« Il serait tout de même temps que tu présentes tes vœux à tes lecteurs », me dit Stultitia.
Or je fais en ces périodes une crise d’allergie aux vœux de bonheur, de réussite, et autres incantations rituelles de « bonne année » qui ont pour caractéristique ordinaire de ne pas se réaliser. Quand ce n’est pas le traditionnel « Et surtout bonne santé » suavement adressé au vieil oncle en soins palliatifs.
Et j’avoue qu’en ce moment, je me sens plus enclin à paraphraser Woody Allen :
« J’aimerais vous présenter un message d’espoir. Je n’en ai pas. En échange, est-ce que deux messages de désespoir vous iraient ? ».
Et même bien plus de deux, hélas…
Y figureraient les noms de Poutine, Ali Khamenei, Yahya Sinouar, Benyamin Netanyahou, Kim Jong-Un, Donald Trump ou encore Xi Jinping et bien d’autres fauteurs d’injustices, de violence et de guerres.
Ils évoqueraient aussi les échecs, déjà avérés, d’une « transition écologique » dans un monde qui persévère allègrement, quoi qu’on en dise, dans une surconsommation énergétique imposée par des impératifs de croissance, économique, démographique, etc., un monde qui étale tous les jours incohérences politiques, lâchetés et doubles discours, surenchères démagogiques et incitations consuméristes de tous ordres, qu’il s’agisse de productivisme agricole qui épuise la Terre, de nouvel extractivisme tout aussi ruineux pour la planète que le précédent, mais désormais repeint en vert, etc., monde qui, chaque jour, pèse plus durement sur les plus pauvres.
Sans oublier que de tels messages de désespoir devraient aussi évoquer cette irresponsabilité chronique dont nous parle Bernanos, cette « abjecte complaisance » dans la docilité qui rend complices à des degrés divers, en Russie, en Israël ou ailleurs, de quelques chefs de guerre diaboliques, de systèmes économiques défendant âprement « la loi du plus riche ». Complaisance dans ces privilèges que nous préférons vertueusement ne pas voir et ne « pas chercher à comprendre », mais qui font tout de même que 97 % des Français appartiennent sans état d’âme aux 30 % les plus riches du monde, pour ne pas parler de peuples encore mieux lotis que nous le sommes.
« Voilà longtemps que je le pense, si notre espèce finit par disparaître un jour de cette planète, grâce à l’efficacité croissante des techniques de destruction, ce n’est pas la cruauté qui sera responsable de notre extinction et moins encore, bien entendu, l’indignation qu’elle suscite ; ni la cruauté, ni la vengeance, mais bien plutôt la docilité, l’irresponsabilité de l’homme moderne, son abjecte complaisance à toute volonté du collectif. Les horreurs que nous venons de voir, et celles pires que nous verrons bientôt, ne sont nullement le signe que le nombre des révoltés, des insoumis, des indomptables, augmente dans le monde, mais bien plutôt que croît sans cesse, avec une rapidité stupéfiante, le nombre des obéissants, des dociles, des hommes, qui, selon l’expression fameuse de l’avant-dernière guerre, « ne cherchaient pas à comprendre ». G. Bernanos, La France contre les robots. 1947.
Dans ces conditions, peut-on encore sans s’illusionner rêver d’un message d’espoir ?
Me viennent alors en mémoire ces maximes que mon instituteur de la laïque (non, il ne se nommait pas Stanislas…) inscrivait de sa belle écriture au tableau noir et qu’il intitulait « leçons de morale ». Parmi elles :
« Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer ».
Qu’importe que l’auteur en soit Charles le Téméraire ou Guillaume Ier d’Orange.
Il faut avouer qu’elle tombe à pic pour instruire notre époque, encore mieux sans doute que « le pessimisme de l’intelligence » allié à « l’optimisme de la volonté », dont nous parle Gramsci.
Car force est de reconnaître que depuis le temps que la volonté bute sur les échecs et les désillusions, elle a bien du mal à conserver un quelconque optimisme…
Sans doute vaudrait-il mieux parler alors « d’énergie du désespoir ».
Un minimum de lucidité et les simples constats factuels semblent en effet condamner tout message d’espoir à la naïveté.
Car soyons sérieux : espère-t-on raisonnablement, par exemple, convertir à la sobriété volontaire quelques milliards d’individus supplémentaires dans un monde qui ne rêve que de croissance et d’augmentation du pouvoir d’achat, et dont l’Histoire toute entière – sauf guerres ou crises majeures – démontre l’orientation incoercible vers plus de consommation ?
Ou bien nous payons nous de slogans et de mots dont nous préférons nous cacher la vacuité ?
Le temps ne serait-il donc pas venu d’entreprendre, résolument, sans espoir, et de persévérer sans réussite, comme nous l’enseigne la sagesse lucide du vieux Charles (ou du vieux Guillaume).
Vous avez dit tragique ? Telle paraît être effectivement notre condition.
Peut-être convient-il désormais d’embrasser pleinement une telle condition, sans autre guide que la sagesse que mon vieil instituteur exprimait sur son tableau noir, pour éclairer ce noir tableau qui est à présent indiscutablement le nôtre ?
Comme dit dans le post précédent, cela n’étonnera en rien « ceux qui croient au ciel » : car ils savent que l’espérance et la persévérance sont indifférentes aux entreprises de ce monde comme à ses réussites. Et c’est là une grande source de liberté.
Mais cela n’étonnera pas non plus « ceux qui n’y croient pas », car l’honneur et la dignité d’être Personne Humaine n’a que faire d’espoir ou de réussite.
Tout au contraire, honneur et dignité illustrent cette condition tragique qui nous fait entreprendre sans espoir et persévérer sans attente de réussite.
Alors qu’importe que la « transition écologique » et autres emphases similaires soient un jour une réussite, ou, plus vraisemblablement un échec.
Qu’importe que notre espoir de paix et de justice soit, comme l’atteste la totalité de l’Histoire humaine, probablement toujours déçu.
Qu’importe qu’il soit illusoire d’éradiquer de notre pauvre Monde le mal et la souffrance et que les lendemains qui chantent ne soient jamais pour demain.
Dans sa préface aux « Œuvres » de Vassili Grossman (Robert Laffont, Paris 2006, p.V), T. Todorov rappelle que « Grossman avait fait sienne une phrase de Tchékov selon laquelle « il était temps pour chacun de nous de se débarrasser de l’esclave qui était en nous ».
Alexei Navalny, Dolkun Isa, Bassam Aramin et Rami Elhanan, Iekaterina Dountsova ainsi que tant d’autres, connus ou inconnus, vivent de cette seule exigence.
Que les combats qu’ils entreprennent réussissent ou pas, cela n’est pas l’essentiel.
Ils les mènent d’abord « parce qu’il est temps pour chacun d’entre nous de se débarrasser de l’esclave qui est en nous », et que la beauté de cette œuvre suffit.
Et convaincus de ce simple objectif, qu’importent alors l’espoir, la santé et le bonheur, qu’importe la réussite !
Pour nous, l’année 2024 ne pourra qu’être bonne.