Quelques jolies perles d’André Comte-Sponville et Erri de Luca, pour ne pas confiner idiots.

Belle inspiration du journal La Croix, que de nous offrir en ces temps propices à la lecture et à la réflexion ces entretiens avec deux personnages pourtant bien loin d’être dans la ligne du Parti.

L’athéisme d’André Comte-Sponville est certes bien connu, mais son honnêteté et sa sérénité contrastent fort heureusement avec quelques caricatures récentes hélas abondamment colportées par les médias, comme avec de bien piètres productions prétendument « philosophiques ».

Je me définis comme athée, non dogmatique et fidèle. Pour comprendre, il faut prendre les trois à la fois. « Athée », d’abord, car je ne crois en aucun Dieu. « Non dogmatique », ensuite, car je reconnais que mon athéisme n’est pas un savoir. Celui qui dit « Je sais que Dieu n’existe pas » n’est pas un athée, c’est un imbécile ! Confondre croire et savoir est une erreur philosophique majeure. Et « fidèle », car tout athée que je sois, je reste attaché par toutes les fibres de mon être à un certain nombre de valeurs morales, culturelles, spirituelles issues des grands monothéismes. Je suis athée mais jamais je ne cracherai sur les Évangiles. Ils ont tracé un sillon de lumière dans l’histoire de l’humanité.

Et l’ensemble de l’interview témoigne d’une même sagesse et d’un même équilibre.

*

Mais je m’attarderai plutôt sur le témoignage de ce personnage attachant et complexe qu’est Erri de Luca.

J’avoue que j’entretiens depuis longtemps avec lui une réelle connivence.

Il est italien, et j’aime l’Italie, il est passionné de montagne, et j’aime la montagne ; pour ne pas parler de bien d’autres aspects par lesquels je me sens proche de ses orientations et de son parcours.

Bien moins catégorique que Comte-Sponville, il refuse en ce qui le concerne le terme d’athéisme :

«L’athée se prive de Dieu, de l’énorme possibilité de l’admettre non pas tant pour soi que pour les autres. Il s’exclut de l’expérience de vie de bien des hommes (…). Je ne suis pas athée. Je suis un homme qui ne croit pas » (Première heure, Gallimard, Paris 2012, p.9).

Excellent connaisseur des textes bibliques qu’il lit dans leurs langues d’origine, il se considère comme l’un de ces esclaves égyptiens qui constituaient l’ ערב רב (erev rav) , la «  tourbe nombreuse », foule qui a suivi le peuple d’Israël lors de sa sortie d’Égypte.

« Napolitain errant », il se tient, dans une exigeante solitude, « à l’extérieur du campement ».

« Je ne rentrerai pas dans la Terre Promise. Je reste dans le désert ».

http://akadem.org/magazine/2017-2018/erri-de-luca-compagnon-de-route-du-peuple-juif-30-03-2018-99736_4753.php

(vers 10mn dans la vidéo).

Mais on s’en doute, la réflexion d’Erri de Luca ne se limite pas à ce qui concerne la religion et la foi.

Petit florilège à peine commenté tiré de ce bel entretien avec Fanny Cheyrou :

Pour la première fois de ma vie, l’économie idolâtrée, avec le mythe de la croissance qui l’accompagne, cède le pas sur la protection de la santé publique. La vie dans sa simplicité à l’état pur régit les relations humaines. Ce sont désormais les médecins, et non plus les économistes, qui font autorité.

Il est en effet grand temps de mettre en question l’idolâtrie économique, le mythe de la croissance, et de rendre à celles et ceux qui permettent d’assurer « la vie dans sa simplicité » – personnel soignant, agriculteurs, ouvriers, employés, artisans…- une place et un statut à la mesure de leur rôle essentiel pour ce qui est de la survivance même de nos sociétés. La crise que nous traversons devrait enfin inciter à un remaniement complet de la grille des valeurs, non seulement pour ce qui est des rémunérations, mais aussi, et en premier lieu, en ce qui concerne une culture et une éducation qui attribuent une considération disproportionnée à nombre d’activités secondaires, voire nuisibles, au détriment de celles qui assurent envers et contre tout nos existences quotidiennes.

Savoir produire et transporter nourriture et médicaments, objets de première nécessité, ou autres travaux indispensables à la communauté a peut-être plus d’importance que disserter sur Heidegger ou sur différents modèles spéculatifs ou publicitaires. Non pas bien sûr qu’il faille nécessairement faire disparaître de telles activités périphériques. Mais il serait temps de remettre à l’endroit la hiérarchie des fonctions, et de rendre aux plus vitales la considération et la dignité qui leur revient de droit.

Proposition qui ne déplairait certes pas à Erri de Luca, au passé d’ouvrier engagé pour la justice, ni à André Comte-Sponville (« Le système capitaliste génère des inégalités. L’argent va à l’argent et la meilleure façon de mourir riche dans ce système est de naître riche. Les ouvrages de Thomas Piketty le confirment abondamment et brillamment », article cité). Une telle revalorisation pourrait d’ailleurs être facilitée du point de vue financier par une contribution – au moins extraordinaire pour commencer…- des grandes fortunes. Ce serait tout de même la moindre des choses face à la reconstruction économique mondiale qui nous attend…

 (…) De ce pays [l’Italie], j’aime la flexibilité, cette idée qu’on peut se plier et se redresser sans craquer. On s’adapte aux nouvelles règles en les interprétant. On ne se plie pas aux contraintes mécaniquement, comme des automates. La loi est au service de l’homme, non l’homme au service de la loi, et ça nous l’avons bien compris. Ce n’est pas de l’anarchie, c’est une forme d’esprit d’adaptation, où l’humour a toute sa place et sa force. J’appelle ça l’humanisme.

(…) Dans le livre Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (d’après cette espèce qui imite le bruit des autres oiseaux, NDLR) de l’Américaine Harper Lee, je lis cette phrase du personnage principal, Atticus Finch : « Avant de vivre avec les autres, je dois vivre avec moi-même. La conscience est la seule chose qui ne doit pas s’adapter au vouloir de la majorité. »

Je crois qu’ici se joue le rapport entre l’individu et les autres. La conscience personnelle reste indépendante de la majorité. La conscience est minoritaire, souvent même à l’intérieur de l’individu qui, pour des raisons d’opportunisme ou par passivité, la réduit au silence. Mais il revient à chacun de donner à sa propre conscience la majorité à l’intérieur de son être profond. Ce n’est donc pas par esprit d’opposition, mais en plein accord avec sa conscience que l’individu est appelé à agir dans ce cas. Il n’y a pas de limite à la résistance civile quand elle est le résultat de la conscience.

(…) la vertu essentielle en ce moment pour tout un chacun, c’est la souplesse, l’élasticité nécessaire pour se plier et se redresser sans se laisser briser. Dans mon champ, chez moi, je piétine une petite marguerite avec un poids qui devrait être pour elle écrasant, mais elle se redresse après mon passage. Voilà ce qu’il nous faut, la ténacité souple de la marguerite.

Fanny Cheyrou : Que peuvent tirer comme leçon nos sociétés et nos fonctionnements de ce bouleversement que nous vivons ? Croyez-vous personnellement que nous changerons quelque chose à nos modes de vie ?

E. d. L. : Nous reviendrons aux mêmes mauvaises habitudes, mais nous garderons en nous les deuils et une lueur au loin, avec la perception d’une autre vie possible, donnant priorité à la protection de la vie humaine plutôt qu’à l’accumulation.

(…)Fanny Cheyrou : Comment faire pour que tous ces morts ne soient pas que des chiffres ?

E. d. L. : Les morts sont toujours des chiffres, mais la tâche de chacun de nous est de donner un nom, un visage et un souvenir à ceux qui étaient proches de nous.

Nous vivons dans un monde à deux vitesses. À l’heure où certains se réfugient et se confinent chez eux, d’autres, sur d’autres continents, fuient encore de chez eux… Vous y songez ?

E. d. L. : Je continue à suivre les voyages impossibles des personnes qui fuient leurs villes de Troie en flammes. Je les perçois comme des avant-gardistes du monde futur, des prophètes de la nouvelle humanité qui sera sans frontières.

(…) Je n’ai pas la foi, je ne suis donc pas capable de m’adresser au Très-Haut. J’essaie de m’adresser aux hommes.

C’est déjà pas mal !

Et pour terminer sur une note plus légère mais non moins profonde, cet extrait d’une lecture récente (Le Tour de l’oie, Gallimard, Paris 2019, p. 156-158), à travers lequel Erri de Luca définit avec humour l’étrangeté de sa fonction d’écrivain :

[Le roman est un dialogue entre le narrateur – bien proche d’Erri de Luca… – et son fils imaginaire].

Le Fils : Tu lances des images, tu les sors de ton vocabulaire comme de la manche d’un tricheur. On dirait que tu n’as pas besoin d’y penser, elles sortent toutes prêtes.

Le narrateur : Celle du tricheur aussi est une image, je t’en propose une autre. Sur un mur il y a des trous faits par des projectiles parfaitement tirés au centre de petits cercles. 

Un tireur d’élite, de passage, est surpris et demande qui est capable d’une telle précision.

On lui dit que c’est un enfant borgne qui les fait. Le tireur va le féliciter et lui demande qui lui a appris à si bien viser.

Personne, répond l’enfant. D’abord je tire sur le mur et puis je dessine les cercles.

Je fais comme ça moi aussi. Les images sont des cercles à appliquer autour des trous. Je suis cet enfant qui ne sait pas tirer.

Je t’en raconte une autre pour m’expliquer.

Il y a très longtemps, un savant, spécialiste d’un sujet, qu’il est inutile de préciser, est recherché et invité dans un grand nombre de beaux endroits. Partout, l’accueil est enthousiaste.

Un jour, son cocher lui demande une faveur : échanger une seule fois leurs vêtements et leurs rôles, pour ressentir lui aussi ce que veut dire être acclamé.

Le savant a le sens de l’humour et accepte, imaginant ce qui se passera pour le cocher une fois sur scène.

Arrivés là où ils sont attendus, le public applaudit le chauffeur vêtu avec élégance.

On l’accompagne sur scène avec les honneurs qui lui sont dus.

Dans un coin de la salle, le savant habillé en cocher savoure à l’avance la suite.

Celui qui est chargé de mener le débat adresse au cocher une première question, compliquée, spécifique et de nature controversée.

Le cocher réagit avec un air contrarié, puis fâché.

Il répond qu’il s’attendait à des questions bien plus ardues, alors que, pour une affaire aussi élémentaire, il suffit d’appeler son cocher au fond de la salle pour avoir la réponse.

En tant qu’écrivain, je suis invité à droite et à gauche et on me pose des questions. Mais moi, je suis le cocher, et je m’en sors de la même façon, en laissant répondre l’autre moi-même, celui que j’accompagne et qui prend la parole à ma place, du fond de la salle (…).

Puis je descends de scène et je redeviens le cocher de moi-même.

Belle lucidité, et belle humilité, peu courante chez ceux, intellectuels, politiques…, qui font de la parole leur profession.

Attention : un virus peut en cacher bien d’autres !

Loin de moi l’intention de nier la gravité de la pandémie qui nous concerne tous.

Les politiques et les médias en prennent fort heureusement la mesure.

Je voudrais simplement rappeler ici que bien des virus œuvrent depuis longtemps dans nos sociétés, qui expliquent en partie la virulence du dernier venu.

Le plus important étant peut-être celui du déni.

Il présente plusieurs variantes.

En premier lieu, celle du déni de la vulnérabilité.

Sans doute les grandes pandémies n’ont-elles pas attendu nos dérèglements démographiques et écologiques pour sévir avec une violence extrême.

[La peste noire] a tué de 30 à 50 % des Européens en cinq ans (1347-1352) faisant environ 25 millions de victimes. Ses conséquences sur la civilisation européenne sont sévères et longues, d’autant que cette première vague est considérée comme le début explosif et dévastateur de la deuxième pandémie de peste qui dura, de façon plus sporadique, jusqu’au début du XIXe siècle.

(source Wikipedia)

Pour une population européenne estimée au Moyen Âge entre 70 à 100 millions d’habitants le chiffre est considérable.

On pourrait bien sûr évoquer encore la grippe espagnole.

Même si un certain extrémisme écologique (ajout: et/ou nationaliste…) voudrait donc le croire ou le faire croire, l’ampleur de la crise liée au coronavirus est loin d’être une nouveauté dans l’Histoire humaine.

Ce genre de péril sévissait bien avant la pression démographique, la mondialisation et les désastres environnementaux que nous connaissons.

Mais sans doute ce qui fait son aspect inédit concerne plus l’anthropologie et la philosophie.

Car voilà : si les pandémies sont, depuis des siècles, le lot de notre humanité, la façon de considérer notre mort, notre finitude, elle, a considérablement changé.

L’homme du Moyen Âge européen, tout comme encore de nos jours celui d’autres cultures non occidentales, vivait bon gré mal gré avec la conscience permanente de sa finitude et de sa mortalité.

Or, comme nous le montre par exemple Jean Ziegler (Les vivants et la mort, Seuil, Paris 1975), notre société capitaliste et marchande, surtout depuis la Révolution industrielle et jusqu’aux délires récents du transhumanisme, nous a fait perdre cette fraternité coutumière avec la mort, nous installant dans un prométhéisme, une hubris ordinaire dont la mise en question par des événements pourtant ô combien prévisibles suscite l’affolement voire la panique.

Eh oui ! Nous sommes mortels. Étonnante découverte, n’est-ce pas ?

Et cette fragilité concerne nos corps, certes, mais encore bien sûr notre économie, nos systèmes boursiers si sensibles à l’hystérie et à l’affolement, nos réseaux informatiques dont la complexité est elle aussi à la merci de quelque virus de grande ampleur qui se manifestera quelque jour selon toute probabilité, et bien d’autres choses encore…

L’une des leçons de cette crise pourrait être alors, souhaitons-le, de nous faire prendre conscience de cette vulnérabilité et de cette finitude essentielles qui nous sont constitutives.

La conscience approfondie de sa propre mort est sans doute l’une des caractéristiques de l’humain dans le monde animal. Paradoxalement, elle est pour nous une chance incomparable.

« Notre propre finitude est une chance qui nous est offerte par la vie ou, si l’on préfère, par la mort. Cette chance est celle de l’existence destinale de l’individu. La mort, imposant une limite à notre existence, instaure une discontinuité, institue le temps. Elle confère une place et un sens à chaque instant de vie, d’où elle singularise chaque vie et lui donne sa signification. La mort instaure la liberté. (…) Le pouvoir immense de l’homme n’est efficace que parce qu’il est limité. Sans la limitation par la mort, ce pouvoir se dissoudrait dans l’indifférence. Rappelons encore Jankélévitch : ‘’Comme le levier prend appui sur un point fixe pour soulever ce qui pèse et qui résiste, ainsi le pouvoir contrarié prend appui sur un immodifiable destin pour allonger notre vie et distendre la sphère de notre liberté ; c’est donc la négativité et c’est l’invincibilité même de la mort qui donnent un sens, une vocation, une direction définie à notre activité transformatrice et progressiste’’ » (J. Ziegler, op.cit. Point Seuil 90, p. 297-298).

« Pouvoir immense », sans doute. Mais pouvoir dès toujours marqué par cette limite à notre fantasme infantile de toute puissance que constitue la mort.

Puisse notre actuel confinement, en nous rappelant l’évidence libératrice de notre finitude, nous ramener à un peu plus de sagesse.

Et c’est bien à ce niveau que nous retrouvons une indispensable et urgente réflexion sur l’écologie. Car le fantasme de toute puissance est un autre nom du fantasme de toute croissance, tout aussi infantile par sa prétention infinie, et tout aussi sujet au virus du déni.

*

Mais un autre virus que les urgences actuelles nous font opportunément oublier est celui de l’égoïsme.

Je suis admiratif et reconnaissant des efforts remarquables actuellement accomplis par le personnel de santé et autres professionnels ou bénévoles qui s’emploient avec générosité et altruisme pour nous défendre contre l’épidémie.

Mais il est une évidence qu’on ne peut que constater :

On le sait, ou on devrait le savoir, 97 % des Français appartiennent aux 30 % les plus riches du monde, 90 % aux 20 % de ces plus riches.

Notre système de santé est excellent, tant mieux. Nous ne pouvons que nous en réjouir et remercier toutes celles et ceux qui le font être ce qu’il est.

Mais il s’agit incontestablement, qu’on le veuille ou non, d’un système de santé de riches, pour les riches que nous sommes pour la grande majorité d’entre nous.

Or, la focalisation médiatique sur les urgences quotidiennes occulte trop souvent cette évidence.

Qu’en est-il alors de celles et ceux qui, chez nous, en tant que sans abris, ou à nos portes, en tant que victimes innocentes de conflits divers, n’en bénéficient pas ?

Légitimement préoccupés par nos craintes et nos angoisses devant la maladie, nous en oublions encore plus que d’habitude le sort des plus démunis, qui disparaissent de notre horizon ainsi que des radars de l’info.

Bien plus, pour beaucoup (cf. entre autres, les connotations stupéfiantes d’une bonne partie des « commentaires » au deuxième lien mentionné ci-dessus), un appel à l’altruisme et à la solidarité relèverait d’une « moraline » (Nietzsche raillait par ce terme ce qu’il considérait comme la pieuse indignation des bien-pensants…) ou autre « droit de l’hommisme » quelque peu névrotique et en tout cas dépassé.

« On ferme les écoles en France pour lutter contre le coronavirus, le système hospitalier est en tension et il faudrait ouvrir les frontières pour accueillir ces gens ? Non ! », peut-on lire suite à l’article mentionné, entre autres remarques édifiantes.

Après les horreurs de la guerre et les noyades, il faudrait donc en rajouter au délit de non-assistance à personne en danger, en laissant mourir de maladie à nos portes les personnes que le droit que nous avons-nous-mêmes édifié nous oblige à accueillir.

Comme s’il était inconcevable d’imaginer, sans pour autant contrevenir aux nécessaires mesures de prudence et de confinement, une prise en charge sanitaire des populations massées à nos frontières.

Prise en charge à la mesure des pays  exceptionnellement privilégiés que nous sommes.

En dépit de notre situation de plus riches du monde, nous sommes loin d’être à la hauteur de nos engagements pour ce qui est du respect des textes que nous avons signés concernant l’accueil des réfugiés.

Faut-il donc encore laisser à bien plus pauvres et bien moins équipés que nous la gestion d’une épidémie de cette importance, dont les répercussions sont mondiales ?

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/07/18/moins-de-9-des-refugies-accueillis-dans-les-6-pays-les-plus-riches_4971222_4355770.html

[Chiffres de 2016. Les six pays en question sont : les États-Unis, la Chine, le Japon, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni. À l’inverse, la Jordanie, la Turquie, le Pakistan, le Liban, l’Afrique du Sud et le territoire palestinien occupé, qui pèsent pour moins de 2 % dans l’économie mondiale, en accueillent plus de 50 %, soit près de 12 millions de personnes].

Rappelons donc une fois encore que s’il concerne certes l’éthique, le respect du droit d’asile relève avant tout, comme son nom l’indique, du droit, et du droit international qui plus est.

Le droit d’asile est « un droit ultime ». Il est internationalement reconnu et garanti par la Convention de Genève de 1951, inscrit dans la Constitution française et dans la Charte des Droits Fondamentaux de L’Union Européenne :

Article 18 : Droit d’asile : Le droit d’asile est garanti dans le respect des règles de la convention de Genève du 28 juillet 1951 et du protocole du 31 janvier 1967 relatifs au statut des réfugiés et conformément au traité instituant la Communauté européenne.

La très grave dérive vers des interprétations  minimalistes que l’on observe depuis quelques décennies de la part des États n’est pas une simple démission morale, elle met en péril la notion même de droit.

Jusqu’alors apanage des partis d’extrême droite allant jusqu’à remettre en question nos engagements internationaux, une telle démission fait désormais l’objet d’une banalisation préoccupante.

On ne peut accepter que les difficultés actuelles de notre pays, comme de l’ensemble de nos pays riches donc, constituent un prétexte de plus pour nous mettre délibérément hors la loi, pour enfreindre sciemment des engagements que nous nous sommes nous-mêmes donnés.

Car ne pas intervenir en ce qui concerne la situation sanitaire de personnes qui relèvent dans leur immense majorité du droit d’asile constitue bel et bien une trahison de ces engagements.

Or, le droit tel que nous le connaissons est lui aussi chose fragile et vulnérable.

On le constate, nombreux sont dans le monde les leaders politiques qui aspirent à être débarrassés de ses implications les plus gênantes, qu’elles concernent le respect des personnes, nos devoirs humanitaires ou nos obligations écologiques.

Face à leurs prétentions croissantes, un sursaut s’avère indispensable pour sauver, avant qu’il ne soit trop tard, un Droit qui reste digne de ce nom.

J’ai plusieurs fois cité H. Welzer [Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIème siècle, Gallimard 2009].

« [Il] montre comment une société peut lentement et imperceptiblement repousser les limites du tolérable au point de remettre en cause ses valeurs pacifiques et humanistes, et sombrer dans ce qu’elle aurait considéré comme inacceptable quelques années auparavant. Les gens s’habitueront (et s’habituent déjà) aux événements climatiques extrêmes, aux épisodes de disette ou aux déplacements de population. Les habitants des pays riches s’habitueront aussi très probablement à des politiques de plus en plus agressives envers les migrants ou envers d’autres États, mais surtout ressentiront de moins en moins cette injustice que ressentent les populations touchées par les catastrophes. C’est ce décalage qui servira de terreau à de futurs conflits » (cité par Pablo Servigne et Raphaël Stevens, dans : Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Seuil, Paris, 2015, p.208-209).

Nous y sommes. Incontestablement.

Voilà que se profile le triomphe du virus du chacun pour soi.

Spécificité américaine, la ruée sur les armes et sur les munitions constitue un effet plus inattendu de l’épidémie. Depuis plusieurs jours, les ventes progressent fortement, alimentées par diverses psychoses : la crainte de ne plus pouvoir s’approvisionner en cas de fermeture des commerces, la perspective de devoir se défendre soi-même si les forces de l’ordre, touchées par la maladie, ne répondaient plus et, surtout, la peur diffuse face à l’incertitude de ces prochains mois. Traditionnellement, le marché des armes fleurit lors des périodes d’instabilité économique ou de changements politiques.

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/03/18/prisonniers-liberes-vente-d-armes-en-hausse-les-etats-unis-a-l-heure-du-coronavirus_6033591_3210.html

Il est encore temps de se réveiller.

*

Ajout du 23/03:

Ce lien, pour ce qui est de la situation catastrophique des sans abris:

https://www.politis.fr/articles/2020/03/sans-abri-et-precaires-en-grand-danger-41542/

Et en ce qui concerne l’hystérisation aux frontières de l’Europe:

https://www.liberation.fr/planete/2020/03/21/en-hongrie-les-etrangers-coupables-tout-trouves-de-l-epidemie_1782526

*

Et cet appel, à faire suivre:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/10/que-vaut-l-europe-si-elle-se-fait-l-ennemie-du-droit-d-asile_6032516_3232.html

Adieu Graeme, et Merci.

Un petit message laissé suite à l’article du Monde à propos de la disparition de Graeme Allwright.

« Et sortant de son portefeuille

Un vieil horaire de train, il dit:

Je t’avais prévenue je suis étranger ».

Te voilà parti, une fois de plus, rejoindre Leonard et ceux qui, comme lui, comme toi, n’étaient ici que des étrangers de passage. Merci d’avoir éveillé en nous cette nostalgie d’un ailleurs où tu nous précèdes. « Je ne veux plus voyager », disais-tu. Peut-être alors es-tu enfin arrivé ? Ou bien cet ailleurs a-t-il la forme de l’infini voyage dans lequel nous avons eu tant de plaisir à te suivre un moment. Qui sait ? À te revoir au détour du chemin. Merci pour tout.

Car je ne pouvais pas laisser partir Graeme Allwright sans un mot de reconnaissance.

Je ne crains pas de dire combien son influence sur toute ma vie a été plus déterminante que celle de bien des « intellectuels » à la mode « des bistrots du vieux Paris ».

Étranger de passage comme Leonard Cohen son alter ego, chercheur d’infini, un de ces « assoiffés d’azur » dont nous parle Jean Richepin, Graeme n’avait pas pour autant délaissé nos préoccupations terrestres. C’est bien plutôt cette soif d’un ailleurs qui lui faisait porter sur notre monde et notre présent un regard autre, où l’ambition, la cupidité et la médiocrité n’avaient pas de place.

J’avais eu le bonheur de le rencontrer sur le Larzac et lors de la campagne présidentielle de René Dumont, qu’il accompagnait.

On connaît son engagement de précurseur en faveur de la désescalade, et je ne peux oublier, parmi bien d’autres textes magnifiques, la Ligne Holworth, qui dénonce avec tellement de vigueur les fondements crapuleux de nombre des grandes fortunes qui gouvernent nos économies.

Encore un grand merci Graeme pour ton courage, la clarté de ton regard, et la droiture de ta vie.

Du mépris d’autrui et de ses conséquences en Syrie et en Palestine. Et aussi de ma nièce Mila, qui fort heureusement ne fait pas la une des médias.

Il y a certes bien des façons d’insulter et de mépriser l’humanité en autrui.

La plus terrible étant la destruction physique et psychique délibérée, surtout lorsqu’elle s’accompagne d’une lâcheté qui, depuis maintenant des années, équivaut à une complicité tacite.

Démission lors du franchissement de la « ligne rouge » par les forces syriennes, reculades diverses qui permettent en ce moment même aux pires tyrans et à leurs alliés de s’octroyer le droit de vie et de mort sur des milliers de civils, au mépris de « valeurs » qu’il faut désormais se résoudre à écrire avec des guillemets, tellement le choix d’une « politique transactionnelle » les supplante, aux dires du courageux docteur Pitti (environ 14mn dans l’émission).

La France, l’Europe, le monde « regardent ailleurs ».

Quatre millions de personnes menacées, 700 000 déplacés pris entre les feux de tyrans qui s’affrontent, cela pèse bien peu face à la nécessité de demeurer les « vassaux de Poutine » selon le même Raphaël Pitti, et de ne pas trop importuner d’autres Erdogan.

Bien triste démonstration d’une absence de courage politique doublée d’une tragique inexistence de l’Europe.

Bien sûr, on invoquera plutôt la « Realpolitik », terme dont la consonance germanique évoque de façon inquiétante un certain Munich.

Car si faire de la diplomatie, ce n’est pas démissionner mais discuter avec nos ennemis et non pas avec nos amis, comme nous le répètent certains sages, encore faudrait-il être en capacité de le faire.

Or cela ne semble pas être le cas.

Au moins faudrait-il alors avoir ce minimum de courage et d’honneur qui permet encore de nommer par son nom la barbarie, de distinguer « moindre mal » et « intolérable ».

Mais ce n’est désormais plus le cas non plus.

Bien triste présent donc, qui, comme tous les Munich de l’Histoire, laisse présager de bien tristes lendemains.

*

Entre autres abdications devant la « fatalité », l’accueil ô combien timide et complaisant accordé à l’inqualifiable « plan de paix » concocté en privé par Trump et Netanyahou, véritable camouflet au droit des Palestiniens et plus largement au droit international.

Pour le fin connaisseur de la politique israélienne qu’est Ronen Bergman (environ 6mn50 dans l’émission), un tel plan est « une recette parfaite pour la guerre ».

Tandis qu’un personnage aussi mesuré qu’Élie Barnavi se montre surpris :

Ce qui est le plus étonnant, c’est la réaction de l’Europe, notamment de la France. Quand on pense que la France, qui était tout de même le champion de l’État palestinien, loue, même de manière mesurée, les efforts de paix du président Trump, c’est quand même extraordinairement curieux.

Et même si, comme le souligne le même Barnavi, les Palestiniens peuvent avoir leur part de responsabilité pour ce qui est de l’échec de certaines propositions antérieures, le désintérêt de la communauté internationale pour la cause palestinienne ouvre grand la porte aux « solutions » proposées par les plus extrémistes des Hamas, Hezbollah et autres manœuvres d’un Iran dont les missiles et les capacités nucléaires peuvent sous peu considérablement changer la donne.

Nouvel exemple de l’incroyable inconséquence de soi-disant « responsables » politiques, et de la tragique capitulation de ceux qui s’en font tacitement les complices.

Le danger n’a jamais été aussi grand, mais on se contente de siffloter et de regarder ailleurs jusqu’à la catastrophe, si tant est que le déni constitue l’un des ressorts essentiels des comportements humains.

*

Cela n’a sans doute pas la même importance, mais je ne peux m’empêcher de rapprocher de telles situations d’autres inconséquences, bien franco-françaises, celles-là.

Il se trouve qu’une de mes petites nièces se nomme Mila.

Et je ne pourrais accepter qu’elle reçoive des menaces de mort, quoi qu’elle ait pu dire ou faire, et de quelque personne que ce soit.

Mais je suis tout de même stupéfait qu’une bonne partie de la presse bien-pensante n’éprouve pas de difficulté à élever au rang de « critique » ce qui relève de l’insulte ordurière et nauséabonde.

Car les mots ont un sens.

Et si j’ai plusieurs fois montré mon attachement à la liberté d’expression et au refus du délit de blasphème, je serais désolé que la Mila que j’aime puisse un jour s’abaisser à des invectives aussi agressives, abjectes et dégradantes.

Sans doute Dieu, s’il existe, est-il bien au-dessus de nos grotesques injures.

Mais pour beaucoup, il fait partie de la famille et suscite, qu’on le veuille ou non, un investissement existentiel et affectif profond. Or, il n’est pas sans conséquences prévisibles d’insulter quelqu’un de la famille.

Comme je le montrais dans le post mentionné ci-dessus, il y a un temps pour tout. Le kairos se montre déterminant.

Les insultes ordurières et autres vocables sordides peuvent ne pas prêter à conséquence dans une société équilibrée et pacifiée.

Mais il n’en va pas de même dans des sociétés comme la nôtre, où discriminations avérées et tensions à fleur de peau peuvent à tout moment dégénérer en tragiques affrontements.

Si MM. Trump et Netanyahou font le choix de mépriser ouvertement des Palestiniens, plongeant tout le Moyen Orient dans des dangers non négligeables, je serais pour ma part bien meurtri de voir ma petite nièce cultiver la voie de la provocation en se postant devant une synagogue ou une mosquée, fussent-elles virtuelles, pour déclarer que :

« Votre religion, c’est de la merde, votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul, merci, au revoir ».

Je me permets de reprendre tels quels mes propos d’il y a quelques années dans le post mentionné ci-dessus, car le contexte n’a hélas pas changé :

Face à cette situation, on ne peut qu’exprimer de la réserve face à l’argument – certes en partie légitime – qui consiste à dire qu’un athée (…) n’est pas tenu de respecter la sensibilité ni les codes de ce qui ne fait pas partie de son univers de pensée. Cela vaudrait aussi pour chaque croyant par rapport aux croyances qui ne sont pas la sienne.

Soit.

Il me semble cependant difficile de concevoir ce qu’on appelle laïcité sans faire place à ce qu’Orwell nommait la « common decency », qui est peut-être tout simplement la reconnaissance d’un commun dénominateur éthique qui seul rend possible la vie en société.

Un tel « respect de l’autre », qui pourrait en être l’une des traductions, n’est certes pas en opposition avec l’indispensable liberté d’expression. C’est même lui qui est à l’origine des paragraphes de la loi de 1881 que j’ai mentionnés plus haut.

Le thème rencontre aussi sur bien des points la question de l’autocensure.

Bien sûr, en tant qu’athée, rien ne m’empêche de rentrer dans une synagogue sans me couvrir la tête, de garder mes chaussures dans une mosquée, ou de visiter une église ou un temple bouddhiste torse nu, avec mon chien et mes accessoires de plage.

Mais cela porte un nom, qui est au moins la goujaterie, sans doute aussi l’incivilité, peut-être tout simplement l’imbécillité.

Or, il est tout de même permis de penser qu’on peut être athée sans être forcément goujat, incivil ou imbécile. C’est du moins ce que j’ai toujours essayé de faire comprendre à mes élèves.

Hélas, tout comme les adultes, les élèves en question m’ont donné bien des fois la preuve, par leur grossièreté, voire leur obscénité insigne, qu’il arrive bien souvent à l’imbécillité de faire de la résistance. Imbécillité doublée par les temps qui courent d’une agressivité verbale totalement désinhibée.

Ce ne serait pas grand-chose si cela restait au niveau de la plaisanterie de mauvais goût.

Mais tout comme les outrances d’un Trump font peser de graves hypothèques sur la paix au Moyen Orient, les injures ordurières et provocatrices mettent gravement en péril le vivre ensemble au sein d’une nation qui expérimente de façon souvent difficile sa propre diversité et la complexité inhérente à toute coexistence de cultures, de religions et d’opinions.

Une telle expérience ne demande qu’à être un profond enrichissement collectif.

Alors, de grâce, ne la laissons pas sombrer sous les assauts de la bêtise et de l’agressivité.

Et il serait souhaitable que certains médias et autres idéologues apparemment incapables de comprendre ce que signifie le terme « laïcité » cessent de qualifier d’héroïsme ce qui n’est jamais que dangereuse imbécillité.

Car il serait bien illusoire de penser qu’il n’y a chez nos jeunes que des Greta Thunberg.

Là encore, il importe de sortir du déni.

Comme nous le montre à l’évidence l’histoire de notre humanité, certains parmi les jeunes d’aujourd’hui seront les artisans des conflits de demain.

*

*

Ajout du 16/02:

Deux liens à des articles courageux:

https://www.la-croix.com/Monde/Moyen-Orient/Syrie-peut-empecher-catastrophe-humanitaire-Idlib-2020-02-15-1201078456

et sur le blog de Jean Pierre Filiu:

https://www.lemonde.fr/blog/filiu/

Bruits de guerres, Iran, incendies et autres Matzneff… Et meilleurs vœux tout de même !

On le sait, l’être humain est le plus dangereux prédateur qui soit.

Sans doute le seul prédateur à pouvoir tourner la prédation contre lui-même, soit directement jusqu’à l’anéantissement final, soit indirectement par la destruction d’autres espèces et d’un environnement qui lui est vital.

Les fantaisies des Trump, Khamenei et autres Kim Jong-un, ainsi que l’enterrement récent de l’accord de Vienne, nous rappellent opportunément, outre le Docteur Folamour du génial Kubrick,

certaines évidences évoquées par Robert Mc Namara :

« La combinaison de la nature faillible de l’être humain et des armes atomiques conduira à leur emploi. » (Cité par J.P. Dupuy, Hiroshima dessine notre futur atomique, propos recueillis par Aline Richard, La Recherche, 389, sept 2005).

On le sait, nous sommes plusieurs fois déjà passés à deux doigts de la guerre nucléaire généralisée.

Et le même J.P. Dupuy note combien cette incontestable faillibilité humaine se renforce encore d’une effrayante faillibilité technologique depuis que les puissances nucléaires automatisent les ripostes défensives.

On le sait aussi, c’est maintenant une évidence, la bombe environnementale est désormais devenue plus préoccupante encore que la menace nucléaire.

Ajoutons à cela les minables turpitudes dont peut être capable l’être humain, comme nous le montrent quotidiennement, parmi tant d’autres exemples d’abjections et corruptions diverses, les Matzneff et consorts, et nous obtenons un tableau bien peu réjouissant de la réalité qui est la nôtre.

*

Mais voilà que Stultitia m’interrompt :

« Tu es bien sûr de présenter là des vœux de bonne année ? Pour les réconforts et encouragements, c’est plutôt réussi ! »

Et m’oblige à répondre :

« Attends donc la suite ! Tu sais bien que souhaiter bonheur, santé, réussite n’est pas en mon pouvoir. Mais je n’ai pas dit pour autant mon dernier mot ! ».

Car voilà :

Il ne m’étonne en effet nullement que de tels désastres et de telles noirceurs constituent de façon irrécusable le tableau de notre monde. Comme le constatait déjà Machiavel, cela fait tout de même un bon moment que nous assistons aux prouesses de la nature humaine, et il faudrait être bien naïf pour s’en montrer surpris.

Mais il demeure tout de même autre chose.

Je ne prétends certes pas être Dieu. Et pourtant ce qui m’étonne est aussi ce qui l’étonne, lui, au dire de Péguy.

Car ce qui m’étonne, c’est l’espérance.

Ou du moins l’espoir.

L’espoir mystérieux de celles et ceux qui luttent, le plus souvent sans espoir de quelque résultat ou quelque reconnaissance que ce soit.

Ce qui m’étonne, c’est qu’au plus profond de la guerre et des innombrables démissions et lâchetés humaines qui l’accompagnent, il y ait, par exemple, un Franz Jägerstätter, petit paysan autrichien qui, contrairement à bien des « philosophes », artistes ou autres prix Nobel, a refusé obstinément, jusqu’à la mort, de céder à la honte nazie.

Ce qui m’étonne, c’est qu’alors que MM Aragon, Sartre, Lang, Mmes de Beauvoir, Millet, et toute une intelligentsia adule quelqu’un qui estime que pour une adolescente de quatorze ans, c’est un privilège « d’être attendue par un homme de cinquante ans à la sortie de son collège, (…) de vivre à l’hôtel avec lui, et de se retrouver dans son lit, sa verge dans la bouche à l’heure du goûter », il y ait le courage de Denise Bombardier, enfin reconnu à sa véritable valeur après des années de sarcasmes et d’isolement.

Un courage de la même trempe que celui qui animait un Simon Leys lorsque, confronté aux affabulations consciencieusement colportées par une intelligentsia dominante constituée d’intellectuel.le.s pareillement abêti.e.s, il s’élevait contre le règne d’un mensonge qui garde encore aujourd’hui de fervents adeptes parmi quelques maîtres à penser adulés par les foules.

Ce qui m’étonne, c’est qu’alors qu’il est si facile et confortable de se laisser séduire par la pensée du monde, les « vérités » savamment instillées par les Partis, les Églises, les bien-pensances à la mode, celles qui prétendaient par exemple un temps, par le prestige d’un Sartre et de bien d’autres que « la liberté de critique est totale en URSS », il existe de nos jours encore de par le monde des Panaït Istrati et des Victor Serge, des Sakharov et des Liu Xiaobo pour témoigner de la puissance de l’Esprit.

Ce qui m’étonne, c’est qu’alors que des autorités « religieuses » promettent d’accorder « cent jours d’indulgence à toute personne qui tuerait un marxiste », comme d’autres considèrent qu’on peut être bouddhiste et massacrer des rohingyas, il puisse toujours exister parmi nous des Mauriac, des Jägerstätter et des Bernanos pour exhorter à l’honneur de la désobéissance ;

Et tant d’autres existences portées par un désir d’éthique et de vérité qui font que l’impressionnante expérience de Milgram laisse malgré tout une latitude à la libre conscience du sujet.

Oui, ce qui m’étonne, c’est qu’au cœur des désordres épouvantables de ce monde qui est le nôtre et dont beaucoup profitent ou s’accommodent par lâcheté, il existe des vies, certaines connues, mais pour la plupart « cachées », qui donnent des raisons et le goût de ne pas désespérer.

Voilà donc ce que je nous souhaite pour l’année 2020 : que nos existences puissent se nourrir tant soit peu de cette force qui anime toutes celles et ceux qui décident d’y croire, jusqu’aux plus humbles et aux plus modestes, disparus sans traces dans quelque camp ou quelque goulag, ou dans la simple indifférence.

Et que l’impressionnante citation de George Eliot qui clôt le beau film de Terence Malick sur Franz Jägerstätter puisse être pour nous une source vivante d’inspiration.

« Car le bien croissant du monde dépend en partie d’actes non historiques ; et si les choses ne vont pas pour vous et moi aussi mal qu’elles auraient pu aller, nous en sommes redevables en partie à ceux qui ont vécu fidèlement une vie cachée et qui reposent dans des tombes délaissées. »

Bonne et heureuse année à toutes et à tous !

Fake news, infox et autres impostures. Ou des aventures palpitantes de la vérité dans un monde de brutes.

Pour faire face à la vérité
J’ai poussé jusqu’à la télé
Où l’on m’a dit « Vous demandez qui?
La vérité? C’est pas ici! »
Les temps sont difficiles!

Léo Ferré. Les temps sont difficiles.

On ne peut pas, me semble-t-il, ne pas être frappé par un étonnant paradoxe qui s’attache de nos jours à la notion de vérité.

La société moderne, nous dit Bernard Williams [philosophe anglais, 1929-2003] dans son livre Truth and Truthfulness [Vérité et véracité], accorde une très grande importance au fait de dire la vérité. Quand un personnage politique est surpris à mentir sur sa vie privée, sa crédibilité s’en trouve fortement entamée car l’opinion en déduit qu’on ne peut pas lui faire confiance dans sa vie publique. Si ces combats de gladiateurs modernes que sont les procès en diffamation connaissent un tel succès, c’est qu’ils portent sur une question fondamentale : qui dit la vérité et qui ne la dit pas ?

Richard J. Evans, recension de Truth and Truthfulness de B. Williams, dans Courrier International du 01/10/2003.

Mais alors même que nous assistons à cette revendication, inédite par son ampleur, de transparence, d’honnêteté, de sincérité ; alors même qu’éclatent tous les jours des « affaires » qui révèlent au grand jour des délits et des crimes sexuels, des dissimulations malhonnêtes, des prises d’intérêt frauduleuses, des corruptions politiques, que ce soit au Chili, au Liban aux États Unis ou en France, la notion de vérité n’a jamais paru aussi insignifiante, aussi décriée voire proprement évacuée de l’horizon de la pensée, étouffée sous le règne envahissant des fake news, des supercheries reprises en boucle sur les réseaux sociaux, des manipulations diverses de l’opinion par des médias peu scrupuleux.

Plus nous accordons d’importance au fait de dire la vérité, plus nous paraissons douter du fait qu’on puisse la découvrir ou, tout bonnement, qu’elle existe. (Richard J. Evans, id. ibid.).

Ce doute, ce soupçon concernant la vérité se voit même théorisé au niveau philosophique :

Les penseurs postmodernes mettent systématiquement le mot “vérité” entre guillemets, comme s’il s’agissait d’un concept dangereux qui doit être entouré de ce cordon sanitaire typographique pour empêcher le lecteur de s’imaginer qu’une telle chose existe réellement.

(R. J. Evans, id. Ibid.).

Eh oui, mon vieux Léo, les temps sont en effet bien difficiles pour la vérité !

Comment donc comprendre de telles contradictions et incohérences ?

*

Grandeur et décadence de la « Vérité forte ».

J’ai revu récemment sur Arte le beau film de David Lean, « La fille de Ryan », et un étrange rapprochement m’est venu à l’esprit.

Dans l’Irlande traditionnelle du début du siècle dernier, le père Collins incarne l’omniprésence d’une « Vérité » chrétienne, religieuse bien évidemment, mais qui concerne aussi le comportement moral et les opinions politiques. Toujours prêt à défendre le faible Michael contre les humiliations et les moqueries, s’opposant courageusement au lynchage de la malheureuse Rosy et de son tout aussi malheureux mari Charles, ne dédaignant pas à l’occasion de manifester son soutien aux militants séparatistes irlandais etc.

Avec cela, faisant régner d’une main de fer les exigences de la morale catholique la plus doctrinaire, peu apte à s’embarrasser des états d’âmes et des hésitations de ses ouailles.

Beau représentant d’un type de « Vérité forte » qui ne paraît certes plus de mise aujourd’hui.

Et pourtant, n’est-ce pas une « Vérité forte » de ce genre qu’on retrouve incarnée par le personnage de Salah, l’impressionnant Frère Musulman mis en scène par Ladj Ly dans « Les Misérables » ?

Même personnalité puissante, même intransigeance morale fondée non plus sur l’intangible Vérité de la Bible mais sur celle du Coran, même prosélytisme envers des ouailles auxquelles il se doit de montrer le droit chemin à travers les désordres et les errements ordinaires de la vie des cités.

Dans ce registre des « Vérités fortes » et doctrinaires encore remarquables il y a quelques décennies, on pourrait aussi évoquer entre autres celle du Parti, fondée sur l’intangible Vérité du Capital, celle des « hussards noirs » de la République et de la laïcité, fondée sur la tout aussi intangible Vérité du Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson.

L’histoire de la Vérité est tout entière marquée par la prégnance de représentations de ce genre. Depuis la Vérité résidant pour Platon dans le ciel divin des Formes ou des Idées, jusqu’à celle du dialecticien interprète infaillible et définitif du Sens de l’Histoire, en passant par la conception d’un fondement de l’intelligence de toute chose dans cette Vérité première qui ne peut reposer qu’en Dieu, qui constitue le patrimoine commun du judaïsme, du christianisme et de l’islam, les aventures de la Vérité sont indissociables d’une désignation forte qui ne peut se passer de la majuscule qui en consacre le caractère indiscutable.

Au-delà de leur différence, ce qui unit ces divers modèles de Vérité, c’est le fait de postuler une transcendance, pas forcément au sens religieux, mais au sens d’un universel capable de dépasser – transcender – la diversité irréconciliable des opinions et des représentations, des usages et des cultures par la référence à une visée commune, le Bien, Dieu, l’Esprit, le Sens de l’Histoire, ou une Nature Humaine censée constituer L’Homme générique dont les Droits et les Devoirs seraient identiques pour tous les individus quels qu’ils soient dans le partage d’un même « humanisme », etc.

Mais on le sait, une telle Vérité majuscule, si elle a produit et peut encore produire incontestablement de belles réussites existentielles et morales, est aussi à l’origine de perversions que nous ne connaissons que trop bien : Inquisitions diverses, fanatismes, extrémismes intolérants, absolutismes et dictatures politiques, colonialisme, impérialisme et dogmatismes insupportables y compris lorsqu’ils se manifestent sous la forme d’une grossière laïcardité de poulailler.

On comprend dès lors qu’un tel type de « Vérité » soit désormais entré en décadence, et que, hormis dans certains cercles particuliers, ceux qui justement s’accommodent fort bien de l’extrémisme et de l’intolérance dogmatique, il ne soit plus franchement le bienvenu dans notre monde contemporain, jusqu’à être considéré comme « un concept dangereux », comme le signale Richard J. Evans.

Réaction saine et compréhensible, incontestablement.

Mais ne court-elle pas le risque de jeter le bébé avec l’eau du bain ?

*

Triomphe du scepticisme : « postmodernisme » et vérité.

Car le soupçon bien compréhensible envers La « Vérité », qui va jusqu’à son évacuation quasi complète de notre horizon, nous place au bord d’un vide qu’on est en droit d’estimer inquiétant.

C’est ce que constate par exemple un numéro récent (1513 du 31/10 au 6/11) du Courrier International.

« Notre époque est marquée par le recul sans précédent d’un des principaux héritages des Lumières : la vérité en tant que pilier moral et politique »,

affirme la sociologue Eva Illouz dans un long article [Il n’y a pas de démocratie possible sans vérité] publié par le quotidien israélien Ha’Aretz. Elle y déplore un culte de la subjectivité et du relativisme, qui laisserait le champ libre à toutes les dérives, celles de Trump ou de Nétanyahou, pour ne citer qu’elles.

On peut bien évidemment ajouter l’emprise déjà évoquée des fake news et autres infox dans les medias de façon générale, et sur les réseaux sociaux en particulier.

Il faut cependant remarquer que si ce recul de la vérité est incontestablement l’une des caractéristiques de notre époque, la mise en question de ce « pilier moral et politique » précède de beaucoup les « Lumières ».

On peut en trouver en effet les prémices dans la classique confrontation entre opinion et vérité, tellement présente chez les Anciens, ainsi que dans tant de sujets de réflexion qui ont fait le bonheur, mais hélas plus souvent l’accablement, de générations d’élèves de terminale : l’antagonisme de la doxa et du logos, l’Allégorie de la Caverne, Platon et la sophistique, Descartes et le scepticisme, Pascal et le pyrrhonisme, mais encore bien d’autres « ismes » en rapport avec l’idée de vérité et sa contestation : cynisme, relativisme, perspectivisme, etc. Et aussi dans quelques citations devenues lieux communs, qui vont de« L’homme est la mesure de toute chose » de Protagoras au cynisme moral et politique de Calliclès, tellement actuel lorsqu’il affirme que « ce qui est juste, c’est que celui qui vaut plus ait le dessus sur celui qui vaut moins ».

Thématiques vieilles comme le monde, donc.

La nouveauté pourtant, c’est que si pour Platon, Descartes, Pascal et les autres, la Vérité (celle donc avec un grand V) triomphait en fin de compte de ces « ismes » qui la contestaient, la perspective a maintenant changé et c’est bien elle qui semble avoir perdu le combat.

À la fin, ce n’est plus le gentil qui gagne, mais bien le méchant.

« À chacun sa vérité » relève désormais d’une évidence aussi indiscutable que l’était celle du Cogito pour le brave Descartes.

« Cosi è se vi pare » E basta ! Pourrait-on encore ajouter fait partie des certitudes les plus communes de l’homme de la rue. De façon paradoxale (paradoxe d’ailleurs souligné dès le Théétète de Platon…), puisqu’elle se présente désormais comme une « vérité » incontestable. [Cosi è se vi pare  est le titre de la pièce de L. Pirandello que nous connaissons sous la traduction « À chacun sa vérité ». On pourrait le traduire par quelque chose comme :  « S’il vous semble que c’est ainsi, alors c’est ainsi »].

Comment s’étonner alors  – et pourquoi – de la prolifération des fake news et des infox si toute opinion est censée en valoir une autre et accède au rang de vérité incontestable ?

Car le discrédit – au moins en partie compréhensible comme nous l’avons vu – d’une « Vérité forte » capable d’assurer une fonction normative et donc de distinguer ce qui est vrai de l’erreur et du mensonge ouvre nécessairement le champ à l’équivalence d’appréciations que plus rien ni personne ne peut départager, faute d’habilitation légitime.

Pour Eva Illouz, qui se réfère à Harry Frankfurt (De l’art de dire des conneries, Fayard-Mazarine, Paris, 2017) le caractère radical d’une telle évolution est à chercher, d’une part dans la prolifération anarchique des médias,

L’extraordinaire démultiplication des médias a été l’un des principaux facteurs d’émergence de ce type de discours : que ce soit à la radio, à la télévision ou sur Internet, le but est de dire quelque chose, quel que soit le message. Les médias produisent un bruit de fond incessant, ils produisent des conneries à lire, à regarder ou à écouter sous la forme de chroniques, de prévisions, d’analyses et de divertissements (id. ibid).

D’autre part dans

le culte des émotions et la glorification de “la vérité intérieure et personnelle” qui se sont emparés des sociétés occidentales. “Au lieu d’essayer de parvenir à une représentation exacte du monde, écrit Frankfurt, l’individu s’efforce de donner une représentation fidèle de lui-même.” (id. ibid).

On pourrait aussi ajouter que « chat échaudé craint l’eau froide » : nous sommes tellement abreuvés d’informations multiples qui se contredisent, de la part de politiques, bien sûr, mais aussi de sociologues, d’historiens, de scientifiques (qui nous disent que le nuage de Tchernobyl s’est arrêté à nos frontières, puis qu’il est passé… ; que le glyphosate ou les statines sont une bonne chose, puis un danger redoutable, etc. etc. etc.) que ne sachant plus à quel discours se vouer, nombre d’entre nous décident de ne plus croire en aucun.

À l’arrière-plan de ces déplacements qui aboutissent à la disparition de la vérité, on trouverait cependant, outre la permanence de tendances apparentées à l’antique scepticisme, un courant philosophique devenu dominant, celui du « postmodernisme »,

mouvement philosophique qui a formalisé l’idée qu’il pouvait exister plusieurs vérités et pas seulement une, et qu’il fallait donc à la fois démocratiser et démystifier la notion même de vérité. Puis, d’autres courants issus du postmodernisme sont allés plus loin, affirmant que la vérité était au service du pouvoir. Que la vérité était masculine, blanche, européenne, colonialiste ou hétéro-normative (id. ibid).

Avec bien des nuances, on pourrait reconnaître dans ces divers courants, pour l’essentiel héritiers d’un Nietzsche dynamiteur de la notion classique de vérité, l’apport de penseurs tels que Michel Foucault, Jean Baudrillard, Jean François Lyotard et quelques autres.

Cette assimilation de la vérité à un instrument du pouvoir a conduit à un renversement spectaculaire : alors que, du temps des Lumières, la vérité était une arme pour lutter contre les superstitions et la tyrannie politique, c’est à présent sur elle que se concentrent les attaques morales. Tout groupe ou individu a le droit de formuler sa vérité, telle est la seule et unique position morale acceptable aujourd’hui (id. ibid).

Advient dès lors le règne d’une « tolérance » universelle envers toute forme de croyances et de valeurs, « tolérance » dont la version molle est bien connue de quelques professeurs de philo résistants, qui se voient automatiquement taxés de tyrans ou de despotes, et de toute façon disqualifiés par le carton rouge de « l’intolérance », dès qu’ils essaient d’insinuer que toutes les opinions ne se valent peut-être pas.

Tel est donc effectivement l’état des lieux, le contexte dans lequel se situe désormais l’interrogation – ou plutôt la non-interrogation – sur la vérité.

Car le fait de ne même plus percevoir qu’il y a interrogation témoigne d’un état plutôt inquiétant de la pensée :

Cette conception de la vérité est devenue encore plus corrosive en quittant le domaine de l’épistémologie pour entrer dans la sphère morale et politique. En 1987, dans L’Âme désarmée (2018, Les Belles Lettres), Allan Bloom soulignait qu’il était devenu interdit dans les universités américaines de remettre en question les valeurs d’un autre étudiant car plus personne ne pouvait être sûr de connaître ou de détenir la vérité. Pour être véritablement démocratique et tolérant, il fallait se libérer des chaînes de la vérité (id. ibid).

Car « la vérité est coercitive et obscène » nous répète sur tous les tons la doxa contemporaine.

Alors, la première chose à faire serait-elle de suivre le conseil de J. Baudrillard dans ses Cool Memories (1980. Cité dans l’article mentionné) ?

De nous en « débarrasser au plus vite et la refiler à quelqu’un d’autre. Comme la maladie, c’est la seule façon d’en guérir. Celui qui garde en main la vérité a perdu ».

Voire…

*

Aperçu de la question de la vérité dans les sciences : les notions d’« objectivité forte » et d’« objectivité faible ». Fonction opératoire et nécessaire permanence de la croyance au vrai.

Peut-être pourrait-on alors trouver dans la démarche scientifique telle qu’elle se considère de nos jours quelques pistes pour surmonter le paradoxe qui nous occupe, et pour rendre à la notion de vérité une part de sa légitimité.

Car les sciences ne sont pas exemptes d’interrogations sur la vérité, celle de leurs propres fondements comme celle de leurs résultats.

Pourtant, dans le domaine scientifique aussi, la notion de vérité est devenue problématique, car l’exploration du monde qui nous entoure ne peut être dissociée de l’interprétation du rapport que nous entretenons avec lui.

Le temps est révolu où le scientifique pouvait penser que l’intelligence humaine était capable d’une parfaite adéquation avec la réalité de ce qui est, la fameuse « adequatio rei et intellectus » censée définir la vérité pour les philosophes médiévaux.

Il serait en effet bien prétentieux de soutenir de nos jours que la science procure de claires évidences, des théories qui seraient une sorte de décalque parfait du réel tel qu’il est en soi, exemptes de toute interférence avec le fonctionnement du cerveau humain, la situation historique du chercheur, son conditionnement philosophique ou encore psychologique. Comme Kant l’avait déjà montré, un tel réalisme absolu est devenu intenable. Aucun scientifique ne peut prétendre exprimer « le point de vue de Dieu », une connaissance parfaitement objective, dégagée de toute limite humaine, de toute contingence.

Si une connaissance « vraie » paraît hors de sa portée, on peut dès lors se demander si la démarche scientifique conserve une légitimité.

Ne succomberait-elle pas en effet à la critique de Nietzsche – encore lui ! – qui n’en faisait rien de plus qu’une croyance, une « foi » ayant pour but réel de rassurer les pauvres humains que nous sommes, effrayés devant le caractère foncièrement chaotique et insaisissable, « immoral », du « réel » auquel nous avons à faire, en le mettant dans des petites boîtes conceptuelles  – celles de la « morale », de la « vérité » etc. – qui prétendent réduire à notre usage ce jaillissement incontrôlable, et en rendre possible la maîtrise par notre intellect. « Chercher la vérité » relèverait alors de la crainte devant ce qui est, plus d’une attitude morale, voire psychologique, que d’une démarche de connaissance. Puisque le réel ne peut qu’échapper par son caractère même à toute connaissance par notre raison.

« ‘’Volonté de vérité’’ – cela pourrait cacher une volonté de mort. – En sorte que la question : pourquoi la science? se réduit au problème moral : Pourquoi de toute façon la morale ? Si la vie, la nature, l’histoire sont « immorales »? Il n’y a aucun doute, le véridique, au sens le plus hardi et le plus extrême, tel que le présuppose la foi en la science, affirme ainsi un autre monde que celui de la vie, de la nature et de l’histoire; et, en tant qu’il affirme cet autre monde, comment ne lui faut-il pas, par cela même, nier son antipode, ce monde, notre monde? » (Le Gai Savoir, Aphorisme 344).

On comprend donc que pour un postmodernisme en grande partie héritier de Nietzsche, « foi en la science » et « foi en la vérité » soient d’emblée récusées :

Le postmodernisme se distingue des autres formes de relativisme par sa manière d’envisager la perte et la rédemption. Dans le relativisme, la vérité objective n’existe pas. Reste donc à savoir ce qui la remplace. Pour beaucoup de philosophes, c’est une question sérieuse qui mérite une réponse. Pour les postmodernes, c’est une question idiote qui dénote une inaptitude à prendre au sérieux le caractère définitif de la perte. La rédemption ne se trouve pas dans la recherche d’un substitut à l’objectivité, elle se trouve dans la célébration de sa perte. (Richard J. Evans, art. cité).

Ce désaveu de l’objectivité et de la vérité se retrouve aussi bien sûr pour ce qui est de l’évaluation de l’histoire et du politique :

La pensée postmoderne nous demande de garder une distance ironique par rapport aux événements, sans quoi nous serions tentés de croire qu’ils se sont déroulés dans le monde “réel” (Richard J. Evans, art. cité).

Toutefois, si le post modernisme a pu être un élément supplémentaire dans leur mise en question, dans le domaine scientifique, on ne l’a pas attendu, pas plus que Nietzsche, pour s’interroger sur la portée réelle de l’objectivité et de la vérité.

Car ce sont les avancées de la science elle-même, en particulier les théories de la relativité et la physique quantique, qui on le sait, ont sérieusement malmené la croyance en un discours qui dirait la réalité « telle qu’elle est ». Si le rêve d’un « réalisme objectiviste », d’une « objectivité forte » semble bien avoir disparu de l’horizon de la recherche scientifique, c’est avant tout du fait des progrès de cette recherche même.

Cette prétention d’un « réalisme absolu » n’apparaissant plus tenable, lorsqu’il réfléchit sur sa pratique au-delà de ses stricts résultats, le scientifique désormais privé de cette assurance ne peut faire l’économie d’interprétations, d’hypothèses, de modèles philosophiques et métaphysiques qui peuvent dès lors rencontrer toutes les figures de l’histoire de la pensée.

Un mathématicien, un physicien qui réfléchit sur sa pratique, peut en effet faire profession de scepticisme, de réalisme, de platonisme, de pythagorisme, etc.

Et même de nietzschéisme !

Car il y a effectivement, derrière la démarche scientifique, une croyance originaire, une « foi en la science » qui la rend possible.

Pourtant, même si le scientifique nietzschéen ou « postmoderne » a parfaitement le droit de « célébrer la perte » de la vérité et de « garder une distance ironique » par rapport à sa propre pratique et aux théories qu’il professe, scepticisme, relativisme ou postmodernisme ne sont en rien une obligation en dépit d’un certain terrorisme intellectuel qui voudrait le faire croire.

Car ces attitudes relèvent, elles aussi, de la croyance. L’homme de science conserve donc aussi pleinement le droit de choisir une autre croyance.

En l’occurrence celle qui consiste à assumer effectivement un acte de « foi en la science », mais qui, loin d’être une façon de s’illusionner ou de se rassurer à bon compte, comme le voudraient Nietzsche et les postmodernes, serait l’acte même qui donne sens à sa recherche, le plus souvent implicitement, mais aussi de façon explicite.

Bien loin d’être une attitude « réactive » opposée aux forces de la Vie, la « foi en la science » et en la vérité pourrait être effectivement l’événement fondateur donnant naissance à un dynamisme ouvrant au chercheur cette perspective infinie, ou du moins indéfinie, qui fait être sa recherche.

C’est ce que nous disent par exemple A. Einstein et L. Infeld dans un ouvrage célèbre :

Les concepts physiques sont des créations libres de l’esprit humain et ne sont pas, comme on pourrait le croire, uniquement déterminés par le monde extérieur. Dans l’ef­fort que nous faisons pour comprendre le monde, nous ressemblons quelque peu à l’homme qui essaie de comprendre le mécanisme d’une montre fermée. Il voit le cadran et les aiguilles en mouvement, il entend le tic-tac, mais il n’a aucun moyen d’ouvrir le boîtier. S’il est ingénieux il pourra se former quelque image du mécanisme, qu’il rendra responsable de tout ce qu’il observe, mais il ne sera jamais sûr que son image soit la seule capable d’expliquer ses observations. Il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme réel, et il ne peut même pas se représenter la possibilité ou la signification d’une telle comparaison. Mais le chercheur croit certainement qu’à mesure que ses connaissances s’accroîtront, son image de la réalité deviendra de plus en plus simple et expliquera des domaines de plus en plus étendus de ses impressions sensibles. Il pourra aussi croire à l’existence d’une limite idéale de la connaissance que l’esprit humain peut atteindre. Il pourra appeler cette limite idéale la vérité objective.

Albert Einstein, Léopold Infeld, L’Évolution des idées en physique, Petite bibliothèque Payot, 1963, p. 34-35 [c’est moi qui souligne].

À la différence de la vision nietzschéenne, cette « croyance », cet « acte de foi » assumé en faveur de la science n’est pas alors prétexte à la disqualifier, mais constitue au contraire un « pari épistémologique » pour la connaissance, l’engagement « ontologique » indispensable qui seul la fait être, qui lui permet de s’instaurer.

Sans illusion, toutefois. À la différence de ce que pouvaient encore rêver Platon, Descartes ou encore Newton, le scientifique sait désormais qu’ « il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme réel », qu’il ne pourra jamais ouvrir la montre. On l’a vu, le rêve d’un absolu réalisme est désormais révolu.

Cela ne signifie cependant pas qu’il pourrait dire n’importe quoi, que toute théorie serait équivalente, à la façon du « à chacun sa vérité » de Pirandello et des postmodernistes. Car il nous est bien dit que l’idée de vérité demeure comme visée, « limite idéale de la connaissance ».

Même si le « mécanisme  ultime » de notre réel risque fort de nous demeurer foncièrement « voilé », et si notre objectivité ne pourra jamais être que « faible », selon les belles expressions du physicien et philosophe Bernard d’Espagnat, l’idée de vérité demeure indispensable pour comprendre en particulier un fait troublant :

Qu’est-ce qui autorise en effet à affirmer qu’une théorie est plus « vraie » – ou moins fausse – qu’une autre ? L’épreuve de l’expérimentation, bien sûr, qui permet à la relativité d’Einstein d’expliquer des faits (la fameuse « avance du périhélie de Mercure » par exemple) dont la mécanique newtonienne ne pouvait rendre compte.

Mais vers quoi est donc tendu ce travail sans fin de la connaissance et de l’expérimentation, et qu’est-ce donc qui l’anime lorsqu’il ne se satisfait pas de théories pourtant en apparence formellement solides et expérimentalement confirmées, comme l’était celle de Newton, comme le sont celles d’Einstein dont on sait qu’elles seront un jour complétées, voire dépassées ?

Il semble en effet bien difficile de se passer dans les sciences de la notion de vérité. Celle-ci y revêt en effet un caractère opératoire, la fonction « énigmatique » d’un « guide », d’un attracteur sans lequel la recherche ne pourrait avoir les moyens de fonctionner.

« Il y a un cercle de la vérité, qui fonde tous les autres […]. C’est que la question de la vérité est une question qui se présuppose elle-même. Nous savons déjà ce qu’est la vérité lorsque nous nous lançons dans l’entreprise du savoir ; son idée nous guide effectivement. Mais ses présuppositions ne peuvent cependant pas être entièrement élucidées car il n’y a pour nous ni vérité accessible sous forme d’un donné pur, ni vérité toute faite déjà sous forme d’une construction a priori. La vérité est toujours à faire ; elle se précède donc et s’annonce en même temps. Elle nous éclaire mais elle reste énigmatique ».

nous dit le philosophe des sciences J. Ladrière dans L’articulation du sens (Cerf, Paris 1984, I, p. 50).

*

D’une « Vérité forte » à une « vérité faible ». La fonction irremplaçable de la vérité en éthique et en politique.

Ce cheminement de la vérité dans l’histoire des sciences me semble présenter une analogie avec la question qui nous occupe plus précisément, et ce que pourrait être la place de la vérité en éthique et en politique, et donc plus largement dans la conduite de nos vies quotidiennes.

Tout comme un « réalisme absolu » qui nous donnerait à connaître le réel « tel qu’il est », le Bien, le Vrai et le Beau (avec des majuscules, ce que les médiévaux nommaient les « Transcendantaux ») ont désormais perdu le caractère indiscutable qui était jadis le leur. Celui-là même qui aurait permis au philosophe ayant la connaissance d’une « Vérité forte » de devenir l’Homme Politique par excellence, le « Philosophe Roi », pour Platon.

Mais déjà les mésaventures de ce dernier à la cour des tyrans de Syracuse montrent que se référer à La Vérité ou au Bien est loin d’être suffisant pour assurer la bonne gouvernance !

Pour ne pas parler bien sûr des différents régimes théocratiques (chrétiens, bouddhistes, etc.) prétendant se fonder sur une absolue Vérité révélée, et dont les derniers en date, qu’ils se nomment Califat ou République Islamique ne suscitent pas particulièrement l’adhésion enthousiaste…

Pourtant, la permanence de la référence à la vérité est de nos jours plus indispensable que jamais.

C’est elle qui rend possible l’élaboration de modèles éthiques et politiques capables de dépasser le règne envahissant du « n’importe quoi » et le risque réel de barbarie qui l’accompagne.

Le contenu d’une vérité peut évoluer, mais ce qui ne doit pas changer, c’est l’idée que la vérité compte et qu’il existe des méthodes pour déterminer quelle vérité est plus essentielle qu’une autre. Accepter ce principe est une façon de coexister dans un monde que nous partageons avec d’autres.

E. Illouz, art. cité.

Nous reviendrons plus bas sur la question des « méthodes ».

Notons déjà que l’expression « accepter ce principe » rejoint l’idée de l’« acte de foi » que nous avons vu à l’origine de la possibilité même de la démarche scientifique : en éthique ou en politique pas plus qu’en science, il ne peut y avoir vérité s’il n’y a acte originaire d’engagement en sa faveur.

Nous sommes convoqués à une décision fondamentale : accepter ou ne pas accepter ; croire ou ne pas croire.

Eva Illouz fait allusion à Hannah Arendt qui, dans son Essai sur la révolution, s’inquiétait de « l’absence de pensée », de l’incapacité à juger par soi-même et à distinguer les faits de la fiction.

Or, les exemples de manipulations du vrai aux États Unis, au Brésil, en Russie, etc., des fake news et autres théories du complot universellement répandues nous montrent que c’est bien à ce défi – sauver la pensée – que nous avons à nous confronter si nous voulons préserver, en même temps que la démocratie, un mode de vie à la mesure de notre humanité.

Il est en effet urgent de réapprendre à penser ! Et cela ne peut commencer que par un acte de foi, un engagement en faveur de la possibilité même d’une raison éclairée par l’idée de vérité.

Car il est essentiel de retrouver « une conception claire de la vérité », de « la distinction entre vrai et faux ».

“Le sujet idéal de la domination totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais les gens pour qui la distinction entre fait et fiction et la distinction entre vrai et faux n’existent plus”, souligne Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme.

Steve Tesich, l’inventeur du concept de post-vérité, écrit : “Nous serons bientôt des prototypes de citoyens dont les monstres totalitaires du passé osaient à peine rêver. Jusqu’à présent, tous les dictateurs devaient âprement lutter contre la vérité. Mais par notre attitude, nous leur disons aujourd’hui que ces efforts ne sont plus nécessaires car nous avons développé un mécanisme cognitif capable de dépouiller la vérité de toute forme de signification. En tant qu’individus libres, nous avons fondamentalement et librement décidé que nous voulions vivre dans un monde de post-vérité.”

La manière la plus efficace d’établir un pouvoir totalitaire n’est pas d’opposer une vérité à une autre, mais de questionner l’idée même de vérité. En 1938, George Orwell écrivait dans son Hommage à la Catalogne :

L’idéologie nazie nie spécifiquement l’existence même de toute ‘vérité’. […] Si le Chef dit de tel événement qu’il ne s’est jamais produit, alors il ne s’est jamais produit. S’il dit que deux et deux font cinq, alors deux et deux font cinq. Cette perspective m’effraie beaucoup plus que les bombes.”

À l’instar d’Orwell s’engageant dans les forces antifascistes pendant la guerre d’Espagne (1936-1939), seul un individu ayant une conception claire de la vérité peut être prêt à risquer sa vie pour défendre les valeurs antifascistes. Se prélasser dans une conception floue de la vérité est un luxe que seules des sociétés démocratiques bien dirigées peuvent s’offrir et que nos sociétés contemporaines ne peuvent plus se permettre. Sous toutes ses formes, la tyrannie a toujours misé sur notre négligence, notre apathie ou notre stupidité pour écraser la vérité. La vérité demeure une arme nécessaire pour combattre les tyrans, les menteurs et tous les diseurs de conneries (E. Illouz, art. cité).

Y aurait-il alors quelque méthode permettant de se réapproprier cette « arme nécessaire »?

À l’image de ce que nous avons observé dans la démarche scientifique, il me semble que cette réappropriation passe par l’abandon d’une « Vérité forte », ces dogmatismes, qu’ils soient métaphysiques, religieux ou athées, dont l’Histoire nous a démontré à l’envi le caractère contre-productif et non opératoire.

La vérité, dans son acception « faible » demeure – et doit peut-être demeurer – pour nous une énigme à élucider sans cesse.

Tout comme Einstein la présente comme la « limite idéale » de la science, elle peut constituer la « limite idéale » de l’éthique, de la morale et du politique, et des constructions qu’elles suscitent.

Loin de s’imposer à nous comme une évidence, elle doit donc en premier lieu faire l’objet d’un choix de croyance, d’un « acte de foi » assumé, d’un engagement épistémologique et ontologique qui seul peut faire être le champ de l’éthique et du politique.

Qu’on le veuille ou non, scepticisme, relativisme, postmodernisme, etc. demeurent des options proprement métaphysiques de l’esprit humain, des modèles et des croyances qu’aucune raison ne pourra jamais prouver ni réfuter.

Le choix d’accorder une consistance à la vérité relève donc effectivement, tout comme dans la démarche scientifique, d’une croyance autre, d’un autre modèle métaphysique..

Modèle dont la possibilité et la légitimité doivent être courageusement affirmées, clairement exposées et soutenues, au niveau de l’éducation en particulier, mais aussi d’une formation permanente au discernement, à la maîtrise critique du langage, de l’information et des médias qui doit passer en priorité par des décisions politiques concernant les médias eux-mêmes.

J’avais il y a quelques mois proposé la mise en place d’un « brevet de citoyenneté » renouvelable, par lequel tout électeur pourrait attester de sa connaissance d’un minimum indispensable d’indicateurs politiques et économiques reconnus lui permettant de ne pas succomber à n’importe quel discours fallacieux et au matraquage des fake news. L’exemple des différents « décodeurs », « désintox », etc. mis en place par certains médias pourrait contribuer à aller dans ce sens. Encore faudrait-il s’assurer que les données en soient connues et maîtrisées…

À la différence de ce qui se passe dans les sciences, un tel engagement « métaphysique » en faveur de la croyance en la vérité ne peut avoir en éthique, en politique ni dans les sciences humaines de confirmation expérimentale.

Celles et ceux qui s’y engagent sont toutefois en droit de penser qu’il se justifie par son caractère opératoire, une « fécondité » analogue – quoique non expérimentale – à celle qui caractérise les théories scientifiques confirmées.

La vraie justification d’une méthode, c’est sa fécondité. Mais comment définir celle-ci ? On pourrait dire qu’une méthode est féconde dans la mesure où elle est capable de nous donner à comprendre la réalité que nous interrogeons (J. Ladrière, op. cit. p. 49).

Fécondité permettant un surcroît de compréhension certes, mais aussi, dans le cas de l’éthique et du politique, une transformation efficace de notre réalité.

Or, il y a indéniablement des convergences dans les processus de compréhension et de transformation éthique et politique de notre humanité ainsi que du monde qui nous entoure.

Il est légitime de penser que de telles convergences nous donnent à voir quelque chose d’une vérité vers laquelle elles tendent comme vers une « idée régulatrice », une « limite idéale ».

Déjà Cicéron, tout en constatant l’extrême diversité des coutumes et des cultures reconnaissait la profonde unité du genre humain :

’Il n’y a pas en effet d’êtres qui, comparés les uns aux autres, soient aussi semblables, aussi égaux que nous. C’est bien la preuve qu’il n’y a pas dans le genre humain de dissemblance, autrement la même définition ne s’étendrait pas à nous’’ (Des Lois, I, X).

On est en droit de penser que de tels facteurs d’unité transcendent la diversité des individus et des cultures.

C’est ainsi que nous pourrions alors retrouver cet « universel transcendant » perdu, qui caractérisait les « Vérités fortes » et leur indispensable fonction régulatrice et normative.

Mais désormais à titre de visée dynamique, indéfiniment perfectible et non de dogme intangible imposé de façon autoritaire voire violente.

Il deviendrait alors difficile de soutenir avec Michel Foucault par exemple que le problème des valeurs ou de la vérité se réduit à une question de pouvoir, de domination ethnocentriste d’une culture sur une autre, à une incompatibilité de configurations historiques interdisant toute norme susceptible de les transcender.

(voir aussi à ce sujet mes réflexions sur Tzvetan Todorov).

Même si le viol est une pratique hélas particulièrement attestée en Inde, le viol collectif de Jyoti Singh à New Delhi en 2012 a provoqué des réactions populaires sans précédent qui ont montré que la réprobation de ce genre d’acte n’est pas l’apanage des normes éthiques d’une culture dominante ou d’une Histoire données, en l’occurrence celles d’un Occident des « Droits de l’homme » et de la femme.

Il en va de même de la condamnation de l’esclavage, du mépris du droit des enfants (même si certaines régressions en Occident montrent qu’on peut hélas lui préférer la satisfaction du besoin des adultes), des progrès en ce qui concerne le refus de l’excision chez les peuples mêmes qui la pratiquent, du combat pour le droit des femmes en dépit des difficultés, de la lutte contre le racisme et les discrimination (antisémitisme, homophobie, islamophobie, etc.), du recul mondial de la peine de mort ; ou encore des revendications de liberté de conscience, d’opinion ou de religion, que ce soit en Chine, en Russie ou ailleurs.

Toutes évolutions attestant fort heureusement d’une dimension transculturelle et constituant des « balises » qui jalonnent le chemin vers des valeurs éthiques tendant vers la « limite idéale » d’une vérité commune et partagée.

C’est sur la base de ces valeurs que peut alors se construire une éthique commune, une « common decency » sur laquelle pourraient se rencontrer des humains de différentes origines et traditions.

C’est encore elles qui doivent devenir les pierres de touche pour évaluer la légitimité de nos modèles plus proprement politiques.

En dépit des régressions signalées et de l’inquiétant développement des fake news systématiquement et scientifiquement utilisées à des fins politiques, on ne peut pas ne pas noter la convergence de mouvements qui, du sein de zones géographiques et de cultures fort éloignées, exigent, d’Alger à Beyrouth, de Bagdad à Hongkong, de Khartoum à Santiago du Chili, plus de justice sociale, de respect des personnes et des peuples ; de préservation de l’environnement ; et encore cette exigence universelle de transparence et d’honnêteté dans un monde gangréné par la corruption des politiciens en particulier.

Convergence de luttes autorisée par une convergence de valeurs qui, là encore, en dépit des particularités, semble pointer à travers des « vérités faibles » et partielles, vers une vérité commune, certes toujours à préciser et à mieux définir, mais dont une certaine prescience néanmoins nous éclaire « tout en restant énigmatique », comme nous le dit J. Ladrière.

Comme on juge l’arbre à ses fruits, ce sont les actions et les réalisations de celles et ceux qui croient en elle et s’engagent pour elle qui attestent de l’existence de la vérité et doivent nous permettre de reconnaître ce qu’elle peut être, même si elle ne nous présentera jamais son visage absolu, mais seulement quelques-unes de ses facettes.

Fort heureusement, il semble qu’on ne puisse cesser de penser qu’il y a et qu’il y aura toujours des êtres humains capables de les identifier.

Telle pourrait être l’une des voies de la réhabilitation de l’antique concept métaphysique de vérité, dans une acception désormais « faible » et essentiellement vulnérable, car impossible à fonder, pour la communauté plurielle des humains que nous sommes, sur un dogmatisme philosophique ou religieux, sur le pouvoir, la coercition ou la violence, mais seulement sur une libre croyance et une attestation par les actes.

On le sait toutefois, à ce destin possible d’un humain en chemin vers la définition et la constitution perpétuelle d’une vérité commune et de valeurs partagées, toujours-déjà éclairées par une mystérieuse prescience, s’oppose cette autre énigme du mal, de la pulsion de mort, du mensonge et de la barbarie.

Mais nous sommes embarqués. Et c’est à chacun de nous qu’il revient de décider, en liberté, entre ces deux modèles et les engagements métaphysiques qu’ils supposent :

celui donc qui s’engage résolument dans une dynamique audacieuse de construction, assemblant peu à peu grâce à un discernement critique les « vérités faibles », les normes venues d’horizons divers se justifiant par leur caractère opératoire, leur capacité d’interprétation féconde et de transformation de notre monde ;

et celui qui choisit de s’installer dans une universelle ironie, un cynisme « branché », une indifférence molle et confortable où tout se vaut et où rien ne vaut rien du fait de la disparition de toute norme possible du vrai.

Comme en témoigne l’état de notre présent, une telle juxtaposition stérile d’opinions vagues s’avère cependant bien peu féconde et opératoire. Et loin de mener à la sérénité d’un « détachement sceptique » et à la « sagesse postmoderne » qu’elle revendique, elle représente plutôt une source non négligeable de confusion, d’antagonismes et de conflits, qui se résolvent fatalement par le « droit » du plus fort, la victoire de quelque Calliclès affirmant que « ce qui est juste, c’est que celui qui vaut plus ait le dessus sur celui qui vaut moins ».

Il reste en tout cas permis de croire en un autre type de sagesse, peut-être mieux accordée à nos aspirations les plus profondes, qui semblent conserver, en dépit des modes et des démissions, une place à cette étrange notion de vérité qui paraît si mystérieusement enracinée au plus profond de notre être.

Nous sommes mesurés à la vérité mais nous ne réussissons pas à dire ce que comporte son exigence. Nous sommes dans la clarté mais en même temps dans l’énigme. La raison porte en elle une norme, un vœu imprescriptible d’unité et de transparence, mais elle ne semble pouvoir ni se totaliser ni s’expliciter pleinement. Elle est assez lucide cependant pour reconnaître en elle cette limitation. La limite ne nous apparaît que sur le fond de l’illimité. C’est pourquoi nous devons la percevoir non pas comme un terme qui marquerait la fin d’un parcours; mais bien plutôt comme la trace d’une finitude qui porte en elle à la fois l’aveu de son impuissance et l’audace d’une espérance ouverte sur l’infini (J. Ladrière. Op. cit. p. 50).

*

Ajout du 15/12:

Une fidèle lectrice me communique ce lien à un entretien intéressant,

https://francais.rt.com/magazines/interdit-d-interdire/68957-alain-juillet-juan-branco-le-secret-defense-en-question

qui illustre bien le difficile travail d’enfantement d’une vérité cheminant sur une ligne de crête entre la nécessaire défense des « lanceurs d’alertes » de toute sorte (cf. le cas de Julian Assange dont Juan Branco est l’avocat) et les dangers inhérents à une idéologie de la transparence totale (cf. l’insoutenable défense par ce même Juan Branco, du droit des journalistes à révéler le caractères de simulacre de l’opération « Fortitude » qui avait pour but, lors de la deuxième Guerre Mondiale, de tromper les allemands quant à la date et au lieu du débarquement en Normandie).

Comme le soutient Alain Juillet vers la fin de l’entretien, l’exigence d’une totale transparence ne peut qu’être le fait des dictatures.

C’est bien ce que disait Orwell dans « 1984 », et ce que suppose l’idée du « panoptique » développée par Bentham et Le Bas, construction calculée pour que chacun puisse devenir le surveillant de chacun (cf. aussi sur ce thème les réflexions de M. Foucault dans Surveiller et Punir) .

Idée reprise dans l’architecture des Phalanstères de Charles Fourier ou Victor Considérant, pourtant qualifiés de « socialistes » ou « anarchistes », et qui signe la fin de toute vie individuelle et de toute intimité, sacrifiées à la dictature de la collectivité, guère plus enviable que celle du Parti.

Effrayant…

http://expositions.bnf.fr/utopie/grand/3_43e.htm

« Le fait principal de l’ordre, au Familistère, c’est que la vie de chacun y est à découvert » (J.B. Godin).

C’est bien sur ce chemin d’avenir que s’engage le gouvernement chinois, avec la reconnaissance faciale généralisée.

Et beaucoup dans nos sociétés ne rêvent que de leur emboîter le pas.

Souriez! Big brother is watching you…

Une fois de plus sur la démographie. Brève.

La question démographique demeure encore la grande absente de la plupart des discours sur l’écologie et l’avenir de notre humanité, pour des raisons qui ont essentiellement à voir avec la démagogie et certains dogmatismes religieux à courte vue.

On ne peut donc être qu’agréablement surpris lorsqu’on constate qu’après  l’appel des 15 000  scientifiques de 184 pays il y a deux ans, ce sont encore 11 000 chercheurs qui réitèrent leurs mises en garde afin « d’éviter à l’humanité des souffrances indescriptibles ».

Et tout comme leurs prédécesseurs de 2017 qui appelaient à :

réduire encore le taux de fécondité en faisant en sorte qu’hommes et femmes aient accès à l’éducation et à des services de planning familial, particulièrement dans les régions où ces services manquent encore.

déterminer à long terme une taille de population humaine soutenable et scientifiquement défendable tout en s’assurant le soutien des pays et des responsables mondiaux pour atteindre cet objectif vital.

Les 11 000, eux, mentionnent parmi leurs analyses « quelques courbes simples sur la croissance démographique galopante (+ 200 000 personnes par jour) »,

et donc parmi leur « leviers d’action » : « stabiliser, et « idéalement », réduire la population en promouvant l’accès de tous, et en particulier des filles, à l’éducation et à la contraception ».

Bien entendu, comme c’était le cas en ce qui concerne les propositions des « 15 000 » (cf. lien à mon post mentionné plus haut), « cette proposition relative à la maîtrise de la démographie a alimenté des critiques, certains estimant que la mesure visait les pays en développement, particulièrement l’Afrique ».

On le sait, l’argument n’est pas dénué de fondement dans un monde où l’empreinte écologique de l’américain moyen est environ dix fois supérieure à celle de l’africain.

Si donc l’effort de partage et de solidarité, y compris en ce qui concerne le maintien du contrôle des naissances, concerne essentiellement les pays riches,

comme je le signalais cependant dans le post mentionné :

l’une des énormes failles du débat est bien là : on réfléchit à empreinte écologique constante quand il s’agit de parler des pays en développement.

Or, s’il est vrai qu’actuellement le poids en Hag (hectares globaux) d’un américain est de 10 fois supérieur à celui d’un africain, il n’en sera plus du tout de même dans 20 ans ou dans 80 !

(…)

Les 3 ou 4 milliards d’humains supplémentaires à l’orée du XXIIème siècle ne se contenteront certainement pas (et de façon tout-à-fait légitime, en un certain sens) des 0,63hag actuels d’un habitant du Burundi, ou des 0,75 d’un habitant du Bangladesh, et les 0,36 planètes nécessaires à un haïtien ou un africain en 2017 vont rapidement devenir les 2,11 planètes du chinois actuel, voire nettement plus.

Les nations émergentes ne sont donc pas exemptes d’un effort de régulation démographique du fait de leur plus faible empreinte écologique. Bien au contraire.

J’ai donc été agréablement surpris d’entendre un responsable politique africain, l’une des intelligences les plus lucides de son continent, s’engager ouvertement et de façon claire sur cette question de la régulation démographique, trop souvent objet de déni de la part des responsables des pays émergents, qui la réduisent à une approche néocolonialiste au service des besoins des pays occidentaux.

Kako Nubukpo n’hésite pas à affirmer en effet (dans son livre « L’urgence africaine. Changeons de modèle de croissance, Odile Jacob, Paris, 2019, mais aussi par exemple dans un « 28 minutes » d’Arte, vers 11mn 30) que « l’Afrique doit passer d’une démographie subie à une démographie choisie » ; « qu’il ne peut y avoir d’émergence sans maîtrise démographique ». Car des économies aux recettes fiscales faibles ne peuvent supporter une population qui double tous les 25 ans, etc.

Et si « les africains ne veulent pas entendre ça pour des raisons culturelles ou religieuses, c’est notre devoir d’insister là-dessus ».

Paroles de clairvoyance et de sagesse qui brisent le tabou et la langue de bois de la bien pensance habituelle, et qui gagneraient à être largement diffusées et réfléchies.

De « Poulailler Song » à Jean Richepin : de la surenchère des caqueteries identitaires sur le fumier de l’islamophobie ; et de l’attente de politiques moins nauséabondes.

Une fois de plus, loin de discours politiques privés de toute décence, c’est la poésie qui sauve l’honneur.

L’article de Françoise Fressoz est certes d’une urgente nécessité, qui dénonce de viles stratégies lesquelles, sous prétexte de confrontation, ne font que chasser sur les terres de l’adversaire.

Mais si ces terres sont du fumier – fût-il « gras et pailleté d’or », de cet or des voix d’électeurs complices – ne serait-il pas grand temps de s’apercevoir qu’y patauger sans cesse et sans cesse finit par salir les pattes et priver le Politique de toute dignité ?

Ce caquetage récurrent sur tas de fumier n’a jamais été mieux décrit que par Alain Souchon dans « Poulailler Song« , renouant avec un thème magnifiquement illustré par Jean Richepin (1849-1926).

Alors, Mesdames et Messieurs les Politiques, « gros coq satisfait, gavé d’aise », « couveuse en boule » ou autres « canards hébétés« , nous attendons autre chose.

Quelque chose qui ait à voir avec le respect et l’honneur, quelque chose qui nous sauverait enfin de la vase et de la fiente, du funeste « bonheur de dormir dans sa crasse, et de ne pas voir plus loin que le bout de son nez ! « .

Un air vivifiant capable de stimuler nos poumons racornis, un air qui ferait « gonfler nos cœurs et nos cerveaux« , comme le dit si magnifiquement Jean Richepin.

« Pour aller voir la nuit comment le ciel s’allume ».

N’y a-t-il donc plus personne capable de donner à ce défi essentiel la réponse qui assurerait notre survie ?

*

*

*

(Et la version complète de cette splendide poésie):

C’est une cour carrée et qui n’a rien d’étrange :
Sur les flancs, l’écurie et l’étable au toit bas ;
Ici près, la maison ; là-bas, au fond, la grange
Sous son chapeau de chaume et sa jupe en plâtras.

Le bac, où les chevaux au retour viendront boire,
Dans sa berge de bois est immobile et dort.
Tout plaqué de soleil, le purin à l’eau noire
Luit le long du fumier gras et pailleté d’or.

Loin de l’endroit humide où gît la couche grasse,
Au milieu de la cour, où le crottin plus sec
Riche de grains d’avoine en poussière s’entasse,
La poule l’éparpille à coups d’ongle et de bec.

Plus haut, entre les deux brancards d’une charrette,
Un gros coq satisfait, gavé d’aise, assoupi,
Hérissé, l’œil mi-clos recouvert par la crête,
Ainsi qu’une couveuse en boule est accroupi.

Des canards hébétés voguent, l’œil en extase.
On dirait des rêveurs, quand, soudain s’arrêtant,
Pour chercher leur pâture au plus vert de la vase
Ils crèvent d’un plongeon les moires de l’étang.

Sur le faîte du toit, dont les grises ardoises
Montrent dans le soleil leurs écailles d’argent,
Des pigeons violets aux reflets de turquoises
De roucoulements sourds gonflent leur col changeant.

Leur ventre bien lustré, dont la plume est plus sombre,
Fait tantôt de l’ébène et tantôt de l’émail,
Et leurs pattes, qui sont rouges parmi cette ombre,
Semblent sur du velours des branches de corail.

Au bout du clos, bien loin, on voit paître les oies,
Et vaguer les dindons noirs comme des huissiers.
Oh ! qui pourra chanter vos bonheurs et vos joies,
Rentiers, faiseurs de lards, philistins, épiciers ?

Oh ! vie heureuse des bourgeois ! Qu’avril bourgeonne
Ou que décembre gèle, ils sont fiers et contents.
Ce pigeon est aimé trois jours par sa pigeonne ;
Ça lui suffit, il sait que l’amour n’a qu’un temps.

Ce dindon a toujours béni sa destinée.
Et quand vient le moment de mourir il faut voir
Cette jeune oie en pleurs :  » C’est là que je suis née ;
Je meurs près de ma mère et j’ai fait mon devoir. « 

Elle a fait son devoir ! C’est à dire que oncque
Elle n’eut de souhait impossible, elle n’eut
Aucun rêve de lune, aucun désir de jonque
L’emportant sans rameurs sur un fleuve inconnu.

Elle ne sentit pas lui courir sous la plume
De ces grands souffles fous qu’on a dans le sommeil,
pour aller voir la nuit comment le ciel s’allume
Et mourir au matin sur le cœur du soleil.

Et tous sont ainsi faits ! Vivre la même vie
Toujours pour ces gens-là cela n’est point hideux
Ce canard n’a qu’un bec, et n’eut jamais envie
Ou de n’en plus avoir ou bien d’en avoir deux.

Aussi, comme leur vie est douce, bonne et grasse !
Qu’ils sont patriarcaux, béats, vermillonnés,
Cinq pour cent ! Quel bonheur de dormir dans sa crasse,
De ne pas voir plus loin que le bout de son nez !

N’avoir aucun besoin de baiser sur les lèvres,
Et, loin des songes vains, loin des soucis cuisants,
Posséder pour tout cœur un viscère sans fièvres,
Un coucou régulier et garanti dix ans !

Oh ! les gens bienheureux !… Tout à coup, dans l’espace,
Si haut qu’il semble aller lentement, un grand vol
En forme de triangle arrive, plane et passe.
Où vont-ils ? Qui sont-ils ? Comme ils sont loin du sol !

Les pigeons, le bec droit, poussent un cri de flûte
Qui brise les soupirs de leur col redressé,
Et sautent dans le vide avec une culbute.
Les dindons d’une voix tremblotante ont gloussé.

Les poules picorant ont relevé la tête.
Le coq, droit sur l’ergot, les deux ailes pendant,
Clignant de l’œil en l’air et secouant la crête,
Vers les hauts pèlerins pousse un appel strident.

Qu’est-ce que vous avez, bourgeois ? Soyez donc calmes.
Pourquoi les appeler, sot ? Ils n’entendront pas.
Et d’ailleurs, eux qui vont vers le pays des palmes,
Crois-tu que ton fumier ait pour eux des appas ?

Regardez-les passer ! Eux, ce sont les sauvages.
Ils vont où leur désir le veut, par-dessus monts,
Et bois, et mers, et vents, et loin des esclavages.
L’air qu’ils boivent ferait éclater vos poumons.

Regardez-les ! Avant d’atteindre sa chimère,
Plus d’un, l’aile rompue et du sang plein les yeux,
Mourra. Ces pauvres gens ont aussi femme et mère,
Et savent les aimer aussi bien que vous, mieux.

Pour choyer cette femme et nourrir cette mère,
Ils pouvaient devenir volaille comme vous.
Mais ils sont avant tout les fils de la chimère,
Des assoiffés d’azur, des poètes, des fous.

Ils sont maigres, meurtris, las, harassés. Qu’importe !
Là-haut chante pour eux un mystère profond.
À l’haleine du vent inconnu qui les porte
Ils ont ouvert sans peur leurs deux ailes. Ils vont.

La bise contre leur poitrail siffle avec rage.
L’averse les inonde et pèse sur leur dos.
Eux, dévorent l’abîme et chevauchent l’orage.
Ils vont, loin de la terre, au-dessus des badauds.

Ils vont, par l’étendue ample, rois de l’espace.
Là-bas, ils trouveront de l’amour, du nouveau.
Là-bas, un bon soleil chauffera leur carcasse
Et fera se gonfler leur cœur et leur cerveau.

Là-bas, c’est le pays de l’étrange et du rêve,
C’est l’horizon perdu par-delà les sommets,
C’est le bleu paradis, c’est la lointaine grève
Où votre espoir banal n’abordera jamais.

Regardez-les, vieux coq, jeune oie édifiante !
Rien de vous ne pourra monter aussi haut qu’eux.
Et le peu qui viendra d’eux à vous, c’est leur fiente.
Les bourgeois sont troublés de voir passer les gueux.

Jean Richepin, Les oiseaux de passage, dans : La Chanson des Gueux.

*

*

Ajout du 08/11.

Étant plusieurs fois intervenu sur la question de l’islamophobie

(par exemple) :

https://stultitiaelaus.com/2016/01/30/de-la-critique-a-la-phobie-a-propos-de-declarations-recentes-de-mme-badinter-et-m-valls-et-dune-derive-semantique-pas-si-innocente-quelle-le-parait/

https://stultitiaelaus.com/2016/03/02/dune-desinhibition-de-lislamophobie-de-ses-origines-et-de-ses-consequences-reflexion-sur-une-erreur-de-methodologie-et-un-sophisme-de-caroline-fourest/

https://stultitiaelaus.com/2016/08/15/du-ridicule-de-sa-patience-et-de-son-triomphe-et-quil-est-faux-de-dire-quil-ne-tue-pas-car-en-infiltrant-les-esprits-il-peut-pousser-au-crime/

etc. etc.

je ne vois pas la nécessité de revenir sur ce genre de débat typiquement franco-français où quelques sémanticiens caquettent sur leur fumier et gloussent de satisfaction lorsqu’ils ont réussi à distinguer « islamophobie » et « haine du musulman ».

Comme je le disais dans l’un des posts mentionnés ci-dessus, la fixation obsessionnelle sur la question prêche nettement dans ce débat en faveur de la caractérisation clinique de la phobie, dont le Robert donne la définition suivante : « une forme de névrose caractérisée par la peur morbide, l’angoisse de certains objets, actes, situations ou idées ».

Le fait que des termes comme « homophobie », « antisémitisme », « judéophobie », ne fassent pas l’objet des finasseries sémantiques que suscite le terme « islamophobie », tout en étant également discutables, démontre que c’est bien l’islam qui fait caqueter dans le poulailler.

Car il n’est que trop évident, comme le prouvent les événements ainsi que des études récentes que la haine des musulmans en tant que musulmans (et non seulement la haine légitime et justifiée des terroristes islamistes) constitue un fait attesté en France ; que la France risque de devenir la seule nation occidentale où, au mépris de sa magnifique loi sur la laïcité, des ayatollahs machistes du laïcisme dignes émules de leurs équivalents iraniens, prétendront régenter la façon dont les citoyennes françaises majeures (car la question concerne bien évidemment les femmes) s’habillent.

« Poulailler Song » a donc encore de beaux jours devant lui. Rien de nouveau sous le soleil…

Si ce n’est que le caquetage en question devient toujours plus insidieux et toujours plus répandu.

Cet élargissement du tas de fumier est un signe des temps pour le moins problématique.

*

Ajout 09/11

Et encore dans:

https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/11/08/les-actes-antimusulmans-tels-qu-ils-sont-vecus_6018429_3224.html

« Libération de la parole »

Ces chiffres [il s’agit de ceux de l’accroissement des insultes ou des injures en raison de leur religion, et aussi d’actes de violence physique] , les citoyens de confession musulmane l’expliquent en partie par un phénomène de « libération de la parole » qui s’accentue depuis quelques années. « Le débat politique a décomplexé certaines personnes qui se sentent autorisées à pratiquer ce qu’on appelle en sociologie un “racisme subtil”, atteste Vincent Tiberj, professeur des universités à Sciences Po Bordeaux et coauteur du rapport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Aujourd’hui, ils savent que ce n’est pas bien de traiter quelqu’un de “sale Arabe” et presque plus personne ne pense en termes de races et de hiérarchie des races. »

De ce point de vue, la pédagogie a fonctionné. En revanche, les débats sur l’islam permettent aux « antimulticulturalistes » de s’exprimer « en toute bonne foi » et « en toute bonne conscience ». « Au nom de la laïcité ou de l’égalité homme-femme, on peut exprimer son racisme antiarabe, antinoiret/ou antimusulman », poursuit le professeur des universités.

*

Ajout du 11/11.

Encore un petit ajout concernant l’épouvantail récurrent de l’ « Islam politique ».

(extrait de Wikipedia) :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Royalisme#France

Il existe aujourd’hui en France, plusieurs courants royalistes :

Le mouvement légitimiste, qui reconnaît comme successeur des rois de France Louis de Bourbon, duc d’Anjou, aîné des Capétiens, descendant en ligne masculine de Louis XIV. L’Union des cercles légitimistes de France (vocation politique) regroupe un grand nombre de cercles partout en France, l’Institut de la maison de Bourbon (vocation culturelle), ainsi que le Centre d’études historiques (en sommeil), la Fédération des associations Présence du souvenir bourbonien, l’Institut des sciences historiques, l’association des Lys de France, le Mémorial de France à Saint-Denys, l’association Vendée militaire, entre autres.

Le mouvement orléaniste, qui reconnaît comme successeur des rois de France Jean d’Orléans, comte de Paris, aîné des Capétiens demeurés continûment français1, descendant en ligne masculine du frère cadet de Louis XIV. Plusieurs mouvements le soutiennent, dont la Nouvelle Action royaliste (souvent considérée comme de gauche), mais aussi des mouvements qui se veulent les successeurs de l’Action française, dont La Restauration nationale qui bénéficie d’une implantation en province ainsi que le Centre royaliste d’action française essentiellement actif dans les milieux étudiants.

    Le courant providentialiste, qui s’en remet à Dieu du point de savoir qui doit être Son lieutenant sur le trône de France. Ce courant a été fondé le 25 août 1988 par Alain Texier en l’Abbaye Notre-Dame de Fontevraud (Charte de Fontevrault)

    L’Alliance royale (tendance constitutionnelle ou parlementaire), fondé le 25 janvier 2001 a présenté des listes aux européennes en 2004, 2009, 2014 et 2019.

    D’autres courants préférant la logique « Le Royaume avant le Roi », comme le Groupe d’Action Royaliste (GAR)2 qui prendra naissance en 2008, afin de moderniser et crédibiliser au maximum le combat royaliste qui fut très sérieusement affecté après la mort de Pierre Pujo en 2007. Il peut être composé de tous les courants royalistes, à l’instar du Cercle Richelieu3.

Outre ces courants royalistes, on sait qu’il a longtemps existé en France, qu’il existe toujours en Occident, des partis chrétiens parfaitement légaux (qu’ils soient royalistes, démocratiques, etc.).

On sait aussi qu’il existe des partis qui continuent à se réclamer de Lénine et de Trotsky, alors même que leur implication entre autres dans la répression sanglante des mutinés de Kronstatd et la création des Goulags ne fait de doute pour personne.

D’autres partis encore ont à leur tête des individus se réclamant ouvertement du grand homme que fut Robespierre, estimant apparemment négligeable son maniement pour le moins allègre de la guillotine.

etc. etc.

Notre laïcité française, fort heureusement, permet ce genre de diversité.

La seule limite étant le refus de la violence et le respect de l’ordre public :

Les éléments déterminants de la qualification illégale d’un parti ont donc pour origine la loi de 1936. Cette dernière visait dans son état initial les milices armées ou les groupements impliqués dans des faits de violence. Ainsi, un parti politique ne pouvait être interdit, sur le fondement de la loi de 1936, pour le simple exercice de sa liberté d’expression.[16] Cette loi a connu de nombreux ajouts, élargissant son champ d’application au-delà de la protection contre les groupements militaires.

Elle a par ailleurs été codifiée à l’article L. 212-1 du Code de la sécurité intérieure et complétée par une loi du 1er juillet 1972 élargissant la dissolution aux groupements qui, « soit provoqueraient à la discrimination, à la haine ou à la violence envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, soit propageraient des idées ou théories tendant à justifier ou encourager cette discrimination, cette haine ou cette violence« .

https://blogs.parisnanterre.fr/article/linterdiction-dun-parti-politique-en-france-et-en-allemagne#_ftn17

Il faut bien dire que certains partis bien connus qui totalisent un nombre nettement plus considérable d’adhérents et de suffrages que les zéro virgule quelques pourcents que pourrait réunir un parti « islamique », sont bien proches de telles caractéristiques sans pour autant se voir menacés d’interdiction.

Indulgence de la législation française…

On ne voit donc pas pourquoi « l’islam politique », dans la mesure où il ne fait pas l’apologie de la violence et de la discrimination, et qu’il ne menace pas l’ordre public, devrait seul faire l’objet d’une vertueuse indignation de la part de personnes qui tolèrent sans problème la diversité évoquée ci-dessus.

Si ce n’est qu’une fois encore une telle indignation relève clairement d’une pathologie phobique caractérisée et non d’une compréhension rationnelle des lois françaises concernant la laïcité, la liberté d’opinion et d’expression.

Si tel parti politique se réclamant de l’islam mettait en péril l’ordre public et appelait à la discrimination ou à la violence, il devrait bien évidemment être interdit sur le champ, comme devrait l’être bien sûr tout autre parti professant de telles intentions.

On le sait, l’extrémisme, le terrorisme, l’apologie de la violence et de la discrimination raciale ou religieuse sont des perversions qui guettent toute tendance politique, quelle qu’elle soit. Elle doivent être réprimées sans concession.

Mais le seul fait de se revendiquer d’un islam politique, pas plus que celui de se revendiquer du royalisme, de la démocratie chrétienne ou du marxisme ne rentre aucunement dans ce type de configuration.

Là encore, il serait temps qu’une islamophobie récurrente cède la place à une approche un peu moins émotive, un peu plus sérieuse et rationnelle du politique et de la laïcité.

Portugal et Catalogne. Versatilité de l’Histoire et permanence de la stupidité.

Fort heureusement, personne ne met en doute le fait que la langue portugaise soit bien autre chose qu’un patois, une grande langue de culture et les portugais un grand peuple qui ont fait du Portugal une grande Nation.

Tout cela nous semble aller de soi et relever de la plus stricte légitimité.

Mais on a tendance à oublier que, jusqu’à 1640, le statut de la langue portugaise en tant que langue nationale, pas plus que celui du Portugal en tant qu’entité nationale propre n’étaient aucunement assurés.

Depuis 1580, Espagne et Portugal sont en effet en régime d’union dynastique. Philippe II d’Espagne est devenu à cette date, au terme d’une crise de succession, Roi du Portugal, dont le gouvernement est confié à un vice-roi.

En dépit des avantages en particulier militaires offerts au Portugal par une telle union, celle-ci menace directement l’originalité politique et culturelle du peuple portugais.

« L’union ibérique n’avait fait qu’accentuer la castillanisation culturelle déjà sensible au XVIème siècle. La cour, après son transfert à Madrid, ne joua plus son rôle de mécénat et de phare artistique : quelle que fût sa splendeur, la petite cour des ducs de Bragance, à Vila Viçosa, ne pouvait être comparée à celles de D. Manuel ou de de D. João III. Artistes et écrivains portugais, qui s’exprimaient de plus en plus en castillan aux dépends de la langue nationale, la suivirent en Espagne, où ils contribuèrent à la magnificence du siècle d’or espagnol. Pour l’élite cultivée des deux pays, le portugais n’était plus qu’une langue grossière bonne pour le peuple ».

(J.F. Labourdette, Histoire du Portugal, Fayard, Paris 2000, p. 313).

On comprend dès lors que l’intérêt de l’Espagne, en plus de phagocyter la spécificité culturelle portugaise, ait été de réduire son existence politique.

C’est ce dont témoigne sans équivoque l’un des artisans les plus convaincus de l’unité espagnole, le valido (favori) du roi Philippe IV, le comte-duc d’Olivares dans une lettre à son souverain :

« Que votre majesté veuille bien considérer comme l’affaire la plus importante de votre monarchie celle de vous faire roi d’Espagne ; je veux dire, Sire, que votre majesté ne se contente pas d’être roi du Portugal, d’Aragon, de Valence, Comte de Barcelone, mais qu’elle travaille et pense (…) à réduire ces royaumes dont se compose l’Espagne à la manière et aux lois de Castille, sans aucune différence ».

(F. Soldevila et F. Valls i Taberner, Història de Catalunya, Editorial Selecta, Barcelone 1982, p. 401).

Cette idée de centralisation des comtés et royaumes de la péninsule sous la gouverne du roi d’Espagne est à l’origine de ce qu’on a nommé le « programme d’union d’Olivares ». Celui-ci passait entre autres choses par l’élaboration d’une défense commune à laquelle devaient contribuer les diverses entités de la péninsule. Or, comme le remarque encore J.F. Labourdette, « l’union des armes ne pourrait réussir que si elle s’accompagnait d’une union politique. Cette dernière imposait des limites au particularisme et un durcissement de la centralisation » (id. ibid. p. 306).

Or, un tel durcissement de la centralisation fut le point de départ d’une série de révoltes :

« Déjà sensibles avec l’apparition du sébastianisme et les événements d’Evora en 1637, les craquements de l’union dynastique s’aggravèrent brusquement avec la crise que traversa la monarchie espagnole en 1640. Un groupe de nobles [portugais] mena à bien un coup de force le 2 décembre et plaça sur le trône le duc de Bragance, représentant de la légitimité, sous le nom de Jean IV. Si apparemment la déchéance de Philippe IV et l’indépendance du Portugal furent réalisées avec une facilité aussi déconcertante que cela avait été le cas de l’avènement de Philippe II, les Portugais n’en durent pas moins mener une longue guerre d’indépendance aussi bien dans la péninsule ibérique que dans les domaines d’outre-mer. Elle ne prit vraiment fin qu’avec la paix avec l’Espagne en 1668 ».

(J.F. Labourdette, op. cit. p. 313-314).

C’est donc cette « longue guerre d’indépendance » qui permit au Portugal de ne pas rester, et devenir de plus en plus, une simple province de l’Espagne, et à sa langue de ne pas être considérée comme un « patois », comme le sont encore pour beaucoup de nationalistes espagnols et français la langue galega (dialecte portugais parlé en Espagne), le catalan, le corse, etc.

On le sait, même si on a du mal à l’admettre, l’histoire de la Catalogne et de sa langue fut, à cette époque, étroitement parallèle : la même révolte eut lieu contre les exigences centralisatrices d’Olivares. En 1640, les autorités catalanes exigent le départ des troupes espagnoles qui stationnent depuis des années en Catalogne, pesant lourdement sur le pays. Le refus d’Olivarès et l’emprisonnement des chefs du gouvernement catalan (la Generalitat) déclenchent partout des émeutes populaires. À Barcelone, le vice-roi, représentant du pouvoir espagnol, est tué. C’est le début de la « guerre des moissonneurs » (guerra dels segadors), dont les catalans tirent leur hymne national.

Elle durera dix ans, et verra la proclamation éphémère de la première République Catalane par Pau Claris.

Hélas, une suite d’alliances malheureuses fit qu’elle ne put avoir l’issue favorable qui vit le rétablissement de la nation portugaise. Les rivalités entre maison d’Autriche et Bourbons se soldèrent par la victoire de ces derniers, et le 11 septembre 1714, la chute de Barcelone après treize mois d’un siège féroce signa la fin (ou du moins le report) des velléités d’autonomie de la Catalogne et son assujettissement au pouvoir de Philippe V Bourbon, petit-fils de Louis XIV.

Depuis, quels que soient les gouvernements, de droite, du centre ou de gauche, ils paraissent s’évertuer à donner raison à Manuel Azaña, président de la République Espagnole : en 1937, il résumait ainsi dans ses Memorias politicas y de Guerra (ed. critique Barcelone 1978, II p. 184) le rapport du gouvernement central avec la Catalogne: « La nécessité de bombarder Barcelone tous les 50 ans est une loi de l’Histoire espagnole. Le système de Philippe V était injuste et dur, mais solide et confortable. Il a tenu deux siècles« .

Que le bombardement soit militaire, culturel ou juridique comme on le voit aujourd’hui ne change rien à l’affaire : le nationalisme castillan n’est pas prêt à lâcher le morceau.

Mais la lecture de tant et tant de commentaires nationalistes castillans et français à chaque nouvel épisode de la soi-disant « question catalane » (qui est essentiellement, encore une fois, avant tout une question castillano-castillane…) commentaires à propos desquels j’étais déjà intervenu

https://stultitiaelaus.com/2018/02/01/dune-mutation-frequente-qui-transforme-en-droit-la-raison-du-plus-fort-ainsi-que-dun-gene-de-limbecilite-qui-affecte-le-corse-le-catalan-et-autres-basques-ou-bretons-et-d/

https://stultitiaelaus.com/2017/10/06/dune-etrange-desinhibition-du-nationalisme-et-de-ses-consequences-pour-lavenir-de-leurope-et-du-monde/

me suggère ce petit exercice d’Histoire-fiction.

Imaginons – tant l’Histoire est versatile…- que le contraire se soit passé.

Que le Portugal ne soit pas parvenu à son émancipation, alors que la Catalogne ait pu, elle, y accéder.

Après tout, dans ce XVIIème siècle plein d’incertitudes, il s’en est fallu de peu. Et l’indépendance de la Catalogne n’était pas moins légitime que celle du Portugal.

Le déplacement des poncifs habituels des Pères La Vertu du nationalisme castillan et français – ceux-là même qui abreuvent les commentaires des journaux à la moindre occasion – serait remarquable :

Car l’existence de l’État-Nation catalan irait alors de soi, tout comme va actuellement de soi celle de l’État-Nation portugais. Il en irait de même de la dignité évidemment reconnue de la langue nationale catalane.

Et celui qui serait qualifié de rétrograde, de passéiste, d’égoïste, de briseur de la sacro-sainte Unité Nationale et de destructeur de l’Europe, ce serait cet infâme petit portugais, incompréhensiblement attaché à des traditions grossières et primitives qui ne devraient plus avoir cours dans notre monde moderne ; ce plouc déphasé cramponné à son patois lusophone dont quelques fossiles arriérés (un certain Fernando Pessoa, un certain Antonio Lobo Antunes, vous connaissez ?) essaient de façon grotesque de faire croire qu’il s’agit d’une langue.

« Vous vous rendez-compte, mon cher ! Quoi de commun avec l’ancienneté et le prestige de nos belles et grandes langues d’Europe comme le castillan avec son Cervantès ou son Lorca, le français avec son Rabelais ou son Molière, le catalan avec son Ramon Llull, son Verdaguer ou son Josep Pla ? Quelle prétention ridicule ! »

Comme quoi, si l’un des grands mystères de l’existence est bien celui de la versatilité de l’Histoire, un autre est incontestablement celui de la permanence de la stupidité, de l’éternelle bêtise au front de taureau.

Ajout 28/10:

Un commentaire suite à un article du Monde:

https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/10/28/l-economie-cible-des-independantistes-radicaux-en-catalogne_6017132_3234.html

« Que de bavardages stériles, de perte de temps et d’énergie, alors que la solution passe à l’évidence par la convocation d’un référendum pacifique et démocratique, dont l’idée est majoritaire en Catalogne. Tout comme celle de la réunification par référendum, autorisée par les accords du Vendredi Saint, devient majoritaire en Irlande du Nord, en attendant un référendum en Écosse concernant l’appartenance à l’Europe. Même la France, pourtant pétrie de jacobinisme, s’est résolue à cette solution pour ce qui est de la Kanaky. Combien de dégâts seront-ils encore imputables à un nationalisme castillan fossilisé avant que soit envisagée cette solution de sagesse et de modernité ?« 

D’Alain Souchon à Thomas Piketty en passant par la montagne. Brève pour un retour.

Non, Desideriusminimus n’a pas disparu dans quelque précipice !

Simplement, après presque deux mois de traversée des Pyrénées par la Haute Route (HRP), quarante-sept étapes à marcher des journées entières dans les pierres, de mer à mer, à dormir dehors, à contempler les étoiles et les météores…

Ossau

Cambalès

je ne peux ôter de mon esprit la belle chanson d’Alain Souchon.

« On s’ennuie tellement« …

Oui, je l’avoue, je m’ennuie.

Du moins j’ai de plus en plus de mal à me sentir impliqué dans ce qui, paraît-il, constitue le monde des choses importantes et des gens importants, alors qu’il transpire l’inutile, le dérisoire, l’égoïsme, « le cœur durci ».

« Si loin de l’air et du vent« , j’ai du mal à respirer.

Et je rêve de Théodore.

Quand elle se prolonge, la marche est une école de dépouillement et de frugalité. « Sur la piste, celui qui dépasse sa faim mange la mort » dit un proverbe touareg.

 » Il faut un minimum « . Et c’est vrai que nous passons nos vies à dépasser notre faim, tellement nos appétits sont démesurés, alors que le simple nécessaire ne va pas au-delà de ce qui peut être porté sur le dos.

Sans doute un tel mode de vie ne peut pas être permanent, et Théodore lui-même n’a pas vécu seulement au désert, avec son petit gobelet d’aluminium.

Mais il pourrait être une incitation forte à la simplification sereine et féconde de notre quotidien écrasé sous l’insignifiance du superflu matériel, culturel, « médiatique » ou autre.

Car lorsqu’on revient sur terre, on a du mal à accepter un monde où l’hyperconsommation règne en maître détruisant aveuglément notre irremplaçable patrimoine naturel, où le fantasme de toute puissance exhibe partout le tragique grotesque de tant de délires infantiles dont nous nous faisons les complices et qui stérilisent nos esprits.

Dans un monde qui manque tellement de ces Théodore qui le rendraient à une vie plus digne.

Et pourtant, au-delà de l’absurdité désespérante de « débats » qui s’obstinent à confondre éthique et démagogie, ou de revendications qui réduisent la noblesse du combat pour la justice à la navrante défense de privilèges corporatistes, il existe tout de même des raisons d’espérer, de ne pas baisser les bras.

Parmi celles-ci, mentionnons aujourd’hui les réflexions stimulantes d’un Thomas Piketty, qui démontrent que les inégalités n’ont rien d’une fatalité et, qu’en tant que constructions culturelles elles peuvent parfaitement être déconstruites comme cela a été le cas dans l’Histoire.

(Voir aussi :

https://www.arte.tv/fr/videos/088471-003-A/28-minutes-samedi/    )

Même si on se demande s’il n’est pas grand temps désormais d’envisager la question de la justice dans sa dimension supranationale, perspective qui peut paraître trop réduite dans l’approche de Th. Piketty.

Souhaitons qu’elle fasse l’objet d’une nouvelle « somme ».

« Allons – me dit Stultitia – il n’est pas encore temps de jouer les ermites et les belles âmes dans l’une de tes cabanes favorites ».

Cabane

On va tout de même essayer de reprendre le sac des préoccupations de ce monde.

Même s’il est bien pesant, et combien plus lourd à porter que mon cher sac de montagne…

À bientôt donc !