Encore sur le droit de veto. Et de quelques précisions sur la notion d’autodétermination.

Enfin une parole claire sur un sujet évoqué dans mes posts précédents : Volodymyr Zelensky s’exprime à l’Assemblée générale de l’ONU et appelle l’organisation à priver la Russie de son droit de veto.

https://www.lemonde.fr/international/article/2022/09/22/assemblee-generale-de-l-onu-zelensky-demande-un-juste-chatiment-contre-la-russie_6142643_3210.html

La présidence tournante du Conseil de Sécurité de l’ONU est assurée ce mois de septembre par la France.

Alors même que notre Nation affirme soutenir la réforme des Nations unies engagée par son Secrétaire général, António Guterres, et qu’en son temps Laurent Fabius avait proposé un strict encadrement du recours au droit de veto en cas de génocide, de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre de masse – qui relèvent désormais d’une incontestable évidence dans le cas de l’agression scélérate contre l’Ukraine – , l’occasion ne se présenterait-elle pas de passer des pieuses déclarations aux actes, en incluant une telle réforme dans le nouveau train de sanctions annoncé en réponse aux agissements inqualifiables de Vladimir Poutine ?

La demande expresse en est formulée par le président ukrainien, l’opinion publique mondiale y serait sans doute favorable, ainsi que la majorité des  États membres.

Rarement l’alignement des planètes s’est montré aussi favorable.

Faudra-t-il une fois de plus laisser passer une telle opportunité et laisser l’ONU confirmer son discrédit de façon irrémédiable en s’enferrant dans une impuissance coupable, alors qu’une telle institution aurait pu être porteuse de tant d’espoir pour l’humanité ?

Mais l’agression russe et les « referendums » fantoches qu’elle suscite en ce moment me semble soulever une autre question qui demande à être précisée, sous peine de donner lieu à de graves équivoques qui ne manqueraient pas d’être exploitées de façon malveillante.

Il s’agit de la question du droit à l’autodétermination des peuples.

Je n’ai jamais caché mon engagement en faveur de ce droit démocratique à l’occasion de posts concernant aussi bien le Tibet que la Catalogne, l’Écosse que la Kanaky (voir Étiquette « Peuples minorisés »).

Cela devrait-il donc m’inciter à considérer comme légitime le processus initié sous l’instigation de Poutine dans les régions du Donbass ?

Il n’est pourtant que trop clair que nous nous trouvons dans ce cas face à une procédure « d’autodétermination » radicalement dévoyée.

Le grec αὐτός, autós – « même » au sens de moi-même, lui ou elle-même, etc. – se réfère à une autonomie dans une décision, une détermination qui vient de « soi-même ».

Or peut-on voir une quelconque « autonomie » dans une décision prescrite de façon « hétéronome » [en grec se rapportant à la loi –νόμος- nomos- qui vient d’un autre – ἑτέρως – heteros] avec « l’assistance » des armes de quelque « grand frère » « autre » qui ne rêve que d’annexion impérialiste?

Sans doute y a-t-il eu carence de la part des gouvernements de Kiev dans le fait de ne pas accorder plus d’autonomie, et pourquoi pas la perspective d’une éventuelle future autodétermination démocratique, aux minorités russophones sur le territoire ukrainien.

Mais cela ne justifie en rien la colonisation autoritaire de ces régions.

Il relève du Droit des peuples que le Tibet accède un jour à son indépendance. Mais celle-ci ne lui sera pas imposée, en pure contradiction dans les termes, à la faveur de quelque invasion du « grand frère » Indien.

Les écossais ne seront pas non plus libérés de l’emprise anglaise par l’armée irlandaise, sous prétexte que celle-ci serait l’émanation du « grand frère » gaélique.

Etc. etc.

L’émancipation patriotique de peuples minorisés par les nationalistes qui les ont asservis ne peut se faire que de l’intérieur, par un processus démocratique qui se fonde sur la prise de conscience d’un peuple se reconnaissant et s’affirmant dans la constitution d’une communauté.

La pseudo-« autodétermination » poutinienne du Donbass et des provinces de l’est de l’Ukraine ne sera jamais que l’exportation violente de ce nationalisme délétère qui, dans son délire de domination, anéantit tragiquement la richesse du peuple russe que nous aimons.

Celui qui, nous l’espérons, commence à relever la tête.

https://www.lemonde.fr/international/video/2022/09/22/des-russes-manifestent-ou-fuient-apres-l-annonce-de-la-mobilisation-partielle_6142780_3210.html

De nouveau quelques suggestions en vue d’une non-prolifération de la honte et du mépris du Droit.

La moindre expérience de l’enseignement démontre que lorsqu’un élève décide de ne pas respecter le règlement intérieur dont il a connaissance, qu’il agresse violemment ses camarades sans tenir compte des avertissements et des tentatives de conciliation, la solution doit être son exclusion, temporaire ou définitive en fonction de la gravité des faits.

Cela constitue la seule façon de garantir les bonnes conditions de l’enseignement.

Dès lors, comment accepter que ces règles de bon sens qui régissent l’éducation puissent ne pas s’appliquer à la Communauté des Nations ?

Comme je l’avais expliqué dans mon post précédent, le maintien de la Russie au Conseil de Sécurité des Nations Unies constitue dans les conditions actuelles une scandaleuse incohérence, puisque la fonction de celui-ci est expressément, comme l’affirme la Charte, d’assumer « la responsabilité principale du maintien de la paix et de la sécurité internationale ».

Comment donc concevoir que le mauvais élève de la classe, en l’occurrence un État-voyou violant sciemment et de façon répétée le Droit International, puisse faire la loi dans une Institution alors qu’il devrait en être de toute évidence et de toute urgence exclu ?

Le maintien de tels élèves dans la classe constitue une démission et un grave camouflet qui grève profondément la crédibilité (si tant est qu’elle en ait encore…) de l’Institution tout entière.

Et que dire de l’exemple donné et de la contagion assurée, puisque le mépris du règlement ne fait l’objet d’aucune sanction de la part des autorités compétentes. « Surtout pas de vagues », entend-on hélas à l’envi comme on le sait dans les milieux de l’Éducation Nationale.

Le précédent de l’élève Russie, ne manquera pas ainsi de faire le profit de l’élève Chine, puis de l’élève Corée du Nord, en attendant la suite.

Surtout si les lâchetés et démissions se répètent avec une fréquence impressionnante.

Car six mois après le début d’une guerre scélérate qui a donc manifesté l’impuissance du Conseil de Sécurité, voilà que la Russie remet le couvert en s’opposant à l’adoption du texte sur la non-prolifération nucléaire.

Sans qu’ait été proférée, une fois de plus, la moindre menace d’exclusion ou d’invalidation de son avis en raison de son casier judiciaire plus que chargé qui devrait amplement justifier l’impossibilité de participation à un quelconque jury.

On pourra certes dénoncer avec raison dans ce genre de textes les pures déclarations d’intention, mais l’impact symbolique est néanmoins significatif : « Vous êtes peut-être 190 à être d’accord, mais n’oubliez pas que c’est moi, et moi seul, qui fait la Loi. Vous, vous n’avez qu’à la fermer » rappelle à ses camarades qui effectivement la ferment le gros bras de la classe.

Effrayante faillite, présente et à venir, de tout effort géostratégique préoccupé du maintien de la paix dans le monde…

Dans ces conditions, comment ne pas penser que le pire est encore à venir ?

Sa Majesté le Gros Bras aurait été dérangée, dit-il elle, par « certains paragraphes qui sont éhontément politiques » dans la déclaration finale, en l’occurrence ceux concernant la centrale de Zaporijia.

Car sans doute une guerre d’agression ne relève-t-elle en rien, elle, du politique…

J’avais dans un post précédent proposé une extension de la dissuasion nucléaire aux attaques concernant le nucléaire civil :

N’est-il donc pas grand temps d’inclure les attaques, conventionnelles ou nucléaires, ayant pour but la destruction d’installations nucléaires civiles dans les agressions entraînant d’office une riposte de la même intensité que celle prévue dans le cas d’attaques nucléaires, du fait des dégâts considérables et durables que de telles destructions provoqueraient autant pour les populations proches, pour l’humanité entière que pour l’environnement ?

Le droit de la guerre doit statuer sur ce risque.

Provoquer, quelle que soit la façon, l’explosion d’une centrale nucléaire civile [ajout: ou la dissémination de produits radioactifs pouvant avoir des conséquences tragiques au-delà même des frontières des pays en guerre et interdisant d’accès durant des décennies des territoires entiers] lors d’un conflit n’est-il pas équivalent à l’utilisation d’une bombe atomique ?

Si une théorie de la dissuasion nucléaire a un sens – et jusqu’à ce jour, elle a tout de même évité une guerre atomique, même si son efficacité est bien loin d’être garantie dans la durée […] alors elle doit être étendue à tous les éléments susceptibles de jouer un rôle dans un conflit nucléaire.

Les conditions nouvelles des guerres nouvelles, comme nous le montre ce désastreux conflit en cours, exigent désormais d’inclure d’urgence de nouveaux éléments dans une stratégie de dissuasion et dans le droit de la guerre.

Je ne vois pas de raison de modifier cette approche.

Et, outre la fixation de zones de sécurité inaliénables autour des centrales, sans doute serait-il pertinent et désormais indispensable de la part de l’ONU d’instituer et de mettre sur pied une force internationale d’intervention rapide dans le cas où l’une de ces zones de sécurité se verrait violée, quelle que soit la manière, par un agresseur, quel qu’il soit.

Force d’intervention qui se caractériserait bien sûr, dans sa définition même, par une totale indépendance envers quelque « veto » que ce soit.

Afin que soient enfin respectés la Loi et l’Ordre, et que soit mis un terme aux inadmissibles diktats des pires élèves de la classe.

*

Ajout du 01/09 :

Sur ce personnage essentiel que fut Gorbatchev, je m’étais permis quelques remarques à l’occasion d’un petit commentaire d’un ouvrage de Simon Leys.

Les liens donnés dans ce post sont aussi à consulter.

Ainsi, à la faveur des événements récents, l’antithèse avec Poutine atteint-elle un sommet : alors que Gorbatchev avait pris l’initiative des discussions avec les États Unis sur le désarmement nucléaire, les hommes de main du triste Vladimir refusent de signer l’accord sur la non-prolifération…

Et l’absence de Poutine aux obsèques confirme cette antinomie.

Mais sans doute est-il préférable que la présence du pitoyable despote ne vienne pas salir la mémoire du Grand Homme.

La possession de l’arme nucléaire suffit-elle à enterrer le droit international ?

Je suis étonné que cette guerre qui se prolonge en Ukraine ne suscite aucune comparaison avec une autre guerre d’agression.

À la différence de celle-ci, la première guerre du Koweït a provoqué, elle, en effet, des réactions internationales qui ne se sont pas limitées à des sanctions économiques contre l’agresseur ou à des aides militaires en soutien à l’agressé.

En effet, dès le 2 août 1990, date de l’agression du Koweït par Saddam Hussein, le Conseil de Sécurité des Nations Unies vote la résolution 660 constatant le fait d’invasion entraînant un risque pour la paix et la sécurité internationales. L’attaque est condamnée, et le retrait des troupes irakiennes exigé.

Devant le refus d’obtempérer, est votée le 29 novembre 1990 par le Conseil de Sécurité des Nations Unies la résolution 678 qui légitime le recours à la force, en cas de non évacuation du Koweït à la date du 15 janvier 1991.

Cette résolution ayant été la première depuis la guerre de Corée de 1950 à autoriser un tel recours à la force.

Suite à cette dernière décision, on sait que l’agresseur irakien fut ramené à la raison par une coalition militaire forte de 35 États, dont la France, coalition qui, bien que dirigée par les États Unis, était indépendante de l’OTAN.

Après une importante intervention aérienne et navale, on se souvient que la campagne terrestre fut rapidement stoppée, l’armée irakienne ayant été repoussée hors du Koweït et l’objectif affirmé de la coalition n’étant pas d’envahir l’Irak ni de s’attaquer à sa souveraineté.

Dès lors, on se demande pourquoi une telle stratégie conventionnelle qui s’est révélée victorieuse ne pourrait pas faire tout d’abord l’objet d’une menace, puis être éventuellement mise en œuvre dans le cas de l’invasion russe perpétrée contre l’Ukraine.

Car en dépit du courage de ses citoyens, il paraît difficile que cette dernière puisse gagner la guerre que la Russie lui a imposée sans un engagement plus effectif des pays qui la soutiennent.

Et si tant est qu’on reconnaît le droit d’ingérence, ce qui est tacitement le cas puisque de nombreux États participent au soutien militaire de l’Ukraine, pourquoi ne pas aller jusqu’au bout dans la volonté de faire respecter le droit international, comme ce fut le cas pour la guerre du Koweït, sans même faire intervenir les forces de l’OTAN ?

Dans un cas comme dans l’autre, il y a effectivement agression, invasion, et grave risque pour la paix et la sécurité internationales.

On dira bien sûr que les circonstances sont différentes, et que si l’URSS finissante n’a pas opposé son veto au Conseil de Sécurité de l’ONU en 1990, la Russie de Poutine, sans doute appuyée par la Chine de Xi Jinping ne manquerait pas de le faire en 2022, paralysant toute possibilité d’intervention. [ajout du 05/07 : En dépit de la déclaration du président Zelensky affirmant que « Le droit de veto russe est un droit de tuer », l’Assemblée Générale de l’ONU confrontée au veto de la Russie à une résolution exigeant le retrait de ses forces militaires, s’est contentée le 7 avril de la suspendre du Conseil des Droits de l’Homme].

Mais si le Conseil de Sécurité se définit, selon la Charte des Nations Unies par « la responsabilité principale du maintien de la paix et de la sécurité internationale », et s’il est compétent « pour constater l’existence d’une menace contre la paix ou d’un acte d’agression », il serait grand temps de faire cesser l’hypocrisie de cette situation ubuesque autant que déshonorante pour une institution internationale, qui voit un État délibérément agresseur et fauteur de guerre revendiquer le droit de veto contre une condamnation de l’agression dont il est lui-même l’auteur.

Les événements actuels pourraient justement être l’occasion d’un positionnement enfin clair privant temporairement de droit de veto tout initiateur d’une guerre d’agression, permettant ainsi de corriger une incohérence aberrante, qui risque de devenir insoutenable étant donnée l’évolution de la situation géopolitique. La Russie et la Chine, ou d’autres éventuellement – nul n’est maître de l’Histoire … – pourront-ils indéfiniment échapper aux ripostes, du fait de leur statut de membres permanents du Conseil de Sécurité ?

Sur cette question-là aussi se joue l’avenir d’un équilibre géopolitique viable à long terme.

À ce sujet, saluons l’initiative du G8, qui a joué un rôle de précurseur et donné l’exemple en devenant G7 par l’éviction justifiée de la Russie en 2014 suite à l’annexion de la Crimée.

Bien sûr, les objectifs d’une intervention devraient être strictement déterminés et officiellement arrêtés, comme ce fut le cas pour la guerre de 1990, afin de ne pas menacer directement l’intégrité de l’État russe.

Mais outre l’incohérence évoquée liée au fonctionnement actuel du droit de veto, somme toute aisément surmontable par un légitime coup de force administratif, qu’est-ce donc qui semble devoir interdire une résolution de ce type, dont on peut présumer qu’à la différence de la désastreuse deuxième guerre d’Irak, elle eut des répercussions positives sur l’équilibre d’ensemble du Moyen Orient ?

Est-ce la possession de l’arme atomique et la menace de son utilisation qui suffiraient à enterrer le droit international ?

Ce serait là une défaite inqualifiable.

Certes, la question est pour le moins délicate.

Mais le danger que fait peser une telle démission devant la puissance nucléaire dessine d’ores et déjà la configuration stratégique qui pourrait être celle de notre monde à venir : d’un côté un monde d’ambitions et d’agressions illimitées, au mépris de tout droit ; de l’autre un monde où la seule réponse serait une succession de capitulations munichiennes face à l’épouvantail nucléaire.

Un tel danger n’est-il pas suffisamment grave pour faire l’objet d’une réflexion et d’une réponse plus appropriée ?

Comme cela aurait pu être le cas s’il n’y avait eu les reculades successives que l’on sait concernant les « lignes rouges » lors de la guerre de Syrie, une détermination plus affirmée de la part de ceux qui défendent le Droit ne pourrait-elle refroidir les rodomontades de ceux qui se croient désormais tout permis du fait de la quasi-certitude des démissions de la part du monde démocratique qu’entraînent des actions brutales menées dans le mépris du droit international ?

Déjà les lignes rouges des crimes de guerre et crimes contre l’humanité sont allègrement franchies en Ukraine, et l’utilisation des bombes thermobariques, bombes au phosphore et autres bombes incendiaires est à l’extrême limite du droit de guerre.

Arguant de son épouvantail nucléaire, la Russie devient désormais coutumière du fait, en attendant la Chine et autres Corée du Nord ou Pakistan.

Les atermoiements du monde Occidental face aux provocations réitérées de l’ogre russe constituent sans aucun doute des précédents observés avec attention par des Chinois qui lorgnent avec convoitise vers Taïwan et d’autres îles du Pacifique.

Certes, les risques de guerres nucléaires sont désormais loin d’être négligeables. Il faut en convenir.

Mais on ne peut exclure que des États et régimes qui manifestent à la face du monde leur mépris du droit international et du droit des peuples soient encore sensibles, au-delà du spectre d’une guerre atomique dont ils seraient aussi victimes s’ils passaient du bluff à la réalité, à la menace d’une guerre conventionnelle, si celle-ci est affirmée sans faiblesse ; que l’usage de la force suscite tout de même en eux quelque capacité de réflexion qui les amène à renoncer à leurs projets avant de déclencher la catastrophe.

La tâche est difficile, mais elle est au cœur d’un enjeu dont il serait dangereux de sous-estimer l’importance.

Comme le suggère Sylvie Kauffmann, un « point de non-retour » est désormais atteint.

L’agression russe de l’Ukraine suppose effectivement un radical « changement de paradigme ».

Pour Mario Draghi, « si l’Ukraine perd, il sera plus difficile de maintenir que la démocratie est un modèle de gouvernement efficace ». Cette remarque du premier ministre italien au G7 résume parfaitement le défi posé par la guerre de Poutine : laisser gagner la Russie, régime dictatorial auteur de l’agression, serait le plus terrible des renoncements pour les démocraties européennes, au moment où le « soft power » occidental pâlit dans le reste du monde.

Soit donc nous laissons faire, reculant pour mieux ne pas sauter, et nous préparant à une nouvelle succession de démissions.

Vainement. Car devant notre impuissance, la prochaine étape pourrait être l’agression cette fois d’un pays de l’Otan, auquel cas la même question se représentera avec plus d’acuité :

« Fait-on la guerre, ou ne la fait-on pas ? »

La réponse risquant fort d’être la même.

Soit nous décidons de faire face.

Car si nous nous en tenons à la crainte de l’épouvantail nucléaire, on ne voit pas pourquoi on devrait faire l’économie d’un Munich supplémentaire qui ne fera qu’en cacher un autre et un autre encore : Estonie, Lettonie, en attendant Taïwan ou quelques îles Kouriles.

Façon bien illusoire d’éviter la guerre, que de donner un blanc-seing à ceux qui la fomentent !

La balle est donc dans le camp de l’Occident : moyennant quelques légers aménagements administratifs des règles de l’Onu, il nous est encore possible de taper du poing sur la table et de signifier qu’en dépit de toutes ses imperfections, un monde tout de même démocratique est encore en mesure de défendre son modèle et son Droit, y compris au risque de la guerre nucléaire.

On pense bien sûr à la phrase attribuée à Churchill : « Vous avez voulu éviter la guerre au prix du déshonneur. Vous avez le déshonneur et vous aurez la guerre ».

Mais, soyons en conscients, l’honneur qu’une défaite de l’Ukraine nous ferait perdre, ce serait avant tout celui de notre Liberté.

*

Ajout du 06/07:

À propos de l’indispensable et urgente réforme du droit de veto au Conseil de Sécurité des Nations Unies, quelques articles déjà cités dans un post précédent :

https://www.liberation.fr/debats/2016/12/19/pour-la-suppression-du-droit-de-veto-au-conseil-de-securite-des-nations-unies_1536292

https://onu.delegfrance.org/La-reforme-de-l-ONU

https://mx.ambafrance.org/Encadrement-du-droit-de-veto
etc.

*

Un article dont le titre suffisamment explicite devrait entraîner les conclusions qui s’imposent pour ce qui concerne le statut de la Russie comme membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU :

https://www.lemonde.fr/international/article/2022/07/06/la-russie-a-cesse-d-etre-un-pays-que-l-on-peut-traiter-normalement_6133586_3210.html

*

Ajout du 10/07 :

Un événement qui souligne l’urgence de ce « coup de force » bien anodin et simple à mettre en œuvre, qui permettrait pourtant au Conseil de Sécurité de mériter son nom et de sauver son honneur en sortant de sa paralysie et de son impuissance coupable :

https://www.la-croix.com/Monde/Veto-Russie-lONU-extension-autorisation-aide-transfrontaliere-Syrie-2022-07-08-1201224165

Une fois de plus, le scandale de l’imposition du droit de veto par un « État-voyou » et l’indigne fatalisme d’une ONU incapable de réformer ses propres incohérences fait peser de graves menaces sur la situation humanitaire de millions de personnes, les réfugiés d’Idleb en l’occurrence.

Jusques à quand le monde démocratique devra-t-il tolérer, en se privant lui-même des moyens de réagir, les diktats de tyrans ayant déjà largement donné la preuve de leur barbarie ?

*

Et des observations pleines de discernement dans cet article :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/07/10/guerre-en-ukraine-etre-realiste-c-est-croire-au-rapport-de-force-et-a-la-dissuasion_6134169_3232.html

Sur la conduite de la guerre, le vrai réaliste comprendrait que réduire le soutien aux forces ukrainiennes prétendument pour les pousser à accepter un cessez-le-feu et donc arrêter la guerre (une intention louable) aurait l’effet exactement inverse. Si Poutine gagne – ou a le sentiment de gagner, car la victoire est affaire de perception –, il ne s’arrêtera pas là. Il utilisera les négociations pour gagner du temps, regrouper ses forces et accomplir ce qui reste son objectif : faire tomber le président Zelensky et prendre le contrôle de la totalité du pays. S’il est en confiance, il pourrait même aller au-delà des frontières ukrainiennes.

(…)

Être réaliste, c’est croire au rapport de force et à la dissuasion. C’est aussi ne pas commettre la même erreur deux fois : les faux réalistes devraient se souvenir que, jusqu’au 24 février dernier, ils juraient leurs grands dieux que jamais Poutine n’envahirait l’Ukraine – ou plutôt ne lancerait d’offensive majeure, puisque le fait est qu’il l’avait déjà envahie depuis 2014. Les mêmes promettent aujourd’hui que jamais il n’ira plus loin…

*

Ajout du 11/07 :

Concernant le droit de la guerre, ce bel article de Laurence Devillairs :

https://www.la-croix.com/Debats/Guerre-Ukraine-paix-sachete-pas-nimporte-quel-prix-2022-07-10-1201224310

et cette citation de Pascal :

c’est « aller contre la fin de la paix que de laisser entrer les étrangers dans un État pour le piller, sans s’y opposer » (Pensées, fragment 771).

И орудья замолкли, не целят те боле в борта . « Ils tournèrent leurs carabines ». De Kiev à Odessa, dans l’espoir d’un nouveau Potemkine.

Un massacre de plus dans cette guerre abjecte.

https://www.lemonde.fr/international/article/2022/06/28/guerre-en-ukraine-a-krementchouk-une-scene-de-crime-geante-apres-la-frappe-russe-qui-a-detruit-un-centre-commercial_6132310_3210.html

*

Et voilà que « Ma mémoire chante en sourdine ».

Память безмолвно мне шепчет

« M’en voudrez-vous beaucoup si je vous dis un monde

Qui chante au fond de moi au bruit de l’océan

M’en voudrez-vous beaucoup si la révolte gronde

Dans ce nom que je dis au vent des quatre vents »

Возразите ли мне, коли мир вам открою,

Что поёт в моём сердце при шуме прибоя?

Возразите ли мне, если рокот восстанья узнаю

В имени том, что наперекор всем ветрам я бросаю?

*

C’est mon frère qu’on assassine

Это братьев моих убивают

*

Mon frère, mon ami, mon fils, mon camarade

Tu ne tireras pas sur qui souffre et se plaint

Брат мой, сын мой, товарищ — мы же с вами друзья!

Обратишь ли оружье против тех, кто страдает, кто молит тебя?

*

M’en voudrez-vous beaucoup si je vous dis un monde

Où l’on n’est pas toujours du côté du plus fort

Станете ль мне возражать, коли мир покажу я,

Где всесильный над слабым не вовек торжествует?

*

Ils tournèrent leurs carabines

Potemkine

И орудья замолкли, не целят те боле в борта

«Потёмкина»…

(Traduction de Polina Tigerchen

https://lyricstranslate.com/fr/potemkine-%D0%BF%D0%BE%D1%82%D1%91%D0%BC%D0%BA%D0%B8%D0%BD.html-0  )

Fort heureusement l’Histoire est riche de ces moments où les armées retournèrent leurs carabines contre des autorités infâmes qui leur ordonnaient de tirer contre leurs frères, leurs amis, leurs fils, leurs camarades.

Et même si les circonstances peuvent changer, cette force de la révolte contre l’avilissement et l’indignité est encore prête à éclairer le cœur d’êtres humains.

Alors qu’attendez-vous, vous les centaines de milliers de jeunes hommes qui constituent l’armée de ce grand peuple russe, vous les millions de citoyens de ce même peuple, pour vous révolter contre la dictature de bourreaux qui font de vous des criminels de guerre, vous décérèbrent, vous abêtissent et vous aliènent ?

Qu’attendez-vous pour ne plus être du côté des plus forts ?

Les mutins du Potemkine et les révoltés d’Odessa font partie de votre Histoire, et même si bien des répressions ont pu suivre, si bien des Kronstadt ont pu être réprimés dans le sang, ces moments demeurent à jamais comme les titres de gloire d’un grand peuple.

Et si les lecteurs de ce modeste blog sont peu nombreux en Russie, il y en a quelques-uns tout de même.

Alors, je vous en conjure, rappelez autour de vous ces exemples magnifiques.

Ensemble, ne laissons pas triompher cette iniquité qui nous déshonore.

И орудья замолкли, не целят те боле в борта

Macron Le Pen : l’arrogance et le néant ?

Même si je partage en bonne partie le contenu des articles que Médiapart a rassemblé sous ce titre après le débat d’entre les deux tours, je trouve la formulation particulièrement maladroite, voire trompeuse.

Passe pour « l’arrogance », même si d’autres prétendants ont su démontrer que celle-ci était loin d’être la prérogative du seul Macron. N’a-t-on pas entendu un candidat battu revendiquer haut et fort le poste de premier ministre ?

Mais ce qui fait nettement plus problème est bien le terme de « néant ».

Car le néant, c’est le « rien ».

Or, désolé, Médiapart, Mme Le Pen, ce n’est pas « rien ».

Faire sortir la France de l’Union européenne en promouvant des réformes constitutionnelles incompatibles avec le projet européen, ce n’est pas rien.

Introduire des lois contraires aux lois laïques de 1905, et qui impliqueraient une discrimination religieuse inédite en France depuis des siècles, ce n’est pas rien.

Proposer une politique migratoire agressive aux relents ouvertement racistes et xénophobes, ce n’est pas rien.

Remplacer le droit du sol par le droit du sang, ce n’est pas rien.

Prôner depuis des années une politique étrangère qui courtise sans complexe les pires bourreaux de ce siècle, ce n’est pas rien.

Etc. etc. etc.

Non, tout cela n’est pas un néant. Il y a derrière toutes ces propositions un projet rationnel de destruction délibérée des valeurs de liberté, de fraternité, de respect d’autrui, des éléments fondateurs de la démocratie.

Je renvoie simplement aux excellents articles documentés parus ça et là qui mettent en garde contre les dérives parfaitement prévisibles auxquelles conduirait une élection de Mme Le Pen.

Pour ma part, je me borne à rappeler ci-dessous quelques-unes des opinions déjà exprimées sur ce blog à ce sujet.

Comme les lecteurs le savent, étant essentiellement décroissant, écologiste sans être pour autant antinucléaire, partisan d’une politique sociale et d’une redistribution plus radicales, d’une fiscalité beaucoup plus importante sur les hauts revenus et sur le capital ainsi que d’un impôt extraordinaire sur les superbénéfices opérés lors de la période du covid, de la nationalisation des secteurs médicaux et pharmaceutiques, d’une forte réduction des inégalités au niveau national comme international, etc. je n’ai certes pas la prétention d’être macronien !

Et sans doute quelques remarques des posts ci-dessous publiés avant l’élection de 2017 demanderaient-elles à être nuancées et actualisées.

Mais l’essentiel demeure d’actualité :

On ne peut mettre sur le même plan les conséquences de la politique de M. Macron et les menaces dramatiques que feraient peser une élection de Mme Le Pen.

Dans le système actuel de décompte, ni les bulletins blancs, ni l’abstention ne sont pertinents.

Ce serait jouer avec un feu qui, une fois allumé, aurait bien du mal à s’éteindre.

Le danger des régimes illibéraux, voire fascistes, est bien réel en Europe et dans le monde. L’exemple donné par M. Poutine, qui fut l’un des modèles revendiqués de Mme Le Pen est là pour nous le montrer.

« Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ».

etc.

Et ajoutons même un peu d’humour, qui reste de mise lorsque triomphe le n’importe quoi :

Bon deuxième tour !

*

Ajout du 23/04:

Parmi bien d’autres qui mériteraient d’être mentionnés, cet article tout en finesse et lucidité de Jean Birnbaum:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/04/22/presidentielle-2022-les-dangers-de-la-comedie-de-l-indifference_6123286_3232.html

et cet important entretien avec Pierre Rosanvallon:

https://www.la-croix.com/JournalV2/Pierre-Rosanvallon-Lepoque-nous-appelle-vigilance-lucidite-2022-04-23-1101211669

De la fascination du suicide, de la pulsion de mort et des limites de la non-violence. À propos de l’Ukraine, de la guerre nucléaire et de quelques discours au pacifisme bien ambigu.

J’aime écouter le journaliste Ziad Limam, rédacteur en chef d’Afrique Magazine, dont j’apprécie habituellement le discernement face aux événements de ce monde.

Il m’a pourtant surpris il y a quelques jours par une certaine naïveté qui ne lui est pas coutumière.

Car à propos de l’emploi possible de l’arme nucléaire par l’armée russe dans le contexte de la guerre en Ukraine, il ne craint pas d’évoquer, pour écarter semble-t-il cette éventualité, un « jeu à somme nulle perdante. Le premier qui tire a perdu », du fait de l’immédiateté de la riposte. (environ 30mn40 dans l’émission citée en lien).

Mais le fait de courir inévitablement au suicide en « tirant le premier » constitue-t-il un argument pertinent pour éviter le risque de guerre nucléaire, ou bien est-ce simplement prendre nos désirs pour des réalités ?

On est en droit de se le demander.

Car outre les avertissements autrement réalistes de Robert Mac Namara déjà évoqués dans des posts précédents, affirmant que « La combinaison de la nature faillible de l’être humain et des armes atomiques conduira à leur emploi », on ne voit pas en vertu de quel optimisme anthropologique gravement déconnecté de la réalité humaine on devrait écarter l’hypothèse du suicide délibéré du « premier qui tire » de l’horizon des possibles en ce qui concerne la conduite des affaires de ce monde.

Optimisme anthropologique qui, nous l’avons vu, relève peut-être comme le disait Hobbes à propos de quelques bisounours de son temps – et du nôtre -, « d’une trop légère contemplation de la nature humaine » (Le Citoyen, GF Flammarion, Paris 1982 I,2, p. 90 ).

Et sans doute faudrait-il convoquer encore ici la notion freudienne de « pulsion de mort ».

Car il fait partie indéniablement des caractéristiques étonnantes de l’espèce humaine non seulement de pouvoir se suicider, de façon individuelle ou collective comme le montrent entre autres les exemples du Temple du Peuple ou du Temple Solaire, mais encore d’utiliser le suicide comme arme de destruction massive, comme le montrent, me rappelait l’ami Claude, les exemples des kamikazes ou des actuels djihadistes.

Dans tous ces cas, le suicide accomplit une fonction sacrée, il revêt un caractère mystique, il est le couronnement d’une vocation enthousiasmante qui élève le candidat au-dessus du commun des mortels.

Quoi de plus exaltant qu’un tel pouvoir démiurgique ?

Le génie de Kubrick en a sans doute bien saisi la dimension prométhéenne lorsqu’il exprime le caractère jubilatoire de l’homme que le destin honore de la mission divine de réaliser l’anéantissement de son propre monde.

Anéantissement dont l’esthétique grandiose ne peut que susciter la fascination.

Pour ma part, une « contemplation » tant soit peu adéquate de la nature humaine me semble donc loin d’évacuer une telle hypothèse.

*

D’où la question lancinante des réponses possibles à une telle menace.

Devant de tels risques, la guerre est elle encore justifiée, et justifiable ?

J’ai été longtemps – et je reste – non violent.

Car je demeure persuadé que la force des peuples est trop souvent sous-estimée, et que celle-ci peut se manifester de façon éclatante lors d’événements comme la révolution de Maïdan et autres « Révolutions de Velours », la lutte de Nelson Mandela ou de Martin Luther King, et bien sûr, celle de Gandhi.

Luttes qui relèvent de ce qu’on nomme « non-violence active », non-violence de combat à l’opposé de toute forme de résignation et de lâcheté.

Mais c’est justement Gandhi lui-même qui souligne dans un texte célèbre à la fois la grandeur et les limites de cette non-violence, qui ne peut être la solution à tous les conflits.

Je n’hésite pas à dire que là où le choix existe seulement entre la lâcheté et la violence, il faut se décider pour la solution violente. Ainsi, mon fils aîné m’a demandé ce qu’il aurait dû faire s’il avait été témoin de l’attentat qu’il faillit me coûter la vie en 1908 : fallait-il s’enfuir et me laisser assassiner ou recourir à la force physique pour me venir en aide. Je luis répondis qu’il eut été de son devoir de me défendre, au besoin pas la violence. Cette explication n’est pas sans rapport avec ma participation à la Guerre des Boers puis à ce qu’on a appelé la révolte des Zoulous et enfin à la première guerre mondiale. C’est pour la même raison que je recommande l’entraînement militaire à ceux qui ne croient qu’à la violence. J’aimerais mieux que l’Inde défendit son honneur pas la force des armes plutôt que de la voir assister lâchement et sans se défendre à sa propre défaite.

(…)

[L’absence de violence] se trouve au contraire dénuée de toute signification dès lors qu’on n’a aucun moyen pour riposter. L’idée ne nous viendrait pas que la souris est clémente parce qu’elle se laisse dévorer par le chat (Tous les hommes sont frères, Gallimard, Paris 1969 p. 182-183).

En dépit de la supériorité, affirmée par Gandhi, des solutions non-violentes, il y a des guerres justes, il y a des résistances armées légitimes.

La résistance ukrainienne en fait incontestablement partie.

J’ai été surpris ces derniers temps par d’étonnantes rencontres de personnalités prêchant le désarmement.

Ainsi, après avoir soutenu comme on le sait le caractère pacifique du bienveillant M. Poutine, et s’être rattrapé de justesse – stratégie électorale oblige – en dénonçant l’agression russe, M. Mélenchon ne récuse pas moins, avec d’autres candidats tout aussi contorsionnistes et démagogues, la livraison d’armes à l’Ukraine.

Lors d’un débat consacré à la guerre en Ukraine organisé ce mardi à l’Assemblée nationale, Jean-Luc Mélenchon a pris la parole pour La France insoumise et regretté la livraison d’armes à l’Ukraine par l’Union européenne. « Les moyens que nous employons ne doivent jamais pouvoir se retourner contre nous. Pourtant, je regrette que l’Union européenne ait décidé de, je cite, ‘fournir des armements nécessaires à une guerre’, selon les termes du commissaire Josep Borrell », en référence au chef de la diplomatie européenne.

Magnifique déclaration non-violente : contre l’agression russe, il est préférable de se défendre sans armes !

Quelle coïncidence ! C’est bien exactement ce que déclare M. Roudskoï, adjoint au chef de l’état-major russe :

En outre, M. Roudskoï a qualifié de « grosse erreur » la livraison d’armes à Kiev par les pays occidentaux. « Cela prolonge le conflit, augmente le nombre de victimes et n’aura aucune influence sur l’issue de l’opération » a-t-il déclaré.

Admirable rencontre au sommet, qui montre que malgré un retournement de veste pour la galerie et l’électeur, il est bien difficile pour certain.e.s de tenir un autre discours que celui du grand frère russe.

Mais c’est bien sûr loin d’être la première fois que des violents manipulent le pacifisme ou le désarmement à leur profit !

Et pour compléter de tels assauts de non-violence bien opportuniste, il ne manque plus que le pape !

« J’ai eu honte quand j’ai lu que, je ne sais pas, un groupe d’États s’est engagé à dépenser deux pour cent, je crois, ou deux mille pour cent de leur PIB en achats d’armes, en réponse à ce qui se passe actuellement. »

(…)

« La vraie réponse, ce n’est pas plus d’armes, plus de sanctions, plus d’alliances politico-militaires, mais une approche différente », a-t-il plaidé. Pour « gouverner le monde désormais globalisé », il ne faut pas « montrer les dents » mais adopter le « modèle du soin ».

Pour ma part, j’avoue avoir du mal à préciser de quel « soin » il s’agit, car, à part un internement urgent de M. Poutine, on ne voit pas, outre une résistance armée, quelle thérapie serait susceptible de le guérir ainsi que ses sbires d’un délire nationaliste déjà largement diagnostiqué.

Pourtant, en dépit de discours non-violents certes légitimes et argumentés mais tragiquement hors-sol dans le cas de l’Ukraine, des catholiques eux-mêmes n’hésitent pas à ranimer courageusement la théorie traditionnelle classique de la « guerre juste ».

Le pape François a condamné fermement le concept de « guerre juste » dans Fratelli Tutti. Doit-on pour autant ne pas soutenir l’Ukraine agressée face à la Russie agressive ? Ce serait alors ne pas offrir son assistance à un peuple en danger… La paix est un combat qui a parfois besoin des armes.

(…)

Lorsqu’il a publié son encyclique Fratelli tutti, le pape François a voulu condamner définitivement l’expression de « guerre juste », qui permettait à l’Église de légitimer un certain nombre d’engagements armés depuis… saint Thomas d’Aquin, le grand théologien qui a réfléchi à ce concept.

(…)

Pour autant, n’existe-t-il pas des situations où le recours aux armes est justifié ? Peut-on simplement renvoyer la « guerre juste » aux oubliettes de l’histoire ? N’est-ce pas faire preuve de naïveté ? La tradition éthique a élaboré au fil des siècles toute une série de critères permettant de justifier une action militaire. « Il est très difficile aujourd’hui de défendre les critères rationnels, mûris en d’autres temps, pour parler d’une possible guerre juste », écrit pourtant le pape dans l’encyclique. Difficile, oui. Mais pas impossible… Notamment dans un monde où la violence, elle, n’a pas disparu.

(…)

Face à Poutine, il serait absurde d’expliquer aux Ukrainiens qu’ils ne doivent pas se défendre militairement. Il est des cas où la « légitime défense », notion importante de droit international, s’impose. Certes, dans un conflit, il n’est pas toujours évident de savoir qui a pris l’initiative de la guerre. Pour autant, dans le cas de l’Ukraine, c’est assez évident. L’agresseur est la Russie de Poutine, et il ne faut pas se laisser berner par un discours paranoïaque qui voudrait faire croire le contraire.

(…)

Désarmer l’agresseur est une exigence éthique.

Nier que cela n’exige pas aussi parfois des moyens militaires serait faire preuve d’une grande naïveté. Et aussi d’un manque de charité. Car si l’impératif de la non-violence court dans tout l’Évangile, l’obligation de la charité reste bien ce qui prime. La non-assistance à une personne en danger, agressée, menacée dans sa vie, doit aussi entrer en ligne de compte. Concrètement, on ne peut « absolutiser », dans certaines situations, le recours à la non-violence. Tant que le mal existera, il y aura toujours des cas où la résistance militaire est nécessaire. La paix est un combat qui a parfois besoin des armes (I. de Gaulmyn. Article cité en lien ci-dessus).

Certes, de beaux livres, tel que celui, récent, de Jacques Sémelin, nous montrent comment une résistance non violente peut être efficace, y compris dans le cas de la deuxième Guerre Mondiale, mais il serait bien naïf de penser qu’elle aurait pu suffire s’il n’y avait eu Stalingrad, la Résistance armée et les débarquements alliés…

Incontestablement, « la paix est un combat qui a parfois besoin des armes ».

De naïvetés, de mauvaise foi et d’évidences. Ainsi que de pétrole, de gaz et de nucléaire civil et militaire. Quelques propos de guerre en solidarité avec l’Ukraine.

En tant que lecteur de Jean Pierre Dupuy (voir post précédent et aussi le début de celui du 06/01/2020), je ne crois pas avoir sous-estimé les risques de guerres allant jusqu’aux probabilités de futures guerres nucléaires.

Je ne crois pas non plus avoir été dupe des dangereux courtisans de ces armes de destructions massives que sont Vladimir Poutine et Bachar al Assad et leur mépris du droit international sans équivalent depuis la fin de la deuxième Guerre Mondiale.

Courtisans parmi lesquels il faut bien sûr compter les tragiques pantins capables de parier avec morgue que « la Russie n’envahira pas l’Ukraine », de poser avec complaisance avec le maître du Kremlin ou de soutenir que « la menace n’existe pas ».

Flagorneries diverses qui relèvent indéniablement de ce qu’on ne peut nommer autrement que tromperies qui hélas risquent de ne même pas discréditer leurs auteurs autant qu’ils devraient l’être.

Tromperies

En France, par ignorance ou par connivence, il s’est trouvé des esprits – commentateurs badins, valets du totalitarisme russe – pour reprendre mot pour mot la propagande du Kremlin : il faut « comprendre » Poutine, la Russie a été trop longtemps humiliée, l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) la menace à ses frontières, il est légitime qu’elle garantisse sa sécurité, les Etats-Unis sont les vrais responsables, etc.

Est-ce vraiment utile de réfuter ces tromperies ? Humiliée, ignorée, la Russie ? C’est oublier que l’Union soviétique vermoulue s’est effondrée d’elle-même. Que ses anciennes républiques se sont alors précipitées pour proclamer leur indépendance. Que les trois pays baltes, ainsi que les anciens membres du pacte de Varsovie, ont réclamé la protection de l’OTAN par crainte du « grand frère ».

Menaçante, l’OTAN ? A maintes reprises, l’Union soviétique puis la Russie ont été associées à l’élaboration d’une architecture de sécurité en Europe : Charte de Paris, Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), Conseil OTAN-Russie (COR), traité de dénucléarisation de l’Ukraine… En signant le traité d’amitié entre l’Ukraine et la Russie en 1997, cette dernière s’était engagée à respecter les frontières et la souveraineté de son voisin. Et, en 2021, les pays de l’OTAN étaient encore ouverts à une renégociation des traités sur le contrôle des armes nucléaires et conventionnelles.

Non, personne ne menaçait la Russie. Ni l’OTAN, dont les systèmes de missiles en Roumanie et en Pologne sont défensifs. Ni l’Ukraine, dont l’entrée dans l’OTAN, imprudemment évoquée, était devenue illusoire. En quelques années, la Russie, en revanche, a asservi la Tchétchénie et la Biélorussie, grignoté la Géorgie et le Donbass, conquis la Crimée, soutenu la Syrie de Bachar Al-Assad, contrôlé un morceau d’Afrique avec ses mercenaires du Groupe Wagner.

(…)

Malgré ces évidences, nos cyniques continuent à chanter leur antienne : la France doit se tenir à « équidistance » entre Etats-Unis et Russie (Marine Le Pen), se montrer « non alignée » (Jean-Luc Mélenchon), n’être « l’obligée » de personne (Eric Zemmour). Comme si une démocratie, même très imparfaite, parfois détestable, était équivalente à une dictature agressive, criminelle et corrompue. Comme si l’on avait le choix de… ne pas choisir entre les deux. En réalité, ce discours-là n’est que la manifestation de l’antiaméricanisme irrationnel toujours vivace dans notre pays ( Nicole Bacharan et Dominique Simonnet, article mentionné en lien ci-dessus).

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N’oublions pas non plus que jusqu’en avril 2014 et l’invasion de la Crimée, en dépit de ses frasques déjà manifestes, la Fédération de Russie était membre associé de l’Otan, etc.

Et pourtant, en dépit de bien des réflexions et des lectures, j’avoue que, comme la plupart des gens à l’exception bien sûr des Ukrainiens, j’ai été surpris et atterré par l’ampleur de l’agression.

« Nous tenons la catastrophe pour impossible dans le même temps où les données dont nous disposons nous la font tenir pour vraisemblable et même certaine ou quasi certaine (…). Ce n’est pas l’incertitude (…) qui est l’obstacle, c’est l’impossibilité de croire que le pire va arriver ». (J.P. Dupuy, cf. post précédent).

Et je dois bien convenir que, malgré ma fréquentation assidue de J.P. Dupuy, je me suis fait avoir moi aussi comme un bleu.

Un autre point sur lequel je reconnais avoir été trop léger est celui qui concerne la question de l’énergie nucléaire en situation de conflits.

J’avais pourtant essayé d’aborder le sujet il y a quelques années, mais j’avais essentiellement évoqué la question des attentats, et non celle d’une guerre de grande ampleur entre des nations possédant des armes et/ou des centrales nucléaires.

Certes, autant qu’en ce qui concerne le réchauffement climatique, la responsabilité de notre addiction aux énergies fossiles est essentielle dans cette guerre ainsi que dans celles qui peuvent nous menacer, comme le montre bien Stéphane Foucart :

On le sait, le charbon, le pétrole et le gaz sont les principaux fauteurs de réchauffement, mais ils sont aussi les principales sources de financement de la Russie de Vladimir Poutine. Depuis le début des hostilités, ce paradoxe a été maintes fois souligné : notre addiction aux énergies fossiles a armé le maître du Kremlin et permis à son régime de prospérer depuis près d’un quart de siècle.

Ironie du calendrier

Le journal en ligne Politico a fait ce cruel calcul : avec 2020 pour année de référence, les dépenses militaires russes (56 milliards d’euros) correspondent peu ou prou à la valeur des exportations de combustibles fossiles de la Russie vers l’Europe (59 milliards d’euros). En particulier, la dépendance de l’Union européenne – Allemagne et Italie en tête – au gaz russe est majeure. Au total, 40 % de la consommation de gaz des pays de l’Union proviennent de Russie. L’incapacité à se défaire de notre addiction aux fossiles ne nourrit pas seulement le réchauffement, elle finance la guerre qui nous menace désormais.

Comment ne pas noter une forme d’ironie du calendrier ? Le 2 février, la Commission européenne inscrivait, sous pression allemande, le gaz naturel dans sa désormais fameuse taxonomie des activités « vertes », permettant de bénéficier de financements destinés à la transition écologique. Trois semaines plus tard, la guerre en Ukraine mettait crûment en évidence le caractère géopolitiquement non durable de la dépendance européenne au gaz russe. Et dans le même temps, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) confirmait que les fuites de méthane issues du complexe pétro-gazier sont sans doute environ deux fois plus importantes que les chiffres officiels colligés dans les inventaires nationaux d’émission.

Ce constat est, du point de vue climatique, d’une importance majeure : le méthane n’est pas seulement un combustible, mais aussi un gaz à effet de serre beaucoup plus puissant que le dioxyde de carbone. L’ampleur des fuites structurelles liées à son exploitation est telle qu’elle est susceptible de remettre profondément en cause le bilan carbone flatteur du gaz naturel par rapport au pétrole et même au charbon.

Mais le début d’incendie ainsi que la prise de la centrale de Zaporijjia nous font toucher du doigt combien le nucléaire civil constitue désormais un facteur déterminant dans les guerres.

Sans doute faut-il prendre en compte dans une opération de ce type des intérêts qui peuvent être plus économiques que militaires :

Le gaz joue un rôle central dans le conflit et il suffit pour s’en convaincre de voir comment Vladimir Poutine agite chez ses adversaires-clients la peur d’une source concurrente d’énergie. Derrière l’attaque de la centrale de Tchernobyl par les troupes russes aux premiers jours de la guerre, et les frappes, le 4 mars, contre la grande centrale nucléaire de Zaporijia, se cachent des mouvements autant tactiques que stratégiques. En jouant ainsi avec les nerfs des populations européennes, le maître du Kremlin semble nous susurrer : « Voyez comme ces centrales nucléaires vous rendent vulnérables au moindre de mes caprices. Ne préférez-vous pas rester au gaz ? » (S. Foucart art.cité).

Il ne convient donc pas de céder, du fait de ses dangers avérés, à un discrédit, voire un abandon pur et simple du nucléaire civil. Comme le montre de façon difficilement contestable Jean Marc Jancovici dans nombre de ses analyses que j’ai souvent évoquées et que je continue à partager, le nucléaire civil demeure pour la transition énergétique un « parachute ventral » indispensable pour pallier les insuffisances liées à l’intermittence des énergies renouvelables. Insuffisances hélas largement attestées en ce moment par l’évidente dépendance des économies européennes, en particulier allemande et italienne, au gaz russe.

Mais le danger lié à l’énergie nucléaire demeure, incontestablement, considérable.

Comment donc appréhender ce dilemme ?

Il me semble que le droit de la guerre doit désormais d’urgence en prendre la mesure.

« La dissuasion nucléaire se fonde sur la peur, dans les deux camps, du recours par l’autre à l’arme nucléaire. La dissuasion consiste à prévenir un acte en persuadant l’acteur concerné que les coûts d’une telle action excèdent ses bénéfices » (Wikipédia).

On le sait, cette peur réciproque repose sur le fait qu’une attaque nucléaire, par missiles ou autres, déclencherait instantanément, de la part de la nation attaquée, une réponse entraînant pour l’attaquant des dégâts gigantesques, irréversibles, présumés « dissuasifs ».

N’est-il donc pas grand temps d’inclure les attaques, conventionnelles ou nucléaires, ayant pour but la destruction d’installations nucléaires civiles dans les agressions entraînant d’office une riposte de la même intensité que celle prévue dans le cas d’attaques nucléaires, du fait des dégâts considérables et durables que de telles destructions provoqueraient autant pour les populations proches, pour l’humanité entière que pour l’environnement ?

Le droit de la guerre doit statuer sur ce risque.

Provoquer, quelle que soit la façon, l’explosion d’une centrale nucléaire civile lors d’un conflit n’est-il pas équivalent à l’utilisation d’une bombe atomique ?

Si une théorie de la dissuasion nucléaire a un sens – et jusqu’à ce jour, elle a tout de même évité une guerre atomique, même si son efficacité est bien loin d’être garantie dans la durée  – cf. plus haut Robert Mc Namara : « La combinaison de la nature faillible de l’être humain et des armes atomiques conduira à leur emploi. », cité par J.P. Dupuy, Hiroshima dessine notre futur atomique, propos recueillis par Aline Richard, La Recherche, 389, sept 2005alors elle doit être étendue à tous les éléments susceptibles de jouer un rôle dans un conflit nucléaire.

Les conditions nouvelles des guerres nouvelles, comme nous le montre ce désastreux conflit en cours, exigent désormais d’inclure d’urgence de nouveaux éléments dans une stratégie de dissuasion et dans le droit de la guerre.

Même si, nucléaire civil ou pas, l’avenir de l’humanité demeure à la merci d’un toujours probable Docteur Folamour, dont un certain Vladimir Poutine pourrait être l’odieux présage, si ce n’est l’artisan.

Mais, comme le disait encore Gramsci, en dépit des probabilités, « le pessimisme de l’intelligence » ne doit pas éteindre « l’optimisme de la volonté ».

C’est bien la leçon que nous donne la résistance ukrainienne. En espérant que le peuple russe marche sur ses traces.

Et que nous sachions nous aussi nous engager à sa suite.

De toute façon, nous n’avons désormais plus le choix d’avoir le choix.

***

Ajout du 07/03:

Cet excellent article de Jean Pierre Filiu :

Ainsi que celui-ci d’Olivier Mongin:

https://www.la-croix.com/Culture/Guerre-Ukraine-Vladimir-Poutine-nest-pas-tyran-reveille-2022-03-07-1201203597

De la promotion de la transidentité chez les enfants et les adolescents comme manifestation supplémentaire d’un fantasme infantile de toute puissance et d’un déni des limites. À propos de « La Fabrique de l’enfant transgenre ». Et de quelques rappels à propos de la Russie de Poutine.

Je terminais la rédaction du post ci-dessous lorsque j’ai appris l’invasion de l’Ukraine par le régime de Poutine.

Il en paraît du coup quelque peu déphasé.

Je le publie pourtant, car il est une illustration de ce déni que j’ai si souvent évoqué sur ce blog.

Et, dans le cas de la possibilité de la guerre à l’intérieur de notre zone de confort présumée invulnérable, qui est aussi généralement objet de déni, je rappelle une fois de plus l’opinion de J.P. Dupuy, auquel je me suis plusieurs fois référé :

« Nous tenons la catastrophe pour impossible dans le même temps où les données dont nous disposons nous la font tenir pour vraisemblable et même certaine ou quasi certaine. […] Ce n’est pas l’incertitude, scientifique ou non, qui est l’obstacle, c’est l’impossibilité de croire que le pire va arriver’’ (Pour un catastrophisme éclairé, Paris, Seuil, 2002, p. 142-143).

À défaut de mieux, je renvoie aussi à ces posts qui constataient le caractère chronique des violations de l’état de Droit par le régime en place à Moscou depuis vingt ans.

Violations qui n’embarrassaient pas un candidat de l’époque, tout comme elles n’embarrassaient nullement, jusqu’à ce matin du moins (mais on n’est pas à une acrobatie près…), Mme Le Pen, M. Zemmour ou encore M. Mélenchon.

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Sans doute cherchons-nous tous à convaincre autrui que nos intérêts, nos goûts, nos idées valent la peine d’être partagés.

N’est-ce pas ce que je fais en ce moment même ?

Et sans doute cela peut-il engendrer de réels enrichissements mutuels, lorsque ce type d’échanges amène à la connaissance par exemple d’auteurs, d’artistes, de musiciens, ou à la découverte de pratiques culturelles, sportives, d’activités diverses.

Il y a incontestablement un certain plaisir à constater que des proches, des amis peuvent partager les mêmes intérêts que moi.

Mais cette dynamique d’échange et de partage trouve ses limites dans un type de prosélytisme pernicieux, que nous connaissons tous, et qui s’apparente à de la manipulation.

Je me souviens par exemple de l’un de mes amis de jeunesse, qui, particulièrement addict au cannabis, ne pouvait se passer de m’en proposer chaque fois que je venais la voir : « Allez ! C’est léger. Ça ne te fera pas de mal ! ». Peut-être… Mais décédé des suites de ses addictions multiples, il faut croire que ça ne lui a pas fait de bien non plus.

Ainsi en va-t-il souvent aussi des alcooliques qui s’autojustifient en cherchant à entraîner les autres dans leurs dérives.

Et l’une de mes collègues me racontait qu’une de ses élèves de terminale en grosses difficultés autant scolaires que psychiques, lui avait confié que sa mère lui avait offert son premier joint à l’âge de douze ans pour son anniversaire.

Car bien sûr, telle mère se devait d’avoir telle fille.

Et c’est de ce mécanisme d’un prosélytisme retors dont il est question dans le livre impressionnant et courageux de la pédopsychiatre Caroline Eliacheff et de la psychanalyste Céline Masson intitulé « La Fabrique de l’enfant transgenre. Comment protéger les mineurs d’un scandale sanitaire » (Éd. de l’Observatoire, Paris, février 2022).

Car si les cas de « dysphories de genre » chez les mineurs (trouble qui affecte des filles ou des garçons ne se reconnaissant pas dans leur sexe de naissance et désirant appartenir au sexe opposé) ont connu une croissance extraordinaire ces dix dernières années (selon les pays, les diagnostics ont augmenté de 1000 à 4000% nous disent les auteures), la raison en est moins dans le psychisme des enfants et des adolescents eux-mêmes – car le mal-être, les interrogations et troubles identitaires font partie des passages obligés de toute vie humaine, passages plus ou moins bien réussis selon les cas – que dans une complaisance nouvelles des adultes.

Y compris dans le corps médical, certains se font les complices d’une « subculture idéologique » (op. cit. p. 6 de l’édition numérique) pernicieuse, promue, aussi bien au niveau intellectuel qu’économique, et qui constitue un fonds de commerce entretenu par les réseaux sociaux.

Depuis une dizaine d’années voire davantage, les demandes de « changement de sexe » chez les enfants et les adolescents ont connu une explosion inédite tant aux États-Unis qu’en Europe.

Selon les pays, sur une période de dix à quinze ans, le diagnostic de « dysphorie de genre », qui traduit un sentiment d’inadéquation entre le sexe de naissance et le « ressenti », a augmenté de 1000 à 4000%. Le ratio des demandes de changement de sexe s’est inversé : les jeunes filles sont majoritaires, alors qu’antérieurement, il s’agissait de garçons. Selon certains spécialistes, « le sentiment d’identité de genre apparaît généralement vers l’âge de 2 ans et demi, 3 ans, et peut être verbalisé ou exprimé clairement dans le comportement ». Aussi surprenant que cela puisse paraître, à partir de 2 ans, on pourrait donc diagnostiquer une dysphorie de genre. Pour répondre à ces demandes, des centres dédiés se sont ouverts où des professionnels de l’enfance se spécialisent dans la transidentité.

C’est ce phénomène qui nous interpelle et non les choix des adultes transgenres appelées auparavant transsexuelles : elles ont toujours existé de façon très minoritaire et pas plus que d’autres minorités, elles ne doivent faire l’objet de discriminations. Que ces personnes aient « droit à l’indifférence », c’est-à-dire le droit de vivre de façon banalisée, voilà qui est incontestable : c’est un Impératif moral de toute société démocratique.

Mais aujourd’hui, il suffit de vouloir changer de sexe avec le blanc-seing du corps médical afin de le pouvoir. Les hormones et le scalpel, au même titre d’ailleurs qu’un hashtag numérique, vous transforme un garçon ou une fille à la fois dans la chair et sur les réseaux sociaux. La différence anatomique (et génétique) entre les sexes semble être un obstacle majeur à un épanouissement supposé ; s’en affranchir serait libérateur. Sous prétexte d’interroger le binarisme, on assiste à l’émergence d’un dogmatisme qui prétend – au nom d’une certaine idéologie – que l’anatomie n’est qu’un épiphénomène : l’enfant autodéterminé devrait pouvoir choisir son sexe en fonction de ses ressentis.

Dès lors, se posent des questions éthiques : à quel âge doit-on trancher dans le vif du sujet et rendre possible, mais à quel prix, la demande faite à la médecine de changer de sexe ?

Au risque (assumé) d’être qualifiées de transphobes, car nous n’adhérons pas à la doxa ambiante, mais avec la prétention (assumée également) de défendre les mineurs, y compris contre leur souhait, nous faisons l’hypothèse, corroborée par d’autres auteurs, que la trans identité (le besoin de vivre dans un genre différent du « sexe assigné à la naissance ») relève d’une subculture idéologique contagieuse via les réseaux sociaux, se rapprochant par maints aspects de l’emprise sectaire.

[voir par exemple en p. 23 : Les transitions sont toujours présentées comme un droit à s’autodéterminer, de façon positive et sans attendre, tandis que ceux qui font obstacle à une transition précoce (avec des arguments souvent fondés) se voient frappés de l’anathème de transphobes ou sont traités de « réactionnaires » et d’« ignorants »

Ou encore p. 24 : Vidéoblogs et sites dédiés, créés par des transgenres, se diffusent à l’échelle mondiale. Des millions de jeunes les consultent ou y sont abonnés. Ils s’approprient très rapidement de nouveaux signifiants auxquels ils se raccrochent sans esprit critique].

En tant que cliniciennes, confrontées à l’impact de ces idéologies sur le corps et le psychisme des enfants et des adolescents avec qui nous travaillons depuis de nombreuses années, il nous a paru impérieux de réagir, d’autant que ce sujet fascine les médias qui s’en font complaisamment l’écho. (op. cit. p. 5-6).

Ne craignons donc pas l’accusation de « transphobie », puisque, à la suite des auteures, cette réflexion reconnaît entièrement la légitimité du choix des adultes transgenres qui posent leur décision de façon mature et responsable, et étudions quelques aspects d’une évolution inquiétante.

De cette « fascination des médias » témoigne en particulier l’accueil la plupart de temps enthousiaste qui a été réservé au documentaire « Petite fille », de Sébastien Lifshitz, diffusé sur Arte en décembre 2020.

Petite Fille raconte l’histoire de Sasha, un garçon de 8 ans qui, selon sa mère, aurait exprimé très précocement le désir de devenir une fille « comme elle » quand il sera grand parce qu’il se sent fille. Ce qui est interprété comme un désir de « devenir une femme ».

Le rêve de Sasha est exaucé sans délai : c’est la seule réponse que lui fournissent les adultes ; au nom de l‘autodétermination de l’enfant, il peut devenir ce qu’il veut (id. ibid. p. 10).

(…)

Les médias ont célébré quasi unanimement Petite Fille. Télérama, donnant le ton, y a vu « un hymne à la tolérance déchirant et magnifique de sensibilité. Une ode lumineuse à la liberté d’être soi » (id. ibid. p.14).

Mais c’est bien ici qu’apparaît le questionnement essentiel : cette autodétermination, cette « liberté d’être soi », qui est effectivement l’un des privilèges les plus extraordinaires de l’être humain et constitue l’essentiel de sa dignité, comme l’exprimait déjà Pic de la Mirandole,

Je ne t’ai donné ni place déterminée, ni visage propre, ni don particulier, ô Adam, afin que ta place, ton visage et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même. La nature enferme d’autres espèces en des lois par moi établies. Mais toi, que ne limite aucune borne, par ton propre arbitre, entre les mains duquel je t’ai placé, tu te définis toi-même (De dignitate hominis, dans: Œuvres philosophiques, PUF 2001, p. 67)

 cette autodétermination ne peut être d’une part que la prérogative de l’homme adulte, or :

On peut croire que Sasha rêve d’être une fille et se sente fille, mais il est inconcevable qu’un enfant aussi jeune ait les moyens de comprendre les enjeux du « traitement médical » de son mal-être, ni même les conséquences qui en découlent : complications et renoncements jusqu’à la fin de ses jours. Inconcevable également qu’à 8 ans, il puisse appréhender la réalité d’une ablation de son appareil génital, dont l’usage sexuel lui est encore inconnu, tout autant que la sexualité de l’adulte. Sasha est à un âge où l’on fait confiance aux adultes, surtout lorsqu’ils lui veulent du bien : n’est-ce pas le cas du médecin qui a tout l’air de l’avoir compris et de ses parents qui approuvent le médecin ? Est-ce cela qu’on appelle le consentement ? (La Fabrique de l’enfant transgenre, op. cit. p. 15).

(…)

Les médecins ne peuvent ignorer les nombreuses études montrant que la majorité des enfants qui interrogent leur identité sexuée ne persisteront pas dans leur demande de transformation après la puberté (85% d’entre eux) (op.cit.p. 16).

Faut-il donc céder d’emblée à la demande de ces derniers, même lorsqu’elle est relayée par celle des parents ?

Dit-on à un garçon qui veut épouser sa maman (ou une fille son papa), que son désir peut se réaliser ? (op. cit. p. 16).

Comment comprendre dès lors ce besoin frénétique de la part de l’entourage, familial et médical, de précipiter le « traitement » ?

D’autre part, la doxa sartrienne certes datée mais toujours reprise ou implicite de nos jours chez nombre d’intellectuels, selon laquelle chez l’être humain « l’existence précède l’essence », n’a aucune raison d’imposer son diktat. Il reste parfaitement légitime de penser, avec E. Gilson par exemple, qu’« il semble invraisemblable que cette doctrine laisse à chacun le choix d’être homme, cheval, arbre, etc. » L’Être et l’Essence, Paris Vrin, 1981, p. 362).

Comme je le rappelais il y a déjà quelques années,

Le « tu te définis toi-même » de Pic de la Mirandole

[pour plus de précisions concernant pic de la Mirandole, voir aussi :

https://stultitiaelaus.com/2015/05/21/a-propos-de-que-faire-simon-leys-ou-les-habits-neufs-du-professeur-badiou-et-quand-marcel-gauchet-gagnerait-a-lire-levinas-et-pic-de-la-mirandole/ ]

pas plus que le « ce que je fais de ce qu’on a fait de moi » de Sartre ne permettra à un être humain sans définition préalable de se vouloir raton laveur ou aigle royal. On peut bien contester « l’essence » ou la « nature », mais il est tout de même difficile de refuser ce qu’on peut alors nommer une « condition humaine », et la forme sexuée sous laquelle nous en faisons l’expérience.

Si notre enracinement, individuel ou collectif, dans la nature (cf. la problématique écologique) n’est pas la prison qu’en font les essentialistes, il semble difficile de ne pas le considérer comme une référence fondatrice, qu’il paraît dangereux d’oublier sous peine de « Meilleur des mondes ». Y compris en ce qui concerne le fait de la différence sexuelle.

« Meilleur des mondes » ou fantasme transhumaniste bien discutable, car, selon toute évidence :

L’humain est faillible, sexué et mortel. (id. ibid. p. 64)

Comme disait Freud en paraphrasant Napoléon, « l’anatomie, c’est le destin ». Autrement dit, il y a toujours un sexe que nous n’avons pas. (id. ibid. p. 42).

Mais peut-on changer de sexe ? Légalement oui, mais biologiquement non. L’être humain est une espèce qui présente un dimorphisme sexuel dont la reproduction implique l’union de deux gamètes, mâle et femme. Il n’existe que deux sexes : mâle et femelle. « Femme » et « homme » sont définis en fonction de leur sexe respectif. Le sexe fait référence au sexe anatomique (mâle/femelle), lui-même déterminé génétiquement (XY pour les hommes, XX pour les femmes), au sexe légal (H/F), et aux rôles sociosexuels (le « genre » masculin/féminin interdépendant du « sexe »). Comme tous les autres mammifères, les humains se divisent donc en deux catégories ni plus, ni moins. La nature a quelquefois des ratés et un petit nombre d’enfants viennent au monde sans que le fameux « c’est un garçon » ou « c’est une fille » puisse être prononcé avec certitude au vu de leur appareil génital (id. ibid. p.41-42).

Encore une fois, il n’est nullement question de contester le fait que, dans un petit nombre de cas, « la nature ait des ratés », ni qu’il relève entièrement du droit d’une personne adulte et responsable de pouvoir changer légalement de sexe si elle le désire, ou même de mettre en œuvre autant que la biologie le permet les mesures qui accompagneront ce changement légal.

Ce n’est pas cela qui nous occupe ici, mais bien de dénoncer les dégâts d’un nouveau dogmatisme, d’une idéologie dont de plus en plus d’enfants font les frais dans leur psychisme et dans leurs corps de façon irrémédiable.

Idéologie qui constitue un fonds de commerce lucratif du point de vue intellectuel et médiatique comme aussi économique :

L’industrie transgenre génère d’énormes profits pour l’industrie pharmaceutique puisque ces personnes sont des patients qui nécessiteront des hormones à vie. Les organisations qui promeuvent cette idéologie sont financées par des grands groupes et de grandes fortunes. C’est un business très prolifique qui s’attaque à l’image du corps (op. cit. p.31).

Alors même qu’elle s’appuie sur des bases « philosophiques » plus que discutables (cf. plus haut) et parfaitement pseudo-scientifiques :

Quant à alléguer, comme le font certains militants universitaires, que le corps est une « construction sociale », c’est adhérer, comme l’écrit la sociologue Nathalie Heinich, « au sommet de la hiérarchie des slogans pseudo-savants » (La Fabrique de l’enfant transgenre, op. cit. p. 62).

Mais cette idéologie profite de façon indécente d’un marché inépuisable : celui du mal être réel d’enfants et d’adolescents qu’il est facile de manipuler dans une entreprise qui a beaucoup à voir avec les mécanismes classiques de l’endoctrinement sectaire.

Car sous peine de tomber sous l’accusation infamante de transphobie,

l’enfant, soutenu par ses parents, par le corps médical et par l’école avec plus de circonspection, devient le porte-parole de la cause trans face à une société tenue d’obtempérer sans coup férir aux injonctions communautaires imposées par des associations LGBT sous peine de faire entrave tant aux progrès sociaux qu’aux droits des futurs citoyens. Il est édifiant de voir que plusieurs institutions publiques ont déjà cédé par conformisme idéologique à la doxa (op. cit. p.16).

Et de plus en plus nombreux sont les médecins et les institutions qui cèdent, soit par faiblesse, soit par complicité avec cette doxa, au véritable terrorisme intellectuel qu’elle fait peser.

Il est difficile de ne pas évoquer la question de la pédophilie, et la promotion dont elle a pu faire l’objet de la part d’une certaine pensée « progressiste » prétendant libérer la sexualité des enfants alors qu’elle ne faisait que les prendre en otage dans le but de justifier un fantasme d’adultes.

La réflexion qui suit pourrait en effet s’y adapter de façon précise :

On peine à imaginer que des enfants puissent devenir des étendards brandis par des adultes pour faire valoir leur combat. C’est pourtant ce à quoi nous assistons en France et dans d’autres pays. Au nom d’un politiquement correct antidiscriminatoire et égalitariste dont les pratiques discursives sont plus que douteuses, il est de bon ton de considérer que les enfants auraient tout à gagner de ce pseudo-libéralisme (op.cit. p. 10).

Car dans le cas de la pédophilie et de l’inceste comme dans celui de la promotion de la transidentité et de la transsexualité chez les enfants et les adolescents, c’est en fait une même immaturité des adultes qui se manifeste, leur difficulté de plus en plus patente à accepter la limite, à dépasser le complexe de toute puissance qui caractérise le stade infantile ainsi qu’à assumer l’interdit qui le régule et l’apprentissage de la frustration.

Souhaitons donc que des mesures adéquates, inspirées de celles qui ont été mises en œuvre pour lutter contre l’inceste et la pédophilie, puissent voir le jour pour s’opposer à l’exploitation désastreuse de la dysphorie de genre par des personnes irresponsables ou mal intentionnées, exploitation amplifiée par les moyens de communication modernes.

Il est grand temps que nos sociétés consentent à devenir un peu plus adultes !

Rester humain, c’est se soumettre aux interdits fondamentaux et accepter de renoncer à sa toute-puissance en intériorisant des limites. Par l’éducation, des enfants de 3 ans en deviennent capables, à condition que les parents ne considèrent pas les interdits comme un frein à leur épanouissement. Les adultes qui promeuvent la transidentité n’auraient-ils jamais dépassé le stade de la toute-puissance infantile ? Ou faudra-t-il enseigner aux enfants à se méfier d’exprimer leurs désirs car ceux-ci risqueraient d’être exaucés ? (op. cit. p. 63-64).

*********

PS : Rappelons qu’une même campagne de propagande et de désinformation, y compris usant de l’anathème de l’homophobie – précurseur de la transphobie – contre tout opposant, a abouti à faire reconnaître, « au nom d’un politiquement correct antidiscriminatoire et égalitariste », la légitimité, puis la légalité de la « PMA pour toutes », qui ne peut pourtant se revendiquer d’aucune légitimité. En attendant comme prévu la GPA, dont la propagande a commencé dans les médias et sur les réseaux sociaux…

*****

Ajout:

Cet entretien avec Caroline Eliacheff et Céline Masson:

https://www.lexpress.fr/actualite/idees-et-debats/caroline-eliacheff-celine-masson-l-accusation-de-transphobie-est-une-methode-d-intimidation_2167297.html

À propos de Miles Davis, Desmond Tutu, Jean-Marie, et de bien d’autres, pour une bonne fin d’année.

Une Pensée de Pascal m’a opportunément fourni matière à réflexion pour cette fin d’année :

« Il y a assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir, et assez d’obscurité pour ceux qui ont une disposition contraire. » (Éditions de Port-Royal : Chap. XVIII).

Sans doute l’intention de Pascal est-elle essentiellement religieuse et veut-t-il laisser entendre que celui qui désire voir Dieu et son œuvre dispose de suffisamment de signes pour en déceler la trace dans l’indéniable noirceur de notre monde.

Mais il me semble qu’on peut aussi faire de ce magnifique petit texte une lecture plus « laïque ».

Oui, ce monde rempli d’obscurité est terrible, révoltant. C’est un fait.

Le constat quotidien de son insupportable cruauté ne semble laisser place qu’au découragement, au désespoir.

Et pourtant, « pour ceux qui ne désirent que de voir », il existe des porteuses et des porteurs de Lumière qui montrent qu’au cœur même de cette obscurité, autre chose est à l’œuvre, quelque chose que l’apparente victoire des ténèbres ne peut arrêter.

Ainsi en est-il, parmi tant d’autres, du témoignage de Desmond Tutu, infatigable défenseur de la Lumière et de la Justice, dont, mieux que les mots, la musique traduit l’éblouissant rayonnement.

Ainsi en est-il aussi des militants de Memorial qui maintiennent vive l’exigence de la Liberté dans un univers gangréné par la lâcheté et la corruption.

Ainsi en est-il de tant d’anonymes, ferments de Lumière à Hong-Kong, en Birmanie ou ailleurs.

Une petite pensée encore pour un artisan de Justice et de Paix, récemment disparu dans la discrétion, et dont la persévérance a permis de changer quelque peu le visage de notre monde.

À ces moments lumineux de nos rencontres passées !

Effectivement, grâce à vous, « il y a assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir ».

Merci.

Et bonne fin d’année à toutes et à tous !

Une fois de plus, d’un déni à l’autre. De quelques oubliés des COP et des emballements médiatiques.

Depuis une dizaine d’années que je tiens ce blog, je constate avec plaisir que certains des sujets que j’ai tellement évoqués (écologie, réchauffement climatique, décroissance, question énergétique, etc.) ont désormais acquis une place dans les consciences ainsi que dans l’univers médiatique.

Je n’ai certes pas la prétention d’y être pour grand-chose, mais il y a tout de même une satisfaction à avoir l’impression d’aller dans le sens de ce qui doit être fait.

Non que cela atténue en quoi que ce soit mon « pessimisme de l’intelligence », que j’essaie toutefois de concilier, comme le disait Gramsci, avec « l’optimisme de la volonté ».

Car, une nouvelle fois, je ne peux qu’adhérer à l’opinion exprimée par Jean Marc Jancovici lors d’une récente interview accordée à l’hebdomadaire allemand « Die Welt » :

Qu’est-ce que vous vous attendez de Glasgow ?

Rien.

Réponse courte et claire. Pourquoi êtes-vous si pessimiste ?

Si vous regardez le passé, vous réalisez que les COP n’ont rien changé dans le monde réel. Après l’entrée en vigueur de la convention climat, les émissions ont continué à croître exactement comme avant. Aucune inflexion. Les Nations Unies ne font que prendre acte de ce que les pays sont déjà prêts à faire, et pour le moment ils ne sont pas prêts à entraver leur économie au nom du climat.

Succession de vœux pieux et de déclarations démagogico-médiatiques, étalage effréné d’un green washing prompt à remplacer l’économie carbone par une économie lithium tout aussi dévastatrice mais prometteuse de belles plus-values, comme l’attestent les actuelles envolées des bourses du monde entier dopées à la « croissance verte », etc. etc.

La relative prise de conscience et l’emballement médiatique sont encore très, très loin d’influer sur l’évolution réelle de nos économies.

De plus, bien des thématiques essentielles et bombes à retardement sont pudiquement occultées, comme celle de la démographie, ou bien discrètement laissées de côté, comme celle de la persistante inégalité de la répartition des richesses, que ce soit au niveau des nations comme au niveau international.

Mais je m’étonne d’un paradoxe : alors que l’écologie et la question du climat font désormais, pour le meilleur et pour la pire, la « Une » des médias et suscitent COP, sommets et rapports divers, une autre question, reconnue comme tout aussi importante pour l’avenir de notre humanité, continue à n’apparaître dans les agendas politiques qu’à titre de réactions de dernières minutes -dernières minutes qui se répètent depuis vingt ans… – à l’occasion de naufrages ou autres catastrophes qui émeuvent nos sensibilités, sans lendemains -sans lendemains depuis vingt ans… – et se voit traitée avec un amateurisme en total décalage avec son importance et sa gravité.

Il s’agit de la question des migrations.

On le sait, les mouvements migratoires constituent déjà et constitueront inévitablement l’un des problèmes essentiels du XXIème siècle.

Mais outre les réactions de dernière minute mentionnées, où sont donc les COP, les engagements internationaux et les mobilisations de masse, les Greta Thunberg et les manifestations régulières de jeunes ou de moins jeunes consacrées à ce sujet ?

Échapperait-il à la versatilité des modes médiatiques et des exhortations militantes aux bonnes intentions ?

Nos principaux enjeux contemporains ne sont-ils pas d’importance équivalente, et un drame profondément humain ne serait-il pas à considérer avec le même sérieux que le drame écologique ?

Mais hormis quelques indignations passagères autant qu’éphémères, les migrants ne semblent pas faire recette. On s’habitue, on se lasse. Naufrages, maltraitances, violence répressive, tout cela est tellement répétitif…

Pire, l’indifférence de l’opinion et le cynisme des dirigeants laisse le champ libre à celles et ceux qui ne sortent du déni que pour cultiver l’hystérisation. Car la façon la plus fréquente d’aborder la question manifeste hélas – on le constate à l’évidence de plus en plus en périodes électorales – outre une indéniable lâcheté politique, une xénophobie endémique quoique furtive, une peur, voire un racisme implicite qui ne demande qu’à se désinhiber. C’est bien ce dont témoignent les lamentables exhibitions de quelques abjects trublions cherchant à rassembler les foules et prescrivant désormais leurs programmes à des partis autrefois respectables. Tout ceci constituant une menace réelle pour la démocratie et les valeurs fondatrices de l’Europe en particulier.

Il faudrait donc enfin réfléchir aux raisons de nos incohérences et de nos ambivalences à propos de la question des migrations.

À l’image de la croissance démographique, dont le caractère dramatique fait lui aussi l’objet d’un déni largement partagé et dont les conséquences désastreuses sont loin de mobiliser les foules parce qu’une réflexion sur le sujet nécessiterait une remise en question de quelques uns des réflexes et désirs enracinés dans nos affects les plus fondamentaux, la question migratoire semble éveiller chez nous quelque chose qui relève avant tout du « tripal » le plus profond et perturbe, voire empêche toute approche raisonnable.

Il serait difficile de le nier.

Avant toute perception des découvertes et richesses possibles qui accompagnent tout échange, la personne migrante est perçue comme l’autre, l’inconnu, celle ou celui qui nous bouscule dans notre zone de confort et suscite le malaise du fait de sa différence, de langue, de couleur de peau, de culture, de religion.

Malaise qui, on le sait, on le constate tous les jours, lorsqu’il ne suscite pas le déni, peut aller jusqu’à la peur, au rejet.

Ressentis ô combien récupérés et exploités par celles et ceux qui font leur profit de la désinhibition de nos pulsions les plus obscures.

Car l’accueil d’une diversité humaine bien réelle et concrète dans notre quotidien exige beaucoup plus que la défense désormais quasi unanime d’une biodiversité souvent abstraite ou se limitant aux images débonnaires des oiseaux de nos jardins ou autres documentaires animaliers.

Pour répondre à une telle exigence, il serait donc capital et urgent de promouvoir enfin une approche rigoureuse, positive et dédramatisée de la question migratoire.

Tout comme, si nous ne nous efforçons pas de les maîtriser, nous devrons subir de façon catastrophique le changement climatique et ses conséquences environnementales, les problèmes liés à l’inéluctable raréfaction des énergies fossiles ou ceux imposés par une croissance démographique non régulée, les bouleversements liés à des phénomènes migratoires qui n’ont jamais pu être empêchés dans l’Histoire de l’humanité par quelques murs ou barbelés que ce soit doivent être envisagés avec lucidité, rigueur et détermination si nous voulons éviter les graves troubles qu’ils peuvent susciter.

Parmi d’autres approches développées en particulier par des associations (voir par exemple le remarquable Manifeste de France Terre d’Asile), ce texte de Filippo Grandi, haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés, pourrait aller dans le sens de cette indispensable dédramatisation d’un phénomène que nous nous devons de réguler avec le plus d’intelligence et d’humanité possible en vue de le transformer en chance aussi bien pour les accueillis que pour les accueillants.

Il importe d’insister en premier lieu sur le caractère inconditionnel du droit d’asile, caractère dangereusement remis en question par les rodomontades des va-t-en-guerre mentionnés plus haut :

Des courants politiques poussent pour restreindre l’espace d’asile en prenant comme justification ce qui se déroule aujourd’hui à la frontière polonaise. Cette érosion et la restriction de l’accès à des personnes réellement en demande de protection internationale sont très inquiétantes et contraires aux valeurs proclamées par l’Union. Cela peut avoir un énorme retentissement dans le monde, où beaucoup de pays, nettement moins riches, sont, bien davantage que nous, frappés par l’afflux de réfugiés. Cela pourrait donc influer fortement sur la pratique du droit d’asile un peu partout (art. cité).

Même si le secours et l’assistance sont dus sans conditions aux migrants en danger, ce droit d’asile dont doivent bénéficier de façon inconditionnelle toutes les personnes persécutées et menacées doit être nécessairement distingué de la situation des migrants économiques qui ne peut, elle, relever de l’inconditionnalité. Ceci contre un « bisounoursisme » des bonnes intentions qui, en étendant cette inconditionnalité à tout type d’accueil, risque de diluer et de perdre le caractère spécifique, indispensable et urgent de l’asile, et susciter incompréhensions et tensions dans les pays d’accueil.

La migration économique elle-même devant être réglementée et répartie en fonction des possibilités réelles rigoureusement évaluées des pays riches,

  • (le fait que 97% des français et plus largement des habitants des nations privilégiées appartiennent aux 30% les plus riches du monde ne devrait-il pas nous inciter, nous et nos semblables, à un peu moins de cécité quant à l’urgence d’un développement économique plus solidaire en ce qui concerne la répartition des richesses et le cas échéant du travail ?)

 et non des fantasmes populistes propagés par des théories xénophobes ou racistes (« grand remplacement », « parasitisme » etc.), tout en évitant de favoriser un « néo-colonialisme migratoire » privant les pays de départ de ressources humaines indispensables à leur propre développement politique, culturel autant qu’économique.

Un véritable débat de fond sur la migration est-il encore possible aujourd’hui ?

La politisation et la stigmatisation l’ont rendu toxique. On n’admet plus que la migration est nécessaire, pour différentes raisons. La migration économique doit être réglementée, et plus elle sera gérée, plus la migration irrégulière se réduira. Cette bonne gestion ferait aussi que le canal de l’asile ne serait plus le seul que des gens voulant migrer pourraient utiliser. Il doit être préservé pour les personnes qui fuient des guerres et des discriminations. Enfin, n’oublions pas la question du changement climatique qui peut, si elle n’est pas résolue, créer de véritables « bombes migratoires » (art. cité).

Face aux insuffisances manifestes de nos politiques migratoires, écoutons encore les recommandations pertinentes de Pascal Brice, Daniel Cohn-Bendit et Romain Goupil :

Il est temps que l’Union et ses États membres se dotent d’une politique migratoire et d’asile conforme aux valeurs et aux nécessités de l’accueil et qui nous mette à l’abri des chantages.

Il est temps de cesser de reculer devant l’inacceptable. L’accueil des personnes étrangères sur le continent européen est une double réalité, une double nécessité, du point de vue du respect du droit d’asile comme de celui des besoins de nos économies. Il doit se faire dans la maîtrise pour prendre pleinement en compte les inquiétudes sociales et culturelles qui taraudent l’Europe.Il passe par un contrôle des frontières extérieures de l’Union, ne serait-ce que pour se prémunir contre la menace terroriste extérieure.

[une fois encore contre le  « bisounoursisme » d’un accueil inconditionnel de tous…]

Cela suppose de la part de l’Union et des États membres une politique migratoire et d’asile fondée sur un accueil digne, organisé et maîtrisé et la fin de politiques dissuasives qui ne dissuadent de rien et entretiennent le désordre, de Moria, en Grèce, jusqu’à Briançon (Hautes-Alpes) et Calais (Pas-de-Calais). Cela passe également par une politique d’intégration active pour l’apprentissage des langues européennes, la formation professionnelle, l’emploi, le logement, la connaissance et le partage des valeurs fondamentales de la démocratie.

C’est ainsi que nous aurons répondu à l’urgence de la survie d’hommes, de femmes et d’enfants à nos frontières, et reconquis notre liberté de décision en tant qu’Européens, en tournant enfin le dos aux peurs organisées par les despotes et les semeurs de haine.

En se souvenant que jamais dans l’Histoire les peurs et les haines, les barricades ni aucun moyen violent n’ont été capables d’arrêter le mouvement inéluctable des migrations, et qu’il importe donc à un État de Droit de traiter le problème dans la justice, la décence et l’humanité, pour le bien de tous.

*

*

Ajout du 01/12:

Quelques extraits d’une tribune aussi nécessaire que courageuse:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/12/01/ce-sont-bien-les-etats-qui-tuent-des-migrants-aux-frontieres-de-l-europe_6104242_3232.html

Dans les heures qui ont suivi le repêchage de plusieurs corps sans vie au large de Calais, on a assisté à un véritable déferlement de déclarations émanant d’élus et de représentants d’institutions publiques, se défaussant de toute responsabilité dans les conséquences dramatiques d’une politique migratoire meurtrière, qu’ils ont pourtant choisie et rendent opérationnelle tous les jours. A les entendre, les « passeurs » seraient les seuls et uniques criminels dans cette « tragédie humaine », épaulés, selon certains, par les associations non mandatées par l’Etat, qui auraient « du sang sur les mains », selon les propos tenus par Pierre-Henri Dumont, député [LR]du Pas-de-Calais, sur Franceinfo, le soir du drame. Ce retournement des responsabilités est odieux et inacceptable.

Rhétorique éculée

Le dédouanement des politiques en France et au Royaume-Uni fait tristement écho à la situation dramatique dans le canal de Sicile, où, depuis maintenant plus de vingt ans, des bateaux chavirent et des exilés se noient dans l’indifférence. Il fait écho aussi au traitement de la situation en cours à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, où quelques milliers de migrants sont pris au piège entre les forces armées biélorusses et polonaises, poussés en avant par les premières et repoussés par les secondes. N’y voir que le machiavélisme de la Biélorussie épaulée par la Russie, c’est occulter la responsabilité de l’Union européenne (UE) dans ce refus obstiné d’accueillir celles et ceux qui fuient leur détresse.

C’est bien avec l’assentiment de tous les Etats membres que les gardes-frontières polonais repoussent à coups de grenades lacrymogènes et de lances à incendie des familles afghanes, syriennes et d’autres nationalités, dont la vie est chaque jour mise en danger dans des forêts marécageuses, par des températures glaciales. Ce sont bien les Etats qui tuent aux frontières européennes.

(…)

Face à ces drames, il est urgent que l’UE et les Etats européens, y compris le Royaume-Uni, reconnaissent leurs responsabilités et changent radicalement de cap : il n’est pour nous ni concevable ni acceptable que les institutions poursuivent dans leur entêtement à traiter les personnes migrantes comme des criminels, pour ensuite regretter hypocritement les morts que les mesures sécuritaires contribuent à produire.

*

Ajout du 14/12:

Une réflexion pertinente à propos du caractère inadéquat de l’utilisation du terme « crise » pour qualifier ce qu’on a laissé devenir une routine.

https://theconversation.com/debat-peut-on-en-finir-avec-la-crise-des-migrants-dans-les-medias-172976

Ce que je constate surtout, c’est que les interactions entre médias et « spécialistes » sont pernicieuses car elles renforcent paradoxalement le climat de « crise » qui caractérise la perception des migrations.

En ce qui me concerne, j’expliquerais volontiers qu’un naufrage comme celui de Calais ne relève pas d’une « crise », mais d’une forme de routine – une routine certes tragique et inacceptable, mais une routine quand même. Cette routine est la conséquence directe de la manière dont les États gouvernent les migrations, et il ne faut donc pas s’en étonner. C’est là le travail des universitaires (et des sciences sociales) : prendre du recul par rapport à l’actualité brûlante, mettre l’événement en perspective, rappeler des précédents historiques, etc.

Mais comment exposer de tels arguments si, précisément, on ne parle des migrations qu’à l’occasion de naufrages ? En matière de communication, la forme prend souvent le pas sur le fond. Et naturellement, plus on évoque les migrations sous l’angle d’une crise, plus les responsables politiques seront fondés à ne présenter les naufrages que comme des événements imprévus et tragiques, et à les traiter à grands coups de réunions d’urgence et de mesures ad hoc – perpétuant ainsi un cycle de crise et d’urgence qui dure depuis près de trente ans.

On objectera que les lamentations sur les biais médiatiques sont aussi anciennes que les médias eux-mêmes, et que face à l’urgence il faut se lancer dans l’arène sans hésitation ni cynisme, et avec toute l’indignation qui sied aux circonstances. Éternel débat, auquel il n’existe probablement aucune réponse satisfaisante. Mais tout de même, comment se fait-il qu’en 2021, alors que la barre des 20 000 décès de migrants en Méditerranée a été franchie depuis 2020 déjà, on continue à solliciter en urgence des « spécialistes » à chaque naufrage, pour qu’ils interviennent le soir même et commentent un événement qui, hélas, n’en est pas un ?