Encore et encore sur la démographie. Et sur la mauvaise foi que semblent affectionner ceux qui font pourtant profession de cultiver la bonne.

« Mais tu passes ton temps à te répéter », me dit Stultitia, « tu as déjà tant de fois parlé de démographie ».

Soit.

Mais le déni se répète lui aussi. Et c’est bien là le problème : il faut donc se répéter pour tenter de lutter contre la répétition du déni.

J’avais en effet déjà relevé quelques incohérences de Gaël Giraud, en dépit de l’intérêt que je peux porter à nombre de ses idées, en matière économique en particulier.

Et voilà que je me sens obligé de revenir sur des affirmations concernant la démographie qu’il réitère lors du « 28 Minutes » d’Arte du 23 de ce mois (Vers 9mn 18).

À la question d’Élisabeth Quin : « Est-ce que la notion de décroissance démographique est quelque chose qui est tabou pour vous », Gaël Giraud répond :

« Ma réponse à ceci, c’est ‘’Ne nous voilons pas la face’’. J’entends dans les salons parisiens des amis qui me disent : ‘’J’arrêterai de rouler en SUV le jour où les femmes maliennes arrêteront d’avoir six enfants’’. La réponse à ceci c’est premièrement : ce n’est pas les femmes maliennes qui sont responsables des émissions de co2 sur la planète ».

Certes. C’est bien là ce que se tuent à dire tous les partisans de la décroissance démographique, comme les 15 364 scientifiques de 184 pays, signataires de l’appel du 13 novembre 2017 de la revue « BioScience », suivis des 11 000 de 153 pays, dont 1500 français, le 05 novembre 2019, tous parfaitement au courant que l’empreinte écologique en hectares globaux (hag) d’un habitant des États-Unis est plus de 11 fois supérieure à celle d’un habitant du Burundi, et que si tous les humains consommaient comme cet Américain, il faudrait disposer de 4,97 planètes, ou de 2,79 planètes s’ils consommaient tous comme un français.

Ce genre de documentation est désormais connu de tous, et la responsabilité des nations occidentales dans le réchauffement climatique est effectivement écrasante.

En plus d’une radicale cure d’austérité en vue de réduire leur consommation, c’est donc logiquement aux occidentaux qu’il appartient d’abord de maîtriser leur démographie.

Ce n’est pourtant pas, on l’a vu,  ce que prône le pape, complice et grand inspirateur des thèses du père Giraud, lorsqu’il incite les italiens (dont l’empreinte écologique est proche de celle des français et plus ou moins conforme à la moyenne européenne et sa consommation de près de 3 planètes donc…) à une « explosion des naissances » en vue d’assurer la reprise économique.

Bien sûr, la femme malienne et ses enfants dont parle Gaël Giraud ne sont en rien responsables d’une telle surconsommation dont le pape se fait implicitement l’avocat en encourageant la natalité italienne.

Mais comment donc un pape et un père jésuite peuvent-ils être aveugles au point de ne pas se rendre compte que les plus de deux milliards d’africains seront en 2050 plus proches, du fait d’une croissance économique inéluctable, de l’empreinte écologique de la Chine, qui consomme plus de deux planètes, que de celle du Burundi actuel ?

On le sait, la Chine, qui est passée d’une empreinte écologique de type Burundi à l’époque de Mao à celle que nous lui connaissons aujourd’hui, met tout en œuvre pour que le continent Africain connaisse une croissance du même type, et l’augmentation de sa population de consommateurs fera à l’évidence l’affaire de ses marchés, comme de ceux des nations qui lui disputent la place.

Nos ecclésiastiques sont-ils donc naïfs au point de penser que, seuls dans notre monde de l’hyperconsommation, le milliard d’africains supplémentaire dans un horizon proche, assailli de tous côtés par les incitations à la sainte « croissance », parviendra à maintenir cette vie austère et frugale ne consommant qu’une seule planète qui devrait être notre modèle à tous ?

Mauvaise foi ?

Peut-être faut-il le reconnaître, car une « foi » ne peut être estimée « bonne » du seul fait qu’elle obéit à l’autorité de papes ou d’une tradition qui prône continûment l’adhésion à des thèses démographiques hautement discutables dans notre contexte écologique actuel.

Dans ce contexte, la parole juste et de simple bon sens est bien plutôt celle d’un Kako Nubukpo qui affirme dans son livre L’urgence africaine. Changeons de modèle de croissance, Odile Jacob, Paris, 2019, que « l’Afrique doit passer d’une démographie subie à une démographie choisie » ; « qu’il ne peut y avoir d’émergence sans maîtrise démographique ».

Est-ce à dire, contrairement à ce que prétend M. Giraud dans son troisième point (« la démographie ne se commande pas d’en haut » – je reviendrai sur le deuxième point pour finir -), qu’il est possible d’agir sur la croissance de la population et de la maîtriser ?

La réponse doit être affirmative.

Car à l’opposé de la croissance économique dont la dynamique, à l’origine des troubles écologiques que nous expérimentons de nos jours, ne s’est jamais radicalement inversée depuis les débuts de l’ère industrielle (à part sur de courts laps de temps – crises, guerres, etc.), le taux de fécondité a connu, lui, depuis deux siècle déjà un déclin significatif, constant sur le long terme, en Occident du moins.

Voir par exemple, parmi d’innombrables études allant dans le même sens : Anne Salles, Le contrôle des naissances en Europe du XIXe au XXIe siècle, Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe.

Alors que domine jusqu’au xviiie siècle en Europe l’idée qu’il faut accepter stoïquement toute grossesse, le contrôle des naissances se généralise à partir du xixe siècle et devient progressivement une pratique répandue, en dépit de l’opposition de l’Église et des responsables politiques. Celui-ci apparaît en effet comme un moyen d’ascension sociale, puis, à partir des années 1960, de manière croissante, comme un instrument de liberté. Les politiques, après avoir longtemps condamné cette évolution, finissent par s’y adapter, y contribuant par la libéralisation de la contraception.

En France, le taux de natalité passe, de 1900 à 2020, de 22,7 enfants pour 1000 femmes à 10,7, le taux de fécondité passant dans la même période de 2,80 à 1,80, etc. etc.

La baisse de la natalité résulte de divers facteurs (développement, progrès dans l’éducation des femmes en particulier, information sur les moyens contraceptifs féminins et masculins…) contribuant à un changement des mentalités qui s’émancipent de l’emprise d’habitudes liées le plus souvent à des idéologies traditionnelles, religieuses en particulier.

Dans ce genre de changements, le rôle du politique peut être déterminant, comme le montre aussi par exemple la lutte contre l’excision qui, partie de prises de conscience et de revendications de la base, a été relayée en de nombreux pays par des décisions politiques fortes, en dépit des résistances ancrées dans les traditions et les cultures.

Il n’y a donc aucune raison pour que la question démographique échappe à tout contrôle possible « d’en haut », comme M. Giraud essaye de nous le faire croire, de façon d’ailleurs tout à fait paradoxale quand on constate les efforts acharnés du pape, son mentor, lorsqu’il cherche lui-même à « commander d’en haut » « l’explosion démographique » dont il rêve et à laquelle il incite les italiens.

L’attitude du politique et des instances – traditionnelles, religieuses, etc. – qui influent sur l’opinion peut donc jouer un rôle essentiel dans les orientations démographiques.

Laisser penser que ces dernières pourraient y échapper revient à consacrer le statu quo, en l’occurrence la dérive qu’on veut nous faire croire inéluctable vers un monde à 10 milliards d’habitants dans un futur proche.

Dérive qui, outre qu’elle sert les intérêts idéologiques bien ambigus de religions incapables de mettre en question un dogmatisme nataliste anachronique et d’ores et déjà funeste, fait le jeu d’économies cultivant le mythe de la croissance.

Car si la Chine en particulier renonce à une limitation des naissances, ce n’est pas à cause de l’impossibilité de celle-ci – on verra plus bas qu’elle peut avoir une efficacité tout-à-fait avérée lorsqu’elle est appliquée de façon intelligente – mais avant tout pour des raisons économiques, pour fournir la main d’œuvre nécessaire au maintien d’une croissance qui assure son statut d’usine du monde ainsi que sa position dominante dans la géopolitique de l’Extrême Orient et du monde. Nécessités qui exigent une puissance démographique forte et une augmentation du nombre des consommateurs qu’elle veut séduire.

Mais rien n’empêche des politiques alternatives de décroissance démographique d’être opérantes et rapides, comme en témoigne l’expérience de l’Iran, hélas abandonnée elle aussi pour des raisons de domination géopolitique, en dépit de son urgence écologique.

Je reprends ici avec de minimes remaniements un de mes commentaires suite à un article d’Anne-Bénédicte Hoffner :

***

Marie Ladier-Fouladi souligne que l’Iran a connu « l’une des transitions démographiques les plus rapides de l’histoire ». La fécondité y est passée de 6,4 enfants par femme en 1986 à 2 en 2003, soit une baisse de près de 70 % en l’espace de dix-sept ans, « un résultat que la France a mis cent cinquante ans à obtenir ».

Contrairement aux exemples de la Chine et de l’Inde, cette transition s’est opérée en Iran de façon uniquement incitative et non coercitive, y compris en ce qui concerne l’incitation recommandée à l’enfant unique, qui a largement contribué au résultat, en plus d’autres moyens parmi lesquels la gratuité de la contraception féminine comme masculine, la stérilisation volontaire après le premier enfant, des mesures fiscales appropriées et bien évidemment l’éducation et le travail des femmes.

Ajoutons que la conscience des effets catastrophiques de la surpopulation sur un pays d’ores et déjà en stress hydrique et en risque alimentaire y était pour beaucoup avant que M. Ahmadinejad ne mette fin à l’expérience pour cause de compétition démographique insensée avec ses concurrents moyen-orientaux.

Mais cette expérience apporte encore d’importants enseignements.

D’abord qu’il est donc effectivement possible d’influer sur les comportements avec efficacité et rapidité, sans pour autant mettre en œuvre des mesures autoritaires. Ceci pourrait constituer un exemple pour le reste du monde, à condition que la politique et les croyances suivent.

Puis qu’il est sans doute plus rapide, efficace et facile de réduire la population que de prêcher de façon platonique la sobriété et la frugalité, même si cela reste bien sûr indispensable. Une réduction du niveau de vie et de consommation ne s’est jamais produite au cours de l’histoire de l’humanité que sous la contrainte de guerres ou de crises majeures, alors que nous avons eu en Iran l’exemple d’une décroissance démographique réelle, volontaire et non violente.

Rappelons qu’une politique généralisée de l’enfant unique pourrait ramener à la fin du siècle la population mondiale à 1,6 milliards d’habitants. Même si le chiffre reste théorique, on est en droit de penser qu’y tendre serait l’un des moyens les plus réalistes de réduire autant que possible les catastrophes qui nous menacent. Bien entendu, l’affaire n’irait pas sans crises, mais on peut raisonnablement concevoir qu’elles seraient sans commune mesure avec celles qui attendent 10 milliards de personnes dans le monde surchauffé et assoiffé que nous avons préparé, à l’énergie raréfiée et aux matières premières drastiquement réduites.

***

Ce n’est donc que pour des raisons idéologiques, économiques ou géopolitiques, que la thèse de l’impossibilité d’une alternative à la croissance démographique que connaît une partie du monde nous est complaisamment présentée comme une fatalité.

Et il est grand temps de dénoncer clairement le discours infondé de ceux qui en font un mantra inlassablement répété dans le but, conscient ou inconscient, de faire valoir leurs propres intérêts, en contradiction de plus en plus flagrante avec ceux de la planète et de ses habitants présents et à venir.

Reste le deuxième argument de M. Giraud, autre mantra psalmodié dans l’intention de susciter la terreur devant la perspective d’une « planète qui n’est composée que de vieux ».

Outre la fausseté de l’argument – car une politique de l’enfant unique, si elle accroîtra effectivement dans un premier temps la proportion des personnes âgées dans les populations, amènera à plus long terme à un nouvel équilibre entre jeunes et vieux, simplement avec une population réduite – de telles affirmations condamnent toutes les transitions possibles, en réduisant tout discours en particulier écologiste à une simple incantation bienpensante, si tant est que sa mise en œuvre suppose quelques inconvénients et renoncements : « on veut bien être écolos, mais avec la 5G, Netflix, la croissance du pouvoir d’achat et une planète de jeunes ».

Le beurre et l’argent du beurre, pour ne pas changer.

Il faut pourtant se résoudre à admettre que toute transition, qu’elle soit écologique, économique ou démographique, comportera nécessairement des difficultés, dont il ne faut pas minimiser l’ampleur, avant que nos petits enfants ou arrières petits-enfants retrouvent des conditions de vie plus équilibrées.

Prétendre restaurer notre situation sans avoir à affronter ces difficultés considérables est faire preuve de démagogie et d’irresponsabilité.

À cela, je ne vois qu’une réponse possible, que j’ai déjà plusieurs fois évoquée.

Celle que donne Herman Daly en 2005 dans la revue Scientific American :

Le basculement vers l’économie durable, et il en va bien sûr de même de la démographie durable, « impliquerait un énorme changement d’état d’esprit, sur le plan intellectuel comme sur le plan affectif, de la part des économistes, des décideurs politiques et des électeurs. On pourrait même être tenté d’affirmer qu’un tel projet est irréalisable. Mais l’alternative à l’économie durable –l’économie indéfiniment croissante [ou une croissance démographique exigeant plusieurs planètes Terre pour la supporter]– est une impossibilité biophysique. Si je devais choisir entre m’attaquer à une impossibilité politique et m’attaquer à une impossibilité biophysique, je jugerais la seconde comme la plus impossible des deux et tenterais ma chance avec la première » (Cité par A. Weisman, Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre, Flammarion, Paris 2014, p. 302).

L’humanité a l’expérience toute proche d’une Terre à deux milliards d’habitants. C’était celle des années 1950 et d’un début du XXème siècle qui a produit sa dose d’immenses génies et de réussites scientifiques comme culturelles considérables, sans encore mettre en danger notre environnement de façon irrémédiable. Pourquoi devrions-nous donc craindre de revenir, avec nos connaissances actuelles, à un cadre de vie de ce genre ?

Ce que nous n’avons pas, par contre, c’est l’expérience d’une planète obligée de supporter pendant les siècles à venir une population de 10 milliards d’habitants – car sans politiques démographiques fortes le pic ne va pas s’effondrer du jour au lendemain – dans des conditions environnementales dont nous connaissons désormais le caractère d’ores et déjà catastrophique qui a toutes les chances de devenir sans cesse plus générateur de fléaux divers, de violences et de guerres (le dernier rapport du GIEC est là-dessus sans équivoques).

Où donc se situe la voie – et la voix – de la raison ?

L’énorme changement d’état d’esprit auquel Herman Daly fait allusion n’est-il pas la condition sine qua non de notre survie ?

On attend les projets politiques susceptibles de le promouvoir et de le mettre en œuvre.

Je suis donc une fois de plus choqué de constater combien cette voie, et cette voix, sont occultées par des argumentations dont la rationalité abdique lâchement devant les diktats suicidaires de l’idéologie, de l’économie, et le fantasme infantile de croissances non maîtrisées.

Censure soft* ? Brève à propos de PMA.

Petite expérience amusante et révélatrice que me réserve « Le Monde ».

Je n’ai jamais fait mystère de mon opposition à la PMA pour toutes, sujet sur lequel je n’ai pas manqué d’envoyer quelques « commentaires » à des articles, du Monde en particulier.

M’apprêtant à faire de même à propos d’une vidéo particulièrement sommaire et puérile, une fois de plus grevée par trop de non-dits (mais n’a-t-il pas fallu attendre bien des années pour se rendre compte, par exemple, que des lobbies qui prônaient la consommation du tabac, du sucre, des statines, etc.  étaient à la fois juges et parties, sans pour autant hésiter à se revendiquer de la « science » ?) je m’aperçois que je ne peux déposer mon commentaire.

Car il se trouve que mon « quota » est atteint… alors que je n’ai encore rien publié !

J’essaie donc sur un autre article. Pas de problème de quota.

Étant connu pour être mauvais penseur notoire sur les questions de PMA GPA, Le Monde me ferait-il donc l’honneur de m’inscrire sur sa liste rouge concernant de tels sujet ?

Je m’interroge. [Erreur de ma part. Voir le correctif ci-dessous].

J’ai tout de même pu instiller mon venin en utilisant la « réponse » à un autre commentaire.

Le voilà donc :

PMA : un enfant a-t-il vraiment besoin d’avoir « un papa et une maman »

Étrange: on me signale « quota atteint » alors que je n’ai pas encore contribué! Serais-je donc fiché? Alors j’utilise cette « réponse ». Je veux simplement dénoncer une succession de sophismes toujours aussi puérils et dangereux lorsqu’il est question de ce sujet. Bien sûr qu’un enfant n’a pas besoin d’un papa et d’une maman! Il n’a même pas besoin de parents du tout. J’ai connu des orphelins de guerre et je connais des orphelins de migration. J’ai connu une petite fille élevée en camp de concentration qui a eu une vie extraordinaire. J’ai une parente née sans bras qui est une mère magnifique pour ses 3 enfants. Le biais épistémologique de ce genre de vidéo consiste à ignorer délibérément le facteur résilience qui fait que des enfants sont capables de surmonter les pires conditions. Mais c’est surtout un grave biais éthique qui considère que puisque le hasard ou le malheur imposent à des enfants ce genre de situations, alors l’être humain serait en droit de faire de même. Minable.

Car un tel biais éthique est effectivement scandaleux.

Pensez : un commentaire à cette vidéo, qui est lui passé sans aucun problème de « quota », se permet d’affirmer :

« Après la guerre 14-18 des millions d’enfants ont vécu sans père et cela n’a pas changé la face du monde ».

Effectivement. Mais est-ce donc parce que des malheurs abominables ont frappé et frappent encore des millions de familles et d’enfants que nous devons estimer légitime de provoquer le même genre de situations en créant sciemment des enfants sans pères ou autres orphelins ?

On atteint là le degré zéro de l’éthique, où un fantasme purement égocentrique de maternité (et bientôt de paternité), un aberrant « droit à l’enfant » vient supplanter le droit de l’enfant.

Degré zéro qui se voit désormais inscrit dans la Loi et dans le Droit, entre autres promesses de lendemains qui chantent.

On n’a donc pas lieu de s’étonner si cette lamentable démission éthique et politique se redouble d’une autre démission : celle qui consiste à lâchement occulter toute parole dissidente.

[Ajout: malgré mon correctif, je conserve ces lignes, car si la « parole dissidente » n’est pas nécessairement occultée, certains préfèrent toutefois qu’elle aille se faire entendre ailleurs].

Ne nous illusionnons donc pas trop sur le « monde qui vient ».

Sans surprise, Big Brother n’est pas resté confiné en URSS, en Allemagne ou au Cambodge.

Ni même en Chine ou aux États-Unis de Trump.

Comme toujours, il est là, bien présent au cœur de chacun.e de nous, à l’affût de la moindre occasion.

Alors Bon Courage ! Et ne baissons pas la garde.

*

Correctif:

Erreur de ma part. Toutes mes excuses. Je ne me suis pas aperçu que Le Monde avait ressorti pour les besoins de la cause une vidéo vieille de près de 2 ans! Et je ne me suis pas souvenu que j’étais en effet intervenu le 11/10/2019 à propos de cette vidéo, ce qui explique le dépassement du quota pour mon commentaire d’aujourd’hui. Mais cela n’en affecte que marginalement le contenu.

Je retire toutefois mes insinuations trop catégoriques en ce qui concerne « l’occultation de la parole dissidente » même si à l’évidence (cf. lien plus haut) elle est loin d’être bienvenue dans certains partis …

Mais quand il représente le même article près de 2 ans après, Le Monde pourrait tout de même ouvrir un nouveau fil de discussion, pour éviter de piéger ses lecteurs.

Brève missive à l’intention des enfants que je n’ai pas eus. Et que certains papes gagneraient à écouter Léo Ferré.

Encore une information qui révèle l’une de ces incohérences que se plait à épingler Stultitia :

« Vent de fronde chez les salariés laïcs du Vatican »

Et qui me fait penser, une fois de plus, à l’inoubliable « Monsieur Tout Blanc » de Léo Ferré.

Monsieur Tout-Blanc

Vous enseignez la charité

Bien ordonnée

Dans vos châteaux en Italie

Monsieur Tout-Blanc

La charité

C’est très gentil

Mais qu’est-ce que c’est ?

Expliquez-moi

Pendant c’ temps-là moi j’ vis à Aubervilliers

C’est un p’tit coin perdu au bout d’ la misère

Où l’on a pas tell’ment d’ questions à s’ poser

Pour briffer faut bosser, mon p’tit père

(…)

Monsieur Tout-Blanc

Si j’enseignais la charité

Bien ordonnée

Dans mes châteaux d’Aubervilliers

Monsieur Tout-Blanc

Ce n’est pas vous

Qu’ j’irai trouver

Pour m’indiquer

C’ qu’il faut donner

Quand on sait qu’évêques et autres cardinaux touchent un salaire qui, sans être mirobolant, est toutefois confortable, on s’étonne qu’une institution qui fait profession de charité ne se démarque pas, lorsqu’il s’agit du traitement des plus humbles, de pratiques qui sont hélas celles de nos jungles quotidiennes.

Mais dans le registre de l’incohérence, il y a plus grave.

Je pense souvent aux enfants que je n’ai pas faits.

Il me semble que faire des enfants doit être un acte d’amour par lequel on leur transmet un monde, ambivalent, certes, mais dont on espère qu’il émerveillera encore leurs yeux comme il a émerveillé les nôtres.

Un monde plein d’oiseaux, de libellules colorées, de forêts mystérieuses bruissantes de vie et d’animaux fascinants ; de ces gorilles, ces éléphants, ces baleines qui enchantaient mes livres d’images ; un monde plein de sources claires qu’on peut boire sans crainte dans des montagnes préservées. Un monde où l’existence des uns n’usurperait pas l’espace et les ressources nécessaires à l’existence des autres.

Or, ce monde-là, on le sait, est en train de disparaître sous nos yeux, du fait des ravages exercés partout par une économie soumise à la pression démographique et à la surconsommation de milliards d’humains déjà trop riches et d’autres milliards qui ne rêvent que de le devenir, en réaction à une injuste spoliation.

Avec le lot de prochaines violences inévitables qu’imposera la répartition, entre un nombre croissant d’humains, de ressources décroissant de façon inéluctable.

On peut alors comprendre la réticence à procréer de celles et ceux qui désireraient pour leurs enfants un monde juste et apaisé, dans lequel la beauté, la gratuité, le respect de la vie et de l’environnement conserveraient une place.

Réticence qui fut la mienne.

Car on peut être légitimement en droit de penser que la réduction de ce qui est simple grouillement démographique subi pourrait favoriser l’établissement d’un monde choisi pour être authentiquement plus humain.

Désolé, Monsieur Tout Blanc, mais il n’y a pas que l’égoïsme qui explique la baisse de la natalité.

Je n’ai pour ma part jamais pensé qu’il fallait faire des enfants parce « qu’il n’y a pas (…) de reprise sans explosion des naissances », ou parce que « d’ici 40 ans nous devrons “importer” des étrangers pour qu’ils travaillent et paient des impôts pour nos retraites ».

Je n’ai sans doute pas la prétention d’être un bon chrétien, mais considérer comme vous le faites que faire des enfants pour favoriser la reprise économique ou pour payer nos retraites me révulse.

Peut-être suis-je un rêveur incorrigible, mais je n’ai jamais pensé à cela en voyant un enfant.

Et si justement, plutôt que de courir après une « reprise » économique de toute façon illusoire et suicidaire, notre responsabilité était d’essayer de penser d’urgence un monde qu’une indispensable décroissance réduisant l’emprise idolâtre de l’économique rendrait plus habitable et aimable pour des enfants à naître ?

Si plutôt que de continuer à cautionner le parasitisme des riches, américains, français ou italiens que nous sommes, qui s’octroient entre deux et cinq planètes pour subvenir à leurs gaspillages, nous faisions en sorte de réduire un tel impact par une réelle politique de sobriété, indissociable d’une décroissance de la consommation des nantis (dont les italiens auxquels vous vous adressez font partie comme tous les européens) et une régulation de leur démographie ?

Bien sûr, nul ne nie les problèmes que poserait pendant quelques décennies une telle décroissance en ce qui concerne les « impôts » et les « retraites » qui semblent tellement vous tracasser.

Mais comme vous devriez le savoir, l’état des ressources de notre planète ne permet pas une croissance infinie.

Une telle croissance est tout bonnement impossible. C’est une simple question de physique. Alors que la résolution des problèmes liés à une décroissance choisie relève, elle, en dépit des difficultés, de l’ordre du possible.

Ce n’est donc pas de « reprise » que nous avons besoin. Ni économique, ni démographique.

Car il est tout de même temps de se résoudre à penser rigoureusement un monde où le culte des idoles de la « reprise », de la « croissance », de l’augmentation du « pouvoir d’achat » ou de la préservation des « retraites » ne nous fera plus considérer nos enfants comme des instruments ou des objets à sacrifier sur l’autel de cette religion dévastatrice, mais comme des êtres à part entière, dignes d’amour et de respect, conçus pour autre chose que la perpétuation de nos fantasmes économiques et des systèmes matérialistes qui vont avec.

Et, pour vous qui semblez prêcher le respect des migrants, quel problème y aurait-il si, dans une nécessaire phase de transition économique et démographique nous devions effectivement “importer” des étrangers pour qu’ils travaillent et paient des impôts pour nos retraites » ?

Des économistes autrement lucides que vous voient dans ces migrations l’un des moyens possibles parmi d’autres de réduire en partie des inégalités scandaleuses que nous ne devrions plus tolérer.

Réduction qui serait aussi la façon la plus efficace de permettre à bien des candidats à la migration de s’employer à améliorer chez eux leurs conditions de vie, plutôt que de courir après notre modèle occidental et son fantasme suicidaire en rêvant de consommer et gaspiller, eux et leurs enfants, autant de planètes que le font les américains, les européens et leurs enfants.

Si tant est qu’une charité bien ordonnée devrait pouvoir offrir à celles et ceux qui ne peuvent en jouir la planète unique à laquelle ils ont droit.

Cela impose à l’évidence de réduire les prétentions – économiques aussi bien que démographiques – et les gaspillages de ceux qui usurpent celle des autres, qu’ils soient américains, français ou italiens.

Je ne sais ce qu’il en est de la charité, mais la justice, elle, a un coût.

Et on ne peut se contenter de la prêcher sans assumer des conséquences qui peuvent nous déplaire, qu’il s’agisse d’une plus juste répartition économique ou d’une indispensable régulation démographique.

Alors, mon vieux Léo, même si je suis bien loin d’Aubervilliers, permets-moi encore de suivre tes pas et tes conseils.

Monsieur Tout-Blanc

Si j’enseignais la charité

Bien ordonnée

Dans mes châteaux d’Aubervilliers

Monsieur Tout-Blanc

Ce n’est pas vous

Qu’ j’irai trouver

Pour m’indiquer

C’ qu’il faut donner

De la vérité. Qu’elle est polyphonique, comme l’humanité. À propos d’Écosse, de Tibet et autres Catalogne.

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/05/08/ecosse-les-independantistes-revendiquent-la-victoire-et-defient-boris-johnson_6079606_3210.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/05/09/en-ecosse-la-victoire-des-independantistes-laisse-presager-un-long-bras-de-fer-avec-londres-sur-la-question-d-un-nouveau-referendum_6079617_3210.html

« Notre époque n’est pas à une incohérence près », me rappelait  Stultitia dans le post précédent.

Et une fois de plus, la victoire d’indépendantistes – en l’occurrence écossais – confirme le caractère burlesque de l’incohérence et des contradictions des argumentations nationalistes.

(Rappelons l’indispensable distinction entre « patriotes » – ouigours, tibétains, kurdes, mais aussi écossais, catalans, corses, etc. qui revendiquent le respect de leurs cultures et de leurs droits, y compris politiques -, et « nationalistes », qui considèrent que certains États – la Chine, la Turquie, l’Angleterre, l’Espagne, la France, etc.- auraient la prérogative d’étendre ou de maintenir une domination sur des peuples sans le consentement de ces derniers).

Et puisqu’il est question de consentement, une première constatation est que ce terme qui est désormais, à juste raison, dans toutes les bouches quand il s’agit de respecter les droits des individus à l’intégrité de leur vie – sexuelle en particulier -, semble faire l’objet d’un déni quand il s’agit d’aborder des questions de géopolitique.

Fort heureusement, une relation sexuelle non consentie est désormais considérée comme une violence inadmissible.

Mais qu’en est-il d’une domination politique non consentie ? Quand ce refus de consentement se manifeste inlassablement de façon démocratique, comme dans le cas de la Catalogne, par exemple ?

Cette relation non consentie pourtant assimilable à un viol devient alors, aux yeux de certains, parfaitement admissible, voire nécessaire.

« Et une incohérence, une ! », note Stultitia.

Bien sûr, concernant la question de peuples lointains, ouïgours, kurdes ou tibétains, la condamnation du viol ne pose pas de problème : les méchants nationalistes chinois ou turcs sont « les autres ». Vite ! Dénonçons-les ! Mobilisons-nous !

Mais lorsqu’il s’agit d’écossais, de corses ou de catalans – des gens bien de chez nous, en somme -, et qui résident dans le pré carré de notre politique, le déni insurmontable mentionné ci-dessus resurgit aux yeux des mêmes « certains » : « Nous ne sommes pas des violeurs! On ne va tout de même pas comparer la question tibétaine à la question écossaise ou catalane ». Car chacun sait bien-sûr que les catalans ou autres écossais sont, eux, soit des salauds de séparatistes égoïstes qui ne pensent qu’à garder leurs richesses pour eux, soit – au choix – des assistés qui ne pourront jamais se passer de nos services. Pourquoi donc se préoccuper du sort qui leur est fait?

« Nouvelle incohérence. Et de deux ! », note Stultitia.

Prenons encore la question du respect de la démocratie.

Il est à l’évidence à géométrie variable :

Boris Johnson, dès la veille [du scrutin], avait déclaré « irresponsable » une nouvelle consultation populaire écossaise.

(…)

« Boris Johnson n’a aucun argument pour bloquer la volonté des Ecossais. Le référendum est fondamentalement une question de principe démocratique », a martelé la dirigeante.

(…)

Quel intérêt M. Johnson aurait-il à céder à Mme Sturgeon (les deux dirigeants se détestent cordialement) et à lui accorder un nouveau référendum, s’il a des risques de le perdre ? Un oui à l’indépendance de l’Ecosse signerait très probablement sa démission et marquerait sa carrière politique de manière indélébile.

À moins que la dirigeante écossaise ne réussisse à le prendre au piège de l’argument démocratique : pourquoi refuser aux Ecossais ce qu’il a revendiqué tout au long de la campagne du Brexit (le respect de « la volonté du peuple ») ?

(…)

« La position de Boris Johnson est hilarante, bien sûr que nous avons [avec le SNP- Scottish National Party, Parti National Écossais-] un mandat clair pour appeler un nouveau référendum », avait déclaré dès samedi matin Lorna Slater, la coleader des Verts écossais. (art. de Cécile Ducourtieux en lien ci-dessus).

« Tiens, me dit Stultitia. Tout cela rappelle fâcheusement les contorsions tout aussi « hilarantes »d’un certain M. Rajoy. Et de trois incohérences ! ».

On se souvient de plus que l’indépendantisme, est, toujours aux yeux de certains, une idéologie destructrice accusée de vouloir briser autant l’unité nationale que l’unité européenne (en dépit des orientations très majoritairement pro-européennes des peuples qui y aspirent).

Mais que devient ce discours dès lors que des indépendantistes veulent revenir en Europe et participer à sa construction contre ceux qui s’en séparent ?

Quelques acrobaties sont alors nécessaires, qui cachent mal l’incohérence.

« Et de quatre ! » continue Stultitia.

On pourrait bien sûr souligner que ces indépendantistes-là peuvent tout de même susciter de la sympathie, toujours aux yeux de certains, français en l’occurrence, étant donné que c’est à l’ennemi héréditaire anglais qu’ils posent problème, et que « les ennemis de nos ennemis sont nos amis ».

Mais pas question que des ploucs de basques ou de corses nous imposent les mêmes problèmes à nous autres frenchies.

« Une incohérence de plus. Et de cinq ! », ajoute Stultitia tout excitée.

On pourrait bien sûr allonger encore la liste.

Mais je préfère terminer sur une note musicale.

Une pathologie profondément enracinée dans l’Histoire semble nous faire concevoir l’unité de l’espèce humaine sous l’aspect d’une monodie dominée par la voix des puissants.

Sans doute touche-t-on là à une question fondamentale qui concerne aussi bien l’anthropologie que la psychologie, la philosophie et même la théologie : celle de la difficulté que nous avons tous, toujours et partout, à accepter l’altérité, à reconnaître et respecter l’autre comme autre.

Mais n’est-il pas scandaleux que cette réduction autoritaire à l’uniformité monodique étouffe obstinément la merveille d’un concert qui pourrait être symphonique, polyphonique ?

Et tant d’autres…

Car après tout, bien loin d’un concours mondial de grandes gueules où celui qui a la plus grosse (voix) écrase les autres, Dieu, s’il existe, ne serait-il pas lui-même polyphonie, altérité fondatrice d’écoute et de respect de l’autre ?

Mais il n’est certes pas nécessaire d’y croire pour faire l’effort de concevoir l’Europe* et le monde comme Symphonie plutôt que comme désespérante mono-tonie soumise à la loi des plus forts.

*

*PS: Et n’est-ce pas aujourd’hui le jour de l’Europe?

Qu’une indignation justifiée peut aussi se montrer sélective. À propos du destin tragique qui a uni, au-delà des croyances, Sarah Halimi et Mohamed el Makouli.

Comme je l’ai montré à maintes reprises, je suis un partisan résolu de la thèse philosophique du libre arbitre. Thèse (ou hypothèse, si l’on veut) pas plus « démontrable », on le sait, que celle de son adversaire, le déterminisme métaphysique, qui occupe depuis bien des lustres le haut du pavé dans la pensée commune.

La première, dont l’origine juive, chrétienne et musulmane est indéniable, est aussi omniprésente dans sa version « laïcisée » dans l’esprit des Lumières, en particulier dans la conception des Droits de l’Homme et les implications juridiques qu’elle suppose en tant que philosophie du sujet, et donc de la responsabilité de la Personne.

Responsabilité qui n’empêche pas, bien-sûr, la prise en compte rigoureuse de « circonstances atténuantes » d’ordre pathologique, psychologique, sociologique, etc.

Je suis donc agréablement surpris, à propos de « l’affaire Halimi », de constater que le jugement rendu, qui « irresponsabilise » un meurtrier du fait de ses addictions, se voit contesté dans la rue et suscite une réflexion au plus haut niveau quant à « la responsabilité pénale en cas de consommation volontaire de toxiques ».

Une telle exigence de « responsabilité » et de reconnaissance de la culpabilité relève quelque peu du paradoxe, étant donnée l’emprise actuelle de la thèse déterministe, ainsi que celle d’un déni militant concernant la dangerosité du cannabis.

Mais Stultitia me rappelle que notre époque n’est pas à une incohérence près…

Il faut certes se garder de dénoncer de façon péremptoire un laxisme de la justice qui considère que « si la consommation de stupéfiants n’est pas une circonstance aggravante du meurtre, cela ne signifie en aucun cas qu’elle est une cause d’irresponsabilité pénale. Ce raccourci erroné, que j’ai malheureusement trop entendu ces derniers jours, doit impérativement être corrigé.

C’est l’abolition du discernement lors du passage à l’acte et elle seule, qui induit l’irresponsabilité pénale. Or, toute personne qui consomme de l’alcool ou du cannabis n’a pas une bouffée délirante et ne voit pas son discernement aboli » (F. Molins, art. cité en lien).

Bien sûr, il n’appartient qu’aux experts et aux juges de décider, pour chaque cas particulier, s’il y a effectivement « abolition du discernement lors du passage à l’acte« , et donc irresponsabilité pénale.

Mais il serait tout de même grand temps de considérer les êtres humains comme des adultes, ce qui implique d’attribuer à leur responsabilité et à leur arbitre la décision de consommer des substances toxiques et donc les conséquences qui peuvent s’ensuivre.

Et en effet, la loi mériterait sans doute d’être plus précise sur ce sujet.

M’étant rendu compte en tant qu’enseignant des effets catastrophiques de la consommation régulière de cannabis sur la concentration et les résultats scolaires ainsi que sur la désinhibition de l’agressivité, je suis à même d’attester que cette pratique, présente quel que soit le milieu, ne peut pas être uniquement « excusée » par des raisons d’ordre sociologique ou psycho-pathologique.

Certaines de ces « circonstances atténuantes » sont bien sûr à prendre en compte, mais il serait bien naïf ou bien idéologique d’évacuer la part de responsabilité d’un sujet dans ce genre de passage à l’acte.

Sur ce point, outre bien sûr la responsabilité parentale, il y a aussi une grave carence de l’Éducation Nationale et des enseignants, qui devraient mieux informer la liberté des adolescents quand il s’agit de l’usage des toxiques.

Une certaine indulgence, voire bienveillance, encore trop partagée, se révèle à ce sujet particulièrement contre-productive.

Mais une autre problématique m’a interrogé à la lecture de commentaires à certains articles, qui m’ont révélé une affaire très semblable à l’affaire Halimi, mais que j’ignorais totalement, et pour cause.

Car si, à juste raison, l’affaire Halimi a mobilisé les foules et suscité des interrogations légitimes quant à des insuffisances possibles de la Loi, une autre est passée quasiment inaperçue, et a été engloutie dans un silence ambigu, voire complice.

Il s’agit, en 2016, de l’affaire Mohamed El Makouli.

Même meurtre ignominieux – une victime exécutée par dix-sept coups de couteau -.

Même type de justification religieuse délirante de la part de l’agresseur : »Je suis ton dieu, il n’y a pas d’Islam! ».

Même consommation massive de stupéfiants de la part du meurtrier.

Et même verdict d’abolition du discernement en ce qui le concerne.

En revanche, – et quoi qu’on puisse penser de la légitimité d’un tel verdict – cette affaire ne semble pas avoir suscité la moindre mobilisation médiatique ni le moindre émoi dans la conscience populaire. Et le nom de Mohamed el Makouli est resté parfaitement ignoré, à la différence de celui de Sarah Halimi.

Pourquoi ?

Il semble impossible de répondre à cette interrogation sans évoquer un thème que j’ai plusieurs fois développé : celui du caractère sélectif de l’indignation et de la conscience de l’injustice, dans les médias comme dans l’opinion qu’ils informent.

De la même manière qu’un discours médiatique, un sketch, une caricature, etc. sont perçus à juste titre comme diffamants et intolérables quand ils concernent certaines catégories de population, ils seront considérés comme acceptables, humoristiques ou simplement anecdotiques quand ils concernent d’autres catégories.

Il est – à juste raison – perçu de nos jours comme irrecevable de se moquer des homosexuels, gays ou lesbiennes, des juifs, des féministes, des personnes de couleur, etc.

Mais cela présente moins de problèmes lorsqu’il s’agit de ridiculiser quelque catholique, pape, mais aussi quelque Mohamed.

Quelles qu’en soient les raisons (historiques, sociologiques, etc.), ce genre de sélectivité déteint aussi, je le rappelle, sur certaines décisions de justice, même si le travail de quelques lanceurs d’alerte permet de faire peu à peu évoluer les choses.

Ainsi, on l’a vu, si l’on ne veut pas avoir d’ennui avec la justice, mieux vaut soutenir que « la religion la plus con, c’est quand même l’islam » plutôt que déclarer que « l’homosexualité est une abomination ».

Cela ne concerne pas bien sûr notre affaire, puisque la décision de justice est la même dans les deux cas considérés.

Mais il n’y a pas que la justice qui peut se montrer sélective. Car il s’avère hélas de façon évidente que pour susciter une légitime indignation médiatique et populaire pouvant mener jusqu’à l’éventuelle révision d’une loi, il vaut mieux s’appeler Sarah Halimi que Mohamed el Makouli…

Et ce n’est pas l’évolution actuelle de l’état de l’opinion, savamment travaillée par des influenceurs et influenceuses en tous genres, qui attestera du contraire.

Souhaitons donc que, si évolution juridique il y a, le verdict qui a qualifié l’irresponsabilité pénale de leurs meurtriers soit revu aussi bien pour Mme Halimi que pour M. el Makouli, afin qu’une même justice et une même considération s’applique enfin à des êtres que notre République qualifie d’égaux.

Et dont la mort tragique a manifesté cette émouvante égalité.

*

Ajout du 27/04:

Une contribution intéressante de Denis Salas et Christian Saint Palais dans le 28 Minutes d’Arte, et un article du Monde.

https://www.arte.tv/fr/videos/103566-000-A/irresponsabilite-penale-tous-les-criminels-sont-ils-en-etat-d-etre-juges/

https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/04/26/irresponsabilite-penale-un-rapport-conclut-qu-il-ne-faut-pas-toucher-a-la-loi_6078138_3224.html

Ces deux approches vont essentiellement dans le même sens, celui d’un statu quo législatif, et de l’inutilité d’une modification de la loi actuelle.

Certes, la position est légitime et compréhensible : « On ne juge pas les fous, ce serait revenir au Moyen Âge », est-il soutenu à juste raison dans l’émission d’Arte.

Mais cette position prend-elle vraiment en considération certaines évolutions actuelles en ce qui concerne la violence ?

Il me semble légitime et de simple bon sens de distinguer deux cas « d’abolition du discernement » :

  • Celui qui relève effectivement d’une pathologie psychiatrique qu’on pourrait dire « substantielle » en utilisant un vocabulaire scolastique, c’est-à-dire des types de troubles que l’individu n’a provoqué en aucune manière car ils relèvent de causes proprement pathologiques d’origine génétique, organique, physiologique, etc. et sont inévitables car inscrits dans l’essence même de la personne, sa « substance ».
  • Et celui qui relève de causalités que les Anciens qualifiaient d’ « accidentelles », c’est-à-dire qui peuvent avoir lieu ou non. C’est le cas de l’usage d’alcool, de stupéfiants, etc.

Or, il me semble totalement abusif et bien naïf du point de vue de la Loi de traiter de la même manière ces deux cas « d’abolition du discernement ».

Je ne devrais pas pouvoir être jugé de la même manière selon que mon agressivité relève d’une psychose grave sur laquelle je n’ai aucune prise, ou bien qu’elle relève d’une prise de substances dont l’un des effets largement connu est la désinhibition de l’agressivité.

Un jardin public idyllique de notre environnement est squatté depuis quelques années par quelques bandes d’individus qui passent leur temps à se droguer et s’alcooliser, le confinement n’ayant pas amélioré les choses.

Au point que l’agressivité à fleur de peau qui en émane décourage nombre de personnes de traverser ce jardin.

Effectivement des bagarres ont régulièrement lieu, ainsi que des agressions (tabassages au moindre regard « déplacé », etc. l’un de ces tabassages ayant d’ailleurs abouti à de la prison ferme, etc.).

Rien que de très commun, hélas.

Or les individus en question connaissent parfaitement les effets désinhibiteurs de leurs mélanges. Ils savent très bien qu’ils peuvent provoquer des « bouffées délirantes », etc.

Cela leur est signalé en permanence par les pouvoirs publics, les services sociaux, etc. (un membre de ces bandes est d’ailleurs le fils d’employés municipaux !).

Mais voilà : le problème est que c’est cela même qu’ils recherchent : une agressivité débridée et délibérément cultivée est en effet désormais pour certains un motif de prestige jusqu’à faire l’objet d’une escalade dans la compétition.

Il ne faut pas être naïf : de la même manière que les dangers du tabac et son coût pour la société sont désormais archi-connus mais ne suscitent que la rigolade de certains lorsqu’on les leur rappelle, les effets des substances en question sur la désinhibition et l’abolition possible du discernement sont en général parfaitement connus et parfaitement assumés, même consciemment recherchés.

Cela a-t-il quelque chose de commun avec l’état d’une personne qui lutte quotidiennement pour dominer des pulsions que la nature, l’hérédité, la maladie, etc. ne lui ont pas donné la possibilité de maîtriser ?

Je ne le pense pas, et la loi doit tenir compte de cette différence radicale.

*

*

Ajout du 01/05 :

Une tribune avec laquelle je suis entièrement d’accord :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/05/01/daniel-zagury-sur-l-affaire-sarah-halimi-il-faut-reformer-le-regime-de-l-irresponsabilite-penale-mais-pas-n-importe-comment_6078754_3232.html

Malgré tout, de quelques discrètes victoires contre l’intolérable qui font aimer le printemps. Brève.

Les crimes commis par la junte Birmane, ainsi que la façon dont certains prétendent les justifier, me remettent en mémoire une réflexion rédigée il y a quelques années à propos de la distinction entre « moindre mal » et « intolérable », et qui reste hélas d’actualité.

Ainsi, le vice-ministre de la défense de la Russie, Alexandre Fomine, considère-t-il la Birmanie comme « alliée loyale et partenaire stratégique » et participe-t-il a des « parades militaires » et des « dîners de gala » avec les hauts dignitaires de la junte, alors même que « samedi, jour de la parade, au moins 100 manifestants ont été tués par les balles des forces de l’ordre ».

Mais bien sûr, pour les médias russes, de telles informations ne sont « pas confirmées »

Sans doute les crimes de la junte Birmane n’atteignent-ils pas les sommets d’horreur dont le clan Assad est responsable en Syrie, alors que nous commémorons cette année le triste dixième anniversaire du « Printemps Syrien ».

Ni ceux que le général Franco a pu commettre contre son peuple.

Mais c’est pourtant toujours sur le même ressort qu’on joue : pour les autorités russes, par ailleurs protectrices du clan Assad, en Birmanie, l’armée « respecte les dispositions de la Constitution ».

Tout comme certains, et non des moindres, dénonçaient les « erreurs commises » par les occidentaux, en l’occurrence le fait « de ne pas écouter les chrétiens de Syrie et du Liban, qui avertissaient que, si le régime de Bachar était cruel, le suivant serait pire » (dans le post mentionné ci-dessus).

Vieille rengaine franquiste qui agitait la peur – en partie justifiée certes – des anarchistes et autres bolchéviques mangeurs de curés et de catholiques pour justifier les centaines de milliers de morts et de torturés dont le franquisme se faisait l’artisan consciencieux. « Viva la muerte ! », n’est-ce pas ?

Pourtant, quelques rayons d’espoir dans cette veule justification de l’intolérable tellement habituelle.

Pour ce qui est de la Syrie, tout d’abord.

Certes, le chemin sera long, mais les procès et jugements se multiplient, qui rompent le silence et le déni et mettent enfin en cause certains responsables de l’ignominie.

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/03/18/le-long-combat-contre-l-impunite-des-criminels-du-regime-syrien_6073535_3210.html

Espoir rendu possible en particulier par le recours à la notion de compétence universelle.

Mais aussi, après le rapport Stora concernant l’Algérie, « un pas décisif vers la vérité » est désormais accompli grâce au rapport Duclert sur le Rwanda, si tant est que « ni la paix ni le renom d’un pays ne prospèrent sur le mensonge ».

Caillou supplémentaire dans la chaussure d’un ex-président dont « l’année » se fait – fort heureusement – bien discrète, et de quelques-uns de ses ministres, sans doute, mais tout à l’honneur de celles et ceux qui œuvrent, en dépit des immenses difficultés, à la lutte contre l’intolérable.

À suivre. En espérant qu’il ne s’agit là que d’un début prometteur…

Encore une fois sur l’honneur de la France et de l’Europe. À propos de Kanaky, de Catalogne, et de Josu Urrutikoetxea.

Nombre de français se révèlent toujours bien étranges dès qu’il s’agit d’aborder la question des peuples minorisés de notre chère patrie et de notre chère Europe.

Certes, leur situation n’est fort heureusement pas comparable à celle des Ouïghours, Rohingyas, Kurdes et autres Tibétains.

Mais, si les conditions sont différentes, le réflexe nationaliste dont ils sont les victimes demeure lui foncièrement identique. (Rappel : comme je l’ai signalé plusieurs fois, il convient de ne pas confondre le nationalisme des chinois, turcs ou castillans qui refusent leurs droits aux ouïghours, kurdes ou catalans et le patriotisme dont relève la résistance de ces derniers).

Et on se demande bien ce que serait la position des idolâtres français ou européens d’une certaine idée de la « Nation » si le destin les avait fait naître chinois, turcs ou birmans.

Sans doute hurleraient-ils dans ces pays avec les loups qui se font les indéfectibles défenseurs de la sacro-sainte « Unité Nationale ».

Les manifestations d’une telle constante vont d’un racisme franc et satisfait, comme à propos de la récente victoire des indépendantistes Kanaks lors de l’élection du nouveau gouvernement de l’île :

Parmi bien d’autres sorties du même genre:

« Et le Kanak averti de pouvoir enfin glander ad vitam eternam sur la terre de ses ancêtres. Elle est pas belle l’indépendance annoncée !? » (sic. Dans les « contributions ». À propos de ce genre d’amabilités toujours fréquentes, voir mon petit florilège établi il y a quelques mois).

… à la supériorité tranquille de celui qui se prépare à jouir du « spectacle » des inévitables difficultés que rencontreront nécessairement des hommes et femmes ayant décidé de prendre en main leur liberté après des siècles de domination coloniale :

« Arrêtons ce simulacre de démocratie et donnons l’indépendance à cette ile. Mais sans aide financière bien sûr et assistons au spectacle » (sic. id.ibid.).

Cela nous rappelle le leitmotiv tellement entendu lors des grandes décolonisations, et qui perdure au constat des inévitables difficultés des « printemps arabes » ou autres événements du même genre :

« Vous allez assister au spectacle : comment ces pauvres algériens, tunisiens, tchadiens, indochinois, etc. vont crever de faim quand ils seront indépendants. Et comment, sans nous, ils vont finir par s’entretuer », etc.

Et bien sûr, le grand classique : « Un bon régime autoritaire assure mieux le bonheur et la prospérité des peuples que des aspirations hasardeuses à la liberté ».

Et Vive Franco et encore Ben Ali, Bachar el-Hassad, Erdogan et consorts !

Avis aux amateurs, lors de prochaines élections !

Car après tout, au vu du niveau de vie des allemands et de la réussite économique de leur nation, n’aurions-nous pas gagné à demeurer sous leur domination ? Notre attachement stupide à la liberté et à l’indépendance a-t-il vraiment servi nos intérêts ?

Mais le jacobin nationaliste a plus d’un tour dans son sac, et de manière plus subtile, il sait aussi user de l’humiliante désinvolture de celui qui manipule astucieusement les titres pour transformer les défaites en victoire, en dépit de toute évidence.

Ainsi, lors des dernières élections régionales en Catalogne, Le Monde, à l’image de nombreux médias français et espagnols, s’est tout d’abord réjoui de la victoire du PSC (Parti Socialiste Catalan, représentant le pouvoir central de Madrid) :

« En Catalogne, les socialistes l’emportent » (sic).

Cocorico ! ou plutôt Quiquiriqui, comme disent nos voisins d’outre-Pyrénées…

Avant de concéder, comme à regret : « mais les partis indépendantistes obtiennent la majorité absolue ».

Las ! Car on est tout de même bien forcé de reconnaître – une fois de plus – qu’avec 74 sièges aux indépendantistes contre 61 aux non –indépendantistes (dont 33 au PSC !) soit la majorité absolue des suffrages et des sièges, la « victoire » des socialistes est plutôt maigre, et qu’on ne voit pas très bien ce qu’ils peuvent « emporter »…

Certainement pas la présidence du Parlement, en tout cas.

Mais on nourrit comme on peut la vieille croyance en un essoufflement de l’indépendantisme. Croyance particulièrement irrationnelle puisque depuis des décennies, quelles que soient les conditions et le niveau de participation, les indépendantistes obtiennent en Catalogne la majorité de façon démocratique.

Irrationalité qui ne rechigne pas, en outre, à s’appuyer sur quelques violations de l’État de Droit, dont se font complices, du fait de leur coupable complaisance, les institutions de l’Europe et les nations qui la composent.

Par-delà l’indépendantisme, la question catalane s’impose désormais dans une réflexion plus large, française mais surtout européenne, avec l’élection – et sa contestation par le pouvoir espagnol – en 2019 des députés européens Carles Puigdemont (ancien président de l’exécutif catalan), Toni Comín (ancien ministre de santé régional), Clara Ponsati (ancienne ministre de l’enseignement du gouvernement de Catalogne) et Oriol Junqueras.

Demande de levée d’immunité

L’affaire est préoccupante puisque la justice espagnole s’est assise sur l’arrêt de principe de la Cour de justice de l’Union européenne du 19 décembre 2019, lequel affirmait qu’Oriol Junqueras était bien député et disposait de l’immunité parlementaire dès la proclamation des résultats des élections européennes. Aujourd’hui, Oriol Junqueras n’est plus député européen, en dépit de l’arrêt de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE). Que dire également à ces deux millions d’Européens qui ont voté pour ces quatre eurodéputés obligés de laisser leur siège vide pendant six mois ?

En janvier 2021, le Parlement européen entamera l’examen de la demande de levée d’immunité parlementaire formulée par l’État espagnol contre des trois députés européens avec pour fin d’obtenir leur extradition vers l’Espagne.

Si les parlementaires européens, en proie à des pressions politiques intenses sur le sujet, en venaient à lever l’immunité parlementaire de Puigdemont, Comín et Ponsati, après avoir déjà abandonné Oriol Junqueras au sort que la justice nationale espagnole lui réserve, qu’est-ce que cela signifierait ?

(…)

Le risque existe à ne pas vouloir examiner la situation catalane en fonction du droit mais sur d’autres critères bien plus politiciens.

(…)

L’Union européenne et ses chefs d’État ont jusqu’ici préféré regarder ailleurs, au prétexte que prendre position sur la Catalogne risquait de fissurer l’Espagne. Mais aujourd’hui, cette fissure existe, et continuer à détourner le regard risque fort d’entamer le capital démocratique et cette position de vigie impartiale de l’État de droit que détient l’Union européenne.

L’Union européenne voudra-t-elle se regarder dans le miroir de l’État de droit que lui tend la Catalogne ?

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/01/27/l-union-europeenne-voudra-t-elle-se-regarder-dans-le-miroir-de-l-etat-de-droit-que-lui-tend-la-catalogne_6067738_3232.html

Peut-être serait-il grand temps, alors même qu’on stigmatise légitimement les atteintes à l’État de droit que subissent M. Navalny, les peuples Ouïghour, Tibétain etc., de considérer aussi ce qui se passe chez les donneurs de leçons que nous prétendons être.

D’autant que d’autres « fissures » peuvent se multiplier à court terme près de chez nous : comment allons-nous réagir lorsque les indépendantistes écossais et nord-irlandais manifesteront leur volonté démocratique de se séparer de l’Angleterre du Brexit ?

Faudra-t-il ouvrir de nouvelles prisons, ou bien faudra-t-il enfin accepter de regarder en face cette question des peuples minorisés, qui demeure l’un des points aveugles de l’État de droit en Europe ?

*

Et à propos de peuples minorisés, de prison, de respect de l’État de droit comme de la parole donnée, cette courageuse tribune de Jonathan Powell, infatigable artisan de la résolution non-violente des conflits, concernant le cas de Josu Urrutikoetxea, figure historique d’ETA et acteur majeur de la sortie de la violence au Pays basque.

La possibilité de circuler en toute sécurité pour les représentants des groupes armés est donc nécessaire dans pratiquement toutes les négociations de paix dans le monde. Et pourtant, Josu Urrutikoetxea, qui a joué un rôle clé dans les négociations de paix avec le gouvernement espagnol de 2005 à 2007 et a annoncé publiquement la dissolution d’ETA en 2018 à Genève, marquant la fin définitive de l’une des luttes armées les plus sanglantes d’Europe, risque aujourd’hui de finir en prison en France.

Il est atteint d’une maladie grave et a été libéré pour des raisons humanitaires, mais il est à nouveau convoqué devant le tribunal les 22 et 23 février prochains. Septuagénaire, en pleine crise sanitaire, il risque de finir ses jours en prison, à moins que la justice française n’en décide autrement.

Respecter les sauf-conduits

Au-delà des mérites de son cas individuel, envoyer en prison le représentant d’un groupe armé à qui on a garanti de circuler en toute sécurité pour mener des négociations de paix crée un terrible précédent pour tous les futurs pourparlers de paix. Si un gouvernement ne respecte pas un sauf-conduit, ne serait-ce qu’une seule fois, que vaudra cette garantie dans les futures négociations avec d’autres gouvernements ?

Si nous admettons que nous devons parler à nos ennemis, pourquoi nous parleraient-ils la prochaine fois si nous avons mis un précédent négociateur en prison pour avoir participé à ces négociations. Les dirigeants et leurs représentants dans toutes les autres négociations que j’ai énumérées n’ont pas été traqués après la fin des pourparlers, à moins bien sûr que le groupe n’ait repris les combats armés, ce qu’ETA n’a pas fait, en grande partie grâce à l’influence de Josu Urrutikoetxea.

Permettre d’autres accords de paix

Ceci est d’une importance capitale car toutes les négociations avec des groupes armés nécessitent que leurs représentants puissent se déplacer en ayant l’assurance qu’ils ne seront pas arrêtés, sinon ils n’assisteraient pas aux négociations. Et s’ils n’y assistent pas, et si nous ne pouvons pas négocier avec eux, nous ne pourrons pas mettre fin aux conflits.

Les représentants de ces groupes doivent pouvoir se déplacer en toute sécurité lorsqu’ils sont autorisés à le faire, sinon il n’y aura plus d’accords de paix pour les nombreux conflits sanglants qui font encore rage dans le monde.

(Voir aussi l’appel de 125 personnalités internationales en faveur de la libération de Josu Urrutikoetxea).

Sous peine de sombrer dans le déshonneur et de s’endormir dans une incohérence, fatale car génératrice de tensions et de violence, il est en effet grand temps de ranimer « le capital démocratique et cette position de vigie impartiale de l’État de droit que détient l’Union européenne ».

À bon entendeur…

*

Ajout du 23/02:

Pour les abonnés, ce lien à un post de Mediapart:

https://www.mediapart.fr/journal/france/200221/malgre-le-processus-de-paix-un-negociateur-de-l-eta-est-renvoye-devant-le-tribunal

Quelques souvenirs de jeunesse, à propos de Madame X., d’inceste et de pédophilie. Et au passage, quelques remarques sur Claude Lévi-Strauss et Paul Ricœur.

Une fois n’est pas coutume, un petit souvenir en rapport avec quelques affaires qui font le buzz en ce moment.

Jeune étudiant au début des années 1970, j’eus en hypokhâgne une professeure de philosophie quelque peu surprenante pour un blanc bec frais émoulu de son lycée de sous-préfecture, mais cependant représentative d’une certaine faune intellectuelle de l’époque.

Appelons-la Mme X.

J’avoue à ma grande honte que je n’ai aucun souvenir du contenu proprement philosophique de ses cours, et que les notes prises sont depuis longtemps perdues.

Mais je garde en revanche une mémoire précise du personnage.

Entre autres nouveautés pour nos jeunes cervelles, Madame X. ne tarda pas à nous exposer sous toutes les coutures sa dévotion maoïste. Elle s’était évidemment mise à l’étude du chinois pour pénétrer plus profondément la pensée du Grand Timonier et devant les pauvres pequenauds que nous étions pour la plupart et qui ne connaissaient que Mao Tsé Toungue, elle prononçait Máo Zédōng (毛澤東 si vous préférez) avec l’auto-admiration caractéristique du petit enfant qui vient de réaliser pour la première fois tout seul l’opération requise sur son petit pot.

J’espère, hélas contre toute espérance, que cette étude, si tant est qu’elle ait été poursuivie, aura fini par la rapprocher de Simon Leys plus que de Maria Antonietta Macciocchi ou Alain Badiou.

Pour mieux préciser le profil de la dame, je me souviens encore qu’étant chargée de nous lire un avis ministériel mettant en garde contre les dangers de la drogue, elle s’était empressée de le compléter par un texte d’Antonin Artaud faisant une apologie effrénée de l’usage des stupéfiants.

Mais venons-en à ce qui nous occupe.

Car Mme X., qui évidemment n’en ratait pas une dès qu’il s’agissait de critiquer une forme de répression, se montrait bien entendu partisane de la dépénalisation de la pédophilie et même de l’inceste.

La légitimation de la pédophilie découlait bien sûr d’une interprétation extrémiste de la « révolution sexuelle » alors en vogue et largement partagée – en dépit de nombre de dénégations désormais aussi scandalisées que tartuffesques – par une certaine intelligentsia branchée.

Les coups de boutoir assénés contre une morale sexuelle à l’évidence contraignante et répressive par des théoriciens comme W Reich, des présumées expériences comme celle de Summerhill, les analyses généalogiques par Michel Foucault d’une normativité sexuelle expression d’un « pouvoir » imposant en particulier surveillance sans faille et punition de la sexualité de l’enfant ainsi qu’une psychiatrisation de toute « déviation », à commencer par l’homosexualité, etc., tout ceci constituait un bouillon de culture à la fois vivifiant et ambigu dans la mouvance de « l’après 68 ».

Sans nier la « libération » apportée par de tels courants, en particulier en ce qui concerne l’émancipation de la femme et les droits des homosexuels, il faut cependant reconnaître que quelques vers étaient dans le fruit, notamment en ce qui concerne les soi-disant bénéfices de l’extension d’une telle « libération » non seulement à la sexualité des enfants, mais aussi aux rapports entre ceux-ci et les adultes.

Et nombreux sont celles et ceux qui, dans l’enthousiasme pour le moins trouble de l’époque, ont avalé de tels vers sans le moindre discernement ni la moindre hésitation.

Mme X. était de ceux-là.

Contre les raisons quelque peu hypocrites de celles et ceux qui prétendent aujourd’hui qu’ils ou elles ont été « piégés », qu’ils ont signé telle ou telle pétition en toute bonne foi parce que, par exemple, elle exigeait la reconnaissance du droit des homosexuels, un même âge légal du consentement pour une relation hétérosexuelle que pour une relation homosexuelle, etc. mais sans se rendre compte qu’elles justifiaient aussi la pédophilie, il importe de revenir aux faits :

Quand on présente entre autres un procès de pédophiles comme

une simple affaire de  » mœurs « , où les enfants n’ont pas été victimes de la moindre violence, mais, au contraire, ont précisé aux juges d’instruction qu’ils étaient consentants (quoique la justice leur dénie actuellement tout droit au consentement) (…)

et qu’on critique le décalage entre

le caractère désuet de la loi et la réalité quotidienne d’une société qui tend à reconnaître chez les enfants et les adolescents l’existence d’une vie sexuelle (si une fille de treize ans a droit à la pilule, c’est pour quoi faire ?).

qu’on se nomme en particulier Louis Aragon, Francis Ponge, Roland Barthes, Simone de Beauvoir, Gilles Deleuze, André Glucksmann, Félix Guattari, Guy Hocquenghem, Bernard Kouchner, Jack Lang, Michel Leyris, Jean-François Lyotard, Gabriel Matzneff, Catherine Millet, Jean-Paul Sartre, Philippe Sollers, Danielle Sallenave et bien d’autres,

il est tout de même difficile d’invoquer l’ignorance et la méprise, à moins de ne savoir ni lire ni écrire.

Et la seule attitude honnête et honorable est bien celle de M. Lang, qui ose enfin nommer un chat un chat et une connerie une connerie :

« C’est une connerie, je l’ai dit. On était très nombreux à l’époque à signer ça… C’était Daniel Cohn-Bendit, Michel Foucault… C’était une série d’intellectuels, c’était l’après-68 », a recontextualisé l’ancien ministre. « Et nous étions portés par une sorte de vision libertaire fautive […], et c’était une connerie inacceptable »

Mme X. faisait donc partie de celles et ceux qui, devant une classe d’hypokhâgne ou ailleurs, professaient sans sourciller ce genre de « conneries inacceptables ».

Dont acte.

Normalienne, agrégée, docteure, cela ne l’a en rien empêchée par ailleurs de poursuivre une carrière universitaire fort respectable, tout comme d’autres ont suivi sans encombre une carrière politique ou jouissent d’une postérité littéraire ou philosophique prestigieuse.

Il est à espérer que le temps ait apporté quelques nuances à ses convictions.

Mais on le sait, la complaisance courtisane vis-à-vis de la doxa du jour est l’une des meilleures assurances d’obtenir quelque promotion plutôt que de risquer de recevoir, comme Paul Ricœur, une poubelle sur la tête, ou de se voir ostensiblement ignoré durant quelques décennies par les chantres de la pensée unique…

Loin de moi l’idée d’une quelconque « chasse aux sorcières ». Mais un certain attachement à la « vieille école », ou peut-être le gâtisme inhérent à l’âge, me font penser qu’un minimum de rectitude éthique fait partie de la stature d’un auteur, surtout en philosophie.

Si on peut considérer à juste titre qu’un scientifique, un philosophe, un écrivain ou un artiste a du talent, voire du génie, il est plus rare et difficile de reconnaître en lui un « grand homme ».

Certes, nul n’est exempt de faiblesses, de moments d’égarement et d’erreurs de jeunesse. Et dans ces épisodes hélas si fréquents d’altération du jugement, tous ne portent pas le même degré de responsabilité. Il y a les maîtres et il y a les disciples. Il y a ceux qui mènent et il y a ceux qui suivent.

Mais dans tous les cas, la grandeur de l’humain me semble résider dans une capacité de maîtrise et de discernement.

Ainsi, tel monument de la philosophie aveugle devant un discours pédophile ou le totalitarisme évident de certains régimes, tel autre durablement encensé par des cohortes d’enseignants et de thésards en dépit de son engagement nazi et de son antisémitisme, peuvent bien être au dire de Kant d’habiles « artistes de la parole », mais ne seront jamais me semble-t-il de « grands hommes ». Il en va de même de tel photographe, amateur de jeunes nymphettes dénudées, longtemps adulé des foules comme artiste talentueux, de tel écrivain pédophile un temps à la mode, de telle gloire de notre littérature ayant pourtant produit d’immondes pamphlets antisémites, etc., etc.

Fort heureusement, la littérature et la philosophie ne se limitaient pas, à l’époque pas plus qu’aujourd’hui, au conformisme ou à la complicité avec le modèle dominant, et nombre d’auteurs et enseignants se révélaient capables de nourrir les exigences critiques de la pensée de leurs étudiants.

Toutefois, si l’omniprésence intellectuelle de la « révolution sexuelle » rendait facilement compte de la complaisance d’une certaine intelligentsia envers la pédophilie, il m’a été plus difficile de comprendre le pourquoi de la légitimation de l’inceste par Mme X. et ses semblables.

Car, si j’avais bien compris, structuralisme oblige, elle se présentait aussi comme disciple enthousiaste de Claude Lévi-Strauss.

Et dans ma petite tête d’étudiant, Lévi-Strauss était le théoricien de la centralité anthropologique de l’interdit de l’inceste, en tant « qu’Intervention » permettant la naissance de l’ordre spécifique de l’humain – l’ordre de la culture – et sa capacité de surmonter l’arbitraire des seules lois de la nature.

Le fait de la règle, envisagé de façon entièrement indépendante de ses modalités, constitue en effet, l’essence même de la prohibition de l’inceste. Car si la nature abandonne l’alliance au hasard et à l’arbitraire, il est impossible à la culture de ne pas introduire un ordre, de quelque nature qu’il soit, là où il n’en existe pas. Le rôle primordial de la culture est d’assurer l’existence du groupe comme groupe; et donc de substituer, dans ce domaine comme dans tous les autres, l’organisation au hasard. La prohibition de l’inceste constitue une certaine forme – et même des formes très diverses – d’intervention. Mais avant toute autre chose elle est intervention; plus exactement encore, elle est: l’Intervention.

Claude Lévi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté, Mouton, pp. 36-37.

Comment donc pouvait-on accepter qu’on remette en question cet interdit anthropologique aussi fondamental que fondateur ?

C’est sans doute plus tard que j’ai découvert la logique subtile qui permettait d’effectuer ce passage audacieux tout en se réclamant du Maître.

Car en effet, il reste permis de penser que, pour Lévi-Strauss, c’est l’interdit en tant que Règle qui est premier. Le fait que cet interdit touche l’inceste étant second.

C’est effectivement « le fait de la règle, envisagé de façon entièrement indépendante de ses modalités » qui est en tant que tel fondateur de la culture, et donc de l’humanité. Que cette règle concerne la structuration grammaticale du langage articulé ou l’inceste, cela est finalement secondaire.

L’un de mes buts essentiels a toujours été de placer la ligne de démarcation entre culture et nature, non dans l’outillage, mais dans le langage articulé. C’est là vraiment que le saut se fait ; supposez que nous rencontrions, sur une planète inconnue, des être vivants qui fabriquent des outils, nous ne serions pas sûrs pour autant qu’ils relèvent de l’humanité. En vérité, nous en rencontrons sur notre globe, puisque certains animaux sont capables, jusqu’à un certain point, de fabriquer des outils ou des ébauches d’outils. Pourtant nous ne croyons pas qu’ils ont accompli le passage de la nature à la culture. Mais imaginez que nous tombions sur des êtres vivants qui possèdent un langage, aussi différent du nôtre qu’on voudra, mais qui serait traduisible dans notre langage, donc des êtres avec lesquels nous pourrions communiquer…

G. Charbonnier, Entretiens avec C. Levi-Strauss, 10-18, 1969, p. 183-184.

Sur de telles bases anthropologiques, Mme X. s’estimait donc en droit de célébrer les noces monstrueuses de la libération sexuelle avec la levée de l’interdit de l’inceste.

« Vous voyez que le contenu de la règle est extraordinairement variable. Mais ce qui n’est pas variable, c’est qu’il existe une règle » (…).

« On pourrait très bien concevoir que nos sociétés évoluent progressivement vers un état où les anciens modes de régulation auront perdu toute espèce de valeur ou d’importance, et, où, par conséquent, ce ne sera plus que par l’effet d’un vestige de l’histoire, que nous continuons à appliquer, à pratiquer certaines interdictions ?D’ailleurs c’est une hypothèse que Durkheim lui-même avait faite : il s’était laissé aller à chercher ce qui se passerait dans une société où il n’y aurait pas de prohibition de l’inceste. Probablement que ça pourrait tout de même arriver à être une société, à condition de remplacer ces règles d’échange matrimonial, par d’autres formes de règles d’échange qui se situent sur d’autres plans et à d’autres niveaux, et disons, la plus grande liberté, la plus grande indépendance que nous prenons, au moins dans nos spectacles vis-à-vis de certaines règles sociales, traduit peut-être cette évolution manifeste qui est en train de se produire ».

C. Lévi-Strauss, Grands entretiens. Ina. 1969-1974. Partie 6 : Regards actuels. Chap. 51 : L’inceste contemporain.

« Évolution manifeste » qu’il n’est que trop facile de constater dans le monde du spectacle, mais qu’à la différence de Mme X. et d’autres, Claude Lévi-Strauss n’a jamais prônée dans le monde réel.

*

Ce rapide rappel des déviations et récupérations possibles, telles qu’elles sont illustrées par Mme X., d’une réflexion sur l’inceste uniquement fondée sur l’anthropologie, fût-elle structurale, et sur la sociologie m’incite à terminer en proposant de revenir à une approche finalement plus classique des fondements de l’interdit, qui d’ailleurs ne s’oppose aucunement aux abords anthropologique et sociologique, mais les complète.

Car en-deçà de la fonction essentiellement sociologique de l’interdit de l’inceste que nous décrit l’anthropologie de Lévi-Strauss, il me semble impossible d’évacuer le fondement essentiel de cette prohibition, dont l’approche relève de la psychanalyse, de la psychologie, de l’éthique et donc de la philosophie morale.

Dans une approche psychanalytique et psychologique, l’interdit est fondateur en même temps que libérateur, avant tout parce qu’il signifie la rupture d’un état de confusion (de l’enfant avec la mère, de la mère avec l’enfant, de l’enfant avec le père, du père avec l’enfant, de la sœur avec le frère ou du frère avec la sœur) pour instaurer un ordre qui sera celui de l’échange dans la reconnaissance de l’altérité, des altérités.

C’est ce décentrement, cet « acte d’arrachement » qui rend possible la naissance de l’éthique. « On entre véritablement en éthique, quand, à l’affirmation par soi de la liberté, s’ajoute la volonté que la liberté de l’autre soit » comme le dit P. Ricœur (Avant la loi morale : l’éthique, dans Encyclopédia Universalis, « Les enjeux », 1985).

À ce que Ricœur nomme « le pôle tu » succède, dans ce processus de naissance de notre être éthique, le « pôle il », qui se caractérise par la médiation de la Règle, de l’Interdit.

Ce « tournant de l’interdiction » est ce qui inscrit dans l’objectivité, dans un langage qui « interdit », qui dit entre, un « dit » neutre entre des subjectivités en vue de limiter le fantasme de toute puissance d’un besoin-désir par lequel nous resterions aliénés à notre être pulsionnel. Une telle limitation par l’interdit va désormais permettre l’institution, à travers la morale et le droit, d’une vie sociale fondée sur une reconnaissance respectueuse de l’autre, des autruis.

Les interdits fondamentaux (du meurtre, de l’anthropophagie, de l’inceste) accomplissent ainsi des exigences enracinées à la naissance même de notre conscience éthique, en les formulant de manière diverse dans le langage en fonction des cultures, au niveau de la morale ou des morales (qu’elles soient religieuses, athées, laïques, etc.) et en les instituant parallèlement dans le droit et le politique.

Ainsi, l’interdit qui se comprend pour Lévi-Strauss comme le moment instaurateur de la société est avant tout à concevoir comme instaurateur de notre humanité en tant qu’êtres capables d’éthique.

En d’autres termes, ce n’est pas sur la seule « anthropologie structurale » ou quelques « structures élémentaires de la parenté » que le législateur peut fonder le respect inconditionnel de l’interdit de l’inceste, mais sur le fait que cet interdit est indissociable de la naissance même de notre spécificité humaine, en tant que l’éthique en est constitutive.

Cela rend compte aussi, bien évidemment, de son universalité, qui précède sa fonction proprement sociale.

Limiter ce cheminement complexe par lequel nous devenons des êtres humains capables de société aux seules constituantes anthropologique ou sociologique, même si celles-ci constituent des éléments essentiels, en ignorant le caractère premier de la dimension éthique, risquerait d’aboutir au genre d’interprétations dangereusement simplistes et réductrices que nous proposait en son temps Mme X.

Interprétations ouvertes à tous les vents du relativisme et du laxisme, comme nous l’avons vu, du fait de cette évacuation du fondement irréductiblement éthique de l’interdit de l’inceste.

Les scandales actuels ne font hélas que témoigner des déviations pernicieuses de la philosophie lorsqu’on l’instrumentalise – consciemment ou inconsciemment – pour légitimer une bien pitoyable désinhibition des pulsions.

Souhaitons que les coupables parviennent enfin à une conscience plus claire de tels errements.

*

Pour ma part, je n’ai pas de rancune envers Mme X.

Même si cela ne m’a pas vacciné contre quelques engagements politiques discutables, je lui suis même reconnaissant de m’avoir tellement dégoûté du maoïsme que j’ai évité de perdre un temps précieux à ce genre de culte.

Sans doute une grâce mystérieuse (ou peut-être déjà l’influence de Stultitia…) m’a-t-elle aussi permis d’échapper au charme de la drogue tel que le chante Artaud aussi bien qu’aux genres de déviations sexuelles que s’empressait de justifier, voire de promouvoir, son enseignement.

D’autres à l’évidence n’ont pas eu cette chance.

Je ne cherche surtout pas à les disculper en les faisant passer pour des victimes. Car les pervers sexuels n’ont pas attendu le genre d’enseignement dispensé par Mme X. et ses semblables pour se manifester, comme on le sait.

Mais, pour l’honneur de la philosophie, je regrette toutefois que tant d’enseignants, souvent au plus haut niveau, se soient prêtés à de telles complicités avec si peu de discernement et parfois tant de morgue.

De la barbarie, et des carences de la dénazification ainsi que de celles de la dévichysation. À propos de Donald Trump et de « l’Année Mitterrand ».

En ce qui concerne les égarements délirants qui accompagnent la fin du mandat de Donald Trump, je n’ai hélas pas grand-chose à ajouter à ce que j’écrivais à propos de son début :

Ce qui fait (…) le succès de Trump et de celles et ceux qui s’en inspireront désormais (sans doute d’ailleurs après l’avoir lui-même inspiré…), c’est que loin de l’idéalisme encore humaniste et un peu fleur bleue d’Occupy Wall Street et autres mouvements du même genre, il a su trouver un ressort autrement efficace en éveillant les pulsions obscures que Freud avait évoquées de façon si prophétique avant la guerre de 1940, et dont il a souvent été question sur ce blog: celles de l’agressivité, du refus et de la haine de l’autre. Celles dont on est sûr qu’elles répondront sans faute lorsqu’on les sollicite.

Elles ont bien sûr tragiquement répondu lors de l’assaut du Capitole, et il est hélas à prévoir qu’elles répondront encore, que ce soit aux États Unis (n’oublions pas que Trump, s’il a perdu, a cependant gagné près de 10 millions de voix par rapport à 2016…) ou ailleurs dans le monde.

L’élection de Joe Biden tempère toutefois mon pessimisme d’alors en nous montrant que la victoire de la barbarie n’est pas nécessairement une fatalité. Merci aux américains de nous l’avoir rappelé.

Et il est bon que cette conviction fasse partie de nos résolutions pour cette nouvelle année.

*

Un documentaire récent,

https://www.arte.tv/fr/videos/090597-000-A/les-coulisses-de-l-histoire-la-denazification/

ainsi que la diffusion hier sur Arte du beau film de Joseph Losey « Monsieur Klein » à l’approche de l’anniversaire de la libération des camps viennent encore nourrir la permanente nécessité de cet engagement contre la barbarie.

« La dénazification, mission impossible » évoque les méandres de la dénazification dans l’Allemagne de l’après-guerre, ses lâchetés et ses atermoiements, ainsi que les efforts persévérants de celles et ceux qui ont exigé que justice se fasse.

Outre le documentaire de Barbara Necek, Le procès d’Auschwitz, la fin du silence, déjà diffusé sur Arte, le film Le Labyrinthe du silence de Giulio Ricciarelli nous avait déjà fait connaître quelques-uns de ces lutteurs infatigables, dont Fritz Bauer, qui ont été à l’origine en particulier du procès de Francfort de 1963.

Mais voilà : ma lecture récente du livre de Pierre Birnbaum La leçon de Vichy. Une histoire personnelle, Paris, Seuil 2019 (primé au remarquable Salon du Livre Pyrénéen de Bagnères de Bigorre, du fait de son évocation du village d’Omex où s’est passée l’enfance cachée de l’auteur), m’amène à proposer une suggestion aux auteurs du documentaire des Coulisses de l’Histoire :

Et si, pour compléter ce reportage sur la dénazification, ils enquêtaient sur la curieuse Histoire – ou absence d’Histoire – de la dévychisation (le terme semblant ne pas exister en français, je me permets de l’inventer, celui trop large « d’épuration » ne cernant pas exactement ce dont il est question) ?

De plus, en cette « Année Mitterrand », une telle enquête aurait certainement bien des choses à nous apprendre en ce qui concerne le caractère sélectif et les carences d’une certaine mémoire et historiographie française.

Dans un article de 1994 intitulé « Sur un lapsus présidentiel », qu’il cite intégralement dans le livre mentionné ci-dessus, Pierre Birnbaum souligne, après François Fourquet (art. cité et op. cit. p. 127-128), le caractère essentiellement « symbolique » de ce qu’on a nommé l’épuration :

Qu’on se souvienne : Robert Paxton [dans : La France de Vichy, Paris, Le Seuil 1973] montrait « une continuité impressionnante entre 1939 et 1946, par-delà les tempêtes ». Selon lui, à la Cour des comptes, 99 % des membres en service en 1949 étaient en fonction en 1942 ; à l’Inspection des finances, on relève que 97 % des inspecteurs généraux en activité en 1948 l’étaient déjà en 1942 ; et même au Conseil d’Etat, maison particulièrement politisée, on constate que 80 % des présidents de section et 76 % des conseillers d’Etat en activité en 1942 figurent toujours dans l’annuaire de 1946. C’est là que se trouve l’origine de l’étonnante longévité d’un Bousquet ou encore d’un Martin et de bien d’autres hauts fonctionnaires dont on découvre maintenant le curieux parcours politique jusque dans la France d’aujourd’hui. [l’article date de 1994] (…). (art. cité et op. cit. p.126-127).

Cette présence de l’esprit de Vichy ne persiste pas seulement dans la fonction publique. Dans sa jeunesse naïf admirateur de l’État Républicain, Pierre Birnbaum en vient à douter de l’intégrité de ce dernier :

Au hasard des archives, la découverte d’une lettre de Paul Grunebaum-Ballin, un vice-président de section du Conseil d’État, à André Siegfried vient contredire toute ma théorie de l’État. Grunebaum-Ballin qui a tenu la plume lors de la rédaction de la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État, un fou de la République par excellence, vient d’être démis de ses fonctions par le statut des Juifs d’octobre 1940. Réfugié en zone libre, il adresse une longue lettre à André Siegfried qui, à la une du Temps, vient de publier un texte justifiant l’exclusion des Juifs de l’État : à ses yeux, tel un palimpseste, les Juifs, plusieurs générations durant, conservent leur identité étrangère à la France. Sur la première page du quotidien le plus honorable de la société française, l’ancêtre direct du Monde, s’affiche ainsi un article rédigé par une sommité du milieu académique et intellectuel qui dément mon interprétation de la fonction intégratrice de l’État fort. Ce n’est pas un Drumont quelconque qui écrit ce texte dans un succédané de La Libre Parole, dans l’une des gazettes farouchement antisémites qui fleurissent durant cette première année de Vichy, c’est André Siegfried dont tout Sciences Po, le lieu de mes années d’apprentissage de ma dévotion au service public, chante encore les mérites excep­tionnels, jusqu’à donner son nom à la salle où se déroulent nos colloques les plus rigoureux, là où se construit de nos jours la science politique, où je côtoie mes collègues lors des rencontres académiques les plus sophistiquées. Le choc est rude. Il est proprement inconcevable que le pape de ma discipline, qui a été il y a peu de temps encore professeur au Collège de France [André Siegfried est mort en 1959] et fut président de la Fondation nationale des sciences politiques, ait pu justifier le statut des Juifs, m’excluant longtemps à l’avance de cet État dont je construis la théorie en m’émerveillant de son exceptionnalisme. Et que tout soit bonnement oublié, pardonné, que l’on taise ses élucubrations sur le rôle néfaste des Juifs qui figurent encore dans ses écrits des années 1950, que nous devisons sereinement à l’ombre de ce théoricien de l’iné­galité des races qui dissertait sur les dolichocéphales et les brachycéphales après-guerre, dans ses cours magistraux si prestigieux, donnés à Sciences Po, peu d’années avant ma propre scolarité. [on pense justement à l’ignoble séance d’analyse anthropométrique qui ouvre le film « Monsieur Klein » de Joseph Losey]. À la communale comme à Sciences Po, toujours ce silence, ce non-dit (La leçon de Vichy, op.cit. p. 117-118)…

Et Siegfried est bien loin d’être le seul intellectuel de haut niveau à avoir conservé son prestige après la guerre en dépit de son évidente collusion avec l’idéologie vichyste [notons que l’article de Wikipédia qui lui est consacré ne dédie en 2021 encore que trois lignes discrètes aux théories racistes et antisémites de ce grand inspirateur de la pensée politique française…].

En 1975, Pierre Birnbaum est nommé professeur à l’Université Panthéon-Sorbonne.

Élu par le département de sciences politiques, dirigé par Maurice Duverger [qualifié par Le Monde de «pape» de la science politique française lors de son décès en 2014] qui domine alors la discipline et brille par ses engagements publics en faveur de la gauche, je ne sais rien de ses convictions politiques extrémistes durant la fin des années 1930, j’ignore absolument l’existence de ses écrits à l’appui de la législation antisémite de Vichy qui, en droit positif, m’excluait à l’avance de la fonction publique. Au cours de nos nombreuses discussions professionnelles, de nos déjeuners à son somptueux domicile, l’amnésie ou la dénégation sont telles que pas une fois ce passé encore enfoui ne refait surface. Je ne saurai jamais ce que Maurice Duverger rumine dans son for intérieur lors de ces tête-à-tête. Quel type de regard il jette sur moi, quelles ont été ses motivations pour que, indépendamment de mes travaux universitaires, il facilite avec ses collègues du département ma venue à Paris I et si, au-delà de nos réflexions sur la vie du département, ces années noires resurgissent soudain dans son esprit (La leçon de Vichy, op. cit., p. 104-105).

Mais tout ceci ne peut occulter des trous de mémoire autrement importants, tels ceux qui ont rendu possible la longévité en politique de personnages comme Maurice Papon

(…) Entre le procès d’un res­ponsable allemand comme Klaus Barbie et celui d’un milicien comme Paul Touvier, le procès de Maurice Papon pose la question de la responsabilité personnelle des serviteurs de «l’État français» dans l’exercice de leurs fonctions. Si, durant le régime de Vichy, Papon n’exerçait pas un rôle de premier plan à la préfecture de Bordeaux, il participe lui-même à l’arrestation et à la déportation de certains Juifs. Il traverse sans encombre les années noires, devient préfet en 1946, préfet régional en Algérie en 1956, avant d’être nommé, en 1958, préfet de police de Paris, poste où il se montre inflexible, en 1961, dans la violente répression des militants algériens. Élu député en 1968, il est nommé, en 1978, ministre du Budget du gouvernement de Raymond Barre. Après avoir servi Vichy, il incarne désormais la force légitime de l’État. Son procès est donc ouvert le 8 octobre 1997, peu de temps après le discours essentiel prononcé par le président Jacques Chirac. Il constitue un moment char­nière où se pose enfin la question du rôle des hauts fonction­naires dans la mise en œuvre de décisions légales, portant néanmoins atteinte aux Droits de l’homme et émanant d’un pouvoir illégitime. Peu de hauts fonctionnaires ont refusé de les exécuter, comme l’ont fait les Justes en protestant, en démissionnant, en récusant toutes « les bonnes raisons » qui justifiaient l’implication personnelle et l’obéissance à des ordres qui n’émanaient même pas directement de l’occupant (La leçon de Vichy, op. cit., p.217).

(…)

Reste que l’État qui succède à Vichy ne sort pas indemne de ce moment pathologique : en conservant en son sein nombre de hauts fonctionnaires issus de l’ex-État républicain qui avaient servi l’État français, en réintégrant dans ses rangs ceux qui ont participé à l’organisation des rafles des Juifs, en les couvrant souvent d’honneurs, l’État lui-même a perdu de son innocence, de sa bénévolence. Il s’écarte du type idéal de l’État dont la France a été si longtemps proche. Preuve en est encore la violence meurtrière radicale qui éclate le 17 octobre 1961 lors de la manifestation organisée pacifiquement par le FLN ou encore le 8 février 1962, la violente répression du défilé de Charonne qui proteste contre l’action de l’OAS et se traduit par le décès de neuf personnes et des blessures très graves. C’est Maurice Papon, toujours lui, qui assume, dans un cas comme dans l’autre, la fonction de préfet de police de Paris et ordonne des «actions énergiques» contre les manifestants : il a à ses côtés, tout comme en 1944 à Bordeaux, Pierre Somveille, son directeur de cabinet qui deviendra plus tard, en 1976, préfet de police de Paris (La leçon de Vichy, op. cit., p.229-230).

(Cf. encore les exemples de Maurice Lagrange, partisan de « l’application la plus extrême de la loi excluant les Juifs de la fonction publique » et qui, «dignitaire du Conseil d’État, retourne tranquillement, après la fin de Vichy, à sa maison mère, la plus haute institution présidée de droit par le Président de la République, pour y poursuivre paisiblement sa carrière », de Jean Devolvé, etc. etc. (id. ibid. p. 136ss ; 150, etc.).

Mais c’est bien sûr le cas de François Mitterrand qui se révèle le plus impressionnant pour ce qui concerne cette permanence honorée et tranquille de Vichy dans le paysage de l’après-guerre.

Certes, on connaît son passage à la Résistance.

Mais en quoi celui-ci devait-il suffire à faire oublier de graves errements sans repentance et passés sous silence pendant tant d’années ?

La poutre dans l’œil du voisin allemand est certes considérable. Kurt Georg Kiesinger, par exemple, membre notoire du parti nazi, n’en a pas moins été Chancelier de la République Fédérale d’Allemagne de 1966 à 1969.

Mais dans l’œil du français, il ne s’agit pas pour autant d’une simple paille, mais pour le moins d’un madrier :

Dans sa récente intervention télévisée [d’octobre 1994], au bout de quelques instants, le président de la République déclare : « Vous me dites : les  » lois antijuives » ; il s’agissait, ce qui ne corrige rien et ne pardonne rien, d’une législation contre les juifs étrangers dont j’ignorais tout. » Lui-même fonctionnaire de Vichy en 1942, il ne savait donc rien de ces mesures décidées dès le 3 octobre 1940 et qui, aggravées le 2 juin 1941, expulsaient littéralement les juifs français de l’État et de l’espace public tout entier tandis que les juifs étrangers pouvaient, dès le 4 octobre 1940, être internés dans des camps. Juriste de formation, fonctionnaire de rang élevé à Vichy, il déclare encore à Pierre Péan : « Je ne pensais pas à l’antisémitisme. Je savais qu’il y avait malheureusement des antisémites qui avaient pris une place importante auprès du Maréchal, mais je ne suivais pas la législation du moment et les mesures prises. »

Comme le souligne l’historien Henry Rousso, « qu’un citoyen français, a fortiori président, ne soit pas au courant de ce qu’aujourd’hui un étudiant de première année sait généralement, n’est évidemment pas crédible »

(…)

Quand on connaît la virulence de l’antisémitisme des années 30, la détermination des droites nationalistes, le rituel qui ponctue presque chacun de leurs nombreux meetings de masse par lequel on réclame d’urgence l’expulsion des juifs d’un très grand nombre de professions, les listes nominales qui circulent ouvertement et sont publiées par la grande presse désignant les juifs occupant telle ou telle fonction au sein de l’État ou parmi les professions libérales, la photo du président, alors jeune étudiant, manifestant, en 1935, aux côtés d’étudiants d’extrême droite, « contre l’invasion des métèques » est insupportable ; tout comme cette autre photo de sa rencontre avec Pétain, à Vichy, le 15 octobre 1942, alors que tant de rafles ont déjà eu lieu, que la cruauté s’étend à l’ensemble de la société française résistante. Alors que du maréchalisme, on passe bien au pétainisme.

On ne peut y croire. Par-delà l’article dans la revue France-Revue de l’État nouveau ou encore l’épisode obscur de la francisque remise alors que le futur président entrait dans une résistance réelle, non dépourvue de dangers, comment a-t-on pu ignorer si longtemps ces photos et ces fréquentations, ces engagements pétainistes ? Qu’ont fait les historiens, les journalistes ? Connaissaient-ils ces fréquentations, ces rencontres intimes, ces amitiés persistantes avec Jean-Paul Martin, directeur du cabinet du directeur général de la police de Vichy, rencontré dès 1943, « un ami fidèle », ces déjeuners avec Bousquet « Un homme d’une carrure exceptionnelle… plutôt sympathique… Je le voyais avec plaisir », ajoute le président dans ses entretiens avec Pierre Péan avant de déclarer à la télévision : « C’était un type intéressant. » Bousquet, rencontré peut-être par le président dès 1943, joue un rôle crucial dans la mise en œuvre, en France, de la solution finale ; Bousquet, selon les nazis, « se déclare, en 1942, prêt à faire arrêter sur l’ensemble du territoire français et au cours d’une action unifiée le nombre de juifs ressortissants étrangers que nous voudrons ». Lui qui, selon notre président, était « considéré comme un ami par plusieurs chefs de gouvernement qui sont d’honnêtes républicains ». Comment peut-il le recevoir à l’Élysée, le protéger face à la justice ?

Solitude des juifs. Comment le président de la République peut-il soutenir, en 1994, qu’à Vichy, « il y avait beaucoup de ces hauts fonctionnaires qui étaient des gens impeccables au point de vue patriotique ». Alors même qu’ils ont tous prêtés serment à Pétain et qu’aucun n’a démissionné lors de la mise en place des statuts juifs qui, à eux seuls, mettent un terme à l’universalisme républicain (art. cité et op. cit. p.120-121 ; 122-123).

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Fonctionnaire lui-même de l’État vichyste redevenu l’État à la française pour lequel, en 1981, j’ai voté dans l’ignorance de cet épisode demeuré caché, «mon» président estime, plus de cinquante années plus tard, au cours d’une interview télévisée devant la France entière, à propos de ce statut de Vichy qui marque la fin de l’État universaliste, qu’il «s’agissait, ce qui ne corrige rien et ne pardonne rien, d’une législation contre les juifs étrangers dont j’ignorais tout» et, allant jusqu’au bout de sa pensée, il ajoute qu’en 1942, fonctionnaire de rang élevé, il «ne pensait pas à l’antisémitisme […] je ne suivais pas la législation du moment et les mesures prises». Certes, on peut admettre que la législation antisémite ne soit pas centrale dans la mise en œuvre de la politique de l’État vichyste, mais, alors que même les Juifs français sont raflés et déportés, prétendre ignorer sa réalité ainsi que ses conséquences dramatiques en dit long aussi sur l’indifférence à l’égard des recensements des Juifs imposés par l’État, comme préalable à leur déportation, de ce flicage éhonté qui me traque (La leçon de Vichy, op. cit., p.129).

« Flicage » organisé par « l’ami » Bousquet, « qui met en œuvre à la demande des Allemands la rafle du Vél’d’Hiv’ du 6 juillet 1942 » (art. cité et op. cit. p119).

C’est René Bousquet, un haut fonctionnaire français de l’État vichyste, dont on apprendra peu après la longue amitié qui le lie à François Mitterrand, qui, sur ordre des Allemands, organise avec le concours de la seule police française, la rafle du Vél’ d’Hiv’. Elle frappe les Juifs immigrés, mais aussi leurs enfants, fréquemment français par déclaration, et néanmoins déportés avec leurs parents (La leçon de Vichy, op. cit., p.111).

Je ne suis certes pas un déboulonneur de statues. Notre Histoire est ce qu’elle est. Avec ses grandeurs et ses hontes. Il convient de l’assumer.

Mais en cette année pré-électorale où il faut s’attendre à des assauts d’hagiographie de la part de nombre de thuriféraires ô combien intéressés par la revendication de l’héritage, il m’a paru de mise d’introduire ce petit caillou dans la chaussure bien cirée du grand homme.

Le bourreau tue toujours deux fois, la seconde fois par l’oubli. – Elie Wiesel.

Et, qu’elle soit Mitterrand ou pas, encore Bonne Année à toutes et à tous.

Deux petits derniers pour la route…

Allez! Avant de quitter cette étrange année 2020, deux articles issus d’un site qu’il est bon de connaître, pour celles et ceux qui ne le pratiqueraient pas encore.

Le premier, d’un auteur qui m’est cher sur un sujet qui m’est cher :

https://theconversation.com/conversation-avec-etienne-klein-pour-faire-societe-il-faut-se-mettre-daccord-sur-limportance-de-lidee-de-verite-151131

Et celui-ci, qui montre que l’humour occupe sans doute une fonction capitale dans nos processus de survie :

https://theconversation.com/humour-et-covid-19-sur-les-reseaux-sociaux-mieux-vaut-rire-que-perir-152091

Et de bonnes fêtes à toutes et tous ! Qu’elles nous apportent un peu de ce rire, qui, d’après le philosophe, nous permet de briser nos automatismes et notre rêverie narcissique pour nous ouvrir au monde et aux autres.

« Est comique le personnage qui suit automatiquement son chemin sans se soucier de prendre contact avec les autres. Le rire est là pour corriger sa distraction et pour le tirer de son rêve » (H. Bergson).