Des souris et des femmes. Ainsi que des moutons de Panurge du Comité National d’Éthique dès qu’il s’agit de PMA.

Non, cela ne relève pas des fake news :

« Des scientifiques chinois ont supprimé les barrières naturelles qui empêchent deux mammifères de même sexe de se reproduire entre eux ».

On peut bien sûr se demander quelle est l’utilité de ce type de recherche, mais on peut aussi penser que ce genre de réalisation est loin d’être négligeable.

Car tout comme l’utérus artificiel, la greffe d’utérus, la GPA ou l’IAD pour toutes, la reproduction de deux mammifères de même sexe apparaîtra désormais comme un possible qui un jour s’appliquera aux être humains.

Dans la course insensée au transhumanisme, il ne s’agit que d’une question de temps.

Question de temps qui est aussi au cœur de l’activité du CCNE [Comité Consultatif National d’Éthique], car, comme le dit avec pertinence J.C. Guillebaud citant l’historienne Nadine Fresco, cet organisme est hélas de plus en plus comparable « à un ‘’jardin d’acclimatation’’ qui permet de familiariser les citoyens avec le nom des transgressions bioéthiques, de sorte qu’au bout du compte elles seront acceptées sans coup férir. C’est bien ce qui se passe sur la durée ».

Sa fonction essentielle étant « de tout permettre en prenant simplement soin de le faire en temps opportun », comme le souligne Olivier Rey (cf. J.C Guillebaud, article cité).

Comme je l’ai déjà mentionné,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/06/27/pma-lethique-supposerait-elle-lincoherence/#comment-451

les interventions du CCNE pour ce qui est de la PMA sont pétries d’insuffisances et d’incohérences dans l’argumentation, réduisant ce qui devrait être l’éthique à une pure et simple démagogie*, et se limitant pour l’essentiel à donner un aval à quelque « promesse de campagne » bien peu étayée pour ce qui est de la réflexion.

 

Car reprenons une nouvelle fois ce qui tient lieu d’arguments.

(Je me fonde sur le texte de l’Avis 129 : «Contribution du Comité consultatif national d’éthique à la révision de la loi de bioéthique 2018-2019. Cet avis a été adopté à la suite du Comité plénier du 18 septembre 2018 après onze réunions tenues entre juin et septembre 2018»).

http://www.ccne-ethique.fr/sites/default/files/avis_129_vf.pdf

  • Passons rapidement, tellement elle est grossière, sur la confusion implicite hélas classique entre fait et droit, qui relève d’une ignorance de concepts élémentaires de la  philosophie :

Les demandes sociétales d’accès à l’AMP [le CCNE utilise ce sigle plutôt que PMA] se définissent de leur côté par la possibilité d’utilisation de ces techniques à d’autres fins que celle de pallier l’infertilité pathologique chez les couples hétérosexuels. On assiste, en effet, à une augmentation des demandes de recours à l’AMP qui ne s’exprimaient pas jusqu’alors, ou très marginalement, portées à la fois par les évolutions de la société, de la loi française et des lois de certains pays étrangers, et celles de la technique. (texte cité, p.114).

Le fait des évolutions de la société, de la loi en France ou à l’étranger, tout comme les évolutions de la technique n’a en soi rien à voir avec le droit.

Ce n’est pas parce qu’on observe le fait de la toxicomanie, de l’évasion fiscale, de la montée de l’AFD en Allemagne, de l’extrême droite au Brésil ou des possibilités de clonage reproductif qu’il faut considérer que de tels faits devraient nécessairement trouver une justification au niveau de l’éthique comme à celui du droit.

Mais une distinction aussi élémentaire paraît échapper aux membres du CCNE !

« Pourquoi ne le ferions-nous pas puisque la technique le rend possible ? Puisque cela fait l’objet de « demandes sociétales », ou que les américains le font », etc.

« Pourquoi ne le ferions-nous pas puisque les souris le font ?», pourrait rajouter Stultitia.

On s’étonne ainsi de rencontrer une telle légèreté dans un texte présumé sérieux, mais qui à aucun moment ne semble éprouver le besoin de préciser cette distinction pourtant essentielle.

Hélas, ce genre d’incohérence n’est pas perçue comme telle par bien des citoyens peu informés, surtout lorsqu’elle émane d’une soi disant autorité éthique et scientifique.

 

  • Mais un autre « argument » entraîne des conséquences bien plus graves.

Celui qui fait état d’une « revendication de liberté et d’égalité » :

Cette demande d’AMP, en l’occurrence une insémination artificielle avec donneur (IAD), pour procréer sans partenaire masculin, en dehors de toute infertilité, s’inscrit dans une revendication de liberté et d’égalité dans l’accès aux techniques d’AMP pour répondre à un désir d’enfant (id. ibid. p.120).

Car il s’agit bien là de l’argument essentiel, celui dont la portée est la plus conséquente sur un public peu ou mal informé.

On comprend bien sûr que ce genre « d’argument » puisse être utilisé à des fins de manipulation idéologique, mais il n’a en réalité aucune cohérence et partant, aucune pertinence.

Ce que reconnaît de façon parfaitement justifiée le Conseil d’État, lorsqu’il affirme, en récusant la qualification de « discrimination » à propos du refus de la PMA pour les lesbiennes, que « le principe d’égalité ne s’oppose pas à ce que le législateur règle de façon différente des situations différentes ».

Comme je le signalais dans un commentaire, la similitude n’a rien à voir avec l’égalité.

Il n’y a pas de droit à la similitude comme il y a un droit à l’égalité; cela aussi relève de concepts philosophiques élémentaires, dont la méconnaissance entraîne des erreurs de bonne foi, mais aussi bien des supercheries.

Fort heureusement, on peut être égaux sans être similaires.

La femme et l’homme doivent être égaux en droit. Cela n’implique aucunement que l’homme revendique sous prétexte d’égalité le droit de disposer d’un utérus et d’accéder à la grossesse, ou la femme celui de posséder des testicules afin d’inséminer une compagne.

Encore moins doit-on considérer de telles différences comme discriminations.

« Le principe d’égalité ne s’oppose pas à ce que le législateur règle de façon différente des situations différentes » affirme donc le Conseil d’État.

Il en va de même en ce qui concerne la dissimilitude entre un couple homosexuel et un couple hétérosexuel.

Pour ce qui est de la procréation, elle ne relève donc en aucun cas de l’inégalité ni de la discrimination. Il s’agit simplement d’une différence.

Tout comme, n’en déplaise à Michael Jackson, un noir est différent d’un blanc tout en relevant de la même égalité de droit.

Or, cette confusion entre égalité et similitude, qui en vient à considérer comme discrimination ce qui est différence légitime, est en permanence instrumentalisée pour justifier le recours à la PMA sous prétexte de discrimination.

Et beaucoup, par manque de connaissance, d’information ou de réflexion, mais aussi par vulnérabilité à un certain chantage à la compassion et à « l’égalité » habilement utilisé et largement répercuté par les médias, sont donc convaincus que les couples de lesbiennes subissent une inadmissible discrimination.

Si « aujourd’hui, 75 % des Français sont favorables à l’extension de la PMA », comme nous le dit Brice Teinturier , il y a fort à parier que ce jugement est motivé par cette conscience erronée d’une « inégalité » ou d’une « discrimination ».

Alors que celle-ci ne relève que de l’erreur ou de la manipulation.

Par contre, une inégalité, réelle cette fois, toucherait effectivement les enfants nés de PMA dans la mesure où le fait de ne pas bénéficier d’un père et d’une mère relève effectivement d’une inégalité de droit par rapport aux autres enfants, et non plus d’une simple différence.

Si les enquêtes concernant la PMA étaient formulées autrement (si on demandait par exemple « pensez-vous que le droit de l’enfant à l’égalité soit respecté si certains sont privés de père ou de mère ») on obtiendrait sans doute un tout autre pourcentage.

Mais les formulations des enquêtes sont rien moins que neutres…

Il est donc aberrant de voir un « Comité d’Éthique » propager des incohérences aussi flagrantes, qui, témoignant d’une ignorance grave des rudiments de la philosophie, entraînent des personnes qu’il devrait éclairer à succomber à de grossières supercheries.

Et lorsqu’Agnès Buzin prétend à tort qu’entre PMA et GPA il ne s’agit « absolument pas de la même problématique », elle oublie qu’au-delà de la question de la « marchandisation du corps de la femme », l’argument principal soulevé en faveur de la PMA pour toutes par le CCNE, celui justement de « l’égalité », est tout simplement le même que celui qu’évoquent les partisans de la GPA.

N’en déplaise à notre ministre, il s’agit donc incontestablement de la même problématique.

Il sera donc bien difficile de maintenir sur ce point, entre PMA pour toutes et GPA, un « deux poids deux mesures », c’est-à-dire dans ce cas une réelle inégalité et discrimination sexiste entre le droit de la femme et celui de l’homme.

Mais démagogie et « promesses électorales » ne s’embarrassent pas de telles subtilités…

 

  • Un autre point scandaleusement négligé par le texte du CCNE est celui de la situation de l’enfant et de ses droits.

Par le biais de l’invocation d’un tout puissant « désir », tout semble en effet y privilégier implicitement un « droit à l’enfant », dont les juristes s’accordent à dénoncer l’absurdité.

Si des différences profondes s’expriment dans la consultation sur la question de l’ouverture de l’assistance médicale à la procréation aux couples de femmes et aux femmes seules, l’importance de certains éléments est partagée par tous: l’importance d’une structure familiale, la réalité du désir d’enfant (…) (id. p. 131).

Les quelques références à ce que pourrait être la situation de l’enfant né par IAD ou PMA sont étonnamment succinctes et désinvoltes :

Simple allusion à

« la conscience de la responsabilité parentale vis-à-vis de l’enfant » (id. p.131)

Cette demande d’accès pour toutes les femmes à l’IAD a également fait débat au sein du CCNE, en particulier sur les conséquences pour l’enfant d’une institutionnalisation de l’absence de père, donc de l’absence de l’altérité « masculin-féminin » dans la diversité de sa construction psychique. (id. p. 121).

Cette demande d’AMP, en l’occurrence une insémination artificielle avec donneur (IAD), pour procréer sans partenaire masculin, en dehors de toute infertilité, s’inscrit dans une revendication de liberté et d’égalité dans l’accès aux techniques d’AMP pour répondre à un désir d’enfant. Elle modifie profondément les relations de l’enfant à son environnement familial, en termes de repères familiaux, d’absence de père, institutionnalisée ab initio.

Elle fait émerger aussi plusieurs interrogations sur la relation des enfants à leurs origines, puisqu’en France le don est anonyme et gratuit, ou sur le fait de grandir sans père. Aussi sur ces points, il serait pertinent de pouvoir s’appuyer sur des recherches fiables sur l’impact de cette situation.

Cependant l’analyse du CCNE, après les États généraux comme dans l’avis 126, s’appuyant sur la reconnaissance de l’autonomie des femmes et la relation de l’enfant dans les nouvelles structures familiales, le conduit à proposer d’autoriser l’ouverture de l’IAD à toutes les femmes.

Il considère que l’ouverture de l’AMP à des personnes sans stérilité peut se concevoir, notamment pour pallier une souffrance induite par une infécondité résultant d’orientations personnelles. Cette souffrance doit être prise en compte. (id. p. 120).

Admirons le « cependant » : les modifications certes reconnues des relations de l’enfant à son environnement, l’absence de père « institutionnalisée », tout cela pose bien sûr quelques problèmes ; cependant cette souffrance inéluctable de l’enfant apparaît en fin de compte comme quantité négligeable, comparée à « une souffrance induite par une infécondité résultant d’orientations personnelles » du couple d’intention.

Façon élégante de dire que le droit de l’enfant est tout-à-fait secondaire par rapport au « droit à l’enfant », qui impose, sans autre considération, de « proposer d’autoriser l’ouverture de l’IAD à toutes les femmes ».

Ici encore, il s’agit d’une légèreté proprement consternante.

Pour qui connaît tant soit peu les avancées considérables des connaissances concernant le développement de l’enfant y compris depuis  sa vie prénatale,

(j’avais cité dans un post précédent quelques références en particulier à la psychothérapeute Anne Schaub, aux ouvrages de Benoît Bayle, par exemple: L’identité conceptionnelle. Tout se joue-t-il avant la naissance ? Cahier Marcé n° 1, coll. « Médecine, psychanalyse et société »Penta – L’Harmattan, Paris, 2005, ainsi que son site sur Internet. On sait par ailleurs que les études de PPN (Prenatal and Perinatal Psychology ; par ex. pour ne citer qu’un titre évocateur : A. J. Ward, « Prenatal Stress and Childhood Psychopathology. » Child Psychiatry and Human Development 22(1991): 97-110) etc. sont particulièrement approfondies dans le monde anglo-saxon).

une telle désinvolture relève de la supercherie, et n’est en aucun cas digne d’une réflexion qui prétend orienter les citoyens sur les questions d’éthique.

 

  • D’autres problématiques seraient bien sûr à développer, en particulier celles concernant la filiation, l’anonymat du don et l’identité du donneur :

La réflexion sur l’accès aux origines des enfants nés par une procédure d’AMP avec tiers donneur est aussi considérée comme indispensable. Concernant l’anonymat du don, un consensus existe sur le fait de ne pas cacher aux enfants l’histoire de leur conception et sur la distinction entre un donneur et « un père ». En revanche, le débat persiste quant aux informations qui pourraient être dévoilées et leurs modalités d’accès, mais la distinction est clairement faite entre une information non identifiante et le dévoilement de l’identité du donneur, ce qui n’est pas assimilé à la levée de l’anonymat. (id. p. 116).

 

  • Mais je terminerai en évoquant ce que j’avais nommé dans un post précédent le « chantage à la résilience », qui, bien qu’il ne soit pas explicite dans ce texte, en sous-tend toute la démonstration.

Car si la souffrance de l’enfant est négligeable par rapport à la « souffrance induite par une infécondité résultant d’orientations personnelles », c’est qu’il semble évident depuis longtemps qu’un enfant de deux mères, de deux pères, etc. ne peut que se développer et se porter aussi bien qu’un enfant de famille hétérosexuelle.

De cela, de nombreuses enquêtes attesteraient, comme on ne cesse de nous le répéter.

Là encore, ce présupposé implicite relève d’un grave sophisme qui touche à la supercherie.

Concernant la résilience, je me permets de reprendre quelques lignes d’un post déjà mentionné :

« Samuel Pisar est devenu un avocat international et un auteur de renommée mondiale après avoir connu enfant les camps de concentration.

Beethoven, de son côté, aurait été enfant d’alcoolique.

Mais de tels témoignages des extraordinaires capacités de résilience qui caractérisent les petits d’hommes, ou du moins certains d’entre eux, impliqueraient-ils que nous devrions les faire grandir en camps de concentration ou que nous gagnerions à devenir des parents alcooliques ?

Et que ceci constituerait en outre une position « éthique »?

La résilience est l’un des beaux mystères de l’espèce humaine. Elle montre que l’être humain dispose de ressources suffisantes pour réparer, au moins en partie, les aberrations que lui imposent les circonstances et ses semblables.

Mais elle ne nous dégage aucunement du devoir qui nous incombe : celui d’offrir aux enfants que nous prenons le risque de mettre au monde les meilleures capacités de développement et de leur éviter le plus possible les traumatismes dont nous serions responsables ».

Ou encore :

Les capacités de résilience des enfants sont telles que beaucoup peuvent sortir indemnes des situations les plus abracadabrantesques.

Aucune raison de se priver de leur en imposer de toujours plus sophistiquées au gré de nos fantasmes !

 

Outre qu’elle ouvre une bien problématique « boîte de Pandore », et risquerait de constituer une dangereuse jurisprudence en ce qui concerne une médecine de pure convenance, de complaisance, détachée de toute indication thérapeutique, l’argumentation indigente de ce texte du CCNE ne se révèle donc absolument pas à la mesure de l’objectif recherché : informer sur les conditions d’une réelle éthique de la procréation.

Je m’en tiendrai donc pour ma part à soutenir et promouvoir autant que faire se peut la « position minoritaire », telle qu’elle est exprimée à la fin du chapitre concernant la procréation :

Position minoritaire concernant la partie Procréation

Certains membres du CCNE tout en continuant leur réflexion restent animés sur le plan éthique d’un doute et d’une inquiétude concernant les modifications proposées pour les indications de l’Assistance Médicale à la Procréation (AMP).

Ils estiment que l’Autoconservation Ovocytaire «de précaution » est difficile à recommander chez des jeunes femmes sans facteur pathologique d’infertilité, étant donné le risque médical, la possible inutilité pour le plus grand nombre, et l’absence de garantie de succès en cas d’utilisation. Ils restent sur cette question en phase avec l’analyse et les conclusions développées dans l’avis 126 pour maintenir les indications aux conditions pathologiques de la loi actuelle.

Concernant la demande d’Assistance Médicale à la Procréation des couples de femmes et des femmes seules, en l’occurrence l’accès à l’Insémination Artificielle avec sperme de Donneur (IAD), l’apport des récents États généraux de bioéthique leur a permis, comme à l’ensemble du CCNE, de constater de profondes divergences et oppositions sur cette question dans la population française dont les raisons sont déjà développées dans l’avis 126. Les membres ci-joints constatent au sein du CCNE une absence d’adhésion à une question qui engage autant l’avenir et expriment donc le souhait que soit maintenu résolument le statu quo fondé sur la plus grande prudence, qui incite à ne pas lever les réserves déjà émises dans la position divergente de l’avis 126 du CCNE, concernant l’accès des femmes à l’insémination artificielle avec sperme de donneur. Nous réaffirmons qu’il nous est apparu que la société, et tout particulièrement les enfants, quelle que soit leur plasticité, avaient à l’heure actuelle, un besoin pressant de sécurité et de stabilité, et qu’au regard des incertitudes soulevées par l’ouverture de l’AMP à toutes les femmes, de ses conséquences sur la place de l’acte médical et le risque de marchandisation des produits du corps humain, le maintien d’un statu quo apparaît un moindre risque. Il nous paraît donc justifié et prudent de réserver l’Insémination Artificielle avec Donneur aux cas d’infertilité pathologique.

Membres signataires : Yves CHARPENEL  Florence GRUAT

(id. p. 131-132).

Merci, Madame et Monsieur, pour cette courageuse et salutaire mise au point.

 

PS 15/10:

Je ne voudrais pas être mal compris: lorsqu’à propos de résilience, je parle de camp de concentration et de famille alcoolique, loin de moi l’idée d’opérer quelque rapprochement que ce soit avec un couple homosexuel !

Je sais parfaitement qu’il existe des couples homosexuels admirables et des couples hétérosexuels indignes. L’inverse étant aussi vrai, d’ailleurs.

Mon but est simplement de souligner que le « facteur résilience » empêche toute évaluation précise et sérieuse du rôle joué par l’environnement sur le développement de l’enfant.

Que cet environnement soit donc hétérosexuel, homosexuel, celui d’un couple désuni, de parents divorcés, violents, alcooliques, etc.

Mystérieusement, l’enfant – certains enfants du moins – peuvent trouver les ressources pour se tirer sans trop de dommage des situations les plus complexes.

Mais c’est un sophisme nauséabond que de tirer prétexte de cette capacité mystérieuse pour en faire un alibi qui pourrait tout justifier :

Notre devoir concernant nos enfants est de leur donner au départ les meilleures conditions possibles d’épanouissement.

Or, rien ne prouve que les priver ab initio d’un père ou d’une mère fasse partie de ces conditions.

 

*Une deuxième remarque que j’aurais dû développer, mais que j’ai oubliée du fait de son caractère par trop évident:

La question de la PMA pour toutes n’est jamais qu’un prétexte, et n’a rien à voir avec l’égalité, la justice, encore moins l’éthique.

Un candidat, puis un Président en mal de voix de « gauche » avait, et a désormais, besoin de cette vitrine pour montrer qu’il est capable de mener ce genre de « réformes sociétales » qui confère automatiquement l’étiquette « de gauche » et l’adhésion de badauds-bobos autant ébahis qu’idéologues.

Il est hélas particulièrement déplorable que des enfant à venir soient pris en otage et fassent les frais de telles opérations plutôt veules ; tout cela qui plus est avec la bénédiction « éthique » d’un CCNE-croupion.

 

 

Le garçon qui criait au loup. Ou d’une manière bien discutable de faire valoir des arguments pertinents dans les débats de bioéthique.

Un berger, qui menait son troupeau assez loin du village, se livrait constamment à la plaisanterie que voici. Il appelait les habitants du village à son secours, en criant que les loups attaquaient ses moutons. Deux ou trois fois les gens du village s’effrayèrent et sortirent précipitamment, puis ils s’en retournèrent mystifiés. Mais à la fin il arriva que des loups se présentèrent réellement. Tandis qu’ils saccageaient le troupeau, le berger appelait au secours les villageois ; mais ceux-ci, s’imaginant qu’il plaisantait comme d’habitude, se soucièrent peu de lui. Il arriva ainsi qu’il perdit ses moutons.

Cette fable montre que les menteurs ne gagnent qu’une chose, c’est de n’être pas crus, même lorsqu’ils disent la vérité.

Ésope, Fables, Traduction par Émile Chambry . Société d’édition « Les Belles Lettres », 1926 (pp. 139-140).

 

Quelques articles parus dans le quotidien « La Croix » du mercredi 3 janvier, suite à un sondage sur la bioéthique

https://www.la-croix.com/Sciences-et-ethique/Ethique/SONDAGE-Les-Francais-et-la-bioethique-2018-01-03-1200903298

me font irrésistiblement penser à cette fable.

En particulier, sous le titre général : « Quelles peuvent être les implications du libéralisme en matière sociétale », celui de Jean Léonetti : « La loi du plus fort risque de l’emporter » ; et celui du P. Bruno Saintôt, « Les consensus éthiques sont fragilisés ».

https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/Bioethique-loi-fort-risque-lemporter-2018-01-03-1200903269

[Ajout du 11/01: le curieux amalgame opéré par Mgr. Aupetit, lorsqu’il s’agit de bioéthique, entre euthanasie, assistance au suicide en fin de vie et eugénisme (!) me paraît relever d’un mécanisme identique qui privilégie « la voix de son maître » sur une conscience éthique réfléchie et … autonome

http://abonnes.lemonde.fr/religions/article/2018/01/11/mgr-aupetit-archeveque-de-paris-aujourd-hui-on-n-a-pas-le-droit-de-parler-de-dieu-sinon-on-gene_5240111_1653130.html ].

 

Je suis pour ma part depuis bien longtemps opposé à toute forme de GPA ainsi qu’à l’extension de l’Insémination Artificielle avec Donneur (IAD) à toutes les femmes hors des cas thérapeutiques.

Ceci pour des raisons de cohérence éthique et philosophique que j’ai plusieurs fois exposées.

(Voir par exemple) :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/06/27/pma-lethique-supposerait-elle-lincoherence/

À ce titre, je me trouve donc généralement en accord avec MM. Léonetti et Saintôt lorsqu’ils traitent de ces questions.

Mais il me paraît de simple bon sens de distinguer ce qui doit l’être.

En l’occurrence, les questions de l’IAD, de la PMA et de la GPA doivent faire l’objet d’une approche spécifique, qui ne peut en aucun cas se confondre avec celle de la fin de vie, de l’assistance au suicide, par exemple.

Il s’agit tout simplement de problématiques distinctes.

Pourquoi faudrait-il alors rassembler sous une même rubrique, comme le font nos auteurs dans les articles mentionnés, des questions aussi différentes, et qui devraient donc faire l’objet d’abords différents ?

Qu’y a-t-il de commun en effet entre :

  • une utilisation non thérapeutique de la médecine, dans le cas de l’IAD ou GPA, fondée sur une revendication « d’égalité » confondue de façon simpliste avec la similitude (cf. mon post du 27/06/2017 ci-dessus) et qui entraîne un déni du droit de l’enfant à bénéficier de la représentation de la diversité des sexes à sa naissance (et donc une réelle inégalité cette fois) en dehors de tout consentement possible de la personne potentielle de l’enfant, ou encore une instrumentalisation de la femme dans la cas de la GPA ;
  • et le cas du suicide d’une personne adulte, exemple utilisé en outre de façon bien tendancieuse, dans le but évident de discréditer toute possibilité d’assistance à la décision intime de mettre fin à sa propre vie lorsque celle-ci est irrémédiablement condamnée. Décision qui constitue un cas si particulier de « suicide » qu’elle pourrait porter un autre nom, et qui ne peut surtout pas être assimilée à l’euthanasie comme le font nos auteurs avec une légèreté bien discutable ;
  • ou encore le cas de la vente d’organe, de la prostitution ou de l’euthanasie, etc.

Or il nous est pourtant affirmé :

« C’est dans cette même logique que nous prohibons la vente d’organes, la prostitution, le recours aux mères porteuses ou l’euthanasie » (J. Léonetti, art. cité.).

Désolé, M. Léonetti, mais il devrait faire partie du B.A BA d’une saine méthodologie scientifique que d’appliquer à ces questions différentes des « logiques » elles aussi différentes et spécifiques.

Il se trouve que j’ai moi-même essayé de réfléchir de façon différenciée à chacun de ces sujets :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/25/un-rein-sinon-rien-vente-dorganes-consentement-et-des-inquietantes-aventures-de-la-dignite/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/12/13/prostitution-alienation-consentement-meres-porteuses-quelques-meditations-terminologiques-autant-que-peripateticiennes-avec-elisabeth-badinter-sylviane-agacinsky-rene-frydman-et-bien-d/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/06/25/lethique-souci-de-lautre-ou-satisfaction-de-soi-qui-donc-est-le-sujet-de-la-gpa/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/02/18/fin-de-vie-et-finitude-du-droit-a-propos-de-leuthanasie-du-suicide-assiste-et-du-consentement/

Et qu’une approche qui rassemble tout cela dans un aussi singulier inventaire à la Prévert m’est particulièrement incompréhensible.

Comment assimiler en effet les cas où le consentement d’un adulte présumé responsable est en jeu (en dépit de la difficulté, soulignée dans mes posts, de l’évaluation du caractère « éclairé » de ce consentement) – prostitution, demande consciente et réitérée d’une assistance à la fin de vie lorsque l’issue fatale prochaine est reconnue irrémédiable de façon collégiale –

et ceux où le seul désir des parents établit un enfant en situation d’inégalité (IAD « pour toutes », GPA) sans aucune interrogation sur son droit ?

Comment oser mettre sur le même plan le devoir d’assistance à la personne en danger (« ranimer un individu ayant fait une tentative de suicide »J. Léonetti, art. cité) et le respect de la décision d’une personne en fin de vie qui, en toute connaissance des moyens possibles de la soulager, choisit de façon consciente et réfléchie, pour des raisons qui relèvent de son inaliénable liberté, de ne pas les mettre en œuvre et « d’en finir » ?

Refuser de distinguer des questionnements aussi différents me semble présenter des dangers considérables en ce qui concerne la crédibilité d’une démarche éthique.

Car le fait de crier « au loup » dès qu’il est par exemple question de la moindre avancée au sujet du respect de la volonté exprimée d’une personne adulte en fin de vie risque – et c’est bien le cas – de rendre inaudible un discours qui revendique à juste titre une légitimité quand il s’agit en particulier du respect des droits de l’enfant face aux extravagances procréatrices présentes et à venir.

Pourquoi dès lors, maintenir une confusion aussi préjudiciable aux causes mêmes qu’on prétend servir ?

L’explication me semble hélas relativement évidente.

Elle relève de cette permanence des dogmatismes que j’avais évoquée dans quelques posts précédents. Par exemple:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/11/16/dune-transition-intellectuelle-comme-condition-de-la-transition-energetique-et-demographique-et-encore-et-toujours-du-deni-et-du-jesuitisme-de-certaines-de-ses-justifications/

Ne chercherait-on pas en effet, en certains milieux, ecclésiastiques mais aussi d’un certain catholicisme en particulier, à rassembler sciemment dans une même approche abusivement globalisante des questions fort différentes, dans le but d’étendre le bien-fondé réel de certains arguments (concernant l’IAD et la GPA donc) et de certains combats à des questions beaucoup plus délicates, et sur lesquelles un certain dogmatisme moral a priori  perçu comme un et indivisible se révèle particulièrement inapproprié ?

Hélas, une telle approche court le risque de s’autodétruire en tant que réflexion éthique, du fait de son caractère hétéronome – on précisera plus bas ce qu’il faut entendre par là -, car elle ne fait que démontrer que ce qui prévaut en elle, c’est moins le souci de l’éthique que la défense d’un dogmatisme formel, au besoin au détriment du bien commun et du respect des personnes.

D’où son caractère inaudible  et son rejet légitime par l’opinion :

«On a déjà bien des fois entendu crier ‘’au loup’’. On nous a déjà fait le coup de l’interdiction du préservatif, de la pilule, on a refusé à des adultes consentants le droit de vivre ensemble en les humiliant par un étalage hystérique d’homophobie lors de certaines manifestations, etc. Et ce sont de tels donneurs de leçons dont on connaît les rengaines avant même qu’ils ouvrent la bouche qui prétendent maintenant faire la loi sur les questions de bioéthique ou de fin de vie ?».

Et Stultitia d’ajouter l’une de ses citations préférées: « Voilà la réponse. Et maintenant, quelle est la question? » (Woody Allen).

Il serait donc grand temps, pour qui veut être audible sur ce qui mérite réellement de l’être, d’interroger sérieusement quelques une de ces « rengaines ».

 

Et aussi d’arrêter de se tromper de combat en faisant croire, là encore de façon bien doctrinaire, que l’enjeu de fond pour qui cherche à préserver des valeurs en soi légitimes serait de les opposer frontalement à « l’éthique d’autonomie fondée sur la liberté de décider pour soi-même » (J. Léonetti, art. cité). Comme si autonomie et liberté de décision ne pouvaient s’articuler à des valeurs présumées « religieuses », ou avec une « éthique de la vulnérabilité » avec lesquelles elles seraient par essence incompatibles .

Car on est étonné de voir convoquées au banc des accusés, avec une légèreté surprenante en dépit de quelques précautions oratoires, aussi bien la notion complexe de libéralisme philosophique que celle d’autonomie et de liberté de conscience. N’y aurait-il pas là une ficelle bien grossière pour tenter de légitimer une approche encore une fois essentiellement dogmatique ?

On sait certes que le premier terme- libéralisme – fait l’objet d’un rejet partagé par un très large spectre de l’opinion, de la France Insoumise au Front National.

Il paraît donc ingénieux de surfer, d’une façon qui n’est pas exempte de démagogie, sur un tel rejet.

Mais si ce rejet peut en effet se comprendre et se justifier lorsqu’il s’agit de ce qu’on nomme « l’ultra libéralisme économique », du fait des ravages dont il est effectivement la cause, il serait cependant bien ambigu et tendancieux d’assimiler un tel dévoiement avec ce que serait le libéralisme dans son essence, et en particulier dans certaines de ses dimensions philosophiques et éthiques.

Or, bien au-delà de la simple dimension économique, ce sont bien celles-ci qui se trouvent visées par nos auteurs, qui renouent ainsi avec une tradition largement attestée.

Car pour n’en citer que quelques origines, il n’est pas inutile de rappeler qu’une telle récusation du « libéralisme », qui dépasse donc largement la critique de l’économie, rencontre rien de moins que l’anathème de la dixième section du Syllabus du pape Pie IX (datant de 1864, faut-il le rappeler) condamnant de façon virulente, avec « les principales erreurs de notre temps », le « libéralisme » comme étant l’une des causes essentielles de l’apostasie des temps modernes et de la dépravation des mœurs. Raison pour laquelle il doit être énergiquement dénoncé et rejeté. On sait que bien des textes ultérieurs de même tonalité se chargeront de poursuivre l’entreprise.

Et se trouvent donc particulièrement visés ces principes libéraux qui, en plaçant l’autonomie de l’être humain au cœur de son existence, individuelle comme sociale, entreprennent de le libérer – d’où le terme de libéralisme (lequel a mieux conservé dans le monde anglo-saxon son sens originaire) – de l’emprise des tendances pour le moins aliénantes que cherchent à lui imposer l’absolutisme monarchique et l’autorité ecclésiastique.

Rappelons en effet que la pensée libérale a essentiellement pour intention, chez ses pères fondateurs, Locke et Montesquieu en particulier, d’édifier des défenses contre l’absolutisme tel qu’il est imposé par le pouvoir politique, mais aussi bien évidemment par l’Église (cf. La Lettre sur la tolérance, de Locke) lorsque celle-ci prétend prescrire un culte déterminé.

C’est dans ce but que ces fondateurs ainsi que nombre de leurs successeurs (Kant en particulier) vont développer la riche notion d’autonomie, caractéristique essentielle de la personne consciente et responsable, capable de se soumettre librement à la loi parce qu’elle y reconnaît la marque de la raison, et non parce qu’une puissance extérieure, royale, ecclésiastique ou autre, lui intime l’ordre de le faire.

On comprend mieux dès lors que devant une telle revendication de liberté de conscience, de penser et d’agir, la résistance de telles autorités ait pu être acharnée. En particulier lorsqu’il s’agissait de défendre leurs prérogatives en ce qui concerne le contrôle de la vie morale, des comportements sexuels, etc.

Pour les dites autorités en effet, il ne peut bien sûr qu’être erroné de prétendre que : « La science des choses philosophiques et morales, de même que les lois civiles, peuvent et doivent être soustraites à l’autorité divine et ecclésiastique » (Syllabus, § VII. Erreurs concernant la morale naturelle et chrétienne, proposition 62).

D’où le rejet radical d’un tel libéralisme, car il est bien entendu tout aussi faux d’affirmer que « Le Pontife Romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne » (Syllabus, § X, Erreurs qui se rapportent au libéralisme moderne, Proposition 80).

Connaissant maintenant quelques antécédents de l’antilibéralisme en ce qui concerne la philosophie et l’éthique, on est donc désormais en droit d’éprouver des réserves lorsqu’on voit le libéralisme accusé sommairement de tous les maux, lui et sa composante fondamentale que constitue l’autonomie.

Quelles sont donc les raisons profondes de telles attaques ? Et quels sont les intérêts qu’elles défendent ?

Qui donc a peur de l’autonomie, et pourquoi ? Aurait-on à gagner à y renoncer ?

Ce qui précède nous suggère bien évidemment la réponse.

Et surtout, si elle est effectivement coupable, par quoi la remplacer ?

Y aurait-il encore, dans notre société, quelques relents inavoués de Syllabus, qui chercheraient la restauration de quelque dogmatique ou quelque catéchisme définissant enfin le bien moral sans risque d’erreur par la bouche de quelque infaillible autorité ?

Ce serait alors confondre l’indispensable autonomie qui définit l’acte éthique véritable avec cette « conformité à la morale » que dénonce Kant dans les « Fondements de la métaphysique des mœurs ». Conformité qui nous fait estimer le racisme moral parce qu’une certaine « morale » nous dit qu’il l’est, ou qui nous fait considérer qu’il est « moral » de brûler des juifs, des hérétiques, de décapiter des infidèles ou de fusiller des dissidents parce que notre religion ou notre athéisme nous disent qu’il est juste de le faire.

Car rappelons que l’opposé de l’autonomie est l’hétéronomie, qui est la « condition d’une volonté déterminée à agir par influence extérieure » (La philosophie de AàZ, Hatier 2011).

Mais de quelle influence s’agit-il alors ? De celle du pouvoir politique ? Du pouvoir religieux ? Du pape ? Du rabbin ? De l’imam  ou autre bonze ?

Étant foncièrement laïc, j’admets entièrement que de tels personnages respectables puissent avoir droit au chapitre sur les sujets d’éthique, de politique, etc. au même titre que des penseurs athées, agnostiques, etc. et contribuent à informer une réflexion délicate.

Car au dire de la plupart des théoriciens de l’autonomie, la pensée ne peut s’édifier ex nihilo, à partir de rien, et repose nécessairement sur un matériau qui dès toujours la précède.

Mais étant foncièrement laïc, je ne vois pas en quoi cette « influence extérieure », hétéronome, devrait aliéner la décision, elle aussi informée, d’un sujet libre et  responsable.

D’un sujet autonome donc, un sujet adulte qui se soumet à la loi par adhésion critique de son intelligence et de sa volonté à des propositions légitimement issues des horizons multiples d’une raison plurielle, et non par soumission infantile à une puissance quelconque, politique, religieuse, ou à un conformisme social.

Et j’ai donc bien du mal à comprendre, MM Léonetti et Saintôt, dans quel but il faudrait faire peser la suspicion sur cette idée d’autonomie, apport essentiel de la pensée libérale dans sa plus grande tradition philosophique telle qu’elle est illustrée par Locke, Montesquieu, Kant, Tocqueville, etc.

Idée certes à approfondir de façon critique, et qui constitue un idéal jamais entièrement réalisé, à remettre donc sans cesse sur le métier comme le font actuellement tant de philosophes, mais à propos de laquelle on pourrait paraphraser la définition que Churchill donne de la démocratie : le pire des concepts, à l’exception de tous les autres.

Comme vous le savez aussi, ce ne pourrait être qu’au prix d’une grossière caricature, voire d’une supercherie qu’on identifierait autonomie de la personne et individualisme égoïste qui « fait systématiquement primer l’individu sur le collectif » (J. Léonetti, art. cité).

Car l’histoire du concept d’autonomie, tout comme celle de la pensée libérale montre que l’individualisme égocentrique constitue en fait la trahison d’un projet qui confère une place essentielle à l’altruisme et à la solidarité.

Déjà, parmi bien des références possibles, la profonde conception de la sympathie entre les êtres humains qui, chez l’Adam Smith de la Théorie des sentiments moraux, m’interdit de faire souffrir autrui exclut de concevoir l’autonomie comme « mise en cause du modèle de solidarité » (B. Saintôt, art. cité). Et ce serait faire insulte à la grande majorité des penseurs libéraux que de ne pas reconnaître, avec J. Stuart Mill, que « les êtres humains se doivent de l’aide les uns aux autres pour distinguer le meilleur du pire, et doivent s’encourager à choisir le premier, comme à éviter le second » (Sur la liberté, Chapitre IV. Des limites de l’autorité de la société sur l’individu,§4, trad. O. Gaiffe).

On le sait, outre son importance capitale dans la philosophie contemporaine (cf. C. Castoriadis, M. Gauchet, etc. dans le post cité ci-dessous), cette idée d’autonomie apparaît tellement essentielle à nombre de penseurs juifs, chrétiens ou musulmans que même si elle s’articule nécessairement pour eux avec une hétéronomie fondatrice, ils la considèrent comme le don le plus précieux que Dieu lui-même offre à sa créature.

(voir quelques réflexion sur ce point dans :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/05/21/a-propos-de-que-faire-simon-leys-ou-les-habits-neufs-du-professeur-badiou-et-quand-marcel-gauchet-gagnerait-a-lire-levinas-et-pic-de-la-mirandole/      )

Il serait donc bienvenu que des penseurs aussi avisés que vous l’êtes ne se laissent pas aller à des caricatures faciles et des réductions tellement simplistes et dogmatiques qu’elles frôlent le mensonge.

Car ceux qui agissent ainsi ne gagnent qu’une chose, « c’est de n’être pas crus, même lorsqu’ils disent la vérité », nous rappelle le vieil Ésope. « Et il arriva ainsi que le berger perdit ses moutons ».

Or, vous avez incontestablement des vérités à dire. Je l’ai pour ma part souligné dans de nombreux posts.

Il serait donc bien dommage que trop de proximité avec certaines approches suspectes les rendent inaudibles.

 

Et une excellente année à toutes et à tous, dans la vive joie d’une pensée libre et toujours en recherche d’une authentique… autonomie !

Sécurité nucléaire : du déni de réalité à la sagesse de Machiavel.

Tranquillisez-vous, je ne parlerai pas de Johnny. Ni de Jean d’O.

Et la folie si prévisible de Trump, celle là même pour laquelle il a été élu, se passe hélas de commentaire…

Il sera question aujourd’hui « seulement » de la question de la sécurité nucléaire, suite à la soirée du 05 décembre sur Arte et à l’enquête intitulée : « Sécurité nucléaire, le grand mensonge ».

https://www.arte.tv/fr/videos/067856-000-A/securite-nucleaire-le-grand-mensonge/

Pour être honnête, je dois dire que des obligations diverses m’ont empêché pour le moment de voir ce documentaire capital, dont je visionnerai bien sûr le replay dès que possible.

Je voudrais pour aujourd’hui m’en tenir simplement à quelques commentaires à propos de l’émission « 28 minutes » qui le précédait,

https://www.arte.tv/fr/videos/075223-072-A/28-minutes/

quitte à insérer plus tard quelques ajouts à ce post, si besoin est.

[ajout du 08/12: voilà qui est fait. Voir à la fin du post].

« Si besoin est », parce que, partageant entièrement les indispensables mises en garde d’Éric Guéret, réalisateur du reportage, ainsi que celles de Yannick Rousselet, militant de Greenpeace, je ne vois pas ce que je pourrai leur ajouter.

Et je ne pense pas que le visionnage du détail de l’enquête apportera quoi que ce soit à l’argumentation : quelle que soit la façon dont un évènement criminel puisse se produire, il est évident qu’un parc de centrales nucléaires constitue un équipement ultra-sensible qui pose de très graves questions de sécurité qui ne doivent en aucun cas relever du tabou ou du déni.

Sur ce point, en dépit de leur compétence, les diverses interventions de Valérie Faudon, déléguée de la Société Française d’Énergie Nucléaire, paraissent peu appropriées à la gravité du sujet.

La légitimité de l’option nucléaire peut bien sûr se justifier. Nous le verrons plus bas.

Mais il est difficilement acceptable et sans doute contre-productif de penser qu’elle devrait être défendue par le déni ou la minimisation des risques importants qu’elle présente.

Or, Mme Faudon semble bien vouloir les nier les uns après les autres, comme si ces risques n’existaient pas, étaient surévalués ou déjà pris en compte de façon suffisante par les mesures mises en œuvre.

Qu’il y ait effectivement des mesures prises, nous n’en doutons pas. Et qu’une bonne partie de celles-ci doive rester secrète, c’est souhaitable et parfaitement légitime.

Mais, on le sait, les experts sérieux du terrorisme nous le répètent, « le risque zéro n’existe pas ».

Et cela vaut aussi de toute évidence pour ce qui est de la question nucléaire.

Il serait peut-être bon que les différents spécialistes du nucléaire osent enfin le reconnaître une bonne fois pour toutes, et commencent à prendre les citoyens pour des adultes.

Toute discussion sérieuse sur le sujet devrait donc commencer par le rappel de cette évidence. Il s’agit là d’une condition sine qua non de la crédibilité du discours.

En passant, une telle remarque est valable aussi en ce qui concerne le nucléaire militaire. Je faisais jadis rire (jaune) mes élèves en leur posant cette question : « Je peux vous donner les exemples de 50, 100, mille objets qui n’ont pas été conçus pour tuer et qui ont pourtant servi dans ce but. Mais pouvez-vous me donner un seul exemple d’un objet inventé pour tuer, et qui n’a pas été utilisé pour le faire ?»

L’arme nucléaire elle-même – prétendu élément indispensable de la dissuasion ne devant en aucun cas servir une visée offensive – a déjà été utilisée, ne l’oublions pas. Et Günther Anders fait œuvre du plus élémentaire bon sens en nous avertissant qu’elle servira à nouveau. La seule question est de savoir où et quand… Et certains événements actuels devraient nous aider à guérir ce déni supplémentaire auquel nous nous accrochons de façon infantile.

Il en va de même avec les accidents, involontaires (qui relèvent donc de la sûreté) ou intentionnels (qui relèvent donc de la sécurité), en ce qui concerne le nucléaire civil.

Même si, bien sûr, un tel constat ne doit pas décourager – bien au contraire – le travail de prévention, admirablement effectué par bien des responsables, la question est de savoir où et quand la cuirasse sera inéluctablement prise en défaut, de quelle manière, et d’évaluer la gravité de tels événements.

La reconnaissance de ce genre d’éventualités devrait donc être la condition préalable de tout débat honnête sur le sujet.

Il y aura des accidents (il y en a déjà eu…). Il y aura des attentats (on est parfois passé bien près…).

Cela paraît inévitable.

 

Une fois reconnue une telle condition préalable, la réflexion peut continuer sur une base plus solide.

En particulier en se dégageant de ce qui est un sophisme trop partagé (en particulier par M. Yannick Rousselet et bien des écologistes) quand on aborde la question du nucléaire civil :

En dénoncer de la façon la plus claire les dangers possibles et améliorer en conséquence la sécurité comme la sûreté est une question qui doit être documentée et argumentée de façon spécifique.

Mais qui est en soi indépendante du fait d’être pro ou anti-nucléaire.

Car refuser l’usage du nucléaire civil constitue une affirmation qui relève d’un autre argumentaire, utilisant divers éléments d’analyse. L’indispensable réflexion sur la sécurité doit en faire partie, mais l’argumentation ne peut se limiter à ce seul aspect.

Le sophisme consistant à soutenir que les problèmes propres à la sécurité devraient nécessairement justifier l’abandon du nucléaire civil.

Ce pourrait éventuellement être le cas s’il s’avérait après analyse que les risques qui lui sont inhérents sont rédhibitoires, beaucoup trop importants pour en maintenir l’usage de façon légitime.

[ajout du 08/12: sur cette question, voir la fin de l’ajout de ce jour après le post].

Mais c’est justement cela qui reste à documenter et à établir, et la question ne peut être résolue d’avance par une pétition de principe.

On le sait, les catastrophes industrielles les plus meurtrières dans l’histoire sont dues à l’industrie chimique, pétrolière, ainsi qu’aux activités minières et aux ruptures de barrages.

Les catastrophes nucléaires, en dépit de leur impact médiatique, n’incrémentent le bilan que d’une très faible quantité de victimes directes. Et le nombre de victimes indirectes (cf. plus bas) est lui aussi très faible par rapport à celles causées par l’exploitation du charbon, du pétrole, etc.

https://jancovici.com/transition-energetique/nucleaire/quelques-idees-recues-nucleaire-civil/

(les chiffres seraient toutefois à mettre à jour).

Sans parler bien sûr des catastrophes aériennes, des accidents de la route et des ravages bien connus du tabac, de l’alcool, etc.

La question des risques liés au nucléaire civil ne peut donc être évaluée dans l’abstrait et l’absolu, mais doit faire l’objet d’un rigoureux bilan bénéfices-risques, à l’égal de toute autre activité humaine, en particulier en comparant cette source aux énergies concurrentes, charbon, pétrole, gaz (je reviendrai plus bas sur la question des renouvelables).

C’est bien ici qu’intervient Machiavel : le principe de la meilleure pire conséquence, dit principe du « maximin » en théorie moderne de la décision – et dont l’auteur du Prince est l’un des précurseurs en politique – est celui qui se révèle le plus rationnel en situation d’incertitude. « La sagesse consiste à savoir analyser la nature des inconvénients, et à prendre le moins mauvais pour bon » (Le Prince XXI).

Comme j’ai eu l’occasion de le développer plusieurs fois dans des posts précédents, en ce qui concerne les questions écologiques et énergétiques (et politiques dans un sens plus large), le choix ne peut se faire sans grave et dangereuse illusion entre blanc et noir, mais bien entre des nuances de gris.

Si le bilan bénéfices-risques du tabac et des dizaines de millions de morts dont il est responsable doit bien sûr inciter à renoncer d’urgence à cette substance inutile, faut-il pour autant renoncer au transport aérien, à l’automobile, ou à l’hydroélectricité en arguant des dangers effectivement considérables qu’ils font peser sur les populations ? Rappelons qu’en plus de causer d’innombrables victimes au quotidien, la voiture et le camion (tout comme l’avion) ont servi et serviront d’armes aux terroristes.

Le même type d’évaluations et de réponses devrait avoir cours en ce qui concerne les choix régissant notre usage de l’énergie.

La procédure rationnelle consistera donc dans ce domaine à évaluer rigoureusement du mieux possible à la fois les avantages et les risques inhérents aux diverses solutions envisagées.

S’il est illusoire, comme on l’a vu, de soutenir qu’on peut parvenir au « risque zéro » pour ce qui est du nucléaire civil, les menaces effectivement considérables analysées par le documentaire d’Éric Guéret sont toutefois de l’ordre d’un probable contre lequel il est possible d’œuvrer et contre lequel on œuvre déjà, même si des mesures supplémentaires devraient être prises de toute urgence. Parmi lesquelles, par exemple, le stockage sec pour remplacer les piscines, la fin du transfert de déchets, la mise en place d’organismes internationaux indépendants pour contrôler la sécurité autant que la sûreté des centrales, etc.

Or, outre le fait que les prévisions concernant ce probable sont loin d’atteindre la somme de dommages que nous subissons déjà du fait de notre utilisation quotidienne des moyens mentionnés ci-dessus, mettre au même niveau ce qui relève du probable et ce qui relève de l’existant constitue au mieux une erreur de méthode, au pire un sophisme dont l’intention est de fausser le raisonnement.

Une telle généralisation abusive du principe de précaution condamnerait en effet toute projection sur le futur. Entre autres exemples possibles, installer à grande échelle des énergies renouvelables suppose de développer un réseau de pilotage informatique sophistiqué qui sera donc à la merci d’un piratage pouvant avoir des conséquences tragiques. Faut-il alors en refuser par « précaution » la possibilité ?

[cf. par ex.:]

http://abonnes.lemonde.fr/pixels/article/2017/12/08/le-reseau-electrique-francais-peut-il-etre-pirate_5226462_4408996.html

Plus précisément et concrètement, nous le savons ou nous devrions le savoir, les nuisances dramatiques du charbon et du pétrole ne relèvent pas, elles, de l’éventualité et du possible. Elles sont d’ores et déjà réelles et avérées.

Et ne pas tenir compte de la masse des victimes réelles et actuelles des énergies fossiles pour se concentrer sur des victimes hypothétiques du terrorisme nucléaire constituerait un grave contre sens du point de vue éthique.

Car contrairement à ce que laisse penser la peur du nucléaire et une certaine complaisance médiatique qui l’entretient et contribue à détourner notre regard, les premières sont considérables même si elles sont moins spectaculaires, et ce sont elles dont l’existence ici et maintenant exige de nous des mesures d’urgence.

Bien au-delà des 4900 décès réels liés au nucléaire au cours de toute son histoire, – selon l’étude publiée par Environmental Science & Technology (recension dans

https://cen.acs.org/articles/91/web/2013/04/Nuclear-Power-Prevents-Deaths-Causes.html

et

http://www.huffingtonpost.fr/2013/04/04/nucleaire-empeche-mort-1-84-million-personnes-climatologues_n_3007198.html      ),

la pollution par le charbon cause annuellement dans la seule Europe 23 000 décès,

http://www.lemonde.fr/pollution/article/2016/07/05/le-charbon-entraine-23-000-morts-prematurees-en-europe-chaque-annee_4964092_1652666.html

et malgré l’imprécision des statistiques, énormément plus dans le monde, en Chine et en Inde en particulier.

On peut estimer que la seule mortalité directe, celle qui a lieu dans les mines de charbon dans le monde, atteint une dizaine de milliers de morts par an

https://jancovici.com/transition-energetique/charbon/est-ce-dangereux-dutiliser-du-charbon/

sans compter les maladies qui y sont liées, chez les mineurs,

Au mois de juillet, l’ONG China Labour Bulletin rapportait par exemple qu’une mine située dans la province nord-est de Jilin avait régulièrement caché des accidents et des morts au cours des deux dernières années. L’organisation pointe régulièrement le fait que les chiffres officiels sur le nombre de morts ne font pas état des « millions de mineurs qui ont contracté des pneumonies et d’autres maladies mortelles des poumons en travaillant dans les mines ».

https://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20140106trib000807952/1.049-le-nombre-officiel-de-morts-dans-les-mines-chinoises-en-2013.html

https://www.lesechos.fr/25/03/2011/LesEchos/20898-104-ECH_moins-effrayant-que-l-atome–le-charbon-provoque-des-milliers-de-morts-chaque-annee-dans-le-monde.htm

etc.

mais aussi bien sûr chez les citoyens quotidiennement confrontés aux nuisances des cendres volantes, et particules fines, etc.

https://www.courrierinternational.com/article/2014/11/05/670-000-chinois-meurent-en-un-an-a-cause-du-charbon

https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/l-inde-rattrape-la-chine-en-nombre-de-morts-de-la-pollution_110560

http://www.20minutes.fr/monde/1787011-20160215-pollution-tue-55-millions-personnes-an-monde

etc.

De même, outre les catastrophes écologiques bien connues dues à son exploitation, le nombre des morts directement causé par le pétrole est lui aussi loin d’être négligeable.

Par exemple pour le seul Nigéria :

http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/11/22/au-nigeria-les-fuites-de-petrole-causeraient-la-mort-de-16-000-nourrissons-par-an_5218650_3212.html

 

Si le nucléaire civil représente effectivement un risque important essentiellement de l’ordre de la probabilité, il serait donc bien ambigu d’instrumentaliser ce risque pour jeter un écran de fumée sur les catastrophes humaines et écologiques qui ravagent d’ores et déjà, de façon bien réelle notre présent.

Certes, nous y sommes peut-être moins sensibles parce que la présence de centrales nucléaires à nos portes, ainsi que bien des terreurs médiatiquement entretenues nous impressionnent plus que la mort chaque année de dizaines de milliers de chinois, d’indiens ou de nourrissons nigérians.

On peut tout de même se demander si, dans ce domaine, il ne serait pas urgent de passer d’une « éthique de la conviction » essentiellement idéologique, voire démagogique, à une éthique de la responsabilité, apte à prendre en considération la « verità effettuale della cosa », selon les paroles lucides de notre analyste florentin.

Même si cette vérité nous oblige à regarder un peu plus loin que les limites de notre petit jardin.

 

Mais, me dira-t-on, vous faites du hors sujet ! Vous vous trompez d’adversaires. Votre raisonnement vaudrait à la rigueur pour des partisans des énergies fossiles, mais pas pour les écologistes auxquels vous avez affaire. Ceux-ci sont les premiers à connaître l’étendue des dégâts des énergies fossiles et à savoir que la seule solution consiste à les refuser « en même temps » que le nucléaire civil.

Peut-être….

Mais comme je l’ai bien des fois montré dans d’autres posts,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/30/transition-energetique-versus-usine-a-gaz-ou-gazogene-a-propos-de-quelques-articles-et-emissions-recentes/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/11/16/dune-transition-intellectuelle-comme-condition-de-la-transition-energetique-et-demographique-et-encore-et-toujours-du-deni-et-du-jesuitisme-de-certaines-de-ses-justifications/

la question est un peu plus compliquée.

Car on peut se dire écologiste et considérer pourtant comme exemplaire (c’est le cas pour l’immense majorité de ceux qui revendiquent cette appartenance) telle « sortie du nucléaire » qui, en pérennisant de fait pour longtemps encore le charbon, le lignite et/ou le gaz (pour cause du redoublement de puissance nécessaire pour pallier l’intermittence, cf. posts ci-dessus), contribue de façon non négligeable, au réchauffement climatique bien sûr, mais aussi à un carnage annuel de 23 000 européens, autrement considérable que l’ensemble des victimes de toute l’histoire du nucléaire civil, et peut-être de bien des accidents ou attentats à venir.

Outre les 6 victimes directes de Fukushima (dont on nous dit que l’explosion pourrait être comparable à un incident nucléaire majeur dû au terrorisme),

http://www.sfen.org/fr/rgn/bilan-sanitaire-de-fukushima-18-000-morts

le nombre difficilement évaluable de victimes indirectes,

http://www.lepoint.fr/sante/fukushima-10-000-cancers-de-plus-attendus-au-japon-09-03-2016-2024293_40.php#xtmc=fukushima&xtnp=1&xtcr=7

s’il reste bien sûr encore trop important, est toutefois bien loin d’atteindre, dans les dix prochaines années, les performances seulement annuelles de nos seuls voisins d’Outre Rhin (et qu’en serait-il donc si nous considérions les USA, la Chine, l’Inde, etc.), performances tellement banalisées que nous n’en percevons même pas le caractère scandaleux.

 

Certes, personne n’accepte de gaité de cœur le nucléaire et les dangers qui lui sont liés. Pour une analyse un peu approfondie, il peut cependant relever, comme bien des choses en ce monde, de la meilleure des pires solutions, en attendant une moins pire qui soit véritablement opératoire et crédible.

Car celles actuellement proposées sont hélas encore loin de répondre à ces critères. En l’état, et étant donnés les ordres de grandeur (cf. pression démographique en particulier) elles ne peuvent que nous obliger encore longtemps à avoir recours aux énergies fossiles et donc à prolonger les dégâts écologiques et humains dont elles sont responsables (cf. post précédent et posts cités ci-dessus).

Il serait donc capital, au-delà de discours séduisants qui promettent, une fois encore, de repeindre notre inévitable gris en la pure blancheur de lendemains qui chantent, de considérer les conséquences de nos choix sur ce qui est le monde réel.

La dénonciation des insuffisances qui grèvent dangereusement la sécurité nucléaire est essentielle et indispensable. Et il faut savoir gré à Éric Guéret de remplir un rôle salutaire de lanceur d’alerte.

Mais on ne peut sans supercherie l’instrumentaliser au profit d’approches qui contribuent, une fois de plus, à occulter les urgences véritables.

Lutter contre les trop nombreux mensonges entourant encore le nucléaire ne peut se faire sans dénoncer aussi d’autres incohérences qui menacent ici et maintenant autant l’écologie de notre planète que la vie et la santé d’un grand nombre de ses habitants.

 

Ajout du 08/12:

Après visionnage de « Sécurité nucléaire, le grand mensonge », je ne vois pas la nécessité de remettre fondamentalement en cause les réflexions développées dans ce post, qui se fondait donc sur le « 28 minutes » du 05 décembre intitulé : « Nos centrales nucléaires sont-elles vulnérables ? ». Le réalisateur et l’un des acteurs principaux du documentaire étant présents dans ce « 28 minutes », les éléments essentiels du documentaire y étaient de fait évoqués.

Le début de l’enquête présente l’intérêt de montrer que la question de la sécurité nucléaire dépasse la seule problématique liée aux centrales, puisqu’y est évoqué bien sûr le trafic de matériaux nucléaire d’origine militaire, mais aussi l’aspect moins connu de trafics de substances issues de sites industriels, hospitaliers (césium 137), etc. et leur utilisation possible dans la fabrication de « bombes sales », potentiellement plus dangereuses que des armes plus sophistiquées, voire que des attaques de centrales, car plus faciles à réaliser.

Même si la question des centrales demeure bien sûr à juste raison le thème le plus développé.

À ce propos, les questions essentielles me semblent posées en particulier par Jean Marc Nollet lorsqu’il souligne (vers 1h38) que la sécurité doit avoir la priorité absolue sur tous les enjeux économiques.

C’est en effet la condition sine qua non de la poursuite d’une filière nucléaire, qui ne peut, encore moins que d’autres du fait de ses caractéristiques propres, être soumise aux seuls impératifs d’une rentabilité capitaliste. Le modèle de l’entreprise privée tel qu’il a cours aux États-Unis est donc difficilement admissible dans le cas du nucléaire civil.

Mais le documentaire montre qu’à condition d’y mettre les moyens, des solutions existent autant en ce qui concerne la sécurité contre d’éventuelles attaques aériennes (vers 54mn), qu’en ce qui concerne la question essentielle de la sécurisation des matières irradiées, en particulier par le remplacement des piscines, lieu hautement vulnérable, par la technologie dite des « châteaux à sec » (vers 1h17), déjà utilisée avec succès en Allemagne.

On pourrait ajouter, par rapport aux graves questions posées par les centrales de technologie ancienne établies à proximité directe de mégalopoles, comme celle d’Indian Point, sur laquelle s’attarde le documentaire, que face à l’impossibilité de mettre leur équipement en conformité avec les exigences modernes de sécurité, la meilleure solution devrait être d’en exiger purement et simplement la fermeture.

De même que des études géologiques poussées, assurer un périmètre de sécurité le plus adéquat possible, non seulement aérien mais aussi terrestre devrait être aussi l’une des conditions de la construction de nouvelles centrales. Malgré le renouvellement des normes, le renforcement systématique des équipements et des mesures de sûreté et de sécurité évoqués, les zones géologiques à risque ainsi que la proximité d’agglomérations importantes devraient être évitées, et les zones à faible densité de population privilégiées. Ce qui pose une fois de plus la question de la pression démographique et de sa compatibilité avec un avenir soutenable (cf. bien des posts sur le sujet)…

L’évocation bienvenue des efforts d’Obama en ce qui concerne la création des « Sommets sur la sécurité nucléaire », montre par ailleurs qu’il est possible de mieux faire intervenir les instances politiques sur ces dossiers brûlants, qui doivent faire l’objet de contrôles internationaux indépendants. Il est bien sûr regrettable que ses efforts ne soient pas, là non plus, poursuivis par son successeur.

Mais, comme il est demandé plus tard : l’industrie nucléaire a-t-elle encore les moyens de financer la sécurité indispensable face au risque terroriste actuel ?

On l’a dit, le risque zéro n’existe pas, et il serait illusoire de le laisser croire. Mais, dans ce domaine plus encore que dans d’autres (usines chimiques, construction et entretien de barrages, industrie minière, etc.), il est capital de faire en sorte que ce risque soit réduit le plus possible au moyen des investissements adéquats de sûreté et de sécurité dont certains ont été mentionnés.

Car le défi auquel est confrontée la filière est bien précisé en conclusion (vers 1h43) par Allison MacFarlane, ex présidente de la NRC (Commission de Réglementation Nucléaire des USA) : « Faut-il oui ou non conserver cette industrie si nous pensons que nous ne sommes pas capables de la sécuriser ?»

Si tous les moyens possibles (et il en existe donc) ne sont pas mis en œuvre pour réduire au maximum les conséquences des accidents nucléaires, involontaires comme provoqués, la question de la légitimité de cette industrie se pose en effet incontestablement.

Il incombe donc à ceux qui estiment qu’elle continue à avoir un intérêt de relever le défi.

Pour ma part, comme je l’ai exprimé plusieurs fois, je continue à penser que malgré les risques considérables dont il faut être conscients et sur lesquels Éric Guéret attire notre attention de façon salutaire, la conservation d’une part conséquente de nucléaire dans un mix énergétique est une nécessité (cf. différents posts cités sur la question).

J’ai été pendant longtemps « anti-nucléaire ».

Mais en mettant sur la balance les alternatives qui se présentent (conserver purement et simplement les énergies fossiles, ou bien être obligé d’adosser pour longtemps encore l’intermittence des renouvelables, comme le fait l’Allemagne par exemple, sur une part encore beaucoup trop importante de charbon, puis de gaz), les centaines de milliers de morts annuels passés sous silence qu’elles supposent d’ores et déjà (cf. ci-dessus) ainsi que leur contribution insoutenable au réchauffement climatique, font que  je continue à penser que les risques importants mais en partie surmontables du nucléaire constituent un moindre mal.

Encore une fois, même si le dire peut paraître surprenant, les catastrophes nucléaires que nous avons connues sont peu de chose, malgré leur caractère spectaculaire, par rapport à ces centaines de milliers de morts annuels occultés causés ici et maintenant par le charbon, le pétrole et le gaz, ainsi qu’aux crises gravissimes et aux millions de morts à venir du fait du réchauffement climatique.

Car il faudrait maintenant compléter « Sécurité nucléaire, le grand mensonge » par un autre reportage, tout aussi indispensable, qui pourrait s’appeler « Transition énergétique, la grande hypocrisie ». Avis aux amateurs !

Mais en effet, pour que les dangers du nucléaire, et en particulier celui considérable que représente le terrorisme moderne, ne deviennent rédhibitoires, il faut mettre d’urgence les responsables au pied du mur. Cela fait partie de nos devoirs de citoyens.

Encore merci aux réalisateurs du reportage de nous en faire prendre conscience.

 

Ajout du 11/12:

Et pour ajouter à la longue série des crimes du « business as usual »:

http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2017/12/11/charbon-petrole-gaz-les-trois-plaies-du-climat-continuent-de-prosperer_5228168_3244.html

 

Ajout du 09/01/2018:

Ces posts de Sylvestre Huet (voir site ci-contre dans les « favoris »), toujours remarquables:

Président Macron, encore un effort sur le nucléaire

 

Le nucléaire chinois accélère en 2018

Ajout du 12/01:

Ce numéro du « 28 Minutes » d’Arte, pour l’intervention de Guillaume Pitron, et son livre « La Guerre des métaux rares » qui vient de sortir (01/2018), aux éditions « Les liens qui libèrent », et dénonce une fois de plus la mystification d’une certaine « croissance verte ».

https://sites.arte.tv/28minutes/fr/guillaume-pitron-migrants-faut-il-rendre-la-mediterranee-infranchissable-28minuten

 

 

D’une transition intellectuelle comme condition de la transition énergétique et démographique. Et encore et toujours du déni et du jésuitisme de certaines de ses justifications.

Les récentes déclarations de Nicolas Hulot à propos de l’impossibilité de tenir le calendrier annoncé de sortie du nucléaire

http://abonnes.lemonde.fr/energies/article/2017/11/09/avis-de-tempete-entre-nicolas-hulot-et-les-ecologistes_5212519_1653054.html

ainsi que celles, moins médiatisées de la ministre allemande de l’environnement Barbara Hendricks au sujet de l’impossibilité de parvenir à une réduction de 40% des gaz à effet de serre produits par l’Allemagne d’ici à 2020

« Das Ziel, die Emissionen um 40 Prozent im Vergleich zu 1990 zu reduzieren, stammt aus dem Jahr 2007. Jetzt sehen wir, dass maximal 32,5 Prozent möglich sind. »

„L’objectif de réduire nos émissions [de gaz à effet de serre] de 40% par rapport à 1990 date de 2007. Nous voyons maintenant que le possible ne sera que de 32,5% au maximum »

(Rheinische Post, 07/11/2017. cf. aussi Le Courrier International 1410 du 9 au 15/11/2017 p. 9).

commencent à confronter ce qu’il faut bien nommer une simple « idéologie anti-nucléaire » relevant de l’affect et de l’émotion à la réalité des exigences de l’écologie réelle.

http://huet.blog.lemonde.fr/2017/11/10/nucleaire-les-chiffres-et-les-mots-dhulot/

Il est pourtant à prévoir que ce genre de confrontation ne fait que commencer, tant l’omerta bien-pensante sur le sujet n’a été que partiellement levée.

Ainsi, lorsque Barbara Hendricks, dans des propos rapportés par le même journal, affirme que « le nouveau gouvernement doit prendre en 2018 des décisions en ce qui concerne la sortie du charbon » (« Die neue Regierung muss 2018 Entscheidungen zum Kohleausstieg treffen« ), elle oublie de préciser que, la sortie du nucléaire ayant été préférée à la sortie du charbon pour des raisons essentiellement démagogiques, cette dernière, qui doit avoir lieu d’urgence si l’Allemagne veut tenir les engagements qu’elle a pris, l’obligera nécessairement à échafauder de véritables usines à gaz. Celles-ci, on le sait, ne feront jamais que remplacer une énergie productrice de gaz à effet de serre par une autre.

On se souvient qu’aux dires mêmes du Fraunhofer Institut, il sera en effet nécessaire d’installer en Allemagne une capacité de production de 95 GW de centrales à gaz, soit une puissance supérieure à celle produite par notre actuel équipement nucléaire.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/30/transition-energetique-versus-usine-a-gaz-ou-gazogene-a-propos-de-quelques-articles-et-emissions-recentes/

Une sortie trop improvisée du nucléaire, du côté français cette fois, et pour de semblables raisons démagogiques, nous plongerait dans une situation comparable, puisque d’après les calculs de RTE mentionnés par Sylvestre Huet dans l’article cité ci-dessus,

« si l’on maintenait l’objectif de diminuer de 75% à 50% la part du nucléaire dans la production électrique, il faudrait d’une part renoncer à stopper les centrales à charbon (3000 MW), mais en outre construire 11 000 MW de centrales à gaz, soit un doublement du parc à gaz actuel. Une telle stratégie aboutirait fatalement à augmenter les émissions de CO2 du système électrique ainsi qu’à élever fortement le prix de l’électricité »

Perspective confirmée et même largement amplifiée par les calculs de J.M. Jancovici,

https://jancovici.com/transition-energetique/renouvelables/100-renouvelable-pour-pas-plus-cher-fastoche/

qui hérisseront bien entendu – comme d’habitude – les démagogues et les idéologues anti-nucléaires mentionnés plus haut (à charge pour eux de produire des estimations aussi documentées…) mais feront je l’espère réfléchir les écologistes partisans d’une transition urgente vers un monde décarboné.

Transition effective, bien loin de celle annoncée à grand fracas médiatique, qui apparaît hélas de plus en plus comme un nouveau subterfuge permettant à l’hydre productiviste et consumériste de renouveler une fois de plus son règne maléfique.

Car aux marchés juteux de l’éolien et du solaire, voici que s’ajoute celui de la voiture électrique, appelée à dilapider de façon tragique énergie, métaux, lithium, cobalt, etc. pour le plus grand bonheur du capitalisme, le plus grand malheur de nos écosystèmes déjà entrés en agonie, et pour conforter la promesse rassurante – mais combien éphémère – d’un « retour » de la croissance et d’un maintien des emplois.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/08/28/a-propos-du-retour-de-la-croissance-et-des-croissants-de-fernand-raynaud/

http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2017/11/13/apres-un-plateau-de-trois-ans-les-emissions-mondiales-de-co2-repartent-a-la-hausse_5214002_3244.html

(sur les mirages entretenus de la voiture électrique, cf. par ex.:

https://jancovici.com/transition-energetique/transports/la-voiture-electrique-est-elle-la-solution-aux-problemes-de-pollution-automobile/

et sur l’entrée frénétique dans l’ère périlleuse de « l’économie lithium » et de « l’économie cobalt » :

http://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2017/11/05/les-batteries-au-lithium-bouleversent-des-pans-entiers-de-l-industrie_5210504_3234.html

https://reporterre.net/Corruption-pollution-consommation-les-ravages-du-lithium-en-Argentine

http://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2017/11/24/cobalt-du-sang-sur-les-batteries_5219724_3234.html

etc.

 

Tout cela nous renvoie bien sûr à « l’appel des 15 000 » scientifiques de 184 pays, dont le contenu a été récemment publié.

http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2017/11/13/le-cri-d-alarme-de-quinze-mille-scientifiques-sur-l-etat-de-la-planete_5214185_3244.html

Appel ô combien nécessaire et dont on pourrait penser naïvement qu’il devrait faire l’objet d’un large consensus.

On en est pourtant loin, et même si cela provoque l’étonnement, ce n’est hélas, une fois de plus, pas surprenant.

Car, rompant un habituel tabou, ses articles 8 et 13 conseillent de :

8 : réduire encore le taux de fécondité en faisant en sorte qu’hommes et femmes aient accès à l’éducation et à des services de planning familial, particulièrement dans les régions où ces services manquent encore.

13 : déterminer à long terme une taille de population humaine soutenable et scientifiquement défendable tout en s’assurant le soutien des pays et des responsables mondiaux pour atteindre cet objectif vital.

Il n’en faut apparemment pas plus pour soulever discussions et polémiques dont l’émission « 28 Minutes » du 15/11, sur Arte, nous donne quelques exemples.

https://www.arte.tv/fr/videos/075223-058-A/28-minutes/

Mais une fois de plus, on s’étonne (sans surprise…) de la façon dont le débat est d’emblée biaisé, par la présentation même :

Vers 15 mn : « Pour sauver la planète, faut-il changer radicalement les modes de vie et de consommation, ou faut-il mettre moins d’enfants au monde ?» nous demande-t-on.

Mais pourquoi poser cette question sous la forme d’une alternative, d’un aut/aut, ou bien/ou bien ?

Quel genre d’idéologie – évidemment largement développée dans le reste de l’émission – se cache donc sous cette manière d’aborder le problème ?

Alors qu’on sait que les trop rares documents sérieux (rapport Meadows, déclaration « des 15 000 » de la revue Bioscience) recommandent expressément d’agir à la fois sur les deux leviers, celui du changement radical du mode de vie et celui de la régulation démographique.

Et nous voilà donc partis une fois de plus sur les habituelles approches exclusives, puisque M. Gaël Giraud, confirmant l’approche qui est, on le sait, celle du Pape (cf. vers 30mn dans l’émission)

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/08/15/rien-de-nouveau-sous-frere-soleil-a-propos-des-langues-regionales-et-de-la-demographie-pontificale/

affirme que le problème ne relève pas « d’une question de natalité, mais de sobriété énergétique des plus riche, 10% des plus riches émettant 50% des émissions de gaz à effet de serre » (vers15mn45).

[ajout du 24/11: dans la même veine, cf. aussi l’article du même Gaël Giraud ]:

http://abonnes.lemonde.fr/afrique/article/2017/11/24/climat-la-priorite-est-de-reduire-le-train-de-vie-des-plus-riches-pas-la-natalite-des-plus-pauvres_5219657_3212.html

Qui donc le nie, mon cher Père ?

Mais en quoi ce constat devrait-il faire perdre de vue une évidence massive:

le milliard d’africains supplémentaire dans 25 ans, tout comme les centaines de millions d’asiatiques, etc. comme il est dit vers 21mn52, qui comme le soutient le même jésuite « ne sont pas ceux qui posent un problème écologique », n’auront absolument plus, dans 20 ans et encore moins dans 80, la faible empreinte écologique qu’ils ont actuellement.

[sur cette expression, voir mes réflexions dans la dernière partie de mon post de 09/2016] :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/09/21/du-ridicule-ter-quand-eirikr-zemmour-donne-des-lecons-de-francais-a-mohamed-et-que-les-plaisanteries-gauloises-ne-conviennent-pas-a-m-sarkozy-qui-devrait-plutot-approfondir-la-question-demograp/

Car l’une des énormes failles du débat est bien là : on réfléchit à empreinte écologique constante quand il s’agit de parler des pays en développement.

Or, s’il est vrai qu’actuellement le poids en Hag (hectares globaux. Cf. post ci-dessus) d’un américain est de 10 fois supérieur à celui d’un africain, il n’en sera plus du tout de même dans 20 ans ou dans 80 !

Il ne s’agit certes pas « d’instrumentaliser » l’argument démographique « pour cacher la responsabilité des plus riches » comme le font certains (cf. encore mes remarques sur M. Sarkozy dans le post ci-dessus).

La plupart des défenseurs sérieux de la régulation démographique sont les premiers à dénoncer cette responsabilité.

Mais seulement de se rendre compte que, comme ce fut le cas pour la Chine, pour l’Inde, etc., la croissance démographique s’accompagnera inévitablement d’une croissance de la production et de la consommation, et donc de l’empreinte écologique.

Les 3 ou 4 milliards d’humains supplémentaires à l’orée du XXIIème siècle ne se contenteront certainement pas (et de façon tout-à-fait légitime, en un certain sens) des 0,63hag actuels d’un habitant du Burundi, ou des 0,75 d’un habitant du Bangla Desh, et les 0,36 planètes nécessaires à un haïtien ou un africain en 2017 vont rapidement devenir les 2,11 planètes du chinois actuel, voire nettement plus.

Qui oserait en effet soutenir tant soit peu sérieusement que, compte tenu de ce qui a été dit plus haut concernant la capacité jamais prise en faute du capitalisme d’inventer sans cesse de nouvelles formes de consumérisme permettant de maintenir la mythologie de la croissance, l’Afrique et ses 4,5 milliards d’habitants à l’horizon 2100 pourraient y échapper ?

De même, les progrès de l’éducation provoqueront un important accroissement de la demande légitime de bien être.

[sur la question de la pertinence des prévisions de croissance démographique, cf. toutefois :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/06/29/de-diogene-en-politique-ainsi-que-des-lapins-de-fibonacci-et-de-la-facon-pernicieuse-dont-ils-grignotent-nos-previsions-autant-economiques-que-demographiques-quelques-breves/   ]

Et la question posée par une croissance démographique doublée d’une croissance économique tellement prévisible (et déjà largement en cours) de pays dits « pauvres » ne concerne pas que la seule disponibilité alimentaire, terrestre et halieutique, mais aussi la quantité et de la qualité de l’eau douce, la production d’énergie, les réserves de matières premières,

[sur la notion de « peak everything » cf :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

la destruction de la biosphère, de la biodiversité, etc.

On en est désormais assuré, le XXIème siècle verra la disparition des ours blancs, des éléphants, des gorilles, grands singes et de bien d’autres espèces encore. Est-il concevable qu’une Afrique à 4,5 milliards d’habitants dans un monde à 11 milliards puisse rattraper ces crimes contre la biodiversité ?

Sur ce point, l’exemple du Niger utilisé par M. Boillot manque totalement de pertinence : en quoi ses prévisions d’une densité confortable dans un pays harmonieusement développé s’accordent-elles avec un monde dont 65% de la population habiteront les villes en 2025, et plus de 80% dans de nombreux pays ? Le Nigeria et Lagos, et non le Niger constituent sans doute des images bien plus précises de l’Afrique de demain.

De la même manière, laisser entendre que la question de l’optimum de population mondiale n’aurait pas de réponse (vers 22mn) frise la supercherie: les éléments mentionnés ci-dessus (épuisement des ressources naturelles, « peak everything », réchauffement climatique, baisse des réserves halieutiques, chute catastrophique de la biodiversité, etc. etc. etc.) montrent clairement que si nous ne savons effectivement pas déterminer quel chiffre inférieur aux 7,5 milliards d’habitants que nous sommes actuellement sur terre serait souhaitable pour assurer au mieux la permanence de l’espèce humaine, il est au moins de plus en plus certain que tout dépassement de ce chiffre augmentera désormais considérablement les probabilités de crises encore plus graves.

Pour ma part, mon expérience de l’humanité, riche mais aussi pauvre, m’a démontré, hélas, qu’il est bien plus difficile de renoncer à une voiture et à la magie des dernières technologies électroniques ou autres – surtout quand tant d’incitations économiques, publicitaires, etc. savamment instillées nous y incitent – qu’à la naissance d’un enfant supplémentaire.

La frugalité heureuse est certes indispensable, et, en tant que quasi végétarien de longue date et quelques autres caractéristiques, je suis le premier à en partager entièrement le projet.

Mais nous sommes confrontés à l’urgence.

Et il paraît bien illusoire de penser qu’aux échéances brèves qui conditionnent désormais notre survie dans des conditions acceptables, la conversion de 11 milliards de personnes à ce type d’idéal soit la solution miracle aux problèmes auxquels nous sommes confrontés.

Mieux vaut donc mettre toutes les chances de notre côté, et comme nous le disent les « 15 000 », le rapport Meadows et d’autres analyses sérieuses, envisager ensemble, entre autres composantes, le paramètre économique et le paramètre démographique.

Car « Nous mettons en péril notre avenir en refusant de modérer notre consommation matérielle intense mais géographiquement et démographiquement inégale, et de prendre conscience que la croissance démographique rapide et continue est l’un des principaux facteurs des menaces environnementales et même sociétales ». (Manifeste des 15 000.  C’est moi qui souligne).

On en vient alors à se demander :

Dans quel but s’acharner à vouloir nier ce qui semble relever de l’évidence et de la simple raison ?

En l’occurrence le fait que cette indispensable stabilisation, mieux décroissance économique globale (même si celle-ci doit bien sûr s’effectuer de manière équitable, car la décroissance des riches doit s’accompagner d’une croissance raisonnée des pauvres) doit se conjuguer de façon elle aussi indispensable, avec une stabilisation, mieux, une décroissance démographique elle aussi sélective en fonction des différences d’empreinte écologique.

Et pourquoi donc persévérer dans un tel déni ?

Avec l’âge, je m’aperçois de plus en plus que le fonctionnement humain semble relever de mécanismes fondamentaux, finalement peu nombreux, et qui s’enracinent sans doute pour la plupart dans notre petite enfance. Il est en effet fort probable que nous restions jusqu’à la fin de notre vie de grands enfants…

J’ai en particulier fait état, dans quelques-uns de mes derniers posts,

du « fantasme de toute puissance », qui me semble expliquer bien des choses dans le domaine politique tout autant que religieux, mais aussi cette étrange frénésie qui nous pousse à croire de façon totalement irrationnelle à la possibilité d’une croissance infinie dans un monde fini ;

de l’antagonisme entre les constantes normatives « à valeur propulsive », qui permettent aux organismes de se maintenir en vie malgré les conditions changeantes de leur environnement, et les constantes normatives « pathologiques », à valeur répulsive « exprimant la mort en elles de la normativité » (G. Canguilhem, Le normal et le pathologique, Paris, PUF 1998 (7) p. 137) ; le difficile équilibrage de ces constantes rendant compte lui aussi d’une grande partie de nos comportements, psychiques, sociaux, politiques, religieux, etc.;

ou encore du « wiederholungzwang », dont parle Freud, cette pulsion de répétition qui fait que nous nous enfermons dans des névroses morbides qui elles aussi empêchent tout renouvellement de nos manières d’être et de penser…

Qu’il me soit permis d’évoquer un autre aspect, auquel j’ai déjà fait allusion: la curieuse démission de l’esprit critique devant l’argument d’autorité. Il se conjugue d’ailleurs bien souvent avec quelques uns des précédents.

Ce mécanisme fréquent, qui se manifeste en particulier dans les organisations fortement structurées et dans lesquelles certaines personnes occupent la fonction de « maître à penser », de « gourou », etc. entraîne, chez des esprits pourtant par ailleurs clairvoyants et pertinents, une étonnante perte de discernement et de bon sens dès qu’entre en jeu la parole d’un « maître », d’un « Guide », d’un « Pape », une « ligne du parti », etc.

J’en avais fait état à propos des étonnantes allégations de Lucetta Scaraffia, féministe catholique, pourtant capable de justifier n’importe quelle incongruité dès qu’il s’agit de défendre la parole d’un Pape:

(cf. la deuxième partie du post :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/06/25/a-propos-de-quelques-demissions-recentes-et-de-remarques-de-p-rosanvallon-et-sur-ladmirable-mme-seyran-ates-et-la-situation-des-femmes-dans-la-mosquee-et-dans-leglise-sur-l/   )

Certes, les motivations sont diverses, et les arguments de M. Boillot, légitimes bien que très contestables du fait des éléments évoqués ci-dessus, ne relèvent certainement pas de ce mécanisme*.

Mais que dire lorsqu’un père jésuite, d’une compétence par ailleurs largement reconnue, reprend quasiment mot pour mot des thèses qui sont, depuis bien longtemps, celles du magistère catholique ?

Bien sûr, une exégèse « à la Dupanloup »,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/11/26/archi-archives-de-stultitia-2006-ne-pas-hurler-avec-les-dupanloup/

soutiendra que les autorités catholiques ont toujours été ouvertes à la question démographique, et quelques théologiens courageux, comme Henri Wattiaux ou Bernard Holzer s’engagent courageusement contre l’emprise de certaines constantes normatives « pathologiques ».

Mais il s’agit d’exceptions et en faire la règle relèverait une fois de plus de la supercherie.

Car il faut le reconnaître, dans la production de l’Église sur le sujet,

« un simple décompte montre que les déclarations strictement natalistes sont bien plus nombreuses que les déclarations de natalisme raisonné. En outre, le natalisme raisonné est restreint à la seule survie de la famille, et ne tient nullement compte de l’intérêt général (surpopulation nationale ou régionale). Il découle de ce natalisme fondateur que la doctrine officielle de l’Église est presque muette sur le problème posé aux pays en voie de développement par une croissance démographique trop soutenue. En fait, la position de l’Église sur le lien population-développement est restée constante depuis la première conférence de l’ONU sur la population (Bucarest 1974): il n’est pas prouvé qu’une trop forte croissance démographique soit néfaste, même dans les pays très pauvres, et l’accent doit être mis avant tout sur la répartition économique (le partage mondial des richesses et  l’échange égal). (…). Les autres positions de l’Église découlent « naturellement » de cette doctrine fondamentale : refus absolu de l’avortement (au risque d’admettre une surmortalité féminine liée à des avortements clandestins) même si la famille n’est pas en mesure d’accueillir économiquement le nouveau venu ; admission du bout des lèvres de pratiques de limitation des naissances, à condition qu’elles ne recourent pas à des moyens chimiques (seule est admise la méthode Billing, à l’efficacité faible hors des milieux favorisés de l’Europe occidentale). (R. Valette, Le catholicisme et la démographie. Église, population mondiale, contrôle des naissances. Éditions de l’Atelier/Éditions ouvrières, Débattre 1996. Recension dans: Population, 1997, vol. 52).

Bucarest 1974, R. Valette 1996, Laudato Si 2015, Gaël Giraud 2017: « Rien de nouveau sous Frère Soleil », comme je le disais dans mon post du 15 août 2015.

Ni en ce qui concerne l’approche de la question démographique;

Ni en ce qui concerne la question de la contraception qui lui est liée : si les pays catholiques sont peut-être ceux dont la natalité est la plus basse, comme le dit M. Giraud, il faut rappeler que la maîtrise par les femmes de leur sexualité et de leur fécondité ne s’est aucunement réalisée avec l’Église catholique, mais bien et toujours contre elle.

Et si l’accès au développement et à l’éducation des femmes en particulier constitue en effet un élément essentiel de la transition démographique, la maîtrise de la contraception que ces avancées rendent possible n’est là encore due qu’au combat des femmes, et certes pas à la bienveillance quelque peu paternaliste et infantilisante d’une institution noyautée par les mâles.

Dommage donc qu’une personne aussi compétente et avisée que M. Giraud se laisse prendre par ce genre de discours issus d’une dogmatique intemporelle sans rapport avec les urgences écologiques.

Le courage, la pertinence scientifique et l’équilibre de « l’appel  des 15000 » demandait une approche autrement réfléchie.

 

*Ajout du 23/11:

Le dogmatisme religieux irréfléchi, catholique en particulier, constitue une partie des motivations qui rendent compte de la permanence du déni en ce qui concerne la question démographique.

Mais un tel déni relève bien sûr aussi d’autres raisons.

Parmi celles-ci, on pourrait évoquer le fait qu’une limitation généralisée des naissances met en cause l’une des dynamiques animales et humaines les plus puissantes et les plus partagées, celle de la procréation et de la parentalité. La plupart d’entre nous sommes en effet impliqués dans cette dynamique, et, étant sur ce point juges et parties, déjà mères et pères de famille ou ayant l’intention de le devenir, il est difficile d’attendre de nous une analyse impartiale de la question.

Il faut pourtant répéter qu’une approche telle que celle d’A. Weisman

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

ne prône une politique généralisée de l’enfant unique que sur 3 ou 4 générations, le temps de revenir à un optimum démographique compatible avec notre environnement. Une fois atteint cet optimum, une politique le plus possible respectueuse du taux de remplacement (environ 2,05 enfants par femme) qui n’est pas très éloigné de la situation que connaissent actuellement bien des pays, pourrait se substituer à la politique de l’enfant unique.

Une telle perspective n’a donc rien d’inaccessible. Encore moins s’agit-il d’un terrorisme malthusien.  À mon sens, elle est même autrement réaliste que celle qui consiste à croire que l’être humain serait capable de renoncer à une bonne partie de son bien-être matériel, ce qui n’a jamais eu lieu que sous la contrainte ou par la guerre.

Comme nous le savons, la décroissance démographique s’est produite, elle, sans contrainte dans la plupart des pays développés. Dans notre situation d’urgence, il s’agirait seulement de l’accompagner et de l’accélérer.

Comme je le disais dans ma recension d’A. Weisman (cf. lien plus haut), en en citant les p. 255-267:

[l’Iran] après une période de politique nataliste forcenée, et devant la catastrophe démographique et la famine que celle-ci était sur le point d’entraîner, a adopté une politique incitative de réduction des naissances par l’enfant unique et par la mise à disposition gratuite des moyens contraceptifs (sans pour autant accepter l’avortement), qui a constitué un succès sans précédent qui pourrait servir d’exemple pour notre évolution future.

Hélas, cette politique sensée n’a pas été maintenue, et le retour de la croissance démographique pour des raisons de domination géopolitique représente à nouveau pour l’Iran une menace considérable :

http://www.lemonde.fr/planete/article/2014/12/06/l-iran-menace-de-devenir-un-immense-desert_4535823_3244.html

Une incitation par des mesures fiscales adéquates accompagnées de mesures éducatives et de la gratuité des moyens contraceptifs – féminins comme masculins – pourrait avoir une efficacité réelle et rapide.

L’argument éculé et pernicieux de la « liberté » du choix du nombre des enfants étant de plus bien idéologique.

Il serait bon que quelques jésuites aillent enquêter sur le terrain pour savoir si les femmes qui ont 7 ou 8 enfants dans le Sahel ou au Pakistan l’ont librement choisi par respect de quelque précepte religieux nataliste ou par adhésion réfléchie à  l’enseignement de quelque pape ou Église ….

Il y a fort à parier qu’une enquête sur le sujet montrerait qu’une telle situation est due à la soumission des femmes au machisme ambiant qui impose le désir de l’homme, ainsi qu’aux contraintes sociales.

 

Une autre motivation importante en ce qui concerne le déni du péril démographique me paraît relever des séquelles d’une approche marxiste, consciente ou inconsciente, devenue un habitus de la classe intellectuelle.

Car si l’on postule en effet que la lutte des classes ou que l’antagonisme entre nantis et prolétaires constitue le seul moteur de l’histoire, alors, bien entendu, la question démographique ne se pose pas en tant que telle. Seule se pose celle de l’élimination du capitalisme, unique responsable de tous les maux de notre monde.

Accédons d’abord au Matin du Grand Soir et à son Royaume, et tout le reste nous sera donné de surcroît, y compris la fin du réchauffement climatique, la résolution de la question énergétique et le bien être des 11 milliards d’habitants de la planète à l’horizon 2100 dans une société mondiale délivrée de la guerre et autres crises.

C’est hélas la persistance d’un logiciel de ce genre qui a rendu nos analyses incapables de prendre en compte, entre autres choses, le soi-disant « retour du religieux » jusque dans ses formes pathologiques (cf. EI), la permanence de revendications patriotiques (cf. Catalogne), etc., etc.

N’en déplaise à Marx et à ses héritiers conscients ou inconscients, il y a un bug, ou du moins une insuffisance de l’algorithme. Le paramètre économique est certes important, mais il n’est pas le seul à prendre en compte dans les évolutions de l’histoire. Et les lendemains qui chantent de l’égalité entre pays riches et pays pauvres, s’ils sont bien entendu à rechercher, ne résoudront pas par miracle la question démographique.

Il est d’ailleurs piquant de constater combien ces deux dogmatismes – catholique et marxiste – se conjuguent pour conforter ce qui relève du déni…

 

Ajout du 24/11:

Un article qui tombe à point pour illustrer ce qui précède:

http://www.lavoixdunord.fr/272369/article/2017-11-24/philippines-echec-du-planning-familial-des-ong-la-rescousse#

Sans commentaires…

 

 

 

À propos du retour de la croissance…. et des croissants de Fernand Raynaud

J’avais déjà évoqué, à propos de ce que le vieux Sigmund nommait Wiederholungszwang, certaines répétitions compulsives de l’identique, manifestes en bien des attitudes dogmatiques de l’Église catholique :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/31/des-papes-de-la-pedophilie-de-lordination-des-femmes-et-de-quelques-autres-rudiments-de-theologie-sommaire/

Et la géniale illustration qu’en donna un jour Fernand Raynaud reste bien sûr inégalable.

http://www.ina.fr/video/I05133720

Mais Stultitia ne résiste pas au plaisir de me rappeler ce concept à propos d’un leitmotiv actuellement omniprésent dans les medias, et relevant d’une autre dogmatique, celui du « retour de la croissance ».

Étant bien peu économiste, il n’est aucunement dans mon intention de mettre en question un tel « retour », même si les signes en paraissent encore bien fragiles, au dire des spécialistes.

Je voudrais plutôt, une fois de plus, m’attacher à réfléchir à quelques défauts de cohérence, qui, une fois de plus, relèvent d’habitus de pensée tellement caractéristiques de notre schizophrénie habituelle qu’ils passent la plupart du temps inaperçus.

Car voyons : d’après les opinions consensuelles des mêmes spécialistes, par ailleurs fort compétents et dont je ne mets pas en cause la pertinence dans le cadre d’une approche économique « classique »

(cf. par ex.)

https://www.france.tv/france-5/c-dans-l-air/229083-l-economie-repart-merci-hollande-ou-macron.html

https://www.france.tv/france-5/c-dans-l-air/227015-loi-travail-ultimes-negociations.html

etc.

le dit « retour » serait dû essentiellement à des facteurs conjoncturels, parmi lesquels, en premier lieu, le faible coût du pétrole. Et la dite « croissance » se manifesterait en particulier par une reprise au niveau du secteur automobile (Renault est désormais le premier constructeur mondial. Cocorico…).

Alors on se demande tout de même un peu de quoi on parle.

Puisqu’au sein même de ce gouvernement, certains nous disent – fort logiquement et écologiquement – qu’on doit apprendre d’urgence à se passer de pétrole, et donc à se passer à brève échéance de l’automobile classique en tant que gouffre à pétrole

http://www.lemonde.fr/planete/article/2017/08/26/nicolas-hulot-ferme-les-vannes-des-hydrocarbures_5176765_3244.html?xtmc=hulot&xtcr=1

http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2017/07/06/nicolas-hulot-annonce-une-prime-pour-remplacer-les-vehicules-les-plus-polluants_5156706_3244.html

« en même temps » qu’au sein du même gouvernement d’autres se félicitent du retour d’une « croissance » fondée sur la possibilité de continuer à gaspiller à bas prix le précieux or noir, et à vendre partout dans le monde (Renault faisant un tabac en Chine) nos automobiles à pétrole.

Bien sûr, on dira que l’automobile va désormais devenir électrique, c’est-à-dire qu’elle roulera encore pour longtemps au charbon ou au gaz, comme en Allemagne ou en Chine, ou à l’énergie nucléaire comme en France, etc.

Les promesses d’une automobile éolienne et/ou solaire ou à gazogène étant encore très loin d’être réalistes et relevant plutôt de « l’usine à gaz ».

Cf. par ex :

https://jancovici.com/transition-energetique/transports/la-voiture-electrique-est-elle-la-solution-aux-problemes-de-pollution-automobile/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/30/transition-energetique-versus-usine-a-gaz-ou-gazogene-a-propos-de-quelques-articles-et-emissions-recentes/

Sans parler de l’extrême nuisance écologique de millions de tonnes de batteries lorsque quelques milliards supplémentaires d’occidentaux, d’indiens, de chinois, d’africains, feront rouler quelques milliards de voitures « propres » pour le plus grand bonheur de la « croissance » made in Renault.…

 

Le problème étant, une fois de plus (« je sais bien, on se répète », me dit Stultitia…) qu’un gouvernement, pour lequel j’ai tout de même voté du fait de l’inconsistance d’une réelle alternative ou de la dangerosité d’autres propositions (cf. quelques posts précédents), en dépit d’un look séducteur de jeunesse et de renouvellement, demeure prisonnier de la vision archaïque mais hélas mondialisée d’un monde croissant (« avec deux croissants, vous dis-je ! »), et du fantasme absurde mais rassurant d’une croissance illimitée dans un monde dont nous percevons sans cesse mieux les limites.

« Mais les limites, ce n’est pas pour nous ! Le déluge ? Après nous ! Et d’ailleurs après qu’on ait gratté les fonds de tiroirs, la « croissance verte » et « l’économie circulaire » remédieront à tout ça ! »

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

« Allons donc, garçon ! Avec deux croissants ! Et verts, bien entendu ! »

 

Je l’admets, l’ironie est sans doute facile quand il faut bien promettre une baisse du chômage et une augmentation du niveau de vie et des retraites, comme se croit obligé de le faire tout politique.

Mais peut-être certains pourraient-ils tout de même profiter de leur jeunesse pour commencer (avec tellement, tellement de retard !) à faire prendre conscience qu’il faudrait un peu sortir du Wiederholungszwang de l’exigence compulsive permanente de croissants…

Ou alors, pour être cohérents avec leur incantation à la « croissance », qu’ils relèvent le défi de nous démontrer rigoureusement que les prévisions du rapport Meadows-Turner – qui rappelons-le, n’ont jusqu’ici jamais été prises en faute – sont erronées.

Modle Meadows

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/06/29/de-diogene-en-politique-ainsi-que-des-lapins-de-fibonacci-et-de-la-facon-pernicieuse-dont-ils-grignotent-nos-previsions-autant-economiques-que-demographiques-quelques-breves/

Car 2030 s’approche !

Mais l’entreprise paraît largement hors de portée de politiques et d’économistes dont la profession semble exiger qu’ils gardent le nez dans le guidon.

« Et deux croissants ! Deux ! ».

PMA. L’éthique supposerait-elle l’incohérence ?

Je précise tout d’abord – cela ne surprendra en rien les lecteurs de ce blog – que je ne « roule » pour personne, et certes pas pour des émanations soi-disant « catholiques » du type de la Manif pour tous. J’ai toujours défendu sur ce blog les revendications des homosexuels, leur droit à la reconnaissance et au mariage en particulier.

Mes remarques de ce jour se situent essentiellement au niveau d’une exigence de cohérence.

Car je dois reconnaître mon étonnement.

Même si je suis, pour ma part, partisan d’une prévalence sans ambiguïté des droits de l’enfant sur le droit à l’enfant, que l’on soit hétérosexuel comme homosexuel (cf. l’enfant l’Oréal », selon l’expression du Dr. J.P. Matot : « un enfant, parce que je le vaux bien »),

la référence à « une revendication de liberté et d’égalité dans l’accès aux techniques [médicales] pour répondre à un désir d’enfant »

http://www.lemonde.fr/societe/article/2017/06/27/le-comite-d-ethique-deverrouille-le-debat-sur-la-procreation-medicalement-assistee_5151717_3224.html

par le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) me paraît marquée d’une incohérence fondamentale :

Outre bien sûr des questions juridiques en suspens concernant le statut du donneur et le droit de la filiation, comment peut-on accepter, en vue de résoudre ce que le CCNE nomme une question d’égalité, de promouvoir une inégalité flagrante, puisque certains enfants vont donc se trouver dans la situation d’avoir droit à une représentation de la diversité des sexes à leur naissance (le fait d’avoir une mère et un père), alors que d’autres en seront privés ?

Les droits de l’adulte à « l’égalité » sont-ils donc à ce point à privilégier par rapport aux droits de l’enfant ?

Si une telle relativisation des droits de l’enfant constitue un choix de société, il faudrait alors l’énoncer clairement, et ne pas se contenter de quelques remarques pudiques, voire désinvoltes, concernant « les conséquences pour l’enfant », considérations qui sont bien loin d’être à la hauteur des interrogations éthiques.

 

Une deuxième incohérence est flagrante.

Car comment accepter « l’ouverture de l’IAD à toutes les femmes », et donc aux lesbiennes, sans prendre en compte  la «  souffrance induite par une infécondité résultant d’orientations personnelles » que peuvent ressentir nombre d’homosexuels hommes ? Pour pallier ce qui est présenté plus haut comme une inégalité, voilà qu’on ouvre une nouvelle inégalité, sexiste cette fois. Les hommes n’auraient-ils donc pas les mêmes droits que les femmes ?

Le fait d’accepter la PMA dans le cas des lesbiennes tout en refusant vertueusement la GPA (refus que je partage entièrement, cf. mes réflexions sur ce point sous le « mot-clef » ci-contre ) est donc au minimum une incohérence, voire une supercherie ou un « cheval de Troie » qui prépare, en dépit des artifices rhétoriques, une autorisation à terme de la GPA. Car celle-ci est bien l’unique façon de rétablir une « égalité » qui se trouve rompue par la discrimination instaurée par l’autorisation de la PMA pour toutes les femmes.

Là encore, s’il s’agit d’un choix de société, il faut l’annoncer clairement, et ne pas se cacher derrière des incohérences qui ouvrent la porte à la supercherie.

 

Enfin, ne va-ton pas un peu vite en besogne ? Car une autre question éthique fondamentale est celle de l’accès à la médecine à des fins non thérapeutiques.

Sur ce point, il peut paraître en effet bien léger d’invoquer des « souffrances induites » par des caractéristiques « résultant d’orientations personnelles ».

On le sait, l’évaluation de telles souffrances dans le cas de demandes de modifications de l’identité sexuelle fait l’objet de protocoles psychologiques et médicaux très exigeants.

Qu’en sera-t-il de l’évaluation de telles « souffrances » dans le cas de l’homosexualité féminine ? Ne risque-t-on pas de passer un peu facilement de la « souffrance » au caprice ?

Plus largement, l’utilisation de la médecine à des fins non-thérapeutiques constitue de nos jours l’une des « boîtes de Pandore » les plus problématiques en ce qui concerne l’avenir de l’humanité. Peut-être serait-il sensé de ne pas créer à la légère des jurisprudences sur lesquelles il risque d’être bien difficile de revenir.

Qu’en sera-t-il désormais des critères de la « souffrance » ? Je peux souffrir très réellement de me sentir trop petit, ou de ne pas courir aussi vite que les autres. Telle cette personne pourvue de jambes normales, mais  qui demandait à ce qu’on lui pose des prothèses de titane pour courir plus vite.

Certains envisagent avec sérieux le marché juteux – et désormais bientôt accessible – de la greffe d’utérus chez l’homme en vue de pallier la « souffrance induite par une infécondité » que ressentent certains.

La difficulté d’évaluer la « souffrance » ouvre donc la porte à une casuistique fort complexe, qui risque de donner lieu à bien des abus, et certainement des trafics.

De plus, son invocation dans le cas de l’homosexualité risque de ramener le vieux spectre dépassé de l’assimilation de celle-ci à une maladie.

Or, je ne pense pas qu’il s’agisse là d’un retour souhaitable.

 

Je pense pour ma part que la diversité des « orientations personnelles » possibles fait signe vers une incomplétude foncière caractéristique de notre condition d’être humain.

De la même façon que certaines et certains sont attirés par l’autre sexe, certaines et certains sont attirés par le même.

De la même façon que certaines ou certains sont attirés par la maternité ou la paternité, certaines ou certains ne se conçoivent pas dans cette orientation de vie.

On sait que, contre certaines idéologies, religieuses en particulier, le fait d’assumer ce refus a ouvert à des approches fécondes d’une féminité et d’une masculinité dissociées de la maternité et de la paternité. Dissociation revendiquée d’ailleurs lors des mouvements de libération sexuelle des années 70…

Or, chaque orientation de vie entraîne à la fois des richesses et des deuils. Les deux aspects constituant notre chemin d’accès à la maturité, qui passe par le fait d’assumer cette incomplétude qui est la nôtre.

L’engagement dans la voie de l’hétérosexualité entraîne pour moi le deuil de l’homosexualité, et inversement. Et même le fait d’être bisexuel ou transgenre entraîne le deuil de la voie qui permet de se réaliser dans une seule de ces orientations.

L’une des grandes « souffrances » de notre temps n’est-elle pas alors d’avoir laissé penser qu’il pourrait y avoir des « orientations » où tout pourrait se réaliser à la fois sans souffrance et sans deuil ?

L’urgence serait peut-être alors, pour lutter véritablement contre la « souffrance », de savoir dépasser l’illusion de la complétude, du « fantasme de toute puissance » qui en constitue incontestablement l’une des sources essentielles.

Transition énergétique versus usine à gaz… ou gazogène. À propos de quelques articles et émissions récentes.

En attendant que des plus compétents que moi interviennent sur le sujet, quelques rappels et réflexions rapides à propos d’articles et d’émissions récentes.

Le premier article :

http://abonnes.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/01/22/en-allemagne-le-charbon-n-a-pas-remplace-le-nucleaire_5066912_4355770.html

nous permet de corriger un contre-sens : si, en effet, le début de « sortie du nucléaire » a bien signifié jusqu’en 2013 en Allemagne un accroissement de l’utilisation du charbon pour la production d’électricité, ce n’est désormais plus le cas.

Et si les objectifs ambitieux de réduction des émissions de gaz à effet de serre n’ont pour le moment pas été tenus, ces émissions ont tout de même baissé de 2% depuis 2011.

Bonne nouvelle ! Dont acte.

La mauvaise étant, on le sait, la part décroissante mais toujours largement prépondérante qu’occupe le charbon (et donc les très importantes émissions qu’il produit) dans le mix énergétique allemand, comme le confirment les graphiques du Fraunhofer Institute, organisme de référence en Allemagne.

https://www.energy-charts.de/energy_pie.htm

Ce sont en gros ces chiffres qui sont repris lors du « 28 Minutes » d’Arte sur le sujet :

http://www.arte.tv/guide/fr/068401-102-A/28-minutes

(en particulier vers 26mn).

 

Tout en souhaitant que le processus engagé tienne les promesses prévues et que les améliorations s’accélèrent, on peut bien évidemment, avec nombre d’experts, souligner le coût exorbitant (de l’ordre de 500 milliards d’euros) d’une baisse des émissions qui reste, pour le moment du moins, quasi anecdotique (2%) pour un pays qui demeure l’un des champions d’Europe de production de gaz à effet de serre.

Bien sûr, il reste aussi légitime de se demander si, d’un point de vue strictement écologique, et considérant l’impératif premier de lutte contre le réchauffement climatique, une « sortie du charbon » n’était pas plus urgente qu’une sortie du nucléaire….

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/10/18/des-vertus-comparees-du-surf-et-de-la-plongee-sous-marine-ou-quand-la-transition-energetique-suppose-la-stabilite-demagogique-ainsi-que-du-bon-usage-de-mr-jancovici/

Quoiqu’il en soit, l’élève devrait faire mieux dans l’avenir, du fait du développement en cours des renouvelables. Il faut donc attendre pour juger. Cela fait bien sûr partie de tout processus sur le long terme.

Le problème est alors de savoir si le plus long terme ne devra cependant pas inclure quelques ajustements douloureux, autant en ce qui concerne les émissions qu’en ce qui concerne les coûts, financiers comme environnementaux.

Car si cela n’apparaît pas dans les articles en question, on sait depuis longtemps, et l’expérience le prouve amplement (cf. le cas de l’Espagne en particulier, illustré ci-dessous

https://jancovici.com/transition-energetique/renouvelables/pourrait-on-alimenter-la-france-en-electricite-uniquement-avec-de-leolien/ ),

que l’usage des sources d’énergie intermittentes, en l’absence sans doute durable de moyens de stockage efficaces (utilisation déjà maximale en Allemagne comme en France des sites capables de recevoir des STEPS – Stations de Transfert d’Énergie par Pompage en particulier, qui, en utilisant le trop plein ponctuel d’énergie éolienne ou solaire pour remonter l’eau dans des lacs de barrage, constituent le mode de stockage le plus performant – plus de 60% de l’énergie de départ y est préservée -), exige d’adosser de telles énergies à des sources non intermittentes afin de pourvoir à une demande accrue lors des pics de consommations (hivernaux en particulier) en l’absence de soleil et de vent, lorsque les éoliennes et les panneaux photovoltaïques ne produisent que quelques pourcents de leur capacité théorique.

Le même institut de référence (Fraunhofer, plus ou moins équivalent de notre ADEME) nous met sur la piste de ce qui sera probablement à terme la solution allemande de l’EnergieWende (« tournant » ou « transition » énergétique ») :

Reprenons les propos de S. Huet :

Les chercheurs [ de Fraunhofer] ont simulé un système électrique fonctionnant heure par heure et sur une année entière à partir d’énergies renouvelables, en prenant comme base des besoins le succès d’une politique d’économie d’énergie, de diminution de la consommation d’électricité d’environ 25% par rapport à aujourd’hui.

Le scénario 100% renouvelables, basé sur une alimentation autarcique en énergie et sur des potentiels techniques considérés comme réalistes, comprend, en termes de puissance installée :
► 170 GW d’éolien terrestre et 85 GW d’éolien en mer (soit 255 GW contre 29 GW actuels en tout).
► 200 GW de photovoltaïque.
► 70 GW de centrales dites Power-to-Gas, prévues pour transformer l’électricité d’origine renouvelable en gaz (hydrogène utilisé comme tel ou peut-être méthanisé) lors des périodes de production excédentaires par rapport à la demande.
► 95 GW de centrales à gaz utilisées en «back-up», lorsque la production d’origine renouvelable n’est pas suffisante, et optionnellement couplées à des systèmes de récupération de la chaleur pour réinjection dans les réseaux de chaleur.

http://sciences.blogs.liberation.fr/2013/01/08/electricite-le-cas-allemand/

Précision: pour les germanistes, cf:

https://www.ise.fraunhofer.de/content/dam/ise/de/documents/publications/studies/studie-100-erneuerbare-energien-fuer-strom-und-waerme-in-deutschland.pdf

ainsi que le communiqué de presse de Fraunhofer du 11/12/2012:

https://idw-online.de/en/news506429

 95 Gigawatt zentrale Gaskraftwerke (…) würden für die Rückverstromung sorgen; diese Kraftwerke dienen der komplementären Stromversorgung bei nicht ausreichender Leistung aus Wind und Sonne.

(95 gigawatts de centrales à gaz auraient une fonction de compensation -« back up »-; ces centrales assurant l’alimentation complémentaire lorsque les performances du vent et du soleil ne sont pas suffisantes).

L’institut considère ainsi les 70 GW de Power-to-Gas ainsi que les 95 GW de centrales à gaz comme indispensables pour pallier l’intermittence et permettre d’assurer la relève de l’éolien et du solaire en cas de « coup dur » climatique ou autre. Lorsqu’il n’y a ni vent ni soleil en quantité suffisante, la totalité de l’alimentation en électricité doit être rapidement assurée par « autre chose », en quantité suffisante pour remplacer les sources défaillantes. Cet « autre chose » devant, en toute logique, assurer une alimentation à peu près équivalente aux sources auxquelles elle se substitue.

D’où la nécessité d’un double système d’approvisionnement, qui explique « l’énormité » de la puissance devant être installée dans la perspective d’un important développement du renouvelable intermittent.

L’énormité de ce chiffre peut être mesurée en le comparant à la puissance installée en France actuellement, soit environ 125 GW, dont 64 GW de centrales nucléaires. Ainsi, le seul parc de centrales à gaz serait d’une puissance supérieure au parc nucléaire français actuel. Au total, environ quatre fois plus de capacités de production, pour une production réelle de même ordre de grandeur. C’est évidemment le prix de l’intermittence des vents et du Soleil. Un tel dispositif suppose également la construction de plusieurs milliers de kilomètres de lignes à Très haute tention (THT) pour acheminer l’électricité éolienne du nord vers le sud du pays. [c’est moi qui souligne]. (Id.ibid.).

Si on en croit le bon vieil Ockham, qui pensait en se rasant que « Entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem », (« Les entités ne doivent pas être multipliées au-delà du nécessaire ») ou, dans une traduction un peu plus lâche mais adaptée à notre problématique : « pourquoi vouloir à tout prix ( !) le double ou le quadruple au lieu de se contenter du simple ? »), on a semble-t-il quelques raisons supplémentaires de se demander :

Était-il vraiment nécessaire et urgent de remplacer une installation déjà gigantesque (l’équipement nucléaire) qui fonctionnait en ne produisant que très peu d’émissions, par deux installations, chacune tout aussi gigantesque (l’équipement « renouvelable » plus son « double » indispensable en power-to-gas et centrales à gaz), qui, outre leur coût considérable, continueront à produire des gaz à effet de serre (pour ce qui est des centrales à gaz) ?

Dommage donc que les articles et débats mentionnés s’arrêtent aux quelques pourcents laborieusement gagnés sur les émissions, et que cet arbre, certes séduisant, nous cache la forêt de la persistance encore durable du charbon, et, pour réguler l’intermittence, de son remplacement expressément prévu par … des centrales à gaz ayant une capacité de production plus importante que nos centrales nucléaires !

Dans quel but occulter systématiquement dans la plupart des médias une telle « usine à gaz » ?

 

Et puisque nous en venons aux arbres et aux forêts, nous voici ramenés en France avec la parution du dernier scénario de l’association négaWatt :

http://www.lemonde.fr/planete/article/2017/01/25/le-scenario-d-une-france-100-renouvelable_5068583_3244.html

https://negawatt.org/

pour le « dossier de synthèse » :

https://negawatt.org/IMG/pdf/synthese_scenario-negawatt_2017-2050-2.pdf

Car, si je comprends bien, le rôle rempli dans le scénario allemand de Fraunhofer par le gaz en vue de pallier l’intermittence de la puissance installée en renouvelables tels que l’éolien et le solaire, serait tenu dans notre scénario français par un recours massif à la « biomasse solide », c’est-à-dire, essentiellement, au bois.

Ce schéma «dans la droite ligne de ses prédécesseurs » (p. 3 de la Synthèse 2017) reprend en partie le précédent rapport (2011) de négaWatt

https://negawatt.org/IMG/pdf/scenario-negawatt-2011_dossier-de-synthese.pdf

quant à l’utilisation du bois, mais en nettement plus ambitieux, puisqu’il s’agit désormais de pourvoir non seulement à la production d’électricité, mais de subvenir à la totalité des besoins en énergie de la France.

D’emblée, le propos paraît séduisant, puisqu’à la différence du cas allemand, et tout en plaçant au premier rang l’indispensable sobriété et l’efficacité énergétique (d’une façon encore plus radicale que nos voisin, cf. p. 27ss de la « Synthèse 2017 »), il fait appel à une ressource renouvelable – le bois donc – dont on sait que le bilan carbone est « neutre », puisque le Co2 que dégage sa combustion est absorbé en quantité équivalente par les forêts qui le produisent.

La régulation de l’intermittence, problème essentiel de l’utilisation de l’éolien et du solaire, se ferait donc dans ce cas en utilisant une ressource elle-même renouvelable, tout en réduisant la question du stockage de l’énergie, puisque le bois, comparable en cela aux énergies fossiles, est disponible à la demande. Il suffit de gérer les forêts et l’approvisionnement.

Certains aspects seront, je l’espère, abordés par des études critiques plus précises que ce que le citoyen lambda que je suis peut se permettre, mais il me semble intéressant de poser quelques questions qui me paraissent de simple bon sens :

Tout d’abord en ce qui concerne le thème, essentiel, de la « sobriété » :

Au total, la consommation d’énergie primaire est réduite de 66% en 2050 par rapport à son niveau de 2015 (Synthèse 2017, p. 32).

Signalons que le modèle allemand du Fraunhofer Institute prévoit de son côté une réduction de consommation de 25%.

Comment comprendre une telle divergence entre les projections ?

Nos voisins d’outre-Rhin ne nous donnent-ils pas sur ce point une leçon de réalisme et de prudence ?

Surtout lorsqu’on nous rappelle (Synthèse 2017 p. 14) :

« Réalisé à l’échelle de la France métropolitaine, l’exercice tient compte d’une évolution de la population conforme à la “projection centrale” de l’INSEE. Celle-ci, restée inchangée par rapport à celle du scénario de 2011, prévoit une population atteignant 72millions d’habitants en 2050, contre 65 millions aujourd’hui ».

Réduire notre consommation d’énergie primaire de 66% avec 7 millions d’habitants en plus, même en invoquant des « gains en efficacité » bien hypothétiques et bien difficilement chiffrables, ne paraît-il pas bien aventureux ?

Et, une fois de plus, la question de la décroissance démographique, pourtant essentielle pour l’avenir de notre planète, n’est pas posée…

Cf. http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

 

De plus, qu’en sera-t-il de la disponibilité réelle de la “biomasse solide” évoquée ?

Le scénario précédent de négaWatt (cf. lien ci-dessus, Synthèse 2011), alors même qu’il limitait ses ambitions à la seule production électrique, avait fait l’objet de critiques l’accusant de surévaluer les possibilités de la filière bois, incapable à elle seule de compenser le déficit des autres renouvelables (éolien, solaire) pour assurer nos besoins en énergie.

Du moins sans remanier d’une façon difficilement acceptable nos paysages et toute notre culture agricole (expansion de la forêt au détriment des autres cultures, restriction drastique de l’élevage, etc.).

Par ex :

http://imposteurs.over-blog.com/article-une-analyse-critique-du-scenario-negawatt-par-ailanthus-invictus-94312604.html

http://imposteurs.over-blog.com/article-une-analyse-critique-du-scenario-negawatt-2eme-partie-par-ailanthus-invictus-95129475.html

[Ajout 11/02]: Pour rappel:

http://www.sauvonsleclimat.org/documentsslchtml/etudeshtml/analyse-du-scenario-negawatt-2011/35-fparticles/943-analyse-du-scenario-negawatt-2011.html#_ftn1

http://www.sauvonsleclimat.org/documentsslchtml/etudeshtml/reflexions-sur-la-biomasse-energetique/35-fparticles/951-reflexions-sur-la-biomasse-energetique.html

Critiques que le scénario 2017 ne prend pas en compte, alors même que l’énumération des ressources à mobiliser ne paraît ni très précise ni très convaincante :

 

La biomasse utilisée pour l’énergie provient essentiellement de matières dérivées d’autres usages, dans une logique de priorité des fonctions. Pour le bois, il s’agit principalement de productions liées à du bois utilisé comme matériau (construction et industrie, dont les nouveaux usages de matériaux biosourcés en substitution aux hydrocarbures) et aux opérations de sylviculture permettant d’assurer une meilleure adaptation de la forêt au changement climatique; de sous-produits générés à chaque stade de transformation et de consommation de produits à base de bois; et de la valorisation des arbres «hors forêt», notamment de l’agroforesterie (Synthèse 2017, p. 25).

Le biogaz est produit également à partir de résidus de cultures, de déjections d’élevage, de biodéchets, et de couverts végétaux (id. ibid., p.25).

Mais qu’en sera-t-il alors si, dans le même temps, l’agriculture doit se passer de plus en plus des intrants chimiques ? L’agriculture biologique qu’il faudra développer devra-t-elle disputer « résidus de cultures », « déjections d’élevage », « biodéchets » et autres « couverts végétaux » à la production d’énergie ?

Surtout lorsqu’on nous ajoute que :

Le scénario négaWatt 2017 prévoit une production de biocarburants 2nde génération à partir de matériaux ligno-cellulosiques (paille, bois) pour les usages qui semblent difficilement pouvoir être assurés par le gaz et l’électricité et nécessitent des carburants liquides, comme l’aviation (Synthèse 2017, p.26).

Non contente de remplacer le gaz et le nucléaire et d’assurer la régulation de l’intermittence des renouvelables, faudra-t-il encore que la « biomasse solide » fasse tourner les tracteurs et voler les avions avec des carburants de substitution ?

Si « plus de 40% [de notre énergie proviendra] de la biomasse » (Synthèse 2017, p.32) on est en droit de se demander, s’il ne faudra pas considérablement élargir nos frontières pour cela…

Ou recourir à une importation massive, ce qui constituerait une façon de déplacer les problèmes, et certainement pas une bonne nouvelle écologique.

Malgré les gains gigantesques (présumés du moins…) en sobriété (cf. remarques ci-dessus et la comparaison avec le modèle allemand) et en efficacité énergétique, et compte tenu de ce qui a été dit plus haut sur le nécessaire redoublement des capacités installées de production, peut-on vraiment imaginer que le fait de pallier la disparition des énergies fossiles (pétrole, gaz, nucléaire), essentiellement par la « biomasse solide » ne signifiera pas un bouleversement radical du paysage et de l’agriculture, du fait d’une explosion sans précédent de la demande en bois ?

Et s’il nous est certes vertueusement affirmé que

« Afterres2050 pose comme principe de ne pas dédier de terres à la seule production d’énergie » (Synthèse 2017, p.25),

[précision : Afterres 2050 est un modèle plus spécifiquement agricole supposé par le scénario négaWatt. Il est évoqué de cette façon dans la « Synthèse » du « Scénario négaWatt 2011 », p.11-12 :

le scénario Afterres2050 applique la même démarche de sobriété et d’efficacité à toutes les étapes de la chaîne agricole : maîtrise des besoins, réduction des pertes et des gaspillages, recyclage des déchets organiques, etc. Ce scénario est notamment centré sur une évolution de l’alimentation visant un meilleur équilibre nutritionnel et une réduction des surconsommations actuelles de glucides (sucres), de lipides (graisses) et de protéines animales. Le régime alimentaire de 2050 comprend ainsi environ moitié moins de viande qu’aujourd’hui, et aussi moins de lait. Il contient en revanche une part accrue de fruits, de légumes et de céréales. Ce rééquilibrage a un effet bénéfique aussi sur l’énergie et les surfaces disponibles : l’élevage consomme bien plus de surface et d’énergie que les productions végétales, et nous avons atteint un niveau de consommation de viande qui n’est pas soutenable à l’échelle de la planète. Le scénario Afterres 2050 prévoit donc une division par deux des cheptels et une division par cinq de l’élevage intensif.]

 

Il me semble tout de même légitime de se demander si, en dépit de ces précisions et de la modification écologiquement nécessaire de nos pratiques alimentaires, on ne nous refait pas à nouveaux frais le coup des biocarburants, fausse bonne solution dont on sait qu’elle ravage encore des écosystèmes et des agricultures de la planète dans le but de fournir la sacro-sainte énergie.

Et malgré ma vieille allergie à Heidegger, ne peut-on voir dans de tels bouleversements une trace de ce « Gestell » dont parle le philosophe, de cet « arraisonnement » par l’homme d’une nature qui se trouve mise en demeure de répondre aux besoins de l’être humain, alors que la voie de l’écologie serait que nos besoins (et notre démographie…) se conforment à ce que la nature peut raisonnablement nous offrir sans risque ?

 

Quelques interrogations plus marginales, pour finir :

« La mise en œuvre du scénario négaWatt permet d’éliminer d’ici 2050 la quasi-totalité des émissions de gaz carbonique (CO2) dues à tous les secteurs d’activités en France, et de réduire considérablement les émissions de tous les autres gaz à effet de serre ». (Synthèse 2017, p.33).

Certes, on a dit que la biomasse constitue une ressource « neutre » en ce qui concerne la production de gaz carbonique.

Dans quelle mesure est-il pour autant légitime d’affirmer que son exploitation dans des proportions telles qu’elle occuperait une place prépondérante dans le mix énergétique du futur ne sera pas la cause d’autres types de pollution ? Les particules fines issues de la combustion du bois de chauffage et du pétrole ne constituent pas des gaz à effet de serre. Elles n’en sont pas pour autant dépourvues de nocivité pour l’environnement et l’être humain. Qu’en sera-t-il lorsque des centaines de TWh seront produits par des centaines de centrales à bois ?

 

Et encore ces affirmations d’un optimisme si déroutant qu’il semble frôler la naïveté :

Les moyens de flexibilité aujourd’hui disponibles (hydraulique de barrage, stations de pompage-turbinage, centrales thermiques d’appoint, effacement des industries électro-intensives, importations, …) sont largement suffisants pour faire face à une augmentation sensible de la contribution de ces deux filières, par ailleurs complémentaires en termes de saisonnalité et de localisation.

Ce n’est que lorsqu’elles atteindront des taux élevés de pénétration qu’il sera nécessaire de disposer de davantage de moyens de stockage permettant de déplacer dans le temps des quantités d’énergie importantes.

Depuis les volants d’inertie qui agissent sur des temps courts et sur des quantités très faibles jusqu’au power-to-gas, seul capable d’assurer le stockage inter-saisonnier de dizaines de TWh grâce au réseau gazier, en passant par les batteries et l’air comprimé, la gamme des solutions déjà éprouvées ou en cours de développement préindustriel permet d’affirmer que le problème sera résolu, alors même qu’il n’est pas encore apparu. (Synthèse 2017, p. 39. C’est moi qui souligne).

Connaissant les performances dérisoires du stockage par air comprimé comme du power-to-gas, le coût financier et écologique des batteries, on ne voit pas bien ce qui, avec un tel aplomb, « permet d’affirmer que le problème sera résolu », si ce n’est tirer des plans sur la comète ou prendre ses désirs pour des réalités !

De telles « affirmations » ne semblent pas avoir cours en Allemagne. Nos voisins, bien que beaucoup plus avancés que nous en ce qui concerne ces technologies, sont autrement réalistes. Ils se permettent même si peu « d’affirmer » qu’ils prévoient donc dans leur scénario un équipement en centrales à gaz classiques apte à produire plus que nos actuelles centrales nucléaires pour garantir leurs besoins en énergie à l’horizon 2050. En partie bien sûr pour pallier le rendement très faible (environ 10%) du power-to-gas (l’air comprimé et les batteries n’étant même pas envisagés dans leur projet…), et, comme nous l’avons vu, la quasi-impossibilité physique (utilisation déjà maximale des sites adéquats) et sociologique (cf. problèmes posés par le barrage de Sivens, pourtant de dimensions minimes, etc.) d’augmenter la quantité de STEPS.

N’y aurait-il pas alors dans de telles « affirmations » d’optimisme un zeste de désinvolture ?

Du même ordre, peut-être, que celle qui concerne la faisabilité d’une rénovation de 780 000 logements anciens par an jusqu’en 2050 (Synthèse 2017, p. 17).

Là encore, tout comme dans le cas du bouleversement agricole, et outre le coût exorbitant d’une telle opération, on envisage mal la reconversion d’une partie non négligeable de la population française en entrepreneurs ou ouvriers du bâtiment…

 

Comme je l’ai dit plusieurs fois dans des posts précédents, mes opinions sur la question énergétique ne s’inscrivent dans aucune religion préalable.

J’ai été un temps radicalement anti-nucléaire. Mais, poursuivant un effort d’information et de compréhension que j’espère honnête, je considère pour le moment (je ne demande qu’à changer d’avis, mais je souffre d’une incurable infirmité qui me pousse à évaluer les différents arguments… ) que l’urgence écologique – comme le dirait peut-être M. de la Palisse – serait plutôt d’adosser une sortie des énergies fossiles et l’intermittence des énergies renouvelables sur les sources d’énergie les moins productrices de gaz à effet de serre.

Ceci ne pouvant se produire que dans l’optique plus globale d’une indispensable décroissance, autant économique que démographique.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

Le recours accru au bois fera nécessairement partie d’une telle approche. Et il faut reconnaître à négaWatt le mérite de l’intégrer à son scénario.

Mais est-on véritablement conscient des ordres de grandeur que supposent la complexité et le gigantisme de la transition énergétique que nous avons à promouvoir ?

 

Ajout du 06/03:

Encore beaucoup d’infos sur le blog indispensable de Sylvestre Huet:

Electricité : leçons du bilan 2016

Ajout du 15/03:

Quelques articles et études qui commencent tout de même, timidement, à briser l’omerta:

http://www.institutmontaigne.org/presidentielle-2017/propositions/benoit-hamon-climat-environnement-et-agriculture-sortir-progressivement-du-nucleaire

http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2017/03/15/nucleaire-le-defi-couteux-d-angela-merkel_5094554_3244.html

Ajout du 08/06:

Une info qui incite à la prudence en ce qui concerne certaines affirmations de négaWatt:

http://www.lemonde.fr/pollution/article/2017/06/08/la-justice-annule-l-autorisation-d-exploitation-de-la-plus-grande-centrale-biomasse-de-france_5140715_1652666.html

 

Désolé M. Frans de Waal : il existe bien un « propre de l’homme ». Et même un sale… Et quelques remarques, en attendant mieux, sur « l’effet réversif de l’évolution » de Patrick Tort.

J’aime beaucoup Frans de Waal.

http://abonnes.lemonde.fr/sciences/article/2016/10/10/frans-de-waal-il-est-temps-d-arreter-de-courir-apres-le-propre-de-l-homme_5011270_1650684.html

J’apprécie autant l’homme que ses recherches, que j’ai d’ailleurs mentionnées quelquefois sur ce blog.

Sa persévérance à réhabiliter les « autres animaux » (il faudrait toujours s’exprimer ainsi, plutôt que distinguer systématiquement l’homme et l’animal, comme si l’animalité n’était pas l’élément premier de notre définition) et à démontrer scientifiquement leurs capacités affectives, émotionnelles, cognitives, etc. me paraît être une approche essentielle pour nous situer à notre juste place dans ce « contrat naturel » qui lie depuis toujours l’homme a son environnement.

Ainsi, je le remercie sincèrement et m’émerveille devant ses expériences – et celles de bien d’autres éthologues – qui nous incitent à mieux rencontrer nos cousins, voire nos frères sur le grand arbre de l’évolution.

Je reviendrai peut-être un de ces jours, à propos de la scandaleuse disparition annoncée des gorilles,

http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2016/09/04/la-biodiversite-mondiale-disparait-a-grande-vitesse_4992382_3244.html

sur la magnifique nouvelle de Vassili Grossman intitulée « Tiergarten » et sur la poignante amitié entre Fritzi le gorille et Ramm son gardien.

« Notre race de seigneurs semble croire que le monde entier ne vaut rien à côté d’elle. Des êtres bons, honnêtes, sympathiques et sans défense ont tout perdu, et eux, ils se sont emparés de ce que la vie a de meilleur. Si certains animaux les gênent, ils n’hésitent pas à exterminer toute l’espèce. C’est pour eux du sable, des briques (…). Pourquoi le massacre d’animaux n’est-il pas considéré comme un crime ? Pourquoi ? Un être supérieur doit prendre soin de ceux qui lui sont inférieurs, les protéger comme un adulte protège un enfant » (Tiergarten, dans : V. Grossman, Œuvres, Paris, Robert Laffont 2006, p. 786).

Mais il faut croire que tout spécialiste voit un peu midi à sa porte. C’est une déformation fréquente et compréhensible.

Ainsi, bien des spécialistes de Shakespeare verront dans celui-ci le père de la littérature occidentale, alors que le passionné de Cervantès confèrera ce statut à son préféré, place que lui contestera l’amoureux de Rabelais, etc.

D’une façon similaire, lorsque M. de Waal affirme que, pour ce qui est de la spécificité, il ne nous reste, à nous humains « honnêtement, pas grand-chose », on peut tout de même se demander si son point de vue d’éthologue amoureux des animaux ne relève pas du parti pris qui fausse quelque peu son jugement.

Même s’il signale aussitôt, au bénéfice de l’humain : « Le développement du langage comme moyen de communication symbolique, quand même».

Mais cette précision apparaît comme une concession accordée presque à regret, et ne touchant de toute façon qu’un aspect marginal, plutôt secondaire.

Or, même si on peut penser que le linguiste cède à une même tentation d’hypertrophier sa propre spécialité au détriment des autres, il est tout de même essentiel de l’écouter, afin de rééquilibrer le propos.

Certes, les animaux sont capables de communication, parfois remarquablement complexe et développée, comme nous le montre par exemple l’exemple bien connu du bonobo Kanzi, qui maîtriserait plusieurs centaines de symboles et comprendrait plus de 3000 mots parlés.

Mais cela signifierait-il pour autant que la différence entre l’homme et l’animal serait insignifiante du point de vue de la linguistique et, plus largement, de ce que F. de Waal nomme la « théorie de l’esprit » ?

Cela semble loin d’être le cas, comme nous le confirment nombre de spécialistes.

Parmi de nombreux exemples :

« Aussi spectaculaires soient-elles, les performances des animaux ne sont pas assimilables aux compétences linguistiques, et ceci pour plusieurs raisons. L’une d’entre elles tient aux différences entre les progrès réalisés par les chimpanzés (par exemple Kanzi) et ceux des enfants humains au cours de la période d’acquisition du langage. En premier lieu, Kanzi est beaucoup plus lent qu’un enfant puisque trois années lui sont nécessaires là où une seule suffit au petit d’homme. De plus, au bout de ces trois ans, les combinaisons de lexigrammes et/ou de gestes sont beaucoup moins nombreuses chez le bonobo que chez l’enfant. Enfin et surtout, 96 % des symboles utilisés par Kanzi sont produits dans un contexte impératif, c’est-à-dire sur demande, alors que l’enfant utilise le langage dans un contexte informatif ou déclaratif pour apporter des informations sur le monde. Par ailleurs, si l’on compare les messages produits par Kanzi et sa compréhension des expressions transmises en anglais, on s’aperçoit que les premiers restent en retrait par rapport à la seconde. (…) ». J.Vauclair et B.L. Deputte, « Se représenter et dire le monde : développement de l’intelligence et du langage chez les primates », dans : P. Picq et Y. Coppens, Aux origines de l’humanité. II. Le propre de l’homme, Fayard 2001, p. 308-309.

 

Lorsque les singes « parlent », ils ne disent pas la même chose que nous. On peut le voir dans ce qu’on appelle les modalités de communication. Il y en a deux principales : injonctive, qui désigne les demandes et les ordres (« viens », « sortons », « donne ») et déclarative, où le langage sert à échanger des informa­tions sur le monde ou sur soi-même. Quand je vous dis : « le chat est dans le jardin », je vous informe de l’exis­tence de cet animal et de sa place. Parmi les énoncés pro­duits par les chimpanzés, même les plus malins comme Kanzi, on ne trouve pratiquement que des injonctions. Chez l’enfant humain, cette modalité injonctive est pré­sente, mais elle cède la place très vite à la modalité décla­rative. C’est une différence capitale : toute la communi­cation animale connue à ce jour semble être de type injonctif. Dans les situations de laboratoire, et contrai­rement à l’enfant, les singes ne produisent pas de mes­sages sur leurs états intérieurs.

Quant au langage proprement dit, il me semble que celui du chimpanzé ne rentrera jamais dans les cadres du langage humain. Je soutiens l’idée d’une discontinuité entre l’homme et l’animal, y compris les primates, pour tout ce qui est des fonctions linguistiques. J.Vauclair, Propos recueillis par N. Journet, Sciences humaines n° 61, p. 12-13.

 

Une observation intéressante parmi d’autres émanant de D. Premack, dont on connaît la familiarité avec les primates, puisque lui et sa femme ont élevé leurs propres enfants en même temps que des chimpanzés du même âge, et dans les mêmes conditions. Elle atteste elle aussi d’une radicale « discontinuité » :

« Un jeune enfant, avant même de savoir parler, va traîner sa mère vers la fenêtre pour lui montrer tel ou tel objet – pas parce qu’il veut cet objet : simplement pour partager l’excitation de sa découverte avec elle. Cela, je ne l’ai jamais vu faire à un chimpanzé » (D. Premack, dans, J. Dortier ed., Le cerveau et la pensée, Ed. Sciences humaines, Paris 2003(2) p. 203).

 

Des remarques de cet ordre étant encore confirmées par exemple par André Langaney :

« Les singes sont bien loin de pouvoir, comme nous le faisons, structurer une phrase en sujet – verbe- complément […] Pourtant un chimpanzé peut apprendre jusqu’à 800 et 900 mots, alors que certains créoles n’en comprennent que 600 ». A. Langaney, « Les impossibles dans les origines du langage, dans Pour la science 211(1995)10

« En fait, ce qui distingue vraiment notre espèce des autres, c’est notre langage: nous sommes capables de combiner des mots selon une grammaire pour construire des phrases, et celles-ci acquièrent alors un sens supérieur à ce que donnerait la simple addition des mots entre eux. C’est un langage « à double articulation » des mots et des sens. Seul le cerveau humain est capable de communiquer des informations de cette manière. On a démontré que les grands singes pouvaient apprendre plusieurs centaines de mots, jusqu’à 900 pour cer­tains chimpanzés. Mais ils ne produisent pas spontanément des phrases nouvelles ». Id. dans : La plus belle histoire de l’homme, Seuil 1998, p. 23-24:

Etc. etc.

Ceci nous permettant de comprendre la permanente actualité d’une affirmation de l’un de nos plus grands linguistes :

« Appliquée au monde animal, la notion de langage n’a cours que par abus de termes », (E. Benvéniste, Problèmes de linguistique générale, Gallimard 1966, I, p.56).

Et si, en bons darwiniens, il faut sans doute souscrire à l’affirmation de F. de Waal :

« Nos capacités d’intelligence sont parfois plus développées que celles des autres [animaux]. Mais c’est une différence de degré, pas de nature » (article cité, Le Monde du 10/10/2016).

Cela ne doit pas nous faire oublier qu’une « différence de degré » peut être quasiment « infinie ».

« Les abeilles ne peuvent guère communiquer que trois ou quatre classes de messages […]. Chez les corbeaux, on a inventorié une quinzaine de cris correspondant à des situations ou à des comportements […] dis­tincts […]. D’où vient au contraire que les langues humaines peuvent tout dire, au moyen de milliards et de mil­liards de messages distincts ? » (G. Mounin, Clefs pour la linguistique, Seghers, Paris 1971, p.57).

Fondée sur ce qu’André Martinet, autre géant de la linguistique, nomme la « double articulation », et qui ne se trouve que chez l’homme,

http://www.sfu.ca/fren270/semiologie/page2_9.html

« Le type d’organisation que nous venons d’esquisser existe dans toutes les langues décrites jusqu’à ce jour. Il semble s’imposer aux communautés humaines comme le mieux adapté aux besoins et aux ressources de l’homme. Seule l’économie qui résulte des deux articulations permet d’obtenir un outil de communication d’emploi général et capable de transmettre autant d’information à aussi bon compte », (A. Martinet, Éléments de linguistique générale, A. Colin, Paris 1967, p. 17).

cette différence de « milliards de milliards » de degrés entre le langage humain et la communication animale, si développée soit-cette dernière, rend compte d’une spécificité qui semble bien représenter, n’en déplaise à M. de Waal, un « propre de l’homme » et de ses capacités « spirituelles » : la faculté de développer un monde de significations de façon virtuellement infinie. La créativité linguistique de l’être humain, manifestation de la spécificité de son esprit, n’a en effet pas de limites :

« Cette analyse, qui semble aller de soi maintenant qu’elle est faite, offre pourtant la clef des propriétés mystérieuses du langage humain par rapport aux systèmes de communication des animaux : sa richesse et sa flexi­bilité infinies ». (G. Mounin, Clefs pour la linguistique, op.cit., p.57).

Ainsi le linguiste complète-t-il de façon essentielle les apports de l’éthologie :

Quelles que soient les possibilités des « autres animaux », nos frères, et quelle que soit notre proximité en ce qui concerne la sensibilité et les capacités affectives (peut-être certains animaux développent-ils d’ailleurs sur ce plan des dispositions supérieures aux nôtres, qui sait ?), notre langage témoigne d’un degré de développement cognitif et réflexif sans commune mesure avec celui qu’atteignent ces « autres animaux ».

Le constat évident des réalisations effectuées au cours de son histoire par cet « esprit humain » au niveau cognitif, que ce soit dans la science, dans l’art, dans la littérature, mais aussi dans tout ce qui concerne l’expression de l’éthique, l’organisation juridique et politique atteste de façon indéniable de notre particularité.

À l’évidence, les autres animaux, en dépit des merveilles que constituent leurs systèmes cognitifs respectifs, n’ont pas inventé l’orchestre symphonique ni envoyé des sondes aux limites de notre système solaire…

En somme, malgré les remarquables avancées des sciences expérimentales, nous ne sommes pas très loin de ce que nous disait Aristote, qui, tout en définissant l’homme comme un animal, n’en observait pas moins, dans le Politique (I,2) :

« Seul, entre les animaux, l’homme a l’usage de la parole; la voix est le signe de la douleur et du plaisir, et c’est pour cela qu’elle a été donnée aussi aux autres animaux.

Leur organisation va jusqu’à éprouver des sensations de douleur et de plaisir, et à se le faire comprendre les uns aux autres ; mais la parole a pour but de faire comprendre ce qui est utile ou nuisible, et, par conséquent aussi, ce qui est juste ou injuste. Ce qui distingue l’homme d’une manière spéciale, c’est qu’il perçoit le bien et le mal, le juste et l’injuste, et tous les senti­ments de même ordre dont la communication constitue préci­sément la famille et l’État ».

La fine distinction entre « voix » et « parole » anticipe celle qu’opèrent les linguistes modernes entre la « communication » que nous partageons avec les autres animaux comme avec l’enfant qui ne parle pas encore, et le langage « doublement articulé », qui nous est propre, et qui reflète les capacités si particulières dont est doué notre cerveau, ainsi que le haut degré de réflexivité qui caractérise la conscience que nous avons de nous-mêmes et du monde.

Celle-là-même qui nous distingue « d’une manière spéciale », en nous faisant percevoir « le bien et le mal, le juste et l’injuste », perception à l’origine des règles et des normes qui gouvernent nos Cités, faisant de nous des « animaux politiques ».

Non que les autres animaux manquent d’une certaine perception du bien et du mal, et même du juste et de l’injuste, comme le montrent excellemment F. de Waal et nombre de ses collègues. Ni même, on le sait, qu’ils soient incapables d’élaborer des sociétés structurées.

Mais, alors que la ruche et la harde de loups se renouvellent à l’identique depuis que l’homme les observe, la « Polis » humaine se caractérise, elle, par les formes diverses qu’elle invente au cours de son histoire, depuis les modèles monarchiques jusqu’au modèles communistes ou anarchistes, en passant par les démocraties, les socialismes, les expériences libertaires, etc.

Cette « flexibilité infinie » (cf. G. Mounin) des modèles politiques semble être le reflet même de la « flexibilité infinie » de notre langage et de sa créativité dans l’ordre sémantique. Elle aussi constitue donc un « propre de l’homme ».

Comme le dit excellemment Pascal Picq (lien aimablement transmis par Qear dans le post précédent), l’homme semble bien être « le seul grand singe capable de marcher vers d’autres horizons ».

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/10/08/homo-le-seul-grand-singe-capable-de-marcher-vers-d-autres-horizons_5010285_3232.html#t3fz3HYV6iHMUkas.99

 

Or, ne l’oublions pas, cette capacité inédite liée au caractère particulièrement élaboré de notre conscience réflexive est aussi à l’origine d’un autre « propre » de l’homme, que j’ai tout-à-l’heure nommé dans mon titre son « sale ».

Car si les autres animaux manifestent probablement les prémisses de ce que nous nommons « l’éthique »,

« On peut soutenir que l’animal connaît le souci de la communauté, le sens de l’ordre social et l’intériorisation des normes. Dans cette perspective, le sens du bien et du mal s’est développé peu à peu au cours de l’évolution biologique. Ses premiers éléments consti­tutifs sont perceptibles chez les primates autres que l’homme. Il est alors possible d’affirmer que ces derniers possèdent les rudiments d’un système moral (De Waal, 1996; Flack et De Waal, 2000) ». (F. de Waal et B. Thierry, « Les antécédents de la morale chez les singes », dans : P. Picq et Y. Coppens (ed.) Aux origines de l’humanité. Le propre de l’homme, op. cit., p. 442-443).

« la morale ne peut être attribuée à des êtres dépourvus d’un langage symbolique élaboré », comme le reconnaissent eux-mêmes F. de Waal et B. Thierry (id. ibid.).

En d’autres termes, le caractère complexe de la conscience réflexive humaine fait que l’homme est celui qui est probablement capable de faire du bien et du mal, du juste et de l’injuste l’objet d’un choix réfléchi.

Si, au moyen âge, on pouvait encore intenter un procès au taureau qui avait tué son gardien, le développement, en dépit de résistances philosophiques dont on peut penser qu’elles frisent le déni,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/03/eternite-de-lessence-du-corps-chez-spinoza-et-resurrection-et-derechef-de-nietzsche-et-de-ses-mythes-et-de-m-onfray-qui-gagnerait-a-lire-un-peu-mieux-ses-maitres-2/

de la réflexion sur la responsabilité, elle-même liée à l’approfondissement de notre connaissance de la réflexivité de la conscience, relègue ces pratiques dans un folklore bien suranné.

De la même manière qu’on ne juge pas un enfant de 4 ans pour un crime qu’il peut avoir commis, le faible développement de la conscience réflexive, et donc de la conscience morale, d’un animal, ferait paraître à juste titre insensé le fait de le traîner devant un tribunal.

Il n’en va pas de même des hommes.

Lorsque je disais plus haut que ceux-ci se caractérisent par une « flexibilité infinie » dans l’imagination des modèles politiques, on sait qu’une telle « flexibilité » inclut aussi l’invention des modèles totalitaires, tyranniques et criminels de tous ordres.

Et de tels modèles, nous sommes, à la différence des animaux, collectivement et individuellement, responsables. C’est-à-dire que nous avons le choix de les promouvoir ou de les refuser.

C’est bien cette possibilité du mal conscient, réfléchi, au niveau collectif comme au niveau individuel, qui constitue, depuis Caïn et Abel, le « sale » de l’homme, qui n’est jamais que le corollaire négatif de son « propre ».

De la même manière que le caractère virtuellement infini de sa créativité lui permet d’inventer Bach, Gandhi, les sondes cosmiques et l’orchestre symphonique, il lui permet d’inventer nos Gengis Khan, nos Auschwitz et nos Hiroshima.

En dépit de l’existence patente, souvent négligée par les éthologues du fait de leur focalisation compréhensible sur la réhabilitation des animaux, de l’agressivité et de la violence dans le monde animal,

http://www.lemonde.fr/sciences/article/2016/09/28/les-racines-de-la-violence-humaine-plongent-dans-l-arbre-de-l-evolution_5005088_1650684.html

le caractère réfléchi, choisi, délibéré, qu’ajoutent à cette agressivité et à cette violence animale les facultés propres à l’état élaboré de la conscience humaine font que ces composantes en partie partagées avec nos frères en évolution vont devenir chez nous ce qu’on nomme le mal moral.

Et ceci aussi est donc le « propre de l’homme », en ce qu’il est capable d’un « sale » inédit et inconcevable dans l’ensemble du règne animal.

Les singes se battent, voire se dévorent entre eux. Mais aucun n’a inventé Auschwitz, ni surtout « Mein Kampf » ou autres ouvrages similaires qui en portent l’élaboration au niveau de la réflexion, de l’intelligence et de la conscience.

Sur ce plan, « le propre de l’homme » est indéniablement une étonnante originalité sans équivalent dans l’ordre naturel.

Cela me pousse à me pencher sur une expression qui m’interroge depuis bien longtemps, et sur laquelle j’espère pouvoir revenir si je parviens à bout d’un ouvrage de 984 pages qui constitue l’un de mes chantiers actuels (Patrick Tort, Qu’est-ce que le matérialisme, Paris, Belin, 2016).

Celle « d’effet réversif de l’évolution », dont M. Tort est « l’inventeur ».

Voilà comment il le définit dans son dernier ouvrage (op. cit. p. 568).

« Ce que j’ai nommé l’« effet réversif » est le mouvement par lequel l’humanité passe, au cours de son histoire évolutive, d’un état archaïque où sévit encore la loi de l’élimination des moins aptes (sélection naturelle) à un état dit « civilisé » dans lequel s’organise au con­traire et s’étend leur protection.

Ce mouvement, très long à l’échelle historique quoique très court par rapport aux temps que l’on mesure dans l’évolution, a lieu suivant Darwin (La Filiation de l’Homme, 1871) grâce à la sélection des « instincts sociaux », dont le déploiement, couplé avec celui des capacités rationnelles, s’accompagne d’un élargissement coextensif du sentiment de « sympathie », lequel se caractérise par des effets notablement anti-sélectifs : soins apportés aux malades et aux infirmes, assistance envers les miséreux, reconnaissance du « semblable » dans l’étranger, sentiment d’humanité envers les animaux, etc. Telle est pour Darwin la tendance évolutive du processus de civilisation.

Corrélativement, explique Darwin, la « lutte pour l’existence », bien qu’elle ne disparaisse pas entièrement du présent, abandonne peu à peu son rôle de mécanisme dominant — ou de dynamique majeure – au sein de l’évolution de l’humanité « civilisée » au profit de l’éducation sous ses multiples formes – intellectuelle, religieuse et morale ».

Soit.

Tout en reconnaissant les mérites de l’auteur et le travail gigantesque et admirable qu’il a accompli pour mieux faire connaître en France la pensée de Darwin, il m’est difficile de ne pas m’interroger sur la portée véritablement opératoire d’une telle formule :

Que l’animal-homme apparaisse sur une lignée évolutive comme un être doué d’un niveau particulièrement complexe de conscience réflexive qui lui rend possible des comportements éthiques, sociaux et politique nettement plus élaborés que ceux qu’on observe chez les « autres animaux » est un truisme. Cela relève du constat. Même s’il manquait bien sûr chez lui la connaissance du fait évolutif, notre bon vieil Aristote l’avait déjà exprimé, nous l’avons vu, de façon particulièrement pertinente.

Et si l’on intègre maintenant les données fournies par Darwin et le néo-darwinisme, ce processus peut être compris comme une dynamique tout bonnement évolutive. Pas besoin « d’effet réversif » pour cela. Il s’agit plutôt d’un effet « continu » et « linéaire », tout à fait classique.

Alors que veut donc montrer Patrick Tort ?

Voudrait-il dire qu’au-delà de cet effet continu et linéaire de l’évolution qui lui fait donc produire chez l’animal humain un degré particulier de conscience réflexive, il y aurait, comme inscrit au cœur de la nature et de l’évolution une sorte de « projet » qui « sélectionnerait » l’altruisme et l’empathie au détriment de l’égoïsme et de l’agressivité ? D’où l’affirmation de l’aspect « réversif », puisque « l’élimination des moins aptes » propre au schéma classique de l’évolution ferait place à « l’élargissement (…) du sentiment de ‘’sympathie’’, lequel se caractérise par des effets notablement anti-sélectifs ».

Il semble bien que ce soit là la thèse de l’auteur.

Mais alors on semble passer du constatif à la théorie métaphysique, en partie proche de celle, par exemple d’un Kropotkine concernant le caractère « naturel » de « l’entraide » comme « moteur de l’histoire » et de l’humanité.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/07/30/entraide-empathie-bienveillance-de-kropotkine-a-hobbes-et-retour-2/

Le propos de Patrick Tort, il ne s’en cache nullement (cela fait partie des aspects que je voudrais préciser ultérieurement), est par ailleurs proche des thèses de Engels et de Marx en ce qui concerne l’idée d’une « dialectique de la nature » qui produirait de façon nécessaire une évolution de ce type. Et la notion « d’effet réversif de l’évolution » s’inscrit alors en plein dans cette perspective « dialectique », dont on est en droit d’interroger la scientificité.

Outre que son approche du matérialisme (concept purement métaphysique, faut-il le rappeler…)

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/10/15/cosmos-ou-cosmetique-petite-participation-au-degonflage-de-quelques-baudruches-de-m-onfray-2/    etc.

néglige de façon étonnante la réflexion sur la physique pour privilégier l’approche biologique de façon disproportionnée [cf. la dessus les remarques particulièrement pénétrantes de B. d’Espagnat dans « l’Annexe » en fin du post cité ci-dessus, concernant « le partisan de ces hypothèses (qui est le plus souvent, de notre temps, un biologiste) »…, sans doute parce que les physiciens ont de plus en plus de mal à définir ce qu’est la « matière » (autre terme métaphysique, faut-il encore le rappeler…)],

on peut se demander en quoi la notion « d’effet réversif de l’évolution » éclaire en quoi que ce soit la condition humaine dont nous faisons l’expérience.

Peut-on vraiment dire sans céder à l’idéologie que nous assistons à une sélection, induite par un processus naturel nécessaire, même lente, même progressive, des « sentiments de sympathie » et des « sentiments d’humanité » ?

Je laisse aux victimes d’Auschwitz et d’Alep le soin d’en juger, tout en m’étonnant de la résurgence relookée de telles théories qui fleurent bon le XIXème siècle.

En tout cas, l’approche darwinienne me semble loin d’imposer ce type d’interprétation. Quoi qu’il en soit, la diversité du néo-darwinisme contemporain et de ce qui constitue au sens moderne la « théorie synthétique de l’évolution » montre qu’il n’est pas interdit de soumettre à l’herméneutique la pensée de Darwin.

Pour ma part, je continue à penser la remarque de bon sens de Machiavel plus lucide et opératoire pour ce qui est d’affronter, au niveau éthique et politique, les problèmes concrets de notre monde.

« Pensant pour ma part à la façon dont procèdent les choses, j’estime que le monde a toujours été pareil et que toujours il y a eu en lui autant de bien que de mal ». (Discours sur la première décade de Tite Live, II, Avant-propos, Œuvres, Robert Laffont, Paris 1996, p. 292).

Et si on assiste, au cours de notre Histoire, à une fragile formalisation théorique dans des textes, des chartes, etc. du patrimoine de valeurs et de principes qui honorent le « propre » de l’humanité, la mise en œuvre pratique de ces valeurs demeure un travail à renouveler pour chaque génération et chaque individu, travail à la merci de régressions tragiques, comme cette Histoire ne cesse de le montrer.

Cela n’a certes pas grand-chose à voir avec la croyance aux mythes de « lendemains qui chantent », peu à peu dégagés de façon nécessaire par une « dialectique de la nature » dans laquelle l’altruisme finirait par « sursumer » toute contradiction.

Laissons donc Darwin à Darwin, et Engels ou Kropotkine à Engels ou Kropotkine.

[précision: si l’on trouve effectivement chez Darwin, en particulier dans La Descendance de l’homme, des formulations qui vont dans le sens d’une métaphysique de la Nature assez commune au XIXème siècle, on ne voit pas en quoi la théorie synthétique de l’évolution dans ses énonciations scientifiques modernes devrait s’y trouver ligotée].

Que l’évolution produise quelque part dans sa dynamique un être dont la conscience est indéniablement plus complexe que celle des « autres animaux », cela relève du darwinisme tel que le conçoit une approche contemporaine.

Et que cette conscience fasse de l’homme celui qui est capable de responsabilité – et donc de liberté – dans le choix du bien et du mal, du juste et de l’injuste, et de ses modèles politiques, cela semble relever du constat.

Mais vouloir qu’un mécanisme nécessaire inscrit dans la « Nature » fasse de l’évolution un processus « dialectique » qui finirait par se retourner contre lui-même pour produire de façon automatique des êtres de plus en plus altruistes et empathiques, cela relève du mythe, respectable certes comme tous les mythes, du moins de la construction métaphysique.

L’évolution dote l’être humain d’une conscience complexe qui lui rend possible le jugement éthique. Mais elle ne semble pas le rendre altruiste – ni nazi… – sans la décision d’un sujet.

J’espère avoir l’occasion d’y revenir.

Je terminerai en ajoutant que cette problématique me tient à cœur car elle n’est pas seulement une réflexion théorique.

Car chaque fois qu’on assimile, même avec la meilleure volonté du monde, la société des hommes à une ruche ou une harde, certes un peu plus perfectionnée, mais sans plus, chaque fois qu’on réduit, sous prétexte d’une dénonciation en partie légitime de l’anthropocentrisme, la « virtualité infinie » qui fait le « propre de l’homme » (et donc aussi son « sale ») et qui rend incommensurable notre éloignement par degré, certes, de l’animalité commune, on court le risque d’aplanir l’énigme de notre conscience réflexive, et donc de notre responsabilité et de notre liberté.

Car alors même qu’il appartient pleinement, comme tout animal, à l’ordre de la nature, l’homme s’en distancie en ce qu’il appartient aussi à l’ordre de la liberté, selon la formulation du vieux Kant.

Et si nous sommes des animaux « sans plus », que devient la spécificité de notre responsabilité ?

« La moitié des gens ne font pas une différence majeure entre les hommes et les animaux » (F. de Waal, article du Monde).

Sans doute. Mais la moitié des gens risquent fort de ne pas faire une différence majeure entre Trump et Martin Luther King. Et une grosse majorité préfère en Russie Poutine à Anna Politkovskaïa.

D’une ambiguïté similaire relèvent les thèses (métaphysiques)  qui voudraient nous faire croire que c’est la « Nature » qui serait éthique, que c’est elle qui « ferait le job » – au besoin donc en se retournant contre elle-même ! – et que la responsabilité d’un sujet conscient serait dans ce processus quantité négligeable.

Or, s’il est bien une chose dont nous avons un besoin urgent, c’est de la réflexion consciente qui nous incombe sur notre responsabilité éthique et politique vis-à-vis de nos semblables, mais aussi par rapport à la situation que nous faisons subir aux « autres animaux » nos frères, qui eux ne jouissent pas de cet étonnant degré de conscience qui fait notre spécificité, et donc notre responsabilité propre.

Celle de nos incroyables réussites mais aussi celle de nos erreurs et de nos horreurs passées, présentes et à venir.

 

De Diogène en politique ; ainsi que des lapins de Fibonacci et de la façon pernicieuse dont ils grignotent nos prévisions, autant économiques que démographiques. Quelques brèves.

Pas mal de lassitude en ce moment, devant la succession déprimante des événements de notre pauvre monde, et l’insigne médiocrité de ceux que nous nommons nos « politiques ».

Au vu des résultats d’élections qui nous entourent et se rapprochent dangereusement de nous, comme au vu de campagnes électorales plus lointaines, Stultitia me rappelle avec à-propos la phrase prêtée à Diogène lorsqu’il parcourait les rues d’Athènes en plein jour, une lanterne à la main : « Je cherche un homme ».

Or, en donnant à cette phrase son sens le plus immédiat (qui n’est peut-être pas le bon, mais ceci est une autre affaire…), elle s’avère d’une étonnante actualité :

Quel homme (ou quelle femme, ou quel collège de dirigeants, cela importe peu…) paraît en ce moment capable de gouverner, où que ce soit ?

Certes, ayant fait souvent mémoire de Machiavel dans mes posts précédents, je conviens, avec Stultitia, qu’il serait bien illusoire d’attendre « le meilleur » comme une jeune fille romantique peut rêver du Prince Charmant.

Le problème étant que l’interrogation machiavélienne concernant la « meilleure-pire conséquence », dite « stratégie du maximin » en théorie de la décision est en ce moment bien aléatoire, tellement le pire le dispute au pire.

Il est hélas trop facile d’évoquer un Cameron qui se laisse prendre à un jeu dont il avait pourtant fixé les règles avec un affligeant manque de conviction, ou les partisans du « leave » Boris Johnson et autres Farage, qui, avec un manque de préparation tout aussi affligeant, semblent déjà ne plus savoir très bien quoi faire de la patate chaude qui vient de leur échoir ;

http://www.lemonde.fr/referendum-sur-le-brexit/article/2016/06/28/brexit-l-inquietante-impreparation-du-vainqueur-boris-johnson_4959301_4872498.html

http://www.lemonde.fr/referendum-sur-le-brexit/article/2016/06/28/immigration-systeme-de-sante-les-brexiters-se-dedient-deja_4960045_4872498.html

mais encore un PP ou un Podemos qui montent et descendent au gré d’élections dont se détournent de plus en plus les citoyens ; sans parler de l’Autriche et des États Unis où s’exhibent les populismes et la xénophobie la plus abjecte.

On se demande bien où trouver cet homme, cette femme, ces collectifs capables de tenir la barre de notre pauvre monde.

Diogène, reviens ! Ils sont devenus fous !

Bien sûr, de tels événements ne manquent pas de susciter des déclarations enflammées selon lesquelles il faut de toute urgence « réformer l’Europe » (oh ! le scoop !, on ne s’en serait pas douté…), y renforcer l’adhésion populaire et les procédures démocratiques, faire prévaloir le politique sur l’économique, etc.

Mais voilà : cela fait des décennies que les donneurs de leçons qui nous abreuvent de ces excellentes intentions sont aux manettes, et qu’ils avaient toute latitude de déployer ces efforts. Que ne l’ont-ils donc fait ! Et comment peut-on croire qu’ils feront désormais ce qu’ils auraient dû faire depuis un demi-siècle  ?

Et du côté de ceux qui peuvent se prévaloir au moins de ne pas avoir été aux dites manettes, outre les populistes et les xénophobes déjà cités qui donnent aujourd’hui la preuve de leur amateurisme rédhibitoire, on a du mal à concevoir en quoi des organisations capables de balayer la liberté de la presse dans le seul but de publier leurs diktats pourraient représenter une quelconque alternative crédible.

« Je cherche un homme » disait Diogène. Mais, plus que d’un homme, c’est d’une pensée, d’un souffle, d’une cohérence, dont nous avons un criant besoin.

Toutes choses qui pourraient venir au secours d’une Europe et d’un monde où le souci du bien commun semble s’effacer devant la médiocrité des calculs politiciens à court terme, des intérêts corporatistes et des démagogies, autant de droite que de « gauche », et des repliements égoïstes.

Une pensée qui ne craindrait pas de rendre vie aux projets de justice et de solidarité, de fraternité, de liberté et de paix, en ne cachant aucunement les difficultés et les sacrifices nécessaires qu’exigeront immanquablement de tels projets.

Sans doute faudra-t-il « du sang et des larmes » pour construire ou reconstruire l’Europe et le monde d’une façon qui ne fasse pas honte à la juste solidarité, à la fraternité et à la liberté.

Il ne faut pas se le cacher, ni le cacher, par lâcheté politique et par démagogie.

Mais beaucoup restent capables de l’entendre, et aspirent à un engagement qui les délivre de cette médiocrité qui les étouffe. Au point que la seule échappatoire pour certains serait de verser dans la violence, voire le terrorisme.

Certes, les modalités peuvent et doivent être diverses pour concevoir comme pour atteindre un tel projet.

Mais il ne pourra survivre s’il ne rassemble pas, au-delà de la diversité des approches légitimes. Il est essentiel d’oser, sur les questions les plus essentielles, un tel œcuménisme politique.

Car, comme le remarque Richard Werly dans un numéro fort intéressant de « Kiosque » sur TV5 Monde (vers 50mn),

http://www.tv5monde.com/cms/chaine-francophone/Revoir-nos-emissions/Kiosque/Episodes/p-31875-BREXIT.htm

un projet européen ne pourra survivre que s’il rassemble une vraie majorité démocratique, plus de 60% des suffrages, en tout cas bien au-delà des 1 ou 2% de différence qui basculent à la moindre difficulté, attestant d’un état permanent de division.

L’Europe a besoin de conviction, et d’une conviction qui rassemble largement.

 

*******************************

 

Bien sûr, il est en même temps indispensable d’élargir notre approche politique de l’Europe et du monde au-delà des visions de court et de moyen terme auxquelles nous nous limitons.

Et là encore, la lanterne de Diogène doit être mise à contribution de façon urgente pour chercher et investir les personnes qui se montrent capables d’un tel élargissement.

J’ai plusieurs fois plaidé pour un retour au politique qui s’occupe enfin de la « verità effettuale della cosa », selon l’expression de Machiavel, plutôt que de se complaire dans le déni de notre situation effective.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

etc.

Je voudrais revenir brièvement sur ce qui est certainement une erreur d’appréhension, que je reconnais avoir commise moi-même, à la suite de la plupart des démographes (dont Alan Weisman, dans le post cité plus haut) comme de nombreux prévisionnistes.

On pourrait l’éclairer par la petite histoire des « lapins de Fibonacci » (Fibonacci, mathématicien italien (vers 1175-vers 1250).

Voilà : je décide de me lancer dans l’élevage des lapins ! La facilité avec laquelle se reproduit ce petit animal me paraissant un gage de réussite.

[Stultitia me rappelle à point nommé que j’ai déjà disserté sur la reproduction des lapins:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/01/26/ou-lon-apprend-comment-le-bon-pape-francois-preche-aux-petits-lapins-dans-le-jardin-enchante-de-double-injonction/

En effet, une simple « suite de Fibonacci »

https://fr.wikipedia.org/wiki/Suite_de_Fibonacci

m’apprend qu’à partir d’un couple de lapins, je pourrai après un mois obtenir un nouveau couple, lequel deviendra lui-même productif après deux mois.

Si je ne me trompe, au bout de deux ans, je devrais ainsi me retrouver avec un capital enviable de 46 368 couples, soit 92 736 lapins.

Ma fortune est faite. Merci M. Fibonacci !

À part que, dans mon enthousiasme, j’ai simplement oublié un petit paramètre : comment mon petit jardin de 10 mètres sur 30 pourra-t-il jamais supporter une telle population de lapins ?

La suite de Fibonacci fonctionne correctement pour prévoir l’évolution des lapins dans l’abstraction mathématique, ou dans un environnement aux ressources illimitées, comme l’était par exemple l’Australie de jadis; mais elle doit être radicalement corrigée dans un environnement aux ressources limitées.

Or, bien que de nombreux paramètres soient évidemment pris en compte dans les projections concernant l’évolution démographique (évolution des taux de fécondité, etc.), on est en droit de penser que le facteur environnemental et écologique y est tragiquement négligé.

Lorsque les diverses prévisions nous annoncent par exemple, selon l’hypothèse moyenne, environ 11 milliards de personnes sur Terre en 2100,

http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/06/13/onze-milliards-de-terriens-en-2100-dont-3-milliards-auront-plus-de-60-ans_3429978_3244.html

on peut se demander si le facteur environnemental a été évalué à sa juste mesure.

Comme dans le cas des prévisions concernant les émissions de CO2, ainsi que le montre J.M. Jancovici (Dormez tranquille jusqu’en 2100 et autres malentendus sur la climat et l’énergie, Odile Jacob, Paris, 2015), il se pourrait bien que les chiffres annoncés ne soient jamais atteints.

Hélas, c’est tout le contraire d’une bonne nouvelle !

Et les prévisions qui nous laissent croire que les problèmes deviendront vraiment graves aux alentours de 2100, quand la population de la terre sera de 11 milliards ou quand la concentration de CO2 atteindra tel taux nous maintiennent dans une dangereuse illusion:

celle de croire que nous avons encore une latitude de croissance qui nous permettrait, pour un temps encore, de « dormir tranquille ».

« (…) Avec la hausse de la moyenne planétaire [des émissions], nous aurons aussi une multiplication et une intensification de tout ce qui est évoqué plus haut : mauvaises récoltes, dommages aux infrastructures, ruptures d’approvisionnement, instabilités politiques, et ces conséquences constitueront une gêne croissante pour la machine économique… et donc pour les émissions. Ainsi, en annonçant des émissions croissantes sans limites en cas d’inaction, les partisans de l’action accréditent paradoxalement une idée très sympathique : « ne rien faire » signifierait une économie encore en croissance sur quatre-vingt-cinq ans, quoi que puisse faire le climat ! » (op.cit. p. 116)

Il en va de même pour la question démographique : ne pas prendre le problème à bras le corps comme il devrait l’être de toute urgence accrédite l’idée d’une croissance encore possible jusqu’à l’horizon 2100.

Mais continuons notre comparaison :

« En fait, cette conclusion pourrait à la limite être valable si, dans le même temps, nous disposions d’une énergie infinie. L’énergie étant ce qui nous permet de devenir des surhommes pour de vrai, avec de l’énergie sans limites nous pouvons envisager de contrer presque n’importe quel coup du sort. La sécheresse empêche les cultures de pousser ? Qu’importe, nous dessalerons de l’eau de, mer (avec du gaz), construirons un système d’irrigation (avec des engins de travaux publics fonctionnant au pétrole, et des tuyaux fabriqués avec du gaz et du charbon), mettrons toutes les cultures, sous serre (fabriquées avec du gaz et éventuellement chauffées de la même manière), et éventuellement transporterons de partout où cela pousse vers partout où cela ne pousse pas (avec du pétrole).

Mais le jour où il y aura un climat hostile, et même de plus en plus hostile à cause de l’inertie de l’évolution climatique que nous avons déclenchée, et de moins en moins de gaz et de pétrole, comment ferons-nous ?

Aujourd’hui, les ouragans abattent maisons et infrastructures ? Qu’importe, les cimenteries tourneront à plein régime, les engins de travaux publics aussi, tout comme les usines métallurgiques et pétrochimiques, et nous reconstruirons tout cela, contribuant au passage à booster un PIB toujours trop pâlichon. Même question : que devient l’équation quand le pétrole des engins de travaux publics, le gaz des usines et, plus tard, le charbon des cimenteries sera moins disponible ? En 2003, la sécheresse fissure nos maisons ? À nouveau, pas de problème ! Les assurances – prélevant une part du PIB, donc indirectement de notre consommation d’énergie – payent, et les camionnettes des artisans et les mêmes cimenteries entrent en action, les premières grâce au pétrole et les deuxièmes grâce au charbon. Et l’on devine la question qui suit…

Mais pourquoi devrions-nous avoir un jour moins d’énergie si nous ne décidons pas de nous limiter ? Du pétrole, quand il n’y en a plus, il y en a encore, et c’est pareil pour le gaz et le charbon ! En fait, nous aurons un jour de moins en moins d’énergie fossile à notre disposition en tendance, cela est absolument certain, car c’est ce que les mathématiques imposent quand on tape dans un stock de départ qui est donné une fois pour toutes, ce qui est le cas pour le pétrole, pour le gaz, pour le charbon. Et à ce moment, nous émettrons fatalement de moins en moins (…) (op.cit. p. 116-117).

Et paraphrasons maintenant la phrase qui suit :

« Le lien avec notre sujet est évident : si l’approvisionnement en combustibles fossiles doit finir par baisser parce que nous avons atteint des limites physiques, alors les émissions d’utilisation de ce combustibles baisseront aussi ! » (op.cit. p. 118) :

Le lien avec notre sujet est évident : si notre environnement (climatique, agricole, océanique, énergétique, ressources en matières premières, etc.) commence à faire défaut parce que nous avons atteint des limites physiques, alors la population baissera aussi, de façon probablement catastrophique. Peu de chances que nous atteignons jamais les 11 milliards d’humains annoncés, chiffre qui nous laisse croire de façon abusive que nous avons encore du temps avant que la situation devienne critique.

Tout simplement parce que la Terre et notre environnement ne seront, selon toute probabilité, pas en mesure de les supporter, pas plus que mon jardin n’est capable de supporter 92 736 lapins…

Cf :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

J.M. Jancovici met d’ailleurs lui-même en relation ces deux perspectives fondamentales de l’énergie et de la démographie :

« Mais, pour en revenir à nos émissions, si l’énergie fossile – donc l’énergie tout court pour l’essentiel – commence à faire défaut de manière croissante à partir de 2050, et que l’humanité se met à vivre en récession perpétuelle, au surplus dans un contexte de chan­gement climatique de plus en plus intense, est-il encore logique d’imaginer que cette même humanité devienne sans cesse plus nombreuse, vive en paix, et n’ait comme seul objectif que de couper des arbres pour créer des surfaces agricoles ?

Il semble bien plus rationnel d’imaginer que, en pareil cas, un nombre croissant de «catastrophes» se chargera de mettre en cohé­rence une planète de plus en plus mitée et une humanité qui devra suivre le même chemin. Autrement dit, le « laisser-faire » ne garantit qu’une seule chose : bien avant 2100, les émissions se mettront à baisser, et ce sera parce que l’humanité commencera à se contracter sous la double pression du défaut de combustibles fossiles, et d’une modification globale de l’environnement qui ne pourra plus être compensée avec les moyens à la disposition des hommes.

Jolie perspective ! » (op.cit. p. 126-127).

 

Comment en est-on alors venu à se méprendre de façon aussi grave sur les évolutions à venir ?

« Pourquoi, alors, les physiciens qui se servent de modèles de climat testent-ils des scénarios où les émissions croissent sans cesse jusqu’en 2100 ? La première partie de la réponse est très simple : les scénarios en question n’ont jamais eu dans leur cahier des charges qu’ils devaient tenir compte des données connues sur les ressources en combustibles fossiles dans le monde. Ils ont été élaborés par des chercheurs qui ne sont pas des spécialistes de la question, et qui ont supposé qu’il y en avait autant qu’on le voulait. Impossible, dès lors, de coupler la contrainte amont (la disponibilité en énergie fossile) et la contrainte aval (le changement climatique)

(…)

Le fait d’avoir limité les modèles à une relation dans un seul sens (des émissions vers la perturbation climatique, sans rétroaction sur l’humanité et ses émissions), et de ne pas avoir fait le lien avec la disponibilité en combustibles fossiles a ainsi répandu, au corps défendant de l’essentiel des chercheurs, l’idée que le laisser-faire était une forme de garantie que les ennuis seraient pour dans très longtemps. Hélas, c’est tout l’inverse… » (op.cit., p. 127-128).

Il en va de même avec la problématique démographique: du fait d’un cloisonnement fort compréhensible des domaines de recherche, les prévisions démographiques ne prennent pas en compte les modifications environnementales induites par l’écologie d’un système environnemental fini, de la même manière que, dans mes rêves de fortune lapinesque, j’avais tout simplement oublié les limites imposées par les dimensions de mon jardin.

En fait, ces observations de J.M. Jancovici, qui incitent à intégrer de plus nombreux paramètres lorsqu’il s’agit de risquer des prévisions sur notre réel complexe, ne sont qu’une application de ce que nous disait déjà, il y a bien longtemps, projections à l’appui, le rapport du « Club de Rome » connu sous le nom de « rapport Meadows », texte essentiel hélas incroyablement oublié, mais cependant étudié de façon fort rigoureuse et pertinente par le même Jancovici.

https://jancovici.com/recension-de-lectures/societes/rapport-du-club-de-rome-the-limits-of-growth-1972/

Reprenons en quelques éléments à partir de versions actualisées, telles que nous les présente le livre de P. Servigne et R. Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Le Seuil, Anthropocène, 2015.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

Un modèle robuste : World3

Le modèle World3 est un vieux modèle qui a plus de quarante ans. Il a été décrit dans le best-seller vendu à plus de 12 millions d’exemplaires dans le monde, Les Limites à la croissance, plus connu sous le nom de « rapport au Club de Rome ». Cependant, le message principal de ce dernier a été très mal compris depuis tout ce temps, aussi bien par ceux qui pensent être d’accord que par ceux qui ne veulent pas être d’accord. Il disait ceci : si l’on part du principe qu’il y a des limites physiques à notre monde (c’est une hypothèse de base), alors un effondrement généralisé de notre civilisation thermo-industrielle aura très probablement lieu durant la première moitié du xxie siècle.

À la fin des années 1960, le Club de Rome demande à des chercheurs du MIT (Massachusetts Institute of Technology, États-Unis) d’étudier l’évolution à long terme du système « monde ». Parmi eux se trouvent Jay Forrester, professeur de dynamique des systèmes, et ses étudiants parmi lesquels Dennis et Donella Meadows. C’est alors le début de l’informatique, et ils décident de concevoir un modèle informatique systémique (World3) qui décrira les interactions entre les principaux paramètres globaux du monde, dont les six plus importants sont la population, la production industrielle, la production de services, la production alimentaire, le niveau de pollution et les ressources non-renouvelables. Puis de l’insérer dans un ordinateur.

Le but du jeu était d’introduire les données réelles du monde dans le modèle et d’appuyer sur Enter pour simuler le comportement de ce système-monde sur 150 ans. Le premier résultat, appelé « standard run » et considéré comme le scénario « business as usual », a mis en évidence que notre système était extrêmement instable, et décrit un effondrement généralisé au cours du xxie siècle [voir schéma suivant]. Entre 2015 et 2025, l’économie et la production agricole décrochent et s’effondrent totalement avant la fin du siècle, à un rythme plus rapide que la croissance exponentielle qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. À partir de 2030, la population humaine se met à décroître « de manière incontrôlée » pour atteindre environ la moitié de son maximum à la fin du siècle, soit environ 4 milliards d’êtres humains (ces chiffres sont approximatifs, ils donnent des ordres de grandeur).

Modle Meadows

Surpris par ce résultat, les chercheurs ont alors simulé des « solutions », soit autant de scénarios que l’humanité pourrait appliquer pour essayer de rendre le système stable. Que se passerait-il si on développait des technologies efficientes ? Si on découvrait de nouvelles ressources ? Si on stabilisait la population ou la production industrielle ? Si on augmentait les rendements agricoles ou si on contrôlait la pollution ? Les chercheurs ont alors changé les paramètres du modèle et testé tout cela en deux ou trois clics. Enter, enter enter.

Malheureusement presque tous les scénarios alternatifs ont mené à des effondrements, parfois plus catastrophiques que le premier. La seule manière de rendre notre « monde » stable, c’est-à-dire de déboucher sur une civilisation « soutenable », était de mettre en place toutes ces mesures simultanément et de commencer dès les années 1980 !

Dans les années 1990, une mise à jour du rapport montrait que ces limites (et « frontières », au sens du chapitre 3) existaient bel et bien et que notre civilisation était en train de s’en approcher (en ce qui concerne les limites) ou de les dépasser (frontières).

Encore plus tranchante, la mise à jour de 2004 montrait que rien n’avait été mis en place depuis 1972 pour éviter le scénario « business as usual ». Bien au contraire, depuis 1963, la production industrielle mondiale a doublé tous les 24 ans ! En 2008 puis en 2012, un scientifique australien, Graham Turner, a entrepris de comparer les données réelles de ces quarante dernières années avec les différents scénarios pour savoir lequel se rapprochait le plus de la réalité. Résultat ? Notre monde s’est clairement dirigé vers le scénario « business as usual », c’est-à-dire le pire scénario. Et Turner de conclure : « Ceci est une sonnette d’alarme très claire. Nous ne sommes pas sur une trajectoire soutenable. »

Le modèle a non seulement résisté aux innombrables et violentes critiques qui lui ont été adressées depuis le début, mais a même été corroboré par 40 ans de faits. Le principal résultat du rapport Meadows n’est pas de nous prédire l’avenir avec précision, de prôner la « croissance zéro » ou d’annoncer la fin du pétrole pour l’an 2000, comme ont pu le dire ses détracteurs. Il met simplement en garde sur l’extrême instabilité de notre système (car il génère des exponentielles). Le modèle montre remarquablement bien l’interconnexion de toutes les crises, ainsi que la puissance d’une pensée systémique. On ne peut pas se contenter de « résoudre » un problème, par exemple le pic pétrolier, ou la régulation des naissances, ou la pollution, car cela ne changerait presque rien à l’issue. Il faut les traiter simultanément.

Après la version de 2004, l’optimiste de la bande, Donella Meadows, aimait à dire qu’il restait peut-être une toute petite fenêtre d’opportunité à ne pas manquer. Le modèle indiquait qu’il faudrait remplir trois conditions pour arriver à maintenir l’économie et la population en équilibre autour de la capacité de charge de la Terre.

Condition 1. Si l’on parvient à stabiliser rapidement la population (2 enfants en moyenne par famille), alors la population atteindrait 7,5 milliards en 2040 (soit 0,5 milliard de moins que prévu), ce qui permettrait de repousser de quelques années un effondrement global de l’économie et de la population. Mais cela ne suffirait pas. « On ne peut donc couper à l’effondrement si on ne stabilise que la population mondiale », il faut un deuxième levier.

Condition 2. Si l’on parvient à stabiliser la production industrielle mondiale à 10 % au-dessus du niveau de l’année 2000, et à redistribuer équitablement les fruits de cette production, on repousserait encore l’échéance de quelques années. Mais cela ne suffirait toujours pas à l’éviter à cause des niveaux de pollution qui continueraient à s’accumuler et à mettre en péril les capacités de régénération des écosystèmes. Il faut donc un troisième levier.

Condition 3. Si l’on parvient en plus à améliorer l’efficience des technologies, c’est-à-dire à diminuer les niveaux de pollution et d’érosion des sols tout en augmentant les rendements agricoles, alors le monde pourrait se stabiliser et permettre à une population d’un peu moins de 8 milliards d’habitants de vivre avec un bon niveau de vie (proche de celui que nous connaissons) à la fin du xxie siècle. Ce scénario d’équilibre n’est envisageable que s’il est mis en place très rapidement. Or, ces résultats datent de 2004… Il est impossible d’avancer une date avec précision, mais ce qui est certain, c’est que chaque année qui passe réduit significativement notre marge de manœuvre.

La fenêtre d’opportunité que nous avions pour éviter un effondrement global est en train de se refermer. Ainsi, dans sa tournée européenne en 2011-2012, Dennis Meadows, plus pessimiste que jamais, répétait dans les interviews, et dans un article qu’il a écrit pour l’institut Momentum : « il est trop tard pour le développement durable, il faut se préparer aux chocs et construire dans l’urgence des petits systèmes résilients».

Alors ? Que vous murmure votre intuition ? 2020 ? 2030 ? 2100 ?

(Servigne et Stevens, op. cit., p.167-173)

(…)

Combien sera-t-on à la fin du siècle ? (démographie de l’effondrement)

On ne saurait discuter d’effondrement sans aborder la question démographique. Le problème, c’est qu’il n’est pas possible de discuter sereinement de démographie. C’est un sujet absolument tabou et rares sont ceux qui osent aborder la question publiquement sans craindre de voir immédiatement arriver un point Godwin (un moment à partir duquel toute discussion devient impossible parce que l’une des personnes traite l’autre de nazi). En démographie, ce seuil est d’une autre nature, mais il est toujours le même : « Vous voulez faire comme en Chine, c’est ça ? »

Dans un débat sur l’avenir du monde, on peut aborder tous les sujets et discuter tous les chiffres de l’énergie, du climat, de l’agriculture, de l’économie, mais jamais on ne remet en cause les chiffres officiels de l’ONU sur la population : 9 milliards en 2050, et entre 10 et 12 milliards en 2100. Tentez l’expérience : lancez, par exemple, un débat sur l’avenir de l’agriculture avec n’importe quelle personne, et toute argumentation commencera par ce chiffre massue, 9 milliards en 2050.

Or – faut-il le rappeler ? – ce chiffre est une prévision mathématique issue d’un modèle théorique. Ce dernier est d’ailleurs sérieusement déconnecté des réalités du système-Terre, car il est uniquement basé sur des projections des taux de natalité, des taux de mortalité et des taux d’immigration des populations actuelles, sans tenir compte de facteurs comme les ressources, l’énergie, l’environnement, ou la pollution. C’est donc un modèle « hors-sol », qui se résume ainsi : notre population devrait arriver à 9 milliards en 2050 toutes choses étant égales par ailleurs. Le problème est que toutes les choses ne restent pas égales, comme nous l’avons détaillé dans la première partie de ce livre. Il est donc possible que nous soyons moins que prévu en 2050 ou en 2100. Mais alors, combien serons-nous ?

Pour l’équipe Meadows (…), qui a développé au MIT un modèle bien plus ancré au système-Terre, l’instabilité de notre civilisation industrielle mène à un déclin « irréversible et incontrôlé » de la population humaine à partir de 2030. Bien entendu, ce n’est pas une prévision, car, malgré sa robustesse, ce modèle ne tient pas compte des cygnes noirs, c’est-à-dire des aléas positifs (inventions géniales ou sursauts humanistes) et négatifs (guerre totale, astéroïde géant, graves accidents nucléaires, etc.). Alors qui croire ?

(Servigne et Stevens, op. cit., p. 202-203).

 

En tout cas, plutôt que d’avoir à subir passivement en « dormant tranquilles » l’évolution catastrophique qui se profile, demandons à Diogène de nous éclairer de sa lanterne afin de découvrir celles et ceux qui nous aideront à choisir activement, s’il en est temps encore, l’avenir qui sera le nôtre.

Une chose est sûre : cela nécessitera en tout cas un sérieux travail de ménage !

« Apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter », ou revenir enfin au politique. Réflexion sur « l’effondrement », avec Philippe Bihouix, Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

Lors d’une recension d’Alan Weisman (post du 27/03/2014) j’avais évoqué cette réflexion de Machiavel, tirée d’une Lettre à Guichardin du 17 mai 1521 :

« Ils voudraient un prédicateur qui leur apprenne le chemin du paradis, et moi je voudrais en trouver un qui leur apprenne celui du diable […]. Je crois que ce serait la vraie manière d’aller au paradis que d’apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter ».

Or, nos politiques continuent hélas de ressembler à ces prédicateurs qui, au lieu de « pourvoir et par digues et par levées », « d’organiser des forces » capables de résister aux catastrophes à venir, se contentent de quelques manifestations électoralistes à grand spectacle, montagnes médiatiques qui accouchent de souris parfaitement anecdotiques, incapables de répondre en profondeur aux défis posés par la « verità effettuale della cosa », ces réalités auxquelles nous avons à nous confronter.

Dans un post précédent,
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/11/04/quelques-breves-sur-le-mythe-de-la-croissance-verte-et-sur-la-necessite-denvisager-une-economie-de-leffondrement-et-sur-pasolini-les-homosexuels-les-femmes-et-les-scandales-d/

j’avais brièvement évoqué deux livres qui me paraissent essentiels, tous deux parus dans la collection « Anthropocène » des Éditions du Seuil : L’âge des low tech. Vers une civilisation techniquement soutenable, de Philippe Bihouix (2014), et Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, de Pablo Servigne et Raphaël Stevens (2015).

Ils font partie de ces réflexions qui nous ramènent à une approche authentiquement politique, au sens étymologique et machiavélien du terme, de souci et d’engagement pour le bien-être et la survie de la Cité, de la communauté des humains.

Je voudrais me risquer aujourd’hui à en présenter de façon un peu plus approfondie quelques éléments d’analyse et de synthèse « croisées », ces deux livres me paraissant aller dans une même direction.
Ces réflexions nécessairement sommaires et lacunaires ne pouvant évidemment pas se substituer à une lecture de ces ouvrages, tant ils demandent à être réfléchis, approfondis et discutés en détail.

Je prolongerai cet abord analytique des trois premières parties par une quatrième, non pas critique (car je manque des compétences requises pour émettre sur de tels sujets des critiques pertinentes), mais du moins « questionnante » et « interrogative », car il me semble que les diagnostics posés par les auteurs, et auxquels j’adhère pour l’essentiel, ne peuvent pas ne pas susciter dans l’esprit du citoyen lambda que je suis des interrogations auxquelles les ébauches de solutions proposées ne fournissent pas de réponses suffisantes.
(Les auteurs reconnaissant d’ailleurs avec honnêteté qu’ils ne présentent pas de « solutions », celles-ci étant encore à chercher, mais de simples ébauches de réflexion).

1. Urgence du retour au réel au-delà du déni :

Nous le savons bien, la Cop21 nous l’a rappelé à sa manière (sur laquelle on reviendra…), la situation de la planète est grave. Ou plutôt la situation de l’homme dans l’environnement tel qu’il l’a modelé sur cette planète et tel qu’il menace aujourd’hui de le transformer de manière inédite.

Plutôt que de faire une fois de plus la liste des symptômes, je voudrais simplement reproduire le « tableau de bord » que nous propose, en deux parties, le livre de P. Servigne et R. Stevens (je citerai désormais : S&S) aux pages 33 et 34 :

(cliquer pour agrandir)

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Ces graphiques manifestent que « de nombreux paramètres de nos sociétés et de notre impact sur la planète montrent une allure exponentielle » (S&S p. 32). Suit une énumération interminable (démographie, PIB, consommation d’eau et d’énergie, utilisation de fertilisants, concentration de gaz à effet de serre, taux d’extinction des espèces, etc. etc.).
Autant de développements exponentiels dont on sait qu’ils sont le fruit de « l’âge de la machine thermique et des technosciences » (S&S 35) qui ont remplacé les « sociétés agraires et artisanales » (id. ibid.).

Cet avènement d’un type de civilisation désormais en grande partie mondialisé a entraîné des progrès décisifs (dans le domaine de la santé, de l’alimentation, du confort, etc.) à l’origine de l’augmentation exponentielle de la population, et donc de la consommation et de l’impact que nous faisons subir à notre environnement.

Mais nous savons que ce régime de consommation croissante est intenable, du fait du caractère fini de nos ressources (énergies non renouvelables, minerais, matières premières, etc.). Une croissance infinie n’étant pas concevable dans un monde fini.

« De 1 milliard d’individus en 1830, nous sommes passés à 2 milliards en 1930. Puis, c’est l’accélération : il ne faut que 40 ans pour que la population double une fois de plus. Quatre milliards en 1970. Sept milliards aujourd’hui. En l’espace d’une vie, une personne née dans les années 1930 a donc vu la population passer de 2 milliards à 7 milliards ! Au cours du XXe siècle, la consommation d’énergie a été multipliée par 10, l’extraction de minéraux industriels par 27 et celle de matériaux de construction par 34. L’échelle et la vitesse des changements que nous provoquons sont sans précédent dans l’histoire » (S&S 36).

(à propos des matériaux de construction, cf. la recension de l’article « Tués pour du sable », dans mon post du 15/09/2015 :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/09/15/quelques-breves-sur-lemigration-la-demographie-la-sagesse-cosmique-alejandro-et-julio-llamazares/

De plus, l’extrême complexité de notre civilisation a multiplié sa vulnérabilité d’une façon elle aussi exponentielle, sans précédent dans l’histoire de l’humanité : vulnérabilité des systèmes financiers, à la merci des crises, vulnérabilité des systèmes informatiques, à la merci de bugs ou d’attaques terroristes, vulnérabilité de notre agriculture de plus en plus dépendante de la mécanisation, de la chimie, de l’informatique, vulnérabilité de notre industrie et de nos technologies de pointe, vulnérabilité de nos réseaux d’interconnexions, etc.

« Au total, six millions de pièces sont nécessaires pour construire un Boeing 747. Pour assembler ses avions, Boeing fait appel à près de 6 500 fournisseurs basés dans plus de 100 pays et effectue environ 360 000 transactions commerciales chaque mois. Telle est l’incroyable complexité de notre monde moderne.
En l’espace de 50 ans, nous avons vécu une interconnexion globale de la plupart des régions du monde. L’information, la finance, le commerce et ses chaînes d’approvisionnement, le tourisme, ainsi que les infrastructures qui sous-tendent tous ces flux, tous ces systèmes se sont étroitement connectés
Pour le physicien Yaneer Bar-Yam, spécialiste en science des systèmes et directeur du New England Complex Systems Institute de Cambridge (États-Unis), ‘’une société en réseau se comporte comme un organisme multicellulaire’’ : la plupart des organes sont vitaux, on ne peut amputer une partie sans risquer la mort de l’organisme. Ce qu’a découvert ce chercheur, c’est que plus ces systèmes sont complexes, plus chaque organe devient vital pour l’ensemble de l’organisme. À l’échelle du monde, donc, tous les secteurs et toutes les régions de notre civilisation globalisée sont devenus interdépendants au point de ne pouvoir souffrir d’un effondrement sans provoquer le vacillement de l’ensemble du métaorganisme. Autrement dit, nos conditions de vie à ce moment et à cet endroit précis dépendent de ce qui s’est passé il y a peu à de nombreux endroits de la Terre. Ce qui laisse penser que, comme Bar-Yam le souligne, ‘’la civilisation [industrielle] est très vulnérable’’ » (S&S 107-108).

L’ensemble de ces éléments amène à penser que :

« Nous disposons aujourd’hui d’un immense faisceau de preuves et d’indices qui suggère que nous faisons face à des instabilités systémiques croissantes qui menacent sérieusement la capacité de certaines populations humaines – voire des humains dans leur ensemble – à se maintenir dans un environnement viable »(S&S 14).

Pour certains scientifiques comme James Lovelock par exemple (cité S&S 74), les bouleversements climatiques en particulier pourraient impacter considérablement l’avenir de l’espèce humaine : « Quoi qu’il en soit, si de tels bouleversements se produisent, peu d’habitants, parmi les milliards que compte la planète, devraient survivre ».

Pourtant, loin de susciter la réflexion féconde qui pourrait faire émerger des solutions, cette situation qui est la nôtre fait généralement l’objet d’un « déni collectif décomplexé qui caractérise si bien notre époque » (S&S 18).

« Le plus fascinant et le plus étrange dans la problématique des catastrophes est qu’il n’est pas rare que nous sachions ce qui se passe – et ce qui risque de se passer -, mais que nous n’y croyons pas. En effet, personne ne peut dire aujourd’hui qu’il manque des données scientifiques sur les constats alarmants ou que les médias n’en font pas assez mention. Mais, force est de constater que, pour la plupart des gens, ces informations ne sont pas crédibles. ‘’Nous tenons la catastrophe pour impossible dans le même temps où les données dont nous disposons nous la font tenir pour vraisemblable et même certaine ou quasi certaine. […] Ce n’est pas l’incertitude, scientifique ou non, qui est l’obstacle, c’est l’impossibilité de croire que le pire va arriver’’. » (S&S 222. La citation est de J.P. Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Paris, Seuil, 2002, p. 142-143).

Le premier travail essentiel à accomplir sera donc celui de « dénier le déni », de considérer la réalité en face, non pour en désespérer, mais pour nous donner les moyens d’affronter le plus sereinement et raisonnablement possible les bouleversements considérables, et les probabilités croissantes de catastrophes que suppose, de façon mathématique, un tel état des lieux.

Ce que J. P. Dupuy nomme donc le « catastrophisme éclairé », ou nos auteurs la « collapsologie » (du latin collapsus, ‘’qui est tombé d’un seul bloc’’).

« Le but n’est pas de nourrir le simple plaisir scientifique d’accumulation des connaissances, mais plutôt de nous éclairer sur ce qui nous arrive et qui pourrait nous arriver, c’est-à-dire de donner un sens aux événements. C’est aussi et surtout une manière de traiter le sujet avec le plus de sérieux possible pour pouvoir discuter sereinement des politiques à mettre en place dans une telle perspective » (S&S 20).

En quoi pourraient donc consister de telles « politiques » ?

2. On passe au vert et on recommence, ou le mythe de la « croissance verte ».

« Les limites de notre civilisation sont imposées par les quantités de ressources dites ‘’stock’’, par définition non renouvelables (énergies fossiles et minerais) » (S&S 38).

Ce constat de bon sens est pourtant loin d’être partagé. La Cop21 en particulier nous a offert le spectacle – prévisible –
http://petrole.blog.lemonde.fr/2015/05/25/le-climat-cest-cuit-pourquoi-la-conference-climatique-de-paris-sera-un-succes/
d’une multitude d’industriels et de chefs d’État « bien intentionnés », qui pensent qu’il suffirait de quelques mesurettes visant à réguler de façon minimale et par ailleurs peu contraignante la hausse de la température et de « passer au vert » pour maintenir ou retrouver cette idyllique croissance qui a fait jusqu’à aujourd’hui le confort d’une bonne partie de l’humanité. Et aussi, bien sûr, le grand profit du capital. Industriels et chefs d’État ou autres ministres qui, bien évidemment, se positionnent tous désormais sur ce « créneau porteur », les premier ne tarissant pas de publicité (la Cop21 a été à ce niveau une bonne opération marketing…), les seconds de démagogie.

Hélas, la situation semble un brin plus complexe.

Penchons-nous un peu pour commencer sur la notion de « taux de retour énergétique » :

« Le bon sens veut que, dans une entreprise d’extraction, la quantité d’énergie que l’on récolte soit supérieure à l’énergie investie. Logique. Si on récolte moins que ce qu’on investit, cela ne vaut pas la peine de creuser. Ce rapport entre l’énergie produite et l’énergie investie s’appelle le taux de retour énergétique (TRE ou ERoEI en anglais pour Energy Return on Energy Invested).
« C’est un point absolument crucial. Après un effort d’extraction, c’est le surplus d’énergie qui permet le développement d’une civilisation. Au début du XXe siècle, le pétrole étasunien avait un fantastique TRE de 100:1 (pour une unité d’énergie investie, on en récupérait 100). On creusait à peine, le pétrole giclait. En 1990, il n’était plus que de 35:1, et aujourd’hui, il est d’environ 11 :1. À titre de comparaison, le TRE moyen de la production mondiale de pétrole conventionnel se situe entre 10:1 et 20: l (…)
Le concept de TRE ne s’applique pas qu’aux énergies fossiles. Pour obtenir de l’énergie d’une éolienne par exemple, il faut d’abord dépenser de l’énergie pour rassembler tous les matériaux qui servent à leur fabrication, puis les fabriquer, les installer et les entretenir. Aux États-Unis, le solaire à concentration (les grands miroirs dans le désert) offrirait un rendement autour de 1,6:1. Le photovoltaïque en Espagne, autour de 2,5:1. Quant à l’éolien, il afficherait un bilan à première vue plus encourageant d’environ 18:1. Malheureusement, ces chiffres ne tiennent pas compte du caractère intermittent de ce type d’énergie et de la nécessité d’y adosser un système de stockage ou une centrale électrique thermique. Si on tient compte de cela, le TRE des éoliennes redescendrait à 3,8:1. Seule l’hydroélectricité offrirait un rendement confortable situé entre 35:1 et 49:1. Mais outre le fait que ce type de production perturbe sérieusement les habitats naturels, une étude récente a montré que les 3 700 projets en cours ou planifiés dans le monde n’augmenteraient la production électrique mondiale que de 2 % (de 16 à 18 %).
En résumé, les énergies renouvelables n’ont pas assez de puissance pour compenser le déclin des énergies fossiles, et il n’y a pas assez d’énergies fossiles (et de minerais) pour développer massivement les énergies renouvelables de façon à compenser le déclin annoncé des énergies fossiles. Comme le résume Gail Tverberg, actuaire et spécialiste de l’économie de l’énergie, « on nous dit que les renouvelables vont nous sauver, mais c’est un mensonge. L’éolien et le solaire photovoltaïque font autant partie de notre système basé sur les énergies fossiles que n’importe quelle autre source d’électricité ».
(S&S 53-54).

Approche partagée et complétée par l’ingénieur spécialiste des métaux Philippe Bihouix :

« Si vous interrogez des spécialistes des métaux, la plupart vous diront qu’il n’y a pas de problème fondamental. Certes la qualité des minerais – leur concentration en métal est en forte baisse (cuivre, zinc, plomb…), avec l’épuisement des grandes mines à forte teneur en métal. Mais il suffira de creuser plus profond, d’extraire plus de minerai de moindre qualité. « Toute chose égale par ailleurs », donc, il n’y a pas de risque de pénurie. Cependant, il faudra dépenser plus d’énergie par tonne de métal produite : et c’est là que les ennuis commencent » (L’âge des low tech, je citerai « LT », p.63).
(…)
« Pour en revenir à la question métallique, des énergies fossiles moins accessibles entraînent également un besoin accru en métaux : il suffit de comparer un simple puits texan avec son homologue deep offshore, gigantesque plateforme métallique entourée d’une nuée de bateaux de ravitaillement, d’hélicoptères » (LT 65).
(…)
« Mauvaise nouvelle, c’est également le cas pour les énergies renouvelables, qui font massivement appel aux ressources métalliques, et des plus rares, comme le néodyme et le dysprosium dans les aimants permanents pour les génératrices d’éoliennes, le gallium, l’indium, le sélénium, le cadmium ou le tellure pour les panneaux photovoltaïques à haut rendement (technologies CIGS ou Cd-Te), le cuivre qui est utilisé en quantité plus importante par unité d’énergie produite (LT 66).
(…)
Nous pourrions nous permettre des tensions sur l’une ou l’autre des ressources, énergie ou métaux. Mais le défi est que nous devons maintenant y faire face à peu près en même temps : plus d’énergie nécessaire pour les métaux moins concentrés, plus de métaux nécessaires pour une énergie moins accessible. Le pic de pétrole sera donc vraisemblablement accompagné ou suivi d’un pic de tout, un «peak everything» (LT 66-67).

Et ce n’est pas non plus le poncif incantatoire à la mode de «l’économie circulaire » qui règlera la question, car le recyclage, bien sûr indispensable, est loin d’être la panacée rêvée:

« Bien sûr, il y a une autre différence entre l’énergie et les métaux: ceux-ci, une fois extraits, ne sont pas perdus comme les énergies fossiles parties en fumée. Il suffirait donc de les recycler indéfiniment, une fois extraite la quantité adéquate (mais laquelle ?) de métaux nécessaires à notre société. Même si, en réalité, en vertu du second principe de la thermodynamique, on en dissipe toujours un peu, que ce soit au moment du recyclage lui-même (la perte au feu) ou pendant l’usage (la pièce de monnaie qui s’use imperceptiblement au fil du temps, car « le fer et le cuivre se vont usant et consumant par le seul attouchement des mains de l’homme»).
Malheureusement, il existe des limites physiques, techniques et sociétales au recyclage dans un monde aussi technicisé que le nôtre. D’abord, certains matériaux, comme les polymères thermodurcissables (polyuréthanes par exemple), ne peuvent tout simplement pas être refondus. D’autres, comme les emballages alimentaires ou médicaux, sont souillés et inexploitables.
Ensuite, la complexité des produits, des composants (dizaines de métaux différents dans un téléphone portable ou un ordinateur) et des matières (milliers d’alliages métalliques différents, mélanges de plastiques et d’additifs, matériaux composites) nous empêche d’identifier, de séparer et de récupérer facilement les matières premières. Ainsi du nickel, pourtant facilement repérable (aciers inoxydables) et assez coûteux, qui n’est recyclé correctement qu’à 55%. 15% sont bien captés et recyclés, mais perdus « fonctionnellement » ou avec « dégradation de l’usage » car ils ont été noyés dans de l’acier carbone de bas de gamme, tandis que 35 % sont égarés entre mise en décharge et incinération. En trois cycles d’utilisation, on perd donc de l’ordre de 80 % de la ressource. Et il s’agit d’un métal plutôt bien recyclé, le pourcentage de récupération ne dépassant pas 25 % pour la plupart des « petits » métaux.
Enfin, pour une part non négligeable, les métaux font également l’objet d’usages dispersifs, donc non recyclables. Ils sont utilisés comme pigments dans les encres et les peintures, comme fertilisants, additifs dans les verres et les plastiques, pesticides (…)
Perte par dispersion (à la source), perte mécanique (la boîte de conserve, l’agrafe et le stylo partis en décharge), perte fonctionnelle (par recyclage inefficace), perte entropique (marginale) : tel est notre destin, le cercle vertueux du recyclage est percé de partout, et à chaque « cycle » de consommation on perd de manière définitive une partie des ressources » (LT 69).

Bien évidemment, tout ceci remet radicalement en question l’idée d’une « croissance verte» telle que la voudraient nos politiques et nos entrepreneurs capitalistes, qui souhaiteraient retrouver des taux de croissance aptes à satisfaire leurs électorats pour les premiers, et, pour les seconds, la perspective d’immenses champs d’éoliennes et de panneaux photovoltaïques à renouveler tous les 30 ou 50 ans, histoire de faire tourner les usines et de continuer à engranger les profits.

« Les technologies que nous espérons salvatrices ne font qu’ajouter à ces difficultés. En misant sur le tout-technologique pour notre lutte contre le changement climatique, nous risquons fort de créer de nouvelles pénuries (elles-mêmes nécessitant un recours accru à l’énergie) et d’accélérer ainsi le système de manière involontaire. Car les « technologies vertes » sont généralement basées sur des nouvelles technologies, des métaux moins répandus et contribuent à la complexité des produits, donc à la difficulté du recyclage. Prenons quelques exemples.
Pour réduire de quelques grammes les émissions de C02 par kilomètre, sans renoncer ni à la taille ni aux performances (principalement la vitesse et la résistance au choc) des véhicules, la seule solution, en dehors du rendement du moteur lui-même, est de les alléger. Pour cela, on utilise des aciers de haute performance, toujours plus complexes, alliés avec de petites quantités de métaux non ferreux (manganèse, vanadium, niobium, titane…): non seulement ceux-ci ne sont plus récupérables en fin de vie (et sont recyclés en acier carbone pour armatures à béton du bâtiment), mais le niveau attendu de « pureté » des alliages est tel qu’il est nécessaire d’y employer des aciers de première fonte.
(…)
Pour développer les énergies renouvelables de manière significative, sans remise en cause de nos exigences en termes de continuité de service, il serait (sera ?) nécessaire de relier les milliers d’éoliennes, de « fermes » photovoltaïques et de dispositifs de stockage (dans les batteries de véhicules, sous forme de méthane, d’hydrogène, etc.) par des smart grids (réseaux intelligents) afin de permettre à tout instant l’équilibre entre une offre erratique et intermittente et une demande variable, avec des consommateurs qui seront connectés par des compteurs eux aussi « intelligents » et communicants (Linky d’ERDF, en phase pilote) permettant d’effacer la demande. Un tel macrosystème technique sera basé sur de très nombreux équipements high tech, bourrés d’électronique et de métaux rares » (LT 71-72).
(…)
« Indéniablement nous pouvons, et devons, développer les énergies renouvelables. Mais ne nous imaginons pas qu’elles pourront remplacer les énergies fossiles et nous permettront de maintenir la débauche énergétique actuelle. Les promoteurs de projets titanesques qui font régulièrement la une des grands journaux et magazines, selon plusieurs variantes comme Desertec ou le plan B « Wind Water Sun » de Mark Z. Jacobson de l’université Stanford, font pourtant semblant d’y croire.
Desertec propose l’installation, d’ici 2050, de vingt centrales solaires à concentration (CSP) dans le Sahara, afin de produire 700 TWh (milliards de kWh) par an (13 % de la consommation électrique européenne actuelle). Et ce pour 400 milliards d’euros, inclus les lignes à haute tension. Ce qui en fait une électricité à peu près aussi chère que celle de l’EPR de Flamanville (avec 8,5 milliards d’euros pour 13 TWh/an, selon les dernières annonces), ce qui n’est pas peu dire. D’ailleurs, preuve de la viabilité économique bien incertaine du projet, la plupart des industriels partenaires s’en sont récemment retirés, mais les beaux effets d’annonce n’en sont pas moins restés dans notre inconscient collectif.
Certes, un quadrilatère de quelques dizaines ou centaines de kilomètres de côté dans le Sahara pourrait fournir toute l’électricité mondiale, mais ces calculs de coin de table ne veulent rien dire. Pour produire les 22000 TWh de la consommation électrique mondiale (en 2011), il faudrait installer l’équivalent de cinq cents années de production actuelle de panneaux solaires (ou, plus modestement, cent vingt années pour la consommation électrique européenne) ! Sans oublier qu’au bout de quarante ans au plus, il faudrait tout recommencer, étant donné la durée de vie des panneaux photovoltaïques. Et qui passerait le balai à chaque tempête de sable sur les dizaines de milliers de kilomètres carrés de panneaux?
Encore faut-il ne pas confondre électricité mondiale et énergie mondiale: je vous passe les assommants calculs (ne pas confondre énergie primaire et énergie finale, comparer les rendements des moteurs thermiques et électriques…), mais il faudrait alors au bas mot deux mille années de production de panneaux solaires. Bien sûr, je suis un peu de mauvaise foi, car on peut faire de la croissance (verte) des capacités de production, par exemple les décupler (on l’a déjà largement fait par le passé) ou les centupler. Mais quel défi industriel, tellement improbable ! Il faudrait commencer par construire des usines d’usines de panneaux, des bases logistiques monstrueuses… sans parler, surtout, de la disponibilité en métaux, en matériaux synthétiques, issus du pétrole et difficilement recyclables.
« Wind Water Sun » propose de couvrir les besoins en énergie de l’ensemble du monde, uniquement avec des renouvelables, d’ici 2030. Pour cela, il faudrait installer 3,8 millions d’éoliennes de 5 MW et 89000 centrales solaires de 300 MW chacune (on admirera la précision toute mathématique des chiffres). En s’y mettant en 2015, il faudrait donc installer en quinze ans 19000 GW d’éoliennes: sachant que l’on en a installé 40 GW au plus par an ces cinq dernières années, il s’agirait tout bonnement de multiplier par trente la capacité de production et d’installation actuelle. M. Jacobson n’a manifestement jamais mis les pieds dans une usine, et ne sait pas qu’il faut aussi de l’acier, du ciment, des résines polyuréthanes, des terres rares et du cuivre, des bateaux et des grues, entre autres, pour fabriquer et installer une belle éolienne «propre».

[À ce propos, quelle est d’ailleurs à ce jour la proportion des éoliennes et des panneaux solaires fabriqués dans des usines tournant aux énergies renouvelables et non au charbon ou au pétrole ?]

« Et comment ne pas mentionner des technologies enthousiastes comme l’énergie des vagues et de la houle, tel le système Pelamis (un boudin de 150 m de long pour 750 kW de puissance, soit une production annuelle d’environ 2,7 GWh, millions de kWh). Pour produire l’équivalent d’un seul réacteur nucléaire (8 TWh), il faudrait installer la bagatelle de 3000 boudins, dans 75 fermes océaniques de 130 hectares chacune. Nos derniers marins pêcheurs vont devoir apprendre à slalomer, et prière de ne pas rire, car certaines de ces solutions « innovantes », comme les hydroliennes, sont en test, avec de l’argent public.
Il existe des scénarios plus sérieux, bien sûr, comme négaWatt pour la France, dont l’immense mérite est de commencer par questionner le besoin, et de projeter une baisse significative de la consommation énergétique à l’horizon 2050. La production de 200 TWh en éolien et 90 TWh en solaire photovoltaïque, en complément d’une exploitation forte et systématique de la biomasse, reste cependant un objectif très ambitieux (à comparer à la production mondiale actuelle, de l’ordre de 450 TWh et 60 TWh respectivement).
Bref, que l’on se le dise : éolien, solaire, biogaz, biomasse, biocarburants, algues ou bactéries modifiées (…) hydrogène, méthanation, quels que soient les technologies, les générations ou les vecteurs, nous serons rattrapés par un des facteurs physiques : impossible recyclage des matériaux (on installe d’ailleurs aujourd’hui des éoliennes et des panneaux solaires à base de matériaux que l’on ne sait pas recycler), disponibilité des métaux, consommation de surfaces, ou intermittence et rendements trop faibles. Les différentes énergies renouvelables ne posent pas forcément de problème en tant que telles – mieux vaut probablement une éolienne qu’un générateur de même puissance au diesel – mais c’est l’échelle à laquelle certains imaginent pouvoir en disposer qui est irréaliste. Le déploiement généralisé du bon mix d’énergies renouvelables reste à penser et ne pourra répondre que difficilement à certains usages. En particulier, la question des transports et celle du stockage (et donc de la capacité à adapter la production à la demande très variable) n’ont pas de réponse satisfaisante, avec un besoin en métaux irréaliste (batteries) ou des pertes de rendement trop grandes (gazéification et méthanation). Il n’y a pas assez de lithium sur terre pour équiper un parc de plusieurs centaines de millions de véhicules électriques, et pas assez de platine pour un parc équivalent de véhicules à hydrogène. Et rappelons, une bonne fois pour toutes, que l’hydrogène n’est pas une source d’énergie, mais seulement un vecteur. Nul doute que le pétrole, et surtout le charbon, sont encore là pour longtemps. Même si ce n’est pas une bonne nouvelle… » (LT 75-79)
(…)
« Enfin, il faut garder en tête que les besoins s’emballent, notamment sous l’effet du « rattrapage » des pays « émergents et de l’effet démographique. C’est bien de gagner quelques points ou dizaines de points de pourcentage sur le rendement d’un procédé industriel. Mais, en parallèle, la consommation de charbon ou d’aluminium a augmenté de 60% en dix ans. D’une manière ou d’une autre, il va falloir changer de braquet » (LT 79-80).

Et ce n’est certes pas le mirage de la « robotisation » – délire à la mode et nouveau déni du « peak everything » – qui permettra de le faire :
http://abonnes.lemonde.fr/robotique/article/2016/01/03/robotisation-generale_4841007_4620106.html

Cf. encore, sur la « mystification » de la « croissance verte », ces deux articles, parmi d’autres, du même Philippe Bihouix :
http://rue89bordeaux.com/2015/09/du-mythe-de-la-croissance-verte-a-un-monde-post-croissance/
http://www.reporterre.net/La-croissance-verte-est-une-mystification-absolue

Ce n’est donc pas de la « croissance verte » qu’on peut attendre la résolution de nos problèmes. Elle présente même un danger certain, considérable, de fournir un alibi qui substituerait à la « croissance carbonée », responsable des ravages que nous savons, une croissance « présentable » (du moins à très court terme), parce que non carbonée, alors qu’étendue à l’échelle de l’humanité elle ne ferait que poursuivre et même accélérer l’épuisement irrémédiable à moyen terme de nos dernières ressources.

Et l’on entrevoit déjà combien la frénésie d’investissement dans ce genre de croissance soi-disant propre ou « écoresponsable » promet, après quelques lendemains très lucratifs pour certains (toujours les mêmes, bien sûr…), des surlendemains qui ne peuvent que tragiquement déchanter.

On pourrait faire ici un parallèle avec la « révolution verte », laquelle, partant d’une nécessité compréhensible d’assurer à court terme les besoins alimentaires des humains dans l’après-guerre, a rendu rapidement possible l’explosion démographique exponentielle à l’origine, certes des « trente glorieuses » de la croissance, mais aussi des problèmes majeurs de surexploitation des ressources et de bouleversements climatiques et environnementaux que nous connaissons aujourd’hui.

Cf. là-dessus :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

3. Organiser une décroissance viable plutôt que subir un effondrement catastrophique.

Si donc la « croissance verte », nouveau « must » tellement invoqué, se révèle illusoire et surtout conçue pour maintenir quelques temps encore les bénéfices, politiques ou économiques, de certains (« Après nous le déluge »…) plutôt que pour assurer à l’ensemble des êtres humains un avenir durable, quelles peuvent être les solutions viables ?

Là encore, nos auteurs s’accordent sur la seule alternative envisageable, celle de la décroissance, afin de stabiliser puis d’inverser le plus rapidement possible la série d’exponentielles mentionnées plus haut.

Et ceci consiste tout simplement à anticiper et organiser de façon volontaire et raisonnée ce que nous serons autrement obligés de subir de toute manière de façon involontaire et catastrophique : « la fin définitive de la croissance économique mondiale » (S&S 57), conséquence inéluctable de la finitude de nos ressources.

« Il nous faut prendre la vraie mesure de la transition nécessaire et admettre qu’il n’y aura pas de sortie par le haut à base d’innovation technologique – ou qu’elle est en tout cas si improbable, qu’il serait périlleux de tout miser dessus. On ne peut se contenter des business models émergents, à base d’économie de partage ou de la fonctionnalité, peut-être formidables mais ni généralisables, ni suffisants.
Nous devrons décroître, en valeur absolue, la quantité d’énergie et de matières consommées. Il faut travailler sur la baisse de la demande, non sur le remplacement de l’offre, tout en conservant un niveau de « confort » acceptable » (Ph. Bihouix, .Du mythe de la croissance verte à un monde post croissance, article mentionné plus haut).

Il nous faut désormais intégrer le fait que rien ne sera plus comme avant, et que, sur bien des plans, notre pain blanc a déjà été mangé.

Mais il ne tient qu’à nous de faire que ce constat ne soit pas simplement négatif : le pain noir aussi peut être un aliment goûteux, et surtout durable ! Et la sobriété, lorsqu’elle est choisie en connaissance de cause, peut aussi bien que l’abondance être source de joie.
Nous le savons, les gens et les peuples les plus heureux sont loin d’être nécessairement les plus nantis.

« Une surpopulation mondiale, une surconsommation par les riches, et de piètres choix technologiques » [P.R. et A. Ehrlich] ont mis notre civilisation industrielle sur une trajectoire d’effondrement. Des chocs systémiques majeurs et irréversibles peuvent très bien avoir lieu demain, et l’échéance d’un effondrement de grande ampleur apparaît bien plus proche qu’on ne l’imagine habituellement, vers 2050 ou 2100. Personne ne peut connaître le calendrier exact des enchaînements qui transformeront (aux yeux des futurs archéologues) un ensemble de catastrophes en effondrement, mais il est plausible que cet enchaînement soit réservé aux générations présentes. Telle est l’intuition, que nous partageons avec bon nombre d’observateurs, qu’ils soient experts scientifiques ou activistes.
Il est gênant de le dire, tant la posture est souvent ridiculisée, mais nous sommes devenus catastrophistes. Soyons clairs, cela ne signifie nullement que nous souhaitons les catastrophes, ni que nous renonçons à nous battre pour en atténuer les effets, ou encore que nous sombrons dans un pessimisme irrévocable. Au contraire ! Même si l’avenir est sombre, « nous devons nous battre, car il n’y a aucune raison de nous soumettre passivement aux faits ». Être catastrophiste, pour nous, c’est simplement éviter une posture de déni et prendre acte des catastrophes qui sont en train d’avoir lieu. Il faut apprendre à les voir, accepter leur existence, et faire le deuil de tout ce dont ces événements nous priveront. C’est selon nous cette attitude de courage, de conscience et de calme, les yeux grands ouverts, qui permettra de tracer des chemins d’avenir réalistes. Ce n’est pas du pessimisme !
La certitude est que nous ne retrouverons plus jamais la situation « normale » que nous avons connue au cours des décennies précédentes. (…)
Il y a eu par le passé de nombreux effondrements de civilisations qui restaient confinés à certaines régions. Aujourd’hui, la mondialisation a créé des risques systémiques globaux, et c’est la première fois que la possibilité d’un effondrement à très grande échelle, presque globale, est devenue envisageable. Mais cela ne se fera pas en un jour. Un effondrement prendra des vitesses, des formes et des tournures différentes suivant les régions, les cultures et les aléas environnementaux. Il doit donc être vu comme une mosaïque complexe où rien n’est joué à l’avance.
Penser que tous les problèmes seront résolus par le retour de la croissance économique est une grave erreur stratégique. À la fois car cela présuppose qu’un retour à la croissance est possible, mais surtout, car aussi longtemps que les dirigeants se concentreront sur cet objectif, aucune politique sérieuse de préservation de la stabilité du climat et des écosystèmes ne pourra être mise en place pour faire ce qui est nécessaire : réduire considérablement et rapidement la consommation de carburants fossiles. Tous les débats actuels entre relance et austérité ne sont donc que des distractions qui détournent des questions de fond. En fait, il n’y a même pas de « solutions » à chercher à notre situation inextricable (predicament), il y a juste des chemins à emprunter pour s’adapter à notre nouvelle réalité.
Se rendre compte de tout cela, c’est entamer un renversement. C’est voir que soudainement, l’utopie a changé de camp : est aujourd’hui utopiste celui qui croit que tout peut continuer comme avant. Le réalisme, au contraire, consiste à mettre toute l’énergie qui nous reste dans une transition rapide et radicale, dans la construction de résilience locale, qu’elle soit territoriale ou humaine ». (S&S 249-252)

Mais un tel réalisme laisse aussi entrevoir « d’autres moyens de faire la fête ».

« Aujourd’hui, les chemins à prendre – car il y en a – sont à peine balisés, et ils mènent à un changement radical de vie, une vie moins complexe, plus petite, plus modeste, et bien cloisonnée aux limites et aux frontières du vivant. L’effondrement n’est pas la fin mais le début de notre avenir. Nous réinventerons des moyens de faire la fête, des moyens d’être présent au monde et à soi, aux autres et aux êtres qui nous entourent. La fin du monde ? Ce serait trop facile, la planète est là, bruissante de vie, il y a des responsabilités à prendre et un avenir à tracer. Il est temps de passer à l’âge adulte » (S&S 256-257).

4. Vers un avenir de « low tech ». Accord global sur l’évidence, mais des interrogations, cependant.

La poursuite d’une croissance par la high tech « verte » ne se révélant pas soutenable à moyen et long terme, il faut donc « changer de braquet », comme il est dit plus haut.

 » Puisque le système high tech va dans le mur (ou vers la falaise, ne chipotez pas), pourquoi ne pas tenter autre chose, prendre le contre-pied et se tourner vers les low tech, les basses technologies ? Concrètement, qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Inutile d’essayer de dresser une liste exhaustive des « bonnes » technologies contre les « mauvaises (…) Comme pour le high tech, la définition restera floue et les frontières de toute manière perméables. (…) Quand nous évoquons les basses technologies, c’est donc plutôt, à ce stade, d’orientations, de principes généraux, que nous devons parler, fondés sur le renoncement réfléchi à l’espoir d’une «sortie par le haut» basée sur des percées technologiques à venir. Des principes visant à effectivement diminuer notre prélèvement de ressources ». (LT 113).

J’avoue que si je partage entièrement le constat rapporté dans les paragraphes précédents, ainsi que la solution globale qui ne peut en effet passer que par une décroissance radicale en tant que « principe visant à diminuer notre prélèvement en ressources », les dispositions pratiques proposées par nos auteurs pour parvenir à ce but me laissent dubitatifs par ce qui me semble être leur décalage par rapport à l’ampleur des défis à affronter.

Ce dont ils sont d’ailleurs conscients, car ils ne prétendent pas présenter des solutions, mais seulement ébaucher à titre d’hypothèses quelques orientations possibles :

« il ne s’agit que de pistes, de quelques réflexions incomplètes. Je n’ai pas la prétention d’avoir réponse à tout, ni aux quoi, ni aux comment », nous dit Ph. Bihouix (LT 164).

Bien sûr, proposer l’abandon des sacs en plastique ou le retour à la consigne des bouteilles en verre (LT 130), le rechapage des pneus (LT 120), limiter à 40 ou 60km/h la vitesse de voitures plus légères consommant moins d’1 litre aux 100 km (LT 199), étendre le co-voiturage (LT 192) et revenir au vélo, « la vraie voiture propre » (LT 192-193), traquer les gaspillages et « l’obsolescence programmée » en recourant systématiquement à des équipements moins sophistiqués et plus réparables (cf. LT 138-139 ; « petit éolien », solaire thermique, etc. : « faire robuste et simple avec des matériaux et des technologies éprouvées »), prôner le retour à une économie plus locale et autres évolutions similaires va à l’évidence dans le bon sens.

Mais il me semble tout de même qu’on reste encore très largement loin du compte !

Surtout en ce qui concerne la question de l’énergie.

Bien sûr, la première urgence est évidemment celle des indispensables économies, urgence soulignée par nos auteurs :

« Il n’y a donc pas de produit ou de service plus écologique, économe en ressources, recyclable, que celui que l’on n’utilise pas. La première question ne doit pas être «comment remplir tel ou tel besoin (ou telle envie…) de manière plus écologique ? » mais « pourrait-on vivre aussi bien, sous certaines conditions, sans ce besoin?».
Il s’agit donc d’ « acquérir le réflexe d’une « écologie de la demande » (décroissante), plutôt qu’une «écologie de l’offre» (croissance verte) ».
« Pourquoi couvrir des hectares de panneaux solaires pour alimenter des panneaux publicitaires énergivores dans les rues ou les gares et des écrans plats dans les bureaux de poste ? » (LT 114-115).

Si l’on veut en effet échapper aux attraits illusoires de la « croissance verte » et à ses conséquences tout aussi suicidaires que celles de la croissance « classique », il s’agira donc en premier lieu de réduire nos besoins.

Mais n’est-il pas bien aventureux de faire croire que cette réduction suffirait à résoudre les problèmes de 7 milliards de personnes, qui seront 11 à 14 milliards à la fin du siècle ?

Car des besoins vitaux, même réduits, demeurent des besoins qu’il faudra satisfaire, surtout lorsqu’il s’agit de besoins énergétiques propres à assurer le fonctionnement de notre agriculture, de nos industries et artisanats les plus fondamentaux, du logement, de l’éclairage et du chauffage, de nos services les plus basiques, etc.

Il faudrait évidemment chiffrer tout cela de façon précise et détaillée, ce que nos auteurs avouent être dans l’impossibilité de faire, et qu’on ne peut leur reprocher étant donnée la complexité de la tâche.

Mais les solutions qu’ils proposent pour pourvoir aux besoins énergétiques d’une humanité future sans pour autant retomber dans les pièges dénoncés de la « croissance verte » et du « macrosystème » évoqué plus haut (avec ses grandes éoliennes high tech, ses gigantesques « fermes » photovoltaïques dévoreuses de métaux et de terres rares, ses smart grids – toutes choses de toute façon condamnées à moyen terme par le « peak everything » – ses bases logistiques entraînant la création de routes, de bétonnages terrestres et sous-marin, de flottes d’hélicoptères et de bateaux indispensables au off shore, de réseaux complexes de câbles, etc., et donc une ponction considérable en ressources et de très importants dégâts environnementaux), ces solutions laissent tout de même dubitatif :

Car, en l’absence des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz, nucléaire) et si l’on refuse de plus le « macro-système » de la « croissance verte », en appeler au « petit éolien » (LT 138-139), à une hydroélectricité qui plafonne déjà, à la biomasse et au biogaz (quid alors de la disponibilité des déchets organiques dans une agriculture d’où les intrants chimiques devront disparaître ? cf. LT 186 et la question cruciale du « retour à la terre des nutriments »), au « principe d’acceptation de la moindre performance », ainsi qu’à assumer la « non disponibilité immédiate de l’énergie » (c’est-à-dire arrêter de s’éclairer, de se chauffer et … de travailler lorsque le vent ne souffle pas ou quand le soleil ne brille pas… cf. LT 140) paraît tout de même bien léger pour assurer la survie de milliards de personnes.

La génération à laquelle j’appartiens a connu, dans les années 50, celles de mon enfance, un monde qui ressemblait un peu à celui que décrivent nos auteurs comme pouvant être celui de notre futur : jusqu’au début des années 70, ma grand-mère qui vivait à la campagne ne disposait pas d’eau courante et allait la chercher à la pompe. Elle préparait sa nourriture dans la grande cheminée de la cuisine, parcimonieusement alimentée par des chutes de bois, rarement sur un vieux gaz à deux feux. Cette cuisine étant la seule pièce chauffée de la maison, en dehors des visites des enfants et petits-enfants, lors desquelles on allumait dans les chambres deux ou trois petits poêles « Mirus », qui venaient en aide aux grosses couettes de duvet et à la « bassinoire » pour réchauffer l’atmosphère de façon essentiellement symbolique.
À cette occasion aussi, quelques rares lampes de 40 watts demeuraient allumées un peu plus longtemps que d’habitude, sous le regard vigilant de la grand-mère, prompte à en dénoncer le gaspillage.
Inutile de dire que l’électro-ménager – et ne parlons pas bien sûr de l’électronique ! – étaient inexistants, à part un poste de radio, lui aussi utilisé de façon parcimonieuse.
Par ci-par là, dans la campagne, le « petit éolien » montait poussivement l’eau des puits (et pas plus), et, dans les années 50, quelques rares voitures individuelles, surtout de type 2CV (ces « pots de yaourt » qui devraient d’urgence redevenir nos voitures d’après Ph. Bihouix, cf. LT 140 ; 198), sillonnaient des routes dont beaucoup ne connaissaient pas encore ce dérivé du pétrole qu’est le goudron, l’essentiel des transports s’effectuant encore par le train et le bus, et la tournée du facteur se faisant certes « à l’américaine », mais à bicyclette toutefois !.

Quoiqu’évidemment bien moins diversifiée, la fourniture alimentaire était suffisante. Pas de supermarchés, mais un dense réseau de proximité (marchés, petits commerces, boulangeries, boucheries, épiceries…) faisant pour l’essentiel appel à la production locale.

Pour ma part, j’avoue que j’ai la nostalgie de ce monde-là, dont la sobriété naïve permettait de mieux distinguer l’essentiel de l’accessoire, et dont la « déconnection » rendait possibles d’autres types de relations humaines, rythmées par le tic-tac de la pendule centenaire, qui se moquait bien de « l’obsolescence programmée » (la preuve : elle marche encore !). Et que je ne craindrais aucunement son retour pour nos petits-enfants. J’ose dire bien au contraire !

C’est d’ailleurs un monde de ce genre que connaissent encore une bonne partie des habitants de la planète, dont certains, on le sait, estiment leur taux de « bonheur national brut » plus élevé que le nôtre. C’est encore dans un monde de ce type que sont apparues, ne l’oublions pas, la plupart des grandes intelligences à l’origine des inventions qui ont rendu possible le « développement » des XXème et XXIème siècles, ainsi que d’immenses artistes, écrivains, philosophes, etc.

Mais voilà : il y a tout de même quelques précisions à apporter :

Tout d’abord, malgré ce qui nous semble désormais être sa frugalité et sa « rusticité », ce monde était déjà, depuis plus d’un siècle dans les pays les plus développés – dont faisait partie celui de ma grand-mère – le fruit d’une révolution industrielle où les énergies carbonées jouaient un rôle déterminant. C’était déjà le monde des privilégiés du charbon et du pétrole.

Car il fallait bien fabriquer avec quelque chose les poêles Mirus, les cuisinières Godin, les bus, les trains, et les quelques « pots de yaourt » qui circulaient sur les routes, fournir le charbon pour le chauffage des citadins, des écoles, faire tourner les hôpitaux, transporter aux halles de Paris ou de Lyon les poissons de Boulogne, les fruits du Lot et Garonne ou les fromages d’Auvergne (qu’il fallait tout d’abord produire…), ou aux petites épiceries de campagne les poissons séchés ou salés, ou les conserves de sardines qui constituaient l’essentiel de la consommation des produits de la mer (qu’il fallait tout d’abord pêcher…), habiller la population, faire tourner les aciéries et les usines Formica ou Lustucru, etc. etc. etc.

Tout ce confort inouï, même s’il nous paraît spartiate, était assuré par ce charbon et ce pétrole qu’il faut désormais remplacer de toute urgence.

Mais surtout, ce monde comptait alors quelques 5 milliards d’habitants de moins que le nôtre (la population mondiale était de 2,5 milliards d’habitants en 1950 ; de 3 milliards en 1960), et entre 9 et 11 milliards de moins que celui qu’on nous prévoit pour la fin du siècle (la France comptait, elle, 40 millions d’habitants en 1950, elle en compte aujourd’hui 67 millions, et on en prévoit 80 à l’horizon 2100). Et sur cette population réduite, seule une minorité privilégiée bénéficiait du dit « confort ».

Si donc on table sur un modèle sans énergies fossiles ni nucléaire, et de plus sans le « macrosystème » du « renouvelable » high tech, ses terres rares et ses smart grids, et s’il faut alors se contenter de « petit éolien » (celui qui tirait à grand peine l’eau des puits dans mon enfance…), de biogaz, de biomasse et du déjà existant en hydroélectricité, j’avoue que j’ai bien du mal à penser que « ça le fera »…

Surtout s’il faut, de plus, et en toute cohérence, relocaliser au moins une partie de notre production industrielle (qui ne consomme plus aujourd’hui en France « que » 23% de nos ressources en énergie) et agricole, pour lutter contre la gabegie des transports inutiles, etc.
Cette nécessaire relocalisation signifiant alors des dépenses énergétiques supplémentaires considérables au niveau national.

Or, les scénarios « alternatifs » les plus optimistes comme celui du rapport de l’ADEME 2015
http://www.ademe.fr/mix-electrique-100-renouvelable-analyses-optimisations

ou le ou le scénario Négawatt 2011
http://www.negawatt.org/scenario-negawatt-2011-p46.html

tablent tous sur le high tech en ce qui concerne en France le développement du renouvelable, voire – puisque l’intermittence et la quasi impossibilité de stockage efficace est le problème de ce type d’énergie – sur une part non négligeable d’énergie fossile de substitution, au moins (ou prétendument… cf exemple catastrophique de l’Allemagne, etc. voir là-dessus mon post du 18/10/2014 mentionné ci-dessous et les liens) à titre de transition.

On connaît les problèmes posés par ces modèles et les critiques dont ils peuvent être l’objet.
Cf. par ex. :
http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/12/02/l-illusion-d-une-electricite-100-renouvelable_4822316_3234.html?xtmc=balibar&xtcr=3

http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2015/11/ademe-un-mix-%C3%A9lectrique-100-enr.html

[ajout du 26/02: j’apprends juste, avec bien du retard, l’arrêt du blog remarquable de Sylvestre Huet et son départ de Libération. Un grand merci à vous ! En espérant que vos contributions continueront de quelque manière…

ajout: le blog de Sylvestre Huet est désormais hébergé par Le Monde. Voir le lien ci-contre ].

ainsi que les liens cités dans mes posts :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/10/18/des-vertus-comparees-du-surf-et-de-la-plongee-sous-marine-ou-quand-la-transition-energetique-suppose-la-stabilite-demagogique-ainsi-que-du-bon-usage-de-mr-jancovici/
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/04/24/quelques-breves-a-propos-dun-rapport-de-lademe-doskar-groning-et-de-michel-onfray-et-toujours-du-pape-et-de-lhomosexualite/

Est-il alors raisonnable de penser qu’un degré de « frugalité suffisante » – même s’il est, pour moi du moins, souhaitable – comparable à celui des années 50, puisse être assuré pour tous en 2100 dans un monde de 11 milliards d’habitants (selon l’hypothèse basse) alors même que les énergies carbonées concentrées qui le rendaient possible à l’époque pour ces quelques privilégiés occidentaux doivent de toute urgence être abandonnées ?

J’avoue que les propositions ébauchées par nos auteurs ne me permettent pas de l’envisager avec sérieux.

Peut-on alors essayer d’articuler la pertinence du diagnostic qu’ils posent avec des scénarios un peu plus vraisemblables ?

C’est avec une grand perplexité et humilité que je m’y risque.
– En constatant d’abord, qu’une fois de plus, le paramètre essentiel de la démographie, s’il est présent (cf. LT 206 ; S&S 169ss ; 171 ; 181, 202 etc.) me semble dans l’ensemble sous-estimé.

Car, si nos auteurs proposent, à juste raison, une décroissance globale et radicale de la consommation d’énergie, de biens, de services, etc., décroissance sans équivalent sur le long terme dans l’histoire de l’humanité – au point que P. Servigne envisage des politiques de rationnement (S&S 240) dont on a du mal à imaginer qu’elles pourraient se limiter au volontariat – celle-ci paraît au moins aussi difficile et aléatoire à mettre en œuvre qu’une politique résolue de décroissance démographique, relativement « bénigne » et aux résultats rapides : rappelons qu’une politique de « l’enfant unique » étendue au niveau mondial ramènerait en un siècle la population mondiale aux alentours de 1,6 milliard d’habitants, ce qui semble constituer la population optimale étant données les possibilités de l’écosystème qui est le nôtre.

Sur tout cela, cf. :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

Une telle politique paraît de plus à notre portée : le taux mondial actuel de fécondité étant de 2,6 enfants par femme, l’objectif de 1 enfant ne paraît pas si lointain ou irréaliste, s’il faisait l’objet bien sûr de de politiques résolues qui sauraient en présenter la nécessité vitale.

Et il est clair que cette réduction « à la source » de la consommation et de la pollution, si elle n’est pas pour autant suffisante, et en dépit des problèmes spécifiques qu’elle poserait (cf. post cité), permettrait d’envisager les questions de l’avenir de l’humanité de façon plus sereine.

La problématique incontournable d’une indispensable évolution vers une « humanité low tech » paraîtrait aussitôt plus envisageable et moins utopique.

Car s’il paraît difficile d’assurer par le seul low tech les besoins en nourriture et en énergie de 11 ou 14 milliards d’êtres humains, ce genre de technologie paraît beaucoup mieux proportionné à une population 5 ou 6 fois inférieure, sans pour autant négliger une sobriété et une économie circulaire qui demeureront encore le seul moyen de contourner du mieux possible le « peak everyting ».

Pour ma part, je ne vois toujours pas comment on peut raisonnablement, en dépit des difficultés politiques (et/ou religieuses ; cf. posts cités plus haut) qu’elle suppose, faire l’impasse sur une telle condition préalable.

À propos des dites « difficultés », cf. encore la citation d’Herman Daly, tirée de l’ouvrage d’A. Weisman rappelé plus haut, en PS du post :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/08/15/rien-de-nouveau-sous-frere-soleil-a-propos-des-langues-regionales-et-de-la-demographie-pontificale/

– Mais il ne faut pas se leurrer : que ce soit en ce qui concerne la décroissance « énergétique » ou la décroissance démographique (ou, dans le meilleur des cas, ces deux décroissances simultanées) il est nécessaire d’envisager une phase de transition, et c’est bien là que se concentreront les difficultés.

Là encore, la perspective de nos auteurs, qui semble le plus souvent passer d’un « tout carboné » à un « tout low tech » sans suffisamment aborder la réalité complexe de la phase intermédiaire, me paraît inadaptée pour envisager (encore une fois dans le meilleur des cas…) l’accompagnement de notre population actuelle de plus de 7 milliards d’habitants vers une décroissance énergétique et démographique la plus non-violente possible.

Étant donnés les aléas et les difficultés d’un tel passage, n’est-il pas nécessaire de conserver, de façon transitoire, quelques « high tech » (en précisant bien toutefois ce caractère éminemment transitoire rendu obligatoire par l’approche inéluctable du «peak everything », et non bien sûr en maintenant l’illusion – si profitable aux politiques et aux capitalistes – d’une « croissance verte » façon COP 21…).

Se posera donc la question du choix le plus pertinent de ces « high tech » à conserver de façon à permettre la transition : et tant qu’à en conserver, voire à en promouvoir certaines pour un temps, autant privilégier bien sûr les plus efficaces, et, dans le domaine de l’énergie, celles qui ont le rendement le plus concentré et n’ont pas besoin d’adosser leur intermittence à des énergies de substitution carbonées non-renouvelables (cf. dans le post cité ci-dessous les cas désastreux de l’Allemagne, Espagne, etc.) ou exigent des systèmes de stockage disproportionnés, polluants et peu performants.

C’est dans cette perspective que j’assume, à défaut de mieux et sans trop de « dissonance cognitive » [cf. S&S, en note p. 327 : « État de tension désagréable provoqué par des « connaissances, opinions ou croyances sur l’environnement, sur soi ou son propre comportement » incompatibles entre elles (Leon Festinger, Henry Riecken et Stanley Schachter, L’échec d’une prophétie, [1956] Paris, PUF, 1993] mes positions exprimées à propos de la place du nucléaire et d’un modèle « à la suédoise » [en dépit des risques évidents maintes fois soulignés, et que nos auteurs ne manquent pas eux-mêmes de mentionner (cf. LT 67 : problèmes inhérents au high tech nucléaire, manque à long terme de matériaux et de ressources ; LT 240 : quasi impossibilité du démantèlement ; S&S 197-199 : vulnérabilité ; difficulté à gérer l’arrêt comme le redémarrage en cas de crise ; difficulté à garantir la maîtrise technologique et la maintenance sur le long terme, etc.)] dans le mix énergétique à venir.
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/10/18/des-vertus-comparees-du-surf-et-de-la-plongee-sous-marine-ou-quand-la-transition-energetique-suppose-la-stabilite-demagogique-ainsi-que-du-bon-usage-de-mr-jancovici/

N’en déplaise aux « respiriens », on ne peut se nourrir d’air pur et de soleil. De même, dans un monde réel de 7 milliards d’habitants, en marche vers les 11 milliards, une « énergie propre » est une illusion : pour échapper du mieux possible aux gigantesques dégâts des énergies carbonées sans entraîner de crises économiques et humanitaires majeures qui mettraient en péril notre survie, il nous faut faire, au moins pendant un temps, avec le moindre mal ou le « moindre pire ».

« Nul doute que le pétrole, et surtout le charbon, sont encore là pour longtemps. Même si ce n’est pas une bonne nouvelle… », nous dit Ph. Bihouix (LT 75-79).

Au vu des dizaines de milliers de morts par an imputables au charbon (cf. liens dans le post ci-dessus) et des nuisances climatiques bien connues, il reste tout de même légitime de se demander s’il ne serait pas justifié de réduire cette « mauvaise nouvelle » au profit du nucléaire plutôt que du charbon ou du lignite, comme le fait l’Allemagne.
Cf. encore sur ce point l’article cité plus haut :
http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/12/02/l-illusion-d-une-electricite-100-renouvelable_4822316_3234.html?xtmc=balibar&xtcr=3

[correctif: sur la légère baisse récente de la part du charbon dans le mix énergétique allemand, cf:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/30/transition-energetique-versus-usine-a-gaz-ou-gazogene-a-propos-de-quelques-articles-et-emissions-recentes/

 

Nous voilà donc ramenés une nouvelle fois, pour conclure, à l’urgente nécessité d’une prise en compte sérieuse de la question démographique, question essentielle qui a été, une fois de plus, la grande absente de la Cop 21,
http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2015/12/09/31001-20151209ARTFIG00309-cop21-la-surpopulation-mondiale-grande-absente-des-debats.php
tout comme, on le sait, elle constitue un sacro-saint tabou pour certaines autorités religieuses, qui la traitent avec une rare incompétence et une irresponsable désinvolture :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/08/15/rien-de-nouveau-sous-frere-soleil-a-propos-des-langues-regionales-et-de-la-demographie-pontificale/

Hélas, la physique et les mathématiques – en particulier le calcul des probabilités – laissent peu d’incertitudes :

La première nous rappelant que nos ressources sont limitées et qu’il ne peut y avoir de transformation de l’énergie sans impact sur l’environnement.

Les deuxièmes nous rappelant que l’augmentation des crises environnementales et humaines (réchauffement, montée des océans, pénurie d’eau – 80% de la population mondiale exposée, cf. S&S p. 86 ; voir aussi dans le n° anniversaire du Courrier International de décembre-janvier, p.14-15, la carte des pays en « stress hydrique » en 2040 – et de terres cultivables, baisse des rendements agricoles, chute de la biodiversité – S&S p.77- pénurie de matières premières, pollution, tout ceci dans un contexte de surpopulation etc. cf. sur tout cela les tableaux des exponentielles en début de post) signifie une augmentation de la probabilité des catastrophes et des conflits :

« Le dernier rapport du Giec indique bien la possibilité de ‘’rupture des systèmes alimentaires’’ qui aggravera les situations déjà existantes de pauvreté et de famine (particulièrement dans les villes) et augmentera ‘’les risques de conflits violents sous la forme de guerres civiles et de violences intergroupes » (S&S 73).

Cf. aussi p. 125 sur le « risque systémique global » ; p. 208 sur « les conflits pour l’accès aux ressources », déjà commencés avec comme exemple la guerre du Darfour, etc.).

« Mais à part ça, Madame la marquise, tout va très bien, tout va très bien !» :

Nos politiques assurent et nous rassurent en préparant l’échéance si importante de 2017, bien évidemment appelée à changer la face de la France et du monde.
Nos autorités religieuses nous gratifient de discours lénifiants qui s’évertuent à nous montrer que la question démographique n’existe pas :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/08/15/rien-de-nouveau-sous-frere-soleil-a-propos-des-langues-regionales-et-de-la-demographie-pontificale/

Le déni, en somme, se porte pour le mieux. Merci pour lui !

Pourtant, on le sait, le statu quo est impossible (LT 268-269).

Et si nous ne nous décidons pas à affronter rigoureusement les problèmes, nous serons obligés de subir une situation chaotique qui se règlera nécessairement par le conflit et la violence. La guerre étant la façon hélas la plus facile et habituelle de « résoudre » les questions d’accès aux ressources comme les questions de surpopulation.

Bien sûr, il est à prévoir que ce sera, une fois de plus, les mieux armés et les plus riches qui triompheront, laissant présager, dans un monde dévasté (l’article du Voenno-Proychlenny Kourier, de Moscou, traduit dans le Courrier International cité ci-dessus annonce 30 pays possédant l’arme nucléaire en 2040…), un avenir tel que celui que décrivent Lob, Rochette et Legrand dans Le Transperceneige (Casterman 2014, pour l’intégrale) ou Cormac McCarthy dans La Route.

Avenir loin d’être exclu, tant l’expérience de l’Histoire montre que notre confiance dans le discernement et la conscience éthique de l’homme a de bonnes raisons d’être limitée…

« H. Welzer [Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIème siècle, Gallimard 2009] montre comment une société peut lentement et imperceptiblement repousser les limites du tolérable au point de remettre en cause ses valeurs pacifiques et humanistes, et sombrer dans ce qu’elle aurait considéré comme inacceptable quelques années auparavant. Les gens s’habitueront (et s’habituent déjà) aux événements climatiques extrêmes, aux épisodes de disette ou aux déplacements de population. Les habitants des pays riches s’habitueront aussi très probablement à des politiques de plus en plus agressives envers les migrants ou envers d’autres États, mais surtout ressentiront de moins en moins cette injustice que ressentent les populations touchées par les catastrophes. C’est ce décalage qui servira de terreau à de futurs conflits » (S&S 208-209).

L’exemple actuel de ce qui est nommé la « crise des migrants » en est hélas la triste illustration…

Pourtant, le fait qu’il y ait des gens qui refusent d’admettre la fatalité du déni et l’incohérence politique, économique et/ou religieuse est une raison de ne pas désespérer de notre possibilité d’accéder à l’âge adulte, comme nous le rappellent Pablo Servigne et Raphaël Stevens, utilisant de façon inattendue le modèle concernant le deuil proposé par E. Kübler-Ross :

« Le processus de deuil traverse plusieurs étapes, selon le modèle bien connu établi par Elisabeth Kübler-Ross, la psychologue américaine spécialiste du deuil : le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation. Nous retrouvons toutes ces étapes dans les réactions du public, et même dans les réactions que nous avons ressenties en préparant ce livre. Lors de discussions et d’ateliers sur la transition ou sur l’effondrement, nous avons constaté que les moments de témoignages et de partage d’émotions étaient essentiels pour permettre aux personnes présentes de se rendre compte qu’elles n’étaient pas seules à affronter ce genre d’avenir et à ressentir ces émotions. Tous ces moments nous rapprochaient de l’étape d’acceptation, indispensable pour retrouver un sentiment de reconnaissance et d’espoir qui nourrit une action juste et efficace.
Aller de l’avant, retrouver un avenir désirable, et voir dans l’effondrement une formidable opportunité pour la société, passe nécessairement par des phases désagréables de désespoir, de peur et de colère. Cela nous oblige à plonger dans nos zones d’ombre personnelles, à les regarder en face, et à apprendre à vivre avec. Le « travail » de deuil est donc à la fois collectif et personnel. Comme le soulignent les remarquables travaux de Clive Hamilton, Joanna Macy, Bill Plotkin ou Carolyn Baker, ce n’est qu’en plongeant et en partageant ces émotions que nous retrouverons le goût de l’action et un sens à nos vies. Il s’agit ni plus ni moins que d’un passage symbolique à l’âge adulte » (S&S 232-233).

Et c’est bien ce passage vers un espoir au-delà du deuil que je nous souhaite pour l’année 2016 !

Bonne année à toutes et à tous, dans le goût de l’action et la joie du sens de la vie !

 

Ajout du 11/01 :

Un ami, du genre plutôt attaché au déni…, me signale que l’approche de Ph. Bihouix a été remise en cause par Mark Jacobson lui-même qui, « dans ses études qui sont très fouillées, arrive exactement à la conclusion inverse » :
http://objectifterre.over-blog.org/2015/10/HubertGuillaud-Decroissance
http://objectifterre.over-blog.org/2015/05/mark-jacobson-stanford-repond-a-philippe-bihouix-ingenieur-decroissant-renouvelo-sceptique.html

Il se trouve que je connais ces travaux, même si je reconnais ne pas être capable de les discuter dans le détail.
http://web.stanford.edu/group/efmh/jacobson/Articles/I/JDEnPolicyPt1.pdf

(Ils étaient d’ailleurs mentionnés dans les discussions – fort intéressantes – qui suivent la recension du livre de Ph. Bihouix :
http://internetactu.blog.lemonde.fr/2015/10/17/faut-il-prendre-leffondrement-au-serieux/#xtor=RSS-3208 )

Mais, à l’évidence, Ph. Bihouix les connaît aussi ! Car lorsqu’il mentionne le projet « Wind Water Sun » (cf. citation dans le post, LT 75-79), ce n’est pas à la faisabilité en tant que telle de ce projet qu’il s’attaque, mais à la disproportion de sa mise en œuvre: «’‘Wind Water Sun » propose de couvrir les besoins en énergie de l’ensemble du monde, uniquement avec des renouvelables, d’ici 2030. Pour cela, il faudrait installer 3,8 millions d’éoliennes de 5 MW et 89000 centrales solaires de 300 MW chacune (on admirera la précision toute mathématique des chiffres). En s’y mettant en 2015, il faudrait donc installer en quinze ans 19000 GW d’éoliennes: sachant que l’on en a installé 40 GW au plus par an ces cinq dernières années, il s’agirait tout bonnement de multiplier par trente la capacité de production et d’installation actuelle » ;

Ainsi qu’au fait que, si son chiffrage concernant les ressources en énergie et leur utilisation est précis (cf. § 5) il oublie tout bonnement les infrastructures et les « dégâts collatéraux » nécessaires à sa mise en œuvre.

Ce qui est justement relevé par Ph. Bihouix : « M. Jacobson n’a manifestement jamais mis les pieds dans une usine, et ne sait pas qu’il faut aussi de l’acier, du ciment, des résines polyuréthanes, des terres rares et du cuivre, des bateaux et des grues, entre autres, pour fabriquer et installer une belle éolienne ‘’propre’’ ».

À ma propre lecture, je n’en trouve pas moi non plus la moindre mention.

Et il me paraît donc difficile de faire croire que tout cela entrerait dans la perspective d’un renouvelable à 100% ou d’une « économie circulaire » sans impact sur le « peak everything » !

Serait-il en effet légitime de réfléchir sur « l’avion propre » en se limitant aux appareils, et en oubliant le besoin en infrastructure que constituent les aéroports, les moyens et les nuisances nécessaires à leur construction (cf. N.D des Landes…); ou sur le « train propre » en négligeant la construction des voies, la mise en place des rails, du ballast et l’impact au sol des lignes de chemin de fer (cf. ligne à grande vitesse Lyon-Turin…); ou encore réfléchir aux possibilités de « l’hydroélectrique propre » « dans l’abstrait » en passant outre les effets sur l’environnement et les opinions (Sivens…) ?

Pour toutes ces raisons, on ne voit pas en quoi le gigantisme du projet « Wind Water Sun» échapperait aux critiques que Ph. Bihouix adresse à la viabilité écologique à long terme des « macrosystèmes » et de la « mégamachine technique », qui, malgré les efforts des lobbies, américains ou autres, appartiennent de plein droit à une « croissance verte » bien mystificatrice.

Autre petite remarque en passant sur la question du néodyme, matériau que mentionne Ph. Bihouix comme étant utilisé dans la construction de certaines éoliennes.

Il se trouve en effet que ce matériau ne leur est pas indispensable.

« Une partie des éoliennes actuelles utilise du néodyme, mais l’on peut s’en affranchir complètement. Tenter de faire croire que cet élément serait indispensable aux éoliennes, ceci en réalité dans l’unique objectif de freiner le développement des énergies renouvelables et ainsi de continuer à vendre le plus longtemps possible l’électricité obtenue en brûlant des combustibles fossiles, est pour le moins stérile ».
http://www.techniques-ingenieur.fr/actualite/articles/les-terres-rares-sont-elles-indispensables-pour-les-moteurs-electriques-les-eoliennes-et-les-panneaux-solaires-1300/

Mais Ph. Bihouix ne « tente aucunement de faire croire que cet élément serait indispensable aux éoliennes », d’une part. Ce n’est pas là que réside la pointe de sa critique du « macrosystème » auquel appartient le « grand » éolien.

D’autre part, il semble difficile de penser que son « unique objectif [soit] de freiner le développement des énergies renouvelables et ainsi de continuer à vendre le plus longtemps possible l’électricité obtenue en brûlant des combustibles fossiles ». Il suffit de lire son livre !

Mais, là encore, il est bien difficile de soutenir qu’une éolienne –avec ou sans néodyme- puisse être une source d’énergie « propre ». Habitant près de l’Espagne, je suis bien placé pour connaître les travaux gigantesques d’infrastructures (routes, camions, grues, sable, béton, câblages, etc.) que suppose la construction d’une éolienne. Et que dire du offshore avec sa noria de bateaux et hélicoptères… !

http://www.asso3d.fr/phasesdeconstructiondunparceolien.pdf

En dépit des efforts des lobbies, on ne voit donc pas comment les éoliennes pourraient échapper aux remarques de Ph. Bihouix concernant les risques du « macrosystème » et de sa high tech, remarques qui constituent le fond de son discours.

Comme je le dis dans mon paragraphe 4, je pense pour ma part (à la différence de Ph. Bihouix) qu’une certaine dose de high tech (y compris nucléaire) sera nécessaire, au moins pour assurer la phase de transition. Les éoliennes en feront partie, tout comme le photovoltaïque.

Mais de là à laisser croire que d’immenses champs d’éoliennes géantes et de panneaux photovoltaïques assureront sans problème un avenir « renouvelable » à des milliards d’humains délivrés pour toujours du « peak everything » et des nuisances environnementales, il y a tout de même un pas…

Et c’est bien sur ce genre d’illusion idéologique soigneusement entretenue (pour quel profit ?….) que le post ci-dessus, à la suite de Ph. Bihouix, P. Servigne et R. Stevens cherche à attirer l’attention.