« Cosmos » ou cosmétique ? Petite participation au dégonflage de quelques baudruches de M. Onfray(3). Le best of.

Comme nous avons beaucoup travaillé ces jours derniers, je me permets de terminer mes réflexions sur l’ouvrage de M. Onfray par une petite récréation, en présentant quelques passages qui me semblent plus relever, disons du burlesque, que de la réflexion philosophique à proprement parler.

Je n’ai certes pas la prétention d’épuiser l’immense gisement que constitue « Cosmos » dans ce registre. Je me contenterai donc d’un modeste aperçu.

Commençons par ce texte extraordinaire : (Cosmos, p. 235-237), intitulé :

« Épiphanie de la bête judéo-chrétienne »,

dans lequel notre philosophe prétend réfléchir sur la condition des animaux, en opérant une « genèse » de leur statut, dans lequel les « diktats » du judéo-christianisme occuperaient, bien évidemment, une place déterminante.

« Notre rapport aux animaux a été construit par plus de mille ans de christianisme (…) ».

Suit une lecture empreinte de ce fondamentalisme à ras de terre, auquel les interventions médiatiques de M. Onfray sur le Coran nous ont hélas habitués.

«Ce même Dieu (aurait) dit : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine (sic) sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur les bestiaux, sur toutes les bêtes sauvages et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre» ([Genèse] 1.26). Dieu produit donc de façon performative la domination des hommes sur les animaux. Ce diktat fonctionne en généalogie de tous les mauvais traitements infligés aux ani¬maux sous le régime ontologique judéo-chrétien ».
(…)
« Dans le récit mythologique chrétien, Dieu crée donc une hiérarchie : il donne les animaux aux hommes et les végétaux aux hommes et aux animaux. Avec ce régime ontologique, la bête judéo-chrétienne devient une chose parmi les choses. Elle va pouvoir fournir de la force de travail par la traction, un moyen de locomotion pour la paix, mais aussi pour la guerre, une usine à nourriture avec lait, beurre, crème, viande, œufs, une réserve de peaux, de cuirs, de poils, de tendons pour s’habiller, se loger, se protéger.
Par décision divine, les humains vont donc pouvoir s’adonner à un immense banquet de viandes : faire couler le sang de la bête judéo-chrétienne pour s’en nourrir, manger ses boyaux, mâcher ses muscles, écraser ses testicules avec leurs molaires, mettre leurs langues dans leurs bouches et les avaler, mastiquer son cerveau, ingérer ses poumons, faire gicler sous leurs dents le jus de ses reins, mélanger leurs salives au sang de son foie – en un mot : les tuer pour les manger chaque jour que ce dieu-là fait pour le bien des hommes et la malédiction des animaux ».

Je ne prétends certes pas mettre en doute l’érudition « colossale » (selon le mot d’un de ses admirateurs) de M. Onfray.

Mais ma faible connaissance de la paléontologie me permet tout de même d’avancer que la chasse et la consommation des animaux est aussi ancienne que le genre homo, elle le précède même puisqu’elle remonterait au pliocène et au paléolithique ancien, puis, avant sapiens sapiens, elle trouverait son point culminant avec l’homme de Néanderthal.

Cf. par ex. l’excellent site :
http://www.hominides.com/html/dossiers/alimentation-prehistoire-nutrition-prehistorique.php

A ces époques, et toujours à ma connaissance (mais ma maîtrise de la Bible, du Talmud et du Coran n’égale certes pas celle de M. Onfray…), le christianisme et même le judaïsme devaient être plutôt balbutiants, en témoigne le peu de description de mammouths et d’aurochs que nous fournit la Torah.

Et donc « l’immense banquet de viande » décrit, comme c’est souvent le cas chez notre auteur, avec force énumérations (il faut tout de même s’employer, pour remplir 566 pages !) toutes plus apocalyptiques les unes que les autres (en fermant les yeux, on penserait même à certaines affiches représentant le judéo-chrétien au nez et aux doigts crochus en train de se repaître sauvagement de viandes, sous les yeux horrifiés de la « bête blonde germanique », dans sa tendre innocence païenne et aryenne « du devenir »…), était peut-être déjà commencé depuis bien longtemps.

De même qu’était commencée l’exploitation de l’animal comme « force de travail », « moyen de locomotion » « pour la paix comme pour la guerre » (que le judéo-christianisme ne semble pas non plus avoir eu l’honneur d’inventer) et « usine à nourriture » (à ce propos, Stultitia me fait remarquer l’oubli impardonnable du fromage dans l’énumération…).

Le néolithique ayant commencé aux alentours de7000 ans, les juifs étaient tout de même un peu jeunes, et les chrétiens encore plus.

Sur tout cela, il faudrait tout de même rappeler à M. Onfray que le mythe a essentiellement une fonction « étiologique » (du grec αἰτιολογία, qui signifie recherche et interrogation sur les causes).

On apprend au collège que ce n’est pas parce que la Bible dit, par exemple, que « l’homme domine les animaux », ou encore qu’il est chassé du paradis et doit se mettre à travailler, ou que Ève mange la pomme, que la domination sur les animaux, la pénibilité du travail, ou le mal existent.

Mais c’est à l’inverse parce que l’homme expérimente, ici et maintenant, une certaine maîtrise du monde animal (c’est l’homme qui fait labourer le bœuf, même dans le monde païen, et pas le contraire…), la pénibilité du travail, et la prégnance du mal et de la guerre, qu’il en reporte l’interprétation aux « origines », élaborant ainsi un récit, « un modèle » au moyen duquel il pensera son être au monde.

Par exemple, le récit sumérien d’Atra Hasis, qui considère que les dieux créent l’homme pour lui faire subir le travail à leur place, n’interprète pas la réalité de cette obligation de travailler que nous expérimentons tous les jours, ni le rapport au divin de la même manière que le récit de la Genèse, pour lequel la création de l’homme n’a pas pour but de décharger les dieux.

Stultitia ajoute qu’une plus ample réflexion sur ces textes, que M. Onfray ne manque pas de connaître, bien sûr, aurait l’avantage de rajouter quelques pages à sa production, ce qui ne manque pas d’intérêt dans un projet éditorial.

Je lui laisse la responsabilité de ses allégations.

Mais passons à la fascinante problématique du hérisson (p.74-79) .

Ah ! Le hérisson…

Car c’est un petit animal que nous aimons beaucoup, Stultitia et moi.

Nous ne manquons même pas de lui aménager des abris dans des coins du jardin, bien qu’il ne daigne pas souvent les honorer.

Mais voilà : tout comme l’africain se nourrit de bananes, l’arabe de couscous et le marseillais de bouillabaisse (« Peuchère ! » croit judicieux d’ajouter Stultitia…) le Tzigane se nourrit de hérisson. C’est un fait.

On le sait (cf. posts précédents), le Tzigane jouit d’une « extraterritorialité » qui permet déjà à sa « métaphysique » ainsi qu’à son « ontologie » d’échapper à la nécessaire « abolition » des mêmes ontologie et métaphysique exigée par Nietzsche et son disciple M. Onfray.

Mais il faut croire aussi que ce carnivore jouit d’une « extraterritorialité alimentaire » qui fait que ses festins de hérisson seraient moins répréhensibles que les « banquets de viande » inventés par les infâmes judéo-chrétiens.

Car avec quelle tendresse le Tzigane ne déguste-t-il pas le hérisson !

Le rat des villes [nous, les héritiers du judéo-christianisme] ne veut pas voir le rat des champs [le Tzigane, of course] qui lui rappelle ce qu’il fut. Le dandy parfumé, l’esthète savonné, le lettré policé ne souhaitent pas qu’on leur mette sous les yeux leur passé ancestral, ils ne veulent pas voir le temps du temps d’avant le temps barbare qui est le leur. Temps de la crasse mais de la vérité ontologique, temps de la chevelure sale en broussaille mais temps de l’authenticité métaphysique, temps des odeurs fortes des fripes qui sentent le feu de bois, l’humidité croupie, la saleté domestique, mais temps de la simplicité philosophique.
Temps du feu dehors contre le chauffage électrique, temps de la roulotte contre le pavillon de banlieue, temps du hérisson

Le voilà !

mangé debout près de la flambée contre la nourriture insipide sous Cellophane, temps de la voûte étoilée au-dessus de la tête contre la télévision qui détruit l’âme, temps de la toilette dans la rivière contre les bains moussants débordant des baignoires, temps de la musique autour du brasier qui crépite contre le mutisme des familles séparées devant leur écran, la trace des temps anciens d’une civilisation cosmique fait honte aux dévots des temps nouveaux de la civilisation acosmique. (p. 75-77).
(…)
Dès lors, quand le gadjo met son réveil à sonner le matin, prend sa douche, se toilette, s’habille, se rend à son travail non sans avoir regardé sa montre dix fois ou écouté l’heure donnée par sa radio vingt fois, quand il travaille à des choses inutiles, inessentielles, sans intérêt, sans vraies bonnes raisons, quand il mange rapidement, de mauvaises nourritures, quand il reprend le travail l’après-midi pour sacrifier encore de longues heures à des tâches laborieuses, répétitives, productives d’absurdité ou de négativité, quand il voit venu le temps de rentrer chez lui et qu’il s’entasse dans les transports en commun, s’enferme dans sa voiture pour de longs moments perdus dans les bouchons et les embouteillages, quand il rentre chez lui, épuisé, fatigué, harassé, quand il mange machinalement d’autres aliments insipides, qu’il s’affale devant sa télévision pour de longues heures de bêtises ingurgitées,

Sauf quand on y voit M. Onfray, I presume…

quand il se couche abruti par ce qu’il a mangé, vu, entendu, il remet son réveil à sonner pour le lendemain matin où il répétera cette journée et ce pendant des années – quand il fait tout ça, le gadjo se dit civilisé.
Pendant ce temps, le Tzigane aura vécu une journée de simplicité, de vérité, de pure présence au monde, de jouissance voluptueuse d’un temps lent, naturel, surtout pas culturel.

L’espèce humaine se définissant par la culture depuis au moins Homo habilis, il faut donc croire que le Tzigane n’en ferait pas partie, jouissant là encore de cette fameuse «extraterritorialité » qui semble le caractériser …

Il se sera levé avec le soleil, aura allumé un feu pour préparer un premier repas, il aura médité au rythme de la journée qui se lève, au diapason des bruits de la nature – le cours d’eau d’une rivière, les friselis dans les buissons, les frémissements des branchages dans les haies, la mélodie du vent dans les arbres, le chant des oiseaux, le bruit des herbes froissées lors du passage des animaux sauvages, un hérisson,

Chouette! le voilà encore !

un lapin, un blaireau.
Le midi, avec les siens, autour du feu, il mange debout ce qui a été chassé. Le hérisson

Oui, vous ne rêvez pas. C’est encore lui !

par exemple. Silencieux, avec son couteau, il taille la viande grillée posée sur sa tranche de pain et mange sans parler.

Rappelons qu’en effet, le Tzigane ayant échappé à la culture du fait de son « extraterritorialité« , n’a pas non plus développé le langage.

Pas besoin de mots, la vie se vit sans qu’on ait besoin de la dire. La dire, c’est souvent ne pas la vivre. La dire abondamment, c’est souvent la vivre petitement. Son corps, sa peau se retrouvent dans le vent, la pluie, sous le soleil, dans le brouillard, la bruine, dans le froid et l’humidité. Il est dans la nature parce qu’il n’est pas séparé d’elle ; elle lui dit ce qu’il doit savoir ; il sait ce qu’elle lui dit. Toujours sans mots. (p. 76-77)
(…)
Jadis, avant l’ethnocide chrétien, les petits métiers concernaient le pur et simple besoin de la communauté : on travaillait pour vivre là où les civilisés vivent pour travailler. Enfant, dans les années soixante, je me souviens, dans mon village natal, d’avoir vu passer de tranquilles roulottes, au rythme calme du pas d’un cheval, qui étaient, déjà, une offense faite à la rapidité des voitures qui roulaient, pétaradantes, en frôlant la caravane. Déjà les deux temps se croisaient, s’opposaient, se confrontaient: temps virgilien du pas des animaux, temps faustien du moteur à explosion.
(…)
Le temps des adultes était donc celui d’avant le temps d’Ève. Celui des enfants également. Pas question de faire vivre aux plus jeunes ce que leurs parents n’avaient pas vécu. J’ai aussi souvenir d’un Tzigane scolarisé dans ma classe de cours élémentaire qui ne se pliait en rien à ce qui faisait l’emploi du temps des fils et filles d’Ève : pas envie de s’asseoir, pas envie de rester en place, pas envie de plier son corps pour entrer dans le dispositif disciplinaire de la table d’école qui contraignait les jambes, le dos, le buste, les membres à une posture d’encagé, pas envie de rédiger une rédaction ou de souscrire à une dictée, car il ne savait ni lire ni écrire.

Ah ! Heureux temps du « bon sauvage ». Mais curieusement, les Tziganes que j’ai pu rencontrer sont tous fort heureux d’avoir pu accéder, quand c’est le cas, à l’instruction…

À quoi bon, d’ailleurs, lire et écrire ? Le Tzigane n’apprend rien à l’école de ce qui fait l’essentiel de sa vie quotidienne : au lieu d’apprendre à découvrir le hérisson

Et hop ! C’est encore lui !

dans une haie, à hameçonner une truite dans un torrent, à allumer un feu qui réussisse, à lire la course du soleil dans le ciel ou celle des étoiles dans la Voie lactée, au lieu d’apprendre à jouer de la guitare ou à rétamer un vieux faitout, au lieu d’apprendre ce qu’on n’apprend pas, frémir à l’aurore et au crépuscule, se trouver ravi par le chant d’un pinson ou d’un rossignol, on lui apprenait les dates de l’histoire de France, l’accord du participe passé avec le verbe avoir, la règle de trois, le théorème de Pythagore et autres choses inutiles dans la vraie vie.
Pourquoi apprendre à lire et à écrire puisque la lecture et l’écriture nous éloignent du monde véritable ? (…) (p. 75-79).

Je n’ai pu résister à reproduire in extenso ces longs passages, tant leur charme lyrique m’a ébahi.

Ils m’ont tellement rappelé les suaves exclamations de Marie de Rabutin-Chantal, Marquise de Sévigné, au milieu de ces gentilles créatures si proches de la  nature que sont les paysans.

« Faner est la plus jolie chose du monde, c’est retourner du foin en batifolant dans une prairie

« Et les brebis que pomponnait Marie Antoinette au Petit Trianon !« , ajoute Stultitia, tout attendrie.

Rendons justice pourtant à M. Onfray d’avoir redonné au hérisson, animal trop méconnu, le statut ontologique (et nutritif) qui est le sien…

On pourrait certes prolonger longtemps.

Mentionnons encore, en vrac, la persévérance de M. Onfray à considérer comme allant de soi la « thèse Mythiste » concernant l’existence de Jésus (p. 154 ; p. 237ss, etc. cf. aussi les références à Prosper Alfaric, p. 511, 528…), alors même que cette thèse désuète est abandonnée par l’immense majorité des historiens sérieux, qu’ils soient athées, agnostiques, juifs, ou autres, qui se rangent pour la plupart à l’opinion de S. Mimouni lorsqu’il déclare que Jésus est certainement un des personnages les mieux attestés de l’Antiquité (cf. S. Mimouni, et P. Maraval, Le christianisme des origines à Constantin. Paris, PUF, 2006, p. 80; ou bien sûr l’ouvrage de référence le plus récent sur le sujet, de John P. Meier, Un certain juif Jésus. Les données de l’histoire, Paris, Le Cerf, 2004-2009 en 4 volumes ( !)).

Utiliser une documentation aussi pauvre et dépassée que celle à laquelle M. Onfray se limite sur le sujet ne peut que desservir sa thèse.

L’existence de Jésus est historiquement bien plus attestée que celle de Celse ou même d’Héraclite, que l’auteur prend pourtant pour argent comptant de façon non critique.Le problème que pose le christianisme depuis ses origines est moins celui de l’existence de Jésus que celui de l’interprétation de cette existence.

Il est certes légitime de contester l’interprétation que la religion chrétienne donne de la personne de Jésus ; mais s’obstiner à faire reposer une contestation sur des thèses aussi discutables que celles qu’utilise M. Onfray ne plaide ni pour son sérieux, ni pour sa crédibilité.

On ne voit pas en quoi le fait de récuser l’existence de Marx, par exemple, apporterait quoi que ce soit à la contestation – légitime – du marxisme.

On pourrait dire la même chose de l’obstination à présenter le paganisme, constamment identifié à « la sagesse » (cf. p. 26 ; 86 et le « paganisme des Tziganes » ; 335 ; 376 : « les païens regardaient le ciel pour bien vivre, mieux vivre, vivre en harmonie avec le Cosmos» ; etc.) – , et contre toute documentation sérieuse, comme un modèle de tolérance et de douceur, face à la violence apparemment inhérente au judéo-christianisme .

« Tarte à la crème » depuis bien longtemps infirmée, mais qui revient comme si de rien n’était.

On ne peut certes pas me reprocher de considérer la chrétienté comme un doux repaire de « bisounours » :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/11/22/inquisition-croisades-et-bisounourseries-pontificales/

ou encore :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/01/04/de-la-lecture-de-lydie-salvayre-comme-therapie-contre-lalzheimer-spirituel-et-quil-ne-faut-pas-prendre-les-petites-filles-pour-des-enfants-de-choeur/

Nul ne nie que le paganisme ait produit des sages admirables, tout comme le bouddhisme, l’hindouisme, l’animisme, l’islam, etc. et même, horresco referens, le « judéo-christianisme » ! Mais de là à me faire croire qu’on peut transférer dans le monde païen le repaire de bisounours dont il était question plus haut, il y a tout de même un sérieux pas !

Qui contredirait d’ailleurs ce que soutient Nietzsche, « mentor » de M. Onfray, sur le sujet.

L’auteur de la « Généalogie de la morale » célèbre en effet les Romains païens :

« les forts et les nobles, au point qu’il n’y eut jamais, qu’on n’a même jamais pu rêver, plus fort et plus noble au monde jusqu’ici »

en citant Tacite:

« à Rome, on considérait le juif comme ’’convaincu de haine contre le genre humain’’ » (Généalogie de la Morale, op. cit. p. 53).

Or, on le sait, cette citation fait référence aux persécutions de Néron :

« On saisit d’abord ceux qui avouaient leur secte[les chrétiens] ; et, sur leurs révélations, une infinité d’autres, qui furent bien moins convaincus d’incendie que de haine pour le genre humain [sans doute s’agit-il ici des juifs]. On fit de leurs supplices un divertissement: les uns, couverts de peaux de bêtes, périssaient dévorés par des chiens; d’autres mouraient sur des croix, ou bien ils étaient enduits de matières inflammables, et, quand le jour cessait de luire, on les brûlait en place de flambeaux. » (Tacite, Annales XV,44, trad. F. Doudinot de la Boissière, Tacite. Œuvres choisies, Paris, Hatier, 2e éd., 1932, reprise par la Bibliotheca Classica Selecta).

cf: http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/03/eternite-de-lessence-du-corps-chez-spinoza-et-resurrection-et-derechef-de-nietzsche-et-de-ses-mythes-et-de-m-onfray-qui-gagnerait-a-lire-un-peu-mieux-ses-maitres-2/

Faut-il encore faire référence aux jeux du cirque, crucifixions et autres divertissements de « bisounours », auprès desquels la corrida dénoncée par M. Onfray (p. 306ss) fait bien pâle figure ?

Un philosophe pourrait aussi se souvenir que Socrate a été condamné à mort, entre autres chefs d’accusation, pour avoir offensé les dieux (païens) de la Cité. Là encore, un peu moins de simplisme ne nuirait certes pas à la crédibilité du discours.

On s’en doute, il y aurait encore bien des allégations étranges à mentionner. Mais je me contenterai de finir sur une nouvelle petite touche de burlesque.

Bien qu’étant plutôt végétarien de vieille date, je n’ai rien contre les carnivores comme M. Onfray.

Mais que celui-ci, tout en étant un chaud partisan de la cause animale et un ardent dénonciateur de la perversion judéo-chrétienne et de son « immense banquet de viande » (p.237) se permette, sans doute pour défendre la légitimité de son propre beefsteak, des arguments aussi hilarants contre le végétarisme, on en reste confondu :

[le régime végane] « débouche, pour le règne animal, sur l’hécatombe des espèces domestiques et sur la prolifération monstrueuse des espèces restées ou redevenues sauvages. Dans les deux cas, la conséquence de cette logique s’avère la précarisation des hommes à brève échéance et leur inévitable disparition (sic). Qui aurait ainsi voulu faire l’ange aurait fait la bête » » (p. 295).

[On pourrait penser, tout simplement à la solution de la stérilisation, qui se pratique depuis bien longtemps sur les animaux domestiques, mais sur ce point M. Onfray semble se montrer encore plus réticent que le pape…]

Car voici: Le végétarisme annonce le règne de la terreur !

Tremblez, braves gens ! Le fait de ne plus manger des vaches et des brebis va remplir vos rues de taureaux sauvages et de béliers agressifs. Sans parler des coqs farouches et des poules sanguinaires. Et nul ne pourra échapper à leurs attaques !

Tout comme, on le sait bien, le fait de ne pas manger de chiens et de chats en Occident a abouti à l’envahissement des espaces publics par des matous féroces et des toutous anthropophages, au moins aussi affamés de chair humaine que les bourreaux judéo-chrétiens le sont de boyaux, de testicules et de cerveaux (p.237).

Pour éviter ça, une seule solution : « Au beefsteak, braves gens ! ». Et n’oubliez pas de manger aussi les chiens et les chats (et les poissons rouges !).

« Tu ne crois pas que tu commences toi aussi à délirer ? » me lance Stultitia.

« Au lieu de dire des bêtises, tu ferais mieux de renvoyer à ton premier post. En fait Simon Leys, que tu cites, avait déjà tout dit ».

En effet.

J’y renvoie donc
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/09/23/subprimes-de-la-pensee-et-bulles-intellectuelles-a-propos-de-recentes-inflations-mediatiques-a-la-onfray-et-consorts/

En réitérant ma question :
« comment comprendre, encore une fois, que des pensées aussi faibles puissent avoir une telle audience, et que des Mrs. Onfray puissent faire de façon répétée la « Une » des grands quotidiens et des revues, voire susciter des « manifestations de soutien » comme celle de la Mutualité ?».

Mais sans doute faudrait-il maintenant poser cette question à Mrs Kahn, Debray, Finkielkraut et autres courageux qui ne reculent pas devant le ridicule.

Car franchement, ont-ils vraiment lu « Cosmos » ?

« Cosmos » ou cosmétique ? Petite participation au dégonflage de quelques baudruches de M. Onfray (2).

Continuons notre chemin par une petite réflexion sur les rapports de l’idée de Cosmos avec la science.

Car il n’échappe à personne que M. Onfray est un grand pourfendeur des mythes – en particulier judéo-chrétiens, comme il se doit-, au nom d’une rigueur toute scientifique.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/12/04/des-mythes-des-croyances-et-de-mr-onfray-qui-est-au-dessus-de-tout-ca/

« La science, hors scientisme qui est religion de la science, permet de penser le monde selon la logique de l’ontologie matérialiste (…) ; que de la physique et pas de métaphysique » (Cosmos, p. 333).
« Je ne suis pas scientiste (cf. ci-dessus), mais je sais qu’on ne saurait jamais penser juste sans ce que la science nous apprend » (p. 513)
« Utiliser la raison contre les superstitions » (p. 514).

Etc. etc. etc.

Bien sûr, me direz-vous, on peut encore se demander comment un nietzschéen peut être un aussi ferme partisan de la science, lorsqu’on sait que l’auteur de Zarathoustra, bien connu pour son apologie du « chaos » (cf. Ainsi parlait … Prologue, V) la considère comme une expression de ces « forces réactives », refuge des faibles et négatrice de la Vie :

« ‘’Volonté de vérité’’ – cela pourrait cacher une volonté de mort. – En sorte que la question : pourquoi la science? se réduit au problème moral : Pourquoi de toute façon la morale ? Si la vie, la nature, l’histoire sont « immorales »? Il n’y a aucun doute, le véridique, au sens le plus hardi et le plus extrême, tel que le présuppose la foi en la science, affirme ainsi un autre monde que celui de la vie, de la nature et de l’histoire; et, en tant qu’il affirme cet autre monde, comment ne lui faut-il pas, par cela même, nier son antipode, ce monde, notre monde? » (Le Gai Savoir, Aphorisme 344).

[Quoiqu’on puisse en penser, des positions, telles que celles de Heidegger, qui récusent le « moment cartésien » comme manifestation du Gestell, arraisonnement, mainmise violente sur le monde par un homme de plus en plus technicien qui veut se rendre « maître et possesseur de la nature », selon la phrase de Descartes, paraissent plus cohérentes que celle de M. Onfray ; en ce que leur dénonciation de « l’oubli de l’être » s’accompagne d’un soupçon sur la science et la technique dont on peut penser qu’elles détournent l’homme de son antique rapport à la Nature et au Cosmos. Plus cohérente serait aussi la position de celui qui renoncerait à la science moderne et à la technique pour prôner une vie « proche de la nature » et du « Cosmos ». Mais M. Onfray n’est ni heideggerien ni écologiste radical anti-science : il se prétend le héraut de la science moderne et du Cosmos en son sens « virgilien » et/ou lucrétien, et s’affirme qui plus est nietzschéen. Or, on ne peut tenir toutes ces positions en même temps].

Mais s’arrêter là pourrait sembler petit joueur.

Plus intéressant sera de montrer comment ce « Cosmos » dont M. Onfray se fait l’ardent apôtre, a été, aussi bien dans sa version « classique », aristotélicienne, que dans sa version « lucrétienne », un des principaux « obstacles épistémologiques » à la naissance de la science moderne.

[Pour G. Bachelard (1884-1962), un « obstacle épistémologique » est « un ensemble de représentations scientifiques ou non scientifiques, empêchant une science donnée, à un moment donné, de poser correctement les problèmes » (Épistémologie, La philosophie de AàZ, Hatier 2011 ; cette notion appelle celle de « rupture épistémologique » « laquelle est l’acte intellectuel par lequel une science surmonte ses obstacles épistémologiques en remodelant ses principes explicatifs » (id).].

On le sait, les magnifiques études d’Alexandre Koyré ont montré comment la science moderne, celle de Descartes, Galilée, Newton, a eu besoin, pour « inventer » en particulier le principe d’inertie, et pour permettre la mathématisation de la physique, de rompre radicalement avec le Cosmos des Anciens, celui d’Aristote en particulier :

« Le fait que la physique moderne a son prologue et son épilogue dans les cieux, ou, plus simplement, le fait que la physique moderne prend sa source dans l’étude des problèmes astronomiques et maintient ce lien à travers toute son histoire, a un sens profond et implique d’importantes conséquences. Il implique notamment l’abandon de la conception classique et médiévale du cosmos – unité fermée d’un Tout, Tout qualitativement déterminé et hiérarchiquement ordonné, dans lequel les parties différentes qui le composent, à savoir le Ciel et la Terre, sont sujettes à des lois différentes – et son remplacement par celle de l’Univers, c’est-à-dire d’un ensemble ouvert et indéfiniment étendu de l’Être, uni par l’identité des lois fondamentales qui le gouvernent ; il détermine la fusion de la physique céleste avec la physique terrestre, qui permet à cette dernière d’utiliser et d’appliquer à ses problèmes les méthodes des mathématiques hypothético-déductives développées par la première ; il implique l’impossibilité d’établir une physique terrestre ou, du moins, une mécanique terrestre, sans développer en même temps une mécanique céleste. ». “Galilée et la révolution scientifique du XVIIe siècle”, in Études d’histoire de la pensée scientifique, Paris, Gallimard, 1973, p. 197.

(…)

Le concept galiléen du mouvement (de même que celui de l’espace) nous paraît tellement naturel que nous croyons même que la loi d’inertie dérive de l’expérience et de l’observation, bien que, de toute évidence, personne n’a jamais pu observer un mouvement d’inertie pour cette simple raison qu’un tel mouvement est entièrement et absolument impossible. Nous sommes également tellement habitués à l’utilisation des mathématiques pour l’étude de la nature que nous ne nous rendons plus compte de l’audace de l’assertion de Galilée que « le livre de la nature est écrit en caractères géométriques » pas plus que nous ne sommes conscients du caractère paradoxal de sa décision de traiter la mécanique comme une branche des mathématiques c’est à dire de substituer au monde réel de l’expérience quotidienne un monde géométrique hypostasié et d’expliquer le réel par l’impossible. (id. ibid. p. 199).

Mais, demande Stultitia, « Pythagore est bien l’inventeur des mathématiques, et Platon un grand mathématicien. Les grecs étaient de grands astronomes. La science moderne n’est-elle pas débitrice de ces penseurs ? ».

Bien sûr ! Mais en partie seulement. Car sa naissance ne pourra s’opérer sans une douloureuse « rupture épistémologique ».

Car, pour Pythagore, Platon et Aristote, les mathématiques ne peuvent s’accorder qu’à la régularité du monde éternel et immortel des astres, qui est celui des dieux. Et lorsque Galilée affirme, comme le rapporte A. Koyré, le caractère géométrique du « livre de la nature », il énonce ce qui aurait été un blasphème pour la pensée des Anciens : le monde terrestre, celui qu’Aristote nommait « sub-lunaire », celui où les hommes meurent, où les pommes tombent des arbres et pourrissent, est régi par les mêmes lois que celles qui régissent le Cosmos présumé divin !

Un véritable crime de lèse Cosmos, ou de lèse divinités grecques, ce qui revient au même !

« La science moderne naîtra, peut-on dire, le jour où l’on osera proclamer cette vérité : la même Mécanique, les mêmes lois, régissent les mouvements célestes et les mouvements sublunaires, la circulation du soleil, le flux et le reflux de la mer, la chute des graves. Pour qu’il fut possible de concevoir une telle pensée, il fallait que les astres fussent déchus du rang divin où l’Antiquité les avait placés, il fallait qu’une révolution théologique se fût produite » P. Duhem, Le système du Monde, II, Paris, Hermann 1914, p. 453.

Car pourquoi cette rupture épistémologique qui a rendu possible la science moderne s’est-elle produite en Occident, et en Occident seulement ?

On le sait, le zéro a été inventé par les babyloniens avant d’être repris par les Indiens ; les chinois ont, eux, été à l’origine de nombreuses inventions.

Mais la mathématisation de la physique, clef de ce que nous nommons maintenant la science, n’est apparue qu’en Occident. Pourquoi ?

Même si la question reste disputée, on a de fortes présomptions de penser que cette « révolution théologique » qui a rendu possible une telle « rupture épistémologique » a à voir, n’en déplaise à M. Onfray et à son anti-judaïsme et anti-christianisme forcené autant que primaire, avec la révolution conceptuelle introduite dans l’histoire par les pensées juive, chrétienne et musulmane, ce fameux « monothéisme » tellement abhorré.

Des penseurs aussi reconnus que Amos Funkenstein (Théologie et imagination scientifique, Paris, PUF 1995) Stanley L. Jaki (Cosmos and Creator, Edimbourg 1980), Lynn T. White (Medieval Religion and Technology, Berkeley 1978), etc. nous montrent comment une désacralisation du Cosmos était indispensable pour que soit rendue possible l’approche de l’univers comme objet de science.

Désacralisation parallèle à ce « désenchantement du monde » dont Marcel Gauchet, nous l’avons vu, fait la condition nécessaire de l’accession à la notion d’autonomie dans l’ordre social et politique.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/05/21/a-propos-de-que-faire-simon-leys-ou-les-habits-neufs-du-professeur-badiou-et-quand-marcel-gauchet-gagnerait-a-lire-levinas-et-pic-de-la-mirandole/
[voir dans ce même post, outre des précisions sur le rapport hétéronomie/autonomie,  les fortes affirmations de Lévinas dans Difficile Liberté, concernant la lutte biblique contre l’idolâtrie : « Le monothéisme marque une rupture avec une certaine conception du sacré. Il n’unifie ni ne hiérarchise ces dieux numineux et nombreux ; il les nie. À l’égard du divin qu’ils incarnent, il n’est qu’athéisme ».].

Tout comme il fallait rompre avec un Ordre cosmique, qui faisait de la femme et de l’esclave des êtres inférieurs selon un plan divin et éternel établi une fois pour toutes par la Nature, pour rendre possible « l’invention » du droit naturel moderne (qui n’est plus le droit d’une Nature intangible et divine, comme chez les Anciens, mais celui qui se fonde sur la nature rationnelle d’un homme capable de se donner lui-même des lois, et de ne plus dépendre du seul ordre hétéronome du Cosmos) ;

[cf. A. Renaut dans : Histoire de la philosophie politique, I, La liberté des Anciens, Calmann-Lévy, Paris 1999, p. 41 : « Dans l’exacte mesure où, chez Aristote, le droit naturel est découvert en la nature, au sein de laquelle sont supposées exister des inégalités entre les hommes (donc des inégalités naturelles), il aurait été impossible à une telle philosophie de se demander si la véritable fonction des instances juridico-politiques n’est pas de venir corriger la réalité au nom d’un idéal transcendant »]

Il fallait, de la même façon, oser ce crime de « lèse-Cosmos » qui ramenait l’ordre éternel et divin des cycles cosmiques aux mêmes lois que celles qui régissent la chute des pommes, dont la pourriture manifeste le caractère radicalement contingent !

Il fallait donc extraire le divin de cette Nature divinisée, condition nécessaire pour la rendre manipulable à l’infini par l’intellect humain.

Ce que firent Descartes et Galilée, signant par là même la fin du Cosmos classique, aristotélicien comme stoïcien ;

« Ce Monde, ce Cosmos, la physique de Descartes le détruit entièrement.
Que met-elle à sa place ? À vrai dire, presque rien. Étendue et mouvement. Ou matière et mouvement. Étendue sans limites et sans fin. Ou matière sans fin ni limites : pour Descartes, c’est strictement la même chose » (A. Koyré, Introduction à la lecture de Platon…, op.cit., p. 209).

Tout en y conservant (et c’est l’une des raisons pour lesquelles le modèle « atomiste » fondé sur le hasard et l’imprévisibilité ne pouvait être une alternative retenue par les inventeurs de la science moderne : n’en déplaise à M. Onfray, Épicure ou Lucrèce ne sont en rien à l’origine de la conception cartésienne et galiléenne de la matière…) un principe d’intelligibilité qui permettait d’appliquer à la matière, désormais nommée « étendue », les lois de la géométrie et des mathématiques, dont la connaissance a été elle aussi rendue possible à l’homme du fait de sa création « à l’image de Dieu ».

Cette double exigence, qui disqualifie le Cosmos « classique » entendu comme réalité divine – et celui de Lucrèce conçu comme agrégat arbitraire et aléatoire d’atomes -, tout en affirmant l’intelligibilité de « l’univers« , a probablement été rendue possible par l’idée judéo-chrétienne et musulmane de Création.

Bien qu’elle ait mis du temps à s’exprimer au niveau de la naissance de la science, et que sa réception fut loin d’être évidente de la part des autorités ecclésiastiques (en témoigne bien sûr « l’affaire Galilée »), la position du modèle de la Création comme « postulat métaphysique » et épistémologique a probablement rendu possible une pensée de la contingence de l’univers, de la nature, de la physique, mais aussi cette pensée que cet univers physique ayant été « écrit en langage géométrique » par l’intelligence d’un Créateur transcendant, était donc susceptible de déchiffrement par un homme créé « à son image ».

Pour une pensée de la Création, le Cosmos n’est pas Dieu en soi, mais, en tant qu’œuvre d’un créateur, « il chante la gloire de Dieu » et son intelligence, comme dit le Psalmiste.

Malgré le génie propre des civilisations indiennes, chinoises ou autres, cette articulation originale entre la transcendance d’un Dieu qui se distingue d’un « Cosmos » pour en faire un « univers », selon la terminologie d’A. Koyré, et le caractère intelligible d’un tel univers en tant que Création, n’y a jamais été pensé.

cf. la dessus, par ex. J. Needham, La science chinoise et l’Occident, Seuil Paris 1973 en particulier p. 32 : « Dans l’ancienne pensée chinoise, l’idée d’un dieu suprême comme personne, aussi forte qu’elle fut, n’impliquait pas la conception d’un législateur divin et céleste imposant ses ordres à la nature non-humaine; et (…) le concept du suprême en vint très tôt à désigner quelque chose de tout à fait impersonnel. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y avait pas, pour le Chinois, d’ordre dans la nature, mais plutôt qu’il ne s’agissait pas d’un ordre fixé par un être personnel rationnel, et donc, qu’il n’y avait aucune garantie que d’autres êtres personnels doués de raison soient capables de déchiffrer dans leur propre langage (terrestre), le code de lois préexistant qu’un Dieu aurait formulé préalablement. On ne pensait pas que le code des lois de la nature puisse être dévoilé et lu, parce qu’on avait aucune assurance qu’un être divin, même plus rationnel que l’homme, en ait jamais formulé un ».

Raison probable pour laquelle la science moderne n’a pu s’y manifester.

On est donc en droit d’être une nouvelle fois surpris par les affirmations péremptoires de M. Onfray, qui tout en se posant en parangon de la science, et en pourfendeur des « superstitions » (p. 514), refuse à cette même science son acte de naissance en exigeant de « revenir au cosmos » (id.), alors même que la mathématisation de la physique exigeait l’abolition de cette « superstition » que constituait le Cosmos des Anciens.

Encore une fois, ce n’est certes pas la référence à « l’ontologie matérialiste » de Lucrèce qui pourra en quoi que ce soit le sauver de l’incohérence.

Car même si la philosophie épicurienne a en effet introduit dans la pensée, de façon figurée, la notion « d’atome », ni sa vision de cet atome, ni sa conception de la matière (cf. Descartes, ci-dessus) n’ont été retenues par la science moderne et contemporaine.

Il me plait de terminer en citant, en hommage à Bernard d’Espagnat, quelques textes de « A la recherche du réel », ouvrage extraordinaire de clairvoyance, et dont les propositions datant de 1979 concernant notre rapport à la réalité ont été depuis confirmées par l’expérimentation (expérience d’Alain Aspect 1980-1982, à l’instigation de B. d’Espagnat lui-même).
https://fr.wikipedia.org/wiki/Exp%C3%A9rience_d’Aspect

Il faut en saluer la réédition (Dunod, 2015), avec une préface d’E. Klein :
https://www.youtube.com/watch?v=ypBDwXD6hqw

Je ne suis pas spécialement anti-matérialiste.
J’irai même jusqu’à risquer une comparaison que n’aurait peut-être pas reniée B. d’Espagnat : la dualité de nos concepts approximatifs de « matière » et « d’esprit », que nous essayons malhabilement d’articuler, ne témoignerait-elle pas de la difficulté qu’éprouve notre intelligence humaine limitée à se représenter notre réel, irrémédiablement « voilé » selon l’expression de d’Espagnat ; un peu comme notre approche des particules, en microphysique, nous oblige à tenir ensemble (cf. la notion de « quanton ») un aspect d’onde et un aspect de corpuscule en apparence inconciliables pour notre intuition, notre compréhension, et même notre imagination ?

Il se pourrait donc que la dualité matérialisme/spiritualisme relève d’une approche conceptuelle inadéquate à la réalité qu’elle prétend représenter, mais sur laquelle notre intelligence rudimentaire a cependant besoin de s’appuyer pour tenter d’éclairer tant bien que mal quelques-unes des énigmes auxquelles elle est confrontée.

J’avoue que, pour ma part, ayant beaucoup joué au « lego » quand j’étais enfant, et ayant depuis découvert la fascinante complexité de l’interrogation des physiciens sur ce que nous nommons à défaut de mieux notre « réel », j’ai du mal à me satisfaire de cette « ontologie matérialiste » à laquelle nous convie M. Onfray, et dont le puéril atomisme lucrétien ressemble à ces fables infantiles dont j’enjolivais jadis mon « Cosmos » de plastique.

Rappelons un passage de l’interview de B. d’Espagnat citée dans la post précédent, et qui illustre l’idée de « découvertes physiques négatives« ,  dans la mesure où, si la science, on l’a vu, ne peut dire à la métaphysique où elle doit aller, elle peut toujours lui dire où elle ne peut plus aller :

« Telle qu’elle se présente aujourd’hui il me paraît clair que la physique ne débouche de façon certaine sur aucune métaphysique particulière. Toutefois elle nous apprend quand même beaucoup, car si elle ne peut pas dire ce que le « fond des choses » vraiment est, en revanche elle n’est pas muette sur ce qu’il n’est pas. Et en particulier elle élimine un certain matérialisme scientifique que, du temps de la physique dite « classique » elle paraissait favoriser et qui reste encore très vivace ».

Et il est clair que pour qu’une métaphysique matérialiste demeure un modèle légitime et crédible, elle a en tout cas un sérieux effort à faire pour se renouveler.

Car en quoi des fables simplistes, comme celles que nous présente M. Onfray, tellement éloignées de ce que la physique nous enseigne aujourd’hui, peuvent-elles avoir quelque utilité ?

C’est la raison pour laquelle je rajoute ces quelques passages tirés de livres de B. d’Espagnat.

On peut aussi écouter quelques conférences, comme celle-ci :

 

Je n’ai pas pu me résoudre à tronquer ces textes magnifiques (et d’un humour ravageur pour ce qui est des « Interludes », qui font la joie de Stultitia…), qui rendent compte de la place de plus en plus importante qu’occupent les mathématiques en physique, place qui rejette le bon vieux matérialisme démocritéen de grand papa (c’est-à-dire épicurien ou lucrétien) à la remise des jouets d’enfance. Et qui posent des questions essentielles en ce qui concerne la notion « d’objectivité » (cf. les « Interludes »).

Je les reproduis donc tels quels.

Bonne lecture aux courageux !
En espérant que cela incite à lire « A la recherche du réel » !

Annexe : Textes de Bernard d’Espagnat.
A la recherche du réel, 1979, 3ème édition, Presses-Pocket 1991.

DE DÉMOCRITE À PYTHAGORE

L’enfant et l’homme de la rue croient que l’accès au réel est immédiat: l’idée de l’existence de ce caillou ou de cette chaise lui paraît claire et évidente et il ne conçoit guère que soit mise en doute son caractère d’absolu : même s’il croit aux contes de fées.

Très tôt – comme on le sait – les philosophes contestèrent ce point de vue. Ils tirèrent argument du caractère périssable des objets pour leur refuser la réa¬lité intrinsèque. Réalité signifie, dirent-ils, ce qui s’oppose au rêve: et cela, c’est la permanence. Quel degré de réalité pouvons-nous donc attribuer à des choses qui naissent et meurent, qui toutes se font et se défont? En dessous, à l’intérieur ou au-dessus il doit y avoir autre chose. Un réel absolu, non évident pour l’appréhension immédiate et dont l’accès par conséquent est difficile.

Plus tard, bien d’autres arguments meilleurs, tel par exemple le doute cartésien, vinrent conforter cette thèse. Une thèse qui n’est, au demeurant, pas l’apanage des philosophes. A ce degré de généralité ( « la connais¬sance de l’être est difficile » ) l’idée est partagée par la plupart des religions. Elle rejoint en outre le sentiment poétique inné d’une Réalité profonde, située derrière ou au-delà des choses, qu’inspire peut-être à plus de per¬sonnes qu’on ne croit le spectacle de la beauté.

Dire que la réalité indépendante ( ou réel, ou être ) est de connaissance malaisée c’est évidemment faire d’abord – contrairement à certains – le postulat que la notion même de réalité a un sens qui dépasse l’homme. Ce n’est pas encore en spécifier le mode d’approche. Lier en quelque manière un tel mode d’approche au sentiment de la beauté est déjà bien plus restrictif. Pas totalement cependant. Même si mon esprit fait – explicitement ou confusément – un choix de cette espèce deux grandes orientations s’offrent encore à lui, complémentaires peut-être mais à coup sûr très différentes. Je puis chercher l’être soit dans les mathématiques – pures ou appliquées – soit derrière la beauté sensible.

La recherche de l’être à travers la beauté sensible a longtemps constitué le but avoué des poètes. Il n’en va plus ainsi, du moins chez les professionnels. Ceux-ci ne se pardonneraient pas d’afficher candidement une aspi¬ration que nous, les intellectuels, leur avons appris à tenir pour bien trop naïve. On peut le regretter: car naïveté pour naïveté celle des vieux poètes semble – on verra pourquoi – plutôt moins considérable à tout prendre que celle des grands rhétoriqueurs contempo-rains ou – à l’opposé – que celle de tels ou tels hommes de science remplis d’illusions quant au sens et à la portée du concept d’objectivité. Mais ce rejet est aujourd’hui incontestable.

Restent alors les mathématiques. Et au tout premier rang les mathématiques pures, comme il se doit. Celles-ci se présentent à première vue comme un ensemble de vérités indépendantes des contingences, universelles et éternelles. Il n’est pas surprenant que beaucoup de penseurs y aient vu et y voient encore l’expression de la parfaite permanence, c’est-à-dire de l’être lui-même. En quelque mesure, cependant, les découvertes de notre siècle ont fait apparaître – ici encore – la naïveté d’une telle vision, en mettant en lumière le fait que les mathématiques reflètent principalement les capacités opératoires de l’être humain. Je dis « en quelque mesure » uniquement pour la raison que je ne veux pas exclure la possibilité d’un certain parallélisme de structures entre l’être humain et l’Être tout court, parallélisme qui restituerait aux mathématiques pures une part de la transcendance qu’on leur a attribuée longtemps. Mais sans entrer dans les détails de questions dont l’analyse serait longue je dois au moins noter que les recherches mathématiques récentes ont ramené à un niveau plus raisonnable le prestige exagéré dont, précisément, a joui longtemps la notion d’universalité de la certitude mathématique.

Si la beauté des mathématiques pures n’est pas à elle seule une voie assurée vers l’être il reste au mathématicien la possibilité de transférer ses espoirs à la physique mathématique. A dire vrai c’est là la voie qui d’emblée paraît à beaucoup la plus naturelle. Pour bien des chercheurs contemporains la physique mathématique ou physique théorique (une distinction entre les deux notions est parfois faite mais n’est pas ici nécessaire) a, en effet, pour premier but de systématiser l’ensemble des connaissances concernant le monde réel. La raison qui a poussé l’homme à choisir en vue d’une telle fin l’outil mathématique plutôt qu’un autre est simplement que celui-là s’est progressivement révélé le plus efficace – et de beaucoup -, pour la synthèse dont il s’agit. Comme le physicien qui veut en faire usage doit nécessairement se référer pour cela à certains canons d’élégance on voit que l’emploi de la physique théorique est bien une manière – et une manière a priori sensée – de tenter une appréhension du réel qui soit guidée par la beauté.

Le fait que les méthodes mathématiques permettent mieux que toute autre la synthèse des divers aspects du réel a des conséquences importantes quant aux manières dont il est légitime de s’imaginer ce réel. Car le rôle des mathématiques en physique ne se limite pas à celui d’une simple sténographie, autrement dit à un rôle d’écriture abrégée de relations que, si l’on disposait de plus de place et davantage de temps, on pourrait aussi bien écrire dans le langage de tous les jours. Ce rôle là, bien entendu, existe. Mais il est mineur. Bien plus fonda¬mental est celui joué par le processus de définition d’entités nouvelles. Que l’on pense seulement à l’apparition du concept d’énergie. Au départ, une loi de conservation, interne à la mécanique rationnelle, c’est-à-dire une loi purement abstraite: « la somme du produit de telles et telles quantités et d’une certaine fonction de telles autres quantités ne varie pas avec le temps ». Mais aujourd’hui une denrée qui se vend et qui s’achète cher. Dans bien des cas il se passe ceci que, même sans devenir, comme l’énergie, des concepts de la vie courante, les concepts abstraits forgés par le physicien théoricien en viennent progressivement à supplanter les plus anciens – issus directement de l’expérience ancestrale – dans les descriptions que la physique propose du monde. Cette évolution résulte simplement du fait que les nouveaux concepts portent plus loin que les anciens (celui de masse plus que celui de poids, celui d’énergie plus que celui de masse). Elle a pour conséquence un phénomène que l’on a parfois appelé un peu impropre¬ment une « déréalisation » du monde physique. Le mot est ambigu, « déchosification » serait meilleur. Il ne s’agit pas là, en effet – pas encore! – d’une négation de la validité du concept d’une réalité indépendante de l’être humain. Mais il s’agit bien d’une négation radicale de la vision du réel qui est celle de l’homme de la rue à prétentions scientifiques: je veux dire de la vision qui érige en absolu – et en seul absolu – les concepts familiers qui nous semblent les plus dénués de mystère, comme celui de grain ou celui de force de contact.

Ainsi en arrive-t-on progressivement à une vision du monde dans laquelle la matérialité des choses semble se dissoudre en équations. Une vision dans laquelle le matérialisme est de plus en plus contraint d’évoluer vers le mathématisme et où, si l’on peut dire, Démocrite doit en définitive se réfugier chez Pythagore. Qu’est-ce, en effet, que la matière ? Ce qui se conserve, disait-on autrefois. Ce n’est donc pas la masse. A moins d’identifier celle-ci à l’énergie (à l’unité de mesure près). Mais cette dernière entité, l’énergie, n’est elle-même rien d’autre que la pure « immatérialité » d’une composante de quadrivecteur dans un espace-temps qui – pour faire bonne mesure – est « courbe » ! Ou bien identifierai-je la matière d’un objet à l’ensemble de ses « atomes de Démocrite » ? La conservation de la matière sera-t-elle alors celle de ces « atomes », c’est-à-dire celle des parti¬cules qui la constituent ? Les choses ne peuvent être aussi simples puisque des particules peuvent s’annihiler ¬avec leurs « antiparticules » – au seul profit d’une accélération de particules préexistantes. Les particules elles-mêmes ne se conservent donc pas toujours. Il est vrai que certains nombres, certaines différences entre nombres de particules et nombres d’antiparticules, sont conservés. Mais, de nouveau, ce sont là quantités abs¬traites. Initialement conçu pour représenter une propriété d’un ensemble, autrement dit une entité distincte de celui-ci (une collection de billes est autre chose, pensait-on, que le nombre de billes de la collection) voilà que le nombre apparaît maintenant en physique comme l’entité ayant seule une stabilité suffisante pour que cette science le prenne vraiment au sérieux.

De là à affirmer, avec les pythagoriciens, que les nombres sont l’essence des choses, il n’y a qu’un pas. Et il faut même noter qu’il ne peut ici être question d’un simple pythagorisme édulcoré. Il faut un pythagorisme essentiel, je veux dire inconciliable en définitive avec la vision démocritéenne qui pose l’éternité des grains ultimes. En d’autres termes il n’est plus possible d’emprunter à Démocrite sa conception fondamentale du réel en ajoutant seulement que les « atomes » interagissent par des forces obéissant à certaines formules; et que le critère de la beauté mathématique s’avère fécond en ce qui concerne la recherche de ces dernières. Une telle tentative de conciliation entre Démocrite et Pythagore ne résoudrait rien puisque, encore une fois, aucun « grain » situé dans l’espace n’apparaît comme indestructible. Puisque, bien au contraire, tous peuvent subir l’annihilation. et que les seules entités assez stables pour que la physique puisse envisager de les regarder comme fondamentales sont des nombres, des fonctions ou d’autres êtres mathématiques d’apparence encore plus abstraite. « Tout est géométrie » proclament volontiers certains spécialistes de la théorie de la relativité générale.

Il paraît inutile de développer en détail l’exposé d’une évolution conceptuelle déjà ancienne et par conséquent assez bien connue. La découverte expérimentale des antiprotons, et donc l’assurance de la généralité des processus d’annihilation et de création, remontent toutes deux aux années mille neuf cent cinquante. Mais ces faits avaient pu être prédits bien avant encore par des théoriciens dont chacun sait qu’ils trouvèrent dans l’élégance mathématique du formalisme le plus sûr guide de leurs succès. Aussi est-ce seulement pour mémoire que j’ai rappelé un moment essentiel – mais auquel cependant on ne peut s’arrêter – de la pensée physicienne. Le moment que l’on peut nommer « l’émergence du pythagorisme » (à condition bien entendu d’écarter toute acception mystique ou magique de l’expression). Ayant satisfait à ce préalable nécessaire il m’est maintenant permis de considérer des évolutions d’idées bien plus récentes, bien moins connues et qui par conséquent exigent, elles, d’être présentées en détail. (ed. Presses Pocket, 1991, p. 21-27).
(…)
INTERLUDES MÉCHANTS ET SIMPLISTES

MATIÈRE
Les sciences physiques sont souvent appelées « sciences de la matière ». La matière serait donc le concept de base. Et l’un des faits dont certains hommes de science cherchent à nous convaincre c’est que, précisément, tout se ramène à la notion de matière. Que dans l’absolu, celle-ci est vraiment le seul « existant », aux propriétés innombrables.

Le moins que l’on puisse exiger de matérialistes aussi décidés c’est qu’ils nous disent clairement ce que la notion en question recouvre dans leur esprit. Afin d’en avoir le cœur net, un mien ami alla un jour trouver quelques-uns de mes bons collègues, professeurs d’université. Le premier abordé fut un chimiste d’un très grand âge. Celui-ci dit: « Jeune homme, la chose est simple. La matière demeure et la forme se perd. Voyez donc Lavoisier pour tout détail complémentaire. » Mais, sur ces entrefaites, un physicien des particules élémentaires mentionna le défaut de masse, puis la découverte des antiparticules. Pour sauver l’idée de conservation, il proposa d’appeler matière le nombre des baryons moins le nombre des antibaryons (ou le tiers du nombre de quarks diminué de celui des antiquarks). Avant même qu’il n’ait défini ces termes, un de ses collègues intervint. Au nombre en question, celui-ci demandait qu’on ajoutât celui des leptons, diminué du nombre des anti¬leptons. Ils se mirent d’accord en reconnaissant tous les deux que le choix entre ces formules – et entre d’autres similaires – était tout à fait arbitraire. Et quelqu’un ayant dit: « le nombre est donc Idée des choses », les deux compères s’éclipsèrent avec discrétion, craignant fort de passer pour des platoniciens !

OBJECTIVITÉ
Le matérialisme atomistique, ou mécaniste, est une réunion de deux hypothèses. Une hypothèse ontologique : indépendant de nous, le monde est fait comme une horloge. De petits grains, des champs, des forces en sont les pièces et les ressorts. Une hypothèse épistémologique: nous sommes capables de connaître, toujours de mieux en mieux et à la limite très bien, ce monde tel qu’il est, et tous ses rouages complexes. Ces propositions ne peuvent, bien entendu, être déduites d’aucune vérité première. Aiguillonnés par des visions diverses, le philosophe et le mystique peuvent donc fort bien les rejeter a priori. Mais le partisan de ces hypothèses (qui est le plus souvent, de notre temps, un biologiste) a une réponse toute prête; une conception, rétorque-t-il, se justifie toujours au moyen de ses conséquences. Or où sont donc celles des conceptions des philosophes ? Ou des mys¬tiques ? Sur le plan objectif: néant. Et au contraire, voyez la mienne; toute la physique classique, une bonne part de l’astrophysique, toute la biologie moderne la vérifient. Même dans des domaines comme ceux de la vie et de la pensée, où l’on pouvait naïvement croire au finalisme, au rôle actif de la conscience, nos découvertes d’aujourd’hui nous révèlent le règne exclusif de la nécessité et du hasard. Pensez au modèle de la double hélice !

Dès lors, continue ce savant, n’est-ce pas folie, ou en tout cas infantilisme, que de continuer à parler de « causes finales » ? Ou encore de considérer l’esprit, la conscience que nous avons des choses, comme une entité au même titre que la matière, c’est-à-dire au même titre que ces petits grains, ou ces champs, qui, à eux seuls, expliquent l’Univers, y compris l’homme et son esprit ? Naïvetés que tout cela, ou plutôt effets secondaires, apparences trompeuses et charmeuses dont doit se défaire tout individu fort, adulte, conscient. Des multitudes de petits grains, liés par des forces que la physique quantique décrit, obéissant tantôt au déterminisme, tan¬tôt au hasard objectif dont traite cette même physique, voilà ce qui compose la réalité ultime du monde. Tout se réduit à la physique. A l’objectivité, pure et glacée, de la physique.

Impressionnés par ce triomphalisme et cette massive assurance, spirituels et penseurs doivent baisser les yeux. Ils reconnaissent, tous, s’être jusqu’à présent occupés de vétilles au lieu de contempler l’essentiel de l’homme, qui est évidemment la biologie moléculaire. Au fait, la biologie vraiment ? Que non pas, plutôt la physique, puisque, au dire de notre savant, la biologie se réduit – au moins en droit – à la physique. Les plus curieux (mais il y en a peu, car ce chemin est plus ardu que l’autre) vont voir par conséquent ce qu’a à dire le physicien.

Là, autre son de cloche. Autre triomphalisme. Oh, il est vrai, moins juvénile! Depuis quelque trente ans, la physique fondamentale digère, assez péniblement, dans le domaine des phénomènes artificiellement produits, ses conquêtes de l’entre-deux-guerres. Mais non pas moins puissant. Quels propos, en effet, tient donc le physicien ? Juste une petite phrase, toute simple mais vraie: « J’explique tous les phénomènes que vous voyez autour de vous » -« Tous! » rétorquons-nous, très surpris. – « Eh oui, vraiment tous » – « Et comment donc ? » – « Fondamentalement, par les équations de Maxwell et de Schrödinger. »

Ici, nous, les spirituels et les penseurs, sommes encore plus impressionnés. « Voilà bien la confirmation de ce que nous disait le savant mécaniste de tout à l’heure », nous exclamons-nous d’une même voix. Mais, « Chut! …, souffle le physicien. Le mot de mécaniste n’est pas très bien vu par ici ». – « Comment, interrogeons-nous, n’êtes-vous pas d’accord avec les biologistes, par exemple, sur la proposition que la science, et la science seule, est objective? » – « Si fait, s’écrie notre interlocuteur, avec l’accent de la résolution. » – « Mais, dès lors, pourquoi craindre cette épithète de mécaniste ? » – « Oh, c’est tout simplement que ces biologistes et nous ne sommes pas entièrement d’accord sur le sens du mot « objectif ». Si bien que le terme de mécaniste sonne assez faux à nos oreilles. Mais ce n’est là, croyez-le bien, qu’un détail sans nulle importance… Sa description vous ennuierait. » – « Cependant, il faut bien que nous, spirituels et penseurs, sachions quoi prêcher à nos ouailles. Que devons-nous leur dire sur la nature de la science ? » – « Eh! tout simplement qu’elle est objective. Y a-t-il rien de plus aisé ? »

Ces propos provoquent un silence que le physicien croit gêné. Aussi, pour nous convaincre, il renchérit : « Voyez-vous, nous dit-il, ce n’est pas la première fois qu’entre ordres religieux – et les savants, par leur ascèse, sont les vrais moines actuels, comme vous savez -, ce n’est pas, dis-je, la première fois qu’entre ordres religieux surgissent de ces – oh, toutes petites ! – difficultés. Instruits par ce que nous rapporte cette fine mouche que fut l’auteur des Provinciales nous avons su, ces biologistes et nous-mêmes, faire notre paix là-dessus. Nous sommes, en effet, convenus de dire tous d’une même voix que les principes fondamentaux sur lesquels la science est fondée sont objectifs. A la vérité, nous physiciens ne l’entendons pas comme tout le monde. Nous signifions par là qu’ils peuvent se référer de façon décisive aux facultés ou aux incapacités des observateurs, pourvu qu’il s’agisse d’observateurs humains en général, et non de tel observateur particulier. Nous y sommes bien obligés, car sans cela, la physique atomique orthodoxe s’effondre. Entraînant la moléculaire ! Et avec elle, la biologie du même nom! Les biologistes dont vous parlez, quand ils nous disent qu’un énoncé est objectif, veulent au contraire nous faire entendre qu’il porte sur la Réalité, dont l’homme n’est qu’une conséquence, et que donc, il ne peut se référer à lui. Et c’est pourquoi, nous les traitons, avec raison, de mécanistes, qui est, ici, un terme de mépris. Mais ces heurts demeurent secrets; car vous comprenez bien qu’il serait malséant d’étaler de telles disputes. Le public, d’ailleurs, n’y comprendrait rien. Aussi, à ceux qui vous interrogent, devez-vous tout simplement dire que la science est objective, et vous garder surtout de vouloir définir ce mot. »

« Mais enfin, mon Révérend Père. ..Pardon, Monsieur le Professeur – rétorquons-nous -, cela fait une différence. Car, enfin, si les principes premiers de la physique ne se peuvent même énoncer sans une référence explicite aux possibilités des observateurs humains, voire même seulement aux limites de leurs communes facultés, alors qu’allons-nous parler de singe nu et d’autres tartes à la crème d’une culture matérialiste qui se croit être d’avant-garde ? L’homme, dès lors, ne serait pas un négligeable système physique. Il n’émerge¬rait pas de la nature à titre d’excroissance accidentelle et dérisoire, dans un tout petit coin de l’Univers que lui décrit sa science et qui est perçu par ses sens. Bien au contraire, il serait la mesure – et même, finalement, au moins le coauteur – de tout ce monde empirique qu’il appréhende et qu’il croit exister en soi. Protagoras*, et non Lucrèce, aurait dit vrai! »
« Excusez-moi, repartit l’autre, mais spécialisation oblige. Je ne saurais ouïr des propos non scientifiques. »  (ed. Presses Pocket, 1991, p. 85-89).

[* ajout de desideriusminimus: De Protagoras (Vème siècle avant notre ère), on a surtout retenu la formule « L’homme est la mesure de toute chose », par laquelle il met en question notre capacité d’atteindre un réel indépendant de la représentation que nous pouvons en avoir].

« Cosmos » ou cosmétique ? Petite participation au dégonflage de quelques baudruches de M. Onfray (1).

Dans un post précédent

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/09/23/subprimes-de-la-pensee-et-bulles-intellectuelles-a-propos-de-recentes-inflations-mediatiques-a-la-onfray-et-consorts/

je disais vouloir revenir sur quelques perles et aberrations de la dernière publication philosophique de Michel Onfray (« Cosmos » Paris, Flammarion 2015).

Il ne s’agit pas ici d’ajouter à quelque « Onfray bashing » sur le mode de l’invective, comme le dénonçait récemment JF Kahn dans Libération,

http://www.liberation.fr/debats/2015/10/11/gare-a-la-mal-pensance_1401888

mais simplement de montrer le plus objectivement possible, à l’aide de citations, combien est injustifiée l’audience qu’on accorde à ce philosophe dans le paysage intellectuel et les médias.

[Pour éviter d’être trop « massif », je diviserai cette réflexion en trois posts, les deux premiers constitués de remarques suivies sur des problématiques philosophiques, le troisième s’attachant de façon plus ponctuelle à quelques allégations éparses de l’auteur].

Je voudrais commencer ces quelques mises au point par un rappel élémentaire de l’un des b.a-ba de la philosophie, concernant la distinction essentielle entre physique et métaphysique, distinction que M. Onfray malmène en permanence.

On le sait, il est bien aventureux de penser que les sciences pourraient induire de façon nécessaire une conception métaphysique particulière, qu’elle relève du théisme, de l’athéisme, etc., puisque, par définition, la « méta-physique » est le champ de réflexion qui se situe « au-delà » de la physique, donc de la science, champ que cette dernière ne peut appréhender.

De nos jours, les sciences revendiquent à juste raison leur autonomie et leur(s) méthodologie(s) propre(s), et se gardent de s’aventurer dans le domaine de la métaphysique, du moins lorsqu’on a affaire à des scientifiques sérieux.

La science fait ce qu’elle fait, pas plus. Elle n’a pas à se prononcer sur ce qui relève d’un au-delà de la méthode scientifique, en particulier d’un au-delà de la physique, donc sur ce qui peut être qualifié de métaphysique, même si, bien sûr, tout scientifique en tant qu’homme et penseur peut avoir son opinion dans ce domaine.

Car cette limite méthodologique que la science s’impose ne veut absolument pas dire que la métaphysique serait inutile ou sans pertinence (ce qui serait d’ailleurs déjà une thèse métaphysique !) : nous avons eu l’occasion de voir que tout discours, y compris scientifique, se fonde, au moins implicitement, sur des postulats, des modèles métaphysiques ou des « récits des origines ».

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/12/04/des-mythes-des-croyances-et-de-mr-onfray-qui-est-au-dessus-de-tout-ca/

Le « récit des origines » commun à la plupart des scientifique pose en général au minimum, ne serait-ce qu’implicitement donc, que la raison peut dire quelque chose de ce que nous appelons « le réel », quelque chose qui peut aller jusqu’à revendiquer une certaine « vérité », ou du moins « vraisemblance ».

Même si c’est pour convenir ultérieurement que ce réel ne sera jamais que le réel « pour nous », et non le réel « en soi », même si ce réel demeure radicalement « voilé » à notre entendement, etc.

Or ce genre de postulats qui rendent la science possible échappent à la science elle-même.

Celle-ci n’a pas les moyens de les justifier. Ils relèvent donc de thèses « métaphysiques » diverses, auxquelles correspondent des noms précis dans l’histoire de la philosophie. (La science n’a pas non plus les moyens de corroborer ou d’infirmer par son propre discours les postulats d’un scepticisme métaphysique qui la disqualifierait en tant que démarche pertinente).

Accorder de la valeur à la science ou ne pas lui en accorder repose donc sur des options, des croyances (dans l’acception non religieuse du terme), des engagements ontologiques (qui concernent l’être du monde, des choses, de l’homme), qui ne relèvent pas de la science elle-même, mais qui pourront cependant être réfléchis, mais à l’aide d’une rationalité non scientifique, non expérimentale, rationalité qui est le propre de la philosophie.
[De telles remarques concernent aussi les mathématiques : si le mathématicien est avant tout un praticien, il sait que les « fondements » de sa science supposent implicitement des positions philosophiques, métaphysiques, dont il est libre de discuter, et qui ne relèvent pas des mathématiques elles-mêmes : un mathématicien peut être formaliste, logiciste, pythagoricien, platonicien, réaliste, constructiviste, intuitionniste, etc. Et ce n’est pas le fait de ne pas s’interroger sur la question des « fondements » qui suffirait à faire que cette question ne se pose pas. Pas plus que le fait de ne pas s’interroger sur l’existence ou la non existence de Dieu suffirait à régler le problème : forcément, Dieu existe ou n’existe pas, forcément la question de son existence est pertinente ou pas ! ].

Ce type de choix va donc dépendre de la décision de chacun, du domaine du « je crois que… » ; du « il me semble que… » ; domaine qui relèvera d’une raison argumentative, mais hors de portée d’une confirmation ou d’une réfutation expérimentale. En effet je peux toujours faire le choix opposé, tout aussi irréfutable par la raison « scientifique ».

Peut-être cette situation de la raison humaine pointe-t-elle alors vers quelque chose qu’on pourrait nommer « liberté », et que Descartes reconnaissait dans la possibilité même d’exercer le « doute »…

Quoi qu’il en soit, il faut donc se garder de deux supercheries :

– D’une part prétendre que les sciences pourraient induire ou justifier une métaphysique, une croyance voire une religion particulière, alors même qu’elles se définissent désormais par le refus de dépasser leur champ propre de pertinence. Mais on connaît le refrain hélas récurrent : « la science montre que le bouddhisme, l’athéisme, le judaïsme, le taoïsme, l’épicurisme, le christianisme, etc. est ‘’vrai’’ ».
Cette confusion entre science, métaphysique et/ou croyance ou religion prend des formes et des noms divers dans l’histoire de la pensée : dogmatisme, scientisme, créationnisme, etc., toutes positions qui cherchent abusivement à tirer la science au-delà de son domaine légitime.

– D’autre part prétendre échapper à la métaphysique. Car une telle prétention est une contradiction performative (Wikipédia : « Une contradiction performative est une affirmation qui n’est pas contradictoire par elle-même, mais qui entre en contradiction avec le fait que quelqu’un ait pu l’énoncer ». Ex. : « J’ai fait une croisière. Mon bateau a fait naufrage. Il n’y a pas eu de survivant »). « Échapper, à la métaphysique, « en finir avec elle », l’estimer dénuée de pertinence etc. relève toujours … d’une métaphysique. (Et même le scepticisme radical, qui disqualifie les capacités de la raison, suppose donc le choix d’une métaphysique, en l’occurrence sceptique).

Or, M. Onfray présente la particularité étonnante de pratiquer à la fois l’une et l’autre supercherie.

Citons :

À propos des « commencements » (« Botanique de la volonté de puissance ») :

« Au commencement n’était pas le Verbe, qui arrive toujours à la fin, à la fumée des cierges, mais la Foudre, qui, au dire d’Héraclite l’Obscur, gouverne le monde (…)
Pas d’autre nom de Dieu ici, ni même de retour de la métaphysique, la physique suffit : des causalités en chaîne qui enclenchent des processus eux-mêmes productifs d’autres développements, etc. » (p.137).

Tour de force par lequel on prêche un héraclitéisme en l’identifiant à la physique au sens actuel du terme (première supercherie, puisque l’héraclitéisme est une métaphysique), tout en prétendant, de façon contradictoire, éliminer la métaphysique(deuxième supercherie).

Mais ce n’est qu’un début : les allégations sur le rapport de Lucrèce à la science sont tout aussi stupéfiantes :

« Pour ma part, je reste confondu par tant de prescience chez un philosophe qui ne dispose que de son intelligence pour établir ces propositions que la science contemporaine confirme, du moins dans les intuitions les plus audacieuses : la radicalité matérialiste, la rationalité immanente, la dialectique de l’atomisme, l’immortalité de la matière (…) tout ceci a été confirmé depuis par des observations empiriques, des calculs scientifiques, des validations confirmées par une épistémologie impeccable (p. 380-381).

« J’aimerais connaître le scientifique qui a prouvé ‘’l’immortalité de la matière’’ » me dit Stultitia, « comme celui qui a prouvé qu’elle est vivante, puisque pour être immortelle, il faut bien qu’elle commence par vivre, semble-t-il« .

Mais nous ne doutons pas que M. Onfray précisera ses sources. Ou bien notre grand défenseur de la « science » verserait-il dans la pensée magique ?

Ou encore :

« Mon nietzschéisme procède de cette pensée qui abolit les métaphysiques, devrait rendre impossibles les métapsychologies et oblige à une ontologie matérialiste » (p.231).

Laissons de côté la question de savoir si Nietzsche était « matérialiste », ce qui n’a rien d’évident (on reviendra sur le sens de ce terme), mais on aimerait tout de même comprendre en quoi une « ontologie matérialiste » pourrait bien échapper à la métaphysique… [« L’ontologie serait (…) l’étude de l’essence de l’être, de ce qui fait qu’un être est ; elle serait l’étude du fondement de l’ordre des choses. C’est pourquoi l’ontologie a fini par devenir synonyme de métaphysique » nous dit un dictionnaire à l’usage des classes de terminale (La philosophie de A à Z, Hatier). « Mais il est toujours utile de revoir ses cours de terminale, surtout quand on est le philosophe attitré des médias » susurre Stultitia…]

Cf. ces autres perles merveilleuses :

« la physique est une antimétaphysique, elle permet une ontologie matérielle ». (p. 331).

Ou :

« La science, hors scientisme qui est une religion de la science (sic !. cf. plus bas), permet de penser le monde selon la logique de l’ontologie matérialiste (…) Que de la physique et pas de métaphysique » (p.333).

Une « ontologie matérielle » est une métaphysique, ni plus ni moins qu’une autre. Il ne suffit pas de parler de « matière » pour sortir de la métaphysique, étant donné que le terme lui-même, dont se méfient à juste raison les physiciens (cf. plus bas, le texte de B. d’Espagnat), échappe à la physique et constitue donc un concept proprement métaphysique, une construction conceptuelle, comme le formulait G. Bachelard.

« Le terme matière« , nous dit le « Dictionnaire des auteurs et des thèmes de la philosophie » de S. Auroux et Y. Weil (Paris, Hachette 1991, p. 318-319 ; « Encore un ouvrage à l’usage des scolaires » me rappelle Stultitia) « est une catégorie servant à désigner les objets de la physique ; cette catégorie ne fait pas partie des concepts de la physique : cette dernière élabore seulement les notions de masse, masse ponctuelle, énergie, etc. […]. Le matérialisme est une thèse ontologique posant que toute réalité est constituée par ce que désigne le concept de matière ».

Écoutons A. Comte-Sponville, matérialiste bien connu mais tout de même moins simpliste (même si son approche de la matière laisse encore à désirer… cf. plus bas le texte de B. d’Espagnat), qui nous délivre cependant de quelques vielles confusions qu’il faut bien nommer – Eh oui, M. Onfray…- « scientistes » :

« La vraie question n’est pas de savoir quelle est la consistance de la matière (si elle est dure, molle, ou al dente!), ni même quelle est sa structure intime (par exemple substantielle ou énergétique, corpusculaire ou ondulatoire, permanente ou impermanente, séparable ou non séparable, etc.), mais si elle est de nature spirituelle ou idéelle (autrement dit comparable à l’expérience intérieure, qu’elle soit illusoire ou non, de ce que nous appelons notre esprit ou notre pensée), ou bien de nature physique (comparable, bien sûr, mais pas identique, à l’expérience que nous avons au niveau macroscopique, des corps ou des forces que nous appelons matérielles). Il va de soi que ce problème ne peut être résolu par la physique : c’est en quoi, la plupart des physiciens en sont d’accord, c’est un problème philosophique. La physique ne peut même pas nous dire si le monde existe. Comment pourrait-elle nous dire s’il est intégralement matériel ou non ? La physique ne peut même pas nous dire si la physique est vraie, ni dans quelle mesure (la proposition « la physique est vraie » n’est pas une proposition physique). Comment pourrait-elle nous dispenser de philosopher ? » dans : A. Comte-Sponville et L. Ferry, La sagesse des modernes, Paris, Robert Laffont 1998, p. 46.

Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises, car :

« Le Grand Almanach poétique japonais fonctionne comme le Talmud, la Bible ou le Coran : il s’agit à mes yeux d’un livre fondateur de civilisation. Il dit un monde, il manifeste une ontologie, il indique une métaphysique, il consigne par écrit une sagesse plusieurs fois millénaire qui évite l’écueil des livres dits sacrés fondateurs des religions monothéistes » (Cosmos, p. 440-441).

Tiens donc ! Et nous qui croyions que la pensée nietzschéenne exigeait d’ « abolir les métaphysiques », comme cela vient de nous être affirmé. Voilà maintenant qu’on identifie la « sagesse plusieurs fois millénaire » de la poésie  japonaise à une métaphysique !

« On s’y perd un peu ! » proteste Stultitia, dépitée.

(Mais sans doute la métaphysique japonaise jouit-elle du même privilège « d’extraterritorialité ontologique » (p.76) que la « métaphysique tzigane » dont il nous est fait en I,3 (p.74ss) une apologie quelque peu délirante. On y reviendra.

Et, pour rappel de mon post du 23/09 : on nous suggère, parmi d’innombrables exemples, de demander « à l’astrophysique matière à une ontologie susceptible d’illustrer ce que pourrait être [un] épicurisme transcendantal » (p. 406), dont l’intuition de « l’éternité de la matière » serait en outre validée par « les sciences contemporaines » (id. p. 407), navrant retour en force d’un « créationnisme à l’envers » dont Stultitia pensait le ridicule réservé aux fondamentalistes religieux de tout poil. L’épicurisme jouissant sans doute lui aussi de ce privilège d’extraterritorialité qui honore déjà la poésie japonaise et l’ontologie tzigane, et qui leur permet d’échapper à l’abolition nietzschéenne de la métaphysique.

Mais revenons à des considérations moins spectaculaires, en l’occurrence à un magnifique texte de cet immense penseur que fut Bernard d’Espagnat, récemment décédé.

Il me semble bien illustrer cette double exigence de la pensée (respect de la distinction physique/métaphysique en refusant que la science induise une métaphysique particulière ; et constat de l’impossibilité de l’« abolition de la métaphysique »).

En même temps que s’y trouve soulignée avec pertinence l’importance de la science pour impulser des « découvertes philosophiques négatives », selon le mot de M. Merleau Ponty souvent repris par E. Klein (par ex. dans « Les secrets de la matière » Plon et Librio 2015, p. 89-90), c’est-à-dire pour signaler les voies de réflexion que la philosophie et la métaphysique ne peuvent désormais plus emprunter :

Question : » La physique quantique semble (…) emmener le débat sur le terrain métaphysique. Bat-elle en brèche le matérialisme? Les travaux de Pauli ont ainsi été rapprochés de la spiritualité orientale, ce qu’on l’a pu résumer par l’expression de « Tao de la physique « …

B. d’Espagnat : « Dans ce domaine soyons prudents. Telle qu’elle se présente aujourd’hui il me paraît clair que la physique ne débouche de façon certaine sur aucune métaphysique particulière. Toutefois elle nous apprend quand même beaucoup, car si elle ne peut pas dire ce que le « fond des choses » vraiment est, en revanche elle n’est pas muette sur ce qu’il n’est pas. Et en particulier elle élimine un certain matérialisme scientifique que, du temps de la physique dite « classique » elle paraissait favoriser et qui reste encore très vivace. Malheureusement les philosophes qui jugent utile de prendre en considération l’évolution des idées en science ne sont pas chez nous très nombreux. C’est pourquoi, par exemple, tel ou tel d’entre eux (je ne le cite pas nommément car il s’exprime manifestement en toute bonne foi sur la base de ses connaissances) a-t-il pu suggérer que ce fond des choses (qu’il appelle « matière ») est de nature physique c’est à dire (selon lui) « comparable, mais bien sûr pas identique, à l’expérience que nous avons, au niveau macroscopique, des corps ou des forces que nous appelons matérielles ». Or s’il est une chose que la physique actuelle pense pouvoir affirmer avec assurance c’est bien, tout au contraire, que si ce fond des choses existe il n’est en rien comparable à notre expérience au niveau macroscopique ! De sorte qu’aux yeux des physiciens la notion même de matière est en train de devenir au moins aussi nébuleuse que ne l’est, à ceux de certains neurologues, celle d’esprit. Cela est important car aussi longtemps que le matérialisme a paru conciliable sans heurts avec l’expérience il était normal, pour un esprit rationnel, d’y voir une élucidation simple et crédible du fond des choses, reléguant dans la catégorie des tentatives dépassées les constructions fragiles des religions et des philosophies. Ce qui fait que sa chute rouvre la possibilité d’accorder du crédit à ces dernières. Mais attention ! J’estime qu’en la matière la science fournit quand même une sorte de démarcation (vague mais précieuse) entre ce qu’on peut croire (comme l’on croit à la parole d’un ami, c’est à dire par opposition à « savoir prouver ») et ce qu’on ne peut pas, sérieusement, croire (démarcation qui, au reste, est totalement différente de celle que le sens commun et la vie courante peuvent suggérer) ».

http://journaldesgrandesecoles.com/bernard-despagnat-de-la-physique-a-la-metaphysique/

Toutes mes excuses à la mémoire de Bernard d’Espagnat ! Stultitia a vendu la mèche en révélant plus haut le nom du matérialiste dont il est question.

Mais ce texte très riche va nous permettre d’entrer dans la deuxième partie de notre réflexion, qui concerne maintenant le Cosmos à proprement parler.

La notion de Cosmos est en effet au cœur de la plupart des « modèles métaphysiques » comme des récits religieux de l’Antiquité classique.

Barbara Cassin nous en propose une définition pertinente et synthétique :

« On pourrait rendre le terme Kosmos par le syntagme baudelairien ordre et beauté, et le rapprocher de notre moderne structure » (dans : Vocabulaire européen des philosophes, Paris, Seuil- Le Robert 2004, p. 1391).

Cette structure, cet ordre éternel et cette beauté d’essence divine s’accompagnent de la notion de finitude. Car l’ensemble du cosmos constitue une sphère fermée sur elle-même, pour les grecs image de la perfection :

« Le cosmos hellénique (…) est un monde ordonné et fini. Ordonné dans l’espace, du plus bas au plus haut en fonction de valeur, ou de perfection. Hiérarchie parfaite, où les places mêmes des êtres correspondent aux degrés de leur perfection (…) La sagesse divine resplendit dans ce monde où tout est à sa place, où tout est pour le mieux » (A. Koyré, Introduction à la lecture de Platon, suivi de Entretiens sur Descartes, Gallimard 1962, p. 208).

Mais la notion n’en demeure pas moins ambiguë, car elle épouse la diversité des modes de pensée des philosophes de la Grèce antique.

Notons que M. Onfray ne nous fournit pas précisément les moyens de lever ces ambiguïtés, car le « Cosmos » dont il nous parle peut être le Cosmos « virgilien » du paganisme classique, proche de la vision que partagent, malgré bien des nuances qu’il serait trop long de préciser ici, Platon et Aristote ; celui qui correspond aux qualificatifs d’ordre divin hiérarchisé et de beauté que nous avons évoqués :

« Le cosmos païen enseignait une sagesse existentielle qui permettait aux hommes de vivre selon lui. L’ordre du monde était réglé par une puissance mystérieuse qui ne s’appelait pas encore Dieu. (…) »
« On peut imaginer que les chamanes, les sages, les druides, les officiants enseignaient cette vérité physique dans un temps qui ignorait la métaphysique – étymologiquement les fictions qu’on invente pour peupler l’au-delà de la physique » (Cosmos, p. 331).

Outre qu’on aimerait savoir d’où M. Onfray tire sa connaissance de la cosmologie des  » chamanes et des druides », notons une fois de plus la confusion dénoncée plus haut ainsi que le caractère bien sommaire de la définition de la métaphysique.

Mais peut-on assimiler avec autant de désinvolture qu’il le fait ce premier modèle de Cosmos à celui des épicuriens, en particulier de Lucrèce, qui s’en distingue de façon non négligeable, comme il est bien obligé d’en attester, sans pour autant apparemment se rendre compte de la contradiction qu’il énonce ?

[J’avais déjà noté ce genre de désinvolture dans la contradiction, à propos des allusions positives à l’anarchisme de Kropotkine, pensée pourtant radicalement opposée au nietzschéisme… que professe M. Onfray ! cf. p. 524-525, etc.]

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/07/30/entraide-empathie-bienveillance-de-kropotkine-a-hobbes-et-retour-1/

« Je vis depuis lors dans ces notes en bas de page de Lucrèce.
Que dit sa cosmologie antichrétienne avant même l’existence du christianisme ? (…)
Que seul existe le mouvement perpétuel de la matière ; que l’espace est donc infini ; qu’aucune intelligence divine n’a présidé à la création de l’univers qui est le produit des meilleurs essais de la nature effectués pendant des millions d’années ; que les particules qui volettent dans un rai de lumière donnent bien l’image de la physique épicurienne : une danse d’atomes dans le vide ; que les platoniciens et les stoïciens proposent une métaphysique fautive parce que idéaliste et récusant la matérialité du monde » (p. 378-379).

Précisons que les stoïciens étaient matérialistes, mais passons, et concentrons-nous sur les plats de résistance, un post suivant s’occupera de quelques desserts, à titre de délassement…

On a donc certes le droit d’être épicurien et disciple de Lucrèce, mais il faudrait alors avoir la cohérence minimum de ne pas faire l’apologie, à quelques pages de distance,

– à la fois d’un « Cosmos païen » fini, qui permettait aux hommes de vivre selon un « ordre du monde » « réglé par une puissance mystérieuse » (cf. p. 331), comme le soutenaient « les platoniciens et les stoïciens », ces derniers prônant en effet une « vie selon la Nature », laquelle était conçue comme une manifestation du « Logos », de l’intelligence et de l’ordre divin ; (le Cosmos des Tziganes et des japonais semblant appartenir aussi, pour M. Onfray à un même type de « métaphysique »…).

– Et d’un « Cosmos » lucrétien (même si l’on peut se demander si l’expression peut être utilisée ici en rigueur de termes…) pour lequel les maîtres mots sont « hasard », « infini », « absence de tout principe d’ordre », comme se plaisent à le souligner en effet les stoïciens, avec parfois l’ironie mordante d’un Marc Aurèle.

« Ces deux conceptions opposées correspondent respectivement au modèle d’univers proposé par la physique stoïcienne et au modèle d’univers proposé par la physique épicurienne » (P. Hadot, La citadelle intérieure. Introduction aux pensées de Marc Aurèle, Fayard, Paris 1992, p. 164-165).

Mais voilà : le lucrétien radical Onfray, surmonte, lui, « ces deux conceptions opposées » qui se sont affrontées tout au long de l’histoire de la philosophie, en s’affirmant, en même temps et apparemment sans problème majeur, un « sur-stoïcien », comme il se définit lui-même en précisant son rapport au nietzschéisme :

« C’est mon cas : on peut également aimer le surhomme comme figure d’un sur-stoïcisme qui définirait l’acceptation de tout ce qui advient en amendant cette figure fataliste par une pensée de la volonté contre le vouloir qui permettrait, sur le mode du stoïcisme antique, de distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas » (p. 139).

Le « sur-stoïcien » demeurant par ailleurs, cela va de soi, disciple de Nietzsche, dont on connaît le rejet farouche de toute pensée de l’ordre et donc de tout « Cosmos » au sens classique, en particulier stoïcien, comme nous le montre, par exemple, l’alinéa 109 du Gai Savoir :

« Le caractère du monde est celui d’un chaos éternel, non du fait de l’absence de nécessité, mais du fait d’une absence d’ordre, d’enchaînement, de forme, de beauté, de sagesse, bref de toute esthétique humaine (…) Or comment pourrions-nous nous permettre de louer ou blâmer l’univers !… il n’est ni parfait, ni beau, ni noble, et ne veut rien devenir de tout cela ; il ne cherche pas le moins du monde à imiter l’homme ! Il n’est touché par nul de nos jugements esthétiques et moraux, il ignore toute loi. Gardons-nous de dire qu’il en existe dans la nature (…) la cosmologie, dans la suite de ses épiphanies, a-t-elle jamais été autre chose qu’une expression de la poétique, un genre littéraire -fût-il mathématisé-, bref : une fable positiviste, une fiction de fictions ».

« Quelle géniale puissance de synthèse ! Je comprends qu’une telle audace conceptuelle fascine les médias qui, visiblement, ne peuvent plus s’en passer ! », s’émerveille Stultitia.
Mais voilà qu’un doute traverse son esprit : « Et si c’était du grand n’importe quoi ? », ajoute-t-elle, soudain troublée.

Mais laissons-la à ses apories, et continuons notre chemin par une petite réflexion sur les rapports de l’idée de Cosmos avec la science.

**** Suite au prochain numéro! ****