Du pouvoir et de la compassion. Encore une fois à propos de Vincent Lambert.

« La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire. »
La question, riposta Heumpty Deumpty, est de savoir qui sera le maître… un point, c’est tout. »

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir et ce qu’Alice y trouva, trad. H. Parisot, Aubier-Flammarion 1971, p. 157-159.

La douloureuse affaire Vincent Lambert revient une fois de plus sur le devant de la scène et suscite prises de positions et articles plus ou moins pertinents.

Parmi ceux-ci, celui de Valérie Depadt et Emmanuel Hirsch me paraît devoir être pris en compte.

En partie, cependant.

Car il me semble qu’il n’aborde pas suffisamment un aspect essentiel de la question, celui du consentement du patient, ou, à défaut, de la « personne de confiance ».

Tout en étant partisan de l’assistance au suicide en fin de vie dans le cas de la demande réitérée d’une personne adulte consciente et responsable, comme je l’ai soutenu bien des fois, je suis cependant opposé à la pratique de l’euthanasie, qui suppose une décision prise sans le consentement de la personne concernée, ou, à défaut, de sa « personne de confiance ».

En ce sens, je comprends parfaitement et je partage l’inquiétude des familles de cérébrolésés.

Mais je suis étonné que des considérations juridiques, voire « éthiques » (je préciserai plus loin la raison d’être de ces guillemets) négligent cet aspect du consentement, essentiel en ce qui concerne le respect de la liberté de conscience des individus.

On le sait, l’une des difficultés posées par cette affaire consiste en l’absence de « directives anticipées » qui auraient précisé les volontés de Vincent Lambert quant au traitement de sa fin de vie.

Même si, on le sait aussi, le cas ne relève pas d’une fin de vie « classique », puisque le pronostic vital n’est pas engagé à court terme. Vincent Lambert peut en effet encore demeurer dans l’état qui est le sien des mois et des années, comme il l’a fait jusqu’à présent.

Est-il alors éthique de prendre prétexte de cet état qui effectivement ne relève pas de la fin de vie pour maintenir un statu quo de manière indéfinie ?

On doit tout d’abord remarquer qu’avant même les développements de la loi (Claeys-Leonetti de 2016), le Conseil d’État avait en 2014 tranché sur ce point litigieux, dans le cadre de ce qui était alors la loi Leonetti :

« Dès à présent, [le Conseil d’État] a arbitré un point essentiel. À ses yeux, la loi Leonetti s’applique à des patients qui, comme M. Lambert, « ne sont pas en fin de vie ». (Affaire Lambert : la sagesse du Conseil d’État, Éditorial du Monde du 15/02/2014).

https://www.lemonde.fr/sante/article/2014/02/15/affaire-lambert-la-sagesse-du-conseil-d-etat_4367245_1651302.html

La décision d’arrêter l’alimentation et l’hydratation artificielles d’un patient dans le coma entre dans le champ de la loi Leonetti. Le droit pour un patient de ne pas subir un traitement qui serait le résultat d’une obstination déraisonnable constitue une liberté fondamentale.

Conseil d’État, 14 février 2014 N°375081, 375090, 375091.

http://prevention.sham.fr/Prevention/Accueil/Droit-Pratiques/Actualites-jurisprudentielles/Arret-des-traitements-d-un-patient-dans-le-coma-CE-14-fevrier-2014

La loi Claeys-Leonetti va, elle, au-delà de la notion « d’obstination déraisonnable », puisqu’elle reconnaît que la nutrition et l’hydratation artificielles « constituent des traitements qui peuvent être arrêtés » ou ne pas être entrepris, à la demande du patient, de la personne de confiance ou des proches, « Lorsqu’ils apparaissent inutiles, disproportionnés ou lorsqu’ils n’ont d’autre effet que le seul maintien artificiel de la vie » (art. 2).

Nous sommes, à l’évidence, dans ce dernier cas.

Comme le reconnaît alors l’éditorial du Monde cité, le fait d’arrêter la nutrition et les soins ou même de ne pas les entreprendre étant expressément accepté par la loi, implique de « reposer la question, décisive, du consentement du patient ».

En l’absence de décision exprimée clairement par le patient, cette question se voit donc posée « à la personne de confiance ou aux proches ».

Et c’est bien là que va se situer l’enjeu éthique, bien plus que sur la question, même si elle est importante, de la qualité de l’environnement de soins.

Nul besoin de revenir sur l’antagonisme maintes fois évoqué entre l’épouse de Vincent Lambert et ses parents.

Il me paraît plus adéquat et essentiel de poser la question :

Dans un cas comme celui-ci, où l’on est face à la nécessité de présumer d’une volonté non exprimée, qui donc doit être considéré comme respectant au mieux cette volonté ?

N’est-il pas indispensable d’établir une « hiérarchie de la légitimité » en ce qui concerne les personnes de confiance ?

Je pense qu’on est ici au cœur de la question dans sa dimension éthique.

Et je suis une fois de plus étonné que cette composante soit peu évoquée, voire ignorée ou considérée comme négligeable.

Comme le dit Bernard de Solan dans un commentaire à l’article cité de Valérie Depadt et Emmanuel Hirsch:

Je m’aimerai pas, pour ma part, que l’on remette en doute la parole de ma conjointe quand à mon arrêt des soins si je me trouvais dans cette situation. Et de me retrouver otage de querelles philosophiques.

Il ne m’appartient certes pas de donner des leçons à celles et ceux qui se réclament du christianisme ou d’autres religions.

Mais il me souvient toutefois que le livre de la Genèse déclare (Chapitre II, verset 24) :

« C’est pourquoi l’homme quitte son père et sa mère et s’attache à sa femme, et ils deviennent une seule chair ».

Je suis donc profondément choqué de constater que la parole de Rachel Lambert – par ailleurs reconnue tutrice légale de son mari – ne soit pas entendue et soit mise en doute de façon humiliante lorsqu’elle se fait l’interprète de la volonté de Vincent, sa propre chair.

Cela me semble, une fois de plus, relever d’une dynamique hélas bien classique et délibérée d’infantilisation et de prise de pouvoir sur les âmes.

Sur celle de Vincent comme sur celle de sa femme.

Car à quel titre la volonté d’une mère devrait-elle prévaloir sur celle d’une épouse quand il s’agit de décisions aussi graves concernant un homme adulte ?

Nous ne sommes pas là dans un vaudeville où se règlent des comptes entre épouse et belle-mère possessive refusant de perdre le pouvoir sur son fils.

À quel titre encore des évêques, un pape, des associations « chrétiennes » à la théologie douteuse devraient donc, avec une unanimité suspecte, imposer une doctrine dont on peut à juste raison penser qu’elle témoigne ici, une fois encore, d’un grave défaut d’humanité sous prétexte « d’éthique » ?

Bien des faits récurrents, on le sait, nous permettent de mettre en doute la légitimité de la prétention de certaines instances à se considérer comme les mieux placées pour ce qui est du discernement en matière d’éthique.

Dans une affaire aussi grave, la question est-elle encore de savoir « qui sera le maître ?»

Quoi de plus choquant que de constater que des querelles byzantines, qu’elles soient philosophiques, théologiques ou juridiques, puissent éclipser ce que je crois sincèrement être la requête de Vincent, telle que nous la transmet sa femme dans un appel déchirant à la compassion :

« Laissez-moi partir en paix !»

I can scarcely move
Or draw my breath
I can scarcely move
Or draw my breath

Let me, let me,
Let me freeze again
Let me, let me
Freeze again to death
Let me, let me, let me
Freeze again to death…

Sur l’égalité. À propos de Tocqueville, Adam Smith, Branko Milanovic et quelques autres.

Hier, journée de grève pour le pouvoir d’achat et la justice fiscale.

Dans le post qui précède, j’ai émis quelques idées en ce qui concerne l’illusion, malheureusement partagée quelle que soit la couleur politique, qui laisse croire dangereusement à la possibilité d’une croissance continue du pouvoir d’achat.

Tout comme le fantasme d’une croissance infinie de l’économie et de la consommation, celui d’un accroissement sans limite de notre pouvoir d’achat relève du déni de la finitude de notre condition, de celle de notre environnement et donc aussi des possibilités de développement de notre économie.

Mais je soulignais aussi que « l’une des raisons essentielles de la révolte actuelle est bien (…) dans la dénonciation ô combien légitime de l’injustice, économique, sociale, fiscale, et du mépris qui lui est lié ».

Et il est évident que le sentiment d’injustice et d’inégalité constitue la première cause des troubles auxquels nous assistons, et qu’une mise en question du règne du sacro-saint « pouvoir d’achat » ne peut être acceptée que dans un contexte de justice sociale.

On le sait cependant – je l’ai rappelé à plusieurs reprises – la France occupe une place fort honorable dans le classement de l’indice Gini, qui mesure l’inégalité des revenus dans les pays de l’OCDE.

Avec un coefficient de 0,291, elle occupe la sixième place de ce classement, précédée seulement par les pays scandinaves (Finlande, Danemark, Suède) habituellement placés en tête de ce genre de listes, la Belgique et les Pays-Bas, et nettement au-dessus de la moyenne de l’OCDE.

Qu’on le sache ou non, qu’on le veuille ou non, et même si l’on peut toujours à l’évidence faire mieux, notre nation fait donc partie des pays les plus égalitaires du monde.

Mais l’inégalité ressentie a peu à voir avec l’inégalité réelle.

Et sur ce point, comme le note judicieusement François Dubet, c’est Tocqueville qui nous propose sans doute les analyses les plus appropriées, avec son idée de « dictature de l’égalité » :

 Aussi n’est‐il pas étonnant que le respect soit l’exigence morale la plus fortement revendiquée aujourd’hui – non pas le respect et l’honneur dus au rang, mais le respect dû à l’égalité. Comme Tocqueville en avait l’intuition, même quand elles se réduisent, les inégalités sont de plus en plus douloureusement vécues.

La multiplication et l’individualisation des inégalités élargissent l’espace des comparaisons et accentuent la tendance à s’évaluer au plus près de soi. En effet, dans ce nouveau régime, les « petites » inégalités semblent bien plus pertinentes que les « grandes ».

Ainsi, de façon justifiée, dans un pays qui arbore le terme « Égalité » dans sa devise, et même si les inégalités sont moins criantes qu’ailleurs, le fait que « certains soient plus égaux que d’autres » comme le dit le génial Orwell dans « La ferme des animaux » devient insupportable.

Car l’égalité est en effet une notion relative, interne à un système de référence donné. On peut être chez nous en moyenne plus riches et « plus égaux » que dans bien d’autres pays du monde, comme le démontrent les indices statistiques, il n’en demeure pas moins que la différence des situations sera ressentie tout aussi fortement, voire plus.

Mais voilà : ne serait-il pas grand temps, dans un monde qui devient de plus en plus globalisé et interconnecté, de commencer à penser la question de l’égalité non seulement en fonction des indicateurs internes à un système, mais aussi – et sans doute surtout – en fonction des indicateurs qui permettent de comparer les systèmes entre eux.

Peut-on encore continuer à appréhender l’égalité et l’inégalité dans leur dimension nationale, sans que soit prise en compte leur extension mondiale ?

C’est cet élargissement du regard que nous propose une étude, hélas trop inhabituelle, se fondant sur les travaux de l’économiste Branko Milanovic.

Au vu de ce qui est dit plus haut, elle présente bien sûr un caractère scandaleux.

L’invisibilité des pauvres pourrait être expliquée par le contexte actuel. Après de longs mois à répéter que les gilets jaunes « souffrent », qu’ils sont « dans la détresse » et n’arrivent pas à « joindre les deux bouts » ou à « remplir leur frigo », peut-on encore parler de ceux qui vivent avec 1,90 dollar par jour ?

Car le sentiment d’inégalité à l’intérieur du groupe des 10% les plus riches du monde, dont nous faisons donc partie dans notre grande majorité en tant que français, est probablement plus fort que celui que ressentent ceux qui n’ont pas la chance d’appartenir à ce groupe.

Au sens où l’entend Tocqueville, le constat est imparable : le 1% plus riche que les 9% moins riches de ce groupe de 10% rendra aux seconds la situation insupportable, alors même que les uns comme les autres appartiennent indubitablement à la minorité privilégiée de ce monde.

La contestation de l’inégalité relative interne à cet échantillon privilégié des 10% est sans aucun doute légitime.

Et c’est bien ce à quoi nous assistons.

Mais la légitimité seule n’est pas nécessairement éthique.

Car pour que cette revendication d’une légitime égalité interne accède à la dimension éthique, il faudrait aussi que la dite minorité privilégiée de ce monde commence à agir sur la façon de réduire, non seulement les inégalités internes, mais dans le même temps le privilège dont elle jouit par rapport à une majorité de l’humanité qui n’en bénéficie pas.

Car la situation d’inégalité que subissent en France les 9% de « moins riches » par rapport au 1% des plus riches de notre groupe de privilégiés, est du même ordre que celle qu’expérimentent les 90% du reste du monde par rapport au 10% que nous sommes.

Or, l’égalité n’est pas une propriété privée réservée à une élite. Sauf à être un déni de toute éthique et de toute solidarité, elle n’a aucune raison d’être au seul usage d’une minorité de privilégiés.

En fait, ce type de réflexion n’a rien de nouveau.

On le trouve depuis longtemps au cœur de mouvements, associations, etc. qui se préoccupent de développement et de lutte contre la pauvreté au niveau mondial, auxquels s’ajoutent désormais nombre de mouvements préoccupés par l’écologie réelle.

Mais peut-être qu’une évolution – elle aussi prévue par Tocqueville – nous l’a trop fait perdre de vue.

Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde: je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie. De la Démocratie en Amérique, vol II (Quatrième Partie : Chapitre VI) (1840).

Témoignant de l’exigence éthique de la plus grande tradition libérale, Speranta Dumitru, auteure de l’étude mentionnée plus haut, cite encore Adam Smith :

Dans sa Théorie des sentiments moraux, Adam Smith remarquait que tout Européen doué d’humanité déplorerait un tremblement de terre qui touche un pays éloigné. Mais, malgré l’intensité de la catastrophe et les millions d’habitants concernés, ses affaires personnelles lui paraissent plus importantes.

Or, cette attention pour nous-mêmes et ce qui nous entoure pervertit notre sens moral. Avec les émotions qui nous jouent des tours, nous perdons, comme cet Européen dont parle Adam Smith, tout sens de la mesure :

« S’il devait perdre son petit doigt, il n’en dormirait pas la nuit ; mais il ronflerait avec le plus profond sentiment de sécurité malgré la ruine de cent millions de ses frères, pourvu qu’il ne les ait jamais vus. »

Cette « perversion du sens moral » que dénonce le père du libéralisme est pour nous, on le sait, réalité quotidienne, encore accrue par la banalisation de la communication et des images.

En données corrigées prenant en compte la parité du pouvoir d’achat (PPA) – puisque les niveaux de vie diffèrent bien évidemment selon les pays – on observe que

 97 % des Français appartiennent aux 30 % les plus riches du monde. Puis, 90 % des Français font partie des 20 % les plus riches au monde.

En dépit de la légitimité de nos revendications pour plus de justice sociale, il serait tout de même opportun de nous demander de quelle manière de telles données sont prises en compte lors de nos manifestations.

Bien sûr, la réduction de la pauvreté au niveau mondial relève en premier lieu des capacités de développement des pays pauvres eux mêmes, et de leurs efforts en vue de promouvoir des politiques rigoureuses et efficaces qui ne soient pas grevées comme trop souvent par la guerre, l’incompétence et la corruption.

Nombre de nations émergentes ne doivent leur essor qu’à leurs ressources propres ; alors qu’un paternalisme infantilisant de la part de l’Occident a longtemps empêché ou empêche encore des pays d’accéder à un développement autonome.

Mais on le sait, cela n’est pas toujours suffisant, et des modalités de coopération se révèlent nécessaires dans les cas de situations de crises graves et durables en particulier.  Ces interventions ne devraient cependant pas pour autant porter préjudice à la liberté de décision des nations concernées.

Tout comme dans le cas des inégalités nationales « internes », il conviendrait bien sûr que ce soient en priorité les plus riches qui contribuent à remédier au problème des inégalités à l’échelle mondiale.

Mais peut-on pour autant s’exonérer de l’effort, lorsque nous savons qu’en tant que français, 97% d’entre nous font partie de ces plus riches du monde ?

Speranta Dumitru passe en revue certaines solutions possibles en vue de réduire au niveau mondial l’inégalité des chances :

Deux solutions sont souvent discutées dans le débat public : l’ouverture du marché du travail aux étrangers et la redistribution.

Milanovic défend la première solution : augmenter la migration de travail. C’est la solution classique en économie du développement. Lant Pritchett, professeur à Harvard, lui a dédié un livre, Let Their People Come, qu’il a laissé en libre accès. Mon étude, « Des visas, pas de l’aide ! », offre une synthèse de ces questions [texte important, dont je recommande la lecture].

Milanovic est conscient de la montée de l’extrême droite et propose un compromis : augmenter le nombre de migrants économiques en échange de la diminution de leurs droits. Par exemple, ils pourraient payer plus de taxes. Mais mes étudiants qui ont lu son livre et ne sont pas migrants ont jugé répugnante cette proposition de discrimination. Leur réaction suggère qu’un compromis entre l’extrême droite qui ne veut plus de migrants et les jeunes Français, attachés à l’égalité de traitement sur le territoire, n’est pas facile à trouver.

[Pour approfondir la pensée de Milanovic, on peut consulter, outre son dernier livre traduit (Inégalités mondiales. Le destin des classes moyennes, les ultra-riches et l’égalité des chances, Paris, La Découverte, février 2019) quelques articles comme :

https://www.liberation.fr/debats/2019/02/10/branko-milanovic-ou-la-courbe-de-l-elephant-des-inegalites_1708594

https://www.liberation.fr/debats/2019/02/10/branko-milanovic-ce-qui-nous-manque-c-est-un-capitalisme-relativement-egalitaire_1708590  ]

Autre solution : la redistribution massive de revenu. Oxfam, comme bien d’autres à gauche, considèrent qu’il faut davantage taxer les riches. Or, à présent l’impôt est collecté à l’échelle nationale et la plupart des milliardaires vivent dans les pays riches. Taxer plus les riches dans les pays riches n’est évidemment pas une solution pour l’Afrique.

On n’a pas en effet l’impression que les discussions légitimes à propos du rétablissement de l’ISF ou de l’instauration de tranches supplémentaires d’impôt sur les très hauts revenus aient d’autre but que celui de renforcer un pouvoir d’achat et de consommer qui reste « bien de chez nous ». Le monde qui nous entoure est absent de nos écrans radar…

De plus, l’opinion publique considère tout exil fiscal comme illégitime, comme si seuls leurs compatriotes avaient droit à profiter de l’impôt collecté sur ces milliardaires. À aucun moment, l’on ne se demande si l’exil fiscal des riches bénéficie aux pauvres.

Pour l’instant, les deux solutions envisagées pour diminuer l’inégalité des chances mènent à des impasses. D’une part, le compromis de Milanovic est difficile à obtenir dans un contexte de forte polarisation de l’opinion. D’autre part, l’opinion publique se soucie plus de prendre aux riches que d’améliorer la vie des pauvres.

Quant à Emmanuel Macron, sa solution consiste à favoriser l’accès au marché du travail des Français. Ainsi, les mesures proposées dans la crise des gilets jaunes encouragent le travail : augmentation de 100 euros pour celles et ceux qui travaillent pour 0,5-1,5 du smic et défiscalisation des heures de travail supplémentaires. Or il est évident que ces mesures augmenteront l’inégalité des chances au niveau mondial.

Encore une fois, comme je le disais dans le post précédent, l’augmentation du pouvoir d’achat, de la consommation et de l’empreinte écologique des riches – dont nous faisons donc incontestablement partie – augmentation prônée chez nous toutes tendances politiques confondues (cf. manifestations récentes et endémiques), ne peut être la solution en vue de parvenir à un développement plus équitable et plus durable de l’humanité dans son ensemble.

Inciter à la croissance dans les pays déjà développés ne peut se concilier à moyen et long terme avec un développement des nations plus pauvres. Les conditions inhérentes à notre monde fini font qu’on ne peut espérer croître partout en même temps.

[encore un exemple récent, parmi tant d’autres…]

Quand l’américain moyen consomme 5 planètes et le français 2,7, il est impossible à l’africain ou à l’asiatique de consommer la planète unique qui devrait pourtant lui revenir en toute justice.

Un rééquilibrage du développement mondial exige donc des plus riches un ralentissement, une décroissance, et un meilleur partage par l’accès des plus pauvres aux richesses déjà disponibles afin que chaque citoyen du monde, quel que soit l’endroit où il réside, puisse disposer d’une planète sans voler aux autres celle à laquelle ils ont droit.

Une politique cohérente de l’immigration devrait faire partie de ce nouveau partage.

La proposition avancée par Lan Pritchett, recommandant une augmentation régulée de 3 % de la migration de travail au niveau mondial irait sans doute dans le bon sens.

Mais dans un contexte où il est impossible d’aborder de façon rationnelle, outre la question des réfugiés, celle des migrants économiques, et où la démagogie des uns et le populisme des autres règnent en maîtres, on peut douter que de telles mesures puissent être réellement mises en œuvre…

Il faudrait de plus que cette migration économique, essentiellement temporaire comme le recommande Milanovic, afin de ne pas handicaper les pays de départ, échappe à l’effet pervers consistant à exporter dans les régions en développement un modèle économique occidental préjudiciable à la survie de tous.

Si la migration et la contribution des migrants au développement de leurs pays (par les envois de fond et/ou le retour de personnes mieux formées) peut être effectivement une chance pour les pays de départ, ceux-ci ne peuvent faire l’économie d’un investissement courageux de ces fonds et de ces compétences dans la mise en place de modèles résolument alternatifs.

C’est hélas loin d’être encore le cas…

En attendant des temps meilleurs, nous devrons redoubler d’efforts. Nous sommes plus de la moitié des Français à faire partie des 10 % plus riches au monde. Nos efforts devraient viser à aider les plus pauvres et les associations qui luttent efficacement contre la pauvreté. (fin de l’article de Speranta Dumitru).

Nous en revenons à Tocqueville, et à l’urgence de lutter contre l’évolution qu’il prévoyait et qui semble désormais être devenue notre ordinaire, y compris donc celui de nos revendications dites « sociales », qu’elles se manifestent sur les ronds points ou de façons plus conventionnelles.

Chacun (…), retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

Or, cette « patrie » est depuis bien des décennies devenue pour nous le Monde.

Ne nous y trompons pas.

Et la révolution qui reste à faire, plutôt que d’être purement interne à notre univers de riches, doit désormais pleinement intégrer les dimensions de cette patrie commune.

Plutôt que des fantasmes irresponsables et des gesticulations stériles, on demande d’urgence des révolutionnaires qui sachent ne pas se tromper de révolution !

Grand déballage ? « Grand Débat » ? Débat de fond ? Une nouvelle fois, de l’importance de ne pas se payer de mots. Ainsi que de la force et des limites du politique.

Stultitia m’interroge une fois de plus sur la portée du vocabulaire.

« Ne crois-tu pas qu’avec les « Gilets Jaunes » et le « Grand Débat », nous ayons affaire à un « grand déballage » plutôt qu’à un débat de fond ? ».

Et je suis une nouvelle fois tenté de lui donner raison.

Avec une importante réserve toutefois :

En dépit de certaines ambiguïtés, le succès du « Grand Débat » qui compte à ce jour des milliers « d’événements » et de rencontres ainsi que des centaines de milliers de contributions ne me semble pas devoir être pris à la légère.

Un remarquable article du psychanalyste Jean Pierre Winter (avec lequel je partage, au passage d’autres opinions sur lesquelles je reviendrai…), montre combien le mouvement des « Gilets Jaunes » pourrait être lié au moins autant à une crise de la parole qu’à des raisons économiques.

Ce qui se passe sur les ronds-points, c’est-à-dire « à la croisée des chemins », c’est le rassemblement de personnes qui, au-delà de leurs revendications, sont venues là poussées par le désir de se voir et de se parler. J’ai connu cela en 1968 : au-delà de nos idées politiques, nous étions heureux de discuter de nos difficultés, nos défaillances, nos révoltes… Depuis quelques mois, les gens ont fait cette découverte : alors qu’ils ne se parlaient plus, ils partageaient les mêmes galères. Mais ils n’avaient plus d’endroits pour se les dire.

Après l’essoufflement prévisible du mouvement hétérogène et idéologiquement ambigu qui en a été à l’origine, l’espace offert par le « Grand Débat » peut constituer l’une des voies parmi d’autres du passage du « tripal » à une structuration plus « verbale » dont je soulignais la nécessité dans un post précédent.

Une façon de prolonger la revendication de parole de façon plus organisée et pacifiée, potentiellement plus féconde et opératoire.

Car ce n’est pas l’omniprésence d’une communication « dématérialisée » autant que sommaire (réseaux sociaux etc.) qui constitue un remède à cette crise. Elle n’est jamais qu’une contribution supplémentaire à la « déshumanisation anxiogène ».

C’est un fait : dans notre société, la parole tend à disparaître totalement. Les services après-vente l’illustrent de manière caricaturale. Nous sommes de plus en plus confrontés à une bande sonore préenregistrée qui déroule des réponses avant même que nous formulions des questions. Et lorsqu’on parvient enfin à joindre un interlocuteur, on sait qu’il ne déviera pas d’un mot des réponses qui lui ont été fournies à l’avance. Tout cela contribue à une forme de déshumanisation très anxiogène.

Il y a de fortes probabilités que ce soit cette « déshumanisation » productrice d’angoisse et de ressentiment qui rende compte en partie de l’ampleur et de la durée du mouvement auquel nous avons assisté, y compris dans ses aspects de psychodrame et de défoulement collectif condamnable.

Elle ne peut cependant tout expliquer, les épisodes contestataires représentant traditionnellement une aubaine pour désinhiber, y compris sur les réseaux sociaux, les addicts à l’hyper violence gratuite.

Mais même si les raisons proprement économiques ont aussi leur place dans ces événements – comme le reconnaît par ailleurs J.P. Winter – l’exigence de parole partagée et écoutée y joue sans doute un rôle essentiel.

Le problème, c’est que les lieux de parole qui permettraient de faire baisser cette tension n’existent plus et que les représentants des peuples – car il n’existe pas un seul peuple – sont devenus inaudibles.

Or, on le sait et on le constate, la violence s’installe lorsque la pulsion ne peut plus accéder à la parole, lorsque le « tripal » ne peut aboutir à une formulation « verbale ».

Sur ce plan, qui relève de la psychologie voire du psychodrame, on doit reconnaître au « Grand Débat » un aspect potentiellement bénéfique. Espérons qu’il puisse fournir un instrument propre à favoriser ce processus de catalyse sans trop trahir à terme les aspects positifs de l’inspiration originelle du mouvement.

 

J.P. Winter nous met toutefois en garde.

Si l’on suit la comparaison suggestive qu’il nous propose de la structuration socio-politique avec celle du psychisme individuel dans la « deuxième topique » de Freud,

Le ça, qui désigne le champ des pulsions, trouverait ainsi son équivalent dans le peuple. Le surmoi, qui donne les ordres, fixe les limites et ordonne la jouissance, correspondrait à l’exécutif. Le moi, qui décide, dans l’intérêt du sujet, d’obéir aux pulsions ou au surmoi, aurait pour double le Parlement.

on peut légitimement se demander si un contexte anthropologique et culturel qui exalte depuis quelques décennies la désinhibition revendiquée du « ça » par rapport aux injonctions du « surmoi » ne pourrait rendre compte de débordements qui acquièrent désormais une ampleur inédite.

Le patient travail de sape est en train de porter ses fruits : ce qui relevait de pures cogitations intellectuelles est désormais tombé dans le domaine public et devenu populaire et opératoire.

La régulation, normalement effectuée par les représentants, ne fonctionne plus car ceux-ci se sont peu à peu séparés de ceux qu’ils représentaient et ne jouent plus qu’entre eux. En l’absence de ce point d’équilibre, qui préserve notre psychisme individuel comme notre vie collective, tout ce qui représente l’exécutif est mis à mal, jusqu’à l’uniforme des pompiers ou des infirmiers.

Pour le dire autrement, quand le moi, ou le Parlement, ne fait plus la balance entre pulsions et ordres du surmoi, entre le peuple et l’exécutif, c’est une volonté de toute puissance, de régression infantile, qui s’exprime. Elle peut se résumer par une formule : « Tout, tout de suite. »

On s’imagine souvent que ce qui nous fait plaisir dans l’immédiat va dans le sens de nos intérêts. La psychanalyse nous apprend au contraire que la satisfaction immédiate n’est jamais une preuve de maturité, en matière psychique comme politique. Car souvent, elle conduit à un désordre encore plus grand.

Dans la situation qui nous occupe, cela signifie qu’il ne faut pas se contenter de donner aux manifestants ce qu’ils demandent, de « lâcher du lest » comme on dit, mais envisager avec les citoyens devenus actifs les conséquences à moyen terme de ces décisions. C’est de cela qu’il nous faut discuter ensemble, lors du grand débat national s’il n’est pas un leurre.

« Tout, tout de suite », « satisfaction immédiate », « volonté infantile de toute puissance », la régulation traditionnellement exercée par le « surmoi » sur le « ça » ne semble plus fonctionner. Pire, elle se voit contestée dans sa légitimité même, en cohérence profonde avec une certaine représentation « philosophique » devenue la « doxa » de notre époque.

Dans un post précédent, j’évoquais « la haine dont Freud a pu faire l’objet de la part de certains de nos philosophes médiatiques, bien entendu portés à lui préférer W. Reich et son apologie d’une «jouissance sans entraves», symptôme même du fantasme infantile de toute puissance libre de tout « surmoi ».

[précisons toutefois que le monde politique lui-même est loin d’être exempt du « fantasme infantile de toute puissance »…]

Ajoutons à cela la permanence en France d’une culture pernicieuse qui exalte la confrontation et dénigre la concertation ou la « co-décision », selon les propos de cet analyste précieux que demeure Jean Peyrelevade, et nous obtenons le cocktail qui pourrait bien rendre compte des aspects les plus déplorables des phénomènes actuels.

Sur ces plans-là, le « Grand Débat » pourrait également exercer une mise-au-point salutaire.

 

Il me paraît toutefois important d’en souligner aussi les limites.

Mais, contrairement aux slogans avancés par la classique opposition pavlovienne – qui par définition récuse d’emblée toute proposition qui ne vient pas d’elle – le gouvernement n’est pas seul responsable de ces limites.

Elles sont en fait plus graves et profondes.

Car dépassant les simples options politiques, elles manifestent une sorte de consensus tacite qui, au-delà de divergences superficielles, unit une grande majorité de la population, toutes tendances confondues.

En premier lieu, le « Grand Débat » risque fort de se tromper de diagnostic, et donc de remèdes.

Outre ce qui a été dit en ce qui concerne le déséquilibre des rapports entre un pulsionnel social et un surmoi politique, on peut penser que la crise relève d’autres composantes anthropologiques profondes.

En l’occurrence, comme je l’avançais encore dans des posts précédents, d’un mal être proprement existentiel, d’une angoisse obscure liée à des évolutions anthropologiques complexes.

Celles-ci nous interrogent sur notre place et sur la place de nos enfants dans un monde que nous sommes censés construire alors même qu’émerge la conscience lancinante de sa destruction.

Le malaise actuel comporte semble-t-il une dimension proprement « philosophique ». Il véhicule un questionnement sur le sens, sur la consistance que nous voulons donner à notre avenir, sur celle que nous risquons aussi de lui donner sans pour autant le vouloir, sur le vivre-ensemble, le bonheur, etc…

Sans pédanterie aucune, on peut présumer qu’un tel questionnement rejoint, une fois de plus, ce qui constitue pour le vieux Kant les interrogations essentielle de l’être humain : « que dois-je faire ? », « que m’est-il possible d’espérer ? », « qu’est-ce que l’homme ? ».

On peut alors se demander si, malgré la nécessité de telles approches, disserter sur la fiscalité, l’organisation de l’État ou celle des services publics ne risque pas d’être largement « à côté de la plaque ».

Et n’en déplaise aux manifestants eux-mêmes, à ceux qui tentent d’apporter des solutions au niveau politique et économique, comme à ceux qui contestent les dites solutions sous prétexte qu’on n’en fait pas assez, ce ne sont pas des mesures en faveur du pouvoir d’achat ou de l’amélioration du niveau de vie, malgré leur importance, qui apporteront une réponse à ce genre d’interrogations.

En fait, il y a des raisons de penser que les revendications économiques apparues sur les ronds-points sont en grande partie des exutoires, des dérivatifs qui masquent cette angoisse bien plus radicale.

Ce ne seront donc pas seulement des mesures essentiellement économiques, ni même des réformes de la fiscalité ou du fonctionnement de l’État qui suffiront à la guérir.

L’équivoque étant que la nature la plus profonde des aspirations n’a pas été perçue ni exprimée, à commencer par les manifestants eux-mêmes.

Les diverses récupérations opportunistes par les professionnels de la chose, en ne percevant que la composante économique, sont donc elles aussi passées en grande partie à côté du sujet.

Et, pour compléter le tableau, les tentatives de solution de la part du gouvernement se sont elles-mêmes fourvoyées : dans l’urgence, en se focalisant sur les revendications immédiates, elles se sont montrées incapables de dépasser la confusion entre l’économique et l’anthropologique, entre ce qui appartient à l’écume superficielle et ce qui relève de la vague de fond.

Car même si elles ont joué le rôle de déclencheur qu’on sait, ce ne sont pourtant pas les revendications concernant le 80 km/h., ni même le prix des carburants qui constituent le fond de l’affaire.

Or, le « Grand Débat » s’est laissé piéger, comme tout le monde, par cette équivoque. Incapable de discerner le cœur du problème, il l’a réduit à ses symptômes apparents et a manqué d’ambition.

Il a joué trop « petit bras ».

Les thèmes qu’il aborde ont certes leur importance. Mais ils passent en grande partie à côté du sujet.

S’attacher à traiter les symptômes superficiels ne guérira pas le malade puisque tout laisse supposer que c’est le terrain, l’organisme profond qui est affecté.

Il n’appartient certes pas au politique de traiter des questions philosophiques et existentielles, et d’ailleurs une partie du malaise vient sans doute du fait qu’on lui en demande trop, et qu’il n’ose plus décevoir cette demande. Tout comme les parents ont tendance à se défausser de leur devoir d’éducateurs en le transférant à l’Éducation Nationale, nombre de citoyens ont tendance à charger le politique de responsabilités qui ne peuvent être les siennes.

Et donc aussi à le vouer aux gémonies dès qu’il manque à ce qui serait « son devoir ».

Mais il manque sans doute dans le « Grand Débat » un espace adéquat pour aborder ces problèmes de fond, pour évoquer ces questions proprement existentielles à l’origine du malaise.

Ne serait-ce que pour démythifier le politique en précisant la part spécifique qu’il peut prendre, mais aussi les limites qui lui sont inhérentes en ce qui concerne l’élaboration de projets et orientations pouvant contribuer à redonner du sens et de l’espérance à nos efforts, à notre travail, à nos engagements, à nos vies, tout simplement.

Comme le disait encore le vieux Kant, le sens de la vie ou le bonheur sont des notions tellement intimes et individuelles qu’elles ne peuvent dépendre d’un ordre politique qui les définirait une fois pour toute et pour tous de façon autoritaire.

Même si certains parmi les manifestants paraissent à l’évidence nostalgiques de ce genre de définitions, on sait que le propre des régimes totalitaires a toujours été de vouloir faire le bonheur du peuple…

Souhaitons alors qu’un nouveau débat, à un autre niveau, un débat plus consistant autant par sa profondeur que par sa durée, ose enfin aborder ces questionnements essentiels et opérer les distinctions qui s’imposent entre ce qui relève de l’anthropologique et du philosophique et ce qui incombe à la responsabilité politique.

Notre époque désemparée a besoin de projets et de raisons de vivre dépassant la seule croissance du pouvoir d’achat.

Mais elle se trompe en exigeant d’un ordre politique, que paradoxalement elle récuse, le remède à toutes ses angoisses.

 

La tâche d’un tel « nouveau débat » s’avèrerait cependant difficile du fait d’une incohérence largement partagée par les manifestants tout autant que par les autorités contre lesquelles ils manifestent.

Car ce « Débat de Fond » souhaitable, celui-là même dont on pressent obscurément l’urgence, c’est précisément celui auquel on cherche par ailleurs à échapper.

À la fois du côté des citoyens, parce qu’on sait qu’il remettra radicalement en question notre mode de vie, fondé sur les vaches sacrées du pouvoir d’achat, du niveau de vie, du bien-être matériel et de la consommation ;

Mais aussi du côté des gouvernants et de la quasi-totalité des politiques qui, eux aussi, promettent de faire mieux que les autres pour améliorer pouvoir d’achat, niveau de vie, bien être matériel, consommation, le tout grâce à un retour de la Sainte Croissance, autre vache sacrée, bien évidemment reverdie pour l’occasion.

La surenchère sur la croissance verte étant, on le sait, le dernier must de tout politique.

Et ce n’est pas hélas le RIC qui dans l’immédiat y changera quoi que ce soit, tant on est en droit de penser qu’aucun référendum n’oserait remettre en question un tel Ordre Divin de la Croissance (ODC, me souffle Stultitia ; sigle qui peut donc devenir désormais ODCV, si on y ajoute le Vert), du pouvoir d’achat et de la consommation.

Or, cette incohérence que j’avais qualifiée de tragique et pathétique, nous maintient dans une véritable schizophrénie.

Tout en étant obscurément conscients de l’irréalisme de nos revendications, nous continuons pourtant à les soutenir comme si de rien n’était. En témoigne jusqu’à il y a peu l’important appui de la population aux « Gilets Jaunes ».

Et tout en étant conscients du caractère suicidaire de la plupart de nos orientations, nos politiques, nos syndicats, etc. continuent pourtant à les suivre ou à les défendre dès qu’on s’en écarte tant soit peu, afin de ne pas décevoir ces revendications.

La question de la Taxe Carbone est paradigmatique de cette pathétique schizophrénie :

Tout le monde en connaît la nécessité, qui fit d’ailleurs l’objet d’un vertueux consensus des partis politiques lors du Grenelle de l’environnement de 2007. Mireille Chiroleu Assouline, entre bien d’autres, en souligne avec pertinence le caractère original « d’impôt comportemental », décisif en ce qui concerne la modification des habitudes en vue de réduire la place de ces armes de destruction massive de l’environnement que constituent l’automobile et les énergies fossiles (vers 22mn40 dans l’émission).

Il est bien sûr évident que des mesures de justice sociale et fiscale doivent précéder et encadrer l’augmentation de la taxe sur les carburants. Et la grande erreur de ce gouvernement a été de ne pas le comprendre.

Mais repousser l’urgence d’un renforcement de la fiscalité écologique est, plus qu’une erreur, une faute grave, dont la raison, purement démagogique, s’explique par cet état de schizophrénie dont nous ne parvenons pas à sortir, sans doute simplement parce que, dans le fond, nous ne le voulons pas.

Quitte à faire semblant de résoudre le problème en produisant et en entassant, pour les milliards d’automobiles à venir, des millions de tonnes de batteries dont la nocivité bien réelle remplacera celle des moteurs thermiques, mais nous permettra de sauvegarder pour un temps l’ODCV (cf. ci-dessus) et les « avantages » matériels qui lui sont liés.

Et notre ambivalence par rapport à l’automobile n’est qu’un exemple parmi bien d’autres. Quid des merveilles de l’électronique, de l’explosion des communications et des réseaux sociaux avec les infrastructures gigantesques qu’elle suppose, de la surexploitation des terres et des océans, du gaspillage alimentaire, etc. etc.

Toutes facilités dont nous connaissons les conséquences sur l’environnement, mais que les 7 637 000 000 d’humains que nous sommes à ce jour semblent avoir bien du mal à remettre tant soit peu en question, tout comme il est probable qu’elles constitueront les aspirations des 10 000 000 000 que nous serons sous peu…

 

« Après nous le déluge », donc.

Nous le savons, ou du moins nous le pressentons confusément, mais nous nous refusons les moyens de l’éviter.

Et cette ambivalence est cause d’angoisse et de trouble. C’est bien le propre de toute « double contrainte », ou « injonction paradoxale ».

Nous avons le sentiment d’être dans la nasse, et l’obscure conscience de cet enfermement dans lequel nous nous maintenons nous-mêmes n’est peut-être pas sans rapport avec les explosions de violence. Car l’animal se débat.

Et cette angoisse sourde et ce malaise sont en partie ce qui nous fait aller vers les ronds-points.

Mais voilà : nous nous trompons de revendications et manquons de lucidité dans la désignation des coupables. Il ne faut donc pas s’étonner que nos politiques se trompent eux aussi de remèdes.

Alors qu’il faudrait exiger de nos dirigeants qu’ils remettent tout à plat et qu’ils se décident enfin à penser les conditions de notre survie de façon responsable, nous continuons à jouer avec les règles du jeu périmées qu’ils nous proposent depuis des décennies, et qui ne peuvent subsister que parce que nous en sommes foncièrement complices.

Même si nous souhaitons – bien sûr ! – les remanier un peu plus en notre faveur (pouvoir d’achat, niveau de vie…), selon ce que nous proposent les oppositions diverses, les corps intermédiaires, les syndicats, etc.

Non que je veuille faire prévaloir l’urgence de la lutte contre la fin du monde sur celle de la lutte pour la fin du mois.

Car l’une des raisons essentielles de la révolte actuelle est bien là, dans la dénonciation ô combien légitime de l’injustice, économique, sociale, fiscale, et du mépris qui lui est lié.

Il est clairement inadmissible et honteux que les riches soient toujours plus riches alors que d’autres ont du mal à finir le mois.

La lutte contre ce scandale fait partie des choses qui relèvent effectivement du politique.

Mais cette exigence indispensable de plus de justice ne devrait pas dispenser de réfléchir à ce que nous ferons de cette justice, à ce que nous faisons déjà de celle dont nous disposons : une fiscalité plus juste, une redistribution plus équitable et une meilleure répartition des efforts doivent-elles favoriser la prolongation d’un système consumériste qui voue à la destruction le monde de nos enfants ?

Un système dont la seule différence avec ce qui précède serait que la consommation se trouverait mieux répartie ?

Si nous réfutons toute idée de baisse de la consommation, la transition écologique restera un discours. (….) Avec un peu plus de 7 milliards de terriens sur une planète qui n’a pas augmenté de taille, la question fondamentale est devenue simple : se mettre au régime pour durer, ou pas. Demander comment organiser une transition écologique si elle n’est pas comprise pour ce qu’elle est, c’est perdre son temps. (J.M. Jancovici).

Or cette transition est indispensable. Il est irresponsable d’en nier l’urgence.

Quelques espoirs subsistent pourtant :

  • Dans le « Grand Débat » lui-même.

Mais les « propositions » de la rubrique concernant la « Transition écologique » – en dépit de quelques résistances et si tant est qu’elles soient prises en compte lors des décisions finales – paraissent loin de l’importance capitale d’un enjeu auquel les autres thèmes devraient être explicitement subordonnés.

  • Dans les manifestations – de jeunes en particulier – pour le climat.

Mais seraient-elles aussi suivies si les participants avaient conscience de l’ampleur du « régime » à suivre et de ses conséquences indispensables sur la consommation et le « niveau de vie » ?

On peut en douter, tellement le consumérisme a de séductions et de ressources cachées…

Mais nous ne pouvons qu’être condamnés à espérer, et à nous employer à nourrir et à concrétiser cette espérance.

Pour ma part, je comprends de moins en moins au nom de quoi une espèce qui, en à peine plus de deux siècles, a réussi la prouesse de condamner à l’extinction la plupart des autres espèces qui faisaient depuis des millénaires la beauté de notre monde – celles des insectes, des oiseaux, des mammifères… – devrait s’octroyer le privilège de survivre si elle ne remet pas radicalement en question ses errements.

Et je ne peux qu’encourager les jeunes à aller jusqu’au bout de cette radicalité.

Articuler le « tripal » et le « verbal ». Encore une fois sur les « gilets jaunes » et l’harmonie nécessaire de l’émotionnel et du rationnel dans le raisonnable.

Allez ! Une petite dernière pour la route.

En espérant que les événements que nous avons connus ces derniers temps puissent avoir un impact positif sur l’année à venir.

Car ils ont le mérite d’attirer notre attention sur quelques réalités, pourtant évidentes, mais ô combien négligées.

Une terminologie simple pourrait nous aider à mieux les aborder.

Je propose d’explorer dans ce but les relations du « tripal » et du « verbal », de l’émotionnel et du rationnel ainsi que leur nécessaire articulation.

À propos d’une problématique à première vue différente, j’avais rappelé quelques-unes de ces composantes de notre fonctionnement le plus profond.

J’évoquais alors quelques réflexions d’Antonio Damasio (mais bien d’autres études allant dans le même sens ont suivi, qui pourraient être mentionnées).

« Chapitre XI : La passion fondant la raison.

Au début de ce livre, j’ai suggéré que la perception des émotions exerce une puissante influence sur la faculté de raisonnement, que les systèmes neuraux desservant la pre­mière sont emmêlés avec ceux qui sous-tendent la seconde, et que ces deux catégories de mécanismes s’entrelacent avec ceux qui assurent la régulation des fonctions biologiques du corps.

(…) La faculté de raisonnement semble vraiment dépendre de systèmes neuraux spé­cifiques, dont certains se trouvent desservir la perception des émotions. Ainsi, il semble bien qu’il existe un fil conducteur reliant, sur le plan anatomique et fonctionnel, la faculté de raisonnement à la perception des émotions et au corps. C’est comme s’il existait une passion fondant la raison, une pulsion prenant naissance dans la profondeur du cerveau, s’insinuant dans les autres niveaux du système nerveux, et se traduisant finalement par 1a perception d’une émotion ou par une influence non consciente orientant un processus de prise de décision. La raison, de sa forme pratique à sa forme théorique, se développe probablement sur la base de cette pulsion innée (…) ». (A. Damasio, L’Erreur de Descartes, Poches Odile Jacob, Paris 2001, p. 331-332).

N’en déplaise à bien des politiciens et technocrates, la dénonciation de « l’erreur de Descartes » est désormais entrée dans la doxa, le bagage des connaissances communes : à l’évidence, l’être humain n’est pas d’abord un être de raison et de réflexion, il est en premier lieu un être de pulsion, d’affection, d’émotion, de ressenti. Chez lui, le corporel, le « tripal » précède et conditionne le rationnel, le « verbal ».

Et le B.A. BA du politique devrait être de ne pas mettre la charrue avant les bœufs. On aura beau présenter toutes les élaborations rationnelles qu’on veut pour justifier une décision politique, court-circuiter ce niveau fondamental du ressenti et du corporel dans le processus d’adhésion et de consentement ne peut que mener dans le mur.

« Touche à ses tripes, à ses besoins les plus fondamentaux, à son pouvoir d’achat, et il te maudira en face » disait en substance le Satan à Dieu ( à Saturne ?) dans le livre de Job.

Attitude parfaitement compréhensible et qui ne peut étonner que les intellectuels hors-sol qui hélas se décrètent un peu vite politiciens.

«À l’encontre de la philosophie allemande qui descend du ciel sur la terre, c’est de la terre au ciel que l’on monte ici (…) Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience », disait Marx dans l’Idéologie allemande, contre tous les Jupiter de son temps.

Sur tout cela, les « gilets jaunes » ont opéré un salutaire retour aux évidences.

Dont acte.

L’histoire confirme d’ailleurs à l’envi combien la réalité matérielle, parfois dramatique (famines, catastrophes minières etc.) est à l’origine de mouvements revendicatifs et de bouleversements socio-politiques décisifs.

On le sait, même si Voltaire, Rousseau et cie ont fourni le matériau théorique dans lequel s’inscrira la Révolution Française, la situation des campagnes et autres réalités parfaitement matérielles en ont été les facteurs déclenchants, s’il faut en croire en particulier le grand historien A. Soboul.

Il en irait de même de la révolte des Canuts, de la grande grève des mineurs d’Anzin, de la grève du 1er mai 1886 à Chicago, etc. pour ce qui est de la naissance du syndicalisme et de l’organisation du mouvement ouvrier.

Bien sûr, les événements actuels paraissent plus le fait des classes moyennes que de la classe ouvrière « traditionnelle », et le syndicalisme et les partis n’y ont pas joué un rôle moteur.

Il n’en demeure pas moins qu’hypertrophier quelque approche rationnelle jusqu’à en faire le déterminant exclusif de la vie politique est une erreur de perspective qui se paie comptant, comme nous le voyons en ce moment.

Même si, à l’évidence aussi, les tensions qui se manifestent constituent sans doute l’exutoire d’un questionnement existentiel beaucoup plus large, qui relève d’un profond mal de vivre lié à des bouleversements sociétaux et des évolutions anthropologiques hasardeuses.

Crise du sens qui s’exprime par la colère et la violence, mais à propos de laquelle il serait illusoire de croire que de simples mesures économiques et politiques pourraient apporter des réponses adéquates.

Qu’on le veuille ou non, à l’encontre de fantasmes eux-aussi désormais entretenus, l’ordre politico-économique n’est pas tout-puissant et ne pourra jamais assumer une revendication de sens ou de bonheur.

Ce serait déjà bien s’il pouvait assurer à chacun quelques conditions qui en faciliteraient la recherche…

Quoi qu’il en soit, on ne peut sans se fourvoyer gravement ignorer le « tripal » au profit du « verbal ».

 

Une fois effectué ce constat des évidences, on ne peut toutefois en rester là sous peine de nouveaux déboires.

La vie économique et socio-politique avance sur deux jambes : le « tripal », même s’il doit être d’urgence réhabilité, ne peut sans risque représenter la seule réalité à prendre en considération.

Car s’il conditionne effectivement le « verbal », il ne doit pas en être dissocié.

Une telle dissociation pourrait d’ailleurs constituer la définition de ce qu’on nomme « populisme » et/ou « démagogie ».

Car les grandes éruptions évoquées plus haut ne peuvent en rester au jaillissement brut, à la colère informelle. Pour se survivre à elles-mêmes, elles doivent nécessairement accéder à une parole rigoureuse et à l’organisation.

Transmuter le ressenti « tripal » dans l’expression verbale est le seul moyen – pour ceux qui le veulent du moins, car tous ne sont pas dans ce cas…- de dépasser la violence et la confusion tout en sauvegardant la composante positive et créatrice de la colère légitime.

Sous peine de rendre impossible toute vie sociale, un « sur moi » se révèlera toujours nécessaire pour fixer des limites à la désinhibition du « ça » et ouvrir des chemins à l’investissement positif de la pulsion.

Ainsi en est-il donc allé de la formation des mouvements syndicaux et des partis politiques suite à des événements déclencheurs souvent chaotiques et violents.

En ce qui concerne l’actualité, nous en sommes à ce point.

Et c’est bien là que le danger rôde : le jaillissement pulsionnel, aussi nécessaire qu’il puisse être, est par essence ambigu.

On le voit, il peut amener à des rencontres sympathiques et chaleureuses, peut-être annonciatrices de formes originales d’organisation politique, tout comme à des vociférations intolérables et des lynchages barbares.

Or, l’ambiguïté est pain béni pour nombre de spécialistes de la récupération.

Après les Trump, Bolsonaro, AfD et autres Salvini, on se rend mieux compte de la puissance de certaines forces qui sont à l’œuvre dans nos sociétés.

Elles n’ont rien d’anecdotiques et se déploient méthodiquement au niveau mondial.

Revenons sur les travaux d’Edward Bernays, que j’ai déjà mentionnés :

                Dans les cuisines du consentement.

Si le folklore Bernays est presque aussi divertissant qu’angoissant, sa pensée est, elle, sous-tendue par des ressorts totalitaires. « Si l’on parve­nait à comprendre le mécanisme et les ressorts de la mentalité collective, ne pourrait-on pas contrôler les masses et les mobiliser à volonté sans qu’elles s’en rendent compte ? », écrit-il en 1928 dans son livre devenu un classique, Propaganda. Pour le neveu de Freud en effet, les « masses » sont habitées par des pulsions animales qu’il faut mettre sous contrôle, les foules sont animées par des désirs qu’il faut canaliser. Et ce contrôle nécessite un outil, la « fabrique du consentement » («manufacturing consent»), un concept qu’il a emprunté à Walter Lippmann, intellectuel américain fort en mots qui explore le même champ de réflexion et inventera plus tard l’expression « guerre froide ». Cette « fabrique du consentement », Edward Bernays la met en avant comme le fruit d’une « méthode scientifique » nourrie de sciences sociales et de psychanalyse (…).

Dans la proposition tout sauf démocratique d’Edward Bernays, une petite élite décide donc pour les masses et leur impose ce choix par des techniques sophistiquées de persuasion : «La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des comportements des masses joue un rôle important dans une société démocratique, écrit-il en 1928. Ceux qui manipulent ce mécanisme secret de la société forment un gouvernement invisible qui exerce véritablement le pouvoir. […] De nos jours, la propa­gande intervient nécessairement dans tout ce qui a un peu d’importance sur le plan social. Que ce soit dans le domaine de la politique, de la finance, de l’industrie, de l’agriculture, de la charité ou de l’enseignement, la propagande est l’organe exécutif du gouvernement invisible. »

(…) « On peut amener une collectivité à accepter un bon gouvernement comme on la persuade d’accepter n’importe quel produit », dit-il encore. Non, le vieil homme ne pensait certainement pas couleur pastel. Les écrits de Bernays, qu’il est difficile de lire avec un œil contemporain autrement que comme un projet vicieux de confiscation de la démocratie, avaient d’ailleurs un lecteur et admirateur illustre en la personne de Joseph Goebbels. En 1933, Edward Bernays, juif tout comme son oncle, avait appris non sans horreur que son premier ouvrage, La Cristallisation de l’opinion publique9, écrit en 1923, figurait dans la bibliothèque person­nelle du chef de la propagande nazie, créateur du ministère du Reich à l’Éducation du peuple et à la Propagande, qui le trouvait fort inspi­rant10. Mais Goebbels n’était pas le seul. (S. Horel, Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie, La découverte, Paris 2018, p. 18-19).

Il n’est pas le seul, en effet.

Par un paradoxe seulement apparent, la destruction des « élites » en place, instituées de façon tout de même démocratique,  s’opère au bénéfice de nouvelles « élites » qui n’ont, elles, plus rien de démocratique.

Lorsqu’on constate certaines dynamiques présentes au cœur de l’exubérance protéiforme du mouvement, il faudrait être bien naïf pour ne pas y déceler le travail de telles forces.

Comme beaucoup, j’ai pu moi-même constater parmi les « gilets jaunes », en même temps que la présence de gens « de bonne volonté », celle de personnes dont l’appartenance à des groupes ne se caractérisant pas spécialement par leur attachement à la démocratie n’est un secret pour personne.

Certains sondages – à confirmer toutefois – tendraient à montrer qu’elles constitueraient une majorité.

La vigilance s’impose donc.

À l’encontre d’une facilité démagogique prompte à s’ébaubir sans discernement devant tout ce qui serait « populaire », et à s’encanailler (le plus souvent pour se faire pardonner une bonne conscience qui reste foncièrement « bobo »), il ne faut pas hésiter à opérer un tri exigeant en ce qui concerne les revendications et les propositions.

Et un tel discernement passe nécessairement par un retour du « verbal ».

Car se méfier – légitimement – du « tout rationnel » et d’une dérive élitiste et technocratique ne doit pas signifier un discrédit du raisonnable.

Hélas, quelques poncifs sévissant depuis longtemps jusque dans l’enseignement, et qui visent à discréditer la rationalité en écho à des dogmatiques philosophiques trop réductrices, voudraient nous le faire croire.

Et une certaine doxa propage – par ignorance, idéologie ou intérêt -une telle réduction.

Rappelons-nous pourtant que la dénonciation nécessaire de « l’erreur de Descartes » n’est pas, pour l’auteur de l’ouvrage qui porte ce titre, le dernier mot de la question.

Elle appelle à une réhabilitation de la – vraie – raison.

« Si cette hypothèse peut être tenue pour exacte, y a-t-il des implications sociopolitiques à l’idée que la raison n’est jamais pure ? Je pense que oui, et que cela est globalement positif.

Savoir que la perception des émotions joue un rôle important ne doit pas pousser à penser que la raison a moins de valeur que celle-ci, qu’elle doit se contenter d’un strapontin à côté d’elle, ou qu’il ne vaut pas vraiment la peine de s’efforcer de la développer. Bien au contraire, se rendre compte du rôle considérable que peut jouer la per­ception des émotions peut nous donner la possibilité d’augmenter son impact positif et de réduire ses effets éventuellement négatifs. Plus précisément, sans vouloir diminuer en rien la valeur d’orientation que peut avoir la perception normale des émotions, on pourrait envisager de protéger la raison contre les vicissitudes que la perception anormale des émotions (ou les influences indésirables sur la perception normale) peut introduire dans le processus de prise de décision ». (A. Damasio, L’Erreur de Descartes, op. cit, p. 332. C’est moi qui souligne).

Si une rationalité pure, coupée de l’influx positif et nécessaire de l’émotionnel et de l’affectif peut dériver vers un détachement froid et une morgue frôlant bien souvent la paranoïa, il en va autrement de cet indispensable harmonie entre le pulsionnel et le rationnel que la tradition philosophique nomme depuis longtemps le « raisonnable ».

La « raison » (die Vernunft, pour parler comme le bon Kant) est bien ce qui transmute le simple « entendement », la seule rationalité froide (der Verstand) dans l’ordre d’un « raisonnable » indissociable d’une dimension éthique, et même esthétique.

À ce titre, elle constitue bien le fondement du politique.

Souhaitons donc que ce mouvement inauguré par les « gilets jaunes » pour dénoncer justement les excès évidents d’une froide rationalité politique et économique étrangère aux réalités vitales des gens du commun que nous sommes sache « raison garder », et ne cède pas désormais aux « vicissitudes que la perception anormale des émotions peut introduire dans le processus de prise de décision ».

L’émotion doit certes être reconnue à sa juste valeur.

Mais le monde a un besoin urgent de raison.

D’une raison qui dépasse bien sûr le seul calcul et la seule rationalité économique, mais qui sache maintenir des barrières fermes contre « la perception anormale des émotions » et ceux qui ne demandent qu’à tirer parti de leurs déferlements.

Réformer la représentation politique, renforcer la légitimité démocratique et affiner les processus de consultation et de décision représentent des urgences. J’ai insisté sur ce point à plusieurs reprises.

Mais cela ne peut en aucun cas se faire en transformant par exemple en dangereux plébiscites populistes des modes de consultation censés accroître la démocratie.

On connaît les intentions de celles et ceux qui prônent de telles évolutions. Et l’histoire a montré à maintes reprises  ce à quoi elles peuvent aboutir.

Certes, bien des réformes sont indispensables en France.

Mais n’oublions tout de même pas, comme le rappelait à bon escient une synthèse récente, que notre nation, en dépit de bien des faiblesses à corriger radicalement, est l’un des pays du monde où, entre autres caractéristiques, l’indice démocratique est le plus élevé, le coefficient d’inégalité est le plus faible et où des transferts sociaux massifs ont le plus d’effet sur la réduction de cette inégalité.

La plus grande vigilance s’impose donc en ce qui concerne les modèles alternatifs qui peuvent nous être proposés.

Il serait en effet catastrophique de lâcher la proie pour certaines ombres on ne peut plus ambiguës.

 

Et de bonnes fêtes à toutes et à tous !

À Machiavel, Machiavel et demi. Réflexions sur l’ISF. Suivies de quelques remarques sur la légitimité démocratique à propos d’un article de P. Rosanvallon.

N’étant pas économiste, j’ai quelques scrupules à avancer une opinion concernant l’ISF.

Mais Stultitia me console : « Tu sais, sur le sujet, les économistes ne sont pas beaucoup plus autorisés que toi !»

Je me risque donc.

En reconnaissant tout d’abord que la question est complexe.

Et qu’il conviendrait donc peut-être en premier lieu de se garder des habituels jugements à l’emporte-pièce, slogans idéologiques divers du type « Président des riches », voire des « très riches » d’un côté, impôt destructeur  « de la compétitivité des entreprises et du retour des investissements » de l’autre, etc..

Bien qu’ayant déjà exposé ma position sur ce sujet, il me paraît indispensable de souligner cette complexité.

Les arguments contre l’ISF ont en effet une pertinence économique qui n’a que peu à voir avec les slogans habituels et les imprécations simplistes et manichéennes.

Lorsque Gilles Legendre entre autres (au cours du débat sur Fr2 suivant l’allocution du Président du 10/12) rappelle que les 40 ans de son existence n’ont apporté aucune amélioration à la situation économique française ni à celle de l’emploi, on est bien obligé de le reconnaître.

De même, lorsque Philippe Manière signale qu’il est bien difficile de fournir en faveur de l’ISF une justification chiffrée – du simple fait que le nombre important de ceux qui s’expatrient pour raisons fiscales n’apparaît pas, par définition, sur les écrans des statistiques – il est difficile de lui donner tort.

On pourrait encore mentionner les analyses documentées de Frédéric Tristram, qui en soulignent le caractère économiquement anecdotique, voire insignifiant.

Un argument légitime, repris à Machiavel, pourrait ainsi synthétiser l’ensemble de ces approches :

« Être en faveur de l’ISF relève en définitive essentiellement d’une conviction morale. Or la morale – en l’occurrence assurer plus d’équité en prenant aux riches pour redistribuer à ceux qui sont dans le besoin – n’a rien à faire en économie et en politique. Le politique s’occupe du bien commun et non de morale. Et si le bien commun exige de favoriser les riches pour qu’ils développent des investissements créateurs de croissance et d’emplois qui améliorent le pouvoir d’achat et le bien-être de tous, alors il faut le faire ».

On comprend donc le bien-fondé possible – et respectable – des arguments contre l’ISF. Ils peuvent venir d’analystes sincèrement préoccupés du bien commun et non nécessairement de méchants capitalistes affameurs du peuple qui ne rêvent que de s’en mettre plein les poches.

Ayant souvent manifesté mon admiration pour Machiavel, je suis sensible à la pertinence de l’argument.

Il est en effet indubitable – notre florentin l’a montré – que l’éthique, pour lui réelle, du politique a sa spécificité. Qu’elle ne coïncide pas nécessairement avec la morale commune, et qu’elle n’a pas à le faire, sous peine de bien des déboires.

Mais en dépit de son bien-fondé, et peut-être même – qui sait ? – de sa vérité, il est un point que cet argumentaire contre l’ISF n’aborde pas.

Un point qui relève pourtant lui aussi de la pensée de Machiavel.

Car, je l’ai souvent rappelé, celui-ci est familier de ce qu’on nomme désormais en théorie de la décision la « stratégie du maximin ». Cela veut dire que dans les situations d’incertitude, c’est le choix de la « meilleure pire conséquence » qui se révèle rationnel.

Or, il est aisé de s’en rendre compte, devant la question de l’ISF, nous sommes bien en situation d’incertitude.

Il n’est qu’à constater qu’aux arguments pertinents évoqués ci-dessus, on peut opposer une série d’arguments au moins aussi pertinents en faveur de l’ISF, que j’ai évoqués dans mes post précédents, en particulier ceux de M. Rocard ou Th. Piketty.

Il faut donc reconnaître que dans la situation d’incertitude politique et économique dans laquelle nous nous trouvons, et compte tenu du fait de l‘impossibilité d’avoir une vision claire et consensuelle de ce que pourraient être les bénéfices éventuels de la suppression de l’ISF pour la vitalité économique et la restauration de l’emploi dans notre pays, la solution la plus rationnelle aurait été sa conservation, du moins jusqu’à preuve mieux attestée de son inutilité.

D’un point de vue économique peut-être, mais surtout d’un point de vue purement politique et symbolique, cela aurait été en plein accord avec une approche authentiquement machiavélienne qui aurait en l’occurrence évité quelques déboires…

Car si l’on veut faire du Machiavel, encore faut-il aller jusqu’au bout.

À la décharge du gouvernement, on sait que cette suppression a été en partie compensée par l’IFI (Impôt sur la fortune immobilière). Et la décision de taxer la fortune « immobile » plutôt que celle qui peut participer de façon dynamique à l’investissement est sans doute pertinente. Elle va incontestablement dans le bon sens et pourrait faire avantageusement école au niveau européen.

Car en quoi le poncif qui consiste à répéter que la France étant le seul pays d’Europe à imposer la fortune il faudrait supprimer cet impôt empêcherait-il  de penser au contraire que d’autres pays gagneraient à l’imiter ?

Mais instaurer de telles mesures sans que soient mises en place des instances propres à évaluer rigoureusement leur application, sans vérifier que les capitaux libérés par le passage de l’ISF à l’IFI participent effectivement à l’économie témoigne d’une indiscutable légèreté…

Il faut être en effet bien bisounours pour penser que les riches vont spontanément investir pour le plus grand bien de la collectivité l’argent sauvé de l’impôt plutôt que dans quelque spéculation aussi stérile que rentable…

Et Machiavel n’a jamais prêché le bisounoursisme quand il s’agit de l’efficacité d’une stratégie politique ou économique.

Avec ou sans ISF, les réformes fiscales à venir devront s’en souvenir lorsqu’elles entreprendront d’accroître comme il se doit la contribution des plus fortunés à l’effort et au bien commun.

 

Si l’on n’y prend pas garde, c’est aussi une certaine dose de bisounoursisme qui risque de grever les nécessaires « épreuves permanentes de légitimation », ou la « démultiplication des formes de représentation » dont fait état Pierre Rosanvallon dans un article récent.

(…) Pourquoi la légitimité démocratique et électorale est-elle aussi contestée ?

La légitimité qui était électorale devient aussi morale. Ce n’est plus l’onction du suffrage universel qui peut seule conférer la légitimité politique, mais la qualité d’une action menée, la fidélité à une promesse. Cette légitimité-là est mise à l’épreuve en permanence. Or les dirigeants politiques, le président Emmanuel Macron en tête, se drapent dans des phrases du type : « j’ai été élu, donc je maintiens le cap et mon programme ».

Les représentants sont élus avec un si faible pourcentage aujourd’hui que leur légitimité de départ peut vite s’affaisser, et qu’il faut donc la renforcer par des épreuves permanentes de légitimation. L’onction électorale, il faut le rappeler, repose sur une fiction qui consiste à dire que la majorité exprime la volonté générale. Avec ces majorités courtes et un fort taux d’abstention, le pouvoir doit sans cesse relégitimer son « permis de gouverner », être évalué, contrôlé. Il faudrait aussi, comme on l’a dit, une démultiplication des formes de représentation. Cette révolte est le révélateur du nécessaire basculement des sociétés dans un nouvel âge du social et de l’action démocratique (…).

J’avais moi-même abondé en ce sens lors d’une recension avant même les présidentielles, d’un hors-série fort intéressant de l’Obs, intitulé « Démocratie et populisme ».

Nombre d’auteurs – dont P. Rosanvallon – y insistaient de façon prémonitoire sur l’urgence d’un renouvellement des modes de légitimation et de représentation.

Et l’un des apports positifs des Gilets jaunes a été de rappeler cette urgence.

Il ne faudrait cependant pas que des propositions pertinentes – telles que celles de rééquilibrer la représentation populaire au sein d’assemblées qui demeurent encore pour le moment les chasses gardées de classes sociales déterminées, voire de réhabiliter une désignation par tirage au sort rejoignant l’antique pratique athénienne soutenue par Jacques Rancière dans la revue citée ci-dessus – se voient perverties par un populisme un peu trop bisounours.

Ce pourrait être le cas en particulier du « référendum d’initiative citoyenne », qui figure dans de nombreuses propositions de Gilets jaunes et qui, comme les langues d’Ésope, peut être la meilleure ou la pire des choses.

Je me permets de reproduire ce que je disais dans le post mentionné ci-dessus :

J’en profite pour préciser un autre point: pourquoi ne pas avoir mentionné le référendum comme « outil » possible de la « rénovation démocratique » ?

Essentiellement, et c’est bien pour cela que Mme Le Pen compte l’utiliser, parce qu’il est là encore historiquement bien attesté qu’un tel outil fait partie de la panoplie classique de la démagogie et du populisme, et que, sous des formes diverses (« plébiscite » en particulier), il a servi a justifier des régimes autoritaires habiles à manipuler et exploiter l’affectif et l’émotionnel (« cf. « Césarisme », « Bonapartisme » – voir là dessus encore, toujours dans la même revue, l’article de Charles Giol, « Le spectre du césarisme », p. 52-54. On sait par exemple qu’un « référendum » proposé après quelque infanticide atroce aurait toutes les chances d’aboutir à la restauration de la peine de mort).

La constitution, sur la base du tirage au sort, d’assemblées populaires conviées à un exercice d’expertise et de délibération formé et informé a toutes les chances de se montrer beaucoup plus fiable que l’instrument ambigu du référendum (dont l’emploi peut être cependant conservé moyennant des protocoles précis et rigoureux).

De tels protocoles rigoureux doivent nécessairement encadrer les éventuels « référendums d’initiative populaire » ou « citoyenne », sous peine de voir la démocratie confisquée.

Car elle est indissociable de l’éducation et de l’information.

De telles « initiatives citoyennes » exigent en effet des citoyens formés et informés.

Pour ma part, j’irais même jusqu’à proposer un « brevet de citoyenneté » renouvelable.

Outre les connaissances classiques qui relèvent de l’ECJS scolaire (Éducation Civique Juridique et Sociale), il porterait sur quelques connaissances élémentaires pour qui veut tenir son rôle de citoyen.

Est-il possible en effet de faire des propositions politiques sérieuses et crédibles lorsqu’on ignore, par exemple, comme cela semble être le cas de beaucoup de ceux qui n’ont que le terme »ultralibéralisme » à la bouche, le coût de la dépense publique en France et ce qu’elle représente par rapport au PIB ? Ou celui des dépenses en protection sociale et transferts sociaux ?

Comment se fait-il que la plupart de celles et ceux qui stigmatisent « les patrons » ignorent généralement la réalité de l’entreprise française, constituée à 99,9% de PME, ou même le nombre d’entreprises en France et leur taille ?

Quid de la signification de « l’indice Gini », et du classement de la France par rapport à ces critères ?

etc. etc. etc.

Un petit test d’une vingtaine de questions bien ciblées pourrait permettre de participer de façon plus responsable et mieux informée au débat public.

Et peut-être, plus modestement, de savoir de quoi on parle.

Car la démocratie est une chose bien trop sérieuse et beaucoup trop fragile pour la laisser à l’ignorance et à la démagogie.

 

Ajout du 18/12:

Un article qui va dans le bon sens, en associant « référendum d’initiative citoyenne », et assemblée citoyenne tirée au sort et bénéficiant d’une formation spécifique, à laquelle serait soumis le contenu du référendum.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/12/18/gilets-jaunes-fonder-une-republique-a-la-hauteur-des-defis-du-xxie-siecle_5399064_3232.html

 

Ajout du 19/12:

Une remarquable synthèse, qui permet de penser et de travailler au delà des slogans:

https://www.la-croix.com/Economie/France/Le-modele-social-social-francais-systeme-efficace-fragile-2018-12-19-1200990679?from_univers=lacroix

Des souris et des femmes. Ainsi que des moutons de Panurge du Comité National d’Éthique dès qu’il s’agit de PMA.

Non, cela ne relève pas des fake news :

« Des scientifiques chinois ont supprimé les barrières naturelles qui empêchent deux mammifères de même sexe de se reproduire entre eux ».

On peut bien sûr se demander quelle est l’utilité de ce type de recherche, mais on peut aussi penser que ce genre de réalisation est loin d’être négligeable.

Car tout comme l’utérus artificiel, la greffe d’utérus, la GPA ou l’IAD pour toutes, la reproduction de deux mammifères de même sexe apparaîtra désormais comme un possible qui un jour s’appliquera aux être humains.

Dans la course insensée au transhumanisme, il ne s’agit que d’une question de temps.

Question de temps qui est aussi au cœur de l’activité du CCNE [Comité Consultatif National d’Éthique], car, comme le dit avec pertinence J.C. Guillebaud citant l’historienne Nadine Fresco, cet organisme est hélas de plus en plus comparable « à un ‘’jardin d’acclimatation’’ qui permet de familiariser les citoyens avec le nom des transgressions bioéthiques, de sorte qu’au bout du compte elles seront acceptées sans coup férir. C’est bien ce qui se passe sur la durée ».

Sa fonction essentielle étant « de tout permettre en prenant simplement soin de le faire en temps opportun », comme le souligne Olivier Rey (cf. J.C Guillebaud, article cité).

Comme je l’ai déjà mentionné,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/06/27/pma-lethique-supposerait-elle-lincoherence/#comment-451

les interventions du CCNE pour ce qui est de la PMA sont pétries d’insuffisances et d’incohérences dans l’argumentation, réduisant ce qui devrait être l’éthique à une pure et simple démagogie*, et se limitant pour l’essentiel à donner un aval à quelque « promesse de campagne » bien peu étayée pour ce qui est de la réflexion.

 

Car reprenons une nouvelle fois ce qui tient lieu d’arguments.

(Je me fonde sur le texte de l’Avis 129 : «Contribution du Comité consultatif national d’éthique à la révision de la loi de bioéthique 2018-2019. Cet avis a été adopté à la suite du Comité plénier du 18 septembre 2018 après onze réunions tenues entre juin et septembre 2018»).

http://www.ccne-ethique.fr/sites/default/files/avis_129_vf.pdf

  • Passons rapidement, tellement elle est grossière, sur la confusion implicite hélas classique entre fait et droit, qui relève d’une ignorance de concepts élémentaires de la  philosophie :

Les demandes sociétales d’accès à l’AMP [le CCNE utilise ce sigle plutôt que PMA] se définissent de leur côté par la possibilité d’utilisation de ces techniques à d’autres fins que celle de pallier l’infertilité pathologique chez les couples hétérosexuels. On assiste, en effet, à une augmentation des demandes de recours à l’AMP qui ne s’exprimaient pas jusqu’alors, ou très marginalement, portées à la fois par les évolutions de la société, de la loi française et des lois de certains pays étrangers, et celles de la technique. (texte cité, p.114).

Le fait des évolutions de la société, de la loi en France ou à l’étranger, tout comme les évolutions de la technique n’a en soi rien à voir avec le droit.

Ce n’est pas parce qu’on observe le fait de la toxicomanie, de l’évasion fiscale, de la montée de l’AFD en Allemagne, de l’extrême droite au Brésil ou des possibilités de clonage reproductif qu’il faut considérer que de tels faits devraient nécessairement trouver une justification au niveau de l’éthique comme à celui du droit.

Mais une distinction aussi élémentaire paraît échapper aux membres du CCNE !

« Pourquoi ne le ferions-nous pas puisque la technique le rend possible ? Puisque cela fait l’objet de « demandes sociétales », ou que les américains le font », etc.

« Pourquoi ne le ferions-nous pas puisque les souris le font ?», pourrait rajouter Stultitia.

On s’étonne ainsi de rencontrer une telle légèreté dans un texte présumé sérieux, mais qui à aucun moment ne semble éprouver le besoin de préciser cette distinction pourtant essentielle.

Hélas, ce genre d’incohérence n’est pas perçue comme telle par bien des citoyens peu informés, surtout lorsqu’elle émane d’une soi disant autorité éthique et scientifique.

 

  • Mais un autre « argument » entraîne des conséquences bien plus graves.

Celui qui fait état d’une « revendication de liberté et d’égalité » :

Cette demande d’AMP, en l’occurrence une insémination artificielle avec donneur (IAD), pour procréer sans partenaire masculin, en dehors de toute infertilité, s’inscrit dans une revendication de liberté et d’égalité dans l’accès aux techniques d’AMP pour répondre à un désir d’enfant (id. ibid. p.120).

Car il s’agit bien là de l’argument essentiel, celui dont la portée est la plus conséquente sur un public peu ou mal informé.

On comprend bien sûr que ce genre « d’argument » puisse être utilisé à des fins de manipulation idéologique, mais il n’a en réalité aucune cohérence et partant, aucune pertinence.

Ce que reconnaît de façon parfaitement justifiée le Conseil d’État, lorsqu’il affirme, en récusant la qualification de « discrimination » à propos du refus de la PMA pour les lesbiennes, que « le principe d’égalité ne s’oppose pas à ce que le législateur règle de façon différente des situations différentes ».

Comme je le signalais dans un commentaire, la similitude n’a rien à voir avec l’égalité.

Il n’y a pas de droit à la similitude comme il y a un droit à l’égalité; cela aussi relève de concepts philosophiques élémentaires, dont la méconnaissance entraîne des erreurs de bonne foi, mais aussi bien des supercheries.

Fort heureusement, on peut être égaux sans être similaires.

La femme et l’homme doivent être égaux en droit. Cela n’implique aucunement que l’homme revendique sous prétexte d’égalité le droit de disposer d’un utérus et d’accéder à la grossesse, ou la femme celui de posséder des testicules afin d’inséminer une compagne.

Encore moins doit-on considérer de telles différences comme discriminations.

« Le principe d’égalité ne s’oppose pas à ce que le législateur règle de façon différente des situations différentes » affirme donc le Conseil d’État.

Il en va de même en ce qui concerne la dissimilitude entre un couple homosexuel et un couple hétérosexuel.

Pour ce qui est de la procréation, elle ne relève donc en aucun cas de l’inégalité ni de la discrimination. Il s’agit simplement d’une différence.

Tout comme, n’en déplaise à Michael Jackson, un noir est différent d’un blanc tout en relevant de la même égalité de droit.

Or, cette confusion entre égalité et similitude, qui en vient à considérer comme discrimination ce qui est différence légitime, est en permanence instrumentalisée pour justifier le recours à la PMA sous prétexte de discrimination.

Et beaucoup, par manque de connaissance, d’information ou de réflexion, mais aussi par vulnérabilité à un certain chantage à la compassion et à « l’égalité » habilement utilisé et largement répercuté par les médias, sont donc convaincus que les couples de lesbiennes subissent une inadmissible discrimination.

Si « aujourd’hui, 75 % des Français sont favorables à l’extension de la PMA », comme nous le dit Brice Teinturier , il y a fort à parier que ce jugement est motivé par cette conscience erronée d’une « inégalité » ou d’une « discrimination ».

Alors que celle-ci ne relève que de l’erreur ou de la manipulation.

Par contre, une inégalité, réelle cette fois, toucherait effectivement les enfants nés de PMA dans la mesure où le fait de ne pas bénéficier d’un père et d’une mère relève effectivement d’une inégalité de droit par rapport aux autres enfants, et non plus d’une simple différence.

Si les enquêtes concernant la PMA étaient formulées autrement (si on demandait par exemple « pensez-vous que le droit de l’enfant à l’égalité soit respecté si certains sont privés de père ou de mère ») on obtiendrait sans doute un tout autre pourcentage.

Mais les formulations des enquêtes sont rien moins que neutres…

Il est donc aberrant de voir un « Comité d’Éthique » propager des incohérences aussi flagrantes, qui, témoignant d’une ignorance grave des rudiments de la philosophie, entraînent des personnes qu’il devrait éclairer à succomber à de grossières supercheries.

Et lorsqu’Agnès Buzin prétend à tort qu’entre PMA et GPA il ne s’agit « absolument pas de la même problématique », elle oublie qu’au-delà de la question de la « marchandisation du corps de la femme », l’argument principal soulevé en faveur de la PMA pour toutes par le CCNE, celui justement de « l’égalité », est tout simplement le même que celui qu’évoquent les partisans de la GPA.

N’en déplaise à notre ministre, il s’agit donc incontestablement de la même problématique.

Il sera donc bien difficile de maintenir sur ce point, entre PMA pour toutes et GPA, un « deux poids deux mesures », c’est-à-dire dans ce cas une réelle inégalité et discrimination sexiste entre le droit de la femme et celui de l’homme.

Mais démagogie et « promesses électorales » ne s’embarrassent pas de telles subtilités…

 

  • Un autre point scandaleusement négligé par le texte du CCNE est celui de la situation de l’enfant et de ses droits.

Par le biais de l’invocation d’un tout puissant « désir », tout semble en effet y privilégier implicitement un « droit à l’enfant », dont les juristes s’accordent à dénoncer l’absurdité.

Si des différences profondes s’expriment dans la consultation sur la question de l’ouverture de l’assistance médicale à la procréation aux couples de femmes et aux femmes seules, l’importance de certains éléments est partagée par tous: l’importance d’une structure familiale, la réalité du désir d’enfant (…) (id. p. 131).

Les quelques références à ce que pourrait être la situation de l’enfant né par IAD ou PMA sont étonnamment succinctes et désinvoltes :

Simple allusion à

« la conscience de la responsabilité parentale vis-à-vis de l’enfant » (id. p.131)

Cette demande d’accès pour toutes les femmes à l’IAD a également fait débat au sein du CCNE, en particulier sur les conséquences pour l’enfant d’une institutionnalisation de l’absence de père, donc de l’absence de l’altérité « masculin-féminin » dans la diversité de sa construction psychique. (id. p. 121).

Cette demande d’AMP, en l’occurrence une insémination artificielle avec donneur (IAD), pour procréer sans partenaire masculin, en dehors de toute infertilité, s’inscrit dans une revendication de liberté et d’égalité dans l’accès aux techniques d’AMP pour répondre à un désir d’enfant. Elle modifie profondément les relations de l’enfant à son environnement familial, en termes de repères familiaux, d’absence de père, institutionnalisée ab initio.

Elle fait émerger aussi plusieurs interrogations sur la relation des enfants à leurs origines, puisqu’en France le don est anonyme et gratuit, ou sur le fait de grandir sans père. Aussi sur ces points, il serait pertinent de pouvoir s’appuyer sur des recherches fiables sur l’impact de cette situation.

Cependant l’analyse du CCNE, après les États généraux comme dans l’avis 126, s’appuyant sur la reconnaissance de l’autonomie des femmes et la relation de l’enfant dans les nouvelles structures familiales, le conduit à proposer d’autoriser l’ouverture de l’IAD à toutes les femmes.

Il considère que l’ouverture de l’AMP à des personnes sans stérilité peut se concevoir, notamment pour pallier une souffrance induite par une infécondité résultant d’orientations personnelles. Cette souffrance doit être prise en compte. (id. p. 120).

Admirons le « cependant » : les modifications certes reconnues des relations de l’enfant à son environnement, l’absence de père « institutionnalisée », tout cela pose bien sûr quelques problèmes ; cependant cette souffrance inéluctable de l’enfant apparaît en fin de compte comme quantité négligeable, comparée à « une souffrance induite par une infécondité résultant d’orientations personnelles » du couple d’intention.

Façon élégante de dire que le droit de l’enfant est tout-à-fait secondaire par rapport au « droit à l’enfant », qui impose, sans autre considération, de « proposer d’autoriser l’ouverture de l’IAD à toutes les femmes ».

Ici encore, il s’agit d’une légèreté proprement consternante.

Pour qui connaît tant soit peu les avancées considérables des connaissances concernant le développement de l’enfant y compris depuis  sa vie prénatale,

(j’avais cité dans un post précédent quelques références en particulier à la psychothérapeute Anne Schaub, aux ouvrages de Benoît Bayle, par exemple: L’identité conceptionnelle. Tout se joue-t-il avant la naissance ? Cahier Marcé n° 1, coll. « Médecine, psychanalyse et société »Penta – L’Harmattan, Paris, 2005, ainsi que son site sur Internet. On sait par ailleurs que les études de PPN (Prenatal and Perinatal Psychology ; par ex. pour ne citer qu’un titre évocateur : A. J. Ward, « Prenatal Stress and Childhood Psychopathology. » Child Psychiatry and Human Development 22(1991): 97-110) etc. sont particulièrement approfondies dans le monde anglo-saxon).

une telle désinvolture relève de la supercherie, et n’est en aucun cas digne d’une réflexion qui prétend orienter les citoyens sur les questions d’éthique.

 

  • D’autres problématiques seraient bien sûr à développer, en particulier celles concernant la filiation, l’anonymat du don et l’identité du donneur :

La réflexion sur l’accès aux origines des enfants nés par une procédure d’AMP avec tiers donneur est aussi considérée comme indispensable. Concernant l’anonymat du don, un consensus existe sur le fait de ne pas cacher aux enfants l’histoire de leur conception et sur la distinction entre un donneur et « un père ». En revanche, le débat persiste quant aux informations qui pourraient être dévoilées et leurs modalités d’accès, mais la distinction est clairement faite entre une information non identifiante et le dévoilement de l’identité du donneur, ce qui n’est pas assimilé à la levée de l’anonymat. (id. p. 116).

 

  • Mais je terminerai en évoquant ce que j’avais nommé dans un post précédent le « chantage à la résilience », qui, bien qu’il ne soit pas explicite dans ce texte, en sous-tend toute la démonstration.

Car si la souffrance de l’enfant est négligeable par rapport à la « souffrance induite par une infécondité résultant d’orientations personnelles », c’est qu’il semble évident depuis longtemps qu’un enfant de deux mères, de deux pères, etc. ne peut que se développer et se porter aussi bien qu’un enfant de famille hétérosexuelle.

De cela, de nombreuses enquêtes attesteraient, comme on ne cesse de nous le répéter.

Là encore, ce présupposé implicite relève d’un grave sophisme qui touche à la supercherie.

Concernant la résilience, je me permets de reprendre quelques lignes d’un post déjà mentionné :

« Samuel Pisar est devenu un avocat international et un auteur de renommée mondiale après avoir connu enfant les camps de concentration.

Beethoven, de son côté, aurait été enfant d’alcoolique.

Mais de tels témoignages des extraordinaires capacités de résilience qui caractérisent les petits d’hommes, ou du moins certains d’entre eux, impliqueraient-ils que nous devrions les faire grandir en camps de concentration ou que nous gagnerions à devenir des parents alcooliques ?

Et que ceci constituerait en outre une position « éthique »?

La résilience est l’un des beaux mystères de l’espèce humaine. Elle montre que l’être humain dispose de ressources suffisantes pour réparer, au moins en partie, les aberrations que lui imposent les circonstances et ses semblables.

Mais elle ne nous dégage aucunement du devoir qui nous incombe : celui d’offrir aux enfants que nous prenons le risque de mettre au monde les meilleures capacités de développement et de leur éviter le plus possible les traumatismes dont nous serions responsables ».

Ou encore :

Les capacités de résilience des enfants sont telles que beaucoup peuvent sortir indemnes des situations les plus abracadabrantesques.

Aucune raison de se priver de leur en imposer de toujours plus sophistiquées au gré de nos fantasmes !

 

Outre qu’elle ouvre une bien problématique « boîte de Pandore », et risquerait de constituer une dangereuse jurisprudence en ce qui concerne une médecine de pure convenance, de complaisance, détachée de toute indication thérapeutique, l’argumentation indigente de ce texte du CCNE ne se révèle donc absolument pas à la mesure de l’objectif recherché : informer sur les conditions d’une réelle éthique de la procréation.

Je m’en tiendrai donc pour ma part à soutenir et promouvoir autant que faire se peut la « position minoritaire », telle qu’elle est exprimée à la fin du chapitre concernant la procréation :

Position minoritaire concernant la partie Procréation

Certains membres du CCNE tout en continuant leur réflexion restent animés sur le plan éthique d’un doute et d’une inquiétude concernant les modifications proposées pour les indications de l’Assistance Médicale à la Procréation (AMP).

Ils estiment que l’Autoconservation Ovocytaire «de précaution » est difficile à recommander chez des jeunes femmes sans facteur pathologique d’infertilité, étant donné le risque médical, la possible inutilité pour le plus grand nombre, et l’absence de garantie de succès en cas d’utilisation. Ils restent sur cette question en phase avec l’analyse et les conclusions développées dans l’avis 126 pour maintenir les indications aux conditions pathologiques de la loi actuelle.

Concernant la demande d’Assistance Médicale à la Procréation des couples de femmes et des femmes seules, en l’occurrence l’accès à l’Insémination Artificielle avec sperme de Donneur (IAD), l’apport des récents États généraux de bioéthique leur a permis, comme à l’ensemble du CCNE, de constater de profondes divergences et oppositions sur cette question dans la population française dont les raisons sont déjà développées dans l’avis 126. Les membres ci-joints constatent au sein du CCNE une absence d’adhésion à une question qui engage autant l’avenir et expriment donc le souhait que soit maintenu résolument le statu quo fondé sur la plus grande prudence, qui incite à ne pas lever les réserves déjà émises dans la position divergente de l’avis 126 du CCNE, concernant l’accès des femmes à l’insémination artificielle avec sperme de donneur. Nous réaffirmons qu’il nous est apparu que la société, et tout particulièrement les enfants, quelle que soit leur plasticité, avaient à l’heure actuelle, un besoin pressant de sécurité et de stabilité, et qu’au regard des incertitudes soulevées par l’ouverture de l’AMP à toutes les femmes, de ses conséquences sur la place de l’acte médical et le risque de marchandisation des produits du corps humain, le maintien d’un statu quo apparaît un moindre risque. Il nous paraît donc justifié et prudent de réserver l’Insémination Artificielle avec Donneur aux cas d’infertilité pathologique.

Membres signataires : Yves CHARPENEL  Florence GRUAT

(id. p. 131-132).

Merci, Madame et Monsieur, pour cette courageuse et salutaire mise au point.

 

PS 15/10:

Je ne voudrais pas être mal compris: lorsqu’à propos de résilience, je parle de camp de concentration et de famille alcoolique, loin de moi l’idée d’opérer quelque rapprochement que ce soit avec un couple homosexuel !

Je sais parfaitement qu’il existe des couples homosexuels admirables et des couples hétérosexuels indignes. L’inverse étant aussi vrai, d’ailleurs.

Mon but est simplement de souligner que le « facteur résilience » empêche toute évaluation précise et sérieuse du rôle joué par l’environnement sur le développement de l’enfant.

Que cet environnement soit donc hétérosexuel, homosexuel, celui d’un couple désuni, de parents divorcés, violents, alcooliques, etc.

Mystérieusement, l’enfant – certains enfants du moins – peuvent trouver les ressources pour se tirer sans trop de dommage des situations les plus complexes.

Mais c’est un sophisme nauséabond que de tirer prétexte de cette capacité mystérieuse pour en faire un alibi qui pourrait tout justifier :

Notre devoir concernant nos enfants est de leur donner au départ les meilleures conditions possibles d’épanouissement.

Or, rien ne prouve que les priver ab initio d’un père ou d’une mère fasse partie de ces conditions.

 

*Une deuxième remarque que j’aurais dû développer, mais que j’ai oubliée du fait de son caractère par trop évident:

La question de la PMA pour toutes n’est jamais qu’un prétexte, et n’a rien à voir avec l’égalité, la justice, encore moins l’éthique.

Un candidat, puis un Président en mal de voix de « gauche » avait, et a désormais, besoin de cette vitrine pour montrer qu’il est capable de mener ce genre de « réformes sociétales » qui confère automatiquement l’étiquette « de gauche » et l’adhésion de badauds-bobos autant ébahis qu’idéologues.

Il est hélas particulièrement déplorable que des enfant à venir soient pris en otage et fassent les frais de telles opérations plutôt veules ; tout cela qui plus est avec la bénédiction « éthique » d’un CCNE-croupion.

 

 

« Un homme ça s’empêche ». Une femme aussi. De « l’affaire Asia Argento » et d’un bisounoursisme infantile qui, en confondant conviction et responsabilité entrave l’agir éthique et politique.

Au vu du nombre de commentaires qu’elle sucite, « L’affaire Asia Argento » semble émoustiller les esprits et risque fort de défrayer la chronique durant les quelques jours de vacance qui nous restent.

On pouvait pourtant s’attendre à quelque événement de ce genre.

Sauf à cultiver cette incorrigible propension à un bisounoursisme binaire qui, de façon récurrente, fausse notre approche de la « verità effettuale della cosa », selon les termes de Machiavel, pour lui substituer un manichéisme infantile.

En nous faisant décréter une fois pour toute quels sont les bons et quels sont les méchants, il nous empêche d’appréhender l’humain dans sa complexité, et donc d’envisager quelques remèdes possibles, éthiques et politiques, aptes à améliorer sa condition d’une façon qui ne relève pas du pur fantasme.

Cette disposition à l’infantilisme se développe pourtant à partir de constats qui se fondent sur une réalité indiscutable et sur la légitime indignation qu’elle suscite :

Car il y a bien une exploitation du faible par le puissant, du pauvre par le riche, du prolétaire par le capitaliste.

Il y a un racisme qui a instauré et qui instaure encore une discrimination entre les êtres humains.

Il y a un colonialisme qui a instauré et qui instaure encore, sous des formes diverses – néo-colonialisme, nationalismes, etc. – l’aliénation de peuples ou de minorités.

Il y a une homophobie qui a instauré et qui maintient un déni de reconnaissance et de droit envers des catégories de personnes.

Il y a un sexisme qui, à l’évidence, a historiquement institué et maintient une inégalité entre les sexes, inégalité qui s’accompagne d’oppression, d’humiliations, d’abus divers et d’injustices.

Tout cela relève du constat de fait, indéniable.

Et tout cela exige de notre éthique, de notre droit, de nos institutions politiques, qu’il y soit porté remède de la façon la plus efficace possible.

Et il faut savoir gré à Mme Argento d’avoir œuvré en ce sens.

 

Mais il semble aussi relever de l’indéniable constat de fait que l’humain, sous sa forme sexuée – homme et femme – demeure partout et en tous temps le même.

« Pensant pour ma part à la façon dont procèdent les choses, j’estime que le monde a toujours été pareil et que toujours il y a eu en lui autant de bien que de mal … », nous dit encore Machiavel (Discours sur la première décade de Tite Live, II, Avant-propos, Œuvres, Robert Laffont, Paris 1996, p. 292).

Pour rendre notre agir cohérent et opératoire, il ne suffit pas, à la manière du « partisan de l’éthique de conviction » dont nous parle M. Weber (Le savant et le politique, Plon 1959, 10/18, Paris 1993, p. 172-173) de ne se sentir « ‘’responsable’’ que de la nécessité de veiller sur la flamme de la pure doctrine afin qu’elle ne s’éteigne pas » (…) « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes », en prenant en compte autant que possible la complexité de l’humain.

Il est donc bien sûr indispensable de remédier à l’exploitation du faible par le puissant. Cela n’est pas négociable. Mais il serait infantile de penser qu’une « société sans classe » ou autre paradis fantasmé mettra fin définitivement à l’exploitation et aux conflits. Cela relèverait de la pure conviction, et non de la responsabilité.

Il est indispensable de remédier à toute ségrégation raciste. Cela n’est pas négociable. Mais il serait infantile de penser qu’un noir, un jaune, un rouge, serait, en soi, meilleur qu’un blanc. Respecter le droit d’autrui doit inclure que cet autrui est tout simplement un humain, et non un idéal fantasmé. Le fait qu’un noir, un jaune, un rouge ou encore un migrant, quelle que soit sa couleur de peau, soit tout autant qu’un autre capable de délits ou de crimes n’entache en rien le droit (dont le droit d’asile) qui cherche à établir les normes auxquelles tous les humains doivent s’efforcer de rendre leur agir adéquat.

Il est indispensable de remédier à toute domination coloniale, néocoloniale, à tout déni du droit des minorités. Cela n’est pas négociable. Mais il serait infantile de penser qu’un être décolonisé serait par essence meilleur qu’un autre. Le droit inaliénable qu’a tout humain de ne pas être colonisé, s’il doit être fermement inscrit dans ces normes qui font l’honneur de l’humanité, ne changera pas pour autant le fait. On le sait, l’indispensable reconnaissance de leur droit légitime n’a pas été synonyme pour les peuples décolonisés d’un accès à un monde sans guerres ni violence.

Il est indispensable de remédier à toute discrimination homophobe. Cela n’est pas négociable. Mais il serait infantile de penser que les homosexuel.le.s seraient autre chose que des êtres humains comme les autres, avec leurs richesses et leurs faiblesses, et donc aussi avec leurs éventuelles limites et incohérences.

Pour en revenir à ce qui nous occupe, il est donc tout aussi indispensable de remédier à toute discrimination sexiste. Cela n’est pas négociable. Mais il serait tout aussi infantile de penser que les femmes ne sont pas des hommes comme les autres, et comme telles susceptibles de délits et de crimes, comme nous le rappelle peut-être (car la prudence s’impose face à l’emballement médiatique …) à son corps défendant Mme Argento.

On peut bien sûr regretter qu’il faille un début à ce genre de révélations, mais cela reste hélas de l’ordre du banal et du prévisible.

Mais une fois cette évidence reconnue, en quoi donc la nécessité et la légitimité des mouvements féministes dans leurs diverses expressions devraient-elles être mises en question par le comportement de certaines, comme voudraient nous le faire croire bien des commentaires ?

Les délits d’un africain ou d’un chinois n’invalident pas la lutte anti-raciste, ni les excès d’un homosexuel le combat contre l’homophobie.

Loin d’en remettre en cause les exigences, délits et crimes ne font que manifester notre faillibilité et notre difficulté à adhérer aux impératifs éthiques et aux normes juridiques dont nous percevons cependant la nécessité vitale.

Merci donc, Mme Argento, pour votre contribution à ce qui est et restera un incontestable progrès du droit des femmes.

Mais, vous le savez désormais, revendiquer et défendre le droit n’est pas suffisant.

Le droit est une structure formelle qui ne vit que par l’adhésion consciente et libre de personnes qui décident, au-delà de ce qui est, de faire être ce qui doit être.

Et c’est là que vous avez failli. Car, comme le disait Camus par la voix de son père (Le premier Homme, Folio, p. 78) : « Un homme, ça s’empêche. Voilà ce qu’est un homme, ou sinon… ».

Une femme aussi. Une femme aussi doit savoir « s’empêcher ». Faire être l’éthique et respecter le droit de toutes et de tous en luttant contre la pulsion lorsque celle-ci peut nuire à autrui ou le détruire. Et non se contenter de la simple conviction et de « la flamme de la pure doctrine ».

« Ou sinon… »

 

Cette allusion à la sentence si simple et si puissante du père de Camus, qui semble avoir structuré l’essentiel de l’éthique de son fils, me renvoie à ce qui me paraît être une confusion inhérente à bien des discussions autour de la « loi contre les violences sexuelles et sexistes » promue par Marlène Schiappa, en particulier en ce qui concerne le débat à propos de « l’âge légal du consentement » lors de la qualification des crimes sexuels sur mineur.e.s.

Car, si la détermination d’un « âge du consentement » est bien entendu nécessaire au regard de la loi, cela ne me paraît pas devoir être la question essentielle dans le cas des délits ou des crimes sexuels concernant les mineurs. Cette question du consentement restant par contre primordiale quand il s’agit de rapports entre personnes adultes.

Dans le cas d’un rapport entre adulte et mineur, la question essentielle concerne la responsabilité de l’adulte, et non le consentement ou non du mineur. Le délit ou le crime réside dans l’incapacité, ou le refus (qui qualifiera alors la perversité) de l’adulte de « s’empêcher », de se maîtriser. Car quelle que soit l’attitude de l’enfant, la responsabilité ne doit incomber qu’à l’adulte.

Évaluer le degré de consentement est chose difficile dans le cas des adultes. Dans le cas des mineurs, cela risque fort de mener sur des voies erronées en ce qui concerne la qualification de la responsabilité pénale.

Car là encore, un certain  bisounoursisme  bien éloigné de la psychologie réelle semble vouloir exonérer les enfants de tout consentement aux sollicitations sexuelles.

Or, c’est loin d’être le cas. Même si cela peut gêner ou démythifier une certaine vision de l’enfance, la réalité se révèle plus complexe.

On pourrait bien sûr évoquer la « Lolita » de Nabokov dont les douze ans ne modèrent pas la nymphomanie.

Mais tous les enseignants et éducateurs qui ont eu des contacts avec les adolescent.e.s savent combien la prudence et la capacité de « s’empêcher » sont de règle s’ils ne veulent pas s’engager – et engager leurs élèves – dans de bien répréhensibles aventures.

Pour ma part, entre autres exemples, j’ai connu un homme ayant commis la faute de céder aux avances débridées et réitérées d’une gamine de treize ans.

Non que le fait de reconnaître que la Lolita ait été l’instigatrice de la chute de l’adulte disculpe la responsabilité de ce dernier.

Bien au contraire.

Être un homme, une femme, un adulte, c’est justement être capable de « s’empêcher », de s’interdire face aux avances d’un enfant en demande, d’un enfant « consentant », dont il est si facile de profiter.

Car le consentement d’un enfant ne peut être assimilé à celui d’un adulte.

Il devrait faire partie de l’expérience de tout adulte de savoir que tout.e adolescent.e est une « bombe pulsionnelle » capable de tout, que l’adulte se doit d’accompagner sur son chemin de maturité afin que la puissance vitale brute et désordonnée qui habite l’enfant puisse trouver les chemins qui ne nuiront ni à lui-même ni aux autres.

Bien plus que la question du consentement ou non de l’adolescent.e (car chez lui ou elle, il peut justement y avoir un type d’attente, voire de provocation qui ne demande qu’à consentir), c’est donc bien la question de la capacité de l’adulte à « s’empêcher » qui est centrale.

Et, comme le reconnaît Camus suivant la leçon de son père, c’est bien l’attitude de l’homme qui ne « s’empêche » pas qui qualifie le crime, indépendamment de ce que peut être l’attitude de l’enfant dont le consentement, même s’il a lieu, ne peut être qualifié de responsable, et ne peut donc en aucun cas disculper le délit ou le crime de l’adulte.

« Un homme ça s’empêche. Voilà ce qu’est un homme ».

On ne peut accepter que le droit, en reconnaissant chez l’adolescent.e un consentement peut être effectif mais qui n’est chez lui qu’une ébauche imparfaite d’une maturité qui se cherche, éventuellement à travers la séduction, la transgression voire la provocation, disculpe l’adulte et charge nos enfants d’une responsabilité qui risquerait de les écraser.

« Ou sinon… »

Attention ! Un scandale peut en cacher un autre. À propos de « l’affaire Benalla » et de la regrettable absence « d’affaire Kuzmanovic ».

Après le Mondial et malgré le Tour de France, les rédactions semblent être en mal de ce sensationnel facile propre à pimenter quelque peu les infos de l’été.

Voici deux ans, « l’affaire » du burkini avait réussi à tenir en haleine et à déchaîner les éditoriaux et les passions pendant des semaines du fait de son importance à l’évidence capitale pour l’avenir de la Nation.

Mais l’objet semble hélas passé de mode. Dommage ! Il était pourtant bien pratique pour remplir des colonnes et faire l’ouverture des JT…

Alors, puisque le burkini est mort, vive « l’affaire » Benalla !

Non que la question ne soit pas sérieuse.

Un tabassage de manifestants par des personnes accréditées ne relève certes pas de l’anecdotique.

Du fait de l’omniprésence du sujet dans les médias, je ne vais cependant pas m’appesantir sur sa gravité certaine, sur le laxisme, les complicités, etc. qui sont bien évidemment à dénoncer et à sanctionner.

Mais l’information ne paraît pas spécialement manquer sur le sujet.

Le bon sens oblige toutefois à reconnaître qu’une telle « affaire » n’est tout de même pas significative d’une dérive dictatoriale de notre République.

La France de « l’affaire Benalla » n’en devient pas pour autant le Venezuela de Maduro ou le Nicaragua d’Ortega.

Mais voilà que d’après un certain Djordje Kuzmanovic, porte-parole de la France Insoumise (défense et international, est-il précisé), je me ferais en disant cela le défenseur des forces de la réaction soudoyées par les USA, des fantoches du capitalisme international qui, armés de kalachnikovs et de mortiers (sic), mettent en péril les avancées du socialisme démocratique en Amérique latine, héroïquement défendu par les dirigeants de ces États..

Car c’est bien là l’essentiel de la thèse proprement surréaliste que soutient notre « porte-parole » lors de l’émission « 28 Minutes » du 18 juillet :

https://www.arte.tv/fr/videos/081596-013-A/28-minutes/

Il se trouve que je compte, parmi les migrants auxquels je donne des cours de français, une dame venant du Nicaragua, où réside encore la plus grande partie de sa famille.

Et les informations quotidiennes qu’elle reçoit de son pays suffisent à qualifier les assertions de M. Kuzmanovic de « fake news » honteuses.

Bien sûr, comme le reconnaît dans la même émission un spécialiste aussi compétent et équilibré qu’Olivier Dabène, les États-Unis sont loin d’être neutres dans l’affaire, et il est clair que certaines opérations diplomatiques douteuses et manipulations ne sont pas à exclure.

Mais présenter les événements en cours au Nicaragua (ou au Venezuela, cf. en particulier les remarques de Paula Doumerg vers 29mn50 concernant les exécutions extra-judiciaires dans ce pays) comme étant essentiellement un coup monté par les États-Unis est une grave insulte à la conscience politique démocratique de ces peuples, à leur courage et à leur exigence de droit et de justice.

Quels qu’aient été leurs passés, il est désormais patent que les actuels dirigeants du Nicaragua et du Venezuela sont désormais engagés dans un processus dictatorial sanguinaire.

D’après mon élève nicaraguayenne, qui est bien loin d’être une admiratrice inconditionnelle des États-Unis, le nombre de morts évoqué depuis le début de l’insurrection il y a trois mois (la presse parle de 300) est très largement sous-estimé. Non seulement les assassinats, mais les disparitions dues aux paramilitaires seraient nettement plus importants. Sans compter la terreur quotidienne et les persécutions subies par les manifestants, bien évidemment des « délinquants » issus de la « droite putschiste » soutenue par les États-Unis, selon la phraséologie officielle du régime reprise de façon scandaleusement non critique par notre « porte-parole ».

Il fut un temps où les mutins de Kronstadt étaient qualifiés de délinquants putschistes, et où tout dissident ne pouvait être qu’un fantoche à la solde des puissances impérialistes soutenues par le Grand Capital.

Réjouissons-nous, camarades ! Cet heureux temps que nous croyions définitivement révolu est en train de renaître de ses cendres.

Voici qu’en plus des relents fascistes, racistes et xénophobes que nous subissons, et comme si cela n’était pas suffisant, nous voyons réapparaître le bon vieux stalinisme de grand papa et ses méthodes éprouvées de déni et de travestissement de la réalité et de l’histoire.

Qu’une « voix de son maître », tel que M. Kuzmanovic se montre capable d’un tel avilissement, cela ne mérite certes que du mépris.

Mais que cet individu soit officiellement le « porte-parole » d’un mouvement qui, ayant rassemblé sur son nom plus de 7 millions de voix et près de 20% de votants, ne trouve personne en son sein pour dénoncer clairement un tel scandale, cela pose de très graves questions.

Et il ne faudrait pas que quelques écrans de fumée habilement distillés par ceux qui font depuis longtemps profession de nous faire prendre des vessies pour des lanternes nous détournent de ce questionnement ô combien essentiel.

 

Ajout du 27/07:

À titre d’information:

http://www.liberation.fr/debats/2018/07/24/le-nicaragua-a-bout-de-souffle_1668459

http://www.liberation.fr/planete/2018/07/18/nicaragua-le-regime-fait-place-nette-a-masaya-la-ville-rebelle_1667430

http://www.rfi.fr/ameriques/20180727-crise-nicaragua-le-costa-rica-voisin-voit-affluer-milliers-migrants

Et cette courageuse « lettre ouverte »:

Carta abierta a la Comunidad Internacional

À noter une erreur de traduction dans la version française: à la ligne 4, au lieu de « c’est une petite ville« , lire : « c’est un petit peuple » (l’expression fait référence aux paroles qui précèdent:  « un dictateur massacre son peuple« ).

Ajoutons qu’un « commentaire » dénonce la collaboration des forces armées vénézuéliennes – bien connue de qui prend la peine de s’informer – à la répression au Nicaragua.*

Maintenant que l’importantissime « affaire » Benalla paraît quitter un peu le devant de la scène, peut-on espérer que quelque journal sérieux relaie ce genre d’information ?

*Ajout du 29/07:

https://twitter.com/dsmolansky/status/1020803111227707396/video/1

Traduction du tweet de David Smolansky, maire en exil de El Hatillo, Caracas: « Le dictateur du Nicaragua a donné l’ordre de lancer une opération nettoyage contre le noble peuple du Nicaragua. Les assassins circulent dans des véhicules ornés du drapeau du Vénézuela [cf. vidéo]. Des criminels qui ont l’appui de Nicolas Maduro. Nous, vénézuéliens, refusons d’être complices de ces atrocités« .

Arreaza ofrece a Venezuela para “defender la soberanía” de Nicaragua

Jorge Arreaza est actuellement ministre des affaires étrangères du Vénézuela. Lors de la célébration, le 19 juillet à Managua, du trente-neuvième anniversaire de la révolution sandiniste au Nicaragua , il déclare au nom de Nicolas Maduro que le Vénézuela est « disposé à défendre la souveraineté du Nicaragua« .

etc. etc.

Ajout du 31/07:

https://www.francetvinfo.fr/monde/ameriques/des-milliers-de-nicaraguayens-ont-fui-leur-pays-en-proie-a-la-violence_2875221.html#xtor=AL-85

Ajout du 17/08:

https://abonnes.lemonde.fr/ameriques/article/2018/08/17/nicaragua-a-managua-peur-sur-une-ville-dechiree_5343274_3222.html

 

 

De la permanence de l’abus de pouvoir sur les âmes dans l’Église catholique.

[Pour plus de lisibilité, je reporte ici un post déjà publié le 24 mars avec d’autres « brèves »]

Je suis une nouvelle fois bien dubitatif devant les prises de position des évêques français exprimées le 22 mars lors de leur réunion en Assemblée plénière à Lourdes.

https://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/France/Lopposition-ethique-des-eveques-a-leuthanasie-2018-03-22-1200925606?from_univers=lacroix

https://www.la-croix.com/Urbi-et-Orbi/Documentation-catholique/Eglise-en-France/eveques-France-unanimes-appellent-sursaut-conscience-quant-fin-vie-2018-03-22-1200923784?from_univers=urbi

Bien sûr, on ne peut qu’être d’accord lorsqu’il s’agit d’en appeler à « l’urgence de la fraternité », de la solidarité, tout comme à un « sursaut de conscience ».

Mais peut-être serait-il opportun de se rendre compte qu’un tel « sursaut » ne peut exclure des interrogations qui relèvent elles aussi d’une profonde exigence de la conscience.

Au cours de réflexions et d’expériences qui ont duré bien des années, je suis devenu particulièrement méfiant face à certains arguments, parfois sophismes, qui ne me semblent pas avoir grand-chose à voir avec le bien des personnes et leur respect, mais plutôt avec des préoccupations dogmatiques qui se révèlent bien éloignées de l’éthique.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2018/01/07/le-garcon-qui-criait-au-loup-ou-dune-maniere-bien-discutable-de-faire-valoir-des-arguments-pertinents-dans-les-debats-de-bioethique/

Affirmer que les « soins [palliatifs] ne sont pas suffisamment développés et les possibilités de soulagement de la souffrance sous toutes ses formes ne sont pas assez connues » et qu’il « est urgent de combattre cette ignorance », de même que dénoncer « les disparités d’accès aux soins palliatifs ainsi que l’insuffisance de formations proposées au personnel médical et soignant » est un constat partagé par toutes les instances sérieuses qui travaillent sur le sujet.

Et bien sûr, souligner que « l’urgence consiste à poursuivre le développement des soins palliatifs pour que toute personne en ayant besoin puisse, selon la loi du 9 juin 1999, y avoir accès quel que soit son lieu de vie, y compris dans les EHPAD et dans les maisons de retraite » est entièrement légitime et nécessaire.

Mais au-delà de ces intentions largement partagées, on ne peut que se méfier de certaines altérations du discours :

Tout d’abord (point 1), il peut sembler de mauvaise foi de stigmatiser un « manque de respect (…) pour le travail législatif ». Car on peut parfaitement sans « manquer de respect » préciser une loi en y ajoutant certains points qui n’ont pas été envisagés. Et ceci sans pour autant la « changer ». La plupart de celles et ceux qui constatent certaines carences de la loi Claeys-Leonetti en reconnaissent la valeur et les avancées et respectent sans équivoque le travail accompli. Il conviendrait donc aussi que soit respectée en retour la pertinence de réflexions qui n’ont pour but que d’attirer l’attention sur des points importants que la loi ne prend pas suffisamment en compte. Il s’agit là simplement de la vie du droit et de la responsabilité propre à tout citoyen de participer à l’amélioration du corpus législatif.

Mais le gauchissement de l’approche devient plus manifeste au point 2, lorsque « l’aide au suicide » en fin de vie, déjà abusivement rapprochée de l’euthanasie de façon sommaire et sans doute intentionnelle, est implicitement assimilée à une « promotion » du suicide au sens classique, et mise sur le même plan que la transgression de l’interdit du meurtre de la part de ceux qui pourraient participer à cette « aide ».

Or, il est inacceptable du point de vue éthique d’établir une équivalence entre la décision de ne pas entrer dans un traitement médical ou palliatif lourd quand on se sait condamné à brève échéance, décision prise par une personne adulte en pleine possession de ses facultés et qui peut aller jusqu’au geste de mettre fin à sa vie de façon anticipée, et le suicide au sens classique.

Sans doute serait-il nécessaire, pour couper court à ce genre de sophisme généralement utilisé dans l’intention de discréditer toute réflexion sur l’aide à la fin de vie, de nommer ces deux actes de façon différente. Par exemple, même si la terminologie est à préciser : « respect de la personne dans sa décision de fin de vie et aide à sa mise en œuvre », pour le premier, le terme de suicide étant conservé pour le second.

On le sait aussi (point 3), il est abusif de laisser croire qu’une telle ouverture du droit vers le « respect de la personne dans sa décision de fin de vie » dévoierait la déontologie médicale et la « tradition hippocratique » en transformant hôpitaux et personnel soignant en «institutions spécialisées dans la mort » (point 6).

Un tel argument ne peut avoir cours que si l’on s’obstine à confondre, habituellement de façon intentionnelle, euthanasie et « respect de la personne dans sa décision de fin de vie », ou cette dernière attitude avec une « promotion » du suicide au sens classique.

Rappelons, puisque cela n’est pas précisé dans le document (pourquoi ?), que la responsabilité de l’acte, comme dans le système en vigueur dans l’Orégon, peut parfaitement être laissée au patient, après contrôle médical. Le personnel médical n’est donc pas alors celui qui donne la mort, mais simplement celui qui se met au service du désir exprimé par le patient de façon consciente et réitérée, de la même manière qu’il peut se mettre au service de son désir de soins palliatifs.

« Deux médecins valident le diagnostic, attestent que le patient n’est pas atteint de troubles mentaux, qu’il n’a plus que six mois à vivre avant de lui remettre le produit. C’est alors au malade de se donner la mort. « La personne malade garde le produit chez elle et l’utilise quand elle veut ou ne l’utilise pas. », précise Jean Leonetti, interrogé par Le Figaro ». (Bénédicte Lutaud, art. de La Dépêche à propos du rapport Sicard 2012, références dans :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/02/18/fin-de-vie-et-finitude-du-droit-a-propos-de-leuthanasie-du-suicide-assiste-et-du-consentement/          )

On sait que dans la plupart des cas, la personne, après réflexion, n’utilise pas le produit qu’elle a à sa disposition et s’oriente vers une fin de vie « classique ».

Mais l’essentiel est de respecter sa demande, c’est-à-dire de la considérer comme une personne digne et responsable, et non comme un être immature auquel des adultes « qui savent » doivent imposer leur volonté (bien évidemment pour son bien qu’elle même se montre incapable de reconnaître par ses propres moyens ).

Car s’il est bien entendu affirmé dans le document épiscopal, avec le paternalisme inhérent à ce genre d’exercice, que « la détresse [des personnes] qui demandent parfois que l’on mette fin à leur vie, si elle n’a pu être prévenue, doit être entendue », il est bien précisé que cette demande est irrecevable. Elle « oblige à un accompagnement plus attentif, non à un abandon prématuré au silence de la mort ». (point 4).

Désolé, Messeigneurs : Tout en reconnaissant que les personnes revendiquant de façon consciente et réfléchie un tel « abandon prématuré » représentent une minorité, il en existe. J’en ai connu, j’en connais, et j’en serai peut-être. Du moins je fais partie de ceux qui considèrent comme leur droit inaliénable  – même s’ils n’en feront peut-être pas usage le moment venu – de pouvoir décider librement de leur propre mort sans en être dépossédés ou se voir infantilisés par des personnes ou des institutions.

Le refus de l’acharnement thérapeutique étant d’ailleurs acté depuis la loi Leonetti de 2005, et la « sédation profonde et continue provoquant une altération de la conscience maintenue jusqu’au décès » pouvant désormais être mise en œuvre, depuis la Loi Claeys-Leonetti de 2016, à la demande du patient en phase terminale, la prise en compte de sa décision consciente et réitérée d’anticiper l’échéance pour éviter la mise en place de traitements lourds dont l’inutilité est avérée pourrait d’ailleurs s’inscrire dans la continuité des évolutions précédentes.

Je disais il y a quelques années, dans le post mentionné plus haut que « J’ai plusieurs fois été effrayé par ces abus de pouvoir ‘’soft’’ qui aliènent et infantilisent dans la gentillesse bien-pensante des soins des personnes qui n’en veulent plus, le disent, mais n’ont plus aucun moyen de faire respecter leur décision ».

Car « y aurait-il en effet pire totalitarisme que celui qui empêcherait les êtres humains de décider volontairement de l’éventualité de leur propre mort ? »

En particulier lorsque celle-ci est attestée comme certaine à brève échéance.

Je ne trouve aujourd’hui aucune raison fondée de remettre en question ces réflexions.

Nous connaissons certes des personnes dont le dévouement est admirable envers les malades en demande de soin.

Mais une telle admiration n’a pas lieu d’être dès lors qu’un « dévouement » est imposé contre leur gré à des patients qui n’en veulent pas. La charité n’a rien à voir avec l’autosatisfaction, ou l’accomplissement de quelque obligation religieuse, mais avec l’attention au bien d’autrui et le respect de son désir et de sa décision.

Mais c’est bien là précisément que le bât blesse, et que bien des arguments du manifeste des évêques laissent pointer le fin mot de l’histoire.

Car « qu’est-ce qu’une liberté qui, au nom d’une illusoire autonomie souveraine, enfermerait la personne vulnérable dans la solitude de sa décision ? » nous est-il dit (point 5).

Comme je le montrais dans un post précédent,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2018/01/07/le-garcon-qui-criait-au-loup-ou-dune-maniere-bien-discutable-de-faire-valoir-des-arguments-pertinents-dans-les-debats-de-bioethique/

l’intention de textes de ce genre n’est pas avant tout éthique, car en jetant le discrédit sur « l’autonomie souveraine », ils récusent jusqu’à la racine même de l’éthique, qui repose sur la capacité intimement personnelle qu’a un être humain de poser une décision libre dans le profond de sa conscience.

Éthique et autonomie sont indissociablement liées.

On peut citer, de façon quelque peu réductrice, tous les Ricœur et les Habermas qu’on veut, on ne peut aller contre un tel fondement. Une lecture un peu moins sommaire nous montrerait d’ailleurs que ces auteurs ne nous disent pas autre chose.

Certes « la liberté est toujours une liberté en relation », comme le répète le nouveau poncif à la mode dans les milieux ecclésiastiques, apparemment destiné à lutter contre les ravages de « l’autonomie illusoire », tout comme le bon Pie IX luttait contre « les principales erreurs de notre temps » (cf. post du 07/01, mentionné ci-dessus).

Et toute autonomie suppose effectivement un matériau hétéronome qui la précède, avec et contre lequel elle se gagne et se construit.

Mais si éthique il y a, elle résidera toujours dans la capacité de se manifester responsable, donc autonome, à travers les décisions qui font de soi un sujet, une Personne libre, et non le simple répétiteur de conventions et de codes imposés et subis de façon hétéronome.

Et cela donc jusque dans la façon dont on peut choisir d’envisager sa propre mort, tout comme de s’efforcer de comprendre et de respecter la façon dont autrui l’envisage.

Mais il faut bien le reconnaître, un tel respect de l’autonomie n’a à l’évidence jamais fait les affaires de nombre d’institutions qui trouvent leur intérêt et assoient leur pouvoir en fulminant des préceptes auxquels on doit une obéissance aveugle et en tonitruant une morale du haut de tribunes ou de chaires.

Institutions qui, des siècles durant, ont cherché à imposer des mœurs, des comportements sexuels, et jusqu’à des façons de se vêtir. Surtout, bien entendu, lorsque cela concerne les femmes, créatures ontologiquement irresponsables et immatures, comme on le sait bien, menacées par « l’illusoire autonomie souveraine ».

Institutions qui tout au long de leur histoire ont œuvré pour affermir leur pouvoir sur les consciences et sur les âmes, des enfants comme des adultes. Et sur la façon de vivre comme sur la façon de mourir.

On est par ailleurs en droit de se demander si la banalisation de l’abus de pouvoir sur les âmes ne pourrait pas rendre compte de certains abus de pouvoir sur les corps.

Et c’est bien en définitive ce thème du pouvoir qui se trouve au cœur des enjeux.

Alors, encore une fois, désolé, Messeigneurs :

J’ai moi aussi la prétention d’être fraternel et solidaire, à ma manière, même si j’accepte volontiers les leçons de celles et ceux qui le sont plus et mieux que moi.

Et d’être, à l’occasion, « bon Samaritain » (point 6) parfois d’ailleurs un peu au-delà de la mesure.

Mais, lorsque viendront mes derniers moments, tout comme je me suis efforcé et je m’efforce d’être disponible à celles et ceux qui ont eu ou ont besoin de mon humble service, quel que soit leur choix, je vous demande, à défaut de chercher à le comprendre, d’avoir au moins la décence de respecter le mien, quel qu’il soit.

Car rien ne m’est plus insupportable que l’abus de pouvoir.

Or, je suis sincèrement peiné pour vous de constater avec quelle unanimité vous vous y montrez encore attachés, au détriment de votre crédibilité.

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Ajout du 15/04:

Je profite du transfert du post ci-dessus pour ajouter quelques remarques.

D’abord à propos d’un article de Noëlle Châtelet publié dans La Croix.

https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/Noelle-Chatelet-choix-leuthanasie-depend-volonte-chacun-2018-04-12-1200931246

Si je me sens bien sûr proche de sa manière d’aborder la question, il me semble qu’elle court le risque d’être perçue de façon réductrice, car elle donne l’impression que la demande « d’assistance au suicide » ou de « respect de la décision de fin de vie » serait liée au sentiment de se sentir inutile, de peser sur la famille ou la société, etc.

[Ma mère] s’est auto-délivrée pour nous délivrer d’elle (…). Ma mère n’imaginait pas que la société puisse la prendre en charge (…). [Certains] ne voient pas l’utilité de vivre une vie qui soit une forme de survie entravant les autres, alourdissant le poids énorme qu’ils représenteraient dans la société, sachant que cette société n’est pas armée pour les soutenir.

Or ce type de sentiment interroge justement le manque de fraternité et de solidarité que notre société inflige aux personnes âgées, carence sociétale dont le caractère inacceptable est légitimement souligné par le document des évêques.

Personne ne devrait en effet être amené à demander une assistance au suicide pour des raisons de cet ordre, dues à des insuffisances auxquelles il importe de remédier de façon urgente avec les moyens appropriés.

 

Mais le problème, c’est que cette indispensable reconnaissance de telles carences amène, encore une fois pour des raisons essentiellement dogmatiques et bien peu éthiques, à un subtil sophisme qui est celui qui sous-tend le discours des évêques ou celui de philosophes qui le partagent :

Cf. par ex :

https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/Jacques-Ricot-Cela-provoquerait-sentiment-dinutilite-2018-04-12-1200931247

  1. La demande d’assistance au suicide est due à des carences sociales, un manque de solidarité, de fraternité, qui font que les personnes en fin de vie se sentent inutiles, poids pour la société, etc.
  2. Remédions à ces carence sociales.
  3. Il n’y a donc pas de raison de faire droit à la demande de suicide assisté, qui « oblige à un accompagnement plus attentif, non à un abandon prématuré au silence de la mort» (cf. plus haut texte des évêques), et qui disparaîtra donc d’elle-même une fois ces carences résolues grâce à un accompagnement adéquat, etc..

[précision: tout comme dans le célèbre exemple du cheval borgne qui n’est cher qu’à condition que tout ce qui est rare soit cher (ce qui n’est pas le cas), le sophisme réside dans le fait que le raisonnement ci-dessus ne serait valide que si toute demande d’assistance  au suicide était due à des carence sociales, de fraternité, de solidarité, etc. Or cette prémisse n’étant pas juste,  comme démontré ci-dessous, le raisonnement est invalide].

 

Or, ce type de sophisme – et c’est bien en cela qu’il fait prévaloir le dogme sur l’éthique- laisse délibérément de côté le cas de personnes qui, quoique minoritaires, existent bel et bien.

J’en ai rencontré, j’en rencontre, et comme je le disais plus haut, j’en serai peut-être.

Et ce sont ces personnes qui voient leur droit étouffé par un abus de pouvoir délibéré, alors que leur cas pourrait facilement être pris en compte par une légère amélioration de la loi. Ce mépris délibéré du droit des personnes ne pouvant aucunement se réclamer de l’éthique.

Car il existe des personnes, je le répète, qui, tout en se sentant parfaitement entourées, familialement, socialement, éventuellement parfaitement accompagnées par des soins, médicaux ou palliatifs, estiment qu’il n’est pas nécessaire pour elles d’entrer dans de nouveaux protocoles, médicaux ou palliatifs, complexes et lourds pour une survie de quelques semaines ou de quelques mois.

Personnes qui, sans ressentir abandon, sentiment d’inutilité familiale ou sociale, ni désespoir, désirent sereinement s’en aller quand elles sentent le moment venu, entourées ou non de leur famille. Tout simplement parce qu’elles estiment en conscience avoir fait leur temps et ne souhaitent pas s’engager dans un processus dont elles ne perçoivent l’utilité ni pour elles ni pour leurs proches.

C’est de celles-là dont je parle quand je dis que « j’ai plusieurs fois été effrayé par ces abus de pouvoir ‘’soft’’ qui aliènent et infantilisent dans la gentillesse bien-pensante des soins des personnes qui n’en veulent plus, le disent, mais n’ont plus aucun moyen de faire respecter leur décision ».

Je connais effectivement, et peut-être en connaissons nous tous, des personnes qui « se sont laissées piéger » selon leur propre dire, pendant des semaines ou des mois, par un accompagnement médical ou palliatif dont elles ne voulaient pas, mais auquel elles n’ont pu s’opposer du fait de l’avancement de leur maladie.

Sans doute auraient-elles elles-mêmes mis fin à leur vie si elles avaient été en état de le faire. Mais, dans l’impossibilité, elles ont donc dû subir ce qui est en rigueur de terme un abus de pouvoir.

Certes, l’attention et le dévouement, familial, médical, qui entourent les personnes en fin de vie peut donner occasion à celles et ceux qui le conçoivent ainsi, de témoigner devant les autres ou eux-mêmes de leur charité ou leur vertu, fût-elle chrétienne.

Mais il faut bien reconnaître que, dans certains cas, cela se fait au mépris du respect d’autrui.

Car encore une fois, pour celui qui n’en veut pas ou plus, un tel « témoignage » qui l’infantilise en refusant sa décision n’est qu’une épreuve. Parfois bien sûr supportée stoïquement pour ne pas blesser la bonne foi ou l’estime de soi de ceux qui l’imposent. Mais nombre de ceux qui la subissent attestent qu’une telle épreuve peut aussi devenir cauchemar.

En tout cas, cela n’a plus rien à voir avec l’éthique.

 

Je signale enfin cet entretien plein d’intérêt.

https://www.arte.tv/fr/videos/082299-003-A/entretien-avec-bernard-devalois-vox-pop/

Tout en refusant à juste raison la notion vague et dangereuse d’euthanasie, ainsi que certaines déviations possibles du suicide assisté, et la transformation d’hôpitaux en « institutions de la mort », Bernard Delavois s’y montre favorable, en fin d’entretien, à des solutions de type « système Oregon » (voir ci-dessus, et aussi :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/02/18/fin-de-vie-et-finitude-du-droit-a-propos-de-leuthanasie-du-suicide-assiste-et-du-consentement/……).

Raison de plus de se demander pourquoi la réflexion sur ce type d’approche paraît ignorée dans la plupart des débats sur le sujet.

 

Appeler un chat un chat. À propos de décisions de la Cour Européenne des Droits de l’Homme et d’Amnesty International concernant la violation de la liberté d’expression en Espagne et quelques carences de la justice de ce pays.

Et qui donc nous offre des traductions inédites d’informations en espagnol non reprises par les journaux français (on se demande bien pourquoi…) ?

C’est notre chère Stultitia !

Au vu de de ces informations qui manifestent incontestablement un certain retour à de bonnes vieilles pratiques que des organismes internationaux sont fort heureusement encore capables de dénoncer comme elles le méritent, nous attendons la suite du feuilleton juridico-ubuesque que le gouvernement de sa Majesté estime nécessaire d’infliger aux spectateurs de l’Europe et du monde.

http://www.lemonde.fr/europe/article/2018/03/26/catalogne-l-ex-president-carles-puigdemont-arrete-en-allemagne-manifestation-a-barcelone_5276308_3214.html

 

Amnesty international a publié ce mardi (13 mars) à Madrid une dépêche par laquelle elle attaque une loi antiterroriste espagnole qui, faite pour punir le délit d’apologie du terrorisme, se voit utilisée pour « réprimer des expressions de caractère politique » sur les réseaux sociaux.

Ces derniers mois, on a assisté à une série de condamnations contre des musiciens ou des utilisateurs de Twitter pour des messages considérés comme apologie du terrorisme.

Le rappeur Pablo Hasel fait partie des victimes : il a été condamné le 2 mars à deux ans de prison pour divers tweets et une chanson (…).

Amnesty considère dans sa dépêche « Twitte … si tu l’oses » que l’article 578 du code pénal espagnol qui punit le délit d’apologie du terrorisme et les actes qui « incitent au discrédit, au mépris ou à l’humiliation des victimes » est actuellement utilisé en vue de « la répression d’expressions de caractère politique, surtout sur les réseaux sociaux ».

Esteban Beltran, président d’Amnesty International en Espagne, a souligné qu’en 2011, année où ETA a renoncé à la lutte armée, il y eut une seule condamnation pour apologie du terrorisme. Il y en a eu en revanche 31 en 2017.

« Ces personnes sont détenues seulement pour avoir publié des opinions gênantes, critiques, parfois insultantes, parfois agressives. Mais aucune d’entre elle n’est coupable d’incitation directe à quelque type d’action terroriste que ce soit » a déclaré devant la presse le président, qui a demandé l’abrogation de cet article.

(France 24 édition espagnole, 13 mars 2018)

http://www.france24.com/es/20180313-ai-arremete-contra-la-ley-antiterrorista-espanola-por-reprimir-la-libertad-de-expresion

 

Et, sous le titre :

Des organismes internationaux alertent au sujet de menaces contre la liberté d’expression en Espagne.

 

La Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) estime de son côté que brûler des photos du roi relève de la liberté d’expression.

La Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) a condamné ce mois l’Espagne pour avoir infligé une peine de prison contre deux manifestants qui ont brûlé en 2007 des photos du roi Juan Carlos et de son épouse. La Cour considère qu’il s’agit d’une atteinte à la liberté d’expression.

Le tribunal dont le siège se trouve à Strasbourg estime que l’acte en question s’inscrit dans le contexte de la « critique politique, et non de l’attaque contre les personnes, critique de l’institution monarchique en général, et en particulier dans le cadre de la nation espagnole ».

Il estime de plus « qu’il s’agit d’une mise en scène provocatrice, du genre de celles qui se développent en vue d’attirer l’attention des médias et qu’elle ne dépasse pas l’emploi d’une certaine dose de provocation autorisée dans le but de faire passer un message critique du point de vue de la liberté d’expression ».

La justice espagnole avait condamné en 2007 Jaume Roura et Enric Stern, deux jeunes indépendantistes catalans à 15 mois de prison pour injure à la Couronne. La peine fut remplacée par une amende de 2700 euros à chacun.

Les deux accusés avaient brûlé des photos de Juan Carlos d’Espagne et de son épouse, la reine Sofia, pour protester contre leur visite à Gérone (Catalogne du nord-est) le 22 septembre 2007.

Les deux catalans, après avoir payé l’amende, présentèrent un recours devant la CEDH en octobre 2015. Les requérants estimaient que leur condamnation « constituait une violation injustifiée de leur droit à la liberté d’expression ».

Par sa décision, le Cour a reconnu « de façon unanime qu’il y a eu violation de l’article 10 de la Convention européenne des droits humains » concernant la liberté d’expression.

La CEDH a donc condamné l’Espagne à « payer à chacun des requérants 2700 euros pour préjudice matériel et 9000 euros au titre des frais ».

(La Nacion, 13 mars 2018).

http://lanacion.cl/2018/03/13/organismos-internacionales-alertan-sobre-ataques-a-la-libertad-de-expresion-en-espana/

Et à titre de commentaire, ce poème de León Felipe, chanté par Paco Ibañez :

Ajout du 02/04:

En retard, pour cause de déconnexion passagère, cette Tribune avec laquelle je suis bien entendu d’accord:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2018/03/28/nous-citoyens-d-europe-demandons-la-liberte-immediate-des-citoyens-catalans-incarceres-pour-leurs-convictions-politiques_5277419_3232.html