutte pour le sable n’est aussi féroce qu’en Inde. Ces dernières années, les batailles contre et entre les « mafias du sable » y ont fait des centaines de morts ¬ parmi lesquels des policiers, des fonctionnaires et des citoyens ordinaires comme Paleram Chauhan.

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Retour d’Espagne, où nous avons retrouvé Alejandro.

Alejandro est apiculteur. Berger aussi à l’occasion pour donner le coup de main à son fils. C’est d’ailleurs en tant que berger que nous l’avions rencontré, alors qu’il menait les bêtes dans une « sierra » désolée, proche de son beau village quasiment dépeuplé.

C’était alors un jeune homme de 83 ans. Nous avons donc retrouvé cette fois un jeune homme de 87 ans. Il a produit cette année une tonne de miel. Comme tout s’est vendu, il nous a donné un petit pot de ses réserves, que nous avons accepté avec gratitude et émerveillement.

« Je n’ai pas à me plaindre », dit-il à propos de sa retraite de 700 euros qu’il partage avec sa femme.
Les revenus du miel et quelque volaille aidant, la vie est même paisible dans un village que les jeunes ont déserté.

Car elle n’y a pourtant jamais été facile.

Me vient à l’idée le beau poème de Yupanqui, auquel j’ai déjà fait allusion :

Alejandro et les siens ont toujours été comme « l’aromo », cette plante des montagnes de l’Argentine, seule à survivre en altitude tant l’environnement est hostile.

(…) Como no tiene reparo,
todos los vientos le pegan.
Las heladas lo castigan
L’agua pasa y no se queda.

Ansina vive el aromo
sin que ninguno lo sepa.
Con su poquito de orgullo
porque es justo que lo tenga.

Pero con l’alma tan linda
que no le brota una queja.
Que en vez de morirse triste
se hace flores de sus penas.

¡Eso habrían de envidiarle
los otros, si lo supieran !

(Comme il n’a pas d’abri, ce sont tous les vents qui l’assaillent. Les gelées le malmènent, l’eau passe mais ne reste pas.
C’est ainsi que vit l’aromo, sans que personne le sache. Avec son petit peu d’orgueil, parce qu’il est juste qu’il en ait.
Mais avec l’âme si belle qu’il n’en jaillit pas une plainte. Et qu’au lieu de mourir triste, il fait des fleurs de ses peines.
C’est cela que devraient lui envier les autres, s’ils le savaient !).

Alejandro lui, ne fait pas de fleurs, mais du miel…

Sagesse « cosmique », « virgilienne » ! S’écrieront certains.

À part qu’on a fait dire à ce pauvre « Cosmos » bien des choses, depuis que le mot court le monde. Au gré de bien des fantasmes philosophiques…

Nous reviendrons un jour là-dessus.

Et qu’il n’est pas encore né, celui qui voudrait faire dire à Alejandro autre chose que ce qu’il veut dire. Bien ferme sur son rocher, tellement au-dessus des Michel Combe et autres bouffons dérisoires et médiatiques, ce n’est pas « l’aromo » qui va s’en laisser conter !

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En passant, découverte en librairie du nouveau livre de Julio Llamazares : Distintas formas de mirar el agua, Alfaguara, Madrid 2015 (« Différentes façons de regarder l’eau ». Non encore traduit).

Cet excellent auteur, qui nous avait offert en particulier « La pluie jaune » (Verdier, Lagrasse, 1990, magnifiquement traduit par Michèle Planel), extraordinaire récit de la résistance d’un homme confronté à l’agonie de son village, y revient sur des thèmes qui informent toute son œuvre : celui du « destierro » du « déracinement », de l’exil ; et celui de « l’añoranza », cette inguérissable nostalgie qui ne peut pas ne pas l’accompagner.

Llamazares n’a pas connu l’exil pour raisons politiques, ni le déracinement pour raisons économiques.

Mais il porte en lui une expérience étrange qui a constitué pour lui un traumatisme d’enfance qu’il n’a pas surmonté, même s’il est parvenu à « faire des fleurs de ses peines »; et cela me semble le rendre immensément proche de tous ceux qui ont perdu ou, en ce moment particulièrement, perdent leur terre.

Son village natal fut englouti sous un lac de barrage. Lac auprès duquel nous sommes passés, dans les belles montagnes du Léon.

Sans espoir de retour. Un territoire à tout jamais perdu qui hante ses écrits, et leur confère une rare profondeur.

En témoigne cette question, énigmatique, tellement riche et insaisissable qu’on ne peut s’empêcher d’y revenir, fasciné, et qui me semble exprimer avec justesse l’abîme d’un tel déchirement :
« Puedes regresar a un lugar del que nunca te marchaste ? »
« Peux-tu revenir à un endroit dont tu n’es jamais parti ? »

J’ai connu de ces exilés qui n’ont jamais vraiment appris le français, parce qu’ils n’étaient en fait jamais partis. Parce que la contrainte n’avait arraché de chez eux qu’un fantôme qui se trouvait désormais suspendu entre des mondes, telles ces âmes errantes qui ne trouvent plus nulle part le repos.

Puissent ceux qui les accueillent leur procurer un peu de soulagement dans leurs épreuves!

« Volèm viure al païs ». Remarques sur l’inanité de peurs soigneusement entretenues ; ainsi que sur quelques limites de la bienpensance standard à propos de l’immigration.

L’émission « 28 minutes » du 30/06, qui accueillait Benjamin Stora, nous a proposé quelques réflexions synthétiques et pleines d’intérêt sur la question des migrants.
http://www.arte.tv/guide/fr/057877-093/28-minutes?autoplay=1
(à partir de 12mn).

D’abord un rappel par Nadia Daam des 1425 réfugiés syriens accueillis par la France en 2014, alors que l’Allemagne en a reçu 23 860…

Parmi d’autres chiffres propres à détruire le mythe du « raz de marée » et des « hordes d’immigrés » à l‘assaut de nos frontières, puisque le nombre des migrants représenterait, toujours en 2014, 0,0004% de la population européenne.

Chiffres qui nous interrogent sur ce que Benjamin Stora nomme la « rupture de la tradition humaniste », que les politiques de tous bords entérinent « par peur de l’opinion publique ».

Évolution des mentalités et faillite du courage politique sur lesquelles il convient bien sûr de s’interroger d’urgence.

Mais Benjamin Stora souligne aussi (13mn 43) « la confusion extrême dans l’opinion entre les demandeurs d’asile, les migrants, les immigrés, l’Islam, le terrorisme, tout ce qu’on voudra… », et voudrait sensibiliser à « l’énorme travail à faire pour essayer de donner un sens à ce questionnement ».

C’est dans cette perspective que je propose ici quelques modestes remarques qui voudraient contribuer à dépasser une approche épidermique et/ou émotionnelle qui, dans un sens ou dans l’autre – celui du rejet comme celui d’une compassion peu réfléchie – alimente une telle « confusion extrême ».

Car une fois de plus, il me semble nécessaire de « remettre les choses à l’endroit ».

J’ai été proche, dans ma jeunesse, de mouvements qui plaçaient au centre de leurs préoccupations l’adage fort respectable « volèm viure al païs » (nous voulons vivre au pays).

Il me semble donc que la question la plus importante à se poser, face au problème de l’émigration/immigration, même si celle de l’accueil prime dans l’ordre de l’urgence immédiate, est celle des raisons qui poussent des gens, dont l’immense majorité voudrait « vivre au pays » et rester sur leurs terres, dans leur environnement culturel, à opérer un arrachement aussi traumatique.

Depuis les réfugiés espagnols que j’ai pu connaître dans ma jeunesse jusqu’aux émigrés récents que je peux fréquenter, la question la plus lancinante qui se pose est celle de cet exil « inconsolable » dont parle Élisabeth Quin, le plus souvent liée à celle du retour « au pays ».

Le problème essentiel se pose donc à la racine des raisons de l’émigration. Et ce n’est pas un discours compassionnel et incantatoire sur la nécessité bienpensante d’un accueil tous azimuts qui le résoudra en quoi que ce soit.

Même si la nécessité de l’accueil d’urgence doit bien sûr faire partie des paramètres.

Mais, dans le cas de l’asile politique comme dans celui de l’émigration économique, il me paraît important de ne pas céder à plusieurs illusions, qui, si elles permettent de nourrir à peu de frais une bonne conscience bien ambigüe, nous dégagent trop facilement de notre responsabilité d’aborder le problème à ses racines mêmes.

Dans le cas de l’émigration d’origine politique (Irak, Syrie, Libye, etc.), l’accueil d’urgence est bien entendu un devoir absolu.

Mais cet accueil ne doit pas nous masquer que la responsabilité internationale doit être en premier lieu d’agir – politiquement, diplomatiquement, militairement le cas échéant – pour que cessent le plus rapidement possible les troubles qui sont à l’origine de cette émigration.

La chose est certes difficile, mais il est impossible de se contenter d’entériner le fait accompli, et de faire ainsi le jeu des groupes (djihadistes en particulier) qui poussent individus et communautés à quitter leurs pays d’origine.

« De hauts responsables musulmans et chrétiens ont exhorté (…) au Caire les chrétiens du Moyen-Orient à rester dans la région malgré les persécutions et les exactions perpétrées par les groupes djihadistes.
‘’L’exil forcé des chrétiens et d’autres groupes religieux ou ethniques est un crime que nous condamnons tous », ont déclaré les dignitaires religieux d’une vingtaine de pays à l’issue d’une conférence internationale sur le « terrorisme » convoquée par Al-Azhar, l’une des plus prestigieuses institutions de l’islam sunnite.
« Nous appelons nos concitoyens chrétiens à rester dans leur pays jusqu’à ce que disparaisse la vague de terrorisme dont nous souffrons tous », ajoutent-ils dans une déclaration commune. Ils appellent « les pays du monde » à ne pas faciliter cet exil en aidant ces groupes à immigrer sur leur territoire ».
http://www.lalibre.be/actu/international/appel-aux-chretiens-a-ne-pas-quitter-le-moyen-orient-54807e3a3570a0fe4ca7a237?gclid=CN6ItvyHusYCFZQZtAod47sDmw

Encore une fois, cela ne signifie pas remettre en question l’obligation d’accueil d’urgence des chrétiens ou autres membres de communautés persécutées (yézidis, kurdes, etc.). Mais cela doit pousser à considérer cette pratique comme essentiellement transitoire, et non comme une solution qui se voudrait définitive à un problème exigeant des mesures plus radicales au niveau politique, diplomatique, éventuellement militaire en fonction des situations.

Car la responsabilité occidentale est souvent engagée par le fait d’avoir contribué, directement ou indirectement, à causer ou à aggraver les troubles à l’origine de l’émigration.

Même lorsque de telles interventions pouvaient éventuellement être justifiées par un légitime devoir d’ingérence (par exemple éviter le probable massacre de la population civile de Benghazi par les troupes de Kadhafi en 2011), les insuffisances et incohérences dans la gestion de l’après-intervention, qui ont amené de forts mouvements d’émigration, doivent nécessiter des engagements forts en vue de réparer les erreurs commises, et dont les modalités (politiques, diplomatiques, éventuellement militaires) sont à préciser selon les cas au niveau international.

« L’intervention militaire qui a mis fin à une dictature féroce n’a été accompagnée d’aucune stratégie pour l’après. Maintenant, nous en payons les conséquences : 91 % des migrants arrivant en Italie sont partis des côtes libyennes qui ne sont surveillées par aucun gouvernement »

déclare Matteo Renzi dans son bel article « L’Europe tout entière doit se saisir du problème des migrants », Le Monde du 28-29/06 2015.

Même élargi, le seul accueil des victimes de telles incohérences ne peut donc en aucun cas servir d’alibi pour éluder les véritables solutions à long terme, qui relèvent de la politique étrangère.

Il serait inacceptable que la communauté internationale s’accommode d’un fait accompli dont elle a souvent contribué à générer les aberrations.
À ce titre, des déclarations telles que la suivante sont pour le moins inquiétantes, par la grave démission qu’elles révèlent :

http://francais.rt.com/international/3497-daesh-uk-Barrett-transformation

Et il doit être exclu qu’elles puissent devenir la règle.

 

Pour ce qui est maintenant de l’émigration économique, les réelles capacités d’accueil de l’Europe souvent invoquées – à juste raison – par les partisans d’une libéralisation de l’immigration (cf. chiffres cités plus haut) ne semblent pas devoir non plus constituer un argument suffisant pour légitimer une ouverture illimitée de l’espace européen aux migrants.

Et cela non pas pour justifier une politique migratoire « de droite », qui n’aurait en vue que la soi-disant défense des intérêts des travailleurs « nationaux » contre la concurrence venue de l’immigration (la plupart des études montrant en effet que l’immigration, si elle n’est pas partout une nécessité démographique comme c’est le cas en Allemagne, contribue de façon générale au développement et à l’emploi dans les pays d’accueil, cf. en particulier les articles économiques du Musée de l’Histoire de l’Immigration, que préside justement Benjamin Stora:

http://www.histoire-immigration.fr/histoire-de-l-immigration/questions-contemporaines/economie-et-immigration

et en particulier:
http://www.histoire-immigration.fr/histoire-de-l-immigration/questions-contemporaines/economie-et-immigration/quel-est-l-effet-de-l-immigration-sur-le-marche-du-tr
et les ressources bibliographiques).

Mais j’ai souvent insisté dans mes posts précédents sur la nécessité de recentrer l’éthique sur l’entité qui est la véritable origine de l’injonction morale : autrui.

Il devrait en être de même lorsqu’on réfléchit à ce qu’on peut nommer une « éthique de l’économie ».

Or, s’il est important de considérer la question de l’immigration en fonction des effets qu’elle peut avoir sur notre économie et de la situation de l’immigré chez nous, on ne peut faire abstraction, du point de vue éthique, de ce que signifie l’émigration pour l’immigré économique en tant que personne, mais aussi pour son pays d’origine qui constitue l’une des composantes de cette personne.

Sans doute, à l’encontre des proclamations démagogiques qui brandissent l’épouvantail de l’invasion, l’Europe peut-elle en effet accueillir plus d’immigrants, y compris économiques, qu’elle n’en accueille actuellement, comme en témoignent les chiffres mentionnés dans l’émission citée.

Et cela doit valoir pour ce qu’on pourrait nommer les « urgences économiques ».

Mais toute immigration économique relève-t-elle d’une urgence comparable à celle qui caractérise l’émigration politique ?

Il paraît difficile d’éviter ce questionnement.

Car au-delà des efforts concrets de solidarité que suppose cet accueil – efforts à la portée de l’Europe, on l’a vu mais dont on ne doit pas cacher qu’ils ne seront pas nécessairement en cohérence avec la revendication ou le maintien de certains avantages des citoyens européens – le propre de la solidarité étant d’avoir un coût… – la question essentielle est de déterminer si l’accroissement de cette immigration économique se fait véritablement au bénéfice à long terme de l’immigré et de son pays d’origine.

Tout immigré, économique comme politique, reste lié au pays qu’il a dû quitter du fait de circonstances dont, la plupart du temps, il n’est pas maître, soit pour sauver sa vie, soit simplement pour la gagner.

Or, il serait tragique que son émigration contribue à la ruine de ce pays qu’il porte dans son cœur et qu’il espère le plus souvent revoir un jour dans une situation meilleure.

Encore une fois, comme devant les urgences politiques, l’accueil d’urgence constitue un devoir dans le cas de détresses économiques graves.

Mais il ne faudrait pas transformer son caractère de nécessité provisoire en reconnaissance d’un fait économique accompli, qui servirait à son tour d’alibi pour entériner des situations institutionnelles, économiques, démographiques, inacceptables dans les pays d’origine.

Hélas, en dépit de la contribution réelle au développement que peuvent apporter les ressources rapatriées par les émigrés dans leurs pays d’origine (contribution qu’il faudrait bien sûr préciser au cas par cas), on est en droit de se demander si le bilan de l’émigration s’avère véritablement positif à long terme pour les pays de départ (fuite de main d’œuvre, fuite de cerveaux, etc.). Et si l’émigration, souvent implicitement favorisée par les pays d’origine, ne constitue pas pour eux une solution de facilité, une béquille dont il serait urgent d’apprendre à se passer pour accéder sur le long terme à un développement réellement autonome.

Une trop grande « ouverture » des pays d’accueil peut alors contribuer à maintenir, sous couvert des fameuses « bonnes intentions » d’une certaine bienpensance à courte vue, un « appel d’air » qui, en pompant les ressources locales, désormais humaines, enfermerait bien des pays en voie de développement dans une nouvelle forme de dépendance et d’exploitation néocoloniale, paradoxalement encouragée par les « bons sentiments » susdits.

Selon la CNUCED, les pays africains dépensent 4 milliards de dollars par an pour compenser le départ de ses personnels qualifiés. Pour autant, la fuite des cerveaux (brain drain) pourrait constituer un gain ou brain gain en faisant du migrant un « passeur » ou un « intermédiaire ». Plusieurs mécanismes peuvent intervenir : transferts fonds, réduction du chômage des diplômés, diffusion du savoir dans le cadre de retour ou via des processus d’imitation technologiques, incitation à la formation pour les jeunes du pays dans l’espoir de travailler à l’étranger, création d’entreprises grâce à l’épargne accumulée à l’étranger… Ces perspectives positives pour les pays d’origine restent conditionnées aux possibilités de retour et d’installation des migrants. Des possibilités qui relèvent des cadres juridiques des politiques migratoires des pays d’accueil et des conditions économiques et politiques des sociétés d’origine. D’où la nécessité, pour « faire de l’exode des compétences un atout », de favoriser des politiques de coordination impliquant Etats, associations de migrants, ONG, entreprises internationales…
http://www.histoire-immigration.fr/histoire-de-l-immigration/questions-contemporaines/economie-et-immigration/que-signifie-l-expression-fuite-des-cerveaux
(c’est moi qui souligne).

Bien sûr, dans ce cas encore, le passé colonial des nations occidentales confère à celles-ci une responsabilité certaine dans des situations de mal développement, et les oblige à un devoir particulier de solidarité.

Mais ce constat n’a aucune raison de constituer un argument incantatoire qui dissimulerait les incohérences politiques, gabegies économiques et autres corruptions au niveau local dans les pays d’émigration.
Malgré des ambiguïtés politiques qui demeurent, des exemples comme celui de l’Angola, pays en pleine croissance et future cinquième puissance économique du continent africain alors qu’il y a été l’une des dernières colonies occidentales, de plus ravagée par une guerre impitoyable, montrent que le mal développement n’est pas nécessairement une fatalité de l’héritage colonial. Après avoir été colonie du Portugal, l’Angola reçoit désormais des immigrants économiques portugais !

http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/12/09/l-angola-terre-de-refuge-pour-les-portugais_1792234_3234.html

Je terminerai par une brève récapitulation :

– En ce qui concerne l’immigration politique et le droit d’asile, l’exemple cité de l’Allemagne et d’autres pays nous montre à l’évidence que la France est bien loin de remplir ses devoirs pour ce qui est de l’accueil d’urgence.

Même si ce nécessaire élargissement des bénéficiaires du statut de réfugié ou de la « protection subsidiaire » ne peut donc en aucun cas se substituer à une réflexion – et une action – forte et vigoureuse en ce qui concerne les solutions à long terme à apporter au niveau de la politique étrangère.

– En ce qui concerne maintenant l’immigration économique, comme le rappelle encore Matteo Renzi, art. cité), la première urgence est que « tous sans distinction soient sauvés et aidés ». Et bien sûr, c’est à l’Europe entière de participer à ce sauvetage de façon solidaire.

Mais, continue Matteo Renzi,

« Cela dit, nous savons tous que, une fois les migrants sauvés, il n’y a pas de la place pour tout le monde. Ceux qui ont droit au statut de réfugié doivent être accueillis en Europe. Et pas seulement en Italie. Je sais bien que c’est ce que stipulent les accords de Dublin, malheureusement signés par le gouvernement de l’époque. Mais il n’est pas raisonnable de penser qu’un seul pays peut prendre en charge l’intégralité du problème. Responsabilité et solidarité sont deux concepts qui vont de pair.
Les migrants déboutés du droit d’asile doivent être renvoyés chez eux. Et, dans ces pays, il est du devoir de l’Europe – Italie comprise – d’en faire plus en termes d’aide au développement, de projets de coopération internationale, d’échanges culturels et technologiques » (art. cité. C’est moi qui souligne).

Le développement des « pays les moins avancés » (PMA) constituant en effet l’une des conditions essentielles pour réguler sur le long terme les mouvements de population.

Outre la lutte contre les passeurs, cette coopération avec les pays d’émigration doit d’ores et déjà intégrer le contrôle des flux migratoires, ainsi qu’un travail d’éducation, d’information et de sensibilisation en ce qui concerne les opportunités possibles, mais aussi les illusions et les dangers de l’émigration. Éducation aussi quant à la responsabilité qui incombe à chaque citoyen de participer à sa mesure au développement de sa patrie, que ce soit par le fait d’assumer sa résidence ou celui de programmer son retour.

Pour ce qui est de la délivrance des titres de séjour des migrants économiques dans les pays d’accueil, ne faudrait-il pas alors instituer une sorte « d’observatoire des urgences économiques », ou du moins mieux orienter en ce sens l’action des institutions qui existent déjà ? Un tel organisme statuerait sur le bien-fondé d’une demande en fonction de la détresse réelle du demandeur, des conditions de son pays d’origine ainsi que de ses chances d’insertion dans le pays d’accueil.

Dans les cas où de telles évaluations se révèlent négatives, « les migrants déboutés (…) doivent être renvoyés chez eux », comme le dit encore Matteo Renzi.

Après en avoir exclu les abus, il importerait donc aussi de décriminaliser aux yeux de l’opinion les procédures nécessaires de reconduite qui offusquent tant une certaine bienpensance épidermique, en montrant qu’elles n’ont pas nécessairement pour but de « gagner les voix du FN », ou de satisfaire l’égoïsme ou le repliement nationaliste, mais qu’elles constituent aussi l’une des conditions, en accord avec les pays concernés, de sauvegarde de leur avenir et de leur développement humain, culturel et économique, afin que tous ceux qui le désirent puissent « vivre au pays » ou y retourner.

« L’Europe doit faire la preuve des valeurs dans lesquelles elle croit. L’Union n’est pas un ensemble de liens économiques, mais une communauté d’âmes, de destin, d’idéaux. Si elle fait défaut, c’est l’identité de l’Europe que nous perdons.
Nous voulons défendre une conception différente de valeurs, de civilisation, de paix : c’est pour cela que l’Europe est née. Pas pour la finance ou le pacte de stabilité. Mais pour ces valeurs. Si, à présent, on en fait fi devant la Méditerranée qui s’enflamme et les enfants qui se noient, c’est la fin de l’Europe.
On est à un carrefour : il faut décider si le problème de la Méditerranée est l’affaire de tous ou seulement des pays limitrophes. Si la solidarité et la responsabilité l’emportent, on trouvera des solutions : nombre de citoyens à accueillir ailleurs, opérations d’identification et de réadmission, prise en charge économique. Mais si, au contraire, ce sont l’égoïsme et la peur qui prévalent, c’est l’idée même de l’Europe qui risque de se perdre. Pour ma génération, le sentiment européen est né avec la chute du mur de Berlin. J’avais alors 14 ans, l’âge de mon fils aujourd’hui. Et je ne veux pas que ce soit un mur érigé par la Hongrie sur sa frontière avec la Serbie ou le mur de défiance entre les pays de l’Union qui symbolisent pour lui l’identité européenne.
Il nous faut des règles claires, à respecter par tous. Que les migrants qui répondent aux critères du droit d’asile soient accueillis, et les autres reconduits chez eux. Mais que tous sans distinction soient sauvés et aidés. Pour nous, en Italie, l’Europe est un phare de la civilisation, pas un mur de la peur »(Matteo Renzi, art. cité).

Cela devrait bien sûr valoir aussi pour la France, et la « tradition humaniste » dont elle prétend s’honorer.

 

Ajout 09/07:

Un article qui me paraît intéressant et équilibré sur le sujet:

http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2015/07/09/imposons-que-chacun-des-28-pays-prenne-sa-part-de-migrants-demande-le-directeur-europe-du-hcr_4676138_3214.html