Quelques remarques en complément du post précédent sur liberté d’expression et respect.

Ayant, suite à mon dernier post, quelque peu exploré plusieurs articles traitant du sujet que j’avais essayé d’aborder, celui de la difficile articulation de la liberté d’expression et de la question du respect, je ressens la nécessité de faire autant que possible le point sur cette exploration qui, une fois de plus, m’a étonné sans pour autant me surprendre outre mesure.

Pour tenter de maîtriser, au moins en partie, la confusion qui hélas le caractérise trop souvent, j’essaierai d’aborder le thème avec un minimum d’ordre et de méthode.

J’utiliserai en particulier comme objets de cette enquête partielle, qui n’a bien évidemment pas la prétention de constituer une étude exhaustive étant donnée la masse des parutions sur le sujet, les articles suivants (présentés dans l’ordre chronologique) ainsi que quelques-uns des nombreux commentaires qu’ils ont suscités.

https://laviedesidees.fr/Lettre-aux-professeurs-d-histoire-geo-Heran.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/02/william-marx-l-allergie-nationale-au-fait-religieux-est-une-erreur-intellectuelle-et-une-faute-politique_6058164_3232.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/03/les-defenseurs-de-la-caricature-a-tous-les-vents-sont-aveugles-sur-les-consequences-de-la-mondialisation_6058263_3232.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/09/caricatures-de-mahomet-nous-sommes-victimes-de-ce-qu-il-faut-bien-appeler-l-aveuglement-des-lumieres_6059037_3232.html

Pourquoi ce choix, bien évidemment réducteur ?

Essentiellement parce que ces articles me semblent présenter des approches communes, et donc aussi entraîner des réactions comparables. Cette communauté des approches ainsi que la tonalité des réactions provoquées me semblant dessiner un tableau assez complet de la façon dont la liberté d’expression est perçue, mais aussi, en corollaire, d’interprétations, on le verra conflictuelles, de la question de la laïcité.

  1. Claire condamnation des crimes des terroristes islamistes.

Bien entendu, tous ces articles condamnent sans équivoque les crimes terroristes. François Héran fait état de « Samuel Paty, odieusement assassiné », William Marx d’ « un enseignant (…) sauvagement assassiné dans l’exercice de ses fonctions », d’assassinat « ignoble » ; Olivier Mongin et Jean Louis Schlegel dénoncent « un assassinat abominable ». Quant à Jacob Rogozinski, il stigmatise un déchaînement de violence par lequel nous sommes tous concernés : « Sauvagement agressés, nous proclamons à la face du monde que nous ne céderons pas ».

Difficile de déceler dans de telles expressions une quelconque « complaisance », voire « compromission », selon des accusations sur lesquelles il faudra pourtant revenir tout-à-l ’heure.

2. Défense sans équivoque de la liberté d’expression et du droit à la caricature.

Sans surprise, tous les articles mentionnés défendent bien sûr sans ambiguïté la liberté d’expression, ainsi que le droit à la caricature qui en est l’une des composantes.

François Héran fait référence à l’arrêt dit Handyside, du 7 décembre 1976 de la Cour européenne des droits de l’homme : 

La liberté d’expression constitue l’un des fondements essentiels d’une société démocratique, l’une des conditions primordiales de son progrès et de l’épanouissement de chacun.

Avant de conseiller aux enseignants de : « faire un cours sur l’histoire de la caricature politique et religieuse en France ».

Pour O. Mongin et J.L. Schlegel, « la et les libertés d’expression ne sont guère mises en cause en France » et la dénonciation dans leur titre de la « caricature à tous les vents » ne les empêche aucunement d’affirmer que « la liberté de caricaturer est essentielle ».

Il en va de même pour William Marx, pour lequel « il est donc indispensable de préserver les espaces où la caricature peut se donner libre cours ».

Ainsi que pour Jacob Rogozinski, qui affirme : « Notre conception de la liberté, celle de dire et de rire, de dessiner et d’écrire sans entrave, s’est forgée dans un long combat contre toutes les censures et nous y tenons, parce qu’elle fait partie de notre identité ».

Bien sûr cette liberté d’expression et de caricature est soumise à la loi et chacun de nos auteurs sait parfaitement que son usage fait l’objet, en France comme en bien des parties du monde de ce nécessaire encadrement par le droit.

François Héran cite par exemple l’article premier de la constitution de 1958 qui stipule que la République « respecte toutes les croyances », l’article 10 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme, énonçant que « L’exercice de ces libertés comportant des devoirs et des responsabilités peut être soumis à certaines formalités, conditions, restrictions ou sanctions, prévues par la loi », etc.

O. Mongin et J.L. Schlegel font état de la « liberté de réserve » d’ailleurs rappelée par les dessinateurs et l’avocat de Charlie Hebdo lors de la première publication des caricatures, ainsi que de l’existence en droit du « « contrat de lecture » qui exprime le principe qu’un journal, surtout s’il est satirique, s’adresse à un public particulier ».

Pour Jacob Rogozinski « nous avons des lois qui interdisent de tout dire : la diffamation, l’injure aux personnes, l’incitation à la haine raciale, la négation des génocides sont sanctionnées à juste titre par notre code pénal ».

Cependant, aucun ne remet en question pour autant le fait que « les journaux satiriques disposent, à ce titre, d’une « présomption humoristique », selon les termes de la Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse et l’arrêt rendu en 1991 par la cour d’appel de Paris.

3. Le prétexte de la « lâcheté » et de la « complaisance » en vue de justifier une évolution vers une laïcité « offensive ».

Aucun des articles cités ne peut donc être accusé sans graves mensonges ou calomnies de remettre en question la liberté d’expression, encore moins l’indispensable lutte contre le terrorisme, ou de se faire le « procureur » de ses victimes.

Aucun ne récuse non plus la légitimité de la caricature.

On est alors en droit de se demander ce qui, dans les innombrables commentaires négatifs voire diffamants qu’ils ont suscités sur le web peut justifier les accusations rémanentes de « lâcheté », « compromission », « l’accusation infamante de ‘’complaisance’’ envers le djihadisme ou d’ ’’islamo-gauchisme’’ (F. Héran), ainsi que le déploiement d’un lexique et d’expressions tels que « démission », « Munich », « céder devant l’islamisme », « défaite face au terrorisme », « soumission » etc. etc.

Rien, dans le contenu des articles ne va dans le sens d’une quelconque « démission » devant le danger que constitue le terrorisme islamiste. Bien au contraire. Tous soutiennent la nécessité d’une lutte radicale.

Aucun ne prône par ailleurs la censure ou l’interdiction du blasphème.

Mais la question qu’ils posent – et qui constitue le centre du « conflit des interprétations » – est bien celle des moyens :

Dans la lutte contre le terrorisme, est-il légitime – et efficace – de manier sans limites, au nom de la « liberté d’expression », la dérision et l’irrespect envers une religion dont l’immense majorité des fidèles n’a rien à voir avec un tel terrorisme ?

(La question se poserait bien sûr dans les mêmes termes en ce qui concerne tout courant de pensée ou groupe humain, mais, faut-il le rappeler, c’est bien une religion que les circonstances actuelles mettent à l’évidence au centre de la problématique).

Ou bien ne serait-il pas plus recommandable, et plus efficace –et en l’occurrence aussi plus éthique – de mettre en œuvre, en plus de réformes socio-politiques de fond sur le long terme (celles qui viseraient en particulier à mettre fin à la ghettoïsation de populations entières) une politique de l’apaisement, du respect, de la connaissance mutuelle, tout en garantissant le droit à la liberté d’expression et à la caricature avec les possibilités, mais aussi les limites, que la loi lui reconnaît ?

Une telle politique contribuant à isoler et discréditer les éléments extrémistes violents plutôt qu’à justifier leurs arguments et favoriser leurs stratégies de recrutement ?

C’est sur cette deuxième approche que vont se déchaîner les critiques. Et il est plutôt inquiétant de constater que de tels appels au respect suscitent autant de condamnations et d’agressivité.

3.1 À propos d’un texte caricatural sur la défense des caricatures.

Les innombrables commentaires négatifs et diffamants mentionnés plus haut ne font en fait qu’exprimer de façon moins élaborée une idéologie que l’on voit se développer de façon plus « intellectuelle » dans certains milieux universitaires et politiques.

L’article « Vous enseignez la liberté d’expression ? N’écoutez pas François Héran ! » de Gwénaële Calvès, en fournit une illustration proprement … caricaturale.

Outre son titre même, qui évoque quelque chasse aux sorcières (car au nom de quoi n’aurait-on pas la liberté d’écouter sur le sujet l’avis d’un professeur au Collège de France ?), il donne corps à ce que je nommais dans mon post précédent « l’enseignement de l’irrespect ».

Car il y est entre autre affirmé que :

« Pour le dire tout net : il n’existe pas, en France, de droit au respect des croyances religieuses ».

(…)

« la disposition constitutionnelle qui énonce que « La République respecte toutes les croyances ». Introduite à la veille du référendum de 1958 pour rassurer l’électorat catholique, cette disposition, totalement marginale dans la construction laïque et dénuée de tout rapport avec la liberté d’expression, invite l’État à ne pas s’immiscer dans les questions religieuses. Elle ne signifie en aucun cas que « toutes les religions méritent le respect ».

Elle impose simplement à l’État et à ses agents de s’abstenir de tout jugement sur la valeur de telle ou telle croyance, dès lors que son expression ne contrevient pas à l’ordre public. Quant aux citoyens, ils sont bien sûr libres de critiquer à leur guise, y compris en des termes virulents ou blessants, la religion en général ou une religion en particulier. L’élève qui aura suivi un cours inspiré par les conseils de François Héran n’aura pas appris cela, ce qui est hautement regrettable. » (G. Calvès, article cité en lien).

On se demande alors pourquoi les rédacteurs de la Constitution, qui disposaient d’un lexique précis abondamment utilisé par ailleurs pour signifier cette indifférence par rapport aux « croyances » [rappelons que la Constitution fait ici référence aux croyances –dont l’athéisme, l’agnosticisme, etc.- et non simplement aux religions, comme l’article pourrait le laisser croire] comme bien évidemment le terme de « neutralité » ont précisément choisi ce terme de « respect » avec les connotations éthiques qui en sont indissociables.

Connotations qui se retrouvent dans maints autres textes juridiques (« respect universel et effectif des droits de l’homme et des libertés fondamentales » « respect des droits et libertés d’autrui » dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme ») qui emploient ce terme respect dans le sens éthique qui en est constitutif au moins depuis Kant, grand inspirateur de Constitutions aussi bien que de dictionnaires [Par exemple Robert : « Sentiment qui porte à accorder à qqn une considération admirative, en raison de la valeur qu’on lui reconnaît, et à se conduire envers lui avec réserve et retenue ». Renvois à « déférence, politesse, révérence, égard », etc…].

Même si on ne demande certes pas à l’État une « considération admirative » envers les croyances, religieuses comme philosophiques, on peut présumer que les rédacteurs de la Constitution qui connaissaient, eux, le français, avaient en tête le devoir de « se conduire envers elles avec réserve et retenue » en raison de « la valeur qu’on leur reconnaît ».

Et si, bien entendu, la Constitution reconnaît aux citoyens comme le signale Mme Calvès le droit « de critiquer à leur guise (…) la religion en général ou une religion en particulier » – mais pourquoi laisse-t-elle croire une fois de plus que le texte parle ici de « religions » et non de « croyances » ; une croyance agnostique ou athée serait-elle par essence au-dessus de toute critique ? – le faire « en des termes virulents ou blessants » n’est fort heureusement aucunement attesté dans les textes et cette « virulence » doit être soumise à l’entière appréciation de la loi, même si cela peut être considéré par Mme Calvès comme « hautement regrettable » pour l’éducation des élèves.

Par exemple, « Dans une décision rendue en 2007, la cour considère ainsi que les propos de Dieudonné – « Les juifs, c’est une secte, une escroquerie. C’est une des plus graves parce que c’est la première » – ne relèvent pas « de la libre critique du fait religieux, participant d’un débat d’intérêt général, mais constituent une injure visant un groupe de personnes en raison de son origine, dont la répression est une restriction nécessaire à la liberté d’expression dans une société démocratique ».

L’argumentation de Mme Calvès est donc bien légère, et pour tout dire, bien idéologique de la part d’une juriste.

Bien sûr, on me rappellera que « les termes virulents et blessants » dont il est question dans son article concerneraient la ou les religions, et non « un groupe de personnes ».

Mais c’est là qu’il convient d’interroger un peu la lecture aussi alambiquée que partielle que fait Mme Calvès de la caricature de Mahomet qu’elle mentionne dans son article, ainsi que les raison pour lesquelles elle se garde bien d’examiner quelques autres caricatures. Pourquoi précisément les occulter ?

François Héran a découvert, à l’occasion de l’assassinat de Samuel Paty, un des dessins de presse dont l’étude, en classe, a valu à notre collègue d’être condamné à mort. La découverte a dû s’opérer sur internet : seul derrière son ordinateur, François Héran a été confronté, en 2020, à un dessin publié en 2012 dans un numéro de Charlie Hebdo. De l’environnement immédiat du dessin (rubrique où il figure, textes et caricatures qui le précèdent et le suivent, thème du numéro), il ignore manifestement tout. Il ne connaît pas davantage l’actualité — cinématographique, en l’occurrence — que le dessin entendait commenter. Sans disposer du moindre outil nécessaire à la compréhension de ce qu’il voit sur son écran, il décide que le dessin « visait l’islam tout court », et affirme que cette caricature « est nulle, réduite à sa fonction la plus dégradante, sans dimension artistique, humoristique ou politique » (G. Calvès, article cité en lien).

La caricature en question, celle intitulée « Une étoile est née », « représentant Mahomet nu en prière, offrant une vue imprenable sur son postérieur » (F. Héran) ne brille certes pas par son intelligence et sa pertinence quant au sujet évoqué, et on ne voit pas en quoi « l’actualité — cinématographique, en l’occurrence — que le dessin entendait commenter » justifiait nécessairement une telle démonstration de grossièreté injurieuse et blessante, qui ne fait certes pas honneur à un art illustré par Daumier, Danziger, Chapatte, Dilem, Nadia Khiari et tant d’autres.

L’argumentation se révèle donc sans pertinence.

Mais passons. Nul n’est obligé d’avoir du génie.

Passons de même sur le fait que le dessin figurant le postérieur privé de Mahomet ne représentait pas la communauté musulmane dans son ensemble, en dépit du caractère évidemment blessant et humiliant pour celle-ci.

Mais il est tout de même étonnant – et significatif – que notre juriste passe sous silence un nombre impressionnant de dessins, dont on pourrait considérer à juste titre qu’ils « constituent une injure visant un groupe de personnes en raison de son origine, dont la répression est une restriction nécessaire à la liberté d’expression dans une société démocratique », comme le stipule la décision mentionnée plus haut, rendue fort justement à l’encontre de Dieudonné, en dépit de la « présomption humoristique » dont pouvait légitimement se targuer, au même titre que Charlie, celui qui se présente comme un comique ou un caricaturiste.

Dessins dont on pourrait dire encore qu’ils « outrepassent les limites de la liberté d’expression puisqu’il s’agit de propos injurieux envers une communauté et sa religion » selon les termes du jugement tout aussi légitimement rendu contre Éric Zemmour en septembre de cette année.

Car que dire lorsqu’une pleine page de Charlie fait l’apologie d’un dessinateur qui représente des imams (personnes concrètes à propos desquelles ne peut valoir l’invalidité du délit de blasphème) sodomisant des chèvres ou des jeunes filles voilées, une autre pleine page représentant des musulmanes (personnes concrètes à propos desquelles ne peut valoir l’invalidité du délit de blasphème) priant le « postérieur » dénudé tournées vers la « Mère Mecquerelle », une vice-présidente de l’Unef représentée sous les traits d’une débile mentale dont la bave dégouline (normal : une femme voilée ne peut être que débile), etc. etc. etc.

Pourrait-on au moins nous préciser en quoi de telles « caricatures » s’attaquent au terrorisme ?

Et si celui-ci n’est pas la cible, alors quelle est-elle donc ?

On dira bien sûr que la loi n’est pas intervenue contre elles.

Mais outre, en dépit de quelques courageux progrès (cf. condamnations d’E. Zemmour), un constant déni de l’islamophobie [alors même que la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme constate que le racisme culturel et religieux dépasse désormais le racisme ethno-racial], un biais cognitif, évident, que j’ai plusieurs fois dénoncé et qui sévit aussi au niveau juridique, fait que, lorsqu’une injure est proférée contre l’homosexualité, par exemple, le procureur considère à juste titre qu’elle concerne la communauté homosexuelle dans son ensemble, alors que « considérer que, par une dérive sémantique, parler de l’islam, c’est parler de la communauté musulmane est un pas que nous ne pouvons pas franchir » (Justification du non-lieu dans « l’affaire Houellebecq » par la procureure B. Angeli).

Il serait grand temps qu’une juriste prenne conscience d’un tel biais plutôt que de paraître le cultiver ou le dissimuler à grand renfort de « situations discursives » (G. Calvès) ou autres « dérives sémantiques ».

Car le dénoncer clairement serait un moyen majeur de lutter contre l’islamisme, en particulier ses manifestations de plus en plus « endogènes« . En effet, trop d’indifférence de la justice devant des provocations islamophobes évidentes alimente dans les cités un sentiment d’injustice, un ressentiment et une colère qui constituent pour les terroristes un pain béni pour faire de nouvelles recrues.

Et sanctionner de telles provocations serait sans aucun doute autrement efficace contre la violence que projeter des caricatures sur les Hôtels de Régions ou les « enseigner » dans les écoles.

Pas plus que dans les cités, et quelles que soient les justifications historiques, on ne devrait laisser sanctuariser des zones de non-droit dans les médias, ni donc dans l’humour et la caricature.

4. L’enjeu : d’un « paternalisme » irrespectueux fauteur de violence à une laïcité du respect.

Mais voilà : comme l’exprime excellemment François Héran, nous sommes là au cœur non seulement de la question de l’interprétation de la liberté d’expression, mais aussi de celle de la laïcité, et plus largement, de la démocratie :

Comme le souligne le politiste Denis Ramond (Raisons politiques 2011/4 et 2013/4), deux interprétations s’opposent : offensive ou tolérante. Dans la lecture offensive, celle de la Cour de Strasbourg, toute parole ou image, même offensante, alimente le débat public et, donc, sert la démocratie. Elle serait bénéfique pour tous, y compris pour la minorité offensée. Une telle position est typiquement « paternaliste » : l’auteur de l’affront sait mieux que ses victimes ce qui est bon pour elles ; il estime que la blessure sera effacée par le surcroît de lumières ainsi dispensé. À la limite, l’offensé devrait remercier l’offenseur de cette belle leçon de liberté, y compris quand le donneur de leçon est un chef d’État étranger.

Un tel « paternalisme », au besoin coercitif ou violent dans ses expressions orales, écrites, graphiques, judiciaires et bien entendu politiques, ressemble tristement, comme je le rappelais dans mon post précédent, aux techniques utilisées par nos bons évangélisateurs et/ou colonisateurs des siècles passés, quand ils s’agissait d’inculquer à des « indigènes » ignorants et autres « sauvages » un tantinet inférieurs et immatures la vraie religion, puis la vraie croyance laïque et républicaine et son scientisme naïf au besoin teinté d’un athéisme quelque peu simpliste et dogmatique, d’imposer règles vestimentaires et alimentaires, de faire l’apologie de nos ancêtres blancs à peau rose, etc. etc. etc.

Ne nous y trompons pas : l’enjeu que soulèvent ces controverses qui peuvent paraître surréalistes relève d’un profond choix de société.

Car la multitude des commentaires « offensifs » voire infamants à l’encontre de l’interprétation « tolérante » [pour ma part, je préfère la sémantique du respect à celle de la tolérance, qui reste emprise de condescendance paternaliste et d’inégalité entre celui qui tolère et celui qui est toléré], ainsi que leurs justifications « universitaires » témoigne de la vigueur d’un néo-obscurantisme, lequel, en se prétendant défenseur de la laïcité, ne fait jamais qu’en trahir les intuitions fondatrices, et avec elles, la démocratie et la République

Une telle idéologie doit être qualifiée de contre-productive, car elle ne fait hélas que le jeu de ceux qui nous menacent en provoquant, du fait de son agressivité et de son intolérance, les risques non négligeables d’une violence contre laquelle elle prétend lutter.

À l’encontre de prédications offensives et agressives, de proclamations purement incantatoires de « convictions », il est donc grand temps de promouvoir une « éthique de la responsabilité » qui sache incarner ces convictions dans la réalité en conférant toute sa place à la connaissance, à la considération et au respect de l’autre.

Cela ne peut être qu’œuvre d’enrichissement mutuel, et donc de paix et de fraternité.

« Notre avenir ne pourra se construire que sur la reconnaissance (…) et sur la sanctuarisation d’un espace public non offensif, accueillant à tous et apaisé, c’est-à-dire pleinement laïque ». William Marx, article en lien ci-dessus.

De la liberté d’expression à l’enseignement de l’irrespect. Encore une fois, quelques précisions éthiques et sémantiques.

C’est avec une immense tristesse que je reprends la plume à propos d’événements toujours douloureux mais hélas tellement prévisibles.

Certes, tout a été dit sur le caractère abominable de tels crimes.

Mais je voudrais, une fois de plus revenir sur un aspect qui me paraît essentiel, et qui est pourtant occulté, tellement la liberté d’expression, après l’ignoble massacre contre Charlie Hebdo, en est venue, de façon certes compréhensible mais pourtant pernicieuse, à coïncider avec le droit à l’irrespect.

Car si la première doit nécessairement contenir le second, il serait abusif et particulièrement dangereux de l’y réduire.

J’ai rédigé il y a quelques jours ce commentaire suite à un article du Monde :

Il est essentiel de condamner sans faiblesse de tels crimes abominables. Il faudrait cependant apprendre à affiner nos discours sur la «liberté d’expression». Et en particulier ne pas la réduire au droit à la grossièreté ou à l’ordurier. Même si ce droit doit effectivement en faire partie, la liberté d’expression ne coïncide pas, fort heureusement, avec lui. Une saine liberté exige aussi d’exprimer que le maniement systématique de l’obscénité injurieuse ou de la provocation peut constituer, en particulier dans les contextes de ghettoïsations que nous avons laissées s’instaurer, un réel danger pour la République. La politesse, le respect, l’attention à l’autre peuvent être les instruments d’une critique de fond autrement plus efficace que la désinhibition et l’apologie d’une grossièreté qui usurpe le titre de caricature. Et de grâce ne discréditons pas non plus cette exigence par le vocable d' »autocensure ». Car savoir maîtriser ses propos-comme ses dessins-est une composante du respect.

Je n’ai hélas pas été surpris qu’il suscite le refus et l’incompréhension, tellement « l’enseignement de l’irrespect » semble désormais devenu le nec plus ultra et la norme de la liberté d’expression à la française.

Rares sont les commentaires qui osent (car il y faut à l’évidence un certain courage) s’aventurer à critiquer ce qui est de nos jours devenu un consensus, tant il est difficile de mettre en question le symbole que représente Charlie Hebdo.

Quelques-uns s’y risquent pourtant, et se font immanquablement qualifier de complices des frères musulmans, de salafistes ou autres « islamo-gauchistes » parce qu’ils écrivent, par exemple :

« Pourquoi montrer à des enfants la caricature du prophète à 4 pattes avec le sexe apparent et une étoile dans les fesses ? (…) J’ai appris quand j’étais jeune, à l’école par ailleurs, que la liberté de chacun s’arrêtait là ou celle des autres commençait. Il faudrait peut-être commencer à se respecter les uns les autres ».

Or, comme à la plupart des enseignants – j’ai partagé avec Samuel Paty cette tâche ô combien délicate – il m’a été donné de côtoyer nombre d’élèves musulmans et leurs familles.

Chacune et chacun de mes élèves avait une mère ou une grand-mère portant le hidjab, toutes et tous avaient un ou des parents qui leur avaient enseigné en toute simplicité et bonne foi, en même temps bien sûr que les inévitables ambiguïtés et archaïsmes inhérentes à toute religion ou doctrine, des préceptes éthiques et des règles de vie qu’ils s’efforçaient de respecter en dépit des conditions d’existence bien souvent difficiles qui sont celles de certains quartiers.

En tant que professeur, je garde des souvenirs souvent émouvants de rencontres avec quelques-uns de ces parents parfois admirables.

Comme la plupart d’entre nous, en dépit de mises au point qui me paraissaient nécessaires, « j’ai été Charlie », et je reste Charlie.

Mais quand j’entends certains partisans de ce qu’ils nomment « laïcité » – mais qui devient désormais pour beaucoup une arme exclusivement dirigée contre l’islam – exiger qu’on « enseigne » les caricatures de Mahomet dès l’école primaire (il me semble qu’il serait en ce moment bien plus urgent d’y enseigner le respect…), je pense à ce garçon qu’évoque le poème de Francis Jammes magnifiquement mis en musique par Georges Brassens :

« Par le fils dont la mère a été insultée ».

Georges Brassens, impertinent troubadour anarchiste et agnostique, mais capable de la plus grande tendresse et du plus grand respect envers la croyance d’autrui…

Tant d’enfants grandissent dans des ghettos où, en plus des vexations quotidiennes et des discriminations largement attestées, ils voient, en direct ou dans les médias, leurs mères ou grands-mères insultées ou méprisées parce qu’elles portent le hidjab, leurs pères humiliés et ridiculisés parce qu’ils restent fidèles à la croyance dans laquelle ils ont grandi.

« La religion la plus con, c’est quand même l’islam. Quand on lit le Coran, on est effondré, effondré », déclarent doctement, avec la morgue du colonisateur impénitent, les bobos ignorants qui passent pour la fine fleur de la culture française ; « il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe », ajoutent d’autres sommets de la bien-pensance parisienne ; et s’il est défendu de représenter le visage du Prophète, alors qu’est-ce qui empêche de représenter ses couilles et son cul ?

En somme, comme le résume un (ex) enseignant : « notre premier devoir de citoyen, c’est d’être athée, et le second, c’est de le devenir ». Le bon musulman, c’est le musulman qui ne l’est plus. Qu’on se le dise !

Pense-t-on que des procédés de cet ordre soient le meilleur moyen pour aider l’islam à effectuer dans notre pays les réformes qui lui sont nécessaires ?

Mesure-t-on vraiment l’importance du ressentiment accumulé et le danger qu’il représente ?

Dans un post de 2015 intitulé « De l’équité dans la caricature », je rappelais ce qui me paraît être un truisme, le fait que la liberté d’expression, tout comme la laïcité, sont indissociables d’une culture du respect :

« Il me semble (…) difficile de concevoir ce qu’on appelle laïcité sans faire place à ce qu’Orwell nommait la « common decency », qui est peut-être tout simplement la reconnaissance d’un commun dénominateur éthique qui seul rend possible la vie en société.

Un tel « respect de l’autre », qui pourrait en être l’une des traductions, n’est certes pas en opposition avec l’indispensable liberté d’expression. C’est même lui qui est à l’origine des paragraphes de la loi de 1881 que j’ai mentionnés plus haut.

Le thème rencontre aussi sur bien des points la question de l’autocensure.

Bien sûr, en tant qu’athée, rien ne m’empêche de rentrer dans une synagogue sans me couvrir la tête, de garder mes chaussures dans une mosquée, ou de visiter une église ou un temple bouddhiste torse nu, avec mon chien et mes accessoires de plage.

Mais cela porte un nom, qui est au moins la goujaterie, sans doute aussi l’incivilité, peut-être tout simplement l’imbécillité ».

Cet appel à la responsabilité n’a rien à voir avec un « hygiénisme », terme dont a été qualifié un de mes commentaires cités plus haut. Ni même avec un « moralisme ». Il relève tout simplement de l’éthique, du respect de la laïcité comme de celui de notre Constitution qui affirme dans son article premier que la République « respecte toutes les croyances ».

Bien sûr, la caricature, la raillerie, font aussi partie de la liberté d’expression.

Mais il est bien réducteur de penser qu’elles la constitueraient à elles seules.

« Les journaux satiriques disposent, à ce titre, d’une ­ « présomption humoristique », qui les protège ­davantage que les publications dites sérieuses ».

[Mais eux-mêmes ne sont pas exempts de] « limites à ne pas franchir » [qui sont, comme le précise la loi ] : « la diffamation, l’injure, l’outrage, le dénigrement ou l’atteinte à la vie privée ».

« L’humour ne saurait non plus servir à masquer ce que le droit appelle des ’’buts illégitimes’’, tels que la provocation à la haine raciale, l’injure faite à un groupe en raison de son appartenance religieuse, l’atteinte à la dignité humaine ou l’animosité personnelle »,

Nous dit la juriste Pascale Robert Diard, commentant le corpus législatif sur la liberté de la presse.

Comme je l’ai montré dans le post mentionné plus haut, et tout comme en dépit d’un déni récurrent l’islamophobie pénètre profondément notre culture, la discrimination existe bel et bien au sein même de la caricature. Seul un biais cognitif largement partagé nous empêche de le reconnaître.

Biais cognitif au demeurant propre à toute communauté dominante, pour laquelle « l’injure faite à un groupe en raison de son appartenance religieuse », ou « l’atteinte à la dignité humaine », bien que passibles de sanction, n’entraînent que rarement des suites judiciaires.

Peut-être serait-il temps de prendre la juste mesure des effets dangereusement délétères de telles déficiences.

Et plutôt que de donner l’impression d’agir en tirant de façon désordonnée sur tout ce qui bouge (tout en réglant quelques comptes de façon assez veule), au risque de « neutraliser la présomption d’innocence » et de « remplacer la responsabilité par une dangerosité indémontrable » (Mireille Delmas-Marty), il serait certainement plus efficace de promouvoir, à la base, un enseignement du respect qui s’accompagne de mesures qui le rende effectif.

Cela peut se faire en distinguant enfin de façon claire, en particulier devant les plus jeunes, la liberté d’expression du droit à l’irrespect. Encore une fois, si la démocratie tolère le second, celui-ci ne doit en aucun cas phagocyter la première, ni outrepasser des limites déjà définies par le droit.

À moins de s’habituer à voir s’instituer un « enseignement de l’irrespect » profondément préjudiciable au vivre ensemble.

Dans un numéro du « 28 Minutes d’Arte », l’islamologue Olivier Hanne attire l’attention (vers 26mn30) sur le fait qu’il y a différentes façons de concevoir la liberté d’expression :

« Dans le modèle anglo-saxon, la liberté d’expression part de la base, elle part des citoyens. Et si quelque chose choque une partie des citoyens, cette liberté d’expression s’interrompt  (…) Alors qu’en France, la liberté d’expression est l’arme de la République. Elle part du haut. Elle a toujours été utilisée contre les ennemis de la République [la royauté, le catholicisme, maintenant l’islamisme](…) On n’est pas dans la même manière de voir la liberté d’expression. Chez les anglo-saxons, les publications [des caricatures de Mahomet] sont – entre guillemets – un scandale. Nous sommes en France à la croisée des chemins, parce que depuis 20 ans on a récupéré un modèle anglo-saxon, inclusif, tolérant, chaque communauté peut s’exprimer, mais on n’est pas allé jusqu’au bout parce que si on suit ce modèle anglo-saxon, finalement, on ne devrait plus les publier ».

Peut-on raisonnablement affirmer que des publications de ce genre, outre la jouissance quelque peu adolescente de la transgression, aient été d’une quelconque efficacité dans la lutte contre le djihadisme ou qu’elles aient en quoi que ce soit contribué à approfondir chez les fidèles l’indispensable compréhension critique de leur religion ?

Si le nombre de djihadistes français partis combattre en Syrie et en Irak dépasse les 1700, et si les attentats ont été en France particulièrement meurtriers, qui oserait en conscience affirmer que la confusion délibérément entretenue chez nous, sous le prétexte d’une soi-disant « laïcité », entre liberté d’expression et « enseignement de l’irrespect » n’y est pas pour quelque chose ?

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Ajout 25/10:

En complément, un article pertinent sur le sujet:

https://orientxxi.info/magazine/de-la-liberte-d-expression-des-voix-musulmanes-en-france,4227

Et bien des remarques de bon sens dans ce billet de Bruno Frappat:

La censure est un vilain défaut des dictatures, mais l’autocensure peut être considérée comme une des marques de la civilisation. Imaginons un instant que tout un chacun, à chaque moment de son existence, exprime tout haut ce qu’il ressent tout bas. La liberté d’expression serait assurément respectée mais pas la paix civile ni le fameux « vivre-ensemble ».

https://www.la-croix.com/JournalV2/Retombees-lepouvante-2020-10-23-1101120858

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Ajout du 25/10 à 22h.

Dans l’esprit de ce qui précède, et au vu des manifestations qui secouent une partie du monde musulman suite aux déclarations de M. Macron,

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/10/25/rien-ne-nous-fera-reculer-macron-garde-le-cap-face-a-la-colere-d-une-partie-du-monde-musulman_6057331_3210.html

je me permets la question saugrenue suivante:

Est-ce vraiment servir le rayonnement de la France que de faire consister la Liberté inscrite dans notre devise dans le fait d’exhiber fièrement au monde entier les fesses du Prophète ?

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Ajout du 26/10 :

Un autre commentaire suite à l’article du Monde mentionné ci-dessus :

L’immense majorité des français musulmans récuse le djihad, malgré la propagande des islamistes et les provocations islamophobes dont certains commentaires ici même donnent une idée. C’est aussi dans la profondeur de l’Islam qu’elle puise cette force de résistance. Ce dont la France a un urgent besoin, c’est d’une pédagogie du respect et de l’apaisement et non d’incitations trumpiennes à la guerre civile. Il est grand temps de clore l’épisode Charlie pour promouvoir cette politique, et de cesser d’ériger en norme de la liberté d’expression des provocations qui, si elles peuvent avoir pour certains un aspect jubilatoire, n’en constituent pas moins un réel danger pour le vivre-ensemble.

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Ajout du 29/10 :

[pour cause de plus de facilité dans l’édition des liens, je réponds ici au commentaire ci-dessous de Claustaire].

Bonjour Claustaire,

Merci pour ce long commentaire, sur des sujets dont nous avons pourtant déjà longuement débattu. Mais cela me fait me rendre compte une fois de plus que l’homme n’est pas avant tout un être de raison, mais un être « tripal », et qu’il faut un moment pour que la réflexion accède des tripes à la raison. Un moment qui nécessite de remettre cent fois l’ouvrage sur le métier.

Pour ce qui est d’avoir « prévu » quoi que ce soit, bien sûr que je n’avais pas « prévu » le détail de ce crime abominable. Quand je parle de « prévisibilité », je veux simplement dire que, dans le climat de tension qui est entretenu, il fallait s’attendre, et il faut s’attendre à des événements de cet ordre, et sans doute pire encore.

Au « 28 minutes » d’Arte de hier,

https://www.arte.tv/fr/videos/097407-048-A/28-minutes/

un petit comité d’intellectuels qu’on peut difficilement accuser « d’islamo-gauchisme »

(Metin Arditi, scientifique, écrivain, ambassadeur à l’Unesco, etc. ; Michela Marzano, éditorialiste au quotidien italien « La Repubblica » ; Philip Golub, professeur de relations internationales à l’Université américaine de Paris)

était d’accord pour dire que la republication des « caricatures de Mahomet » était, comme on peut le constater aisément, du pain béni pour les islamistes, tant elle rentre parfaitement dans leur stratégie d’exacerbation des tensions, qui vise à faire monter l’islamophobie d’un côté, pour de l’autre côté, justifier l’islamisme et inciter les musulmans, de France et d’ailleurs, à prendre parti pour l’extrémisme, voire à quitter le pays.

Stratégie maintes fois identifiée, et dans laquelle on fonce tête baissée, « comme d’hab. », puisque, comme on le sait, l’expérience n’enseigne rien à celui qui ne veut pas entendre.

Il ne faut donc pas être grand clerc pour savoir que des actes atroces auront encore lieu, qu’ils se préparent en ce moment même.

Pour ce qui est de « l’imposture sémantique » que constituerait l’islamophobie, j’ai déjà pas mal écrit sur ce thème. Par ex :

https://stultitiaelaus.com/2016/03/02/dune-desinhibition-de-lislamophobie-de-ses-origines-et-de-ses-consequences-reflexion-sur-une-erreur-de-methodologie-et-un-sophisme-de-caroline-fourest/

et nous en avons déjà amplement débattu ensemble.

Il n’est que trop facile de retourner l’argument et de montrer, textes et preuves à l’appui, que l’islamophobie est, tout comme l’antisémitisme qui lui est symétrique, une constante de la pensée française depuis plus d’un siècle. Et c’est bien le déni de l’islamophobie qui constitue une supercherie.

Ce n’est pas parce que l’antisémitisme est instrumentalisé par des juifs nationalistes et colonialistes qui prétendent criminaliser par ce terme toute opposition à la politique expansionniste des politiciens nationalistes d’Israël, qu’on serait en droit d’affirmer, contre toute réalité factuelle, que l’antisémitisme est une « imposture sémantique ».

Ce n’est pas parce que l’homophobie a pu être effectivement instrumentalisée par quelques homosexuels pour exacerber une position victimaire qu’on serait en droit d’affirmer que l’homophobie est une « imposture sémantique ».

Il en va exactement de même en ce qui concerne l’islamophobie. Ce n’est pas parce qu’elle est instrumentalisée par les islamistes pour parvenir à leurs fins (cf. ci-dessus) qu’on est en droit d’affirmer que l’islamophobie est une « imposture sémantique ».

Comme je le montrais dans le post mentionné ci-dessus, le terme a une longue histoire.

Le délit d’islamophobie est qualifié par la Commission nationale consultative des droits de l’homme, l’OSCE, le Conseil de l’Europe, entre autres.

Bien plus que l’existence et les méfaits de l’islamophobie, ce qui pose problème en France est son déni.

De la même manière que nier le fait de l’antisémitisme désigne à coup sûr un antisémite, ou nier le fait de l’homophobie désigne à coup sûr un homophobe, nier le fait de l’islamophobie désigne à coup sûr un islamophobe.

Caroline Fourest est un exemple déplorable de ce genre de mécanique. Outre son ignorance patente des réalités historiques, ses écrits illustrent amplement ce déni.

Relisez donc l’article d’Oliver Cyran que j’ai mentionné dans mon post

http://www.article11.info/?Charlie-Hebdo-pas-raciste-Si-vous

et vous serez édifié :

« Je me souviens de cette pleine page de Caroline Fourest parue le 11 juin 2008. Elle y racontait son amicale rencontre avec le dessinateur néerlandais Gregorius Nekschot, qui s’était attiré quelques ennuis pour avoir représenté ses concitoyens musulmans sous un jour particulièrement drolatique. Qu’on en juge : un imam habillé en Père Noël en train d’enculer une chèvre, avec pour légende : « Il faut savoir partager les traditions ». Ou un Arabe affalé sur un pouf et perdu dans ses pensées : « Le Coran ne dit pas s’il faut faire quelque chose pour avoir trente ans de chômage et d’allocs ». Ou encore ce « monument à l’esclavage du contribuable autochtone blanc » : un Néerlandais, chaînes au pied, portant sur son dos un Noir, bras croisés et tétine à la bouche. Racisme fétide ? Allons donc, liberté d’expression ! Certes, concède Fourest, l’humour un peu corsé de son ami « ne voyage pas toujours bien », mais il doit être compris « dans un contexte néerlandais ultratolérant, voire angélique, envers l’intégrisme ». La faute à qui si les musulmans prêtent le flanc à des gags difficilement exportables ? Aux musulmans eux-mêmes et à leurs alliés trop angéliques, ça va de soi. Comme l’enseigne Nekschot aux lecteurs de Charlie Hebdo, « les musulmans doivent comprendre que l’humour fait partie de nos traditions depuis des siècles » ».

Olivier Cyran a eu l’honnêteté de claquer la porte de Charlie Hebdo après l’arrivée de Fourest [correctif: en fait, Olivier Cyran a quitté Charlie juste avant cette arrivée]. C’est tout à son honneur.

Mais des Fourest, des Houellebecq (qui, en passant déclare que « Donald Trump est un des meilleurs présidents américains que j’aie jamais vu»…), des Onfray (qui en passant est en train de virer au nationalisme identitaire), etc. ne sont pas taraudés par ce genre d’honneur.

« Il ne faut pas avoir peur de se faire traitre d’islamophobes » assènent-ils à l’envi à la suite d’Élisabeth Badinter à qui (hélas de plus en plus nombreux) veut bien les entendre.

Certes, puisque l’islamophobie est une « imposture sémantique » !

Ainsi, déclarer que « l’Islam est la religion la plus con » ; représenter des musulmanes le cul nu en train de prier tournées vers « la mère Mecquerelle » ; les fesses et les couilles de Mahomet, qui, de toute façon, baise avec une tête de porc, tout cela n’a rien à voir avec l’islamophobie !!!

« Non, non, Monsieur. Il s’agit de Liberté d’Expression. Dans notre plus pure tradition française ».

En effet.  Ce genre de « liberté d’expression » faisait florès dans certaines années trente, et « s’amusait » dans des termes semblables de certaines communautés, avec les suites que l’on sait.

Étant sur la route hier, j’écoutais sur France Culture l’émission « Le cours de l’histoire », consacrée aux « Mythes fondateurs des États Unis ».

https://www.franceculture.fr/emissions/le-cours-de-lhistoire/les-mythes-fondateurs-des-etats-unis-34-la-guerre-de-secession-les-etats-desunis-damerique

Patrick Weil et le dessinateur Jul y posaient la question suivante : Comment se fait-il qu’en 75 ans d’existence, Lucky Luke n’avait jamais rencontré la communauté noire des États-Unis ?

L’une des réponses est hélas bien simple : un biais cognitif largement partagé, tel celui auquel je fais allusion dans mon post ainsi que, par exemple, dans celui concernant la discrimination dans la caricature

https://stultitiaelaus.com/2015/01/20/de-lequite-dans-la-caricature-et-du-kairos-car-il-y-a-un-temps-pour-tout/

faisait que ni l’existence de la communauté noire des USA, ni le racisme dont elle faisait l’objet, n’étaient perçus par les lecteurs.

Mon père avait fui en Afrique du Nord pour échapper aux nazis. Il me racontait y avoir vu des colons faire vendanger des ouvriers arabes avec des muselières pour éviter qu’ils ne mangent des raisins. En discutant avec les colons en question, il fut stupéfait de constater que cette manière de faire était considérée par eux comme normale. Le caractère profondément choquant n’en était même pas perçu. Il n’était pas vu.

Ainsi en est-il chez nous : on peut représenter Mahomet en train de baiser une tête de cochon, des musulmanes prier culs nus tournées vers la mère Mecquerelle, dire que l’islam est la religion la plus con, publier en ce moment des commentaires inqualifiables contre les musulmans suite au moindre article de presse, etc. etc. etc. cela n’est pas perçu comme islamophobe. L’islamophobie n’en est même pas vue. Normal, elle n’existe pas.

Rassurez-vous. Je ne me fais absolument pas le « procureur » du malheureux Samuel Paty, dont je condamne clairement le crime abominable.

Je pense seulement qu’il a été doublement victime : de son ignoble assassin, bien sûr, et aussi d’une équivoque qu’il n’a pas été en mesure de surmonter.

Après les attentats de 2015, Charlie Hebdo est devenu un symbole, un totem auquel il était, et il est encore, sacrilège de toucher, sacrilège d’adresser la moindre critique.

Or, ce n’est pas parce qu’on a été les victimes d’un massacre abominable que cela instaure une pensée comme le nec plus ultra de la réflexion, en l’occurrence pour ce qui est de la liberté d’expression.

Ce n’est pas parce que Pim Fortuyn a été lâchement assassiné que cela consacre pour autant nécessairement sa pensée comme étant l’expression la plus élevée d’une politique d’immigration.

Il en va de même dans le cas de Charlie, et là réside l’équivoque.

Peut-être en effet les caricatures de Charb et les allégations proférées par Caroline Fourest ne dépassaient-elles pas les limites de la liberté d’expression. Pour ma part, je pense qu’Éric Zemmour a été, fort légitimement, condamné pour moins que ça.

Mais quant à en faire désormais la norme indépassable de la liberté d’expression, celle qu’on doit enseigner dans les écoles et exhiber comme notre gloire à la face du monde, permettez-moi de dire que c’est une vaste connerie.

Connerie dans laquelle le pauvre Samuel Paty s’est trouvé enfermé, qu’il n’a peut-être pas su remettre en question de façon critique, je ne sais pas.

Mais connerie sur laquelle il serait urgent de réfléchir avant qu’elle n’entraîne, dans le cadre de l’enseignement comme dans le cadre de nos relations avec le monde musulman, des dégâts irréparables et de nouveaux crimes, hélas parfaitement prévisibles.

Encore un mot sur la « rupture des consensus familiaux ou communautaires » que vous évoquez. Cela fait partie en effet du processus normal de l’éducation. Mais il y a façon et façon de le faire.

Je suis un amoureux de l’histoire du monde hispanique, et je m’étonne qu’un critique tel que vous n’opère pas quelques rapprochements. La colonisation espagnole du monde sud-américain, en dépit d’exceptions relatives telles que celles qu’on observe au Paraguay, a privilégié ce genre de « ruptures », en ridiculisant les dieux et les coutumes des peuples colonisés, en méprisant leurs cultures, en imposant des pratiques vestimentaires, etc.

Pour ma part, je ne vois pas ce qu’une laïcité aurait à gagner en appliquant ce genre de règles et de méthodes héritées des périodes les plus sombres de nos histoires. Quand les ayatollahs de la « laïcardité », en effet, auront réussi à imposer – à la demande hélas d’une bonne partie de la population- ce genre de « laïcité » qui trahit fondamentalement celle des pères fondateurs (ma référence essentielle en la matière est Jean Baubérot, qui connaît la question un tout petit mieux que Valls ou Fourest…), je risque fort d’exporter sous d’autres cieux ma nostalgie de la France.

Cordialement à vous.

*

Ajout à l’ajout :

Et puisque j’ai fait mention de Jean Baubérot, un petit extrait de cet immense historien de la laïcité:

Quant à Charlie, un de ses chroniqueurs, Philippe Lançon, justifie la « une » du numéro du 8 novembre contre Edwy Plenel ainsi : « Charlie Hebdo est un journal satirique. Et de ce fait, avec une part de mauvaise foi » (Libération, 16 novembre 2017). Ce propos exprime clairement la situation totalement ambivalente où l’on se trouve depuis l’attentat criminel du 7 janvier 2015[3]. Le slogan « Je suis Charlie » permet un glissement permanent qui part de la solidarité fondamentale avec des personnes assassinées pour délit d’opinion (ce qui rend la chose deux fois insupportable) pour, finalement, aboutir à l’imposition d’une doctrine. Une doctrine qui serait l’unique propriétaire de la laïcité et de la démocratie et qui, servant une « juste cause », aurait le droit de s’affranchir de tout critère d’honnêteté intellectuelle. Une doctrine face à laquelle la moindre critique constituerait un blasphème (illégitime) contre la République. Ariane Chemin le constate : « Charlie appartient désormais au patrimoine national ; chaque combat mené par ou contre lui devient un peu celui des Français » (Le Monde, 16 novembre 2017).

Il se produit là une double mystification :

D’abord, le fait de prétendre être un « journal satirique » ne peut servir d’excuse à tout et n’importe quoi. Et si on admet, non seulement la liberté sans responsabilité aucune (ce que réclame Charlie depuis bien avant les attentats), mais aussi, en conséquence, le droit à « une part de mauvaise foi », sous prétexte de publication satirique, effectivement Edwy Plenel a bien raison d’indiquer que la démocratie se trouve en danger.

https://blogs.mediapart.fr/jean-bauberot/blog/181117/laicite-et-democratie-l-enjeu-de-la-polemique-charlievalls-mediapart?userid=ed493716-f06a-4e38-afd0-b8d1a9385a41

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Ajout du 31/10 :

Encore une réaction à un article du Monde :

Il serait enfin temps de briser l’omerta. Le massacre de 2015 a fait de Charlie, de façon certes compréhensible, un espace sanctuarisé contre lequel il est sacrilège d’émettre la moindre critique. L’exemple de Pim Fortuyn montre cependant que ce n’est pas parce que quelqu’un est assassiné que ses productions sont au-dessus de tout soupçon. Quand Charlie, entre autres exemples, consacre une page entière à un «caricaturiste» qui représente un imam sodomisant une chèvre, avec pour légende «Il faut savoir partager les traditions», un autre sodomisant une fillette voilée, etc. cela constitue en rigueur de termes une insulte ignominieuse. M. Zemmour a été, de façon légitime, condamné parce que ses propos selon les termes du jugement «outrepassent les limites de la liberté d’expression puisqu’il s’agit de propos injurieux envers une communauté et sa religion». On est certes en droit de ne pas sanctionner une injure, mais ayons le tact de ne pas en faire un symbole de la liberté d’expression.

https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/10/31/pour-l-archeveque-de-toulouse-on-ne-se-moque-pas-impunement-des-religions_6058021_3224.html

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Ajout du 02/11 :

Allez, pour la route, encore deux petits commentaires à des articles de journaux:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/10/31/une-centaine-d-universitaires-alertent-sur-l-islamisme-ce-qui-nous-menace-c-est-la-persistance-du-deni_6057989_3232.html

Parmi des dénonciations bien entendu nécessaires du déni de l’islamisme, on s’étonne de la fixette sur le voile, qui décrédibilise le propos. Ainsi, une fois de plus, le vêtement – féminin, cela va de soi – revient-il au cœur de la polémique. Outre la méconnaissance de la diversité des raisons du port du voile, les signataires veulent-ils engager la laïcité française sur la voie d’un contrôle autoritaire de la façon de se vêtir, avec, en prime pour éviter le sexisme, un contrôle de la longueur des barbes et une interdiction du port du T-shirt du Che ? Ce serait certes une réussite qui ferait de la France la seule émule de l’Iran et de l’Arabie Saoudite parmi les nations occidentales. Belle réussite, incontestablement. 

https://www.la-croix.com/Famille/Hommage-Samuel-Paty-dit-Lettre-instituteurs-Jaures-2020-10-31-1201122262

Il faut que les enfants « démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force » [extrait de la « Lettre aux instituteurs« , de Jean Jaurès] . Un éternel merci, M. Jaurès. Cela vaut mieux en effet que de leur montrer les fesses du prophète Mahomet.

Et à l’usage des partisans du déni:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/10/31/jean-francois-bayart-que-le-terme-plaise-ou-non-il-y-a-bien-une-islamophobie-d-etat-en-france_6057987_3232.html

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Ajout du 03/11 :

Ce remarquable article d’Oliver Mongin et Jean Louis Schlegel, dont je ne saurais assez souligner le caractère essentiel:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/03/les-defenseurs-de-la-caricature-a-tous-les-vents-sont-aveugles-sur-les-consequences-de-la-mondialisation_6058263_3232.html

et mon modeste commentaire :

Un grand merci pour ce plaidoyer si intelligent pour une rationalité sans équivoque, dans un monde où la désinhibition des forces de l’irrationnel semble délibérément promue de bien des côtés. Pour quels intérêts ? Qu’est-ce donc qui se manifeste et qui monte à travers un tel vacarme ?  « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ». 

Je me permets d’ajouter un commentaire de Claustaire à cet article:

Naguère, on brandissait la chemise ensanglantée du camarade tué par l’ennemi, parfois le drapeau ensanglanté qu’on ne voulait pas renier, aujourd’hui, nous sommes bien condamnés à brandir des caricatures pour dénoncer le massacre dont ils auront été l’alibi.

Rappelons que notre hymne national, lui aussi plein de sang répandu, a été composé dans un Strasbourg assiégé et menacé de massacre par de « féroces ennemis ».

Et parce qu’il se défendrait maintenant par des dessins pour dénoncer le rêve d’une théocrature mortifère, on ose venir donner des leçons de politesse ou de décence à un pays dont les fonctionnaires, journalistes, prêtres, enseignants, ou passants dans une rue de fête nationale peuvent être abattus, écrasés, égorgés par la barbarie islamiste ? Barbarie qu’on ose présenter comme l’oeuvre “d’un fou” solitaire alors qu’elle est désormais dans l’air du temps et que nous pouvons en être victime au coin de la rue, que nous vivions à Londres, Paris, Bruxelles ou Vienne. Damned !

Ainsi que la réponse que je me suis senti obligé de lui faire :

La première réponse n’ayant pas été publiée, je réitère avec une seconde version. Peut-être avais-je manqué à la bienséance, que je félicite Le Monde de sauvegarder, en écrivant des mots que la décence réprouve:

@Claust. Désolé, mais personne n’est «condamné» à montrer le c..l et les co..les de Mahomet à la face du monde. Les islamistes en jubilent, car cela leur fournit un excellent alibi pour vendre leurs provocations assassines et leur stratégie de l’escalade aux fidèles musulmans, comme nous le constatons. Quant à ces fidèles, en France ou ailleurs, et en particulier beaucoup de jeunes dont je me suis occupé, ils ne retirent de ces provocations grossières de bobos du nouveau «pastis-party» (cf. le tea-party aux USA)* en train de se consolider en France, qu’humiliation, rancœur et ressentiment qui poussent les plus fragiles vers des pentes bien dangereuses. Il est grand temps de passer de proclamations aussi grandiloquentes qu’abstraites que dénonce l’article au constat de la réalité.

[* auquel on pourrait bien sûr ajouter le « saucisson-pinard parti« , son allié].

[Il y a quelques années, une quarantaine de députés ont commémoré la fête nationale autour d’un apéritif « saucisson-pinard » au sein même de l’Assemblée nationale. Les banquets révolutionnaires s’en prenaient certes aux particularismes, mais c’était au nom de l’universalisme, dans une volonté d’intégration. Ici, on se trouve face à des repas organisés pour exclure l’autre, qui n’en est pas moins citoyen] (article de P. Birnbaum cité).

Étonnant ! Après avoir été publiés pendant quelques minutes, voici que certains de mes commentaires et réponses sont maintenant effacés ! Le Monde aurait-il pris sa carte au Pastis-Party ?

Bon. À la troisième tentative, une version où il n’est question que de « fesses » finit par passer.

Et encore cet article, dont le remarquable équilibre contraste avec la virulence étonnamment guerrière de certains commentaires qu’il suscite:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/02/william-marx-l-allergie-nationale-au-fait-religieux-est-une-erreur-intellectuelle-et-une-faute-politique_6058164_3232.html

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Ajout du 04/11 :

Oliver Mongin et Jean Louis Schlegel ont judicieusement évoqué, dans l’article mentionné précédemment, la notion hégélienne « d’universel abstrait » pour évoquer les convictions morales qui, pour garder les mains pures, refusent de prendre en compte le caractère concret des situations historiques. On aurait pu aussi rappeler la pique de Péguy contre l’impératif moral kantien: « Le kantisme a les mains pures, mais il n’a pas de mains » (Victor-Marie, Comte Hugo, Pléiade T III, p. 331).

Ainsi, qu’importe si projeter les caricatures de Mahomet sur des édifices publics contribue à faire lever en France et dans le monde de nouveaux djihadistes : au moins aurons nous affirmé nos convictions. Na!

Ayant projeté pour ma part un post sur la distinction conceptuelle, ô combien utile mais hélas trop oubliée, qu’opère Max Weber entre « éthique de conviction » et « éthique de responsabilité », je suis tombé sur cet article de 2015 qui dit mieux que moi ce que je pensais développer. Je le recommande donc chaudement aux amateurs.

https://www.liberation.fr/societe/2015/01/19/charlie-ethique-de-conviction-contre-ethique-de-responsabilite_1184055

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Ajout du 05/11 :

Petite remarque édifiante suite à la lecture de cet article:

https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/11/04/jean-messiha-quitte-le-rassemblement-national_6058496_823448.html

Après l’assassinat de Samuel Paty, l’économiste s’était laissé aller à écrire le 29 octobre, sur son compte Twitter, « il est temps de dire que l’islam est incompatible avec la République » –, alors que Marine Le Pen avait déclaré quatre jours auparavant : « Je ne crois pas qu’il y ait une religion qui soit incompatible avec la République. » Elle a sèchement mis les choses au point le 30 octobre sur BFM-TV : « C’est moi qui détermine la ligne du mouvement. »

À la lecture d’une multitude de commentaires qui stigmatisent le « choc des civilisations », l’incompatibilité de l’islam avec notre République, notre démocratie ou notre culture, etc. il faut bien convenir qu’il s’avère urgent de créer un nouveau parti à la droite du RN, dont la modération ne suffit plus, aux dires de M. Messiha. Peut-être le Pastis-Parti, et son allié le Saucisson-Pinard parti dont il est question plus haut feront-ils l’affaire ?

Quelques réflexions bien rapides sur Spinoza, à l’occasion d’un commentaire de Claustaire.

[Comme je me suis un peu laissé emporter par mes réflexions, je publie en « post » ce qui devait être une réponse au commentaire suivant de Claustaire] :

Bonjour,

Un peu de lecture pour quand vous serez revenu (et en pleine forme, je l’espère et le souhaite).

Comme je vous sais spinoziste invétéré, je souhaiterais vous soumettre certaines pages d’un blogueur spinoziste, que je viens de découvrir.

Voici la première page qu’il consacre à une réflexion sur Spinoza, le Coran et d’autres saints textes dits incréés.

Si vous acceptez ce « cadeau », je vous laisserai évidemment tout le temps qui vous semblera nécessaire pour explorer ce blog et me dire ce que vous en pensez.

Cordialement
C.S.

Bonjour Claustaire.

Je redescends enfin de ma montagne, plus tard que prévu, (plus on se fait vieux, plus descendre prend du temps vous diront tous les montagnards…) et je trouve votre « commentaire » et votre lien sur Spinoza.

Vous m’honorez fort en me qualifiant de « Spinoziste invétéré ». En fait, si j’admire Spinoza, je ne suis pas pour autant spinoziste, ou du moins je ne le suis plus, pour des raisons dont j’avais assez longuement débattu dans une discussion avec « Polaire ».

https://stultitiaelaus.com/2014/07/30/entraide-empathie-bienveillance-de-kropotkine-a-hobbes-et-retour-2/

Quant au blog de Jean-Pierre Vandeuren dont vous me donnez le lien, je le trouve une fois de plus caractéristique de certaines caricatures plutôt sommaires dont est l’objet depuis quelques décennies la pensée de Spinoza : on en fait, de façon au demeurant très légitime, un apôtre de la tolérance contre le fanatisme, de la liberté de pensée et de l’approche historico-critique des textes religieux, mais en le réduisant généralement à une sorte de laïcardité parfaitement anachronique, si ce n’est à un athéisme militant à la Onfray, en oubliant tout simplement, parce qu’on ne prend pas la peine de le lire, le caractère avant tout profondément spirituel de sa pensée.

Certes, il s’agit d’une spiritualité autre que celle du judaïsme, du christianisme et de l’islam (même s’il faudrait rappeler les influences indéniables de la pensée musulmane sur son évolution spirituelle, cf. par ex. : https://www.erudit.org/fr/revues/philoso/2010-v37-n2-philoso3970/045184ar/ ) qui se caractérise par un monisme de type panthéiste (ou pan-en-théiste, si l’on veut, dans la mesure ou pour Spinoza tout n’est pas Dieu, mais tout est « en Dieu »). Ce n’est pas pour rien qu’il fut exclu de la synagogue et frappé de la malédiction des bannis ; qu’il fut vilipendé par des générations de penseurs chrétiens, etc.

Mais, pour ma part, je n’hésiterai pas à le présenter avant tout comme un mystique. En témoigne en particulier tout le Livre V de L’Éthique (« La suprême vertu de l’Esprit est de connaître Dieu » prop. XXVII ; « Quoique cet Amour pour Dieu n’ait pas eu de commencement, il a pourtant toutes les perfections de l’Amour » prop. XXXIII, scolie) etc. etc.

En dépit de la différence des approches théologiques, on croirait entendre du Jean de la Croix !

De plus, ce même genre de caricature sommaire, due à un manque de lecture ou à une compréhension trop rapide de son exégèse historico-critique, frappe également la pensée de Spinoza en ce qui concerne ses considérations sur le rôle et la fonction des religions « révélées », et l’approche très fine et nuancée qui est la sienne.

Là encore, il suffit de lire en particulier le Traité théologico-politique :

(pour plus de facilité, j’utilise la version de Wikisource. Je citerai simplement : Traité) :

https://fr.wikisource.org/wiki/Trait%C3%A9_th%C3%A9ologico-politique ).

« Mais, avant d’aller plus loin, je veux marquer ici expressément (quoique je l’aie déjà fait) l’utilité et la nécessité de la sainte Écriture, ou de la révélation, que j’estime très-grandes. Car, puisque nous ne pouvons, par le seul secours de la lumière naturelle, comprendre que la simple obéissance soit la voie du salut, puisque la révélation seule nous apprend que cela se fait par une grâce de Dieu toute particulière que la raison ne peut atteindre, il s’ensuit que l’Écriture a apporté une bien grande consolation aux mortels. Tous les hommes en effet peuvent obéir, mais il y en a bien peu, si vous les comparez à tout le genre humain, qui acquièrent la vertu en ne suivant que la direction de la raison, à ce point que, sans ce témoignage de l’Écriture, nous douterions presque du salut de tout le genre humain ». (Traité XV)

En fait, ce qui est systématiquement oublié par ceux qui trouvent un intérêt idéologique à réduire la pensée de Spinoza à un intellectualisme ou un rationalisme simpliste qui n’est certes pas le sien, c’est que le salut de l’âme par la « connaissance du troisième genre » telle qu’elle est présentée au Livre V de l’Éthique n’est pas la seule voie qu’il reconnaît.

Puisque

« Nous avons montré dans le chapitre précédent que la loi divine, cette loi qui nous rend vraiment heureux et nous enseigne la vie véritable, est commune à tous les hommes ; et comme nous l’avons déduite de la seule considération de la nature humaine, il faut reconnaître qu’elle est innée et comme gravée au fond de notre âme ». (Traité V).

 il y a un salut possible pour les non –sages, les non-savants, les non-philosophes.

Le spinozisme ne se limite pas à une gnose élitiste à l’usage des intellectuels branchés ou bobos.

Outre la « connaissance du troisième genre », dont l’accès « difficile autant que rare » et impossible sans un effort conséquent (cf. Éthique, prop. XLII, scolie) explique que « bien peu, si vous les comparez à tout le genre humain (…) acquièrent la vertu en ne suivant que la direction de la raison » (Traité XV), la simple obéissance des humbles aux révélations des Écritures qui enseignent l’amour du prochain et la vie selon la justice leur ouvre la voie de cette béatitude éternelle promise à ceux qui vivent selon l’Esprit.

« Ensuite cette même Écriture enseigne très-clairement, en une infinité de passages, ce que chacun doit faire pour obéir à Dieu ; toute la loi ne consiste qu’en cet unique point : notre amour pour notre prochain ; ainsi personne ne peut douter qu’aimer son prochain comme soi-même, ainsi que Dieu l’ordonne, c’est effectivement obéir et être heureux selon la loi, et qu’au contraire le dédaigner ou le haïr, c’est tomber dans la rébellion et dans l’opiniâtreté. Enfin tout le monde reconnaît que l’Écriture n’a pas été écrite et répandue seulement pour les doctes, mais pour tous les hommes de tout âge et de toute condition » (Traité XIV).

(…)

« Mais j’exposerai en peu de mots les conséquences qui en résultent, savoir : 1° que la foi n’est point salutaire en elle-même, mais seulement en raison de l’obéissance, ou, comme le dit Jacques (chap. II, vers. 17), que la foi, à elle seule et sans les œuvres, est une foi morte ; voyez à ce sujet tout le chapitre II de cet apôtre ; 2° il s’ensuit que celui qui est vraiment obéissant a nécessairement la foi vraie et salutaire ; car l’esprit d’obéissance implique nécessairement l’esprit de foi, comme le déclare expressément le même apôtre (chap. II, vers. 18) par ces paroles : Montre-moi ta foi sans les œuvres, et je te montrerai ma foi d’après mes œuvres. Et Jean, dans l’Epître I (chap. IV, vers. 7, 8), s’exprime ainsi : Celui qui aime (à savoir, le prochain) est né de Dieu et il connaît Dieu ; mais celui qui n’aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est charité. » (id.ibid).

(…)

« C’est encore ce qu’enseigne expressément le même apôtre au verset 13 de ce même chapitre : Par là nous connaissons, dit-il, que nous demeurons en lui et qu’il demeure en nous, parce qu’il nous a fait participer de son esprit, c’est-à-dire parce qu’il nous a donné la charité. Or il avait dit auparavant que Dieu est charité : d’où il infère (d’après ses principes, universellement admis de son temps) que quiconque a la charité a véritablement l’esprit de Dieu. Il y a plus : de ce que personne n’a vu Dieu, il en conclut que personne n’a le sentiment ou l’idée de Dieu que par la charité envers le prochain, et par conséquent que personne ne peut connaître d’autre attribut de Dieu que cette charité en tant que nous y participons » (id. ibid.).

Tout cela nous informe sur la profondeur du catéchisme de Spinoza, totalement oubliée du plus grand nombre de ces pseudo-adeptes qui en réduisent la pensée de façon fallacieuse et arbitraire :

« Maintenant je ne crains plus d’énumérer les dogmes de la foi universelle, ou les dogmes fondamentaux de l’Écriture, lesquels (comme cela résulte très-évidemment de ce que j’ai exposé dans ces deux chapitres) doivent tous tendre à cet unique point, savoir : qu’il existe un Être suprême qui aime la justice et la charité, à qui tout le monde doit obéir pour être sauvé, et qu’il faut adorer par la pratique de la justice et la charité envers le prochain. On détermine ensuite facilement toutes les autres vérités, savoir : 1° qu’il y a un Dieu, c’est-à-dire un Être suprême, souverainement juste et miséricordieux, le modèle de la véritable vie ; car celui qui ne sait pas ou qui ne croit pas qu’il existe ne peut lui obéir ni le reconnaître comme juge ; 2° qu’il est unique, car c’est une condition, de l’aveu de tout le monde, rigoureusement indispensable pour inspirer la suprême dévotion, l’admiration et l’amour envers Dieu ; car c’est l’excellence d’un être par-dessus tous les autres qui fait naître la dévotion, l’admiration et l’amour ; 3° qu’il est présent partout et que tout lui est ouvert ; car si l’on pensait que certaines choses lui sont cachées, ou si l’on ignorait qu’il voit tout, on douterait de la perfection de sa justice, qui dirige tout ; on ignorerait sa justice elle-même ; 4° qu’il a sur toutes choses un droit et une autorité suprêmes ; qu’il n’obéit jamais à une autorité étrangère, mais qu’il agit toujours en vertu de son absolu bon plaisir et de sa grâce singulière ; car tous les hommes sont tenus absolument de lui obéir, et lui n’y est tenu envers personne ; 5° que le culte de Dieu et l’obéissance qu’on lui doit ne consistent que dans la justice et dans la charité, c’est-à-dire dans l’amour du prochain ; 6° que ceux qui, en vivant ainsi, obéissent à Dieu, sont sauvés, tandis que les autres qui vivent sous l’empire des voluptés sont perdus ; si, en effet, les hommes ne croyaient pas cela fermement, il n’y aurait pas de raison pour eux d’obéir à Dieu plutôt qu’à l’amour des plaisirs ; 7° enfin, que Dieu remet leurs péchés à ceux qui se repentent, car il n’est point d’homme qui ne pèche ; car si cette réserve n’était établie, chacun désespérerait de son salut, et il n’y aurait pas de raison de croire à la miséricorde de Dieu ; mais celui qui croit cela fermement, savoir, que Dieu, en vertu de sa grâce et de la miséricorde avec laquelle il dirige toutes choses, pardonne les péchés des hommes, celui, dis-je, qui pour cette raison s’enflamme de plus en plus dans son amour pour Dieu, celui-là connaît réellement le Christ selon l’esprit, et le Christ est en lui » (id. ibid.).

Notons au passage la très grande considération dans laquelle Spinoza, le juif, tient la personne du Christ. Considération elle aussi délibérément ignorée des caricatures sommaires comme des récupérations idéologiquement réductrices, qu’elles soient rationalistes ou athées. Peut-être pourrait-on même avancer que c’est en Christ « voie du salut » (Traité I) et « bouche même de Dieu » (Traité IV) que se réconcilient pour notre philosophe la voie des humbles, celle du Traité, et la voie du Sage telle que la présente le livre V de l’Éthique.

Bien que je ne sois donc pas spinoziste, je ne saurais donc trop conseiller de lire Spinoza.

Mais de le lire lui, plutôt que de suivre quelques interprètes qui ont la fâcheuse tendance de le réduire à leur petite mesure.

Spinoza n’a rien de ce laïcard dogmatique ni de cet athée matérialiste quelque peu simpliste que veulent en faire certains.

[cf. la façon dont il récuse par anticipation toute qualification de « matérialisme » dans la Lettre VIII à Oldenburg, que j’ai citée plusieurs fois : «Toutefois, ceux qui pensent que le Traité théologico-politique veut établir que Dieu et la nature sont une seule et même chose (ils entendent par nature une certaine masse ou la matière corporelle), ceux-là sont dans une erreur complète »
(Œuvres de Spinoza, traduction par Émile Saisset, Charpentier, 1861, III, pp. 365-367. Correspond à la lettre LXXIII dans l’édition de la Pléiade, p. 1282 )].

Nous avons tellement de choses à retenir d’urgence de lui, en particulier le respect inconditionnel de la liberté de pensée, liberté dont il a témoigné courageusement en dépit des persécutions et des procès.

Mais liberté de toute la pensée, et de toutes les pensées.

« Que si nous remarquons enfin que la fidélité de chaque citoyen à l’égard de l’État, comme à l’égard de Dieu, ne se juge que par les œuvres, à savoir, par la charité pour le prochain, nous ne douterons plus qu’un État excellent n’accorde à chacun autant de liberté pour philosopher que la foi, nous l’avons vu, peut lui en accorder ». (Traité XX : On établit que dans un État libre chacun a le droit de penser ce qu’il veut et de dire ce qu’il pense).

Cordialement.

Quelques jolies perles d’André Comte-Sponville et Erri de Luca, pour ne pas confiner idiots.

Belle inspiration du journal La Croix, que de nous offrir en ces temps propices à la lecture et à la réflexion ces entretiens avec deux personnages pourtant bien loin d’être dans la ligne du Parti.

L’athéisme d’André Comte-Sponville est certes bien connu, mais son honnêteté et sa sérénité contrastent fort heureusement avec quelques caricatures récentes hélas abondamment colportées par les médias, comme avec de bien piètres productions prétendument « philosophiques ».

Je me définis comme athée, non dogmatique et fidèle. Pour comprendre, il faut prendre les trois à la fois. « Athée », d’abord, car je ne crois en aucun Dieu. « Non dogmatique », ensuite, car je reconnais que mon athéisme n’est pas un savoir. Celui qui dit « Je sais que Dieu n’existe pas » n’est pas un athée, c’est un imbécile ! Confondre croire et savoir est une erreur philosophique majeure. Et « fidèle », car tout athée que je sois, je reste attaché par toutes les fibres de mon être à un certain nombre de valeurs morales, culturelles, spirituelles issues des grands monothéismes. Je suis athée mais jamais je ne cracherai sur les Évangiles. Ils ont tracé un sillon de lumière dans l’histoire de l’humanité.

Et l’ensemble de l’interview témoigne d’une même sagesse et d’un même équilibre.

*

Mais je m’attarderai plutôt sur le témoignage de ce personnage attachant et complexe qu’est Erri de Luca.

J’avoue que j’entretiens depuis longtemps avec lui une réelle connivence.

Il est italien, et j’aime l’Italie, il est passionné de montagne, et j’aime la montagne ; pour ne pas parler de bien d’autres aspects par lesquels je me sens proche de ses orientations et de son parcours.

Bien moins catégorique que Comte-Sponville, il refuse en ce qui le concerne le terme d’athéisme :

«L’athée se prive de Dieu, de l’énorme possibilité de l’admettre non pas tant pour soi que pour les autres. Il s’exclut de l’expérience de vie de bien des hommes (…). Je ne suis pas athée. Je suis un homme qui ne croit pas » (Première heure, Gallimard, Paris 2012, p.9).

Excellent connaisseur des textes bibliques qu’il lit dans leurs langues d’origine, il se considère comme l’un de ces esclaves égyptiens qui constituaient l’ ערב רב (erev rav) , la «  tourbe nombreuse », foule qui a suivi le peuple d’Israël lors de sa sortie d’Égypte.

« Napolitain errant », il se tient, dans une exigeante solitude, « à l’extérieur du campement ».

« Je ne rentrerai pas dans la Terre Promise. Je reste dans le désert ».

http://akadem.org/magazine/2017-2018/erri-de-luca-compagnon-de-route-du-peuple-juif-30-03-2018-99736_4753.php

(vers 10mn dans la vidéo).

Mais on s’en doute, la réflexion d’Erri de Luca ne se limite pas à ce qui concerne la religion et la foi.

Petit florilège à peine commenté tiré de ce bel entretien avec Fanny Cheyrou :

Pour la première fois de ma vie, l’économie idolâtrée, avec le mythe de la croissance qui l’accompagne, cède le pas sur la protection de la santé publique. La vie dans sa simplicité à l’état pur régit les relations humaines. Ce sont désormais les médecins, et non plus les économistes, qui font autorité.

Il est en effet grand temps de mettre en question l’idolâtrie économique, le mythe de la croissance, et de rendre à celles et ceux qui permettent d’assurer « la vie dans sa simplicité » – personnel soignant, agriculteurs, ouvriers, employés, artisans…- une place et un statut à la mesure de leur rôle essentiel pour ce qui est de la survivance même de nos sociétés. La crise que nous traversons devrait enfin inciter à un remaniement complet de la grille des valeurs, non seulement pour ce qui est des rémunérations, mais aussi, et en premier lieu, en ce qui concerne une culture et une éducation qui attribuent une considération disproportionnée à nombre d’activités secondaires, voire nuisibles, au détriment de celles qui assurent envers et contre tout nos existences quotidiennes.

Savoir produire et transporter nourriture et médicaments, objets de première nécessité, ou autres travaux indispensables à la communauté a peut-être plus d’importance que disserter sur Heidegger ou sur différents modèles spéculatifs ou publicitaires. Non pas bien sûr qu’il faille nécessairement faire disparaître de telles activités périphériques. Mais il serait temps de remettre à l’endroit la hiérarchie des fonctions, et de rendre aux plus vitales la considération et la dignité qui leur revient de droit.

Proposition qui ne déplairait certes pas à Erri de Luca, au passé d’ouvrier engagé pour la justice, ni à André Comte-Sponville (« Le système capitaliste génère des inégalités. L’argent va à l’argent et la meilleure façon de mourir riche dans ce système est de naître riche. Les ouvrages de Thomas Piketty le confirment abondamment et brillamment », article cité). Une telle revalorisation pourrait d’ailleurs être facilitée du point de vue financier par une contribution – au moins extraordinaire pour commencer…- des grandes fortunes. Ce serait tout de même la moindre des choses face à la reconstruction économique mondiale qui nous attend…

 (…) De ce pays [l’Italie], j’aime la flexibilité, cette idée qu’on peut se plier et se redresser sans craquer. On s’adapte aux nouvelles règles en les interprétant. On ne se plie pas aux contraintes mécaniquement, comme des automates. La loi est au service de l’homme, non l’homme au service de la loi, et ça nous l’avons bien compris. Ce n’est pas de l’anarchie, c’est une forme d’esprit d’adaptation, où l’humour a toute sa place et sa force. J’appelle ça l’humanisme.

(…) Dans le livre Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (d’après cette espèce qui imite le bruit des autres oiseaux, NDLR) de l’Américaine Harper Lee, je lis cette phrase du personnage principal, Atticus Finch : « Avant de vivre avec les autres, je dois vivre avec moi-même. La conscience est la seule chose qui ne doit pas s’adapter au vouloir de la majorité. »

Je crois qu’ici se joue le rapport entre l’individu et les autres. La conscience personnelle reste indépendante de la majorité. La conscience est minoritaire, souvent même à l’intérieur de l’individu qui, pour des raisons d’opportunisme ou par passivité, la réduit au silence. Mais il revient à chacun de donner à sa propre conscience la majorité à l’intérieur de son être profond. Ce n’est donc pas par esprit d’opposition, mais en plein accord avec sa conscience que l’individu est appelé à agir dans ce cas. Il n’y a pas de limite à la résistance civile quand elle est le résultat de la conscience.

(…) la vertu essentielle en ce moment pour tout un chacun, c’est la souplesse, l’élasticité nécessaire pour se plier et se redresser sans se laisser briser. Dans mon champ, chez moi, je piétine une petite marguerite avec un poids qui devrait être pour elle écrasant, mais elle se redresse après mon passage. Voilà ce qu’il nous faut, la ténacité souple de la marguerite.

Fanny Cheyrou : Que peuvent tirer comme leçon nos sociétés et nos fonctionnements de ce bouleversement que nous vivons ? Croyez-vous personnellement que nous changerons quelque chose à nos modes de vie ?

E. d. L. : Nous reviendrons aux mêmes mauvaises habitudes, mais nous garderons en nous les deuils et une lueur au loin, avec la perception d’une autre vie possible, donnant priorité à la protection de la vie humaine plutôt qu’à l’accumulation.

(…)Fanny Cheyrou : Comment faire pour que tous ces morts ne soient pas que des chiffres ?

E. d. L. : Les morts sont toujours des chiffres, mais la tâche de chacun de nous est de donner un nom, un visage et un souvenir à ceux qui étaient proches de nous.

Nous vivons dans un monde à deux vitesses. À l’heure où certains se réfugient et se confinent chez eux, d’autres, sur d’autres continents, fuient encore de chez eux… Vous y songez ?

E. d. L. : Je continue à suivre les voyages impossibles des personnes qui fuient leurs villes de Troie en flammes. Je les perçois comme des avant-gardistes du monde futur, des prophètes de la nouvelle humanité qui sera sans frontières.

(…) Je n’ai pas la foi, je ne suis donc pas capable de m’adresser au Très-Haut. J’essaie de m’adresser aux hommes.

C’est déjà pas mal !

Et pour terminer sur une note plus légère mais non moins profonde, cet extrait d’une lecture récente (Le Tour de l’oie, Gallimard, Paris 2019, p. 156-158), à travers lequel Erri de Luca définit avec humour l’étrangeté de sa fonction d’écrivain :

[Le roman est un dialogue entre le narrateur – bien proche d’Erri de Luca… – et son fils imaginaire].

Le Fils : Tu lances des images, tu les sors de ton vocabulaire comme de la manche d’un tricheur. On dirait que tu n’as pas besoin d’y penser, elles sortent toutes prêtes.

Le narrateur : Celle du tricheur aussi est une image, je t’en propose une autre. Sur un mur il y a des trous faits par des projectiles parfaitement tirés au centre de petits cercles. 

Un tireur d’élite, de passage, est surpris et demande qui est capable d’une telle précision.

On lui dit que c’est un enfant borgne qui les fait. Le tireur va le féliciter et lui demande qui lui a appris à si bien viser.

Personne, répond l’enfant. D’abord je tire sur le mur et puis je dessine les cercles.

Je fais comme ça moi aussi. Les images sont des cercles à appliquer autour des trous. Je suis cet enfant qui ne sait pas tirer.

Je t’en raconte une autre pour m’expliquer.

Il y a très longtemps, un savant, spécialiste d’un sujet, qu’il est inutile de préciser, est recherché et invité dans un grand nombre de beaux endroits. Partout, l’accueil est enthousiaste.

Un jour, son cocher lui demande une faveur : échanger une seule fois leurs vêtements et leurs rôles, pour ressentir lui aussi ce que veut dire être acclamé.

Le savant a le sens de l’humour et accepte, imaginant ce qui se passera pour le cocher une fois sur scène.

Arrivés là où ils sont attendus, le public applaudit le chauffeur vêtu avec élégance.

On l’accompagne sur scène avec les honneurs qui lui sont dus.

Dans un coin de la salle, le savant habillé en cocher savoure à l’avance la suite.

Celui qui est chargé de mener le débat adresse au cocher une première question, compliquée, spécifique et de nature controversée.

Le cocher réagit avec un air contrarié, puis fâché.

Il répond qu’il s’attendait à des questions bien plus ardues, alors que, pour une affaire aussi élémentaire, il suffit d’appeler son cocher au fond de la salle pour avoir la réponse.

En tant qu’écrivain, je suis invité à droite et à gauche et on me pose des questions. Mais moi, je suis le cocher, et je m’en sors de la même façon, en laissant répondre l’autre moi-même, celui que j’accompagne et qui prend la parole à ma place, du fond de la salle (…).

Puis je descends de scène et je redeviens le cocher de moi-même.

Belle lucidité, et belle humilité, peu courante chez ceux, intellectuels, politiques…, qui font de la parole leur profession.

Du mépris d’autrui et de ses conséquences en Syrie et en Palestine. Et aussi de ma nièce Mila, qui fort heureusement ne fait pas la une des médias.

Il y a certes bien des façons d’insulter et de mépriser l’humanité en autrui.

La plus terrible étant la destruction physique et psychique délibérée, surtout lorsqu’elle s’accompagne d’une lâcheté qui, depuis maintenant des années, équivaut à une complicité tacite.

Démission lors du franchissement de la « ligne rouge » par les forces syriennes, reculades diverses qui permettent en ce moment même aux pires tyrans et à leurs alliés de s’octroyer le droit de vie et de mort sur des milliers de civils, au mépris de « valeurs » qu’il faut désormais se résoudre à écrire avec des guillemets, tellement le choix d’une « politique transactionnelle » les supplante, aux dires du courageux docteur Pitti (environ 14mn dans l’émission).

La France, l’Europe, le monde « regardent ailleurs ».

Quatre millions de personnes menacées, 700 000 déplacés pris entre les feux de tyrans qui s’affrontent, cela pèse bien peu face à la nécessité de demeurer les « vassaux de Poutine » selon le même Raphaël Pitti, et de ne pas trop importuner d’autres Erdogan.

Bien triste démonstration d’une absence de courage politique doublée d’une tragique inexistence de l’Europe.

Bien sûr, on invoquera plutôt la « Realpolitik », terme dont la consonance germanique évoque de façon inquiétante un certain Munich.

Car si faire de la diplomatie, ce n’est pas démissionner mais discuter avec nos ennemis et non pas avec nos amis, comme nous le répètent certains sages, encore faudrait-il être en capacité de le faire.

Or cela ne semble pas être le cas.

Au moins faudrait-il alors avoir ce minimum de courage et d’honneur qui permet encore de nommer par son nom la barbarie, de distinguer « moindre mal » et « intolérable ».

Mais ce n’est désormais plus le cas non plus.

Bien triste présent donc, qui, comme tous les Munich de l’Histoire, laisse présager de bien tristes lendemains.

*

Entre autres abdications devant la « fatalité », l’accueil ô combien timide et complaisant accordé à l’inqualifiable « plan de paix » concocté en privé par Trump et Netanyahou, véritable camouflet au droit des Palestiniens et plus largement au droit international.

Pour le fin connaisseur de la politique israélienne qu’est Ronen Bergman (environ 6mn50 dans l’émission), un tel plan est « une recette parfaite pour la guerre ».

Tandis qu’un personnage aussi mesuré qu’Élie Barnavi se montre surpris :

Ce qui est le plus étonnant, c’est la réaction de l’Europe, notamment de la France. Quand on pense que la France, qui était tout de même le champion de l’État palestinien, loue, même de manière mesurée, les efforts de paix du président Trump, c’est quand même extraordinairement curieux.

Et même si, comme le souligne le même Barnavi, les Palestiniens peuvent avoir leur part de responsabilité pour ce qui est de l’échec de certaines propositions antérieures, le désintérêt de la communauté internationale pour la cause palestinienne ouvre grand la porte aux « solutions » proposées par les plus extrémistes des Hamas, Hezbollah et autres manœuvres d’un Iran dont les missiles et les capacités nucléaires peuvent sous peu considérablement changer la donne.

Nouvel exemple de l’incroyable inconséquence de soi-disant « responsables » politiques, et de la tragique capitulation de ceux qui s’en font tacitement les complices.

Le danger n’a jamais été aussi grand, mais on se contente de siffloter et de regarder ailleurs jusqu’à la catastrophe, si tant est que le déni constitue l’un des ressorts essentiels des comportements humains.

*

Cela n’a sans doute pas la même importance, mais je ne peux m’empêcher de rapprocher de telles situations d’autres inconséquences, bien franco-françaises, celles-là.

Il se trouve qu’une de mes petites nièces se nomme Mila.

Et je ne pourrais accepter qu’elle reçoive des menaces de mort, quoi qu’elle ait pu dire ou faire, et de quelque personne que ce soit.

Mais je suis tout de même stupéfait qu’une bonne partie de la presse bien-pensante n’éprouve pas de difficulté à élever au rang de « critique » ce qui relève de l’insulte ordurière et nauséabonde.

Car les mots ont un sens.

Et si j’ai plusieurs fois montré mon attachement à la liberté d’expression et au refus du délit de blasphème, je serais désolé que la Mila que j’aime puisse un jour s’abaisser à des invectives aussi agressives, abjectes et dégradantes.

Sans doute Dieu, s’il existe, est-il bien au-dessus de nos grotesques injures.

Mais pour beaucoup, il fait partie de la famille et suscite, qu’on le veuille ou non, un investissement existentiel et affectif profond. Or, il n’est pas sans conséquences prévisibles d’insulter quelqu’un de la famille.

Comme je le montrais dans le post mentionné ci-dessus, il y a un temps pour tout. Le kairos se montre déterminant.

Les insultes ordurières et autres vocables sordides peuvent ne pas prêter à conséquence dans une société équilibrée et pacifiée.

Mais il n’en va pas de même dans des sociétés comme la nôtre, où discriminations avérées et tensions à fleur de peau peuvent à tout moment dégénérer en tragiques affrontements.

Si MM. Trump et Netanyahou font le choix de mépriser ouvertement des Palestiniens, plongeant tout le Moyen Orient dans des dangers non négligeables, je serais pour ma part bien meurtri de voir ma petite nièce cultiver la voie de la provocation en se postant devant une synagogue ou une mosquée, fussent-elles virtuelles, pour déclarer que :

« Votre religion, c’est de la merde, votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul, merci, au revoir ».

Je me permets de reprendre tels quels mes propos d’il y a quelques années dans le post mentionné ci-dessus, car le contexte n’a hélas pas changé :

Face à cette situation, on ne peut qu’exprimer de la réserve face à l’argument – certes en partie légitime – qui consiste à dire qu’un athée (…) n’est pas tenu de respecter la sensibilité ni les codes de ce qui ne fait pas partie de son univers de pensée. Cela vaudrait aussi pour chaque croyant par rapport aux croyances qui ne sont pas la sienne.

Soit.

Il me semble cependant difficile de concevoir ce qu’on appelle laïcité sans faire place à ce qu’Orwell nommait la « common decency », qui est peut-être tout simplement la reconnaissance d’un commun dénominateur éthique qui seul rend possible la vie en société.

Un tel « respect de l’autre », qui pourrait en être l’une des traductions, n’est certes pas en opposition avec l’indispensable liberté d’expression. C’est même lui qui est à l’origine des paragraphes de la loi de 1881 que j’ai mentionnés plus haut.

Le thème rencontre aussi sur bien des points la question de l’autocensure.

Bien sûr, en tant qu’athée, rien ne m’empêche de rentrer dans une synagogue sans me couvrir la tête, de garder mes chaussures dans une mosquée, ou de visiter une église ou un temple bouddhiste torse nu, avec mon chien et mes accessoires de plage.

Mais cela porte un nom, qui est au moins la goujaterie, sans doute aussi l’incivilité, peut-être tout simplement l’imbécillité.

Or, il est tout de même permis de penser qu’on peut être athée sans être forcément goujat, incivil ou imbécile. C’est du moins ce que j’ai toujours essayé de faire comprendre à mes élèves.

Hélas, tout comme les adultes, les élèves en question m’ont donné bien des fois la preuve, par leur grossièreté, voire leur obscénité insigne, qu’il arrive bien souvent à l’imbécillité de faire de la résistance. Imbécillité doublée par les temps qui courent d’une agressivité verbale totalement désinhibée.

Ce ne serait pas grand-chose si cela restait au niveau de la plaisanterie de mauvais goût.

Mais tout comme les outrances d’un Trump font peser de graves hypothèques sur la paix au Moyen Orient, les injures ordurières et provocatrices mettent gravement en péril le vivre ensemble au sein d’une nation qui expérimente de façon souvent difficile sa propre diversité et la complexité inhérente à toute coexistence de cultures, de religions et d’opinions.

Une telle expérience ne demande qu’à être un profond enrichissement collectif.

Alors, de grâce, ne la laissons pas sombrer sous les assauts de la bêtise et de l’agressivité.

Et il serait souhaitable que certains médias et autres idéologues apparemment incapables de comprendre ce que signifie le terme « laïcité » cessent de qualifier d’héroïsme ce qui n’est jamais que dangereuse imbécillité.

Car il serait bien illusoire de penser qu’il n’y a chez nos jeunes que des Greta Thunberg.

Là encore, il importe de sortir du déni.

Comme nous le montre à l’évidence l’histoire de notre humanité, certains parmi les jeunes d’aujourd’hui seront les artisans des conflits de demain.

*

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Ajout du 16/02:

Deux liens à des articles courageux:

https://www.la-croix.com/Monde/Moyen-Orient/Syrie-peut-empecher-catastrophe-humanitaire-Idlib-2020-02-15-1201078456

et sur le blog de Jean Pierre Filiu:

https://www.lemonde.fr/blog/filiu/

Fake news, infox et autres impostures. Ou des aventures palpitantes de la vérité dans un monde de brutes.

Pour faire face à la vérité
J’ai poussé jusqu’à la télé
Où l’on m’a dit « Vous demandez qui?
La vérité? C’est pas ici! »
Les temps sont difficiles!

Léo Ferré. Les temps sont difficiles.

On ne peut pas, me semble-t-il, ne pas être frappé par un étonnant paradoxe qui s’attache de nos jours à la notion de vérité.

La société moderne, nous dit Bernard Williams [philosophe anglais, 1929-2003] dans son livre Truth and Truthfulness [Vérité et véracité], accorde une très grande importance au fait de dire la vérité. Quand un personnage politique est surpris à mentir sur sa vie privée, sa crédibilité s’en trouve fortement entamée car l’opinion en déduit qu’on ne peut pas lui faire confiance dans sa vie publique. Si ces combats de gladiateurs modernes que sont les procès en diffamation connaissent un tel succès, c’est qu’ils portent sur une question fondamentale : qui dit la vérité et qui ne la dit pas ?

Richard J. Evans, recension de Truth and Truthfulness de B. Williams, dans Courrier International du 01/10/2003.

Mais alors même que nous assistons à cette revendication, inédite par son ampleur, de transparence, d’honnêteté, de sincérité ; alors même qu’éclatent tous les jours des « affaires » qui révèlent au grand jour des délits et des crimes sexuels, des dissimulations malhonnêtes, des prises d’intérêt frauduleuses, des corruptions politiques, que ce soit au Chili, au Liban aux États Unis ou en France, la notion de vérité n’a jamais paru aussi insignifiante, aussi décriée voire proprement évacuée de l’horizon de la pensée, étouffée sous le règne envahissant des fake news, des supercheries reprises en boucle sur les réseaux sociaux, des manipulations diverses de l’opinion par des médias peu scrupuleux.

Plus nous accordons d’importance au fait de dire la vérité, plus nous paraissons douter du fait qu’on puisse la découvrir ou, tout bonnement, qu’elle existe. (Richard J. Evans, id. ibid.).

Ce doute, ce soupçon concernant la vérité se voit même théorisé au niveau philosophique :

Les penseurs postmodernes mettent systématiquement le mot “vérité” entre guillemets, comme s’il s’agissait d’un concept dangereux qui doit être entouré de ce cordon sanitaire typographique pour empêcher le lecteur de s’imaginer qu’une telle chose existe réellement.

(R. J. Evans, id. Ibid.).

Eh oui, mon vieux Léo, les temps sont en effet bien difficiles pour la vérité !

Comment donc comprendre de telles contradictions et incohérences ?

*

Grandeur et décadence de la « Vérité forte ».

J’ai revu récemment sur Arte le beau film de David Lean, « La fille de Ryan », et un étrange rapprochement m’est venu à l’esprit.

Dans l’Irlande traditionnelle du début du siècle dernier, le père Collins incarne l’omniprésence d’une « Vérité » chrétienne, religieuse bien évidemment, mais qui concerne aussi le comportement moral et les opinions politiques. Toujours prêt à défendre le faible Michael contre les humiliations et les moqueries, s’opposant courageusement au lynchage de la malheureuse Rosy et de son tout aussi malheureux mari Charles, ne dédaignant pas à l’occasion de manifester son soutien aux militants séparatistes irlandais etc.

Avec cela, faisant régner d’une main de fer les exigences de la morale catholique la plus doctrinaire, peu apte à s’embarrasser des états d’âmes et des hésitations de ses ouailles.

Beau représentant d’un type de « Vérité forte » qui ne paraît certes plus de mise aujourd’hui.

Et pourtant, n’est-ce pas une « Vérité forte » de ce genre qu’on retrouve incarnée par le personnage de Salah, l’impressionnant Frère Musulman mis en scène par Ladj Ly dans « Les Misérables » ?

Même personnalité puissante, même intransigeance morale fondée non plus sur l’intangible Vérité de la Bible mais sur celle du Coran, même prosélytisme envers des ouailles auxquelles il se doit de montrer le droit chemin à travers les désordres et les errements ordinaires de la vie des cités.

Dans ce registre des « Vérités fortes » et doctrinaires encore remarquables il y a quelques décennies, on pourrait aussi évoquer entre autres celle du Parti, fondée sur l’intangible Vérité du Capital, celle des « hussards noirs » de la République et de la laïcité, fondée sur la tout aussi intangible Vérité du Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson.

L’histoire de la Vérité est tout entière marquée par la prégnance de représentations de ce genre. Depuis la Vérité résidant pour Platon dans le ciel divin des Formes ou des Idées, jusqu’à celle du dialecticien interprète infaillible et définitif du Sens de l’Histoire, en passant par la conception d’un fondement de l’intelligence de toute chose dans cette Vérité première qui ne peut reposer qu’en Dieu, qui constitue le patrimoine commun du judaïsme, du christianisme et de l’islam, les aventures de la Vérité sont indissociables d’une désignation forte qui ne peut se passer de la majuscule qui en consacre le caractère indiscutable.

Au-delà de leur différence, ce qui unit ces divers modèles de Vérité, c’est le fait de postuler une transcendance, pas forcément au sens religieux, mais au sens d’un universel capable de dépasser – transcender – la diversité irréconciliable des opinions et des représentations, des usages et des cultures par la référence à une visée commune, le Bien, Dieu, l’Esprit, le Sens de l’Histoire, ou une Nature Humaine censée constituer L’Homme générique dont les Droits et les Devoirs seraient identiques pour tous les individus quels qu’ils soient dans le partage d’un même « humanisme », etc.

Mais on le sait, une telle Vérité majuscule, si elle a produit et peut encore produire incontestablement de belles réussites existentielles et morales, est aussi à l’origine de perversions que nous ne connaissons que trop bien : Inquisitions diverses, fanatismes, extrémismes intolérants, absolutismes et dictatures politiques, colonialisme, impérialisme et dogmatismes insupportables y compris lorsqu’ils se manifestent sous la forme d’une grossière laïcardité de poulailler.

On comprend dès lors qu’un tel type de « Vérité » soit désormais entré en décadence, et que, hormis dans certains cercles particuliers, ceux qui justement s’accommodent fort bien de l’extrémisme et de l’intolérance dogmatique, il ne soit plus franchement le bienvenu dans notre monde contemporain, jusqu’à être considéré comme « un concept dangereux », comme le signale Richard J. Evans.

Réaction saine et compréhensible, incontestablement.

Mais ne court-elle pas le risque de jeter le bébé avec l’eau du bain ?

*

Triomphe du scepticisme : « postmodernisme » et vérité.

Car le soupçon bien compréhensible envers La « Vérité », qui va jusqu’à son évacuation quasi complète de notre horizon, nous place au bord d’un vide qu’on est en droit d’estimer inquiétant.

C’est ce que constate par exemple un numéro récent (1513 du 31/10 au 6/11) du Courrier International.

« Notre époque est marquée par le recul sans précédent d’un des principaux héritages des Lumières : la vérité en tant que pilier moral et politique »,

affirme la sociologue Eva Illouz dans un long article [Il n’y a pas de démocratie possible sans vérité] publié par le quotidien israélien Ha’Aretz. Elle y déplore un culte de la subjectivité et du relativisme, qui laisserait le champ libre à toutes les dérives, celles de Trump ou de Nétanyahou, pour ne citer qu’elles.

On peut bien évidemment ajouter l’emprise déjà évoquée des fake news et autres infox dans les medias de façon générale, et sur les réseaux sociaux en particulier.

Il faut cependant remarquer que si ce recul de la vérité est incontestablement l’une des caractéristiques de notre époque, la mise en question de ce « pilier moral et politique » précède de beaucoup les « Lumières ».

On peut en trouver en effet les prémices dans la classique confrontation entre opinion et vérité, tellement présente chez les Anciens, ainsi que dans tant de sujets de réflexion qui ont fait le bonheur, mais hélas plus souvent l’accablement, de générations d’élèves de terminale : l’antagonisme de la doxa et du logos, l’Allégorie de la Caverne, Platon et la sophistique, Descartes et le scepticisme, Pascal et le pyrrhonisme, mais encore bien d’autres « ismes » en rapport avec l’idée de vérité et sa contestation : cynisme, relativisme, perspectivisme, etc. Et aussi dans quelques citations devenues lieux communs, qui vont de« L’homme est la mesure de toute chose » de Protagoras au cynisme moral et politique de Calliclès, tellement actuel lorsqu’il affirme que « ce qui est juste, c’est que celui qui vaut plus ait le dessus sur celui qui vaut moins ».

Thématiques vieilles comme le monde, donc.

La nouveauté pourtant, c’est que si pour Platon, Descartes, Pascal et les autres, la Vérité (celle donc avec un grand V) triomphait en fin de compte de ces « ismes » qui la contestaient, la perspective a maintenant changé et c’est bien elle qui semble avoir perdu le combat.

À la fin, ce n’est plus le gentil qui gagne, mais bien le méchant.

« À chacun sa vérité » relève désormais d’une évidence aussi indiscutable que l’était celle du Cogito pour le brave Descartes.

« Cosi è se vi pare » E basta ! Pourrait-on encore ajouter fait partie des certitudes les plus communes de l’homme de la rue. De façon paradoxale (paradoxe d’ailleurs souligné dès le Théétète de Platon…), puisqu’elle se présente désormais comme une « vérité » incontestable. [Cosi è se vi pare  est le titre de la pièce de L. Pirandello que nous connaissons sous la traduction « À chacun sa vérité ». On pourrait le traduire par quelque chose comme :  « S’il vous semble que c’est ainsi, alors c’est ainsi »].

Comment s’étonner alors  – et pourquoi – de la prolifération des fake news et des infox si toute opinion est censée en valoir une autre et accède au rang de vérité incontestable ?

Car le discrédit – au moins en partie compréhensible comme nous l’avons vu – d’une « Vérité forte » capable d’assurer une fonction normative et donc de distinguer ce qui est vrai de l’erreur et du mensonge ouvre nécessairement le champ à l’équivalence d’appréciations que plus rien ni personne ne peut départager, faute d’habilitation légitime.

Pour Eva Illouz, qui se réfère à Harry Frankfurt (De l’art de dire des conneries, Fayard-Mazarine, Paris, 2017) le caractère radical d’une telle évolution est à chercher, d’une part dans la prolifération anarchique des médias,

L’extraordinaire démultiplication des médias a été l’un des principaux facteurs d’émergence de ce type de discours : que ce soit à la radio, à la télévision ou sur Internet, le but est de dire quelque chose, quel que soit le message. Les médias produisent un bruit de fond incessant, ils produisent des conneries à lire, à regarder ou à écouter sous la forme de chroniques, de prévisions, d’analyses et de divertissements (id. ibid).

D’autre part dans

le culte des émotions et la glorification de “la vérité intérieure et personnelle” qui se sont emparés des sociétés occidentales. “Au lieu d’essayer de parvenir à une représentation exacte du monde, écrit Frankfurt, l’individu s’efforce de donner une représentation fidèle de lui-même.” (id. ibid).

On pourrait aussi ajouter que « chat échaudé craint l’eau froide » : nous sommes tellement abreuvés d’informations multiples qui se contredisent, de la part de politiques, bien sûr, mais aussi de sociologues, d’historiens, de scientifiques (qui nous disent que le nuage de Tchernobyl s’est arrêté à nos frontières, puis qu’il est passé… ; que le glyphosate ou les statines sont une bonne chose, puis un danger redoutable, etc. etc. etc.) que ne sachant plus à quel discours se vouer, nombre d’entre nous décident de ne plus croire en aucun.

À l’arrière-plan de ces déplacements qui aboutissent à la disparition de la vérité, on trouverait cependant, outre la permanence de tendances apparentées à l’antique scepticisme, un courant philosophique devenu dominant, celui du « postmodernisme »,

mouvement philosophique qui a formalisé l’idée qu’il pouvait exister plusieurs vérités et pas seulement une, et qu’il fallait donc à la fois démocratiser et démystifier la notion même de vérité. Puis, d’autres courants issus du postmodernisme sont allés plus loin, affirmant que la vérité était au service du pouvoir. Que la vérité était masculine, blanche, européenne, colonialiste ou hétéro-normative (id. ibid).

Avec bien des nuances, on pourrait reconnaître dans ces divers courants, pour l’essentiel héritiers d’un Nietzsche dynamiteur de la notion classique de vérité, l’apport de penseurs tels que Michel Foucault, Jean Baudrillard, Jean François Lyotard et quelques autres.

Cette assimilation de la vérité à un instrument du pouvoir a conduit à un renversement spectaculaire : alors que, du temps des Lumières, la vérité était une arme pour lutter contre les superstitions et la tyrannie politique, c’est à présent sur elle que se concentrent les attaques morales. Tout groupe ou individu a le droit de formuler sa vérité, telle est la seule et unique position morale acceptable aujourd’hui (id. ibid).

Advient dès lors le règne d’une « tolérance » universelle envers toute forme de croyances et de valeurs, « tolérance » dont la version molle est bien connue de quelques professeurs de philo résistants, qui se voient automatiquement taxés de tyrans ou de despotes, et de toute façon disqualifiés par le carton rouge de « l’intolérance », dès qu’ils essaient d’insinuer que toutes les opinions ne se valent peut-être pas.

Tel est donc effectivement l’état des lieux, le contexte dans lequel se situe désormais l’interrogation – ou plutôt la non-interrogation – sur la vérité.

Car le fait de ne même plus percevoir qu’il y a interrogation témoigne d’un état plutôt inquiétant de la pensée :

Cette conception de la vérité est devenue encore plus corrosive en quittant le domaine de l’épistémologie pour entrer dans la sphère morale et politique. En 1987, dans L’Âme désarmée (2018, Les Belles Lettres), Allan Bloom soulignait qu’il était devenu interdit dans les universités américaines de remettre en question les valeurs d’un autre étudiant car plus personne ne pouvait être sûr de connaître ou de détenir la vérité. Pour être véritablement démocratique et tolérant, il fallait se libérer des chaînes de la vérité (id. ibid).

Car « la vérité est coercitive et obscène » nous répète sur tous les tons la doxa contemporaine.

Alors, la première chose à faire serait-elle de suivre le conseil de J. Baudrillard dans ses Cool Memories (1980. Cité dans l’article mentionné) ?

De nous en « débarrasser au plus vite et la refiler à quelqu’un d’autre. Comme la maladie, c’est la seule façon d’en guérir. Celui qui garde en main la vérité a perdu ».

Voire…

*

Aperçu de la question de la vérité dans les sciences : les notions d’« objectivité forte » et d’« objectivité faible ». Fonction opératoire et nécessaire permanence de la croyance au vrai.

Peut-être pourrait-on alors trouver dans la démarche scientifique telle qu’elle se considère de nos jours quelques pistes pour surmonter le paradoxe qui nous occupe, et pour rendre à la notion de vérité une part de sa légitimité.

Car les sciences ne sont pas exemptes d’interrogations sur la vérité, celle de leurs propres fondements comme celle de leurs résultats.

Pourtant, dans le domaine scientifique aussi, la notion de vérité est devenue problématique, car l’exploration du monde qui nous entoure ne peut être dissociée de l’interprétation du rapport que nous entretenons avec lui.

Le temps est révolu où le scientifique pouvait penser que l’intelligence humaine était capable d’une parfaite adéquation avec la réalité de ce qui est, la fameuse « adequatio rei et intellectus » censée définir la vérité pour les philosophes médiévaux.

Il serait en effet bien prétentieux de soutenir de nos jours que la science procure de claires évidences, des théories qui seraient une sorte de décalque parfait du réel tel qu’il est en soi, exemptes de toute interférence avec le fonctionnement du cerveau humain, la situation historique du chercheur, son conditionnement philosophique ou encore psychologique. Comme Kant l’avait déjà montré, un tel réalisme absolu est devenu intenable. Aucun scientifique ne peut prétendre exprimer « le point de vue de Dieu », une connaissance parfaitement objective, dégagée de toute limite humaine, de toute contingence.

Si une connaissance « vraie » paraît hors de sa portée, on peut dès lors se demander si la démarche scientifique conserve une légitimité.

Ne succomberait-elle pas en effet à la critique de Nietzsche – encore lui ! – qui n’en faisait rien de plus qu’une croyance, une « foi » ayant pour but réel de rassurer les pauvres humains que nous sommes, effrayés devant le caractère foncièrement chaotique et insaisissable, « immoral », du « réel » auquel nous avons à faire, en le mettant dans des petites boîtes conceptuelles  – celles de la « morale », de la « vérité » etc. – qui prétendent réduire à notre usage ce jaillissement incontrôlable, et en rendre possible la maîtrise par notre intellect. « Chercher la vérité » relèverait alors de la crainte devant ce qui est, plus d’une attitude morale, voire psychologique, que d’une démarche de connaissance. Puisque le réel ne peut qu’échapper par son caractère même à toute connaissance par notre raison.

« ‘’Volonté de vérité’’ – cela pourrait cacher une volonté de mort. – En sorte que la question : pourquoi la science? se réduit au problème moral : Pourquoi de toute façon la morale ? Si la vie, la nature, l’histoire sont « immorales »? Il n’y a aucun doute, le véridique, au sens le plus hardi et le plus extrême, tel que le présuppose la foi en la science, affirme ainsi un autre monde que celui de la vie, de la nature et de l’histoire; et, en tant qu’il affirme cet autre monde, comment ne lui faut-il pas, par cela même, nier son antipode, ce monde, notre monde? » (Le Gai Savoir, Aphorisme 344).

On comprend donc que pour un postmodernisme en grande partie héritier de Nietzsche, « foi en la science » et « foi en la vérité » soient d’emblée récusées :

Le postmodernisme se distingue des autres formes de relativisme par sa manière d’envisager la perte et la rédemption. Dans le relativisme, la vérité objective n’existe pas. Reste donc à savoir ce qui la remplace. Pour beaucoup de philosophes, c’est une question sérieuse qui mérite une réponse. Pour les postmodernes, c’est une question idiote qui dénote une inaptitude à prendre au sérieux le caractère définitif de la perte. La rédemption ne se trouve pas dans la recherche d’un substitut à l’objectivité, elle se trouve dans la célébration de sa perte. (Richard J. Evans, art. cité).

Ce désaveu de l’objectivité et de la vérité se retrouve aussi bien sûr pour ce qui est de l’évaluation de l’histoire et du politique :

La pensée postmoderne nous demande de garder une distance ironique par rapport aux événements, sans quoi nous serions tentés de croire qu’ils se sont déroulés dans le monde “réel” (Richard J. Evans, art. cité).

Toutefois, si le post modernisme a pu être un élément supplémentaire dans leur mise en question, dans le domaine scientifique, on ne l’a pas attendu, pas plus que Nietzsche, pour s’interroger sur la portée réelle de l’objectivité et de la vérité.

Car ce sont les avancées de la science elle-même, en particulier les théories de la relativité et la physique quantique, qui on le sait, ont sérieusement malmené la croyance en un discours qui dirait la réalité « telle qu’elle est ». Si le rêve d’un « réalisme objectiviste », d’une « objectivité forte » semble bien avoir disparu de l’horizon de la recherche scientifique, c’est avant tout du fait des progrès de cette recherche même.

Cette prétention d’un « réalisme absolu » n’apparaissant plus tenable, lorsqu’il réfléchit sur sa pratique au-delà de ses stricts résultats, le scientifique désormais privé de cette assurance ne peut faire l’économie d’interprétations, d’hypothèses, de modèles philosophiques et métaphysiques qui peuvent dès lors rencontrer toutes les figures de l’histoire de la pensée.

Un mathématicien, un physicien qui réfléchit sur sa pratique, peut en effet faire profession de scepticisme, de réalisme, de platonisme, de pythagorisme, etc.

Et même de nietzschéisme !

Car il y a effectivement, derrière la démarche scientifique, une croyance originaire, une « foi en la science » qui la rend possible.

Pourtant, même si le scientifique nietzschéen ou « postmoderne » a parfaitement le droit de « célébrer la perte » de la vérité et de « garder une distance ironique » par rapport à sa propre pratique et aux théories qu’il professe, scepticisme, relativisme ou postmodernisme ne sont en rien une obligation en dépit d’un certain terrorisme intellectuel qui voudrait le faire croire.

Car ces attitudes relèvent, elles aussi, de la croyance. L’homme de science conserve donc aussi pleinement le droit de choisir une autre croyance.

En l’occurrence celle qui consiste à assumer effectivement un acte de « foi en la science », mais qui, loin d’être une façon de s’illusionner ou de se rassurer à bon compte, comme le voudraient Nietzsche et les postmodernes, serait l’acte même qui donne sens à sa recherche, le plus souvent implicitement, mais aussi de façon explicite.

Bien loin d’être une attitude « réactive » opposée aux forces de la Vie, la « foi en la science » et en la vérité pourrait être effectivement l’événement fondateur donnant naissance à un dynamisme ouvrant au chercheur cette perspective infinie, ou du moins indéfinie, qui fait être sa recherche.

C’est ce que nous disent par exemple A. Einstein et L. Infeld dans un ouvrage célèbre :

Les concepts physiques sont des créations libres de l’esprit humain et ne sont pas, comme on pourrait le croire, uniquement déterminés par le monde extérieur. Dans l’ef­fort que nous faisons pour comprendre le monde, nous ressemblons quelque peu à l’homme qui essaie de comprendre le mécanisme d’une montre fermée. Il voit le cadran et les aiguilles en mouvement, il entend le tic-tac, mais il n’a aucun moyen d’ouvrir le boîtier. S’il est ingénieux il pourra se former quelque image du mécanisme, qu’il rendra responsable de tout ce qu’il observe, mais il ne sera jamais sûr que son image soit la seule capable d’expliquer ses observations. Il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme réel, et il ne peut même pas se représenter la possibilité ou la signification d’une telle comparaison. Mais le chercheur croit certainement qu’à mesure que ses connaissances s’accroîtront, son image de la réalité deviendra de plus en plus simple et expliquera des domaines de plus en plus étendus de ses impressions sensibles. Il pourra aussi croire à l’existence d’une limite idéale de la connaissance que l’esprit humain peut atteindre. Il pourra appeler cette limite idéale la vérité objective.

Albert Einstein, Léopold Infeld, L’Évolution des idées en physique, Petite bibliothèque Payot, 1963, p. 34-35 [c’est moi qui souligne].

À la différence de la vision nietzschéenne, cette « croyance », cet « acte de foi » assumé en faveur de la science n’est pas alors prétexte à la disqualifier, mais constitue au contraire un « pari épistémologique » pour la connaissance, l’engagement « ontologique » indispensable qui seul la fait être, qui lui permet de s’instaurer.

Sans illusion, toutefois. À la différence de ce que pouvaient encore rêver Platon, Descartes ou encore Newton, le scientifique sait désormais qu’ « il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme réel », qu’il ne pourra jamais ouvrir la montre. On l’a vu, le rêve d’un absolu réalisme est désormais révolu.

Cela ne signifie cependant pas qu’il pourrait dire n’importe quoi, que toute théorie serait équivalente, à la façon du « à chacun sa vérité » de Pirandello et des postmodernistes. Car il nous est bien dit que l’idée de vérité demeure comme visée, « limite idéale de la connaissance ».

Même si le « mécanisme  ultime » de notre réel risque fort de nous demeurer foncièrement « voilé », et si notre objectivité ne pourra jamais être que « faible », selon les belles expressions du physicien et philosophe Bernard d’Espagnat, l’idée de vérité demeure indispensable pour comprendre en particulier un fait troublant :

Qu’est-ce qui autorise en effet à affirmer qu’une théorie est plus « vraie » – ou moins fausse – qu’une autre ? L’épreuve de l’expérimentation, bien sûr, qui permet à la relativité d’Einstein d’expliquer des faits (la fameuse « avance du périhélie de Mercure » par exemple) dont la mécanique newtonienne ne pouvait rendre compte.

Mais vers quoi est donc tendu ce travail sans fin de la connaissance et de l’expérimentation, et qu’est-ce donc qui l’anime lorsqu’il ne se satisfait pas de théories pourtant en apparence formellement solides et expérimentalement confirmées, comme l’était celle de Newton, comme le sont celles d’Einstein dont on sait qu’elles seront un jour complétées, voire dépassées ?

Il semble en effet bien difficile de se passer dans les sciences de la notion de vérité. Celle-ci y revêt en effet un caractère opératoire, la fonction « énigmatique » d’un « guide », d’un attracteur sans lequel la recherche ne pourrait avoir les moyens de fonctionner.

« Il y a un cercle de la vérité, qui fonde tous les autres […]. C’est que la question de la vérité est une question qui se présuppose elle-même. Nous savons déjà ce qu’est la vérité lorsque nous nous lançons dans l’entreprise du savoir ; son idée nous guide effectivement. Mais ses présuppositions ne peuvent cependant pas être entièrement élucidées car il n’y a pour nous ni vérité accessible sous forme d’un donné pur, ni vérité toute faite déjà sous forme d’une construction a priori. La vérité est toujours à faire ; elle se précède donc et s’annonce en même temps. Elle nous éclaire mais elle reste énigmatique ».

nous dit le philosophe des sciences J. Ladrière dans L’articulation du sens (Cerf, Paris 1984, I, p. 50).

*

D’une « Vérité forte » à une « vérité faible ». La fonction irremplaçable de la vérité en éthique et en politique.

Ce cheminement de la vérité dans l’histoire des sciences me semble présenter une analogie avec la question qui nous occupe plus précisément, et ce que pourrait être la place de la vérité en éthique et en politique, et donc plus largement dans la conduite de nos vies quotidiennes.

Tout comme un « réalisme absolu » qui nous donnerait à connaître le réel « tel qu’il est », le Bien, le Vrai et le Beau (avec des majuscules, ce que les médiévaux nommaient les « Transcendantaux ») ont désormais perdu le caractère indiscutable qui était jadis le leur. Celui-là même qui aurait permis au philosophe ayant la connaissance d’une « Vérité forte » de devenir l’Homme Politique par excellence, le « Philosophe Roi », pour Platon.

Mais déjà les mésaventures de ce dernier à la cour des tyrans de Syracuse montrent que se référer à La Vérité ou au Bien est loin d’être suffisant pour assurer la bonne gouvernance !

Pour ne pas parler bien sûr des différents régimes théocratiques (chrétiens, bouddhistes, etc.) prétendant se fonder sur une absolue Vérité révélée, et dont les derniers en date, qu’ils se nomment Califat ou République Islamique ne suscitent pas particulièrement l’adhésion enthousiaste…

Pourtant, la permanence de la référence à la vérité est de nos jours plus indispensable que jamais.

C’est elle qui rend possible l’élaboration de modèles éthiques et politiques capables de dépasser le règne envahissant du « n’importe quoi » et le risque réel de barbarie qui l’accompagne.

Le contenu d’une vérité peut évoluer, mais ce qui ne doit pas changer, c’est l’idée que la vérité compte et qu’il existe des méthodes pour déterminer quelle vérité est plus essentielle qu’une autre. Accepter ce principe est une façon de coexister dans un monde que nous partageons avec d’autres.

E. Illouz, art. cité.

Nous reviendrons plus bas sur la question des « méthodes ».

Notons déjà que l’expression « accepter ce principe » rejoint l’idée de l’« acte de foi » que nous avons vu à l’origine de la possibilité même de la démarche scientifique : en éthique ou en politique pas plus qu’en science, il ne peut y avoir vérité s’il n’y a acte originaire d’engagement en sa faveur.

Nous sommes convoqués à une décision fondamentale : accepter ou ne pas accepter ; croire ou ne pas croire.

Eva Illouz fait allusion à Hannah Arendt qui, dans son Essai sur la révolution, s’inquiétait de « l’absence de pensée », de l’incapacité à juger par soi-même et à distinguer les faits de la fiction.

Or, les exemples de manipulations du vrai aux États Unis, au Brésil, en Russie, etc., des fake news et autres théories du complot universellement répandues nous montrent que c’est bien à ce défi – sauver la pensée – que nous avons à nous confronter si nous voulons préserver, en même temps que la démocratie, un mode de vie à la mesure de notre humanité.

Il est en effet urgent de réapprendre à penser ! Et cela ne peut commencer que par un acte de foi, un engagement en faveur de la possibilité même d’une raison éclairée par l’idée de vérité.

Car il est essentiel de retrouver « une conception claire de la vérité », de « la distinction entre vrai et faux ».

“Le sujet idéal de la domination totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais les gens pour qui la distinction entre fait et fiction et la distinction entre vrai et faux n’existent plus”, souligne Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme.

Steve Tesich, l’inventeur du concept de post-vérité, écrit : “Nous serons bientôt des prototypes de citoyens dont les monstres totalitaires du passé osaient à peine rêver. Jusqu’à présent, tous les dictateurs devaient âprement lutter contre la vérité. Mais par notre attitude, nous leur disons aujourd’hui que ces efforts ne sont plus nécessaires car nous avons développé un mécanisme cognitif capable de dépouiller la vérité de toute forme de signification. En tant qu’individus libres, nous avons fondamentalement et librement décidé que nous voulions vivre dans un monde de post-vérité.”

La manière la plus efficace d’établir un pouvoir totalitaire n’est pas d’opposer une vérité à une autre, mais de questionner l’idée même de vérité. En 1938, George Orwell écrivait dans son Hommage à la Catalogne :

L’idéologie nazie nie spécifiquement l’existence même de toute ‘vérité’. […] Si le Chef dit de tel événement qu’il ne s’est jamais produit, alors il ne s’est jamais produit. S’il dit que deux et deux font cinq, alors deux et deux font cinq. Cette perspective m’effraie beaucoup plus que les bombes.”

À l’instar d’Orwell s’engageant dans les forces antifascistes pendant la guerre d’Espagne (1936-1939), seul un individu ayant une conception claire de la vérité peut être prêt à risquer sa vie pour défendre les valeurs antifascistes. Se prélasser dans une conception floue de la vérité est un luxe que seules des sociétés démocratiques bien dirigées peuvent s’offrir et que nos sociétés contemporaines ne peuvent plus se permettre. Sous toutes ses formes, la tyrannie a toujours misé sur notre négligence, notre apathie ou notre stupidité pour écraser la vérité. La vérité demeure une arme nécessaire pour combattre les tyrans, les menteurs et tous les diseurs de conneries (E. Illouz, art. cité).

Y aurait-il alors quelque méthode permettant de se réapproprier cette « arme nécessaire »?

À l’image de ce que nous avons observé dans la démarche scientifique, il me semble que cette réappropriation passe par l’abandon d’une « Vérité forte », ces dogmatismes, qu’ils soient métaphysiques, religieux ou athées, dont l’Histoire nous a démontré à l’envi le caractère contre-productif et non opératoire.

La vérité, dans son acception « faible » demeure – et doit peut-être demeurer – pour nous une énigme à élucider sans cesse.

Tout comme Einstein la présente comme la « limite idéale » de la science, elle peut constituer la « limite idéale » de l’éthique, de la morale et du politique, et des constructions qu’elles suscitent.

Loin de s’imposer à nous comme une évidence, elle doit donc en premier lieu faire l’objet d’un choix de croyance, d’un « acte de foi » assumé, d’un engagement épistémologique et ontologique qui seul peut faire être le champ de l’éthique et du politique.

Qu’on le veuille ou non, scepticisme, relativisme, postmodernisme, etc. demeurent des options proprement métaphysiques de l’esprit humain, des modèles et des croyances qu’aucune raison ne pourra jamais prouver ni réfuter.

Le choix d’accorder une consistance à la vérité relève donc effectivement, tout comme dans la démarche scientifique, d’une croyance autre, d’un autre modèle métaphysique..

Modèle dont la possibilité et la légitimité doivent être courageusement affirmées, clairement exposées et soutenues, au niveau de l’éducation en particulier, mais aussi d’une formation permanente au discernement, à la maîtrise critique du langage, de l’information et des médias qui doit passer en priorité par des décisions politiques concernant les médias eux-mêmes.

J’avais il y a quelques mois proposé la mise en place d’un « brevet de citoyenneté » renouvelable, par lequel tout électeur pourrait attester de sa connaissance d’un minimum indispensable d’indicateurs politiques et économiques reconnus lui permettant de ne pas succomber à n’importe quel discours fallacieux et au matraquage des fake news. L’exemple des différents « décodeurs », « désintox », etc. mis en place par certains médias pourrait contribuer à aller dans ce sens. Encore faudrait-il s’assurer que les données en soient connues et maîtrisées…

À la différence de ce qui se passe dans les sciences, un tel engagement « métaphysique » en faveur de la croyance en la vérité ne peut avoir en éthique, en politique ni dans les sciences humaines de confirmation expérimentale.

Celles et ceux qui s’y engagent sont toutefois en droit de penser qu’il se justifie par son caractère opératoire, une « fécondité » analogue – quoique non expérimentale – à celle qui caractérise les théories scientifiques confirmées.

La vraie justification d’une méthode, c’est sa fécondité. Mais comment définir celle-ci ? On pourrait dire qu’une méthode est féconde dans la mesure où elle est capable de nous donner à comprendre la réalité que nous interrogeons (J. Ladrière, op. cit. p. 49).

Fécondité permettant un surcroît de compréhension certes, mais aussi, dans le cas de l’éthique et du politique, une transformation efficace de notre réalité.

Or, il y a indéniablement des convergences dans les processus de compréhension et de transformation éthique et politique de notre humanité ainsi que du monde qui nous entoure.

Il est légitime de penser que de telles convergences nous donnent à voir quelque chose d’une vérité vers laquelle elles tendent comme vers une « idée régulatrice », une « limite idéale ».

Déjà Cicéron, tout en constatant l’extrême diversité des coutumes et des cultures reconnaissait la profonde unité du genre humain :

’Il n’y a pas en effet d’êtres qui, comparés les uns aux autres, soient aussi semblables, aussi égaux que nous. C’est bien la preuve qu’il n’y a pas dans le genre humain de dissemblance, autrement la même définition ne s’étendrait pas à nous’’ (Des Lois, I, X).

On est en droit de penser que de tels facteurs d’unité transcendent la diversité des individus et des cultures.

C’est ainsi que nous pourrions alors retrouver cet « universel transcendant » perdu, qui caractérisait les « Vérités fortes » et leur indispensable fonction régulatrice et normative.

Mais désormais à titre de visée dynamique, indéfiniment perfectible et non de dogme intangible imposé de façon autoritaire voire violente.

Il deviendrait alors difficile de soutenir avec Michel Foucault par exemple que le problème des valeurs ou de la vérité se réduit à une question de pouvoir, de domination ethnocentriste d’une culture sur une autre, à une incompatibilité de configurations historiques interdisant toute norme susceptible de les transcender.

(voir aussi à ce sujet mes réflexions sur Tzvetan Todorov).

Même si le viol est une pratique hélas particulièrement attestée en Inde, le viol collectif de Jyoti Singh à New Delhi en 2012 a provoqué des réactions populaires sans précédent qui ont montré que la réprobation de ce genre d’acte n’est pas l’apanage des normes éthiques d’une culture dominante ou d’une Histoire données, en l’occurrence celles d’un Occident des « Droits de l’homme » et de la femme.

Il en va de même de la condamnation de l’esclavage, du mépris du droit des enfants (même si certaines régressions en Occident montrent qu’on peut hélas lui préférer la satisfaction du besoin des adultes), des progrès en ce qui concerne le refus de l’excision chez les peuples mêmes qui la pratiquent, du combat pour le droit des femmes en dépit des difficultés, de la lutte contre le racisme et les discrimination (antisémitisme, homophobie, islamophobie, etc.), du recul mondial de la peine de mort ; ou encore des revendications de liberté de conscience, d’opinion ou de religion, que ce soit en Chine, en Russie ou ailleurs.

Toutes évolutions attestant fort heureusement d’une dimension transculturelle et constituant des « balises » qui jalonnent le chemin vers des valeurs éthiques tendant vers la « limite idéale » d’une vérité commune et partagée.

C’est sur la base de ces valeurs que peut alors se construire une éthique commune, une « common decency » sur laquelle pourraient se rencontrer des humains de différentes origines et traditions.

C’est encore elles qui doivent devenir les pierres de touche pour évaluer la légitimité de nos modèles plus proprement politiques.

En dépit des régressions signalées et de l’inquiétant développement des fake news systématiquement et scientifiquement utilisées à des fins politiques, on ne peut pas ne pas noter la convergence de mouvements qui, du sein de zones géographiques et de cultures fort éloignées, exigent, d’Alger à Beyrouth, de Bagdad à Hongkong, de Khartoum à Santiago du Chili, plus de justice sociale, de respect des personnes et des peuples ; de préservation de l’environnement ; et encore cette exigence universelle de transparence et d’honnêteté dans un monde gangréné par la corruption des politiciens en particulier.

Convergence de luttes autorisée par une convergence de valeurs qui, là encore, en dépit des particularités, semble pointer à travers des « vérités faibles » et partielles, vers une vérité commune, certes toujours à préciser et à mieux définir, mais dont une certaine prescience néanmoins nous éclaire « tout en restant énigmatique », comme nous le dit J. Ladrière.

Comme on juge l’arbre à ses fruits, ce sont les actions et les réalisations de celles et ceux qui croient en elle et s’engagent pour elle qui attestent de l’existence de la vérité et doivent nous permettre de reconnaître ce qu’elle peut être, même si elle ne nous présentera jamais son visage absolu, mais seulement quelques-unes de ses facettes.

Fort heureusement, il semble qu’on ne puisse cesser de penser qu’il y a et qu’il y aura toujours des êtres humains capables de les identifier.

Telle pourrait être l’une des voies de la réhabilitation de l’antique concept métaphysique de vérité, dans une acception désormais « faible » et essentiellement vulnérable, car impossible à fonder, pour la communauté plurielle des humains que nous sommes, sur un dogmatisme philosophique ou religieux, sur le pouvoir, la coercition ou la violence, mais seulement sur une libre croyance et une attestation par les actes.

On le sait toutefois, à ce destin possible d’un humain en chemin vers la définition et la constitution perpétuelle d’une vérité commune et de valeurs partagées, toujours-déjà éclairées par une mystérieuse prescience, s’oppose cette autre énigme du mal, de la pulsion de mort, du mensonge et de la barbarie.

Mais nous sommes embarqués. Et c’est à chacun de nous qu’il revient de décider, en liberté, entre ces deux modèles et les engagements métaphysiques qu’ils supposent :

celui donc qui s’engage résolument dans une dynamique audacieuse de construction, assemblant peu à peu grâce à un discernement critique les « vérités faibles », les normes venues d’horizons divers se justifiant par leur caractère opératoire, leur capacité d’interprétation féconde et de transformation de notre monde ;

et celui qui choisit de s’installer dans une universelle ironie, un cynisme « branché », une indifférence molle et confortable où tout se vaut et où rien ne vaut rien du fait de la disparition de toute norme possible du vrai.

Comme en témoigne l’état de notre présent, une telle juxtaposition stérile d’opinions vagues s’avère cependant bien peu féconde et opératoire. Et loin de mener à la sérénité d’un « détachement sceptique » et à la « sagesse postmoderne » qu’elle revendique, elle représente plutôt une source non négligeable de confusion, d’antagonismes et de conflits, qui se résolvent fatalement par le « droit » du plus fort, la victoire de quelque Calliclès affirmant que « ce qui est juste, c’est que celui qui vaut plus ait le dessus sur celui qui vaut moins ».

Il reste en tout cas permis de croire en un autre type de sagesse, peut-être mieux accordée à nos aspirations les plus profondes, qui semblent conserver, en dépit des modes et des démissions, une place à cette étrange notion de vérité qui paraît si mystérieusement enracinée au plus profond de notre être.

Nous sommes mesurés à la vérité mais nous ne réussissons pas à dire ce que comporte son exigence. Nous sommes dans la clarté mais en même temps dans l’énigme. La raison porte en elle une norme, un vœu imprescriptible d’unité et de transparence, mais elle ne semble pouvoir ni se totaliser ni s’expliciter pleinement. Elle est assez lucide cependant pour reconnaître en elle cette limitation. La limite ne nous apparaît que sur le fond de l’illimité. C’est pourquoi nous devons la percevoir non pas comme un terme qui marquerait la fin d’un parcours; mais bien plutôt comme la trace d’une finitude qui porte en elle à la fois l’aveu de son impuissance et l’audace d’une espérance ouverte sur l’infini (J. Ladrière. Op. cit. p. 50).

*

Ajout du 15/12:

Une fidèle lectrice me communique ce lien à un entretien intéressant,

https://francais.rt.com/magazines/interdit-d-interdire/68957-alain-juillet-juan-branco-le-secret-defense-en-question

qui illustre bien le difficile travail d’enfantement d’une vérité cheminant sur une ligne de crête entre la nécessaire défense des « lanceurs d’alertes » de toute sorte (cf. le cas de Julian Assange dont Juan Branco est l’avocat) et les dangers inhérents à une idéologie de la transparence totale (cf. l’insoutenable défense par ce même Juan Branco, du droit des journalistes à révéler le caractères de simulacre de l’opération « Fortitude » qui avait pour but, lors de la deuxième Guerre Mondiale, de tromper les allemands quant à la date et au lieu du débarquement en Normandie).

Comme le soutient Alain Juillet vers la fin de l’entretien, l’exigence d’une totale transparence ne peut qu’être le fait des dictatures.

C’est bien ce que disait Orwell dans « 1984 », et ce que suppose l’idée du « panoptique » développée par Bentham et Le Bas, construction calculée pour que chacun puisse devenir le surveillant de chacun (cf. aussi sur ce thème les réflexions de M. Foucault dans Surveiller et Punir) .

Idée reprise dans l’architecture des Phalanstères de Charles Fourier ou Victor Considérant, pourtant qualifiés de « socialistes » ou « anarchistes », et qui signe la fin de toute vie individuelle et de toute intimité, sacrifiées à la dictature de la collectivité, guère plus enviable que celle du Parti.

Effrayant…

http://expositions.bnf.fr/utopie/grand/3_43e.htm

« Le fait principal de l’ordre, au Familistère, c’est que la vie de chacun y est à découvert » (J.B. Godin).

C’est bien sur ce chemin d’avenir que s’engage le gouvernement chinois, avec la reconnaissance faciale généralisée.

Et beaucoup dans nos sociétés ne rêvent que de leur emboîter le pas.

Souriez! Big brother is watching you…

De la rétention fécale à la rétention fiscale, à propos du petit Carlos. De l’actualité de René Dumont et de la course à l’Afrique. De quelques propositions électriques de la CGT, et de la série Ad Vitam qui nous fait aimer la mort. Quelques brèves.

Stultitia me rappelle encore ce matin un beau texte de notre maître commun Sigmund Freud:

« Les enfants qui utilisent l’excitabilité érogène de la zone anale se trahissent parce qu’ils retiennent leurs matières fécales, jusqu’à ce que l’accumulation de ces matières produise des contractions musculaires violentes, et que, passant par le sphincter anal, elles provoquent sur la muqueuse une vive excitation. On peut supposer qu’à une sensation douloureuse s’ajoute un sentiment de volupté. Voici un des meilleurs signes d’une future bizarrerie de caractère ou de nervosité : quand l’enfant, assis sur le vase, se refuse à vider ses intestins et, sans obéir aux injonctions de la mère, prétend le faire quand cela lui plaira. » S. Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité, 1905. Gallimard Folio 1962, p. 81.

Les parents connaissent bien ce genre de manifestation, lorsque, bataillant dans l’espoir du moment tant attendu du vidage des intestins, ils se confrontent au veto triomphal de l’enfant qui affirme son pouvoir par l’instrument du refus.

Ainsi le petit Carlos, solidement vissé à son petit pot, expérimente sa puissance lorsque, par la rétention, il se montre, face au monde entier qui le presse d’accomplir son devoir, le seul maître de la situation.

On le sait, une pathologie fort courante pourra faire passer plus tard ce complexe de toute puissance du petit Carlos de la rétention fécale à la rétention fiscale et du refus de remplir son pot au refus de payer ses impôts.

On s’étonne alors que l’immaturité de ce genre de gros bébé puisse représenter le symbole d’une réussite sociale, alors qu’il ne s’agit jamais que d’une pathologie des plus vulgaires.

Mais les caprices de M. Bébé ont toujours fasciné les gogos. On voit ainsi des parents admiratifs devant les diktats du petit despote : « Quel caractère ! N’est-ce pas ? Il deviendra quelqu’un, sans aucun doute ».

Ce sont incontestablement ses 914 années d’études qui justifient que le salaire du despote en question soit multiplié d’autant par rapport à celui d’un de ses ouvrier smicards.

Rappelons toutefois qu’Henry Ford, qui s’y connaissait tout de même un peu en capitalisme et en réussite économique, considérait comme indécent le fait qu’un patron gagne plus de 40 fois le salaire moyen de ses employés.

La marge est déjà confortable. Pour ma part, je la diviserais plutôt par dix.

Mais que dire lorsque le dit bambin immature se permet de la multiplier par 914 ?

Le mouvement des « gilets jaunes » est certes ambigu, et certaines revendications ne brillent ni par la clarté, ni par la cohérence. De belles fins de mois ont en effet toutes les chances de ne pas nous servir à grand-chose – encore moins à nos enfants – quand nous verrons approcher une belle fin du monde…

Mais si nos dirigeants se montraient capables de poser des limites, par la loi ou par l’impôt, à de grossiers fantasmes infantiles qui relèvent cliniquement du stade anal, cela dégonflerait bien des colères et des rancœurs entièrement justifiées.

N’oublions pas qu’au pays d’Henry Ford, la taxation des très hauts revenus fut en moyenne de 80% pendant les années les plus glorieuses du capitalisme, et que cela n’impacta aucunement la croissance, bien au contraire.

À défaut de tout régler, et outre la portée symbolique, cela permettrait d’accroître la justice fiscale et les moyens dévolus à l’« accompagnement social » – pour le moment platonique – de mesures qui n’en demeurent pas moins urgentes : la transition, vite !

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Je rendais justement hommage, dans un post précédent, à René Dumont.

Et une émission récente rappelle opportunément les thèmes de sa campagne de 1974.

Il y a près de 50 ans donc, il avait en effet annoncé avec courage, lucidité et précision ce qui nous attendait, rassemblant sur son programme pourtant indispensable et authentiquement prophétique le glorieux score de … 1,32% des suffrages.

Sans doute l’ampleur d’un tel résultat s’explique-t-elle par le fait qu’il ait prôné entre autres choses la réduction drastique de l’emploi des énergies fossiles, des pesticides, l’abandon de la déjà sacro-sainte voiture au profit des transports en commun et du vélo – abandon au passage stimulé par le triplement délibéré du prix de l’essence (rien de nouveau sous le soleil…) -, le contrôle de la démographie, la décroissance de la production matérielle et de la consommation, etc.

Que serait en effet un monde avec quelques milliards de bagnoles, de smartphones et d’habitants en moins ; où la pollution, le réchauffement climatique et l’hyper-consommation seraient quantité négligeable ; où gorilles et autres orangs-outangs vivraient libres dans des forêts préservées ?

On n’ose y penser. Et de quoi parleraient donc les médias ?

Vite ! Ôtons ce cauchemar de devant nos yeux, comme nous l’avons fait il y a 45 ans.

Il est toujours trop tôt pour bien faire.

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Pourtant, si j’étais d’accord à l’époque avec Dumont en ce qui concerne l’abandon du nucléaire, je me suis éloigné de lui sur ce point, comme je l’ai souvent montré (par ex.).

Pour des raisons que j’ai aussi parfois évoquées, les publications de la CGT ne figurent pas parmi mes références habituelles.

Je dois cependant reconnaître que j’ai été agréablement surpris par celle de la Fédération Nationale Mines-Énergie (FNME CGT) intitulée : « 100% public. Casse investigation ».

Outre qu’elle défend le service public de l’énergie (il est en effet inconcevable que des infrastructures telles que des centrales nucléaires, des barrages, etc. puissent être sans risques majeurs livrées au secteur privé), on y relève des informations pertinentes et particulièrement documentées, qui ont le courage d’aller à contre-courant, et qui recoupent bien des idées soutenues sur ce blog.

Par exemple :

Circuits courts : la fausse bonne idée.

De plus en plus d’intérêts locaux s’expriment pour l’émiettement des réseaux et des circuits de production et de distribution, au motif des énergies renouvelables.

Ces propositions ne sont pourtant pas sans risques, tant pour l’usager que pour les territoires.

(…) Alléchantes sur le principe, ces solutions cachent une réalité bien moins noble, dont l’usager risque de faire doublement les frais. Certaines collectivités y voient la possibilité d’obtenir des financements supplémentaires et les fournisseurs privés, de nouveaux marchés à conquérir. L’implantation de ces nouvelles Infrastructures énergétiques représente en effet un marché juteux pour certains.

Quid du réseau national. Les politiques de l’énergie ont un rôle majeur à jouer pour répondre aux enjeux climatiques et il n’est pas certain que la sortie du système électrique national et la multiplication des systèmes de production sans maîtrise publique constituent la meilleure piste.

Certes, les gestionnaires de réseaux doivent développer des infrastructures supplémentaires en insérant des nouveaux moyens de productions ENR (énergies renouvelables). Mais cela ne diminue pas l’importance du réseau existant qui doit pallier l’intermittence de ces ENR pour fournir de l’énergie aux usagers, même en cas de manque de vent ou de soleil.

Un risque pour les territoires.

Le principe d’autonomie, agité comme une panacée au nez des collectivités, risque fort de se retourner contre elles.

Liberté des prix et disparités des tarifs d’acheminements entraîneraient en effet des inégalités dans l’accès à l’énergie et une discrimination régionale et locale pour l’accueil des activités économiques et industrielles. Au-delà des questions financières, la qualité de l’électricité risque elle aussi d’être déstabilisée en fonction de celle des infrastructures et des modes de production d’énergie. Jusqu’à présent, cette qualité de fourniture, garantie par un réseau national sous maîtrise publique, était une des forces de notre économie, plébiscitée par les industriels, notamment ceux travaillant dans la haute technologie.

L’émiettement des réseaux peut inverser cette réalité. Les territoires qui ne seraient pas en mesure d’offrir une qualité et une garantie d’approvisionnement suffisantes se verraient alors exposés à une désaffectation industrielle et économique et, par effet de cascade, à une désertification et du chômage.

Smart grids, aubaine ou arnaque ?

Appelés aussi réseaux d’énergie intelligents (REI), les Smart grids désignent également les communautés d’énergie et zones à énergies dites positives. Celles-ci sont le fruit d’initiatives libérales et de la volonté de certaines communes d’établir un circuit production-consommation de proximité, sans passer par le réseau historique. Leur visée est souvent économique. Sur le papier, les intentions sont louables : développement des énergies dites « vertes », coût préférentiel. La réalité l’est bien moins. Les dispositifs se limitent souvent à des champs de panneaux photovoltaïques et d’éoliennes à proximité de zones d’habitations. La quantité d’énergie, souvent trop faible, ne permet pas l’implantation d’entreprises dans la zone, créant une désaffection géographique. L’hétérogénéité des acteurs et solutions génère de fortes disparités quant au prix du kWh en fonction des zones. À ce jour, l’électricité produite par ces petits producteurs est rachetée au prix fort par EDF :

  • Photovoltaïque : entre 60 € et 200 € Mwh.
  • Éolien à 82 € Mwh.
  • Biogaz : entre 70 € et 173 € Mwh.
  • Biomasse à 43,4 € Mwh.

Mais si demain, pour des raisons de concurrence, ce tarif préférentiel s’arrête, l’usager paiera au prix fort l’énergie produite à côté de chez lui.

(…)

Ou encore, pour rappeler quelques chiffres trop oubliés :

38,4 mds d’€ payés par les usagers pour soutenir l’électricité photovoltaïque pour 0,7% de la production d’électricité.

40,7 mds d’€ payés par les usagers pour soutenir l’éolien pour 2% de la production française. (…)

Et enfin, pour ce qui est du dangereux (autant que juteux) mirage de la voiture électrique :

En raison de l’évolution climatique mondiale, il nous est demandé chaque jour de faire des économies d’énergie. Isoler notre logement, éteindre nos appareils électroménagers, changer notre véhicule diesel contre une voiture électrique qui serait source de diminution des gaz à effet de serre. Mais ce que l’on supprime d’un côté n’est-il pas de nature à être immédiatement compensé voire augmenté par le choix de la voiture électrique par exemple? Qui dit voiture électrique dit recharge. Qui dit recharge dit consommation et le passage au secteur privé de votre fournisseur ne changera rien, bien au contraire, à la facture finale. Si on atteint le remplacement de la moitié des véhicules en 2030, l’économie sur le carburant s’élèvera à 7,5 milliards d’euros, mais va nécessiter la construction de 5 nouvelles centrales nucléaires en France.

En réalité, la puissance des batteries a été augmentée, comme sur la voiture Renault Zoé. Il faut donc augmenter la puissance des chargeurs, donc payer plus et plus cher sa consommation énergétique. Les composants des batteries risquent de manquer, en plus ils polluent l’environnement, les sols, les eaux et les êtres vivants, ils ravagent aussi des régions entières de la planète. On peut se demander si les pouvoirs publics ne refont pas le « coup du gazoil » des années 70 en incitant les Français à acheter des voitures électriques et si les fournisseurs privés n’ont pas un gros intérêt en approuvant la méthode. [c’est moi qui souligne].

Ce sont bien eux qui signent leur publicité du slogan officiel : «L’énergie est notre avenir, économisons-la ».

Merci, la CGT, pour ces pertinents rappels !

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Autre confirmation de quelques idées développées sur ce blog :

Le dernier numéro du « Courrier International » (1464 du 22 au 28/11/2018) fait sa première page sur « La course à l’Afrique », tellement le continent africain est considéré comme terre d’avenir par la plupart des grandes puissances, États Unis, Chine, Inde, Russie, etc. qui se bousculent pour y investir.

Cela souligne encore, si besoin était, le caractère paradoxal d’une émigration économique dont il paraît justifié d’interroger la légitimité (cela ne remettant aucunement en cause, encore une fois, l’indispensable accueil des migrants relevant du droit d’asile).

L’Europe est-elle vraiment le bon choix à moyen terme pour un migrant économique ?

Un réel travail d’information et de pédagogie est encore à mener sur ce point.

Hélas, un autre paradoxe est à souligner : cette croissance de l’Afrique qui paraît désormais inéluctable au vu des investissements en cours va se faire sur le modèle des pays dits « développés », qui a ravagé l’environnement et le climat de notre planète, menaçant la survie de notre espèce.

Si c’est dans l’immédiat une apparente bonne nouvelle pour l’emploi local, le niveau de vie et les « fins de mois », elle risque fort de très rapidement se transformer en chimère et en piège mortel.

Reprenant dans un autre contexte le titre fameux de René Dumont, il ne serait pas exagéré de dire que « l’Afrique noire est mal partie », tellement le développement qui se profile représente de risques catastrophiques.

Les africains auront-ils assez de lucidité, d’intégrité et de courage politique pour refuser le mirage consumériste auquel les investisseurs vont les assigner, corruption aidant, et pour impulser un développement alternatif ?

Il est hélas permis d’en douter…

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Pour terminer, une petite critique télévisuelle :

Je suis loin d’être un grand fan de séries télévisées.

Mais connaissant mon intérêt pour ce qui touche au transhumanisme, Stultitia m’a conseillé de suivre « Ad Vitam ».

Et je n’ai pas été déçu.

En dépit bien sûr de quelques artifices tape-à-l’œil de bonne guerre, beaucoup d’idées sont judicieuses, et souvent de simple bon sens.

On peut se demander en effet, par exemple, à quoi serviront les enfants dans un monde en marche vers l’immortalité.

À moins de se lancer, comme le préconisent Jeff Bezos ou Elon Musk dans une conquête de l’univers pour le moins fantasmatique en vue d’éponger l’excédent des humains sur notre planète, on est bien obligé de convenir, avec l’un des protagonistes de la série, que « la vérité, même si personne n’ose la dire, c’est que nous n’avons plus besoin d’enfants ». Dans le monde d’Ad Vitam, ils sont de trop.

C’est d’ailleurs cette conscience qui explique, dans un tel monde, la méfiance compréhensible des « régénérés », futurs immortels rajeunis en permanence, face aux « adolescents », « vrais jeunes » non encore régénérables qui ne peuvent être perçus que comme inutiles, voire menaçants.

Et, par contrecoup, les crises existentielles de ces adolescents qui, privés de toute reconnaissance et de toute estime d’eux-mêmes, ne trouvent plus d’exutoire que dans des pulsions suicidaires rémanentes.

Car il n’est pas si évident de supprimer la mort.

Chassez-la, et elle revient au galop !

Comme dans cette scène extraordinaire qui se passe dans un « death shop », où le tabou de la mort est décliné de toutes les façons possibles (serpents venimeux, mygales, armes létales, etc.) à l’usage de néo-bobos immortels en manque de fantasmes et de sensations fortes.

Et, bien sûr, dans le dénouement final, où les mêmes bobos « régénérés » (ou « dégénérés », on se le demande…), assistent, moyennant droits d’entrée sans doute fort confortables, à de nouveaux jeux du cirque, qui mettent en scène de jeunes victimes endurant la vraie mort, elle-même précédée d’un processus de vieillissement accéléré.

Frissons garantis…

Étonnamment, les seules personnes se tirant avec un certain honneur d’un tel univers cauchemardesque – outre les adolescents libérés par Darius le policier et Christa l’héroïne et qui partent vers un « ailleurs » où vraisemblablement la mort sera sauvée – sont des croyants (chrétiens, semble-t-il, mais pourquoi pas juifs, musulmans ou autres ?) qui, résistant aux « évolutions sociétales », ont conservé à l’antique mort sa consistance « traditionnelle ».

Et paradoxalement – au grand désespoir sans doute de quelques évêques et autres « comités d’éthique », quand vient son heure, le mourant se voit entouré par sa famille et sa communauté lors d’un rite qui ressemble fort à une « assistance au passage » signant l’accomplissement joyeux de la vie.

Car au terme de ces épisodes et devant l’effroi d’un tel monde « transhumain », on en vient à bannir avec horreur l’immortalité et à s’écrier « Vive la mort ! ».

Et si, en effet, elle était indissociable de ce qui fait de nous de vrais humains, et non de dérisoires bébés immatures névrotiquement accrochés à leur fantasme de toute-puissance ?

D’une étrange et bien ambiguë controverse à propos de l’antisémitisme. Et qu’il est urgent d’accepter quelques évidences.

[Un lecteur m’ayant dit que la profusion des liens gêne la lecture, et ne voulant pas y renoncer car ma réflexion ne peut se construire sans référence à la pensée d’autrui, j’utiliserai désormais plus les liens « hypertexte ».

Je place pourtant en début de ce post les deux liens complets, plus explicites, aux deux articles qui constituent les « butoirs » entre lesquels évolue ma réflexion]

 

http://www.leparisien.fr/societe/manifeste-contre-le-nouvel-antisemitisme-21-04-2018-7676787.php

http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/05/03/non-l-islam-radical-n-est-pas-seul-responsable-des-agressions-contre-les-juifs_5293571_3232.html

 

Étrange controverse que celle dont les protagonistes s’envoient des dénis à la tête alors que le travail indispensable devrait justement résider dans le dépassement de tels dénis.

Car il relève d’une évidence dont la négation serait malhonnête que l’islamisme radical véhicule un antisémitisme meurtrier, dont l’existence est d’ailleurs reconnue par la partie la plus éclairée de musulmans « de base » et de responsables qui « souffrent de la confiscation de leur religion par des criminels ».

Et cet antisémitisme-là ne doit en aucun cas être minimisé sous le prétexte fallacieux d’un antisémitisme d’extrême droite, qui, s’il existe bien sûr en France, ne présente pas actuellement le caractère meurtrier qui incombe au premier cité.

Mais il devrait aussi relever de l’évidence qu’il existe un sionisme radical dont les tenants, souvent prompts à dénoncer l’islamisme radical évoqué ci-dessus, ne perçoivent pas la symétrie avec les aberrations qu’ils stigmatisent de façon légitime.

Or, il est manifeste qu’un tel sionisme radical, souvent implicite et non reconnu comme tel, constitue lui-même une importante cause du « nouvel antisémitisme », en particulier en France.

Il est clair, comme le dit Rachid Benzine, qu’une forme d’antisémitisme « est liée au conflit israélo-palestinien », et à la façon dont nombre de français juifs soutiennent, de manière implicite ou explicite, un sionisme qui légitime ce qu’il faut tout de même nommer la politique désormais « coloniale et raciale d’Israël à l’égard des Palestiniens », telle que la dénoncent les signataires du récent manifeste à l’initiative d’Etienne Balibar, Thomas Piketty ainsi que d’autres, auquel le dernier lien fait référence.

Certes, la France n’est pas Israël et, dans le monde rêvé des anges, il ne devrait pas y avoir de raison pour que la politique d’États étrangers influe sur ce qui se passe chez nous. Mais, faut-il le rappeler, nous ne sommes pas dans le monde rêvé des anges…

Et de la même manière qu’il serait stupide et dangereux  de nier que ce qui se passe au Moyen-Orient a son influence sur la radicalisation en France d’un certain islam qui s’en fait le complice, ce qui se passe en Israël ne peut pas ne pas avoir son influence sur un certain sionisme qui s’en fait le complice.

Et ces éléments conjoints entretiennent d’inquiétants ferments de violence.

Qu’on m’entende bien : même si cela peut s’avérer aux yeux de certains difficile à porter, j’ai la prétention de ne pas être antisioniste. Même si je pense qu’on peut parfaitement être juif sans être sioniste, j’estime que le sionisme a une légitimité. Je partage sur ce point la position quelque peu provocatrice exprimée par Zeev Sternhell dans le dernier numéro du Courrier International (« Je suis un supersioniste », paru dans Ha’Aretz  en mars 2011), dans la mesure où il affirme que « le sionisme était, et est toujours, le droit des juifs de décider de leur destinée et de leur avenir. Tous les êtres humains ont le droit naturel d’être leurs propres maîtres, un droit dont les juifs ont été privés par l’histoire et que le sionisme leur a rendu ».

Mais attention : ce sionisme-là, comme le montrent les engagements courageux de Sternhell, n’a rien à faire avec la colonisation, par essence violence, et l’occupation illégitime et illégale de territoires, au mépris du respect des individus, des peuples, et du droit international. Car il s’agit là d’une totale perversion du sionisme des origines, d’une supercherie hélas consacrée et désormais apparemment intouchable, en particulier depuis 1967 et la Guerre des Six Jours.

Or, il est patent qu’une bonne partie des français juifs se fait, implicitement ou explicitement, complice d’une telle supercherie qui phagocyte le sionisme au sens originel par une idéologie coloniale intolérable. Et puisqu’on a déjà assimilé de façon abusive un tel « sionisme » au judaïsme, un simple syllogisme, devenu sophisme hélas  trop accepté, assimile nécessairement le judaïsme à la politique coloniale d’un « État israélien [qui] s’autoproclame ‘’État juif’’ et s’arroge le droit de parler au nom des juifs du monde entier ».

C’est à proprement parler tendre le bâton pour se faire battre.

Il y a sans doute un antisémitisme irréductible.

Pour ma part, je suis d’avis qu’être persécuté fait partie intégrante de l’histoire du judaïsme dans son mystère le plus profond : « Tu fais de nous un objet d’opprobre pour nos voisins, la risée et la moquerie de notre entourage. Tu nous rends la fable des nations; et devant nous les peuples haussent les épaules » (Psaume 44(43), 14-15).

Mais il devrait faire partie de sa vocation – comme aussi, au passage, de celle du christianisme – que le contraire ne soit pas vrai.

Que le persécuté ne devienne pas persécuteur.

Car se rendre complices d’une politique de colonisation, tout comme soutenir des bourreaux notoires (dans le cas des chrétiens) ne peut qu’entraîner un discrédit légitime, un rejet, voire de la haine envers ceux qui prônent de tels agissements.

Et l’antisémitisme qui en naît est, lui, parfaitement réductible.

Tout comme des musulmans éclairés dénoncent donc la confiscation de leur religion par des barbares, luttant ainsi contre une réelle islamophobie,  il appartient aux juifs de dénoncer la confiscation du judaïsme – et même du sionisme – par une idéologie politico-religieuse colonialiste et discriminatoire.

Cela doit constituer une composante essentielle de la lutte contre l’antisémitisme.

Un ami juif, sioniste, me disait que, pour lui, l’existence d’Israël ne valait pas la vie d’un enfant palestinien.

Voici le juif ! Voici le נביא, le prophète ! Voici l’honneur du judaïsme ! Voici le צדק : « Un Israélite dans lequel il n’y a point de fraude »…

Et cet ami n’avait pas eu besoin pour le comprendre qu’on « frappe d’obsolescence » les versets si nombreux de la Torah et du Tanakh (ensemble de la Bible hébraïque) qui, manifestement, poussent à l’anéantissement de ceux qui s’opposent à l’établissement d’Israël dans ce qu’il considère comme étant sa Terre.

Pas plus que Tareq Oubrou, Rachid Benzine, et bien d’autres théologiens ou imams n’ont besoin qu’on expurge le Coran pour dénoncer « ce terrorisme ignoble qui nous menace tous ».

L’urgence est donc bien d’opérer une lecture critique des textes et des penseurs qui ont façonné profondément notre civilisation, qu’ils soient religieux ou athées.

Depuis longtemps, ce blog s’engage en faveur d’une véritable approche herméneutique et soutient celles et ceux qui s’y emploient.

Car c’est là le seul moyen d’échapper à une pernicieuse essentialisation des textes et des croyances qui, tout comme les dénis symétriques de l’antisémitisme et de l’islamophobie, ne peut que provoquer les affrontements.

Souhaitons donc à nos intellectuels pétitionnaires, parfois quelque peu sommaires et partiels (partiaux ?), de savoir dépasser à la fois les dénis et les essentialisations pour faire œuvre de paix de manière plus informée, respectueuse et responsable.

Afin que, pour paraphraser Churchill une fois encore, si nous ne pouvons éviter la guerre – car elle est déjà là – nous échappions au moins au déshonneur.

 

Ajout du 15/05:

Les événements tragiques de ces derniers jours ne font hélas que confirmer ce qui précède, ainsi que la nécessité d’une prise de position claire et sans ambiguïté de la part des institutions représentatives du judaïsme en France. Comme je le disais dans ma « réponse » ci-dessous à Claustaire, cela se révèle indispensable si l’on veut  lutter efficacement contre l’antisémitisme ainsi que contre un antisionisme négateur de toute légitimité d’existence pour Israël.

Non seulement les crimes commis sont intolérables, mais ses actuels dirigeants semblent tout mettre en œuvre pour qu’Israël creuse lui-même sa propre tombe.

 

Ajout du 16/05:

Une initiative à soutenir:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2018/05/15/ramener-le-gouvernement-israelien-au-respect-du-droit-et-a-la-raison-n-est-en-rien-une-manifestation-d-antisemitisme_5299216_3232.html

De la permanence de l’abus de pouvoir sur les âmes dans l’Église catholique.

[Pour plus de lisibilité, je reporte ici un post déjà publié le 24 mars avec d’autres « brèves »]

Je suis une nouvelle fois bien dubitatif devant les prises de position des évêques français exprimées le 22 mars lors de leur réunion en Assemblée plénière à Lourdes.

https://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/France/Lopposition-ethique-des-eveques-a-leuthanasie-2018-03-22-1200925606?from_univers=lacroix

https://www.la-croix.com/Urbi-et-Orbi/Documentation-catholique/Eglise-en-France/eveques-France-unanimes-appellent-sursaut-conscience-quant-fin-vie-2018-03-22-1200923784?from_univers=urbi

Bien sûr, on ne peut qu’être d’accord lorsqu’il s’agit d’en appeler à « l’urgence de la fraternité », de la solidarité, tout comme à un « sursaut de conscience ».

Mais peut-être serait-il opportun de se rendre compte qu’un tel « sursaut » ne peut exclure des interrogations qui relèvent elles aussi d’une profonde exigence de la conscience.

Au cours de réflexions et d’expériences qui ont duré bien des années, je suis devenu particulièrement méfiant face à certains arguments, parfois sophismes, qui ne me semblent pas avoir grand-chose à voir avec le bien des personnes et leur respect, mais plutôt avec des préoccupations dogmatiques qui se révèlent bien éloignées de l’éthique.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2018/01/07/le-garcon-qui-criait-au-loup-ou-dune-maniere-bien-discutable-de-faire-valoir-des-arguments-pertinents-dans-les-debats-de-bioethique/

Affirmer que les « soins [palliatifs] ne sont pas suffisamment développés et les possibilités de soulagement de la souffrance sous toutes ses formes ne sont pas assez connues » et qu’il « est urgent de combattre cette ignorance », de même que dénoncer « les disparités d’accès aux soins palliatifs ainsi que l’insuffisance de formations proposées au personnel médical et soignant » est un constat partagé par toutes les instances sérieuses qui travaillent sur le sujet.

Et bien sûr, souligner que « l’urgence consiste à poursuivre le développement des soins palliatifs pour que toute personne en ayant besoin puisse, selon la loi du 9 juin 1999, y avoir accès quel que soit son lieu de vie, y compris dans les EHPAD et dans les maisons de retraite » est entièrement légitime et nécessaire.

Mais au-delà de ces intentions largement partagées, on ne peut que se méfier de certaines altérations du discours :

Tout d’abord (point 1), il peut sembler de mauvaise foi de stigmatiser un « manque de respect (…) pour le travail législatif ». Car on peut parfaitement sans « manquer de respect » préciser une loi en y ajoutant certains points qui n’ont pas été envisagés. Et ceci sans pour autant la « changer ». La plupart de celles et ceux qui constatent certaines carences de la loi Claeys-Leonetti en reconnaissent la valeur et les avancées et respectent sans équivoque le travail accompli. Il conviendrait donc aussi que soit respectée en retour la pertinence de réflexions qui n’ont pour but que d’attirer l’attention sur des points importants que la loi ne prend pas suffisamment en compte. Il s’agit là simplement de la vie du droit et de la responsabilité propre à tout citoyen de participer à l’amélioration du corpus législatif.

Mais le gauchissement de l’approche devient plus manifeste au point 2, lorsque « l’aide au suicide » en fin de vie, déjà abusivement rapprochée de l’euthanasie de façon sommaire et sans doute intentionnelle, est implicitement assimilée à une « promotion » du suicide au sens classique, et mise sur le même plan que la transgression de l’interdit du meurtre de la part de ceux qui pourraient participer à cette « aide ».

Or, il est inacceptable du point de vue éthique d’établir une équivalence entre la décision de ne pas entrer dans un traitement médical ou palliatif lourd quand on se sait condamné à brève échéance, décision prise par une personne adulte en pleine possession de ses facultés et qui peut aller jusqu’au geste de mettre fin à sa vie de façon anticipée, et le suicide au sens classique.

Sans doute serait-il nécessaire, pour couper court à ce genre de sophisme généralement utilisé dans l’intention de discréditer toute réflexion sur l’aide à la fin de vie, de nommer ces deux actes de façon différente. Par exemple, même si la terminologie est à préciser : « respect de la personne dans sa décision de fin de vie et aide à sa mise en œuvre », pour le premier, le terme de suicide étant conservé pour le second.

On le sait aussi (point 3), il est abusif de laisser croire qu’une telle ouverture du droit vers le « respect de la personne dans sa décision de fin de vie » dévoierait la déontologie médicale et la « tradition hippocratique » en transformant hôpitaux et personnel soignant en «institutions spécialisées dans la mort » (point 6).

Un tel argument ne peut avoir cours que si l’on s’obstine à confondre, habituellement de façon intentionnelle, euthanasie et « respect de la personne dans sa décision de fin de vie », ou cette dernière attitude avec une « promotion » du suicide au sens classique.

Rappelons, puisque cela n’est pas précisé dans le document (pourquoi ?), que la responsabilité de l’acte, comme dans le système en vigueur dans l’Orégon, peut parfaitement être laissée au patient, après contrôle médical. Le personnel médical n’est donc pas alors celui qui donne la mort, mais simplement celui qui se met au service du désir exprimé par le patient de façon consciente et réitérée, de la même manière qu’il peut se mettre au service de son désir de soins palliatifs.

« Deux médecins valident le diagnostic, attestent que le patient n’est pas atteint de troubles mentaux, qu’il n’a plus que six mois à vivre avant de lui remettre le produit. C’est alors au malade de se donner la mort. « La personne malade garde le produit chez elle et l’utilise quand elle veut ou ne l’utilise pas. », précise Jean Leonetti, interrogé par Le Figaro ». (Bénédicte Lutaud, art. de La Dépêche à propos du rapport Sicard 2012, références dans :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/02/18/fin-de-vie-et-finitude-du-droit-a-propos-de-leuthanasie-du-suicide-assiste-et-du-consentement/          )

On sait que dans la plupart des cas, la personne, après réflexion, n’utilise pas le produit qu’elle a à sa disposition et s’oriente vers une fin de vie « classique ».

Mais l’essentiel est de respecter sa demande, c’est-à-dire de la considérer comme une personne digne et responsable, et non comme un être immature auquel des adultes « qui savent » doivent imposer leur volonté (bien évidemment pour son bien qu’elle même se montre incapable de reconnaître par ses propres moyens ).

Car s’il est bien entendu affirmé dans le document épiscopal, avec le paternalisme inhérent à ce genre d’exercice, que « la détresse [des personnes] qui demandent parfois que l’on mette fin à leur vie, si elle n’a pu être prévenue, doit être entendue », il est bien précisé que cette demande est irrecevable. Elle « oblige à un accompagnement plus attentif, non à un abandon prématuré au silence de la mort ». (point 4).

Désolé, Messeigneurs : Tout en reconnaissant que les personnes revendiquant de façon consciente et réfléchie un tel « abandon prématuré » représentent une minorité, il en existe. J’en ai connu, j’en connais, et j’en serai peut-être. Du moins je fais partie de ceux qui considèrent comme leur droit inaliénable  – même s’ils n’en feront peut-être pas usage le moment venu – de pouvoir décider librement de leur propre mort sans en être dépossédés ou se voir infantilisés par des personnes ou des institutions.

Le refus de l’acharnement thérapeutique étant d’ailleurs acté depuis la loi Leonetti de 2005, et la « sédation profonde et continue provoquant une altération de la conscience maintenue jusqu’au décès » pouvant désormais être mise en œuvre, depuis la Loi Claeys-Leonetti de 2016, à la demande du patient en phase terminale, la prise en compte de sa décision consciente et réitérée d’anticiper l’échéance pour éviter la mise en place de traitements lourds dont l’inutilité est avérée pourrait d’ailleurs s’inscrire dans la continuité des évolutions précédentes.

Je disais il y a quelques années, dans le post mentionné plus haut que « J’ai plusieurs fois été effrayé par ces abus de pouvoir ‘’soft’’ qui aliènent et infantilisent dans la gentillesse bien-pensante des soins des personnes qui n’en veulent plus, le disent, mais n’ont plus aucun moyen de faire respecter leur décision ».

Car « y aurait-il en effet pire totalitarisme que celui qui empêcherait les êtres humains de décider volontairement de l’éventualité de leur propre mort ? »

En particulier lorsque celle-ci est attestée comme certaine à brève échéance.

Je ne trouve aujourd’hui aucune raison fondée de remettre en question ces réflexions.

Nous connaissons certes des personnes dont le dévouement est admirable envers les malades en demande de soin.

Mais une telle admiration n’a pas lieu d’être dès lors qu’un « dévouement » est imposé contre leur gré à des patients qui n’en veulent pas. La charité n’a rien à voir avec l’autosatisfaction, ou l’accomplissement de quelque obligation religieuse, mais avec l’attention au bien d’autrui et le respect de son désir et de sa décision.

Mais c’est bien là précisément que le bât blesse, et que bien des arguments du manifeste des évêques laissent pointer le fin mot de l’histoire.

Car « qu’est-ce qu’une liberté qui, au nom d’une illusoire autonomie souveraine, enfermerait la personne vulnérable dans la solitude de sa décision ? » nous est-il dit (point 5).

Comme je le montrais dans un post précédent,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2018/01/07/le-garcon-qui-criait-au-loup-ou-dune-maniere-bien-discutable-de-faire-valoir-des-arguments-pertinents-dans-les-debats-de-bioethique/

l’intention de textes de ce genre n’est pas avant tout éthique, car en jetant le discrédit sur « l’autonomie souveraine », ils récusent jusqu’à la racine même de l’éthique, qui repose sur la capacité intimement personnelle qu’a un être humain de poser une décision libre dans le profond de sa conscience.

Éthique et autonomie sont indissociablement liées.

On peut citer, de façon quelque peu réductrice, tous les Ricœur et les Habermas qu’on veut, on ne peut aller contre un tel fondement. Une lecture un peu moins sommaire nous montrerait d’ailleurs que ces auteurs ne nous disent pas autre chose.

Certes « la liberté est toujours une liberté en relation », comme le répète le nouveau poncif à la mode dans les milieux ecclésiastiques, apparemment destiné à lutter contre les ravages de « l’autonomie illusoire », tout comme le bon Pie IX luttait contre « les principales erreurs de notre temps » (cf. post du 07/01, mentionné ci-dessus).

Et toute autonomie suppose effectivement un matériau hétéronome qui la précède, avec et contre lequel elle se gagne et se construit.

Mais si éthique il y a, elle résidera toujours dans la capacité de se manifester responsable, donc autonome, à travers les décisions qui font de soi un sujet, une Personne libre, et non le simple répétiteur de conventions et de codes imposés et subis de façon hétéronome.

Et cela donc jusque dans la façon dont on peut choisir d’envisager sa propre mort, tout comme de s’efforcer de comprendre et de respecter la façon dont autrui l’envisage.

Mais il faut bien le reconnaître, un tel respect de l’autonomie n’a à l’évidence jamais fait les affaires de nombre d’institutions qui trouvent leur intérêt et assoient leur pouvoir en fulminant des préceptes auxquels on doit une obéissance aveugle et en tonitruant une morale du haut de tribunes ou de chaires.

Institutions qui, des siècles durant, ont cherché à imposer des mœurs, des comportements sexuels, et jusqu’à des façons de se vêtir. Surtout, bien entendu, lorsque cela concerne les femmes, créatures ontologiquement irresponsables et immatures, comme on le sait bien, menacées par « l’illusoire autonomie souveraine ».

Institutions qui tout au long de leur histoire ont œuvré pour affermir leur pouvoir sur les consciences et sur les âmes, des enfants comme des adultes. Et sur la façon de vivre comme sur la façon de mourir.

On est par ailleurs en droit de se demander si la banalisation de l’abus de pouvoir sur les âmes ne pourrait pas rendre compte de certains abus de pouvoir sur les corps.

Et c’est bien en définitive ce thème du pouvoir qui se trouve au cœur des enjeux.

Alors, encore une fois, désolé, Messeigneurs :

J’ai moi aussi la prétention d’être fraternel et solidaire, à ma manière, même si j’accepte volontiers les leçons de celles et ceux qui le sont plus et mieux que moi.

Et d’être, à l’occasion, « bon Samaritain » (point 6) parfois d’ailleurs un peu au-delà de la mesure.

Mais, lorsque viendront mes derniers moments, tout comme je me suis efforcé et je m’efforce d’être disponible à celles et ceux qui ont eu ou ont besoin de mon humble service, quel que soit leur choix, je vous demande, à défaut de chercher à le comprendre, d’avoir au moins la décence de respecter le mien, quel qu’il soit.

Car rien ne m’est plus insupportable que l’abus de pouvoir.

Or, je suis sincèrement peiné pour vous de constater avec quelle unanimité vous vous y montrez encore attachés, au détriment de votre crédibilité.

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Ajout du 15/04:

Je profite du transfert du post ci-dessus pour ajouter quelques remarques.

D’abord à propos d’un article de Noëlle Châtelet publié dans La Croix.

https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/Noelle-Chatelet-choix-leuthanasie-depend-volonte-chacun-2018-04-12-1200931246

Si je me sens bien sûr proche de sa manière d’aborder la question, il me semble qu’elle court le risque d’être perçue de façon réductrice, car elle donne l’impression que la demande « d’assistance au suicide » ou de « respect de la décision de fin de vie » serait liée au sentiment de se sentir inutile, de peser sur la famille ou la société, etc.

[Ma mère] s’est auto-délivrée pour nous délivrer d’elle (…). Ma mère n’imaginait pas que la société puisse la prendre en charge (…). [Certains] ne voient pas l’utilité de vivre une vie qui soit une forme de survie entravant les autres, alourdissant le poids énorme qu’ils représenteraient dans la société, sachant que cette société n’est pas armée pour les soutenir.

Or ce type de sentiment interroge justement le manque de fraternité et de solidarité que notre société inflige aux personnes âgées, carence sociétale dont le caractère inacceptable est légitimement souligné par le document des évêques.

Personne ne devrait en effet être amené à demander une assistance au suicide pour des raisons de cet ordre, dues à des insuffisances auxquelles il importe de remédier de façon urgente avec les moyens appropriés.

 

Mais le problème, c’est que cette indispensable reconnaissance de telles carences amène, encore une fois pour des raisons essentiellement dogmatiques et bien peu éthiques, à un subtil sophisme qui est celui qui sous-tend le discours des évêques ou celui de philosophes qui le partagent :

Cf. par ex :

https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/Jacques-Ricot-Cela-provoquerait-sentiment-dinutilite-2018-04-12-1200931247

  1. La demande d’assistance au suicide est due à des carences sociales, un manque de solidarité, de fraternité, qui font que les personnes en fin de vie se sentent inutiles, poids pour la société, etc.
  2. Remédions à ces carence sociales.
  3. Il n’y a donc pas de raison de faire droit à la demande de suicide assisté, qui « oblige à un accompagnement plus attentif, non à un abandon prématuré au silence de la mort» (cf. plus haut texte des évêques), et qui disparaîtra donc d’elle-même une fois ces carences résolues grâce à un accompagnement adéquat, etc..

[précision: tout comme dans le célèbre exemple du cheval borgne qui n’est cher qu’à condition que tout ce qui est rare soit cher (ce qui n’est pas le cas), le sophisme réside dans le fait que le raisonnement ci-dessus ne serait valide que si toute demande d’assistance  au suicide était due à des carence sociales, de fraternité, de solidarité, etc. Or cette prémisse n’étant pas juste,  comme démontré ci-dessous, le raisonnement est invalide].

 

Or, ce type de sophisme – et c’est bien en cela qu’il fait prévaloir le dogme sur l’éthique- laisse délibérément de côté le cas de personnes qui, quoique minoritaires, existent bel et bien.

J’en ai rencontré, j’en rencontre, et comme je le disais plus haut, j’en serai peut-être.

Et ce sont ces personnes qui voient leur droit étouffé par un abus de pouvoir délibéré, alors que leur cas pourrait facilement être pris en compte par une légère amélioration de la loi. Ce mépris délibéré du droit des personnes ne pouvant aucunement se réclamer de l’éthique.

Car il existe des personnes, je le répète, qui, tout en se sentant parfaitement entourées, familialement, socialement, éventuellement parfaitement accompagnées par des soins, médicaux ou palliatifs, estiment qu’il n’est pas nécessaire pour elles d’entrer dans de nouveaux protocoles, médicaux ou palliatifs, complexes et lourds pour une survie de quelques semaines ou de quelques mois.

Personnes qui, sans ressentir abandon, sentiment d’inutilité familiale ou sociale, ni désespoir, désirent sereinement s’en aller quand elles sentent le moment venu, entourées ou non de leur famille. Tout simplement parce qu’elles estiment en conscience avoir fait leur temps et ne souhaitent pas s’engager dans un processus dont elles ne perçoivent l’utilité ni pour elles ni pour leurs proches.

C’est de celles-là dont je parle quand je dis que « j’ai plusieurs fois été effrayé par ces abus de pouvoir ‘’soft’’ qui aliènent et infantilisent dans la gentillesse bien-pensante des soins des personnes qui n’en veulent plus, le disent, mais n’ont plus aucun moyen de faire respecter leur décision ».

Je connais effectivement, et peut-être en connaissons nous tous, des personnes qui « se sont laissées piéger » selon leur propre dire, pendant des semaines ou des mois, par un accompagnement médical ou palliatif dont elles ne voulaient pas, mais auquel elles n’ont pu s’opposer du fait de l’avancement de leur maladie.

Sans doute auraient-elles elles-mêmes mis fin à leur vie si elles avaient été en état de le faire. Mais, dans l’impossibilité, elles ont donc dû subir ce qui est en rigueur de terme un abus de pouvoir.

Certes, l’attention et le dévouement, familial, médical, qui entourent les personnes en fin de vie peut donner occasion à celles et ceux qui le conçoivent ainsi, de témoigner devant les autres ou eux-mêmes de leur charité ou leur vertu, fût-elle chrétienne.

Mais il faut bien reconnaître que, dans certains cas, cela se fait au mépris du respect d’autrui.

Car encore une fois, pour celui qui n’en veut pas ou plus, un tel « témoignage » qui l’infantilise en refusant sa décision n’est qu’une épreuve. Parfois bien sûr supportée stoïquement pour ne pas blesser la bonne foi ou l’estime de soi de ceux qui l’imposent. Mais nombre de ceux qui la subissent attestent qu’une telle épreuve peut aussi devenir cauchemar.

En tout cas, cela n’a plus rien à voir avec l’éthique.

 

Je signale enfin cet entretien plein d’intérêt.

https://www.arte.tv/fr/videos/082299-003-A/entretien-avec-bernard-devalois-vox-pop/

Tout en refusant à juste raison la notion vague et dangereuse d’euthanasie, ainsi que certaines déviations possibles du suicide assisté, et la transformation d’hôpitaux en « institutions de la mort », Bernard Delavois s’y montre favorable, en fin d’entretien, à des solutions de type « système Oregon » (voir ci-dessus, et aussi :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/02/18/fin-de-vie-et-finitude-du-droit-a-propos-de-leuthanasie-du-suicide-assiste-et-du-consentement/……).

Raison de plus de se demander pourquoi la réflexion sur ce type d’approche paraît ignorée dans la plupart des débats sur le sujet.

 

Le garçon qui criait au loup. Ou d’une manière bien discutable de faire valoir des arguments pertinents dans les débats de bioéthique.

Un berger, qui menait son troupeau assez loin du village, se livrait constamment à la plaisanterie que voici. Il appelait les habitants du village à son secours, en criant que les loups attaquaient ses moutons. Deux ou trois fois les gens du village s’effrayèrent et sortirent précipitamment, puis ils s’en retournèrent mystifiés. Mais à la fin il arriva que des loups se présentèrent réellement. Tandis qu’ils saccageaient le troupeau, le berger appelait au secours les villageois ; mais ceux-ci, s’imaginant qu’il plaisantait comme d’habitude, se soucièrent peu de lui. Il arriva ainsi qu’il perdit ses moutons.

Cette fable montre que les menteurs ne gagnent qu’une chose, c’est de n’être pas crus, même lorsqu’ils disent la vérité.

Ésope, Fables, Traduction par Émile Chambry . Société d’édition « Les Belles Lettres », 1926 (pp. 139-140).

 

Quelques articles parus dans le quotidien « La Croix » du mercredi 3 janvier, suite à un sondage sur la bioéthique

https://www.la-croix.com/Sciences-et-ethique/Ethique/SONDAGE-Les-Francais-et-la-bioethique-2018-01-03-1200903298

me font irrésistiblement penser à cette fable.

En particulier, sous le titre général : « Quelles peuvent être les implications du libéralisme en matière sociétale », celui de Jean Léonetti : « La loi du plus fort risque de l’emporter » ; et celui du P. Bruno Saintôt, « Les consensus éthiques sont fragilisés ».

https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/Bioethique-loi-fort-risque-lemporter-2018-01-03-1200903269

[Ajout du 11/01: le curieux amalgame opéré par Mgr. Aupetit, lorsqu’il s’agit de bioéthique, entre euthanasie, assistance au suicide en fin de vie et eugénisme (!) me paraît relever d’un mécanisme identique qui privilégie « la voix de son maître » sur une conscience éthique réfléchie et … autonome

http://abonnes.lemonde.fr/religions/article/2018/01/11/mgr-aupetit-archeveque-de-paris-aujourd-hui-on-n-a-pas-le-droit-de-parler-de-dieu-sinon-on-gene_5240111_1653130.html ].

 

Je suis pour ma part depuis bien longtemps opposé à toute forme de GPA ainsi qu’à l’extension de l’Insémination Artificielle avec Donneur (IAD) à toutes les femmes hors des cas thérapeutiques.

Ceci pour des raisons de cohérence éthique et philosophique que j’ai plusieurs fois exposées.

(Voir par exemple) :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/06/27/pma-lethique-supposerait-elle-lincoherence/

À ce titre, je me trouve donc généralement en accord avec MM. Léonetti et Saintôt lorsqu’ils traitent de ces questions.

Mais il me paraît de simple bon sens de distinguer ce qui doit l’être.

En l’occurrence, les questions de l’IAD, de la PMA et de la GPA doivent faire l’objet d’une approche spécifique, qui ne peut en aucun cas se confondre avec celle de la fin de vie, de l’assistance au suicide, par exemple.

Il s’agit tout simplement de problématiques distinctes.

Pourquoi faudrait-il alors rassembler sous une même rubrique, comme le font nos auteurs dans les articles mentionnés, des questions aussi différentes, et qui devraient donc faire l’objet d’abords différents ?

Qu’y a-t-il de commun en effet entre :

  • une utilisation non thérapeutique de la médecine, dans le cas de l’IAD ou GPA, fondée sur une revendication « d’égalité » confondue de façon simpliste avec la similitude (cf. mon post du 27/06/2017 ci-dessus) et qui entraîne un déni du droit de l’enfant à bénéficier de la représentation de la diversité des sexes à sa naissance (et donc une réelle inégalité cette fois) en dehors de tout consentement possible de la personne potentielle de l’enfant, ou encore une instrumentalisation de la femme dans la cas de la GPA ;
  • et le cas du suicide d’une personne adulte, exemple utilisé en outre de façon bien tendancieuse, dans le but évident de discréditer toute possibilité d’assistance à la décision intime de mettre fin à sa propre vie lorsque celle-ci est irrémédiablement condamnée. Décision qui constitue un cas si particulier de « suicide » qu’elle pourrait porter un autre nom, et qui ne peut surtout pas être assimilée à l’euthanasie comme le font nos auteurs avec une légèreté bien discutable ;
  • ou encore le cas de la vente d’organe, de la prostitution ou de l’euthanasie, etc.

Or il nous est pourtant affirmé :

« C’est dans cette même logique que nous prohibons la vente d’organes, la prostitution, le recours aux mères porteuses ou l’euthanasie » (J. Léonetti, art. cité.).

Désolé, M. Léonetti, mais il devrait faire partie du B.A BA d’une saine méthodologie scientifique que d’appliquer à ces questions différentes des « logiques » elles aussi différentes et spécifiques.

Il se trouve que j’ai moi-même essayé de réfléchir de façon différenciée à chacun de ces sujets :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/25/un-rein-sinon-rien-vente-dorganes-consentement-et-des-inquietantes-aventures-de-la-dignite/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/12/13/prostitution-alienation-consentement-meres-porteuses-quelques-meditations-terminologiques-autant-que-peripateticiennes-avec-elisabeth-badinter-sylviane-agacinsky-rene-frydman-et-bien-d/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/06/25/lethique-souci-de-lautre-ou-satisfaction-de-soi-qui-donc-est-le-sujet-de-la-gpa/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/02/18/fin-de-vie-et-finitude-du-droit-a-propos-de-leuthanasie-du-suicide-assiste-et-du-consentement/

Et qu’une approche qui rassemble tout cela dans un aussi singulier inventaire à la Prévert m’est particulièrement incompréhensible.

Comment assimiler en effet les cas où le consentement d’un adulte présumé responsable est en jeu (en dépit de la difficulté, soulignée dans mes posts, de l’évaluation du caractère « éclairé » de ce consentement) – prostitution, demande consciente et réitérée d’une assistance à la fin de vie lorsque l’issue fatale prochaine est reconnue irrémédiable de façon collégiale –

et ceux où le seul désir des parents établit un enfant en situation d’inégalité (IAD « pour toutes », GPA) sans aucune interrogation sur son droit ?

Comment oser mettre sur le même plan le devoir d’assistance à la personne en danger (« ranimer un individu ayant fait une tentative de suicide »J. Léonetti, art. cité) et le respect de la décision d’une personne en fin de vie qui, en toute connaissance des moyens possibles de la soulager, choisit de façon consciente et réfléchie, pour des raisons qui relèvent de son inaliénable liberté, de ne pas les mettre en œuvre et « d’en finir » ?

Refuser de distinguer des questionnements aussi différents me semble présenter des dangers considérables en ce qui concerne la crédibilité d’une démarche éthique.

Car le fait de crier « au loup » dès qu’il est par exemple question de la moindre avancée au sujet du respect de la volonté exprimée d’une personne adulte en fin de vie risque – et c’est bien le cas – de rendre inaudible un discours qui revendique à juste titre une légitimité quand il s’agit en particulier du respect des droits de l’enfant face aux extravagances procréatrices présentes et à venir.

Pourquoi dès lors, maintenir une confusion aussi préjudiciable aux causes mêmes qu’on prétend servir ?

L’explication me semble hélas relativement évidente.

Elle relève de cette permanence des dogmatismes que j’avais évoquée dans quelques posts précédents. Par exemple:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/11/16/dune-transition-intellectuelle-comme-condition-de-la-transition-energetique-et-demographique-et-encore-et-toujours-du-deni-et-du-jesuitisme-de-certaines-de-ses-justifications/

Ne chercherait-on pas en effet, en certains milieux, ecclésiastiques mais aussi d’un certain catholicisme en particulier, à rassembler sciemment dans une même approche abusivement globalisante des questions fort différentes, dans le but d’étendre le bien-fondé réel de certains arguments (concernant l’IAD et la GPA donc) et de certains combats à des questions beaucoup plus délicates, et sur lesquelles un certain dogmatisme moral a priori  perçu comme un et indivisible se révèle particulièrement inapproprié ?

Hélas, une telle approche court le risque de s’autodétruire en tant que réflexion éthique, du fait de son caractère hétéronome – on précisera plus bas ce qu’il faut entendre par là -, car elle ne fait que démontrer que ce qui prévaut en elle, c’est moins le souci de l’éthique que la défense d’un dogmatisme formel, au besoin au détriment du bien commun et du respect des personnes.

D’où son caractère inaudible  et son rejet légitime par l’opinion :

«On a déjà bien des fois entendu crier ‘’au loup’’. On nous a déjà fait le coup de l’interdiction du préservatif, de la pilule, on a refusé à des adultes consentants le droit de vivre ensemble en les humiliant par un étalage hystérique d’homophobie lors de certaines manifestations, etc. Et ce sont de tels donneurs de leçons dont on connaît les rengaines avant même qu’ils ouvrent la bouche qui prétendent maintenant faire la loi sur les questions de bioéthique ou de fin de vie ?».

Et Stultitia d’ajouter l’une de ses citations préférées: « Voilà la réponse. Et maintenant, quelle est la question? » (Woody Allen).

Il serait donc grand temps, pour qui veut être audible sur ce qui mérite réellement de l’être, d’interroger sérieusement quelques une de ces « rengaines ».

 

Et aussi d’arrêter de se tromper de combat en faisant croire, là encore de façon bien doctrinaire, que l’enjeu de fond pour qui cherche à préserver des valeurs en soi légitimes serait de les opposer frontalement à « l’éthique d’autonomie fondée sur la liberté de décider pour soi-même » (J. Léonetti, art. cité). Comme si autonomie et liberté de décision ne pouvaient s’articuler à des valeurs présumées « religieuses », ou avec une « éthique de la vulnérabilité » avec lesquelles elles seraient par essence incompatibles .

Car on est étonné de voir convoquées au banc des accusés, avec une légèreté surprenante en dépit de quelques précautions oratoires, aussi bien la notion complexe de libéralisme philosophique que celle d’autonomie et de liberté de conscience. N’y aurait-il pas là une ficelle bien grossière pour tenter de légitimer une approche encore une fois essentiellement dogmatique ?

On sait certes que le premier terme- libéralisme – fait l’objet d’un rejet partagé par un très large spectre de l’opinion, de la France Insoumise au Front National.

Il paraît donc ingénieux de surfer, d’une façon qui n’est pas exempte de démagogie, sur un tel rejet.

Mais si ce rejet peut en effet se comprendre et se justifier lorsqu’il s’agit de ce qu’on nomme « l’ultra libéralisme économique », du fait des ravages dont il est effectivement la cause, il serait cependant bien ambigu et tendancieux d’assimiler un tel dévoiement avec ce que serait le libéralisme dans son essence, et en particulier dans certaines de ses dimensions philosophiques et éthiques.

Or, bien au-delà de la simple dimension économique, ce sont bien celles-ci qui se trouvent visées par nos auteurs, qui renouent ainsi avec une tradition largement attestée.

Car pour n’en citer que quelques origines, il n’est pas inutile de rappeler qu’une telle récusation du « libéralisme », qui dépasse donc largement la critique de l’économie, rencontre rien de moins que l’anathème de la dixième section du Syllabus du pape Pie IX (datant de 1864, faut-il le rappeler) condamnant de façon virulente, avec « les principales erreurs de notre temps », le « libéralisme » comme étant l’une des causes essentielles de l’apostasie des temps modernes et de la dépravation des mœurs. Raison pour laquelle il doit être énergiquement dénoncé et rejeté. On sait que bien des textes ultérieurs de même tonalité se chargeront de poursuivre l’entreprise.

Et se trouvent donc particulièrement visés ces principes libéraux qui, en plaçant l’autonomie de l’être humain au cœur de son existence, individuelle comme sociale, entreprennent de le libérer – d’où le terme de libéralisme (lequel a mieux conservé dans le monde anglo-saxon son sens originaire) – de l’emprise des tendances pour le moins aliénantes que cherchent à lui imposer l’absolutisme monarchique et l’autorité ecclésiastique.

Rappelons en effet que la pensée libérale a essentiellement pour intention, chez ses pères fondateurs, Locke et Montesquieu en particulier, d’édifier des défenses contre l’absolutisme tel qu’il est imposé par le pouvoir politique, mais aussi bien évidemment par l’Église (cf. La Lettre sur la tolérance, de Locke) lorsque celle-ci prétend prescrire un culte déterminé.

C’est dans ce but que ces fondateurs ainsi que nombre de leurs successeurs (Kant en particulier) vont développer la riche notion d’autonomie, caractéristique essentielle de la personne consciente et responsable, capable de se soumettre librement à la loi parce qu’elle y reconnaît la marque de la raison, et non parce qu’une puissance extérieure, royale, ecclésiastique ou autre, lui intime l’ordre de le faire.

On comprend mieux dès lors que devant une telle revendication de liberté de conscience, de penser et d’agir, la résistance de telles autorités ait pu être acharnée. En particulier lorsqu’il s’agissait de défendre leurs prérogatives en ce qui concerne le contrôle de la vie morale, des comportements sexuels, etc.

Pour les dites autorités en effet, il ne peut bien sûr qu’être erroné de prétendre que : « La science des choses philosophiques et morales, de même que les lois civiles, peuvent et doivent être soustraites à l’autorité divine et ecclésiastique » (Syllabus, § VII. Erreurs concernant la morale naturelle et chrétienne, proposition 62).

D’où le rejet radical d’un tel libéralisme, car il est bien entendu tout aussi faux d’affirmer que « Le Pontife Romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne » (Syllabus, § X, Erreurs qui se rapportent au libéralisme moderne, Proposition 80).

Connaissant maintenant quelques antécédents de l’antilibéralisme en ce qui concerne la philosophie et l’éthique, on est donc désormais en droit d’éprouver des réserves lorsqu’on voit le libéralisme accusé sommairement de tous les maux, lui et sa composante fondamentale que constitue l’autonomie.

Quelles sont donc les raisons profondes de telles attaques ? Et quels sont les intérêts qu’elles défendent ?

Qui donc a peur de l’autonomie, et pourquoi ? Aurait-on à gagner à y renoncer ?

Ce qui précède nous suggère bien évidemment la réponse.

Et surtout, si elle est effectivement coupable, par quoi la remplacer ?

Y aurait-il encore, dans notre société, quelques relents inavoués de Syllabus, qui chercheraient la restauration de quelque dogmatique ou quelque catéchisme définissant enfin le bien moral sans risque d’erreur par la bouche de quelque infaillible autorité ?

Ce serait alors confondre l’indispensable autonomie qui définit l’acte éthique véritable avec cette « conformité à la morale » que dénonce Kant dans les « Fondements de la métaphysique des mœurs ». Conformité qui nous fait estimer le racisme moral parce qu’une certaine « morale » nous dit qu’il l’est, ou qui nous fait considérer qu’il est « moral » de brûler des juifs, des hérétiques, de décapiter des infidèles ou de fusiller des dissidents parce que notre religion ou notre athéisme nous disent qu’il est juste de le faire.

Car rappelons que l’opposé de l’autonomie est l’hétéronomie, qui est la « condition d’une volonté déterminée à agir par influence extérieure » (La philosophie de AàZ, Hatier 2011).

Mais de quelle influence s’agit-il alors ? De celle du pouvoir politique ? Du pouvoir religieux ? Du pape ? Du rabbin ? De l’imam  ou autre bonze ?

Étant foncièrement laïc, j’admets entièrement que de tels personnages respectables puissent avoir droit au chapitre sur les sujets d’éthique, de politique, etc. au même titre que des penseurs athées, agnostiques, etc. et contribuent à informer une réflexion délicate.

Car au dire de la plupart des théoriciens de l’autonomie, la pensée ne peut s’édifier ex nihilo, à partir de rien, et repose nécessairement sur un matériau qui dès toujours la précède.

Mais étant foncièrement laïc, je ne vois pas en quoi cette « influence extérieure », hétéronome, devrait aliéner la décision, elle aussi informée, d’un sujet libre et  responsable.

D’un sujet autonome donc, un sujet adulte qui se soumet à la loi par adhésion critique de son intelligence et de sa volonté à des propositions légitimement issues des horizons multiples d’une raison plurielle, et non par soumission infantile à une puissance quelconque, politique, religieuse, ou à un conformisme social.

Et j’ai donc bien du mal à comprendre, MM Léonetti et Saintôt, dans quel but il faudrait faire peser la suspicion sur cette idée d’autonomie, apport essentiel de la pensée libérale dans sa plus grande tradition philosophique telle qu’elle est illustrée par Locke, Montesquieu, Kant, Tocqueville, etc.

Idée certes à approfondir de façon critique, et qui constitue un idéal jamais entièrement réalisé, à remettre donc sans cesse sur le métier comme le font actuellement tant de philosophes, mais à propos de laquelle on pourrait paraphraser la définition que Churchill donne de la démocratie : le pire des concepts, à l’exception de tous les autres.

Comme vous le savez aussi, ce ne pourrait être qu’au prix d’une grossière caricature, voire d’une supercherie qu’on identifierait autonomie de la personne et individualisme égoïste qui « fait systématiquement primer l’individu sur le collectif » (J. Léonetti, art. cité).

Car l’histoire du concept d’autonomie, tout comme celle de la pensée libérale montre que l’individualisme égocentrique constitue en fait la trahison d’un projet qui confère une place essentielle à l’altruisme et à la solidarité.

Déjà, parmi bien des références possibles, la profonde conception de la sympathie entre les êtres humains qui, chez l’Adam Smith de la Théorie des sentiments moraux, m’interdit de faire souffrir autrui exclut de concevoir l’autonomie comme « mise en cause du modèle de solidarité » (B. Saintôt, art. cité). Et ce serait faire insulte à la grande majorité des penseurs libéraux que de ne pas reconnaître, avec J. Stuart Mill, que « les êtres humains se doivent de l’aide les uns aux autres pour distinguer le meilleur du pire, et doivent s’encourager à choisir le premier, comme à éviter le second » (Sur la liberté, Chapitre IV. Des limites de l’autorité de la société sur l’individu,§4, trad. O. Gaiffe).

On le sait, outre son importance capitale dans la philosophie contemporaine (cf. C. Castoriadis, M. Gauchet, etc. dans le post cité ci-dessous), cette idée d’autonomie apparaît tellement essentielle à nombre de penseurs juifs, chrétiens ou musulmans que même si elle s’articule nécessairement pour eux avec une hétéronomie fondatrice, ils la considèrent comme le don le plus précieux que Dieu lui-même offre à sa créature.

(voir quelques réflexion sur ce point dans :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/05/21/a-propos-de-que-faire-simon-leys-ou-les-habits-neufs-du-professeur-badiou-et-quand-marcel-gauchet-gagnerait-a-lire-levinas-et-pic-de-la-mirandole/      )

Il serait donc bienvenu que des penseurs aussi avisés que vous l’êtes ne se laissent pas aller à des caricatures faciles et des réductions tellement simplistes et dogmatiques qu’elles frôlent le mensonge.

Car ceux qui agissent ainsi ne gagnent qu’une chose, « c’est de n’être pas crus, même lorsqu’ils disent la vérité », nous rappelle le vieil Ésope. « Et il arriva ainsi que le berger perdit ses moutons ».

Or, vous avez incontestablement des vérités à dire. Je l’ai pour ma part souligné dans de nombreux posts.

Il serait donc bien dommage que trop de proximité avec certaines approches suspectes les rendent inaudibles.

 

Et une excellente année à toutes et à tous, dans la vive joie d’une pensée libre et toujours en recherche d’une authentique… autonomie !