Fake news, infox et autres impostures. Ou des aventures palpitantes de la vérité dans un monde de brutes.

Pour faire face à la vérité
J’ai poussé jusqu’à la télé
Où l’on m’a dit « Vous demandez qui?
La vérité? C’est pas ici! »
Les temps sont difficiles!

Léo Ferré. Les temps sont difficiles.

On ne peut pas, me semble-t-il, ne pas être frappé par un étonnant paradoxe qui s’attache de nos jours à la notion de vérité.

La société moderne, nous dit Bernard Williams [philosophe anglais, 1929-2003] dans son livre Truth and Truthfulness [Vérité et véracité], accorde une très grande importance au fait de dire la vérité. Quand un personnage politique est surpris à mentir sur sa vie privée, sa crédibilité s’en trouve fortement entamée car l’opinion en déduit qu’on ne peut pas lui faire confiance dans sa vie publique. Si ces combats de gladiateurs modernes que sont les procès en diffamation connaissent un tel succès, c’est qu’ils portent sur une question fondamentale : qui dit la vérité et qui ne la dit pas ?

Richard J. Evans, recension de Truth and Truthfulness de B. Williams, dans Courrier International du 01/10/2003.

Mais alors même que nous assistons à cette revendication, inédite par son ampleur, de transparence, d’honnêteté, de sincérité ; alors même qu’éclatent tous les jours des « affaires » qui révèlent au grand jour des délits et des crimes sexuels, des dissimulations malhonnêtes, des prises d’intérêt frauduleuses, des corruptions politiques, que ce soit au Chili, au Liban aux États Unis ou en France, la notion de vérité n’a jamais paru aussi insignifiante, aussi décriée voire proprement évacuée de l’horizon de la pensée, étouffée sous le règne envahissant des fake news, des supercheries reprises en boucle sur les réseaux sociaux, des manipulations diverses de l’opinion par des médias peu scrupuleux.

Plus nous accordons d’importance au fait de dire la vérité, plus nous paraissons douter du fait qu’on puisse la découvrir ou, tout bonnement, qu’elle existe. (Richard J. Evans, id. ibid.).

Ce doute, ce soupçon concernant la vérité se voit même théorisé au niveau philosophique :

Les penseurs postmodernes mettent systématiquement le mot “vérité” entre guillemets, comme s’il s’agissait d’un concept dangereux qui doit être entouré de ce cordon sanitaire typographique pour empêcher le lecteur de s’imaginer qu’une telle chose existe réellement.

(R. J. Evans, id. Ibid.).

Eh oui, mon vieux Léo, les temps sont en effet bien difficiles pour la vérité !

Comment donc comprendre de telles contradictions et incohérences ?

*

Grandeur et décadence de la « Vérité forte ».

J’ai revu récemment sur Arte le beau film de David Lean, « La fille de Ryan », et un étrange rapprochement m’est venu à l’esprit.

Dans l’Irlande traditionnelle du début du siècle dernier, le père Collins incarne l’omniprésence d’une « Vérité » chrétienne, religieuse bien évidemment, mais qui concerne aussi le comportement moral et les opinions politiques. Toujours prêt à défendre le faible Michael contre les humiliations et les moqueries, s’opposant courageusement au lynchage de la malheureuse Rosy et de son tout aussi malheureux mari Charles, ne dédaignant pas à l’occasion de manifester son soutien aux militants séparatistes irlandais etc.

Avec cela, faisant régner d’une main de fer les exigences de la morale catholique la plus doctrinaire, peu apte à s’embarrasser des états d’âmes et des hésitations de ses ouailles.

Beau représentant d’un type de « Vérité forte » qui ne paraît certes plus de mise aujourd’hui.

Et pourtant, n’est-ce pas une « Vérité forte » de ce genre qu’on retrouve incarnée par le personnage de Salah, l’impressionnant Frère Musulman mis en scène par Ladj Ly dans « Les Misérables » ?

Même personnalité puissante, même intransigeance morale fondée non plus sur l’intangible Vérité de la Bible mais sur celle du Coran, même prosélytisme envers des ouailles auxquelles il se doit de montrer le droit chemin à travers les désordres et les errements ordinaires de la vie des cités.

Dans ce registre des « Vérités fortes » et doctrinaires encore remarquables il y a quelques décennies, on pourrait aussi évoquer entre autres celle du Parti, fondée sur l’intangible Vérité du Capital, celle des « hussards noirs » de la République et de la laïcité, fondée sur la tout aussi intangible Vérité du Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson.

L’histoire de la Vérité est tout entière marquée par la prégnance de représentations de ce genre. Depuis la Vérité résidant pour Platon dans le ciel divin des Formes ou des Idées, jusqu’à celle du dialecticien interprète infaillible et définitif du Sens de l’Histoire, en passant par la conception d’un fondement de l’intelligence de toute chose dans cette Vérité première qui ne peut reposer qu’en Dieu, qui constitue le patrimoine commun du judaïsme, du christianisme et de l’islam, les aventures de la Vérité sont indissociables d’une désignation forte qui ne peut se passer de la majuscule qui en consacre le caractère indiscutable.

Au-delà de leur différence, ce qui unit ces divers modèles de Vérité, c’est le fait de postuler une transcendance, pas forcément au sens religieux, mais au sens d’un universel capable de dépasser – transcender – la diversité irréconciliable des opinions et des représentations, des usages et des cultures par la référence à une visée commune, le Bien, Dieu, l’Esprit, le Sens de l’Histoire, ou une Nature Humaine censée constituer L’Homme générique dont les Droits et les Devoirs seraient identiques pour tous les individus quels qu’ils soient dans le partage d’un même « humanisme », etc.

Mais on le sait, une telle Vérité majuscule, si elle a produit et peut encore produire incontestablement de belles réussites existentielles et morales, est aussi à l’origine de perversions que nous ne connaissons que trop bien : Inquisitions diverses, fanatismes, extrémismes intolérants, absolutismes et dictatures politiques, colonialisme, impérialisme et dogmatismes insupportables y compris lorsqu’ils se manifestent sous la forme d’une grossière laïcardité de poulailler.

On comprend dès lors qu’un tel type de « Vérité » soit désormais entré en décadence, et que, hormis dans certains cercles particuliers, ceux qui justement s’accommodent fort bien de l’extrémisme et de l’intolérance dogmatique, il ne soit plus franchement le bienvenu dans notre monde contemporain, jusqu’à être considéré comme « un concept dangereux », comme le signale Richard J. Evans.

Réaction saine et compréhensible, incontestablement.

Mais ne court-elle pas le risque de jeter le bébé avec l’eau du bain ?

*

Triomphe du scepticisme : « postmodernisme » et vérité.

Car le soupçon bien compréhensible envers La « Vérité », qui va jusqu’à son évacuation quasi complète de notre horizon, nous place au bord d’un vide qu’on est en droit d’estimer inquiétant.

C’est ce que constate par exemple un numéro récent (1513 du 31/10 au 6/11) du Courrier International.

« Notre époque est marquée par le recul sans précédent d’un des principaux héritages des Lumières : la vérité en tant que pilier moral et politique »,

affirme la sociologue Eva Illouz dans un long article [Il n’y a pas de démocratie possible sans vérité] publié par le quotidien israélien Ha’Aretz. Elle y déplore un culte de la subjectivité et du relativisme, qui laisserait le champ libre à toutes les dérives, celles de Trump ou de Nétanyahou, pour ne citer qu’elles.

On peut bien évidemment ajouter l’emprise déjà évoquée des fake news et autres infox dans les medias de façon générale, et sur les réseaux sociaux en particulier.

Il faut cependant remarquer que si ce recul de la vérité est incontestablement l’une des caractéristiques de notre époque, la mise en question de ce « pilier moral et politique » précède de beaucoup les « Lumières ».

On peut en trouver en effet les prémices dans la classique confrontation entre opinion et vérité, tellement présente chez les Anciens, ainsi que dans tant de sujets de réflexion qui ont fait le bonheur, mais hélas plus souvent l’accablement, de générations d’élèves de terminale : l’antagonisme de la doxa et du logos, l’Allégorie de la Caverne, Platon et la sophistique, Descartes et le scepticisme, Pascal et le pyrrhonisme, mais encore bien d’autres « ismes » en rapport avec l’idée de vérité et sa contestation : cynisme, relativisme, perspectivisme, etc. Et aussi dans quelques citations devenues lieux communs, qui vont de« L’homme est la mesure de toute chose » de Protagoras au cynisme moral et politique de Calliclès, tellement actuel lorsqu’il affirme que « ce qui est juste, c’est que celui qui vaut plus ait le dessus sur celui qui vaut moins ».

Thématiques vieilles comme le monde, donc.

La nouveauté pourtant, c’est que si pour Platon, Descartes, Pascal et les autres, la Vérité (celle donc avec un grand V) triomphait en fin de compte de ces « ismes » qui la contestaient, la perspective a maintenant changé et c’est bien elle qui semble avoir perdu le combat.

À la fin, ce n’est plus le gentil qui gagne, mais bien le méchant.

« À chacun sa vérité » relève désormais d’une évidence aussi indiscutable que l’était celle du Cogito pour le brave Descartes.

« Cosi è se vi pare » E basta ! Pourrait-on encore ajouter fait partie des certitudes les plus communes de l’homme de la rue. De façon paradoxale (paradoxe d’ailleurs souligné dès le Théétète de Platon…), puisqu’elle se présente désormais comme une « vérité » incontestable. [Cosi è se vi pare  est le titre de la pièce de L. Pirandello que nous connaissons sous la traduction « À chacun sa vérité ». On pourrait le traduire par quelque chose comme :  « S’il vous semble que c’est ainsi, alors c’est ainsi »].

Comment s’étonner alors  – et pourquoi – de la prolifération des fake news et des infox si toute opinion est censée en valoir une autre et accède au rang de vérité incontestable ?

Car le discrédit – au moins en partie compréhensible comme nous l’avons vu – d’une « Vérité forte » capable d’assurer une fonction normative et donc de distinguer ce qui est vrai de l’erreur et du mensonge ouvre nécessairement le champ à l’équivalence d’appréciations que plus rien ni personne ne peut départager, faute d’habilitation légitime.

Pour Eva Illouz, qui se réfère à Harry Frankfurt (De l’art de dire des conneries, Fayard-Mazarine, Paris, 2017) le caractère radical d’une telle évolution est à chercher, d’une part dans la prolifération anarchique des médias,

L’extraordinaire démultiplication des médias a été l’un des principaux facteurs d’émergence de ce type de discours : que ce soit à la radio, à la télévision ou sur Internet, le but est de dire quelque chose, quel que soit le message. Les médias produisent un bruit de fond incessant, ils produisent des conneries à lire, à regarder ou à écouter sous la forme de chroniques, de prévisions, d’analyses et de divertissements (id. ibid).

D’autre part dans

le culte des émotions et la glorification de “la vérité intérieure et personnelle” qui se sont emparés des sociétés occidentales. “Au lieu d’essayer de parvenir à une représentation exacte du monde, écrit Frankfurt, l’individu s’efforce de donner une représentation fidèle de lui-même.” (id. ibid).

On pourrait aussi ajouter que « chat échaudé craint l’eau froide » : nous sommes tellement abreuvés d’informations multiples qui se contredisent, de la part de politiques, bien sûr, mais aussi de sociologues, d’historiens, de scientifiques (qui nous disent que le nuage de Tchernobyl s’est arrêté à nos frontières, puis qu’il est passé… ; que le glyphosate ou les statines sont une bonne chose, puis un danger redoutable, etc. etc. etc.) que ne sachant plus à quel discours se vouer, nombre d’entre nous décident de ne plus croire en aucun.

À l’arrière-plan de ces déplacements qui aboutissent à la disparition de la vérité, on trouverait cependant, outre la permanence de tendances apparentées à l’antique scepticisme, un courant philosophique devenu dominant, celui du « postmodernisme »,

mouvement philosophique qui a formalisé l’idée qu’il pouvait exister plusieurs vérités et pas seulement une, et qu’il fallait donc à la fois démocratiser et démystifier la notion même de vérité. Puis, d’autres courants issus du postmodernisme sont allés plus loin, affirmant que la vérité était au service du pouvoir. Que la vérité était masculine, blanche, européenne, colonialiste ou hétéro-normative (id. ibid).

Avec bien des nuances, on pourrait reconnaître dans ces divers courants, pour l’essentiel héritiers d’un Nietzsche dynamiteur de la notion classique de vérité, l’apport de penseurs tels que Michel Foucault, Jean Baudrillard, Jean François Lyotard et quelques autres.

Cette assimilation de la vérité à un instrument du pouvoir a conduit à un renversement spectaculaire : alors que, du temps des Lumières, la vérité était une arme pour lutter contre les superstitions et la tyrannie politique, c’est à présent sur elle que se concentrent les attaques morales. Tout groupe ou individu a le droit de formuler sa vérité, telle est la seule et unique position morale acceptable aujourd’hui (id. ibid).

Advient dès lors le règne d’une « tolérance » universelle envers toute forme de croyances et de valeurs, « tolérance » dont la version molle est bien connue de quelques professeurs de philo résistants, qui se voient automatiquement taxés de tyrans ou de despotes, et de toute façon disqualifiés par le carton rouge de « l’intolérance », dès qu’ils essaient d’insinuer que toutes les opinions ne se valent peut-être pas.

Tel est donc effectivement l’état des lieux, le contexte dans lequel se situe désormais l’interrogation – ou plutôt la non-interrogation – sur la vérité.

Car le fait de ne même plus percevoir qu’il y a interrogation témoigne d’un état plutôt inquiétant de la pensée :

Cette conception de la vérité est devenue encore plus corrosive en quittant le domaine de l’épistémologie pour entrer dans la sphère morale et politique. En 1987, dans L’Âme désarmée (2018, Les Belles Lettres), Allan Bloom soulignait qu’il était devenu interdit dans les universités américaines de remettre en question les valeurs d’un autre étudiant car plus personne ne pouvait être sûr de connaître ou de détenir la vérité. Pour être véritablement démocratique et tolérant, il fallait se libérer des chaînes de la vérité (id. ibid).

Car « la vérité est coercitive et obscène » nous répète sur tous les tons la doxa contemporaine.

Alors, la première chose à faire serait-elle de suivre le conseil de J. Baudrillard dans ses Cool Memories (1980. Cité dans l’article mentionné) ?

De nous en « débarrasser au plus vite et la refiler à quelqu’un d’autre. Comme la maladie, c’est la seule façon d’en guérir. Celui qui garde en main la vérité a perdu ».

Voire…

*

Aperçu de la question de la vérité dans les sciences : les notions d’« objectivité forte » et d’« objectivité faible ». Fonction opératoire et nécessaire permanence de la croyance au vrai.

Peut-être pourrait-on alors trouver dans la démarche scientifique telle qu’elle se considère de nos jours quelques pistes pour surmonter le paradoxe qui nous occupe, et pour rendre à la notion de vérité une part de sa légitimité.

Car les sciences ne sont pas exemptes d’interrogations sur la vérité, celle de leurs propres fondements comme celle de leurs résultats.

Pourtant, dans le domaine scientifique aussi, la notion de vérité est devenue problématique, car l’exploration du monde qui nous entoure ne peut être dissociée de l’interprétation du rapport que nous entretenons avec lui.

Le temps est révolu où le scientifique pouvait penser que l’intelligence humaine était capable d’une parfaite adéquation avec la réalité de ce qui est, la fameuse « adequatio rei et intellectus » censée définir la vérité pour les philosophes médiévaux.

Il serait en effet bien prétentieux de soutenir de nos jours que la science procure de claires évidences, des théories qui seraient une sorte de décalque parfait du réel tel qu’il est en soi, exemptes de toute interférence avec le fonctionnement du cerveau humain, la situation historique du chercheur, son conditionnement philosophique ou encore psychologique. Comme Kant l’avait déjà montré, un tel réalisme absolu est devenu intenable. Aucun scientifique ne peut prétendre exprimer « le point de vue de Dieu », une connaissance parfaitement objective, dégagée de toute limite humaine, de toute contingence.

Si une connaissance « vraie » paraît hors de sa portée, on peut dès lors se demander si la démarche scientifique conserve une légitimité.

Ne succomberait-elle pas en effet à la critique de Nietzsche – encore lui ! – qui n’en faisait rien de plus qu’une croyance, une « foi » ayant pour but réel de rassurer les pauvres humains que nous sommes, effrayés devant le caractère foncièrement chaotique et insaisissable, « immoral », du « réel » auquel nous avons à faire, en le mettant dans des petites boîtes conceptuelles  – celles de la « morale », de la « vérité » etc. – qui prétendent réduire à notre usage ce jaillissement incontrôlable, et en rendre possible la maîtrise par notre intellect. « Chercher la vérité » relèverait alors de la crainte devant ce qui est, plus d’une attitude morale, voire psychologique, que d’une démarche de connaissance. Puisque le réel ne peut qu’échapper par son caractère même à toute connaissance par notre raison.

« ‘’Volonté de vérité’’ – cela pourrait cacher une volonté de mort. – En sorte que la question : pourquoi la science? se réduit au problème moral : Pourquoi de toute façon la morale ? Si la vie, la nature, l’histoire sont « immorales »? Il n’y a aucun doute, le véridique, au sens le plus hardi et le plus extrême, tel que le présuppose la foi en la science, affirme ainsi un autre monde que celui de la vie, de la nature et de l’histoire; et, en tant qu’il affirme cet autre monde, comment ne lui faut-il pas, par cela même, nier son antipode, ce monde, notre monde? » (Le Gai Savoir, Aphorisme 344).

On comprend donc que pour un postmodernisme en grande partie héritier de Nietzsche, « foi en la science » et « foi en la vérité » soient d’emblée récusées :

Le postmodernisme se distingue des autres formes de relativisme par sa manière d’envisager la perte et la rédemption. Dans le relativisme, la vérité objective n’existe pas. Reste donc à savoir ce qui la remplace. Pour beaucoup de philosophes, c’est une question sérieuse qui mérite une réponse. Pour les postmodernes, c’est une question idiote qui dénote une inaptitude à prendre au sérieux le caractère définitif de la perte. La rédemption ne se trouve pas dans la recherche d’un substitut à l’objectivité, elle se trouve dans la célébration de sa perte. (Richard J. Evans, art. cité).

Ce désaveu de l’objectivité et de la vérité se retrouve aussi bien sûr pour ce qui est de l’évaluation de l’histoire et du politique :

La pensée postmoderne nous demande de garder une distance ironique par rapport aux événements, sans quoi nous serions tentés de croire qu’ils se sont déroulés dans le monde “réel” (Richard J. Evans, art. cité).

Toutefois, si le post modernisme a pu être un élément supplémentaire dans leur mise en question, dans le domaine scientifique, on ne l’a pas attendu, pas plus que Nietzsche, pour s’interroger sur la portée réelle de l’objectivité et de la vérité.

Car ce sont les avancées de la science elle-même, en particulier les théories de la relativité et la physique quantique, qui on le sait, ont sérieusement malmené la croyance en un discours qui dirait la réalité « telle qu’elle est ». Si le rêve d’un « réalisme objectiviste », d’une « objectivité forte » semble bien avoir disparu de l’horizon de la recherche scientifique, c’est avant tout du fait des progrès de cette recherche même.

Cette prétention d’un « réalisme absolu » n’apparaissant plus tenable, lorsqu’il réfléchit sur sa pratique au-delà de ses stricts résultats, le scientifique désormais privé de cette assurance ne peut faire l’économie d’interprétations, d’hypothèses, de modèles philosophiques et métaphysiques qui peuvent dès lors rencontrer toutes les figures de l’histoire de la pensée.

Un mathématicien, un physicien qui réfléchit sur sa pratique, peut en effet faire profession de scepticisme, de réalisme, de platonisme, de pythagorisme, etc.

Et même de nietzschéisme !

Car il y a effectivement, derrière la démarche scientifique, une croyance originaire, une « foi en la science » qui la rend possible.

Pourtant, même si le scientifique nietzschéen ou « postmoderne » a parfaitement le droit de « célébrer la perte » de la vérité et de « garder une distance ironique » par rapport à sa propre pratique et aux théories qu’il professe, scepticisme, relativisme ou postmodernisme ne sont en rien une obligation en dépit d’un certain terrorisme intellectuel qui voudrait le faire croire.

Car ces attitudes relèvent, elles aussi, de la croyance. L’homme de science conserve donc aussi pleinement le droit de choisir une autre croyance.

En l’occurrence celle qui consiste à assumer effectivement un acte de « foi en la science », mais qui, loin d’être une façon de s’illusionner ou de se rassurer à bon compte, comme le voudraient Nietzsche et les postmodernes, serait l’acte même qui donne sens à sa recherche, le plus souvent implicitement, mais aussi de façon explicite.

Bien loin d’être une attitude « réactive » opposée aux forces de la Vie, la « foi en la science » et en la vérité pourrait être effectivement l’événement fondateur donnant naissance à un dynamisme ouvrant au chercheur cette perspective infinie, ou du moins indéfinie, qui fait être sa recherche.

C’est ce que nous disent par exemple A. Einstein et L. Infeld dans un ouvrage célèbre :

Les concepts physiques sont des créations libres de l’esprit humain et ne sont pas, comme on pourrait le croire, uniquement déterminés par le monde extérieur. Dans l’ef­fort que nous faisons pour comprendre le monde, nous ressemblons quelque peu à l’homme qui essaie de comprendre le mécanisme d’une montre fermée. Il voit le cadran et les aiguilles en mouvement, il entend le tic-tac, mais il n’a aucun moyen d’ouvrir le boîtier. S’il est ingénieux il pourra se former quelque image du mécanisme, qu’il rendra responsable de tout ce qu’il observe, mais il ne sera jamais sûr que son image soit la seule capable d’expliquer ses observations. Il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme réel, et il ne peut même pas se représenter la possibilité ou la signification d’une telle comparaison. Mais le chercheur croit certainement qu’à mesure que ses connaissances s’accroîtront, son image de la réalité deviendra de plus en plus simple et expliquera des domaines de plus en plus étendus de ses impressions sensibles. Il pourra aussi croire à l’existence d’une limite idéale de la connaissance que l’esprit humain peut atteindre. Il pourra appeler cette limite idéale la vérité objective.

Albert Einstein, Léopold Infeld, L’Évolution des idées en physique, Petite bibliothèque Payot, 1963, p. 34-35 [c’est moi qui souligne].

À la différence de la vision nietzschéenne, cette « croyance », cet « acte de foi » assumé en faveur de la science n’est pas alors prétexte à la disqualifier, mais constitue au contraire un « pari épistémologique » pour la connaissance, l’engagement « ontologique » indispensable qui seul la fait être, qui lui permet de s’instaurer.

Sans illusion, toutefois. À la différence de ce que pouvaient encore rêver Platon, Descartes ou encore Newton, le scientifique sait désormais qu’ « il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme réel », qu’il ne pourra jamais ouvrir la montre. On l’a vu, le rêve d’un absolu réalisme est désormais révolu.

Cela ne signifie cependant pas qu’il pourrait dire n’importe quoi, que toute théorie serait équivalente, à la façon du « à chacun sa vérité » de Pirandello et des postmodernistes. Car il nous est bien dit que l’idée de vérité demeure comme visée, « limite idéale de la connaissance ».

Même si le « mécanisme  ultime » de notre réel risque fort de nous demeurer foncièrement « voilé », et si notre objectivité ne pourra jamais être que « faible », selon les belles expressions du physicien et philosophe Bernard d’Espagnat, l’idée de vérité demeure indispensable pour comprendre en particulier un fait troublant :

Qu’est-ce qui autorise en effet à affirmer qu’une théorie est plus « vraie » – ou moins fausse – qu’une autre ? L’épreuve de l’expérimentation, bien sûr, qui permet à la relativité d’Einstein d’expliquer des faits (la fameuse « avance du périhélie de Mercure » par exemple) dont la mécanique newtonienne ne pouvait rendre compte.

Mais vers quoi est donc tendu ce travail sans fin de la connaissance et de l’expérimentation, et qu’est-ce donc qui l’anime lorsqu’il ne se satisfait pas de théories pourtant en apparence formellement solides et expérimentalement confirmées, comme l’était celle de Newton, comme le sont celles d’Einstein dont on sait qu’elles seront un jour complétées, voire dépassées ?

Il semble en effet bien difficile de se passer dans les sciences de la notion de vérité. Celle-ci y revêt en effet un caractère opératoire, la fonction « énigmatique » d’un « guide », d’un attracteur sans lequel la recherche ne pourrait avoir les moyens de fonctionner.

« Il y a un cercle de la vérité, qui fonde tous les autres […]. C’est que la question de la vérité est une question qui se présuppose elle-même. Nous savons déjà ce qu’est la vérité lorsque nous nous lançons dans l’entreprise du savoir ; son idée nous guide effectivement. Mais ses présuppositions ne peuvent cependant pas être entièrement élucidées car il n’y a pour nous ni vérité accessible sous forme d’un donné pur, ni vérité toute faite déjà sous forme d’une construction a priori. La vérité est toujours à faire ; elle se précède donc et s’annonce en même temps. Elle nous éclaire mais elle reste énigmatique ».

nous dit le philosophe des sciences J. Ladrière dans L’articulation du sens (Cerf, Paris 1984, I, p. 50).

*

D’une « Vérité forte » à une « vérité faible ». La fonction irremplaçable de la vérité en éthique et en politique.

Ce cheminement de la vérité dans l’histoire des sciences me semble présenter une analogie avec la question qui nous occupe plus précisément, et ce que pourrait être la place de la vérité en éthique et en politique, et donc plus largement dans la conduite de nos vies quotidiennes.

Tout comme un « réalisme absolu » qui nous donnerait à connaître le réel « tel qu’il est », le Bien, le Vrai et le Beau (avec des majuscules, ce que les médiévaux nommaient les « Transcendantaux ») ont désormais perdu le caractère indiscutable qui était jadis le leur. Celui-là même qui aurait permis au philosophe ayant la connaissance d’une « Vérité forte » de devenir l’Homme Politique par excellence, le « Philosophe Roi », pour Platon.

Mais déjà les mésaventures de ce dernier à la cour des tyrans de Syracuse montrent que se référer à La Vérité ou au Bien est loin d’être suffisant pour assurer la bonne gouvernance !

Pour ne pas parler bien sûr des différents régimes théocratiques (chrétiens, bouddhistes, etc.) prétendant se fonder sur une absolue Vérité révélée, et dont les derniers en date, qu’ils se nomment Califat ou République Islamique ne suscitent pas particulièrement l’adhésion enthousiaste…

Pourtant, la permanence de la référence à la vérité est de nos jours plus indispensable que jamais.

C’est elle qui rend possible l’élaboration de modèles éthiques et politiques capables de dépasser le règne envahissant du « n’importe quoi » et le risque réel de barbarie qui l’accompagne.

Le contenu d’une vérité peut évoluer, mais ce qui ne doit pas changer, c’est l’idée que la vérité compte et qu’il existe des méthodes pour déterminer quelle vérité est plus essentielle qu’une autre. Accepter ce principe est une façon de coexister dans un monde que nous partageons avec d’autres.

E. Illouz, art. cité.

Nous reviendrons plus bas sur la question des « méthodes ».

Notons déjà que l’expression « accepter ce principe » rejoint l’idée de l’« acte de foi » que nous avons vu à l’origine de la possibilité même de la démarche scientifique : en éthique ou en politique pas plus qu’en science, il ne peut y avoir vérité s’il n’y a acte originaire d’engagement en sa faveur.

Nous sommes convoqués à une décision fondamentale : accepter ou ne pas accepter ; croire ou ne pas croire.

Eva Illouz fait allusion à Hannah Arendt qui, dans son Essai sur la révolution, s’inquiétait de « l’absence de pensée », de l’incapacité à juger par soi-même et à distinguer les faits de la fiction.

Or, les exemples de manipulations du vrai aux États Unis, au Brésil, en Russie, etc., des fake news et autres théories du complot universellement répandues nous montrent que c’est bien à ce défi – sauver la pensée – que nous avons à nous confronter si nous voulons préserver, en même temps que la démocratie, un mode de vie à la mesure de notre humanité.

Il est en effet urgent de réapprendre à penser ! Et cela ne peut commencer que par un acte de foi, un engagement en faveur de la possibilité même d’une raison éclairée par l’idée de vérité.

Car il est essentiel de retrouver « une conception claire de la vérité », de « la distinction entre vrai et faux ».

“Le sujet idéal de la domination totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais les gens pour qui la distinction entre fait et fiction et la distinction entre vrai et faux n’existent plus”, souligne Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme.

Steve Tesich, l’inventeur du concept de post-vérité, écrit : “Nous serons bientôt des prototypes de citoyens dont les monstres totalitaires du passé osaient à peine rêver. Jusqu’à présent, tous les dictateurs devaient âprement lutter contre la vérité. Mais par notre attitude, nous leur disons aujourd’hui que ces efforts ne sont plus nécessaires car nous avons développé un mécanisme cognitif capable de dépouiller la vérité de toute forme de signification. En tant qu’individus libres, nous avons fondamentalement et librement décidé que nous voulions vivre dans un monde de post-vérité.”

La manière la plus efficace d’établir un pouvoir totalitaire n’est pas d’opposer une vérité à une autre, mais de questionner l’idée même de vérité. En 1938, George Orwell écrivait dans son Hommage à la Catalogne :

L’idéologie nazie nie spécifiquement l’existence même de toute ‘vérité’. […] Si le Chef dit de tel événement qu’il ne s’est jamais produit, alors il ne s’est jamais produit. S’il dit que deux et deux font cinq, alors deux et deux font cinq. Cette perspective m’effraie beaucoup plus que les bombes.”

À l’instar d’Orwell s’engageant dans les forces antifascistes pendant la guerre d’Espagne (1936-1939), seul un individu ayant une conception claire de la vérité peut être prêt à risquer sa vie pour défendre les valeurs antifascistes. Se prélasser dans une conception floue de la vérité est un luxe que seules des sociétés démocratiques bien dirigées peuvent s’offrir et que nos sociétés contemporaines ne peuvent plus se permettre. Sous toutes ses formes, la tyrannie a toujours misé sur notre négligence, notre apathie ou notre stupidité pour écraser la vérité. La vérité demeure une arme nécessaire pour combattre les tyrans, les menteurs et tous les diseurs de conneries (E. Illouz, art. cité).

Y aurait-il alors quelque méthode permettant de se réapproprier cette « arme nécessaire »?

À l’image de ce que nous avons observé dans la démarche scientifique, il me semble que cette réappropriation passe par l’abandon d’une « Vérité forte », ces dogmatismes, qu’ils soient métaphysiques, religieux ou athées, dont l’Histoire nous a démontré à l’envi le caractère contre-productif et non opératoire.

La vérité, dans son acception « faible » demeure – et doit peut-être demeurer – pour nous une énigme à élucider sans cesse.

Tout comme Einstein la présente comme la « limite idéale » de la science, elle peut constituer la « limite idéale » de l’éthique, de la morale et du politique, et des constructions qu’elles suscitent.

Loin de s’imposer à nous comme une évidence, elle doit donc en premier lieu faire l’objet d’un choix de croyance, d’un « acte de foi » assumé, d’un engagement épistémologique et ontologique qui seul peut faire être le champ de l’éthique et du politique.

Qu’on le veuille ou non, scepticisme, relativisme, postmodernisme, etc. demeurent des options proprement métaphysiques de l’esprit humain, des modèles et des croyances qu’aucune raison ne pourra jamais prouver ni réfuter.

Le choix d’accorder une consistance à la vérité relève donc effectivement, tout comme dans la démarche scientifique, d’une croyance autre, d’un autre modèle métaphysique..

Modèle dont la possibilité et la légitimité doivent être courageusement affirmées, clairement exposées et soutenues, au niveau de l’éducation en particulier, mais aussi d’une formation permanente au discernement, à la maîtrise critique du langage, de l’information et des médias qui doit passer en priorité par des décisions politiques concernant les médias eux-mêmes.

J’avais il y a quelques mois proposé la mise en place d’un « brevet de citoyenneté » renouvelable, par lequel tout électeur pourrait attester de sa connaissance d’un minimum indispensable d’indicateurs politiques et économiques reconnus lui permettant de ne pas succomber à n’importe quel discours fallacieux et au matraquage des fake news. L’exemple des différents « décodeurs », « désintox », etc. mis en place par certains médias pourrait contribuer à aller dans ce sens. Encore faudrait-il s’assurer que les données en soient connues et maîtrisées…

À la différence de ce qui se passe dans les sciences, un tel engagement « métaphysique » en faveur de la croyance en la vérité ne peut avoir en éthique, en politique ni dans les sciences humaines de confirmation expérimentale.

Celles et ceux qui s’y engagent sont toutefois en droit de penser qu’il se justifie par son caractère opératoire, une « fécondité » analogue – quoique non expérimentale – à celle qui caractérise les théories scientifiques confirmées.

La vraie justification d’une méthode, c’est sa fécondité. Mais comment définir celle-ci ? On pourrait dire qu’une méthode est féconde dans la mesure où elle est capable de nous donner à comprendre la réalité que nous interrogeons (J. Ladrière, op. cit. p. 49).

Fécondité permettant un surcroît de compréhension certes, mais aussi, dans le cas de l’éthique et du politique, une transformation efficace de notre réalité.

Or, il y a indéniablement des convergences dans les processus de compréhension et de transformation éthique et politique de notre humanité ainsi que du monde qui nous entoure.

Il est légitime de penser que de telles convergences nous donnent à voir quelque chose d’une vérité vers laquelle elles tendent comme vers une « idée régulatrice », une « limite idéale ».

Déjà Cicéron, tout en constatant l’extrême diversité des coutumes et des cultures reconnaissait la profonde unité du genre humain :

’Il n’y a pas en effet d’êtres qui, comparés les uns aux autres, soient aussi semblables, aussi égaux que nous. C’est bien la preuve qu’il n’y a pas dans le genre humain de dissemblance, autrement la même définition ne s’étendrait pas à nous’’ (Des Lois, I, X).

On est en droit de penser que de tels facteurs d’unité transcendent la diversité des individus et des cultures.

C’est ainsi que nous pourrions alors retrouver cet « universel transcendant » perdu, qui caractérisait les « Vérités fortes » et leur indispensable fonction régulatrice et normative.

Mais désormais à titre de visée dynamique, indéfiniment perfectible et non de dogme intangible imposé de façon autoritaire voire violente.

Il deviendrait alors difficile de soutenir avec Michel Foucault par exemple que le problème des valeurs ou de la vérité se réduit à une question de pouvoir, de domination ethnocentriste d’une culture sur une autre, à une incompatibilité de configurations historiques interdisant toute norme susceptible de les transcender.

(voir aussi à ce sujet mes réflexions sur Tzvetan Todorov).

Même si le viol est une pratique hélas particulièrement attestée en Inde, le viol collectif de Jyoti Singh à New Delhi en 2012 a provoqué des réactions populaires sans précédent qui ont montré que la réprobation de ce genre d’acte n’est pas l’apanage des normes éthiques d’une culture dominante ou d’une Histoire données, en l’occurrence celles d’un Occident des « Droits de l’homme » et de la femme.

Il en va de même de la condamnation de l’esclavage, du mépris du droit des enfants (même si certaines régressions en Occident montrent qu’on peut hélas lui préférer la satisfaction du besoin des adultes), des progrès en ce qui concerne le refus de l’excision chez les peuples mêmes qui la pratiquent, du combat pour le droit des femmes en dépit des difficultés, de la lutte contre le racisme et les discrimination (antisémitisme, homophobie, islamophobie, etc.), du recul mondial de la peine de mort ; ou encore des revendications de liberté de conscience, d’opinion ou de religion, que ce soit en Chine, en Russie ou ailleurs.

Toutes évolutions attestant fort heureusement d’une dimension transculturelle et constituant des « balises » qui jalonnent le chemin vers des valeurs éthiques tendant vers la « limite idéale » d’une vérité commune et partagée.

C’est sur la base de ces valeurs que peut alors se construire une éthique commune, une « common decency » sur laquelle pourraient se rencontrer des humains de différentes origines et traditions.

C’est encore elles qui doivent devenir les pierres de touche pour évaluer la légitimité de nos modèles plus proprement politiques.

En dépit des régressions signalées et de l’inquiétant développement des fake news systématiquement et scientifiquement utilisées à des fins politiques, on ne peut pas ne pas noter la convergence de mouvements qui, du sein de zones géographiques et de cultures fort éloignées, exigent, d’Alger à Beyrouth, de Bagdad à Hongkong, de Khartoum à Santiago du Chili, plus de justice sociale, de respect des personnes et des peuples ; de préservation de l’environnement ; et encore cette exigence universelle de transparence et d’honnêteté dans un monde gangréné par la corruption des politiciens en particulier.

Convergence de luttes autorisée par une convergence de valeurs qui, là encore, en dépit des particularités, semble pointer à travers des « vérités faibles » et partielles, vers une vérité commune, certes toujours à préciser et à mieux définir, mais dont une certaine prescience néanmoins nous éclaire « tout en restant énigmatique », comme nous le dit J. Ladrière.

Comme on juge l’arbre à ses fruits, ce sont les actions et les réalisations de celles et ceux qui croient en elle et s’engagent pour elle qui attestent de l’existence de la vérité et doivent nous permettre de reconnaître ce qu’elle peut être, même si elle ne nous présentera jamais son visage absolu, mais seulement quelques-unes de ses facettes.

Fort heureusement, il semble qu’on ne puisse cesser de penser qu’il y a et qu’il y aura toujours des êtres humains capables de les identifier.

Telle pourrait être l’une des voies de la réhabilitation de l’antique concept métaphysique de vérité, dans une acception désormais « faible » et essentiellement vulnérable, car impossible à fonder, pour la communauté plurielle des humains que nous sommes, sur un dogmatisme philosophique ou religieux, sur le pouvoir, la coercition ou la violence, mais seulement sur une libre croyance et une attestation par les actes.

On le sait toutefois, à ce destin possible d’un humain en chemin vers la définition et la constitution perpétuelle d’une vérité commune et de valeurs partagées, toujours-déjà éclairées par une mystérieuse prescience, s’oppose cette autre énigme du mal, de la pulsion de mort, du mensonge et de la barbarie.

Mais nous sommes embarqués. Et c’est à chacun de nous qu’il revient de décider, en liberté, entre ces deux modèles et les engagements métaphysiques qu’ils supposent :

celui donc qui s’engage résolument dans une dynamique audacieuse de construction, assemblant peu à peu grâce à un discernement critique les « vérités faibles », les normes venues d’horizons divers se justifiant par leur caractère opératoire, leur capacité d’interprétation féconde et de transformation de notre monde ;

et celui qui choisit de s’installer dans une universelle ironie, un cynisme « branché », une indifférence molle et confortable où tout se vaut et où rien ne vaut rien du fait de la disparition de toute norme possible du vrai.

Comme en témoigne l’état de notre présent, une telle juxtaposition stérile d’opinions vagues s’avère cependant bien peu féconde et opératoire. Et loin de mener à la sérénité d’un « détachement sceptique » et à la « sagesse postmoderne » qu’elle revendique, elle représente plutôt une source non négligeable de confusion, d’antagonismes et de conflits, qui se résolvent fatalement par le « droit » du plus fort, la victoire de quelque Calliclès affirmant que « ce qui est juste, c’est que celui qui vaut plus ait le dessus sur celui qui vaut moins ».

Il reste en tout cas permis de croire en un autre type de sagesse, peut-être mieux accordée à nos aspirations les plus profondes, qui semblent conserver, en dépit des modes et des démissions, une place à cette étrange notion de vérité qui paraît si mystérieusement enracinée au plus profond de notre être.

Nous sommes mesurés à la vérité mais nous ne réussissons pas à dire ce que comporte son exigence. Nous sommes dans la clarté mais en même temps dans l’énigme. La raison porte en elle une norme, un vœu imprescriptible d’unité et de transparence, mais elle ne semble pouvoir ni se totaliser ni s’expliciter pleinement. Elle est assez lucide cependant pour reconnaître en elle cette limitation. La limite ne nous apparaît que sur le fond de l’illimité. C’est pourquoi nous devons la percevoir non pas comme un terme qui marquerait la fin d’un parcours; mais bien plutôt comme la trace d’une finitude qui porte en elle à la fois l’aveu de son impuissance et l’audace d’une espérance ouverte sur l’infini (J. Ladrière. Op. cit. p. 50).

Une fois de plus sur la démographie. Brève.

La question démographique demeure encore la grande absente de la plupart des discours sur l’écologie et l’avenir de notre humanité, pour des raisons qui ont essentiellement à voir avec la démagogie et certains dogmatismes religieux à courte vue.

On ne peut donc être qu’agréablement surpris lorsqu’on constate qu’après  l’appel des 15 000  scientifiques de 184 pays il y a deux ans, ce sont encore 11 000 chercheurs qui réitèrent leurs mises en garde afin « d’éviter à l’humanité des souffrances indescriptibles ».

Et tout comme leurs prédécesseurs de 2017 qui appelaient à :

réduire encore le taux de fécondité en faisant en sorte qu’hommes et femmes aient accès à l’éducation et à des services de planning familial, particulièrement dans les régions où ces services manquent encore.

déterminer à long terme une taille de population humaine soutenable et scientifiquement défendable tout en s’assurant le soutien des pays et des responsables mondiaux pour atteindre cet objectif vital.

Les 11 000, eux, mentionnent parmi leurs analyses « quelques courbes simples sur la croissance démographique galopante (+ 200 000 personnes par jour) »,

et donc parmi leur « leviers d’action » : « stabiliser, et « idéalement », réduire la population en promouvant l’accès de tous, et en particulier des filles, à l’éducation et à la contraception ».

Bien entendu, comme c’était le cas en ce qui concerne les propositions des « 15 000 » (cf. lien à mon post mentionné plus haut), « cette proposition relative à la maîtrise de la démographie a alimenté des critiques, certains estimant que la mesure visait les pays en développement, particulièrement l’Afrique ».

On le sait, l’argument n’est pas dénué de fondement dans un monde où l’empreinte écologique de l’américain moyen est environ dix fois supérieure à celle de l’africain.

Si donc l’effort de partage et de solidarité, y compris en ce qui concerne le maintien du contrôle des naissances, concerne essentiellement les pays riches,

comme je le signalais cependant dans le post mentionné :

l’une des énormes failles du débat est bien là : on réfléchit à empreinte écologique constante quand il s’agit de parler des pays en développement.

Or, s’il est vrai qu’actuellement le poids en Hag (hectares globaux) d’un américain est de 10 fois supérieur à celui d’un africain, il n’en sera plus du tout de même dans 20 ans ou dans 80 !

(…)

Les 3 ou 4 milliards d’humains supplémentaires à l’orée du XXIIème siècle ne se contenteront certainement pas (et de façon tout-à-fait légitime, en un certain sens) des 0,63hag actuels d’un habitant du Burundi, ou des 0,75 d’un habitant du Bangladesh, et les 0,36 planètes nécessaires à un haïtien ou un africain en 2017 vont rapidement devenir les 2,11 planètes du chinois actuel, voire nettement plus.

Les nations émergentes ne sont donc pas exemptes d’un effort de régulation démographique du fait de leur plus faible empreinte écologique. Bien au contraire.

J’ai donc été agréablement surpris d’entendre un responsable politique africain, l’une des intelligences les plus lucides de son continent, s’engager ouvertement et de façon claire sur cette question de la régulation démographique, trop souvent objet de déni de la part des responsables des pays émergents, qui la réduisent à une approche néocolonialiste au service des besoins des pays occidentaux.

Kako Nubukpo n’hésite pas à affirmer en effet (dans son livre « L’urgence africaine. Changeons de modèle de croissance, Odile Jacob, Paris, 2019, mais aussi par exemple dans un « 28 minutes » d’Arte, vers 11mn 30) que « l’Afrique doit passer d’une démographie subie à une démographie choisie » ; « qu’il ne peut y avoir d’émergence sans maîtrise démographique ». Car des économies aux recettes fiscales faibles ne peuvent supporter une population qui double tous les 25 ans, etc.

Et si « les africains ne veulent pas entendre ça pour des raisons culturelles ou religieuses, c’est notre devoir d’insister là-dessus ».

Paroles de clairvoyance et de sagesse qui brisent le tabou et la langue de bois de la bien pensance habituelle, et qui gagneraient à être largement diffusées et réfléchies.

De « Poulailler Song » à Jean Richepin : de la surenchère des caqueteries identitaires sur le fumier de l’islamophobie ; et de l’attente de politiques moins nauséabondes.

Une fois de plus, loin de discours politiques privés de toute décence, c’est la poésie qui sauve l’honneur.

L’article de Françoise Fressoz est certes d’une urgente nécessité, qui dénonce de viles stratégies lesquelles, sous prétexte de confrontation, ne font que chasser sur les terres de l’adversaire.

Mais si ces terres sont du fumier – fût-il « gras et pailleté d’or », de cet or des voix d’électeurs complices – ne serait-il pas grand temps de s’apercevoir qu’y patauger sans cesse et sans cesse finit par salir les pattes et priver le Politique de toute dignité ?

Ce caquetage récurrent sur tas de fumier n’a jamais été mieux décrit que par Alain Souchon dans « Poulailler Song« , renouant avec un thème magnifiquement illustré par Jean Richepin (1849-1926).

Alors, Mesdames et Messieurs les Politiques, « gros coq satisfait, gavé d’aise », « couveuse en boule » ou autres « canards hébétés« , nous attendons autre chose.

Quelque chose qui ait à voir avec le respect et l’honneur, quelque chose qui nous sauverait enfin de la vase et de la fiente, du funeste « bonheur de dormir dans sa crasse, et de ne pas voir plus loin que le bout de son nez ! « .

Un air vivifiant capable de stimuler nos poumons racornis, un air qui ferait « gonfler nos cœurs et nos cerveaux« , comme le dit si magnifiquement Jean Richepin.

« Pour aller voir la nuit comment le ciel s’allume ».

N’y a-t-il donc plus personne capable de donner à ce défi essentiel la réponse qui assurerait notre survie ?

*

*

*

(Et la version complète de cette splendide poésie):

C’est une cour carrée et qui n’a rien d’étrange :
Sur les flancs, l’écurie et l’étable au toit bas ;
Ici près, la maison ; là-bas, au fond, la grange
Sous son chapeau de chaume et sa jupe en plâtras.

Le bac, où les chevaux au retour viendront boire,
Dans sa berge de bois est immobile et dort.
Tout plaqué de soleil, le purin à l’eau noire
Luit le long du fumier gras et pailleté d’or.

Loin de l’endroit humide où gît la couche grasse,
Au milieu de la cour, où le crottin plus sec
Riche de grains d’avoine en poussière s’entasse,
La poule l’éparpille à coups d’ongle et de bec.

Plus haut, entre les deux brancards d’une charrette,
Un gros coq satisfait, gavé d’aise, assoupi,
Hérissé, l’œil mi-clos recouvert par la crête,
Ainsi qu’une couveuse en boule est accroupi.

Des canards hébétés voguent, l’œil en extase.
On dirait des rêveurs, quand, soudain s’arrêtant,
Pour chercher leur pâture au plus vert de la vase
Ils crèvent d’un plongeon les moires de l’étang.

Sur le faîte du toit, dont les grises ardoises
Montrent dans le soleil leurs écailles d’argent,
Des pigeons violets aux reflets de turquoises
De roucoulements sourds gonflent leur col changeant.

Leur ventre bien lustré, dont la plume est plus sombre,
Fait tantôt de l’ébène et tantôt de l’émail,
Et leurs pattes, qui sont rouges parmi cette ombre,
Semblent sur du velours des branches de corail.

Au bout du clos, bien loin, on voit paître les oies,
Et vaguer les dindons noirs comme des huissiers.
Oh ! qui pourra chanter vos bonheurs et vos joies,
Rentiers, faiseurs de lards, philistins, épiciers ?

Oh ! vie heureuse des bourgeois ! Qu’avril bourgeonne
Ou que décembre gèle, ils sont fiers et contents.
Ce pigeon est aimé trois jours par sa pigeonne ;
Ça lui suffit, il sait que l’amour n’a qu’un temps.

Ce dindon a toujours béni sa destinée.
Et quand vient le moment de mourir il faut voir
Cette jeune oie en pleurs :  » C’est là que je suis née ;
Je meurs près de ma mère et j’ai fait mon devoir. « 

Elle a fait son devoir ! C’est à dire que oncque
Elle n’eut de souhait impossible, elle n’eut
Aucun rêve de lune, aucun désir de jonque
L’emportant sans rameurs sur un fleuve inconnu.

Elle ne sentit pas lui courir sous la plume
De ces grands souffles fous qu’on a dans le sommeil,
pour aller voir la nuit comment le ciel s’allume
Et mourir au matin sur le cœur du soleil.

Et tous sont ainsi faits ! Vivre la même vie
Toujours pour ces gens-là cela n’est point hideux
Ce canard n’a qu’un bec, et n’eut jamais envie
Ou de n’en plus avoir ou bien d’en avoir deux.

Aussi, comme leur vie est douce, bonne et grasse !
Qu’ils sont patriarcaux, béats, vermillonnés,
Cinq pour cent ! Quel bonheur de dormir dans sa crasse,
De ne pas voir plus loin que le bout de son nez !

N’avoir aucun besoin de baiser sur les lèvres,
Et, loin des songes vains, loin des soucis cuisants,
Posséder pour tout cœur un viscère sans fièvres,
Un coucou régulier et garanti dix ans !

Oh ! les gens bienheureux !… Tout à coup, dans l’espace,
Si haut qu’il semble aller lentement, un grand vol
En forme de triangle arrive, plane et passe.
Où vont-ils ? Qui sont-ils ? Comme ils sont loin du sol !

Les pigeons, le bec droit, poussent un cri de flûte
Qui brise les soupirs de leur col redressé,
Et sautent dans le vide avec une culbute.
Les dindons d’une voix tremblotante ont gloussé.

Les poules picorant ont relevé la tête.
Le coq, droit sur l’ergot, les deux ailes pendant,
Clignant de l’œil en l’air et secouant la crête,
Vers les hauts pèlerins pousse un appel strident.

Qu’est-ce que vous avez, bourgeois ? Soyez donc calmes.
Pourquoi les appeler, sot ? Ils n’entendront pas.
Et d’ailleurs, eux qui vont vers le pays des palmes,
Crois-tu que ton fumier ait pour eux des appas ?

Regardez-les passer ! Eux, ce sont les sauvages.
Ils vont où leur désir le veut, par-dessus monts,
Et bois, et mers, et vents, et loin des esclavages.
L’air qu’ils boivent ferait éclater vos poumons.

Regardez-les ! Avant d’atteindre sa chimère,
Plus d’un, l’aile rompue et du sang plein les yeux,
Mourra. Ces pauvres gens ont aussi femme et mère,
Et savent les aimer aussi bien que vous, mieux.

Pour choyer cette femme et nourrir cette mère,
Ils pouvaient devenir volaille comme vous.
Mais ils sont avant tout les fils de la chimère,
Des assoiffés d’azur, des poètes, des fous.

Ils sont maigres, meurtris, las, harassés. Qu’importe !
Là-haut chante pour eux un mystère profond.
À l’haleine du vent inconnu qui les porte
Ils ont ouvert sans peur leurs deux ailes. Ils vont.

La bise contre leur poitrail siffle avec rage.
L’averse les inonde et pèse sur leur dos.
Eux, dévorent l’abîme et chevauchent l’orage.
Ils vont, loin de la terre, au-dessus des badauds.

Ils vont, par l’étendue ample, rois de l’espace.
Là-bas, ils trouveront de l’amour, du nouveau.
Là-bas, un bon soleil chauffera leur carcasse
Et fera se gonfler leur cœur et leur cerveau.

Là-bas, c’est le pays de l’étrange et du rêve,
C’est l’horizon perdu par-delà les sommets,
C’est le bleu paradis, c’est la lointaine grève
Où votre espoir banal n’abordera jamais.

Regardez-les, vieux coq, jeune oie édifiante !
Rien de vous ne pourra monter aussi haut qu’eux.
Et le peu qui viendra d’eux à vous, c’est leur fiente.
Les bourgeois sont troublés de voir passer les gueux.

Jean Richepin, Les oiseaux de passage, dans : La Chanson des Gueux.

*

*

Ajout du 08/11.

Étant plusieurs fois intervenu sur la question de l’islamophobie

(par exemple) :

https://stultitiaelaus.com/2016/01/30/de-la-critique-a-la-phobie-a-propos-de-declarations-recentes-de-mme-badinter-et-m-valls-et-dune-derive-semantique-pas-si-innocente-quelle-le-parait/

https://stultitiaelaus.com/2016/03/02/dune-desinhibition-de-lislamophobie-de-ses-origines-et-de-ses-consequences-reflexion-sur-une-erreur-de-methodologie-et-un-sophisme-de-caroline-fourest/

https://stultitiaelaus.com/2016/08/15/du-ridicule-de-sa-patience-et-de-son-triomphe-et-quil-est-faux-de-dire-quil-ne-tue-pas-car-en-infiltrant-les-esprits-il-peut-pousser-au-crime/

etc. etc.

je ne vois pas la nécessité de revenir sur ce genre de débat typiquement franco-français où quelques sémanticiens caquettent sur leur fumier et gloussent de satisfaction lorsqu’ils ont réussi à distinguer « islamophobie » et « haine du musulman ».

Comme je le disais dans l’un des posts mentionnés ci-dessus, la fixation obsessionnelle sur la question prêche nettement dans ce débat en faveur de la caractérisation clinique de la phobie, dont le Robert donne la définition suivante : « une forme de névrose caractérisée par la peur morbide, l’angoisse de certains objets, actes, situations ou idées ».

Le fait que des termes comme « homophobie », « antisémitisme », « judéophobie », ne fassent pas l’objet des finasseries sémantiques que suscite le terme « islamophobie », tout en étant également discutables, démontre que c’est bien l’islam qui fait caqueter dans le poulailler.

Car il n’est que trop évident, comme le prouvent les événements ainsi que des études récentes que la haine des musulmans en tant que musulmans (et non seulement la haine légitime et justifiée des terroristes islamistes) constitue un fait attesté en France ; que la France risque de devenir la seule nation occidentale où, au mépris de sa magnifique loi sur la laïcité, des ayatollahs machistes du laïcisme dignes émules de leurs équivalents iraniens, prétendront régenter la façon dont les citoyennes françaises majeures (car la question concerne bien évidemment les femmes) s’habillent.

« Poulailler Song » a donc encore de beaux jours devant lui. Rien de nouveau sous le soleil…

Si ce n’est que le caquetage en question devient toujours plus insidieux et toujours plus répandu.

Cet élargissement du tas de fumier est un signe des temps pour le moins problématique.

*

Ajout 09/11

Et encore dans:

https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/11/08/les-actes-antimusulmans-tels-qu-ils-sont-vecus_6018429_3224.html

« Libération de la parole »

Ces chiffres [il s’agit de ceux de l’accroissement des insultes ou des injures en raison de leur religion, et aussi d’actes de violence physique] , les citoyens de confession musulmane l’expliquent en partie par un phénomène de « libération de la parole » qui s’accentue depuis quelques années. « Le débat politique a décomplexé certaines personnes qui se sentent autorisées à pratiquer ce qu’on appelle en sociologie un “racisme subtil”, atteste Vincent Tiberj, professeur des universités à Sciences Po Bordeaux et coauteur du rapport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Aujourd’hui, ils savent que ce n’est pas bien de traiter quelqu’un de “sale Arabe” et presque plus personne ne pense en termes de races et de hiérarchie des races. »

De ce point de vue, la pédagogie a fonctionné. En revanche, les débats sur l’islam permettent aux « antimulticulturalistes » de s’exprimer « en toute bonne foi » et « en toute bonne conscience ». « Au nom de la laïcité ou de l’égalité homme-femme, on peut exprimer son racisme antiarabe, antinoiret/ou antimusulman », poursuit le professeur des universités.

*

Ajout du 11/11.

Encore un petit ajout concernant l’épouvantail récurrent de l’ « Islam politique ».

(extrait de Wikipedia) :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Royalisme#France

Il existe aujourd’hui en France, plusieurs courants royalistes :

Le mouvement légitimiste, qui reconnaît comme successeur des rois de France Louis de Bourbon, duc d’Anjou, aîné des Capétiens, descendant en ligne masculine de Louis XIV. L’Union des cercles légitimistes de France (vocation politique) regroupe un grand nombre de cercles partout en France, l’Institut de la maison de Bourbon (vocation culturelle), ainsi que le Centre d’études historiques (en sommeil), la Fédération des associations Présence du souvenir bourbonien, l’Institut des sciences historiques, l’association des Lys de France, le Mémorial de France à Saint-Denys, l’association Vendée militaire, entre autres.

Le mouvement orléaniste, qui reconnaît comme successeur des rois de France Jean d’Orléans, comte de Paris, aîné des Capétiens demeurés continûment français1, descendant en ligne masculine du frère cadet de Louis XIV. Plusieurs mouvements le soutiennent, dont la Nouvelle Action royaliste (souvent considérée comme de gauche), mais aussi des mouvements qui se veulent les successeurs de l’Action française, dont La Restauration nationale qui bénéficie d’une implantation en province ainsi que le Centre royaliste d’action française essentiellement actif dans les milieux étudiants.

    Le courant providentialiste, qui s’en remet à Dieu du point de savoir qui doit être Son lieutenant sur le trône de France. Ce courant a été fondé le 25 août 1988 par Alain Texier en l’Abbaye Notre-Dame de Fontevraud (Charte de Fontevrault)

    L’Alliance royale (tendance constitutionnelle ou parlementaire), fondé le 25 janvier 2001 a présenté des listes aux européennes en 2004, 2009, 2014 et 2019.

    D’autres courants préférant la logique « Le Royaume avant le Roi », comme le Groupe d’Action Royaliste (GAR)2 qui prendra naissance en 2008, afin de moderniser et crédibiliser au maximum le combat royaliste qui fut très sérieusement affecté après la mort de Pierre Pujo en 2007. Il peut être composé de tous les courants royalistes, à l’instar du Cercle Richelieu3.

Outre ces courants royalistes, on sait qu’il a longtemps existé en France, qu’il existe toujours en Occident, des partis chrétiens parfaitement légaux (qu’ils soient royalistes, démocratiques, etc.).

On sait aussi qu’il existe des partis qui continuent à se réclamer de Lénine et de Trotsky, alors même que leur implication entre autres dans la répression sanglante des mutinés de Kronstatd et la création des Goulags ne fait de doute pour personne.

D’autres partis encore ont à leur tête des individus se réclamant ouvertement du grand homme que fut Robespierre, estimant apparemment négligeable son maniement pour le moins allègre de la guillotine.

etc. etc.

Notre laïcité française, fort heureusement, permet ce genre de diversité.

La seule limite étant le refus de la violence et le respect de l’ordre public :

Les éléments déterminants de la qualification illégale d’un parti ont donc pour origine la loi de 1936. Cette dernière visait dans son état initial les milices armées ou les groupements impliqués dans des faits de violence. Ainsi, un parti politique ne pouvait être interdit, sur le fondement de la loi de 1936, pour le simple exercice de sa liberté d’expression.[16] Cette loi a connu de nombreux ajouts, élargissant son champ d’application au-delà de la protection contre les groupements militaires.

Elle a par ailleurs été codifiée à l’article L. 212-1 du Code de la sécurité intérieure et complétée par une loi du 1er juillet 1972 élargissant la dissolution aux groupements qui, « soit provoqueraient à la discrimination, à la haine ou à la violence envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, soit propageraient des idées ou théories tendant à justifier ou encourager cette discrimination, cette haine ou cette violence« .

https://blogs.parisnanterre.fr/article/linterdiction-dun-parti-politique-en-france-et-en-allemagne#_ftn17

Il faut bien dire que certains partis bien connus qui totalisent un nombre nettement plus considérable d’adhérents et de suffrages que les zéro virgule quelques pourcents que pourrait réunir un parti « islamique », sont bien proches de telles caractéristiques sans pour autant se voir menacés d’interdiction.

Indulgence de la législation française…

On ne voit donc pas pourquoi « l’islam politique », dans la mesure où il ne fait pas l’apologie de la violence et de la discrimination, et qu’il ne menace pas l’ordre public, devrait seul faire l’objet d’une vertueuse indignation de la part de personnes qui tolèrent sans problème la diversité évoquée ci-dessus.

Si ce n’est qu’une fois encore une telle indignation relève clairement d’une pathologie phobique caractérisée et non d’une compréhension rationnelle des lois françaises concernant la laïcité, la liberté d’opinion et d’expression.

Si tel parti politique se réclamant de l’islam mettait en péril l’ordre public et appelait à la discrimination ou à la violence, il devrait bien évidemment être interdit sur le champ, comme devrait l’être bien sûr tout autre parti professant de telles intentions.

On le sait, l’extrémisme, le terrorisme, l’apologie de la violence et de la discrimination raciale ou religieuse sont des perversions qui guettent toute tendance politique, quelle qu’elle soit. Elle doivent être réprimées sans concession.

Mais le seul fait de se revendiquer d’un islam politique, pas plus que celui de se revendiquer du royalisme, de la démocratie chrétienne ou du marxisme ne rentre aucunement dans ce type de configuration.

Là encore, il serait temps qu’une islamophobie récurrente cède la place à une approche un peu moins émotive, un peu plus sérieuse et rationnelle du politique et de la laïcité.

Portugal et Catalogne. Versatilité de l’Histoire et permanence de la stupidité.

Fort heureusement, personne ne met en doute le fait que la langue portugaise soit bien autre chose qu’un patois, une grande langue de culture et les portugais un grand peuple qui ont fait du Portugal une grande Nation.

Tout cela nous semble aller de soi et relever de la plus stricte légitimité.

Mais on a tendance à oublier que, jusqu’à 1640, le statut de la langue portugaise en tant que langue nationale, pas plus que celui du Portugal en tant qu’entité nationale propre n’étaient aucunement assurés.

Depuis 1580, Espagne et Portugal sont en effet en régime d’union dynastique. Philippe II d’Espagne est devenu à cette date, au terme d’une crise de succession, Roi du Portugal, dont le gouvernement est confié à un vice-roi.

En dépit des avantages en particulier militaires offerts au Portugal par une telle union, celle-ci menace directement l’originalité politique et culturelle du peuple portugais.

« L’union ibérique n’avait fait qu’accentuer la castillanisation culturelle déjà sensible au XVIème siècle. La cour, après son transfert à Madrid, ne joua plus son rôle de mécénat et de phare artistique : quelle que fût sa splendeur, la petite cour des ducs de Bragance, à Vila Viçosa, ne pouvait être comparée à celles de D. Manuel ou de de D. João III. Artistes et écrivains portugais, qui s’exprimaient de plus en plus en castillan aux dépends de la langue nationale, la suivirent en Espagne, où ils contribuèrent à la magnificence du siècle d’or espagnol. Pour l’élite cultivée des deux pays, le portugais n’était plus qu’une langue grossière bonne pour le peuple ».

(J.F. Labourdette, Histoire du Portugal, Fayard, Paris 2000, p. 313).

On comprend dès lors que l’intérêt de l’Espagne, en plus de phagocyter la spécificité culturelle portugaise, ait été de réduire son existence politique.

C’est ce dont témoigne sans équivoque l’un des artisans les plus convaincus de l’unité espagnole, le valido (favori) du roi Philippe IV, le comte-duc d’Olivares dans une lettre à son souverain :

« Que votre majesté veuille bien considérer comme l’affaire la plus importante de votre monarchie celle de vous faire roi d’Espagne ; je veux dire, Sire, que votre majesté ne se contente pas d’être roi du Portugal, d’Aragon, de Valence, Comte de Barcelone, mais qu’elle travaille et pense (…) à réduire ces royaumes dont se compose l’Espagne à la manière et aux lois de Castille, sans aucune différence ».

(F. Soldevila et F. Valls i Taberner, Història de Catalunya, Editorial Selecta, Barcelone 1982, p. 401).

Cette idée de centralisation des comtés et royaumes de la péninsule sous la gouverne du roi d’Espagne est à l’origine de ce qu’on a nommé le « programme d’union d’Olivares ». Celui-ci passait entre autres choses par l’élaboration d’une défense commune à laquelle devaient contribuer les diverses entités de la péninsule. Or, comme le remarque encore J.F. Labourdette, « l’union des armes ne pourrait réussir que si elle s’accompagnait d’une union politique. Cette dernière imposait des limites au particularisme et un durcissement de la centralisation » (id. ibid. p. 306).

Or, un tel durcissement de la centralisation fut le point de départ d’une série de révoltes :

« Déjà sensibles avec l’apparition du sébastianisme et les événements d’Evora en 1637, les craquements de l’union dynastique s’aggravèrent brusquement avec la crise que traversa la monarchie espagnole en 1640. Un groupe de nobles [portugais] mena à bien un coup de force le 2 décembre et plaça sur le trône le duc de Bragance, représentant de la légitimité, sous le nom de Jean IV. Si apparemment la déchéance de Philippe IV et l’indépendance du Portugal furent réalisées avec une facilité aussi déconcertante que cela avait été le cas de l’avènement de Philippe II, les Portugais n’en durent pas moins mener une longue guerre d’indépendance aussi bien dans la péninsule ibérique que dans les domaines d’outre-mer. Elle ne prit vraiment fin qu’avec la paix avec l’Espagne en 1668 ».

(J.F. Labourdette, op. cit. p. 313-314).

C’est donc cette « longue guerre d’indépendance » qui permit au Portugal de ne pas rester, et devenir de plus en plus, une simple province de l’Espagne, et à sa langue de ne pas être considérée comme un « patois », comme le sont encore pour beaucoup de nationalistes espagnols et français la langue galega (dialecte portugais parlé en Espagne), le catalan, le corse, etc.

On le sait, même si on a du mal à l’admettre, l’histoire de la Catalogne et de sa langue fut, à cette époque, étroitement parallèle : la même révolte eut lieu contre les exigences centralisatrices d’Olivares. En 1640, les autorités catalanes exigent le départ des troupes espagnoles qui stationnent depuis des années en Catalogne, pesant lourdement sur le pays. Le refus d’Olivarès et l’emprisonnement des chefs du gouvernement catalan (la Generalitat) déclenchent partout des émeutes populaires. À Barcelone, le vice-roi, représentant du pouvoir espagnol, est tué. C’est le début de la « guerre des moissonneurs » (guerra dels segadors), dont les catalans tirent leur hymne national.

Elle durera dix ans, et verra la proclamation éphémère de la première République Catalane par Pau Claris.

Hélas, une suite d’alliances malheureuses fit qu’elle ne put avoir l’issue favorable qui vit le rétablissement de la nation portugaise. Les rivalités entre maison d’Autriche et Bourbons se soldèrent par la victoire de ces derniers, et le 11 septembre 1714, la chute de Barcelone après treize mois d’un siège féroce signa la fin (ou du moins le report) des velléités d’autonomie de la Catalogne et son assujettissement au pouvoir de Philippe V Bourbon, petit-fils de Louis XIV.

Depuis, quels que soient les gouvernements, de droite, du centre ou de gauche, ils paraissent s’évertuer à donner raison à Manuel Azaña, président de la République Espagnole : en 1937, il résumait ainsi dans ses Memorias politicas y de Guerra (ed. critique Barcelone 1978, II p. 184) le rapport du gouvernement central avec la Catalogne: « La nécessité de bombarder Barcelone tous les 50 ans est une loi de l’Histoire espagnole. Le système de Philippe V était injuste et dur, mais solide et confortable. Il a tenu deux siècles« .

Que le bombardement soit militaire, culturel ou juridique comme on le voit aujourd’hui ne change rien à l’affaire : le nationalisme castillan n’est pas prêt à lâcher le morceau.

Mais la lecture de tant et tant de commentaires nationalistes castillans et français à chaque nouvel épisode de la soi-disant « question catalane » (qui est essentiellement, encore une fois, avant tout une question castillano-castillane…) commentaires à propos desquels j’étais déjà intervenu

https://stultitiaelaus.com/2018/02/01/dune-mutation-frequente-qui-transforme-en-droit-la-raison-du-plus-fort-ainsi-que-dun-gene-de-limbecilite-qui-affecte-le-corse-le-catalan-et-autres-basques-ou-bretons-et-d/

https://stultitiaelaus.com/2017/10/06/dune-etrange-desinhibition-du-nationalisme-et-de-ses-consequences-pour-lavenir-de-leurope-et-du-monde/

me suggère ce petit exercice d’Histoire-fiction.

Imaginons – tant l’Histoire est versatile…- que le contraire se soit passé.

Que le Portugal ne soit pas parvenu à son émancipation, alors que la Catalogne ait pu, elle, y accéder.

Après tout, dans ce XVIIème siècle plein d’incertitudes, il s’en est fallu de peu. Et l’indépendance de la Catalogne n’était pas moins légitime que celle du Portugal.

Le déplacement des poncifs habituels des Pères La Vertu du nationalisme castillan et français – ceux-là même qui abreuvent les commentaires des journaux à la moindre occasion – serait remarquable :

Car l’existence de l’État-Nation catalan irait alors de soi, tout comme va actuellement de soi celle de l’État-Nation portugais. Il en irait de même de la dignité évidemment reconnue de la langue nationale catalane.

Et celui qui serait qualifié de rétrograde, de passéiste, d’égoïste, de briseur de la sacro-sainte Unité Nationale et de destructeur de l’Europe, ce serait cet infâme petit portugais, incompréhensiblement attaché à des traditions grossières et primitives qui ne devraient plus avoir cours dans notre monde moderne ; ce plouc déphasé cramponné à son patois lusophone dont quelques fossiles arriérés (un certain Fernando Pessoa, un certain Antonio Lobo Antunes, vous connaissez ?) essaient de façon grotesque de faire croire qu’il s’agit d’une langue.

« Vous vous rendez-compte, mon cher ! Quoi de commun avec l’ancienneté et le prestige de nos belles et grandes langues d’Europe comme le castillan avec son Cervantès ou son Lorca, le français avec son Rabelais ou son Molière, le catalan avec son Ramon Llull, son Verdaguer ou son Josep Pla ? Quelle prétention ridicule ! »

Comme quoi, si l’un des grands mystères de l’existence est bien celui de la versatilité de l’Histoire, un autre est incontestablement celui de la permanence de la stupidité, de l’éternelle bêtise au front de taureau.

Ajout 28/10:

Un commentaire suite à un article du Monde:

https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/10/28/l-economie-cible-des-independantistes-radicaux-en-catalogne_6017132_3234.html

« Que de bavardages stériles, de perte de temps et d’énergie, alors que la solution passe à l’évidence par la convocation d’un référendum pacifique et démocratique, dont l’idée est majoritaire en Catalogne. Tout comme celle de la réunification par référendum, autorisée par les accords du Vendredi Saint, devient majoritaire en Irlande du Nord, en attendant un référendum en Écosse concernant l’appartenance à l’Europe. Même la France, pourtant pétrie de jacobinisme, s’est résolue à cette solution pour ce qui est de la Kanaky. Combien de dégâts seront-ils encore imputables à un nationalisme castillan fossilisé avant que soit envisagée cette solution de sagesse et de modernité ?« 

D’Alain Souchon à Thomas Piketty en passant par la montagne. Brève pour un retour.

Non, Desideriusminimus n’a pas disparu dans quelque précipice !

Simplement, après presque deux mois de traversée des Pyrénées par la Haute Route (HRP), quarante-sept étapes à marcher des journées entières dans les pierres, de mer à mer, à dormir dehors, à contempler les étoiles et les météores…

Ossau

Cambalès

 

je ne peux ôter de mon esprit la belle chanson d’Alain Souchon.

« On s’ennuie tellement« …

Oui, je l’avoue, je m’ennuie.

Du moins j’ai de plus en plus de mal à me sentir impliqué dans ce qui, paraît-il, constitue le monde des choses importantes et des gens importants, alors qu’il transpire l’inutile, le dérisoire, l’égoïsme, « le cœur durci ».

« Si loin de l’air et du vent« , j’ai du mal à respirer.

Et je rêve de Théodore.

Quand elle se prolonge, la marche est une école de dépouillement et de frugalité. « Sur la piste, celui qui dépasse sa faim mange la mort » dit un proverbe touareg.

 » Il faut un minimum « . Et c’est vrai que nous passons nos vies à dépasser notre faim, tellement nos appétits sont démesurés, alors que le simple nécessaire ne va pas au-delà de ce qui peut être porté sur le dos.

Sans doute un tel mode de vie ne peut pas être permanent, et Théodore lui-même n’a pas vécu seulement au désert, avec son petit gobelet d’aluminium.

Mais il pourrait être une incitation forte à la simplification sereine et féconde de notre quotidien écrasé sous l’insignifiance du superflu matériel, culturel, « médiatique » ou autre.

Car lorsqu’on revient sur terre, on a du mal à accepter un monde où l’hyperconsommation règne en maître détruisant aveuglément notre irremplaçable patrimoine naturel, où le fantasme de toute puissance exhibe partout le tragique grotesque de tant de délires infantiles dont nous nous faisons les complices et qui stérilisent nos esprits.

Dans un monde qui manque tellement de ces Théodore qui le rendraient à une vie plus digne.

Et pourtant, au-delà de l’absurdité désespérante de « débats » qui s’obstinent à confondre éthique et démagogie, ou de revendications qui réduisent la noblesse du combat pour la justice à la navrante défense de privilèges corporatistes, il existe tout de même des raisons d’espérer, de ne pas baisser les bras.

Parmi celles-ci, mentionnons aujourd’hui les réflexions stimulantes d’un Thomas Piketty, qui démontrent que les inégalités n’ont rien d’une fatalité et, qu’en tant que constructions culturelles elles peuvent parfaitement être déconstruites comme cela a été le cas dans l’Histoire.

(Voir aussi :

https://www.arte.tv/fr/videos/088471-003-A/28-minutes-samedi/    )

Même si on se demande s’il n’est pas grand temps désormais d’envisager la question de la justice dans sa dimension supranationale, perspective qui peut paraître trop réduite dans l’approche de Th. Piketty.

Souhaitons qu’elle fasse l’objet d’une nouvelle « somme ».

« Allons – me dit Stultitia – il n’est pas encore temps de jouer les ermites et les belles âmes dans l’une de tes cabanes favorites ».

Cabane

On va tout de même essayer de reprendre le sac des préoccupations de ce monde.

Même s’il est bien pesant, et combien plus lourd à porter que mon cher sac de montagne…

À bientôt donc !

 

Recyclage de desideriusminimus chez les ours et les hermines.

Stultitia fait savoir que desideriusminimus part pour un recyclage d’environ deux mois dans la solitude de ses montagnes favorites.

Lorsque la culture manifeste les signes d’épuisement que nous lui connaissons, la nature offre fort heureusement une source inépuisable de réconfort.

La déconnexion est évidemment de rigueur quand on porte toute sa maison sur le dos. De plus, hermines, marmottes, alytes et autres desmans constituent des interlocuteurs de choix dont l’expertise, pour ce qui est de l’écologie notamment, est particulièrement négligée.

Aussi les réflexions et commentaires ne reprendront – normalement – que vers la fin du mois d’août.

En attendant, bel été à toutes et à tous !

 

 

Quand la démagogie et la supercherie promeuvent l’inégalité et l’injustice au détriment des plus faibles. Encore une fois sur la PMA pour toutes, en soutien à Agnès Thill.

Je rapporte ici un de mes commentaires récents à propos de la question de la PMA pour toutes.

 

Je suis depuis toujours défenseur des droits des LGBT. Mais voilà : il y a une différence entre fantasme et droit. Le fait qu’un noir veuille devenir blanc ou inversement, qu’un homme veuille se faire implanter un utérus n’a rien à voir avec une revendication d’égalité. Il s’agit d’un fantasme de similitude qui, en tant que tel n’a pas à être assumé par le droit. Il en va de même du fantasme de procréation dans le cas d’un couple homosexuel. Or, les partisans d’un tel fantasme l’ont faussement présenté comme revendication d’un droit dont ils seraient exclus. D’où l’engagement compréhensible en leur faveur de personnes bienveillantes attachées à l’égalité. Elles sont cependant abusées : dans cette affaire, l’inégalité de droit bien réelle touche les enfants qui seront arbitrairement privés à leur naissance de la représentation de la diversité des sexes dont bénéficient leurs semblables. Il est à prévoir qu’une telle inégalité ne sera pas sans séquelles, psychiques autant que juridiques.

 

Depuis quelques années que je dénonce cette confusion entre similitude et égalité, je n’ai jamais été contredit.

https://stultitiaelaus.com/2018/10/14/des-souris-et-des-femmes-ainsi-que-des-moutons-de-panurge-du-comite-national-dethique-des-quil-sagit-de-pma/

https://stultitiaelaus.com/2017/06/27/pma-lethique-supposerait-elle-lincoherence/

Bien au contraire, le Conseil d’État s’oppose lui-même à une telle confusion dans sa décision du 2 octobre 2018 lorsqu’il déclare à propos du refus de la PMA pour les lesbiennes : « le principe d’égalité ne s’oppose pas à ce que le législateur règle de façon différente des situations différentes ».

Pourtant, les seules réponses que j’ai reçues ont été des insultes diverses, accusations d’homophobie totalement infondées étant données mes prises de positions claires et réitérées en faveur du droit des personnes homosexuelles.

Mais jamais personne n’a remis en question de façon rationnelle le fond de l’argumentation concernant la confusion entre similitude et égalité.

Si donc il s’agit d’un raisonnement fondé, comment se fait-il que le discours standard concernant la PMA pour toutes l’ignore ostensiblement ?

Ce faisant, il devient le promoteur ou le complice d’une supercherie inadmissible qui, en dévoyant les notions d’égalité et de droit occulte la véritable inégalité et la véritable injustice : celle qui frappe des enfants qui se voient délibérément privés de père.

Le devoir des parents, de la société, de l’éthique, du droit et du politique est de procurer aux enfants les conditions les plus favorables à leur épanouissement.

Or absolument rien ne peut laisser supposer que leur imposer l’effacement d’un père (dans le cas de la PMA pour toutes) ou d’une mère (dans le cas de la GPA pour les couples gays) puisse aller dans le sens de cet épanouissement.

Comment ose-t-on alors soutenir qu’un fantasme de similitude qui est le fait des parents devrait être privilégié par rapport à l’intérêt supérieur de l’enfant, tel qu’il est reconnu par l’article 3 de la Déclaration des Droits de l’Enfant ?

Il y a là un grave manquement à l’éthique la plus élémentaire.

Les sondages d’opinion se fondent en général sur des formulations qui mettent en avant l’inégalité, l’injustice ou la discrimination qui frapperaient les couples de lesbiennes.

Et l’accès à la PMA pour toutes est donc présenté comme la revendication d’un droit légitime.

Or, cette légitimé se voit justement anéantie dès lors qu’une telle revendication apparaît comme ce qu’elle est effectivement : une supercherie édifiée sur une confusion délibérément entretenue.

Hélas, bien des personnes « de bonne volonté » mal informées, y compris dans le monde politique, sont persuadées d’accomplir œuvre de justice lorsqu’elles s’engagent en faveur de la PMA pour toutes, alors qu’elles sont en fait les victimes de manipulations.

Cela peut être en particulier le cas de partis politiques qui ont inscrit de bonne foi un tel projet dans leur programme sans prendre conscience de l’incohérence et de l’imposture qui le caractérise.

Il est probable que des sondages d’opinion effectués sur la base d’une exigence du respect des droits de l’enfant –

(si l’on demandait par exemple aux personnes sondées : « Pensez-vous que priver délibérément un enfant de père respecte le droit supérieur de l’enfant tel qu’il est défini par la Déclaration des droits de l’Enfant ? »)

– procureraient des résultats très différents de ceux que recueillent les enquêtes mettant implicitement en avant l’argument invalide de la discrimination.

Hélas, les manipulations idéologiques récurrentes ayant occulté ce caractère invalide de l’argument en faveur de la PMA pour toutes, et des campagnes hystériques tout aussi idéologiques ayant contribué à rendre inaudible le bien-fondé de sa contestation, la démagogie et l’affectivité irrationnelle se sont désormais emparé de l’affaire.

Et contre toute légitimité, toute justice et tout bon sens, la PMA pour toutes apparaît dorénavant comme un marqueur incontestable de l’ouverture d’un programme politique et de l’engagement en faveur du droit et de la justice du parti qui le défend.

Il importe donc, une nouvelle fois, de dénoncer cette supercherie.

Outre le mépris du droit de l’enfant qu’elle manifeste à l’évidence, elle contribue à accroître encore le danger d’une assignation de la médecine à la réalisation de désirs et de fantasmes (grossesses de femmes ménopausées, greffes d’utérus sur les hommes, etc.) qui pervertissent sa vocation thérapeutique.

Mon opposition aux actuelles manœuvres démagogiques concernant la PMA pour toutes n’est en rien dictée par un quelconque rejet idéologique d’une tendance politique.

J’ai précisé à diverses reprises ma position sur la question (par ex.).

C’est pourquoi je suis une nouvelle fois outré de constater l’apparent triomphe d’arguments incohérents, privés de consistance éthique et philosophique, alors que les personnes qui ont le courage de développer des raisons fondées sont livrées au soupçon, voire à une inquisition répétée.

Même si je ne partage pas toutes les opinions de Mme Agnès Thill, je me permets donc de l’assurer de mon soutien alors qu’elle doit de nouveau comparaître devant la commission des conflits de La République en Marche ce mardi 25 juin uniquement pour ses positions affirmées concernant la PMA pour toutes, et que des médias piteusement asservis à la démagogie ambiante n’ont pas daigné publier sa Tribune

Agnes Thill – convocation commission des conflits – 140619.

Si, comme me le rappelle Stultitia, Érasme reconnaît que « L’esprit de l’homme est ainsi fait que le mensonge a cent fois plus de prise sur lui que la vérité », le propre du politique est d’œuvrer pour renverser autant que possible la dictature de la supercherie et de la démagogie.

 

Ajout 26/06: Je ne croyais pas si bien dire lorsque je parlais à Claustaire (cf. commentaires ci-dessous) de procès de Moscou. Nous y voilà donc.

Il est cependant à craindre qu’il s’agisse d’une victoire à la Pyrrhus.

Certes la démagogie triomphe, mais la crédibilité d’un parti – et du politique en général – se trouve une nouvelle fois durablement compromise, tellement l’argumentaire de la « vaincue » présente une cohérence logique, philosophique et éthique supérieure aux diverses supercheries développées par la partie adverse comme on l’a montré bien des fois ici [précision: car la stratégie est simple. Une fois qu’on a asséné l’argument – frauduleux donc – de l’inégalité et de la discrimination, toute contestation se voit qualifiée d’homophobie].

Et l’on ne peut espérer réhabiliter la fonction politique quand celle-ci démontre à quel point elle privilégie l’imposture par rapport à la loyauté.

Bon courage en tout cas à Mme Thill, dans sa lutte contre un monde qui réduit l’éthique à la satisfaction des désirs et des fantasmes, et qui entraîne le politique dans cette funeste dissolution.

Ajout  28/06:

Quelques commentaires de desideriusminimus suite à l’article:

https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/06/26/la-deputee-agnes-thill-exclue-de-la-republique-en-marche-apres-ses-propos-sur-la-pma_5481829_823448.html

 

 

 

 

À propos des bulles médiatiques présentes, passées et à venir et de la façon dont elles orientent ou désorientent notre intelligence du politique.

Avant de m’absenter pour quelques jours, un peu de matière à réflexion.

L’article d’Olivier Costa ne fait certes qu’énoncer quelques évidences.

Mais comment se fait-il qu’elles aient été oubliées, ou sans doute plutôt occultées, des mois durant ?

Bien sûr, quelques commentaires, dont ceux de votre serviteur, avaient attiré l’attention sur la méprise consistant à identifier foule et peuple.

Mais ce genre de mise au point se révélait inaudible, tellement on était sûr d’assister à une révolution de grande ampleur qui ne pouvait que remettre en cause les fondements même de notre société, bouleverser le paysage politique, etc. etc.

Or, force est de constater que nous avons affaire à un mouvement numériquement marginal :

Il faut (…) se souvenir que, au plus fort de la mobilisation, le mouvement des « gilets jaunes » n’a réuni que moins de 0,5 % de la population française (287 000, selon le ministère de l’intérieur), ce qui est modeste au regard de l’histoire des mobilisations sociales et politiques des dernières décennies. (O. Costa, article cité).

Et en dépit d’un courant de sympathie populaire (mais comment l’expression du ras-le-bol de la hausse des prix, des taxes, de ce qui est perçu comme brimades diverses etc. ne soulèverait-elle pas la sympathie ?), cette marginalité numérique s’est donc logiquement reflétée dans une équivalente marginalité au niveau politique :

Il est, par ailleurs, difficile de considérer que les « gilets jaunes » auraient boudé l’élection faute de liste à leur goût : 34 étaient en compétition, dont pas moins de trois issues du mouvement, qui ont toutes fait des scores anecdotiques (Ensemble Patriotes et Gilets jaunes : 0,6 %, Alliance jaune : 0,5 %, Mouvement pour l’initiative citoyenne : 0,03 %). (Id. ibid).

Et cela en dépit d’une croissance de près de 8% de la participation par rapport aux précédentes élections européennes ou au second tour des législatives de 2017.

Il faut donc en convenir : en dépit de certains apports indiscutables, mais relevant plutôt d’une exigence de communication et de libération de la parole, l’épisode des « Gilets jaunes » apparaît insignifiant au niveau politique : la bipartition du paysage français demeure inchangée, le RN et LREM conservant les mêmes scores à 1 ou 2% près.

À moins que l’écroulement des Insoumis puisse être porté au compte d’une perte de crédibilité du fait de stratégies de récupérations hasardeuses et plutôt grossières qui n’auraient fait que lui porter tort ? L’hypothèse paraît envisageable…

Quant à l’effondrement remarquable des Républicains, on voit mal en quoi il pourrait être en relation quelconque avec le phénomène des « Gilets Jaunes ».

Il y a certes eu la montée impressionnante des Verts, mais étant donnée la faible présence de la composante écologique dans les revendications des ronds-points, attestée par la plupart des études, on a du mal, là encore, à percevoir une quelconque relation de cause à effet, cette montée relevant plutôt d’autres dynamiques s’étant développées de façon concomitante.

Bien sûr, on pourra toujours dire sans justification aucune que les « Gilets Jaunes » sont représentatifs des abstentionnistes, mais leur décroissance ne va pas dans le sens de cette thèse.

Huit mois de manifestations n’ont donc apporté que quelques rides négligeables à la surface de notre étang politique…

Une importante question se pose alors : quelle est la raison d’une telle disproportion entre le réel et le « ressenti », j’oserais même dire « l’imaginaire » ?

Car je pense en effet que le vieil imaginaire insurrectionnel et révolutionnaire français s’est vu providentiellement réveillé, dans une période plutôt léthargique, par une couleur jaune qu’on a peut-être pris pour celle du matin du Grand Soir. Car après tout, pourquoi le matin du Grand Soir ne serait-il pas jaune, puisque le rouge lui sied moins par les temps qui courent ?

Et pourquoi une foule bien hétéroclite et contradictoire ne pourrait-elle pas, en dépit de toute vraisemblance, tenir lieu de cette avant-garde du prolétariat dont certains cherchent éperdument les vestiges, ou peut-être de cette Révolution Nationale que d’autres veulent à toute force remettre au goût du jour ?

Et c’est alors qu’une bonne partie des médias, toutes tendances confondues, a subodoré la bonne affaire : exploiter le spectaculaire en vue de caresser dans le sens du poil notre penchant insurrectionnel, assurant ainsi un audimat substantiel.

Et l’opération a réussi au-delà de toute espérance : à grand renfort de matraquage médiatique, mais aussi de réseaux sociaux, 0,5% d’une population française hétéroclite ont été transformés des mois durant en un « peuple » censé représenter le mal être et les revendications d’une nation dans son ensemble.

Mais ce n’est pas parce que, par rapport à la population française, 0,00X % d’aiguilleurs du ciel peuvent être capables de se faire entendre de façon particulièrement percutante et d’impacter l’économie d’un pays (même si leur capital de sympathie peut-être moindre que celui des « Gilets Jaunes »), qu’ils sont pour autant représentatifs du « peuple », quel que soit le bien-fondé de leurs revendications.

Il faudrait tout-de-même essayer d’appréhender les problèmes dans une perspective un peu plus étendue.

Mais on le sait, les dévoiements et manipulations médiatiques fondés sur la démagogie, la facilité et le sensationnel sont parmi les plus grands dangers qui pèsent sur nos démocraties, que ce soit aux États Unis, au Brésil, en Italie ou ailleurs.

En France donc.

Dans le plus grand mépris de l’information rigoureuse et de notre esprit critique, ils nous incitent à confondre le secondaire – du moins le second – et l’essentiel, à considérer comme priorité ce qui peut certes avoir son importance spécifique, mais ne devrait en aucun cas occulter d’autres questions de fond.

En dépit de bien des réserves que j’ai pu exprimer sur ce blog en ce qui concerne certains choix des partis écologiques institutionnels, je suis étonné en particulier que la montée des Verts, seule véritable nouveauté outre les effondrements mentionnés, ait pu être tellement ignorée des prévisions des « intellectuels » et « spécialistes » des médias, apparemment atteints d’un daltonisme qui ne leur a fait voir que du jaune.

Même s’il faut encore en accroître la cohérence et la radicalité, des révolutions importantes sont en cours. Il faut du moins le souhaiter.

On aimerait alors que les médias, leurs intellectuels et leurs oracles nous aident à en percevoir les enjeux, plutôt que de se contenter d’entretenir l’audimat en cultivant le spectaculaire et en flattant nos fantasmes de façon bassement démagogique.

Et attention ! Il est à prévoir que le même type de phénomène se renouvellera une fois de plus cet été.

À quoi faut-il donc  s’attendre ? À un nouveau modèle de burkini ? À un petit frère de Benalla ? Ou bien à quelque relent de jaune à propos de la hausse des prix de l’électricité ?

Il est sûr en tout cas que la machine à transformer les vessies en lanternes est déjà parée pour l’action, prête à se lancer dans de nouvelles impostures.

Du pouvoir et de la compassion. Encore une fois à propos de Vincent Lambert.

« La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire. »
La question, riposta Heumpty Deumpty, est de savoir qui sera le maître… un point, c’est tout. »

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir et ce qu’Alice y trouva, trad. H. Parisot, Aubier-Flammarion 1971, p. 157-159.

La douloureuse affaire Vincent Lambert revient une fois de plus sur le devant de la scène et suscite prises de positions et articles plus ou moins pertinents.

Parmi ceux-ci, celui de Valérie Depadt et Emmanuel Hirsch me paraît devoir être pris en compte.

En partie, cependant.

Car il me semble qu’il n’aborde pas suffisamment un aspect essentiel de la question, celui du consentement du patient, ou, à défaut, de la « personne de confiance ».

Tout en étant partisan de l’assistance au suicide en fin de vie dans le cas de la demande réitérée d’une personne adulte consciente et responsable, comme je l’ai soutenu bien des fois, je suis cependant opposé à la pratique de l’euthanasie, qui suppose une décision prise sans le consentement de la personne concernée, ou, à défaut, de sa « personne de confiance ».

En ce sens, je comprends parfaitement et je partage l’inquiétude des familles de cérébrolésés.

Mais je suis étonné que des considérations juridiques, voire « éthiques » (je préciserai plus loin la raison d’être de ces guillemets) négligent cet aspect du consentement, essentiel en ce qui concerne le respect de la liberté de conscience des individus.

On le sait, l’une des difficultés posées par cette affaire consiste en l’absence de « directives anticipées » qui auraient précisé les volontés de Vincent Lambert quant au traitement de sa fin de vie.

Même si, on le sait aussi, le cas ne relève pas d’une fin de vie « classique », puisque le pronostic vital n’est pas engagé à court terme. Vincent Lambert peut en effet encore demeurer dans l’état qui est le sien des mois et des années, comme il l’a fait jusqu’à présent.

Est-il alors éthique de prendre prétexte de cet état qui effectivement ne relève pas de la fin de vie pour maintenir un statu quo de manière indéfinie ?

On doit tout d’abord remarquer qu’avant même les développements de la loi (Claeys-Leonetti de 2016), le Conseil d’État avait en 2014 tranché sur ce point litigieux, dans le cadre de ce qui était alors la loi Leonetti :

« Dès à présent, [le Conseil d’État] a arbitré un point essentiel. À ses yeux, la loi Leonetti s’applique à des patients qui, comme M. Lambert, « ne sont pas en fin de vie ». (Affaire Lambert : la sagesse du Conseil d’État, Éditorial du Monde du 15/02/2014).

https://www.lemonde.fr/sante/article/2014/02/15/affaire-lambert-la-sagesse-du-conseil-d-etat_4367245_1651302.html

La décision d’arrêter l’alimentation et l’hydratation artificielles d’un patient dans le coma entre dans le champ de la loi Leonetti. Le droit pour un patient de ne pas subir un traitement qui serait le résultat d’une obstination déraisonnable constitue une liberté fondamentale.

Conseil d’État, 14 février 2014 N°375081, 375090, 375091.

http://prevention.sham.fr/Prevention/Accueil/Droit-Pratiques/Actualites-jurisprudentielles/Arret-des-traitements-d-un-patient-dans-le-coma-CE-14-fevrier-2014

La loi Claeys-Leonetti va, elle, au-delà de la notion « d’obstination déraisonnable », puisqu’elle reconnaît que la nutrition et l’hydratation artificielles « constituent des traitements qui peuvent être arrêtés » ou ne pas être entrepris, à la demande du patient, de la personne de confiance ou des proches, « Lorsqu’ils apparaissent inutiles, disproportionnés ou lorsqu’ils n’ont d’autre effet que le seul maintien artificiel de la vie » (art. 2).

Nous sommes, à l’évidence, dans ce dernier cas.

Comme le reconnaît alors l’éditorial du Monde cité, le fait d’arrêter la nutrition et les traitements ou même de ne pas les entreprendre étant expressément accepté par la loi, implique de « reposer la question, décisive, du consentement du patient ».

En l’absence de décision exprimée clairement par le patient, cette question se voit donc posée « à la personne de confiance ou aux proches ».

Et c’est bien là que va se situer l’enjeu éthique, bien plus que sur la question, même si elle est importante, de la qualité de l’environnement de soins.

Nul besoin de revenir sur l’antagonisme maintes fois évoqué entre l’épouse de Vincent Lambert et ses parents.

Il me paraît plus adéquat et essentiel de poser la question :

Dans un cas comme celui-ci, où l’on est face à la nécessité de présumer d’une volonté non exprimée, qui donc doit être considéré comme respectant au mieux cette volonté ?

N’est-il pas indispensable d’établir une « hiérarchie de la légitimité » en ce qui concerne les personnes de confiance ?

Je pense qu’on est ici au cœur de la question dans sa dimension éthique.

Et je suis une fois de plus étonné que cette composante soit peu évoquée, voire ignorée ou considérée comme négligeable.

Comme le dit Bernard de Solan dans un commentaire à l’article cité de Valérie Depadt et Emmanuel Hirsch:

Je m’aimerai pas, pour ma part, que l’on remette en doute la parole de ma conjointe quand à mon arrêt des soins si je me trouvais dans cette situation. Et de me retrouver otage de querelles philosophiques.

Il ne m’appartient certes pas de donner des leçons à celles et ceux qui se réclament du christianisme ou d’autres religions.

Mais il me souvient toutefois que le livre de la Genèse déclare (Chapitre II, verset 24) :

« C’est pourquoi l’homme quitte son père et sa mère et s’attache à sa femme, et ils deviennent une seule chair ».

Je suis donc profondément choqué de constater que la parole de Rachel Lambert – par ailleurs reconnue tutrice légale de son mari – ne soit pas entendue et soit mise en doute de façon humiliante lorsqu’elle se fait l’interprète de la volonté de Vincent, sa propre chair.

Cela me semble, une fois de plus, relever d’une dynamique hélas bien classique et délibérée d’infantilisation et de prise de pouvoir sur les âmes.

Sur celle de Vincent comme sur celle de sa femme.

Car à quel titre la volonté d’une mère devrait-elle prévaloir sur celle d’une épouse quand il s’agit de décisions aussi graves concernant un homme adulte ?

Nous ne sommes pas là dans un vaudeville où se règlent des comptes entre épouse et belle-mère possessive refusant de perdre le pouvoir sur son fils.

[Ajout: j’ai été heureux de rencontrer cette même idée dans la bouche d’Aldo Naouri, lorsqu’en parlant de Vincent Lambert, il souligne le « changement de référentiel » instauré par le mariage: « Nous ne nous définissons plus comme l’enfant de nos parents, mais comme le partenaire de notre partenaire ».

https://www.arte.tv/fr/videos/084764-020-A/28-minutes-samedi/

(vers 14mn25s.]

À quel titre encore des évêques, un pape, des associations « chrétiennes » à la théologie douteuse devraient donc, avec une unanimité suspecte, imposer une doctrine dont on peut à juste raison penser qu’elle témoigne ici, une fois encore, d’un grave défaut d’humanité sous prétexte « d’éthique » ?

Bien des faits récurrents, on le sait, nous permettent de mettre en doute la légitimité de la prétention de certaines instances à se considérer comme les mieux placées pour ce qui est du discernement en matière d’éthique.

Dans une affaire aussi grave, la question est-elle encore de savoir « qui sera le maître ?»

Quoi de plus choquant que de constater que des querelles byzantines, qu’elles soient philosophiques, théologiques ou juridiques, puissent éclipser ce que je crois sincèrement être la requête de Vincent, telle que nous la transmet sa femme dans un appel déchirant à la compassion :

« Laissez-moi partir en paix !»

I can scarcely move
Or draw my breath
I can scarcely move
Or draw my breath

Let me, let me,
Let me freeze again
Let me, let me
Freeze again to death
Let me, let me, let me
Freeze again to death…


Ajout 21/05:

Quelques réactions à de récents articles de journaux:

Cet article de La Croix, comme celui de Valérie Depadt et Emmanuel Hirsch mentionné dans le post, attire l’attention, à juste raison, sur de possibles carences dans la qualité de la prise en charge de pathologies telles que celles de Vincent Lambert.

Mais c’est détourner la réflexion de l’enjeu éthique fondamental, qui est celui du respect de la conscience d’une personne, et de sa volonté telle que nous la connaissons par son interprète privilégiée, sa femme Rachel:

https://www.la-croix.com/Sciences-et-ethique/Ethique/prise-charge-Vincent-Lambert-question-2019-05-20-1201023076?from_univers=lacroix

Article intéressant, mais l’enjeu éthique ne porte pas sur la qualité de la prise en charge. Car même si une cage est dorée, elle reste une cage. Or de quel droit impose-t-on de rester enfermés à ceux qui choisissent de ne pas l’être?

https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/05/20/affaire-vincent-lambert-la-cour-d-appel-de-paris-ordonne-la-reprise-des-traitements_5464723_3224.html

La loi Claeys-Leonetti art2 stipule que la nutrition et l’hydratation artificielles  « constituent des traitements qui peuvent être arrêtés..lorsqu’ils n’ont d’autre effet que le seul maintien artificiel de la vie ». Rachel Lambert, interprète la plus qualifiée des volontés de son mari affirme qu’il n’aurait jamais accepté la prolongation d’un tel état de « vie ». Qu’est-ce qu’une justice qui ignore la loi, et traite implicitement de menteuse la personne à qui V. Lambert avait choisi de lier sa vie?

Des interventions intéressantes, en particulier celles du dr. Régis Aubry en ce qui concerne la prise en compte de l’histoire connue du sujet, de ses opinions, de sa vision de la vie, etc. pour pallier dans la mesure du possible les incertitude lors d’une prise de décision en l’absence de directives anticipées, sur:

https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/linvite-des-matins-du-mardi-21-mai-2019

Ajout du 22/05:

Un commentaire suite à un article du journal La Croix:

https://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/France/Sommes-nous-devenus-simples-dechets-sinterroge-Mgr-Aupetit-propos-Vincent-Lambert-2019-05-20-1201023211

Ayons donc la décence de lire « Vincent. Parce que je l’aime, je veux le laisser partir« , de Rachel Lambert. Et nous comprendrons que ce n’est pas connaître grand-chose à l’amour de penser qu’elle pourrait considérer Vincent comme un « déchet ». Et aussi que le dogme fait rarement bon ménage avec l’éthique.

Et à propos de l’ignoble affaire de la vidéo:

https://www.la-croix.com/Sciences-et-ethique/Ethique/video-Vincent-Lambert-souleve-vif-debat-2019-05-22-1201023621?from_univers=lacroix

Encore une fois, cet emballement médiatique douteux n’a rien à voir avec l’enjeu éthique fondamental. Outre la grave question de droit à l’image qu’elle pose, cette vidéo ne peut rien nous dire de la volonté de Vincent. En admettant même qu’il pleure, on ne peut savoir si c’est parce qu’on le retient de force ou pour une autre raison. En l’absence de directives anticipées et de désignation d’une personne de confiance « officielle », la personne la mieux habilitée à exprimer sa volonté demeure son épouse et tutrice, celle avec qui il avait choisi de partager sa vie. Et sauf accusation humiliante de mensonge, on n’a aucune raison de mettre en doute son témoignage en ce qui concerne la volonté de Vincent de ne pas subir le sort qui lui est imposé, désir dont la légitimité est parfaitement reconnue par la loi.

Ajout du 23/05:

Ce superbe texte du théologien basque Joxe Arregi, qui m’est communiqué par une lectrice:

Le texte se rapporte au cas de María José Carrasco, 62 ans, atteinte de sclérose en plaques depuis l’âge de 30 ans. Son mari, Ángel Hernández , après l’avoir soignée de façon admirable pendant 30 ans, l’a aidée à partir, à sa demande réitérée, avant Pâque de cette année. Ce fut son dernier acte d’amour. Il risque pour cela de deux à dix ans de prison. L’affaire suscite en Espagne une grande émotion, et une mobilisation en sa faveur.

Joxe Arregi est un théologien basque, religieux franciscain du monastère d’Arrantzazu, professeur d’université.

Il est très critiqué par la Conférence épiscopale espagnole et en particulier par l’évêque de San Sébastian qui lui a imposé le silence depuis 2010.

Joxe Arregi a alors décidé, en accord avec ses supérieurs, de quitter son ordre et son ministère « pour – dit-il – permettre aux franciscains et à moi-même de vivre vraiment en paix ».
Ce qu’on lui reproche est de contester l’unicité de l’expression de la foi, autrement dit son appel au pluralisme des expressions.

Petit vademecum économico-politique à l’usage de celles et ceux qui ne veulent pas se tromper de révolution.

Je ne suis certes pas économiste, encore moins politicien.

Pourtant, puisque le souci des choses de la Cité appartient de droit à chacun de nous, je me risque à ce petit « récapitulatif » de quelques idées avancées dans des posts précédents, qui voudrait esquisser quelques lignes d’orientations dans notre paysage économico-politique.

Il n’y aura donc rien de nouveau pour qui connaît un peu le contenu de ce blog. Seulement une mise en forme plus synthétique.

Avant tout pour ma gouverne personnelle, mais si cela peut inspirer quelques réflexions, susciter la discussion et la critique…

Je ne mentionnerai pas de « liens » aux posts qui ont vu le développement de ces idées, afin que ce « petit guide des égarés » demeure le plus concis possible sans que l’abondance de détails fasse perdre de vue l’architecture générale.

On pourra bien sûr au besoin, pour retrouver les indispensables analyses plus détaillées, se rapporter à l’outil de recherche afin de prolonger la réflexion sur différents termes et thèmes (Meadows, croissance, etc.), comme bien sûr aux « Étiquettes » (Démographie, Économie, Écologie, Politique, etc.) et aux « liens » (blog de S. Huet, Institut Momentum, Jancovici, etc.).

  1. L’alternative inéluctable : le fantasme d’une impossible croissance illimitée dans un environnement fini versus une décroissance raisonnée.

Tout d’abord, une intervention récente dans les « commentaires » du Monde à propos de « l’Airbus européen des batteries » me permet de formaliser ce qui me semble être l’alternative essentielle sur laquelle j’insiste depuis la création de ce blog :

« À qui fera-t-on croire que des millions de tonnes de batteries et une guerre commerciale pour produire les milliards d’automobiles « propres » pour les milliards de consommateurs issus de notre croissance démographique vont dans le sens de la révolution écologique urgente indispensable à la survie de notre planète »?

(…) »La seule alternative est en effet celle-là: soit on choisit de poursuivre une croissance et une augmentation du « niveau de vie » et de la « richesse » qui ne peuvent à terme que nous conduire dans le mur; soit on décide enfin de mettre en question ces vaches sacrées mortelles, et, par une décroissance raisonnée, de faire en sorte de gérer du mieux possible un « effondrement » inéluctable, que nos enfants devront sans cela subir de façon catastrophique. Ce n’est qu’une question de temps ».

Car il faut enfin se décider à choisir entre :

  • le fantasme d’une croissance illimitée dans un monde fini, mythe occidental totalement absurde et destructeur, mais qui a désormais contaminé le monde entier ;
  • et la mise en œuvre urgente d’une décroissance raisonnée, autant économique que démographique, seule solution pour éviter le caractère chaotique et catastrophique d’un effondrement qui ne peut de toute façon que se produire.

La lutte contre le déni du caractère inévitable d’une telle alternative me semble devoir désormais constituer le centre de tout engagement politique sérieux et donc des orientations économiques du monde à venir.

Précisons que la lutte contre le mythe de la croissance matérielle illimitée doit nécessairement s’accompagner d’une dénonciation des mythologies connexes, en particulier celle de la croissance nécessaire du PIB, du pouvoir d’achat et de la consommation.

Le modèle occidental, qui suppose que l’empreinte écologique en hectares globaux de l’américain moyen nécessiterait 5 planètes si son mode de vie et de consommation était appliqué à l’ensemble de la population mondiale (2,7 quand il s’agit du mode de vie du français moyen), est d’ores et déjà condamné par les limites de notre environnement.

Malgré leurs désirs et leurs efforts, il ne pourra donc être à moyen terme suivi par les nations en développement, ni constituer l’éden que poursuivent les mouvements migratoires : son extension à l’ensemble de la planète se voit tout simplement interdit par les lois de la physique.

  • 2. La lutte déterminée contre l’injustice comme condition sine qua non du dépassement du déni et de l’acceptation de la radicalité des mesures indispensables.

2.1) Lutte contre l’injustice au niveau interne des nations.

C’est la leçon de ces derniers mois : des mesures indispensables (augmentation de la fiscalité écologique, etc.) ne pourront être acceptées que si elles sont prises dans un contexte de justice sociale, fiscale, économique.

Dans le processus complexe de décroissance auquel nous ne pouvons pas échapper (décroissance de la production matérielle, de la consommation, d’un pouvoir d’achat conçu de façon quantitative, de la démographie, etc.), l’effort doit être équitablement réparti.

Il est en particulier inacceptable que des privilégiés continuent de jouir de facilités dont ne dispose pas l’ensemble de la population, et continuent à alimenter par leur exemple des aspirations à une consommation démesurée, en inadéquation totale avec les possibilités de notre planète.

La tâche du politique, de quelque modèle qu’il se réclame, sera donc de faire que le poids considérable des efforts à venir soit partagé dans le contexte de la plus large justice sociale et solidarité démocratique.

2.2) L’indispensable prise en considération de la justice au niveau international.

Mais cette indispensable exigence de justice au niveau interne à chaque nation ne peut cependant occulter la nécessaire prise en considération concomitante de l’aspect désormais transnational de la problématique de la justice.

On ne peut évacuer le fait que le bien-être des nations occidentales s’est historiquement déployé et repose encore en grande partie sur la spoliation des richesses d’autrui et l’exploitation des capacités de travail de peuples moins développés.

De même, la pollution de l’environnement commun, sa destruction, le pillage des océans, etc. sont essentiellement le fait des nations les plus riches.

Il est donc inacceptable que la question de la justice économique et sociale ne soit pas désormais abordée au niveau mondial.

Comme le soulignait un article évoqué dans un post récent, 97 % des Français appartiennent aux 30 % les plus riches du monde ; 90 % au 20 % les plus riches.

Notre appartenance à cette classe mondiale de privilégiés repose sur de graves déséquilibres qui ont caractérisé l’histoire de l’économie mondiale, et qui la caractérisent encore.

La question du « niveau de vie » ne peut donc plus se poser de façon purement interne aux nations, comme c’est pourtant le cas aujourd’hui, mais doit être abordée de façon globale : si certains ont besoin de 5 planètes ou 2,7 pour supporter leur mode de vie, cette surconsommation s’opère forcément au détriment d’autres populations. La Terre n’est pas indéfiniment extensible. Cette réalité ne peut pas ne pas être présente à notre conscience politique.

Le fait que chaque humain puisse bénéficier de la planète à laquelle il a droit implique donc obligatoirement la décroissance de la surconsommation de la part des privilégiés que nous sommes, sous la forme de plus de partage et de solidarité.

Une telle décroissance serait aussi un moyen de réduire :

  • d’une part le caractère catastrophique et suicidaire de l’influence du modèle occidental sur les nations en développement.
  • d’autre part les phénomènes migratoires en grande partie dus à la recherche compréhensible de compensation aux déséquilibres de niveaux de vie, ressentis en particulier du fait de la mondialisation de la communication et de l’image : si en effet le niveau de vie de l’américain ou du français moyen se rapproche de ce qu’il devrait être pour rendre possible la survie de l’espèce – en l’occurrence de celui de l’africain ou de l’asiatique qui ne consomment – pour le moment… – qu’une planète – ces derniers auraient moins de raisons de fuir une situation que la comparaison avec celle, inadmissible, des privilégiés que nous sommes rend inacceptable.

Rappelons toutefois qu’une augmentation régulée de la migration de travail, comme il a été dit dans un post précédent (cf. B. Milanovic) constitue l’un des moyens de réduire les inégalités de niveau de vie.

L’avenir ne peut être qu’au partage d’une frugalité que nous devons nous attacher à rendre suffisante pour tous, et non à la surenchère déjà suicidaire de la consommation à laquelle incite notre modèle occidental.

  • 3.Contre les archaïsmes et les anachronismes de l’ancien monde.

Je suis tout à fait conscient de l’extrême difficulté politique de la mise en œuvre d’une économie de la décroissance matérielle pour les plus riches et de la régulation démographique en vue de retrouver une population optimale compatible avec la survie de notre espèce dans des conditions de dignité ainsi que la préservation de notre environnement.

Cela suppose bien évidemment un certain nombre de défis nouveaux que nous aurons à affronter.

Toutefois, Herman Daly, que j’ai déjà cité à plusieurs reprises, me paraît exprimer avec autant de concision que de pertinence l’alternative à laquelle nous sommes désormais confrontés :

Le basculement vers l’économie durable « impliquerait un énorme changement d’état d’esprit, sur le plan intellectuel comme sur le plan affectif, de la part des économistes, des décideurs politiques et des électeurs. On pourrait même être tenté d’affirmer qu’un tel projet est irréalisable. Mais l’alternative à l’économie durable –l’économie indéfiniment croissante – est une impossibilité biophysique. Si je devais choisir entre m’attaquer à une impossibilité politique et m’attaquer à une impossibilité biophysique, je jugerais la seconde comme la plus impossible des deux et tenterais ma chance avec la première » (Scientific American, 2005, cité par Alan Weisman, Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre ?, Flammarion 2014, p.302).

En fait, nous ne semblons pas avoir d’autre choix.

L’incantation à la croissance indéfinie relève, nous l’avons dit, du mythe. Mythe dont deux siècles d’inertie mentale dus aux réussites de la révolution industrielle fondée sur l’épuisement des énergies fossiles nous ont fait perdre la conscience du caractère chimérique.

C’est cette force d’inertie qui nous empêche désormais d’envisager des solutions alternatives à une croissance devenue autodestructrice.

D’où la pathétique névrose de répétition qui caractérise l’essentiel des approches économiques contemporaines au niveau mondial.

N’en déplaise aux optimistes béats de la croissance classique, de la « croissance verte », du statu quo démographique, etc. nos connaissances les plus objectives en ce qui concerne l’évolution climatique, la situation des océans, celle des forêts, la dégradation de la biosphère et de la biodiversité, la consommation d’énergie primaire, la pression démographique, la disponibilité en eau potable etc. ne cessent de confirmer la pertinence des conclusions du rapport Meadows et de ses différentes mises à jour.

« Tant que nous poursuivons un objectif de croissance économique « perpétuelle », nous pouvons être aussi optimistes que nous le voulons sur le stock initial de ressources et la vitesse du progrès technique, le système finira par s’effondrer sur lui-même au cours du XXIe siècle. Par « effondrement », il faut entendre une chute combinée et rapide de la population, des ressources, et de la production alimentaire et industrielle par tête ».

Dans cette perspective, il faut bien l’avouer, nos préoccupations économiques et politiques apparaissent pour l’essentiel particulièrement déphasées, archaïques et anachroniques.

Non seulement celles des politiques « classiques », mais aussi la plupart des revendications qui prétendent s’y substituer.

Pour paraphraser une sortie célèbre, « notre maison brûle, et la seule chose qui nous intéresse est le maintien de la croissance et de notre pouvoir d’achat »…

Sur ce point-là, black blocs, « gilets jaunes » et politiques traditionnels se donnent allègrement la main. Seuls diffèrent les moyens mis en œuvre !

Les derniers s’efforcent de les raviver. Les premiers exigent de mieux les partager. Mais pour tous, ce sont encore et toujours la croissance et la consommation qui restent au centre du jeu.

Or, pour qui a quelque idée de la situation réelle de notre monde, il s’agit là d’une supercherie, d’une danse sur le volcan qui oscille entre le pathétique et le grotesque.

Imposture généralisée qui, une fois encore, repose sur l’omniprésence du déni de réalité, comme nous le rappelle, une fois de plus, Jean Pierre Dupuy :

(…). Nous tenons la catastrophe pour impossible dans le même temps où les données dont nous disposons nous la font tenir pour vraisemblable et même certaine ou quasi certaine (…). Ce n’est pas l’incertitude, scientifique ou non, qui est l’obstacle, c’est l’impossibilité de croire que le pire va arriver (…).(Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain, Seuil, Paris 2002, p. 142-143).

Ou encore le génie de Pascal :

« Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous ayons mis quelque chose devant pour nous empêcher de le voir ». (Pensées, Brunschvicg 183).

Quand donc, au-delà des discours creux, des gesticulations stériles et autres désinhibitions douteuses, aurons-nous l’honnêteté et le courage d’envisager ensemble, de façon adulte et rigoureuse, les exigences de la Révolution qui doit désormais être la nôtre ?


PS : Le lecteur aura noté que l’apparence de ce blog a changé.

Cela ne dépend aucunement de ma volonté.

Le journal « Le Monde » qui hébergeait jusqu’alors les réflexions de desideriusminimus ayant décidé de se séparer de ses blogueurs de façon unilatérale et sans aucune explication, j’ai été contraint d’adopter cette solution de remplacement.

J’espère faire en sorte de la rendre aussi attrayante que possible.

Merci de votre fidélité.