De la 12G, du principe d’inertie et de l’hypocrisie qui fait encore nos beaux jours ainsi que ceux du politique.

Oui, oui. Vous avez bien lu.

Il s’agit bien ici de la 12G, et non de la 5. On ne voit pas pourquoi en effet on s’arrêterait à la 5. Car attention : une G peut en cacher une autre ! Pourquoi justement « 5G » « plutôt que une ou deux ou trois » comme le chantait notre chère Annie Cordy à propos d’une autre addiction, et surtout que 6, 7, 8 … ou 12.

Car après 5 viendra 6, après 11 viendra 12 aussi sûrement qu’après l’automne viendra l’hiver et qu’après nous viendra le déluge…

Ce déluge dont tout le monde parle depuis que la préoccupation écologique fait, pour le meilleur et pour le pire, la « Une » de tous les quotidiens, de tous les journaux télévisés, et de tous les discours politiciens.

Je ne suis en rien un spécialiste de la technologie des réseaux mobiles. Avant que je n’arrête d’enseigner, il y a de cela sept ou huit ans, l’une de mes élèves s’extasia un jour devant mon petit téléphone Nokia – celui que j’utilise encore-, vaillant représentant d’une technologie 2G déjà frappée d’obsolescence : « Ça alors ! C’est celui que j’avais quand j’étais petite ».

Je ne suis donc pas en mesure de discuter des avantages et inconvénients techniques, sanitaires, environnementaux etc. que représenterait ce passage à la 5G.

Des articles le font bien mieux que ce dont je suis capable.

Mon propos n’est donc pas de commenter de tels aspects.

La question qui m’intéresse est autre, et me paraît non moins essentielle.

Car notre positionnement par rapport à la 5G me semble hautement significatif et symbolique.

Il constitue un test, un révélateur qui nous met, nous, nos choix et nos politiques, au pied du mur.

« La décision sur la 5G concentre tous les éléments du débat sur la croissance, sans limite ou sobriété ». (Delphine Batho, citée dans : Le Monde, Treize questions pour comprendre la 5G et dépasser les caricatures, article cité en lien ci-dessus).

Car là est bien l’enjeu : au-delà de beaux discours qui ne mangent pas de pain, sommes-nous réellement capables de renverser la vapeur, de poser des actes, ne serait-ce qu’un premier geste quasi anodin mais qui aurait pourtant valeur de symbole ?

La 5G nous confronte à cette épreuve de vérité.

Pour enrayer un tel enchaînement mécanique vers un toujours plus de consommation, de gaspillage et de pollution, il faudrait effectivement une volonté citoyenne et politique ; une volonté qui sache dire « Halte ! Arrêtons – au moins pour un temps – cette course au superflu, et prenons un moment pour réfléchir aux conséquences de ce que nous faisons. Décrétons un moratoire. Mieux : plusieurs, qui pourraient concerner différents sujets : publicité, aviation de proximité, pesticides, etc. ».

« Tiens – me rappelle Stultitia – à propos de la 5G, c’était justement la proposition de la Convention citoyenne pour le climat. Avant que ces braves citoyens se fassent traiter d’Amish nostalgiques de la lampe à huile ».

Aurons-nous le courage, dans le cas de la 5G, de cette sobriété minimale, de ce renoncement si insignifiant, mais qui manifesterait pourtant notre capacité à vaincre l’inertie, tout simplement notre liberté face à l’emprise sur nos vies de la technologie superflue et du consumérisme ?

Toutes choses dont les excès, nous le savons et le répétons, sont à l’origine des bouleversements et désastres environnementaux dont nous sommes d’ores et déjà victimes.

Sommes-nous capables d’échapper à l’escalade dérisoire d’un toujours plus qui nous fait considérer comme de première importance un gain de quelques secondes sur un téléchargement ? De surmonter cet esprit de compétition infantile qui nous pousse à décréter de façon grotesque que le « progrès » consiste à rester au niveau ou à dépasser le concurrent qui, lui, a la 5 G, puis la 6, puis la 24, puis la 52, et peut, lui, télécharger son film porno ou sa série Netflix en 10 secondes alors qu’il nous en faut 20 ou 30 ?

Tout ceci au nom de la Sainte Trinité, Progrès, Compétitivité, Retour de la Croissance, alors même que la seule compétitivité qui s’avère désormais urgente est celle de la désescalade du consumérisme.

À en croire Eric Piolle, le maire écologiste de Grenoble, la 5G servirait à « regarder des films porno en haute définition dans l’ascenseur » ou à « vérifier [à distance] si on a encore des yaourts dans son frigo ». Quoique provocateur et caricatural, M. Piolle ne trahit pourtant pas complètement la réalité. Contrairement à ce qu’ont pu apporter les précédentes générations de téléphonie, qui ont permis de profiter pleinement de l’Internet mobile, la 5G ne sera pas porteuse, à son lancement, de nouveaux usages à destination du grand public.

Elle permettra « juste » une amélioration du service existant : téléchargement plus rapide des contenus, meilleure expérience pour les adeptes de jeux vidéo. Certains gagent aussi qu’elle pourrait enfin donner sa pleine puissance à la réalité virtuelle, grande consommatrice de données (Le Monde, Treize questions…, article cité en lien ci-dessus).

Alors ce « jeu » de la 5G en vaut-il vraiment la chandelle ? N’est-il pas au contraire plus urgent de siffler la fin de la récré ?

L’enjeu est donc essentiellement celui de la cohérence, celle de nous-mêmes à travers celle de nos actes et de nos discours.

Car si nous n’arrivons pas à faire ce petit pas, si nous préférons – en dépit de quelques avantages peut-être réels – nos divertissements futiles à un renoncement somme toute assez anodin et indolore, mais qui pourrait tout de même selon toute vraisemblance représenter des gains écologiques non négligeables, pourrons nous encore croire, en nous-mêmes, en notre parole, en nos capacités de citoyens et en la capacité de nos politiques à influer sur un avenir que nous savons bien compromis ?

Les gains d’efficacité énergétique attendus par le passage à la 5G – antennes plus « intelligentes » qui n’émettront plus en continu dans toutes les directions, meilleure maîtrise de la consommation, développement d’utilisations moins énergivores, comme les visioconférences… – risquent d’être annihilés par l’accroissement des usages qui en découlera. Le groupe de réflexion The Shift Project, qui étudie les impacts environnementaux du numérique, estime que la consommation d’énergie des opérateurs mobiles sera multipliée par 2,5 à 3 dans les cinq ans, soit une augmentation de 2 % de la consommation en électricité du pays.

C’est l’une des autres critiques émises par les opposants à la 5G : elle va entraîner une hyperconsommation numérique, à rebours des objectifs de modération suivis pour atténuer le dérèglement climatique.

Le passage à cette nouvelle norme impliquera, pour les consommateurs, de changer de smartphone. Or, le rythme de renouvellement des téléphones est déjà très rapide, de l’ordre de dix-huit à vingt-quatre mois. Les constructeurs espèrent d’ailleurs que la 5G dopera des ventes en berne ces derniers temps. Son déploiement va donc à l’encontre de la stratégie qui consiste à limiter l’obsolescence (programmée ou désirée) des smartphones. Son développement devrait par ailleurs stimuler fortement la croissance des objets connectés dont le traitement des données, réalisé dans le cloud (l’informatique dématérialisée), va mécaniquement alourdir l’empreinte carbone du numérique. (Le Monde, Treize questions…, article cité en lien ci-dessus).

Somme toute, l’enjeu essentiel du débat autour de la 5G est avant tout de savoir si, dans les circonstances difficiles que nous avons à affronter, nous pouvons être dignes de confiance, nous pouvons garder l’estime de nous-mêmes et nous regarder dans la glace devant nos enfants et nos petits-enfants.

Ou bien si nous nous satisfaisons d’être indéfiniment ces quelques milliards de bavards dérisoires qui désormais se feront délicieusement peur en échangeant « en temps réel » sur leurs smartphones compatibles 12G, bien sûr, quelques tweets et quelques vidéos sur le réchauffement climatique et la perte de la biodiversité. Histoire de nous donner mauvaise conscience entre nos tranches de Netflix en ultra haute définition.

Et pendant que nos centrales énergétiques diverses consumeront leurs derniers feux pour alimenter nos derniers caprices.

Encore une fois, du bricolage procréatif et autre cuisine génético-burlesque.

En juin 2017, je dénonçais dans un commentaire à l’un de mes posts une

« confusion élémentaire (et hélas sans cesse renaissante), entre « égalité » et « similitude ». Cette confusion, qui amène donc à la revendication de procréation dans le cas d’un couple homosexuel est du même ordre que celle qui amènera un jour les hommes à exiger le droit à la grossesse, ou les femmes à revendiquer le port de la barbe. Or, de la même façon que les noirs et les blancs n’ont pas besoin d’être semblables pour être « égaux en droit », les couples homosexuels n’ont nul besoin de la similitude avec les couples hétérosexuels pour jouir d’une pleine égalité. J’avoue que je suis même souvent peiné d’en voir tant aspirer à une similitude platement conventionnelle et « bourgeoisement » familiale, plutôt que d’imaginer les voies fécondes et originales que peut susciter leur « dissimilitude ».

Et j’ajoutais dans un autre commentaire :

« Penser que mariage rime nécessairement avec procréation est, il faut bien le dire, un argument qui range les homosexuel.le.s qui le soutiennent parmi les plus comiques représentant.e.s d’une tradition somme toute bien conventionnellement catholique ».

J’avoue qu’en ce concerne ce qu’il faut bien nommer les dérives du bricolage procréatif, je ne pensais pas que mes remarques seraient si rapidement d’actualité.

En témoignent certaines interventions d’élus à l’avant-poste de la révision des lois de bioéthique.

Je m’efforce de les citer en faisant abstraction le plus possible des commentaires du journal qui les présente, afin de ne pas céder au biais idéologique qui pourrait le caractériser.

[Ayant plusieurs fois appelé sur ce blog à une compréhension juste du terme « libéralisme », je regrette toutefois que le titre de l’article cité tombe une fois de plus dans la confusion sommaire entre « libéralisme » et « ultra-libéralisme »].

Guillaume Chiche, ancien responsable de la majorité présidentielle, qui a fondé le nouveau groupe parlementaire EDS en mai. « Je pense qu’il faut aller beaucoup plus loin dans l’accès à la pratique médicale, explique le parlementaire, qui plaide pour une évolution forte du texte. Je veux impérativement que l’on puisse ouvrir la PMA à toutes les personnes en capacité d’effectuer une gestation, et donc également aux hommes transgenres. »

(…)

« À partir du moment où vous ouvrez la PMA pour les femmes célibataires, je vois mal comment vous allez dire à celles qui perdent leur compagnon qu’elles ne peuvent pas poursuivre leur projet parental mais peuvent recourir à une PMA avec un donneur anonyme »

(…)

Louis Touraine, fait partie des députés LREM favorables à ces deux mesures. Dans le rapport de la mission bioéthique de l’Assemblée nationale qu’il avait rédigé début 2019, il plaidait d’ailleurs pour une « procréation sans sexe », invitant en quelque sorte à aller jusqu’au bout de la logique de la déconnexion entre sexualité et procréation.

Lui aussi plaide pour que le projet de loi aille plus loin sur certaines dispositions. « La France est encore assez timide quand on la compare aux pays qui nous entourent », estime-t-il.

Mais s’il soutient plusieurs mesures emblématiques, comme l’accès de la PMA aux hommes transgenres ou la transcription automatique des enfants nés par GPA à l’étranger, il admet que ces points pourraient être rejetés par ses collègues. « Quel que soit le résultat, où que soit le curseur, je serai satisfait, confie-t-il. Mais si certaines propositions sont rejetées aujourd’hui, elles passeront demain car c’est le sens de l’histoire. Je sais que ce sont des germes pour faire progresser la réflexion. »

(…)

« Nous saluons l’ouverture de la PMA à toutes les femmes, mais le texte comporte quand même encore des discriminations importantes, juge la coprésidente de SOS homophobie, Véronique Cerasoli. L’ouverture de la PMA aux hommes trans reste l’un des manquements importants du texte. De même, nous voulons un mode de filiation qui soit le même pour tous, et pas un système spécialement réservé aux couples de femmes. »

(…)

Certains professionnels, comme le docteur Mikaël Agopiantz, chef du service AMP au CHRU de Nancy, réclame lui des évolutions. « Les dons de gamètes ainsi que l’autoconservation des ovocytes doivent être absolument ouverts aux centres privés à but lucratif. Nous sommes aujourd’hui dans une situation de pénurie relative. L’élargissement de ces activités me semble être une obligation. Et si ces centres sont agréés par les pouvoirs publics, je ne vois pas les risques de marchandisation que pointent certains.

Signalons aussi, parmi les mesures adoptées fin juin lors de l’examen du texte par la commission spéciale de l’Assemblée, « la méthode appelée Ropa, qui consiste pour une femme à donner ses ovocytes afin qu’une fois fécondés ils puissent être portés par sa compagne ». Il s’agit bien là d’une forme à peine déguisée de GPA qui prélude sans doute à sa future adoption, après qu’elle ait quelque peu transité par ce ‘’jardin d’acclimatation’’ qui, aux dires de Nadine Fresco « permet de familiariser les citoyens avec le nom des transgressions bioéthiques, de sorte qu’au bout du compte elles seront acceptées sans coup férir. C’est bien ce qui se passe sur la durée ».

Il est temps que je m’arrête, sous peine de tomber dans les excommunications fulminées par les inquisiteurs et ayatollah (y a-t-il un féminin à ces termes? Il va – hélas – être nécessaire d’en trouver…) de la « cancel culture » à la mode.

Car mes propos sont loin d’aller dans le « sens de l’Histoire » tel du moins que le conçoit M. Touraine.

Vous avez dit « pensée unique » ? me rappelle Stultitia…

*****

PS 28/07:

Je pars demain pour deux semaines de montagne. Je ne pourrai donc publier les éventuels commentaires avant le 15 août.

De Labastide de Sérou, de la vallée d’Aspe et de la fermeture de Fessenheim. Ou comment on repeint en vert la gabegie du monde d’avant.

Connaissez-vous Labastide de Sérou ?

C’est un charmant petit village de l’Ariège, d’où était originaire l’un de mes amis maintenant disparu.

Enfant, il avait suivi ses parents qui étaient « montés » à Paris. Mais il revenait régulièrement, par le train, dans son village natal où vivait encore une partie de sa famille.

Et il me disait que, dans les années 20 de son enfance, le voyage de Paris à Labastide de Sérou s’effectuait sans changer de wagon.

J’ai souvent pensé aux investissements colossaux et aux travaux gigantesques qui ont été nécessaires pour assurer ce quadrillage de la France entière par un réseau à ce point performant qu’il desservait jusqu’aux petits villages reculés.

Comme aussi, par exemple, à cette ligne qui traversait la vallée d’Aspe, dans les Pyrénées, pour amener les voyageurs à la frontière espagnole en passant par cette réussite architecturale que constitue le tunnel hélicoïdal du Somport.

Tant de kilomètres de voies, de ballast, de ponts, d’œuvres d’art, de viaducs, de tunnels…

Tout cela a-t-il jamais été amorti ?

Dans le cas du tunnel du Somport et de la ligne Pau-Canfranc, ouverte en 1915 et fermée en 1970, il est évident que ce ne fut pas le cas. Ce coût considérable resta donc à la charge du contribuable.

Et sans doute en a-t-il été de même de milliers de kilomètres de voies et de centaines d’œuvres d’art, condamnés peu de temps après leur naissance du fait de l’essor funeste de l’automobile, en dépit de quelques résistants clairvoyants, écologistes avant l’heure, parmi lesquels le grand Alfred Sauvy.

Incroyables gaspillages orchestrés par des politiques imprévoyants et démagogues…

Mais voilà : il serait bien rapide de penser que nous en avons fini avec ce genre d’incohérences.

Le toujours remarquable blog de Sylvestre Huet démontre comment une centrale nucléaire parfaitement viable selon les avis de l’Autorité de Sûreté Nucléaire, seule instance qualifiée pour évaluer en toute indépendance la sûreté d’une installation, a été condamnée parce que la démagogie d’un Président de la République en besoin de voix a seule décidé de sa fermeture :

Quelle est l’origine de cette décision ? Une étude technico-économique, une exigence de l’Autorité de sûreté nucléaire, une production d’électricité inutile, coûteuse ou polluante ? Nenni. Le résultat d’une négociation politique, à visée électorale immédiate, entre François Hollande et EELV lors de l’élection présidentielle de 2012 (S. Huet, blog cité).

Tout comme la fermeture de la voie internationale du tunnel du Somport donc, équipement parfaitement viable qui aura coûté quelques milliards de francs au contribuable, la fermeture de Fessenheim, équipement tout aussi viable et qui aura coûté encore bien plus cher au même contribuable, s’est opérée sur la base de décisions politiques douteuses, au prix d’une incroyable gabegie.

Un bilan financier catastrophique. Dans ces conditions, était-il bien raisonnable d’arrêter Fessenheim en 2020 plutôt qu’en 2030, date qui était tout à fait accessible techniquement ? Et aurait correspondu à une exploitation d’environ 50 ans… alors que la centrale dont elle est la copie, Beaver Valley (Pennsylvanie, USA), a été autorisée à fonctionner jusqu’à 60 ans en 2009. L’horizon des 80 ans est d’ailleurs envisagé pour nombre de réacteurs équivalents aux Etats-Unis. Quant à la Suisse, ses réacteurs ont 43 ans de moyenne d’âge, celui de Beznau a démarré en 1969 et vise les 60 ans.

Le bilan financier prévisionnel de l’arrêt prématuré de Fessenheim est pour le moins catastrophique, comme le souligne un rapport de la Cour des Comptes : «la fermeture de Fessenheim s’est caractérisée par un processus de décision chaotique et risque d’être coûteuse pour l’État.» Si l’on additionne les compensations financières de l’Etat à EDF pour cette décision anti-économique imposée à l’entreprise (la centrale de Fessenheim produisait le kwh le moins cher du parc nucléaire), les mesures d’accompagnement pour créer des emplois, les compensations aux collectivités locales, la perte d’exportation d’électricité… la facture pourrait monter à plusieurs milliards d’euros (S. Huet, id.).

L’affaire serait anecdotique, tellement les gabegies monstrueuses sont une constante de nos gouvernants éclairés, si ceux qui sont co-responsables de cette décision du fait de la pression politique exercée n’étaient ceux dont les résultats électoraux présentent la plus forte progression ces derniers mois, et qui revendiquent haut et fort un « projet d’avenir ».

Avenir qui semble bien avoir un goût de revenez-y…

Ainsi EELV s’engage-il résolument dans la politique de gaspillage effréné et de soutien aux énergies fossiles productrices de gaz à effet de serre qui caractérise la soi-disant « transition énergétique » à l’allemande. Véritable « usine à gaz » qui suppose à terme la création outre Rhin de 95 GW de centrales à gaz (soit nettement plus que les 64 GW de nos centrales nucléaires…) en vue de compenser l’intermittence des « renouvelables » (essentiellement l’équipement solaire et photovoltaïque).

Il fut un temps où nombre d’écologistes – dont votre serviteur – s’engageaient résolument contre la fermeture de la voie ferroviaire du Somport et le creusement du tunnel routier.

Des milliers de kilomètres de voies ferrées non encore amorties devaient-elles donc disparaître au nom du culte de la sacro-sainte bagnole et d’une culture du tout-camion responsables des dégâts écologiques que l’on sait ?

Las ! Nos « écologistes » actuels se font, eux, les promoteurs d’une « transition énergétique » qui commence en fanfare par le gaspillage de milliards d’euros, en attendant la prochaine gabegie, bien pire, d’autres nouveaux milliards en vue de pallier l’inéluctable intermittence, probablement – comme en Allemagne et en Espagne – par des équipements gaziers  – si ce n’est pire – producteurs massifs de gaz à effet de serre et de dépendances géopolitiques douteuses.

Et – cerise sur le gâteau – les voilà aux portes des plus hautes responsabilités politiques !

Au secours ! Le « monde d’avant » est toujours bien vivant. Aussi incohérent que toujours, si ce n’est plus.

Mais réjouissons-nous : il est maintenant tout vert.

***

PS : pour rester sur le thème de la gabegie, cette petite observation amusante :

Je n’ai rien contre la trottinette et le vélo électrique, surtout lorsque ce dernier permet à des personnes, disons d’un certain âge, de se déplacer sans utiliser de voiture. Même si je connais nombre d’alertes septuagénaires, voire octogénaires, qui ne craignent pas d’utiliser leurs jambes dans ce but.

Mais je suis tout de même étonné de voir ces instruments de plus en plus utilisés par des jeunes au détriment du vélo classique, la « vraie voiture propre » comme disait jadis René Dumont.

Mais peut-être se rendent-ils ainsi à quelque manif contre les centrales nucléaires et le réchauffement climatique…

Ah ! « monde d’avant », quand tu nous tiens !

Pensez : moi qui passe une bonne partie de mes loisirs à ahaner à l’ancienne sur des sentiers de montagne, voilà que je suis désormais dépassé par des jeunes triomphants juchés sur des VTT…électriques !

Il s’avère urgent de revaloriser la fonction des jambes pour ce qui est de la sobriété énergétique…

***

Ajout du 13/07:

Quelques lignes significatives de ce qui constitue la « transition énergétique » à l’allemande. Il serait temps qu’un tel « modèle » cesse de faire rêver nos « écologistes ».

Derrière ce soutien [ au gazoduc Nord Stream 2, qui relie la Russie à l’Allemagne par la mer Baltique] se cache la nécessité, pour Berlin, d’assurer sa sécurité d’approvisionnement en gaz. Alors que le pays s’est engagé dans une sortie progressive du nucléaire, il prévoit d’arrêter toutes ses centrales à charbon d’ici à 2038. Si l’Allemagne espère développer fortement les énergies renouvelables, elle prévoit de continuer à importer massivement du gaz, et les ressources russes sont peu chères et abondantes.

https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/07/13/l-europe-prise-en-etau-dans-la-bataille-du-gaz-entre-moscou-et-washington_6046047_3234.html

Du libertarianisme : qu’il n’est pas nécessairement synonyme de liberté. Et de la disparition d’Albert Memmi, dont l’œuvre nous a aidés à mieux la concevoir. Ainsi que d’Anne Soupa, sa disciple inattendue, qui met son enseignement en pratique en postulant à l’archevêché de Lyon. Quelques brèves.

Les mesures d’urgence sanitaire de la période de confinement dont nous commençons juste à sortir n’avaient certes pas grand-chose d’agréable, et certaines doivent bien sûr être rigoureusement limitées dans le temps sous peine de restrictions effectives des libertés.

Mais j’avoue avoir de la peine à reconnaître ces « restrictions de libertés » dans certaines mesures qui ont été prises, et qu’on voudrait à toute force nous présenter comme « dérives liberticides ».

Une fois de plus, il conviendrait de mieux préciser le sens des mots, en particulier ce que nous entendons par ce terme si commun mais pourtant souvent confus et galvaudé de « liberté ».

Si, comme le dit Rousseau, alors que « l’impulsion du seul appétit est esclavage, l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté » (Du Contrat Social, I,8) on ne voit pas en quoi l’attachement à quelques-uns de nos appétits, à nos conforts, voire à nos caprices individuels aurait à faire avec une Liberté majuscule qui, elle, ne peut se penser que dans une dimension communautaire et sociale, et ne peut prendre corps que par la médiation d’une Loi ayant pour but de préserver le bien commun.

C’est une attitude quelque peu adolescente qui consiste à considérer la Loi et l’Interdit qu’elle suppose comme brimade ou oppression. On ne peut nier bien sûr que certaines lois peuvent l’être, et il est nécessaire d’entretenir sur ce point une vigilance rigoureuse. Mais la fonction première et essentielle de la Loi, qui s’accompagne nécessairement au dire de Kant d’une « contrainte qui conduit à l’usage de la liberté », est de nous libérer de l’enfermement de la pulsion en opérant une rupture, instauratrice de notre humanité. Ainsi, pour l’anthropologue, l’interdit de l’inceste constitue-t-il la « règle d’or de la société », l’instauration d’un ordre de l’échange contre l’ordre de la confusion ; le psychanalyste y reconnaît, lui, la condition de la structuration et de la survie du désir, par l’instauration d’une « frontière » qui lui évite de se dissoudre dans l’indétermination fusionnelle et le « fantasme de toute puissance », etc. etc.

Peut-être faudrait-il alors raison garder, et ne pas confondre de façon bien rapide et quelque peu infantile liberté et refus de toute contrainte, confusion qu’on rencontre sous des formes diverses dans des mouvements qui ont à voir avec ce qu’on nomme libertarianisme.

Car enfin, en quoi la limitation du nombre de députés présents dans l’hémicycle, le port du masque obligatoire dans certaines circonstances, la restriction des déplacements, la fermeture des frontières, la mise en quatorzaine des personnes arrivant de zones contaminées, etc. etc. devraient être considérés négativement comme « restrictions de libertés » plutôt que positivement comme libération d’un égoïsme autocentré, actes de solidarité responsable, garantie donnée à la liberté de chacun de ne pas être mis en danger par l’irresponsabilité d’autrui  ?

Sans doute suis-je indécrottablement old-fashioned, mais j’avoue avoir du mal à concevoir en quoi marcher sur le trottoir plutôt que sur la chaussée, m’arrêter aux feux rouges, ou passer par la douche ou le pédiluve avant d’entrer dans la piscine municipale pourraient constituer en quoi que ce soit des brimades et des « restrictions des libertés ».

Or ne pas porter de masque dans des lieux publics en période de grave pandémie, ne pas contrôler les déplacements de personnes potentiellement contaminées par un virus particulièrement contagieux n’est-il pas autrement plus grave que rentrer dans une piscine avec des pieds non lavés depuis la veille ?

On serait donc en droit d’attendre un peu plus de prudence et de bon sens, et un peu moins d’idéologie dans le maniement des termes de « restriction », voire de privation de liberté dans le contexte qui est le nôtre.

Si, comme cela paraît raisonnable, la liberté individuelle et en particulier dans les circonstances que nous avons connues celle de jouir de sa propre santé, n’existe que par la liberté d’autrui, il est plutôt inquiétant de constater à quel point certains défenseurs acharnés – soi-disant « de gauche » ou « anarchistes » – de libertés prétendues fondamentales peuvent faire cause commune avec certains exemplaires d’idéologies douteuses se faisant un titre de gloire du mépris de toute mesure de restriction ou de confinement.

Car, pour en revenir à mon post précédent, il n’est pas évident que les tendances sommairement et puérilement libertariennes d’un Trump ou d’un Bolsonaro, lointains héritiers du Docteur Mandeville (cf. aussi post précédent), aient grand-chose à voir avec ce qu’on est en droit de nommer Liberté.

Sans doute ce qu’on désigne comme « libertarianisme » est-il chose complexe, et les libertariens se présentent-ils de façon diversifiée, parfois même contradictoire.

Mais, comme le rappelait à juste titre M. Rocard dans mon post cité, les origines de la pensée libérale étaient marquées par une approche proprement moraliste. Cela vaut aussi pour la pensée libertarienne qui en est issue. Et tout comme dans le cas du libéralisme, les successeurs des pères fondateurs du libertarianisme sont loin d’avoir conservé une telle connotation.

Le cas est flagrant pour ce qui est de ses branches américaines, réduisant l’État à son minimum régalien, refusant l’impôt autant que la redistribution, les dépenses sociales autant que la solidarité en matière de santé ou la défense de la biodiversité, prônant la liberté individuelle comme valeur suprême au point de refuser, entre autres, toute loi contrôlant le commerce des armes à feu, etc.

Comme on l’a vu encore, de telles théories conçoivent la nature humaine de façon fondamentalement optimiste, raison pour laquelle, dans un tel modèle, le déploiement d’une « liberté » individuelle sans régulation est censé aboutir de manière spontanée au bonheur de tous.

Il n’est donc pas étonnant que certaines rencontres puissent avoir lieu avec l’anarchisme, dans le cas en particulier des tendances dites anarcho-libertaires, tendances qui peuvent là encore se réclamer de l’optimisme anthropologique des pères fondateurs.

« Nous reconnaissons la liberté pleine et entière de l’individu ; nous voulons la plénitude de son existence, le développement libre de toutes les facultés. Nous ne voulons rien lui imposer et nous retournons ainsi au principe que Fourier opposait à la morale des religions, lorsqu’il disait : Laissez les hommes absolument libres ; ne les mutilez pas — les religions l’ont assez fait. Ne craignez même pas leurs passions : dans une société libre, elles n’offriront aucun danger » (P. Kropotkine, La morale anarchiste, Mille et Une Nuits, Paris 2004, p. 60).

Car il faut effectivement une certaine dose d’un tel optimisme anthropologique pour soutenir qu’un « développement libre de toutes les facultés » allant jusqu’à la désinhibition des passions et l’abolition des sur-moi individuels et sociaux « n’offre aucun danger » et puisse contribuer au bonheur de tous…

Il est permis au contraire de trouver particulièrement inquiétantes et dangereuses certaines rencontres entre mouvements libertariens d’origine anarcho-libertaire et groupements néo-nazis.

Et ce genre de rapprochement de plus en plus fréquent ne concerne pas hélas que les États-Unis

Il serait donc pertinent de ne pas entretenir une confusion pour le moins ambiguë entre la Liberté et ce qu’en font certaines interprétations quelque peu simplistes d’un libertarianisme bien loin d’être au-dessus de tout soupçon.

*****

On éprouve toujours de la tristesse à la disparition d’un personnage qui a été une référence dans notre cheminement intellectuel, mais aussi tout simplement humain.

Tristesse plus vive encore quand elle s’accompagne d’hommages plutôt insignifiants, loin d’être à la mesure de l’importance d’une pensée et de sa trace dans l’Histoire des hommes.

Cela n’est pourtant pas très surprenant, car Albert Memmi a été tout au long de sa vie « guelfe avec les gibelins et gibelins avec les guelfes », n’ayant pour seul guide qu’un intransigeant désir de rigueur et de vérité.

Et on le sait, cette devise érasmienne implique qu’on est le plus souvent honni à la fois par les guelfes et par les gibelins…

Loin des poncifs marxisants ou autres, et des abords idéologiques réducteurs, A. Memmi a donc dénoncé aussi bien les abus du colonisateur et la « mystification » qu’il opère sur le colonisé (Portrait du Colonisé précédé de Portrait du Colonisateur, Paris, Correa, 1957),

« Les ambiguïtés de l’affirmation de soi ».

Le colonisé s’accepte comme séparé et différent, mais son originalité est celle délimitée, définie par le colonisateur. (…)
(…) Un auteur noir s’est évertué à nous expliquer que la nature des noirs, les siens, n’est pas compatible avec la civilisation mécanicienne. Il en tirait une curieuse fierté. En somme, provisoirement sans doute, le colonisé admet qu’il a cette figure de lui-même proposée, imposée par le colonisateur. Il se reprend, mais il continue à souscrire à la mystification colonisatrice (op. cit. p.164).
Ce mécanisme n’est pas inconnu : c’est une mystification. L’idéologie d’une classe dirigeante, on le sait, se fait adopter dans une large mesure par les classes dirigées (…). En consentant à cette idéologie, les classes dominées confirment, d’une certaine manière, le rôle qu’on leur a assigné. Ce qui explique, entre autres, la relative stabilité des sociétés ; l’oppression y est, bon gré mal gré, tolérée par les opprimés eux-mêmes (id. ibid. p. 117).

que la perversion du décolonisé par le culte du chef, la corruption ou les divers mythes identitaires ou victimaires :

Il faut enfin en venir à l’essentiel : rien ne peut remplacer la prise en main des peuples par eux-mêmes, comme ils l’ont fait lors des décolonisations. Ils doivent récupérer leurs richesses et, pour cela, commencer par se débarrasser des raïs et des caudillos, putschistes et complices des possédants, internes et externes, des líder máximo, titre comique de Fidel Castro, et des combattants suprêmes, titre paranoïaque de Bourguiba vieillissant, ainsi que des imams politiciens et des mythes compensateurs qui perpétuent la stagnation sinon la régression. C’est seulement cette liberté retrouvée qui permettrait le dosage pragmatique de la part nécessaire de libéralisme économique et celle d’une économie dirigée, selon les besoins spécifiques de chacun et de chaque situation (Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres, Gallimard, Paris, 2004, p.58).

Ces différents « portraits » constituant de géniaux passe-partout qui permettent de comprendre avec finesse aussi bien la discrimination des afro-américains que l’oppression des palestiniens, ou encore la situation de la femme dans l’église*, mais aussi les errements possibles, voire inévitables, de tout mouvement de libération.

Car si Albert Memmi était très profondément humaniste, il n’avait rien du « bisounours ».

Son approche rappelle la théorie des « umori » de Machiavel, qui soutient qu’un antagonisme insurmontable existe du simple fait que « le peuple désire n’être ni commandé ni opprimé par les grands, et que les grands désirent commander et opprimer le peuple » (Le Prince, IX) ; ceci contre des représentations (aristotélicienne, marxistes, anarchistes ou autres) professant que la Cité, la Polis, est un être naturel tendant nécessairement à une harmonie qui finit – avec ou sans « dialectique » – par surmonter les tensions.

Loin de cette vision optimiste à laquelle il a aussi été fait allusion ci-dessus à propos des prétentions libertariennes, Memmi le réaliste considère que l’homme est par nature – et reste – un prédateur.

Et si, bien entendu, la réduction de cette violence prédatrice constitue l’un des buts essentiels du Politique, nul ne peut affirmer que cette composante de l’humain puisse être un jour éradiquée.

(Cf. par ex. à la fin de cette conférence, la « question du public » : « quand le colonisé devient le colonisateur »).

L’Histoire est le milieu des hommes comme ils sont, espace de leur liberté dans sa dimension tragique, et non le champ où s’accomplirait quelque nécessaire processus d’ordre métaphysique.

Mentionnons encore l’apport capital d’A. Memmi en ce qui concerne l’analyse du racisme :

« Sa définition du racisme, proposée dans la Nef en 1964 et reprise dans l’Encyclopædia Universalis, fait encore référence : «Le racisme est la valorisation, généralisée et définitive, de différences réelles ou imaginaires, au profit de l’accusateur et au détriment de sa victime, afin de justifier ses privilèges ou son agression». Elle constitue une remarquable synthèse des éléments constitutifs de l’attitude raciste : l’insistance sur des différences, que celles-ci soient réelles ou imaginaires, leur valorisation au profit du raciste, leur absolutisation par la généralisation et leur caractère définitif et, enfin, leur utilisation contre autrui en vue d’en tirer profit.

À cette précision définitionnelle, Memmi ajoute une grande lucidité. En effet, contrairement à la vulgate dominante, il ne limite pas le champ des différences valorisées au registre biologique mais, au contraire, met l’accent sur leur caractère polymorphe : «En fait, l’accusation raciste […] tantôt part de la biologie, tantôt de la culture, pour généraliser ensuite à l’ensemble de la personnalité, de la vie et du groupe de l’accusé. Quelquefois, le trait biologique est hésitant ou même absent. En somme, nous nous trouvons devant un mécanisme infiniment plus varié, plus complexe, et malheureusement plus courant que peut le laisser croire le terme strict de racisme». Il faudrait, ajoutait-il, songer à le remplacer par un autre mot, ou une locution, qui exprimerait à la fois la variété et la parenté des démarches racistes : l’«hétérophobie». Dès lors, si nous sommes tous exposés à l’hétérophobie, en tant que donnée spontanée inscrite dans notre condition, le racisme, lui, est un phénomène social qui se singularise en empruntant aux traditions culturelles de chacun. Il est donc une illustration particulière d’un mécanisme plus vaste ». (Alain Policar, dans Libération).

Il faudrait bien sûr parler encore du talent proprement littéraire d’Albert Memmi dans ses romans le plus souvent autobiographiques, en particulier la Statue de sel, et Agar, marqués par toute la richesse de sa triple culture, arabe, juive et française, de ses nombreux essais et articles, etc.

Je me contenterai d’évoquer pour finir une profession de foi de ce grand humaniste :

Si les hommes étaient raisonnables, sinon rationnels, ils verraient qu’ils ont intérêt, puisqu’ils sont destinés à vivre ensemble, à rechercher ce qui les rapproche plutôt que ce qui les différencie, donc les oppose : autrement dit des dénominateurs communs. Ce n’est pas le lieu de les énumérer exhaustivement ni d’exposer en détail ce que pourraient en être les modalités pratiques ; il faut bien laisser quelque chose aux politiques. Et ce n’est pas le dessein de ce livre qui se veut surtout une description ordonnée. Nous avons cependant assez suggéré qu’il faut commencer par l’éradication de l’extrême pauvreté grâce à une plus juste répartition et une meilleure gestion des richesses ; lesquelles devront appartenir à tous et non à quelques-uns ; y compris les énergies naturelles. La suppression radicale de la corruption et du despotisme en sont les conditions préalables. La promotion d’une morale universelle est évidemment à ce prix. Cette morale comportera nécessairement la laïcité, car, sans elle, c’est encore la séparation et la guerre. La laïcité n’est pas l’interdiction de pratiquer ses rites religieux, ce qui serait une autre tyrannie ; elle est un accord institutionnel pour protéger la liberté de pensée de tous, y compris des agnostiques, contre les ingérences des Églises et les exigences de tous les fanatismes. Il faudrait, pour cela, en finir avec la confusion entre les appartenances religieuses et les appartenances sociales, entre la religion et la culture, entre l’islam-culture et l’islam-démographie. Un Arabe n’est pas indissolublement un croyant islamiste, pas plus qu’un juif n’est obligatoirement un habitué de la synagogue, ni un Français un paroissien fidèle. Il faudrait inventer des termes nouveaux qui expriment ces distinctions. La laïcité est la condition première d’un universalisme véritable, celui qui, sans traquer les singularités, les transcende. Cela signifie également un véritable droit international, non truqué comme il l’est souvent encore, qui, sans méconnaître les traditions locales ou coutumières, s’impose à eux, avec des sanctions, et des forces pour les faire appliquer ; sans lesquelles il serait un vain formalisme. Pour réaliser ce programme, il faudrait enfin que nous nous convainquions tous de notre solidarité ; dans le monde qui se construit tous les jours, personne ne peut plus faire cavalier seul. La solidarité n’est pas seulement un concept philosophique et moral, c’est une nécessité pratique, sans laquelle nous vivrions dans une tourmente permanente. Et enfin, contre les emportements des passions et les aveuglements des préjugés, suivre, autant que possible, les suggestions de la rationalité, condition de toutes ces mesures, mère du développement des sciences et des arts, et même d’une morale commune. La seule issue enfin serait l’instauration d’une véritable organisation internationale et d’en finir avec des instances partisanes. (Portrait du décolonisé… op.cit. p.61).

Pas grand-chose à ajouter à ce beau programme. Si ce n’est le courage de le mettre en œuvre.

Merci, Monsieur Memmi, de nous en avoir indiqué le chemin avec tant de persévérance !

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*Et puisque j’avais utilisé Albert Memmi dans un post traitant de la condition de la femme dans l’Église catholique, quelle plus belle illustration donner de la fécondité de ses idées que cette initiative d’Anne Soupa présentant sa candidature comme archevêque de Lyon ?

https://www.pourannesoupa.fr/

Je suis sûr que M. Memmi se réjouirait de cette courageuse rébellion contre une colonisation séculaire.

« La révolte est la seule issue à la situation coloniale, qui ne soit pas un trompe l’œil, et le colonisé le découvre tôt ou tard. Sa condition est absolue et réclame une solution absolue, une rupture et non un compromis » (Portrait du Colonisé, op.cit. p. 155).

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Ajout du 21/06:

La disparition d’une autre très grande figure, que l’intransigeance dans la recherche de la vérité rapproche d’Albert Memmi :

https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2020/06/21/zeev-sternhell-historien-israelien-specialiste-du-fascisme-est-mort_6043620_3382.html

Tout comme dans le cas de Memmi, la disparition rapide de l’article de la « Une » du site au profit de réflexions de fond concernant le caractère indispensable ou non de la pénétration dans la vie sexuelle et autres informations essentielles illustre une fois de plus le discernement et le niveau d’exigence éducative de nos chers médias.

Quelques remarques sur l’ISF et l’actualité de Michel Rocard. Et sur Mandeville qui n’a jamais quitté la scène, bien au contraire, et qu’il serait dommage de confondre avec Adam Smith.

À propos de l’ISF, sujet sur lequel j’avais déjà commis quelques posts , j’avais récemment adressé ce petit « commentaire » au journal Le Monde suite à un article rappelant les convictions de notre Ministre de l’Économie et des Finances :

Comme cela a été dit, malgré quelques allégations pour le moment fantasmatiques, les bénéfices -éventuels- de la suppression de l’ISF ne peuvent encore être évalués. Ce qui a été largement évalué, en revanche, c’est qu’aux États Unis, le taux de l’impôt fédéral sur les hauts revenus a été en moyenne de plus de 80% des années 30 aux années 80, sans pour autant nuire au développement économique, bien au contraire. Rappelons aussi qu’Henry Ford, qui s’y connaissait vaguement en capitalisme, estimait inadmissible qu’un chef d’entreprise se paie plus de 40 fois le salaire moyen de ses employés. Ce taux peut passer de nos jours à 400 fois. Ce sont les politiciens qui prétendent qu’on ne peut modifier de telles aberrations – au moins par une taxation exceptionnelle des très hauts revenus en cette période de salut public – qui seront responsables de révoltes populaires, en tel cas légitimes aux dires d’Henry Ford lui-même, et de leur dévoiement probable dans des populismes incontrôlables.

https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/05/14/coronavirus-en-france-une-deuxieme-vague-d-ecolier-fait-sa-rentree-le-gouvernement-au-chevet-du-tourisme_6039640_3244.html

J’ai donc été heureux de constater que ma modeste opinion, fondée sur des études très documentées entre autres de Michel Rocard et Thomas Piketty, était partagée par quelques économistes, et non des moindres, puisque, outre Maxime Cochard, etc., ils comptent parmi eux la prix Nobel Esther Duflo.

Dans mon post mentionné ci-dessus, j’avais invoqué Machiavel pour avancer qu’en dehors de toute préoccupation directement « morale », les bénéfices probablement minimes de la suppression de l’ISF en ce qui concerne les finances publiques risquent d’être loin de compenser les préjudices en termes d’opinion publique et de perte de confiance.

Mais aussi en termes de soutien de l’économie elle-même.

C’était bien ce que constatait Michel Rocard dans l’article mentionné, datant de près de quinze ans, mais qui prévoyait de façon particulièrement précise quelques tourments de notre actuel gouvernement :

Il y a donc bien un système qui touche la banque mais encore plus le monde industriel au sein duquel se répandent salaires mirobolants et stock-options indécentes. À un tel niveau d’immoralité, le système n’est plus défendable, et cela ne manque pas d’être inquiétant dans nos sociétés fragiles parce que complexes. Mais le plus grave n’est peut-être pas de l’ordre de l’éthique. Il pourrait bien être de l’ordre de l’économie.

(…)

Il suit de tout cela qu’entre la masse des salariés qui sont atteints par le chômage, la précarité ou tout simplement la pauvreté, celle de ceux qui ne sont plus dans ces situations mais les ont connues, et celle encore plus grande de ceux qui sont rongés d’anxiété à l’idée d’y tomber, une grande désespérance s’est emparée non seulement des classes populaires, mais largement aussi des classes moyennes.

(…)

C’est l’insécurité dominante de l’emploi qui inquiète tous nos concitoyens. Elle découle directement de l’aggravation démesurée de cette pression capitaliste sur le travail. Nos opinions ne supportent plus un système pareil. Si maintenant la disqualification morale s’y ajoute, les tensions sociales risquent de s’aggraver beaucoup.

Le redressement de cette situation passe naturellement par une correction au profit des salaires dans le partage du produit brut. Mais il ne sert à rien de pousser uniquement le bas de l’échelle vers le haut : augmentation du SMIC, appui aux négociations salariales, quand la pression du marché est si forte en sens inverse. Ou alors la prime pour l’emploi prendra des dimensions himalayennes. Il n’y a pas d’autre moyen pertinent que d’alléger le haut de la pyramide, sinon toute hausse momentanée des petits salaires aggravera la pression sur la sécurité des emplois comme sur les rémunérations, pour les couches intermédiaires, c’est-à-dire les classes moyennes.

Il va devenir nécessaire de plafonner fiscalement les hautes rémunérations, de limiter à l’extrême les OPA, et de mettre fin au racket des cabinets spécialisés sur les pouvoirs d’actionnaires. Tout cela, pour être efficace, devrait se faire au niveau européen. C’est affaire de moralité publique autant que de cohésion sociale et c’est aussi le seul moyen de sauver la libre entreprise en lui rendant sa respectabilité.

Volonté de « moraliser » le capitalisme, Rocard ne s’en est jamais caché, mais surtout, dans une approche plus machiavélienne, « le plus grave n’est peut-être pas de l’ordre de l’éthique. Il pourrait bien être de l’ordre de l’économie ».

Car la « voracité́ spéculative des hautes classes moyennes et des classes riches » (M. Rocard, encore) fait que le capitalisme lui-même se tire une balle dans le pied.

« C’est affaire de moralité publique autant que de cohésion sociale et c’est aussi le seul moyen de sauver la libre entreprise en lui rendant sa respectabilité ».

On est en droit de penser que cette « grande désespérance [qui] s’est emparée non seulement des classes populaires, mais largement aussi des classes moyennes » dont faisait état M. Rocard en 2007 déjà est à l’origine directe du mouvement des Gilets Jaunes. Elle n’a fait que s’amplifier encore avec la crise actuelle, alors que quelques mesures courageuses pour lutter contre la « voracité » des riches (qui n’a rien d’un pur slogan communiste ou d’un simple cliché puisque les 10% les plus riches dévorent la moitié des revenus générés par le travail dans le monde) auraient pu et pourraient encore grandement restaurer la confiance d’une majorité de citoyens dans les politiques qui les prendraient, et donc la situation sociale aussi bien qu’économique.

Car le peu de confiance supplémentaire éventuellement accordée par les investisseurs à des gouvernements qui suppriment l’ISF et confèrent aux riches d’autres avantages risque de ne pas peser bien lourd face à une perte de confiance massive de la part des classes laborieuses – celles-là même qui font tourner la machine – à des troubles sociaux de grande ampleur et à leurs inévitables répercussions économiques.

Les conseils ô combien prophétiques donnés il y a quinze ans par M. Rocard n’ont rien d’extrémistes. Il s’est toujours réclamé d’une social-démocratie conséquente, considérant le marché et la libre entreprise comme des mécanismes irremplaçables, qui doivent être cependant fermement régulés dans le cadre d’un état de droit démocratique.

Rien de révolutionnaire donc, mais simple réalisme de bon aloi, probablement à même de couper l’herbe sous le pied de bien des extrémismes.

Un Président qui s’est parfois réclamé d’un rocardisme – bien édulcoré toutefois…- gagnerait à s’en inspirer par les temps qui courent, où la question d’une contribution accrue des plus riches à la résolution d’une crise majeure ne peut manquer d’être très légitimement évoquée.

« À bon entendeur, salut » répétait déjà la grand-mère de Stultitia…

***

À y regarder de plus près, on pourrait voir dans notre situation actuelle un cas d’école concernant l’interprétation de l’essence même de ce qu’on nomme « libéralisme ».

Réfléchir sur le sujet a son importance, car, qu’on l’avoue ou non, en dépit de critiques essentiellement caricaturales et dogmatiques, le libéralisme pénètre profondément notre culture et nos modèles politiques et économiques, pour le meilleur et pour le pire.

Pour le dire de façon simple mais néanmoins adéquate, est libérale toute théorie qui affirme que la liberté individuelle constitue pour l’être humain une valeur fondamentale qui doit être mise en œuvre dans une société respectueuse du droit de chaque homme à la liberté de penser et d’agir, et se voit garantie à tous niveaux, y compris politique et économique.

La fonction de l’État dans cette approche sera avant tout de protéger l’exercice de cette liberté.

Sera donc non libérale toute théorie affirmant que le bien de la collectivité prévaut sur cette liberté individuelle « bourgeoise », même si une autre liberté plus authentique se réalisera un jour dans une dimension collective qui en sera l’essence ultime. Que ce soit au terme de l’Histoire ou par la réalisation de la société sans classes instaurée par le Communisme. C’est du moins ce que promet la théorie.

La fonction de l’État dans cette approche étant de promouvoir l’avènement de cette société parfaite en ordonnant toute initiative individuelle au service de la collectivité.

Les formes diverses de ce qu’on peut appeler « social-démocratie » tentant d’insérer, en ce qui concerne l’ordre de l’économique et du politique, un troisième terme dans cette alternative (cf. ci-dessus par exemple le « rocardisme ») en cherchant à concilier du mieux possible respect de la liberté individuelle, responsabilité et solidarité envers la collectivité.

La fonction de l’État dans cette approche étant de réguler cette articulation en faisant que l’initiative privée, considérée comme indispensable au dynamisme de la société, contribue à la prospérité de tous.

Chacune de ces théories a donné naissance aux systèmes politico-économiques qui en découlent logiquement, avec leurs succès mais aussi leurs échecs respectifs et leurs tares, dans certains cas considérables, comme on le sait.

Ayant beaucoup d’ami.e.s de gauche et d’extrême gauche, et donc adversaires résolus de ce qu’ils nomment « libéralisme », j’ai été plutôt amusé de voir ces derniers temps nombre d’entre eux s’insurger contre les « lois liberticides », les « réductions des libertés », etc. qui accompagneraient les mesures prises contre le Covid.

Insurrection certes en partie compréhensible et légitime. Mais, en rigueur de termes, insurrection libérale s’il en est, et donc en parfaite incohérence avec leur système de pensée.

Surprise incrédule des intéressés, qui se considèrent comme farouchement anti-libéraux…

Mais, on le sait, la cohérence n’est pas la chose du monde la mieux partagée.

L’équivoque est pourtant compréhensible dans la mesure où le libéralisme a tendu le bâton pour se faire battre, en développant lui-même sa propre caricature.

En effet, bien loin de la pensée des Locke, Montesquieu, Condorcet ou encore Tocqueville pour lesquels l’éthique a la primauté sur le politique, et le droit sur l’économique, bien loin de la liberté d’un individu respectueux du droit de chacun à une « égale liberté » selon la formule de Kant, un quarteron d’économistes a sans conteste dévoyé les idéaux libéraux.

Écoutons encore M. Rocard :

Historiquement, les libéraux – Adam Smith (1723-1790), Thomas Malthus (1766-1864), David Ricardo (1772-1823) notamment – étaient des moralistes, des gens qui avaient une pensée sociale visant à intégrer la liberté humaine dans l’organisation de la société. Pour aucun d’eux, la liberté n’était le droit de faire n’importe quoi, elle avait besoin d’être canalisée par des règles.

La crise actuelle [Rocard traite de celle de 2008] ne remet pas en cause le libéralisme. En revanche, elle sonne le glas de l’ultralibéralisme, cette école de pensée criminelle fondée par Milton Friedman (1912-2006) qui voulait croire que l’équilibre du marché est optimal et que moins on a de règles, plus on a des chances d’arriver à l' »optimalité ». Elle a imprégné la droite américaine et une partie de la droite européenne.

En fait, la Fable des Abeilles de Mandeville, apologue qui précède les écrits du « père du libéralisme économique » Adam Smith, a pris le dessus sur la Théorie des Sentiments Moraux de ce dernier.

Et nos ultralibéraux contemporains ont joué à saute-mouton sur le dos des libéraux classiques pour retrouver les charmes sulfureux de Mandeville.

Car alors que Smith condamne

« la corruption de nos sentiments moraux occasionnée par cette disposition à admirer les riches et les grands et à mépriser ou négliger les personnes pauvres ou d’humble condition » (A. Smith, Théorie des sentiments moraux, PUF, Paris 1999, p.103),

parce qu’il place au fondement de l’anthropologie un sentiment d’universelle sympathie et de bienveillance qui fait qu’

« aussi égoïste que l’homme puisse être supposé, il y a évidemment certains principes dans sa nature qui le conduisent à s’intéresser à la fortune des autres et qui lui rendent nécessaire leur bonheur, quoiqu’il n’en retire rien d’autre que le plaisir de les voir heureux » (id. ibid. p. 23),

Bernard Mandeville (1670-1733) ne craint pas, lui, d’affirmer que « les vices privés font les vertus publiques ».

Intitulée La Ruche murmurante ou les Fripons devenus honnêtes gens dans sa première version de 1705, La Fable des abeilles raconte l’histoire d’une ruche florissante où prospèrent non seulement tous les métiers, mais aussi et surtout tous les vices (…)

Le vice, moteur initial, parce qu’il recherche d’emblée la richesse et la puissance, produit malgré lui de la vertu. Ce dont témoigne la maxime centrale de la Fable : « Les vices privés font la vertu publique », non seulement parce qu’ils brisent les entraves morales véhiculées par les histoires édifiantes colportées de génération en génération (Mandeville, médecin, était plus précisément « médecin de l’âme », c’est-à-dire « psy » comme on dirait aujourd’hui), mais aussi parce qu’en libérant les appétits ils apportent une opulence supposée ruisseler du haut en bas de la société. Ce qui promet le passage d’un état de pénurie à celui d’abondance. Aussi Mandeville n’hésite-t-il pas à dire que la guerre, le vol, la prostitution et la luxure, l’alcool et les drogues, la recherche féroce du gain, la pollution (pour employer un mot contemporain), le luxe, etc., contribuent en fait au bien commun. Tous ces vices s’expriment, comme il le répète dans une formule rituelle, « à l’avantage de la société civile ». Dany-Robert Dufour, Les prospérités du vice, dans : Le Monde diplomatique, 12/2017.

Douteuse « théorie du ruissellement » qui permettrait de rendre profitable à la communauté le « vice » que constitue le fantasme infantile de toute puissance ; désinhibition de la recherche de profit la plus cynique censée permettre une « croissance » capitaliste auto-régulée pour le plus grand bien de tous, etc.

On se rend compte combien c’est Mandeville qui constitue le véritable maître à penser de nombre de nos modernes businessmen :

C’est précisément cette logique que suivent aujourd’hui les grands groupes de l’ère néolibérale : abus de position dominante, dumping et ventes forcées, délits d’initiés et spéculation, absorption et dépeçage de concurrents, faux bilans, manipulations comptables, fraude et évasion fiscales, détournements de crédits publics et marchés truqués, corruption et commissions occultes, enrichissement sans cause, surveillance et espionnage, chantage et délation, violation des réglementations du travail, falsification des données compromettant la santé publique, etc. Autant de pratiques de « contournement » de la loi qui illustrent parfaitement la pensée mandevillienne : puisque les « vices » produisent de la « vertu », autrement dit de la fortune ruisselante, alors allons-y sans vergogne ! (id. ibid).

On est bien loin des « sentiments moraux », sympathie, bienveillance et compassion qui constituent les maîtres mots de l’éthique libérale d’Adam Smith, qui s’oppose explicitement à maintes reprises à son prédécesseur :

Tout esprit public, toute préférence pour l’intérêt public aux dépens de l’intérêt privé, n’est ainsi selon le Dr. Mandeville qu’une simple imposture qui en impose au genre humain. Et cette vertu humaine dont on se vante tant et qui est l’occasion de tant d’émulation parmi les hommes, n’est rien que le rejeton de la flatterie et de l’orgueil [la formule est de Mandeville, Fable des Abeilles, « Recherche sur l’origine de la vertu morale », p.49] (A. Smith, op. cit., p. 412).

(…)

Tel est le système du Dr. Mandeville, qui a fait autrefois tant de bruit dans le monde et qui, même s’il n’a peut-être pas donné l’occasion à plus de vice qu’il y en aurait eu sans lui, a du moins appris à ce vice, né d’autres causes, à se manifester avec plus d’effronterie et à avouer la corruption de ses motifs avec une audace dévergondée qui n’avait jamais été entendue auparavant (id. ibid. p. 416).

On ne peut pas mieux dire. N’est-ce pas, Carlos ?

Précisons cependant : il est évident, comme le soutient « le Dr. Mandeville », ici précurseur de Freud, que la désinhibition du fantasme de toute puissance constitue chez l’être humain un moteur puissant de production de richesse.

Mais là où notre Docteur se trompe et nous trompe, c’est lorsqu’il laisse croire que le « ruissellement » de la dite richesse adviendrait de façon spontanée, naturelle.

Or, un tel « ruissellement » spontané n’a aucune chance de se produire. La redistribution qui permettra à la communauté d’en bénéficier n’a jamais lieu que par l’intervention d’un tiers, en l’occurrence l’État, sa politique fiscale et les lois sociales qu’elle permet de financer, elles mêmes fruits de siècles de luttes ininterrompues.

Nulle « main invisible » ne peut être invoquée pour assurer une telle régulation. Adam Smith reprend en partie à Mandeville le thème de cette fonction quasi magique qui produirait aussi une auto-régulation du marché. Mais elle ne pourrait être effective que dans le cadre de cette conception optimiste de la Nature et de la nature humaine en particulier, qui est celle de l’auteur de la « Théorie des sentiments moraux ». Elle peut cependant à bon droit nous paraître bien problématique…

Pour établir une société juste, ou simplement moins injuste, compter sur le fonctionnement spontané de la Nature, de la nature humaine ou encore du marché semble bien insuffisant. Il est nécessaire de concevoir d’autres règles que celles d’une bienveillante sympathie et d’une compassion « naturelles ».

De façon inattendue (pas tant que cela toutefois, quand on sait que l’anarchisme peut être « libertaire » ou qu’on peut être « anarcho-libéral »…), cette confiance en un altruisme naturel rapproche le père du libéralisme économique des théories anarchistes de Kropotkine et de ses héritiers. Significativement, les deux ont d’ailleurs en Hobbes un adversaire commun.

Comme je le faisais dans un post précédent, on peut donc leur adresser des objections du même type que celles qui émanent de la philosophie politique de Hobbes, et les soumettre au questionnement décisif que soulève Jean-Pierre Dupuy : « Avons-nous oublié le mal ?». Au nom de quoi en effet la vie économique et politique pourrait-elle s’en prétendre épargnée, comme elle serait exempte d’une « prospérité du vice » (cf. Daniel Cohen) à la tonalité bien mandevilienne ?

Si toutefois ils veulent sauver leurs têtes, il est temps de rappeler à nos politiques, légitimement attachés à la sauvegarde d’un libéralisme authentique, qu’une stratégie économique et une juste politique fiscale de redistribution ne se feront pas en comptant naïvement sur les vertus mandevilliennes d’un « ruissellement » spontané, mais qu’il conviendrait plutôt d’avoir le courage de forcer les choses, afin d’échapper au modèle socialement et économiquement délétère de la « Fable des Abeilles ».

Donner des gages au vice et à l’égoïsme des riches et des puissants ne favorise en effet en rien la « vertu publique« , et n’est plus une voie concevable pour préserver la paix sociale et regagner la confiance des citoyens.

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Ajout du 26/05:

Une petite illustration parmi d’autres, si besoin est:

https://www.liberation.fr/france/2020/05/26/la-remuneration-des-dirigeants-d-air-france-klm-contestee-en-france-et-aux-pays-bas_1789416

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Ajout du 31/05:

Initiative intéressante que de nommer une « Commission d’experts sur les grands défis économiques ».

https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/05/28/emmanuel-macron-s-entoure-d-un-cercle-d-economistes-pour-penser-l-apres-crise_6041086_823448.html

Il est toutefois à noter que Thomas Piketty et Esther Duflo, pourtant tout aussi compétents que les membres retenus, ne font pas partie du voyage.

Le fait qu’ils demandent le rétablissement de l’ISF ou une taxation sur les hauts revenus y serait-il pour quelque chose?

Et encore, pour information…

https://www.la-croix.com/Economie/France/dirigeants-dentreprise-beneficient-salaires-hauts-France-2020-05-28-1201096490

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Ajout du 16/06:

L’indispensable rapport de L’Observatoire des Inégalités:

https://www.inegalites.fr/5-millions-de-riches-en-France

D’un de ces miracles minuscules qui font espérer le printemps. Et quelques brèves plus ou moins réjouissantes.

Hier matin, « ramasse » des Restos du Cœur. Avec un autre bénévole, nous allons chercher les caisses préparées par un supermarché. À l’entrée, un jeune africain régule le passage des clients pour faire respecter les règles de distanciation.

Nous discutons un peu en attendant la signature des papiers. Il travaille ici quelques heures par semaine pour un salaire de misère.

Nous chargeons les caisses et nous apprêtons à repartir.

Mais il accourt vers la voiture en disant « Attendez » !

Et il sort de sa poche un billet de 10 euros. « C’est pour les Restos du cœur » !

Après la distribution, il est toujours là. Je vais le remercier encore.

« Vous comprenez, on a été bien pauvres. Mais maintenant qu’on a un peu d’argent, il faut en faire profiter les autres ».

Merci, Monsieur, de tout cœur. Bon ramadan !

J’aimerais faire parvenir votre phrase à un certain Carlos et à bien d’autres. Mais ces gens-là résident bien trop haut pour que leurs coordonnées figurent dans les carnets d’adresses de ce bas monde.

Tant pis pour eux.

Allez, un peu de Brassens, tout de même. Car l’Auvergne n’est pas forcément où l’on croit.

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Un petit florilège d’articles qui m’ont paru particulièrement intéressants ces derniers jours.

J’en donne des extraits, plusieurs étant en lecture réservée.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/25/la-gestion-de-la-pandemie-de-covid-19-et-les-mesures-necessaires-a-la-sortie-de-crise-conspirent-a-faire-de-l-environnement-une-question-subsidiaire_6037754_3232.html

Par la voix de son patron, Geoffroy Roux de Bézieux, le Medef exige carrément, en réponse à la pandémie, « un moratoire sur la préparation de nouvelles dispositions énergétiques et environnementales », dans une lettre du 3 avril, au ministère de la transition écologique et solidaire, révélée par Le Canard enchaîné.

Un peu partout, ces demandes rencontrent l’oreille compatissante de ceux qui sont aux affaires. Relancer l’activité économique, reconstruire la demande, remettre le monde sur les rails qu’il a brièvement quittés : cela semble la priorité. En France, par exemple, aucune contrepartie environnementale ou climatique n’a été demandée aux grands groupes qui se verront soutenus à hauteur de 20 milliards d’euros d’argent public.

Pourtant, la mise à l’arrêt de l’économie était une opportunité de refaire de la politique au sens premier du terme, c’est-à-dire de définir et de poursuivre des objectifs communs désirables. L’occasion était inespérée de reprendre le contrôle de la marche du monde, et de commencer à l’infléchir en choisissant les secteurs d’activités à relancer et à soutenir.

(…)

Fort heureusement, des voix s’élèvent pour exiger cette reprise de contrôle :

« Ce n’est pas le moment de soutenir l’aviation coûte que coûte » : le Haut Conseil pour le climat rappelle l’urgence de la transition

https://www.la-croix.com/Economie/France/LEtat-doit-exiger-contreparties-ecologiques-entreprises-quil-soutient-2020-04-18-1201090043

Mais seront-elles suffisantes ?

On peut aussi joindre sa signature à des pétitions telles que celle-ci :

Si la catastrophe en cours renforce la sensibilité à la question environnementale, c’est plutôt qu’elle nous ouvre à la fragilité du système que forme l’interconnexion des structures sociales, du système productif et de la biosphère. Tout à coup, nous prenons conscience qu’un événement présentant peu de risques à l’échelle de l’individu (pour une grande majorité de la population, la probabilité de mourir du Covid-19 est très faible) se révèle capable de confiner la moitié de l’humanité et d’arrêter l’économie mondiale.

(…)

Il y a, en somme, une pédagogie de cette crise. Si le réarrangement de quelques nucléotides sur l’ARN d’un virus transporté par un petit mammifère est capable du désastre en cours, qui peut imaginer ce que produira sur le long terme l’élévation de plus d’un mètre des océans, comme le promettent les experts du climat pour les prochaines décennies ?

*****

Et – cela n’a rien d’un scoop – pendant le confinement, le réchauffement continue !

Cf. une fois de plus l’excellent article documenté de Sylvestre Huet :

Il est bien entendu à prévoir que cela ne facilitera pas la gestion de notre sécurité alimentaire.

Car celle-ci fait aussi partie – quelques décennies d’abondance nous l’ont fait un peu trop oublier en Occident – de nos vulnérabilités essentielles :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/26/des-ombres-planent-sur-la-securite-alimentaire-mondiale_6037794_3232.html

L’Union européenne, avec un niveau de stock équivalent à 12 % de la consommation annuelle, soit quarante-trois jours, fait office de cigale. C’est le pire niveau du monde parmi les grands pays producteurs, derrière la Russie (18 %), l’Inde (23 %), les États-Unis (25 %) et la Chine, on l’a vu, qui dispose de l’équivalent de neuf mois de consommation (75 %).

Tout se passe en effet comme si l’Union européenne souffrait d’une aversion aux stocks alimentaires : « les stocks, ça coûte cher ! » continue d’être une ritournelle fréquemment entendue, en France notamment.

(…)

Ça rappelle en effet quelque chose… N’est-ce pas, Roselyne ?

Il en est de même dans les enceintes multilatérales comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC) où, rappelons-le, les stocks alimentaires à visée de stabilisation des marchés sont… proscrits ! Alors que le changement climatique se fait pressant, est-il vraiment pertinent de tester la résilience de l’humanité ? On relèvera d’ailleurs que, pour le pétrole, les pays européens disposent de stocks stratégiques équivalents à quatre-vingt-dix jours de consommation : rien de tel pour l’alimentation.

(…)

Espérons donc que la crise du coronavirus soit l’élément déclencheur d’une remise en cause des cigales européennes : « s’approvisionner sur le marché mondial » est une vue de l’esprit lorsque les aliments sont produits dans des pays qui ont des politiques agricoles dont le premier objectif est de nourrir leur population.

Ajout du 30/04:

Cet article à propos de l’embargo sur les exportations de céréales russes:

https://www.courrierinternational.com/article/economie-le-ble-plus-cher-que-le-petrole-la-russie-decrete-un-embargo-sur-ses-exportations

Quant on sait que la crise céréalière russe de 2010, qui a entraîné un doublement du prix des céréales sur les marchés, a constitué l’une des causes des Printemps Arabes (les pays du Maghreb en particulier étant de gros importateurs de blé), on est en droit de s’interroger sur de futures conséquences…

*****

Mais il n’y a pas, fort heureusement, que de mauvaises nouvelles :

En accès libre :

https://www.la-croix.com/JournalV2/Premier-proces-mondial-contre-tortionnaires-syriens-2020-04-24-1101090902

Et aussi (accès limité) :

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/04/23/en-allemagne-le-proces-historique-des-tortures-dans-les-prisons-du-regime-syrien_6037481_3210.html

Historique : l’adjectif n’est pas exagéré pour qualifier le procès d’Anwar Aslan et d’Eyad Al-Gharib, qui s’ouvre, jeudi 23 avril, à Coblence, dans l’ouest de l’Allemagne. Accusés de crimes contre l’humanité, ces deux anciens membres des services de renseignement de Bachar Al-Assad sont les premiers à comparaître devant la justice pour des exactions commises par le régime syrien depuis 2011, année du début de la guerre qui ravage le pays.

Agé de 57 ans, Anwar Aslan doit répondre de la mort de 58 personnes ainsi que des sévices infligés à plus de 4 000 autres, d’avril 2011 à septembre 2012, dans le centre de détention d’Al-Khatib, à Damas, dont il avait la charge. Eyad Al-Gharib, 43 ans, qui travaillait sous ses ordres, est quant à lui accusé d’avoir participé à des actes de torture contre au moins trente manifestants arrêtés à Douma, près de la capitale syrienne, à l’automne 2011.

(…)

Les interpellations des deux accusés ont été possibles car l’Allemagne a décidé de recourir au principe de la « compétence universelle », qui autorise un État à poursuivre les auteurs de crimes particulièrement graves, quels que soient leur nationalité ou le lieu où les faits ont été commis. Un principe auquel a aussi recouru la France, ce qui a permis l’arrestation, en février 2019, d’un autre homme de main d’Anwar Aslan, dans le cadre d’une enquête préliminaire ouverte par le parquet de Paris pour « actes de torture, crimes contre l’humanité et complicité de ces crimes », commis en Syrie entre 2011 et 2013.

[Espérons donc que ce précédent allemand accélère le processus en cours en France]

Les charges qui pèsent sur les deux accusés qui seront jugés à Coblence se fondent sur deux sources d’information. L’une est le dossier « César », pseudonyme d’un photographe de la police militaire syrienne, qui a fui son pays, en juillet 2013, en emportant plus de 50 000 clichés de cadavres de détenus morts de faim, de maladie ou de torture, de 2011 à 2013. L’autre source est constituée par les plaintes déposées auprès du parquet fédéral de Karlsruhe par une trentaine de ­Syriens rescapés des geôles de Bachar Al-Assad et réfugiés depuis en Allemagne.

(…)

« A une période où les Syriens ont le sentiment que la communauté internationale leur a fait défaut, ce procès ravive l’espoir que justice soit rendue dans une certaine mesure », a, pour sa part, commenté Amnesty International, dans un communiqué. « [Nous demandons] aux Etats de suivre l’exemple de l’Allemagne et d’intenter des poursuites analogues contre les auteurs présumés de crimes relevant du droit international, et notamment d’allouer des ressources à leurs unités spécialisées dans les crimes de guerre », a ajouté l’ONG.

Jusqu’à présent, tous les efforts visant à juger les auteurs ou les complices des crimes commis par le régime de Bachar Al-Assad se heurtaient à deux obstacles. Le premier est le fait que la Syrie ne soit pas partie du statut de Rome, le texte fondateur de la Cour pénale internationale (CPI), empêchant celle-ci d’ouvrir des poursuites par elle-même. Le second est le veto russe au Conseil de sécurité des Nations unies, qui bloque toute tentative de saisine de la CPI par l’organe exécutif de l’ONU.

Une fois de plus, la question récurrente d’une réforme du fonctionnement du Conseil de Sécurité de l’ONU, en particulier du droit de veto, se révèle essentielle.

https://www.liberation.fr/debats/2016/12/19/pour-la-suppression-du-droit-de-veto-au-conseil-de-securite-des-nations-unies_1536292

https://onu.delegfrance.org/La-France-et-la-reforme-de-l-ONU

https://mx.ambafrance.org/Encadrement-du-droit-de-veto

etc.

À toutes et à tous, bonne fin ( ?) de confinement !

Des arbitrages. Variations sur un thème au cœur du politique.

Un « test Bachelot » pour distinguer fiabilité politique et démagogie.

Bien sûr, yaka-faucons et autres yavéka-falékons (cf. post précédent) ne disent pas que des bêtises.

Mais en ce qui concerne une politique de prévision des épidémies, force est de reconnaître que la plupart des actuel.le.s donneuses et donneurs de leçons se montreraient incapables de passer le « test Bachelot », qui met en évidence ce qui relève de la recherche effective du bien commun et ce qui ne relève que de la démagogie.

Combien en effet n’ont pas crié « haro sur le baudet » au moment de l’épidémie de H1 n1, alors qu’ils fustigent aujourd’hui l’absence de stocks de masques ou de moyens appropriés ?

Une petite enquête sur le sujet démontrerait rapidement – noms à l’appui – que les postures purement politiciennes ou plutôt politicardes sont largement majoritaires par rapport à la compétence effective ou au réel souci du bien commun.

Combien en effet, y compris dans son propre camp, se sont précipités pour accuser d’inadmissible gabegie la rare politicienne ayant osé un arbitrage réaliste et défendu une stratégie à peu près cohérente sur le sujet ?

Certain.e.s argueront du fait qu’ils n’étaient pas présents en politique dans ces années. Mais au vu de la ligne alors adoptée par leurs partis, tout laisse à penser qu’ils auraient hurlé avec les loups…

Mais laissons ces imposteurs à leurs pitoyables tricheries qui discréditent leur parole, et essayons d’aborder l’une des questions essentielles qui se pose en ce moment en politique, celle des arbitrages.

Arbitrer en temps de crise sanitaire.

Car si elle paraît à tort moins cruciale en période de calme relatif, la question des arbitrages révèle son caractère central dès que la crise se profile, caractère appelé à être encore renforcé dans « le monde aux ressources contraintes » qui est déjà le nôtre.

Faut-il confiner ou ne pas confiner ?

Le confinement appliqué dans des écosystèmes fragiles pourrait en outre se révéler totalement inadapté. En l’absence de revenu minimum, les plus pauvres devront vite ressortir chercher du travail, ce qui relancera l’épidémie. En Inde, le confinement a surtout consisté à chasser les ruraux et les migrants des villes, ce qui a conduit à des violences et des déplacements de masse, au risque d’aggraver la diffusion du virus. Pour éviter l’hécatombe, on a besoin de L’État social, pas de L’État carcéral.

Thomas Piketty, Le Monde.

Je considère que nous entrons dans une période où le confinement aura plus d’inconvénients (économiques, psychologiques, familiaux, médicaux) que de bénéfices.

William Dab, Le Monde.

Et lorsque les moyens arrivent à saturation, faut-il accorder à tous l’accès aux soins ou bien faut-il se résoudre à laisser de côté certaines personnes, et lesquelles ?

Dans un monde aux ressources contraintes [mais, on le sait, c’est aussi le cas actuellement dans certains hôpitaux], il faudra faire des choix dans l’allocation des moyens. Dans la représentation la plus « morale » du lien entre enfants et parents, ces derniers sont toujours invités à se sacrifier pour leurs enfants s’il n’y a pas assez pour tous, et ce parfois au péril de leur vie (« les femmes et les enfants d’abord », rappelez-vous).

Est-il humaniste de prôner que, si on ne peut pas tout faire, la société privilégie le maintien en vie, dans de mauvaises conditions, de personnes qui ont déjà longuement vécu, au détriment de l’avenir de ceux qui ont encore une large partie de leur existence devant eux ? A tout le moins ça doit pouvoir se discuter (…)

J.M Jancovici, Le Point.

Faut-il privilégier la santé ou l’économie ?

La question ne se limite pas à quelque caricature trumpienne ou bolsonarienne, quand on sait qu’une grave récession économique peut entraîner des troubles plus meurtriers encore qu’une pandémie, comme on l’a vu avec la crise de 1929, directement à l’origine de la montée des fascismes et donc de la deuxième guerre mondiale.

Car les risques ne sont pas négligeables :

Cette crise sanitaire et économique pourrait-elle déboucher sur un effondrement généralisé ?

Cela pourrait être le cas par des enchaînements et des boucles de rétroactions, dont les conséquences sont par définition imprévisibles.

Par exemple, si la finance s’effondre, met à mal les États, provoque des politiques autoritaires ou identitaires, cela pourrait déboucher sur des guerres, des maladies et des famines, qui, elles, interagissent en boucle.

Pablo Servigne, dans Le Monde du 10/04.

Comme on le voit, chacune de ces questions, et bien d’autres encore, suscite des réponses qui n’ont rien d’évident, et il est à prévoir que les hordes manichéennes de yavéka-falécons et autres prophètes à posteriori se déchaîneront quels que soient les choix opérés :

« Il aurait fallu reprendre le travail plus tôt pour éviter le chômage de masse et les crises qui ont amené aux explosions de violence et aux guerres qui sont en train de tout dévaster ».

En revanche, le fait de faire prévaloir un certain réalisme économique sur la sauvegarde de la santé publique, serait-ce pour tenter de prévenir des crises potentiellement plus graves encore, se heurterait à coup sûr aux attaques pavloviennes des mêmes yaka-faucons :

« Que de vies innocentes sacrifiées sur l’autel du profit capitaliste ! ».

Etc. etc. etc.

Gouverner, c’est-à-dire arbitrer, n’est certes pas chose facile. Et sans doute beaucoup de donneurs de leçons en salons sont-ils en ce moment bien soulagés de ne pas être aux commandes.

Arbitrer dans un monde aux ressources contraintes.

Comme ce blog essaie depuis bien longtemps de s’en faire l’écho, une politique responsable devrait oser rompre avec l’illusion de toute puissance qu’on s’évertue à entretenir pour des besoins démagogiques et électoralistes.

Car on ne peut pas, on ne peut plus, tout faire et tout avoir « en même temps ». Et il faut désormais avoir le courage de le dire clairement et d’en tirer les conséquences.

Il est impossible de tenir ensemble une augmentation de la croissance, du PIB, du pouvoir d’achat, une transition énergétique et écologique, un maintien du niveau des retraites à âge constant, un haut niveau de protection sanitaire et sociale, un enseignement d’excellence, etc. tout cela accompagné bien entendu d’une baisse des taxes et des impôts.

Faut-il ajouter un raton laveur et la promesse de rasage gratuit pour se rendre compte de l’impossibilité de tels programmes, dangereusement grevés par une illusion démagogique et populiste proprement infantile ?

Il faut à l’évidence arbitrer, opérer des choix, qui feront forcément des mécontents.

Avec l’actuelle crise, qui, comme on devrait le savoir, en cache une autre bien plus grave, qui est celle du réchauffement climatique et de l’épuisement des ressources en énergies fossiles, un grand nombre d’articles – le plus souvent du genre opportuniste -fleurissent dans les médias pour annoncer un changement radical de mode de vie dans l’après pandémie.

Soit.

Un tel changement, dont la nécessité est évidente, aurait pourtant dû avoir lieu depuis bien longtemps (voir le paragraphe sur René Dumont).

Mais même si le diagnostic est loin d’être complet, et si on peut se demander si de telles découvertes soudaines ne relèvent pas de coups médiatiques et d’effets de mode sans véritable lendemain, il faut profiter de cette occasion d’accéder à un peu plus de lucidité.

Encore faudrait-il qu’au-delà des effets de manches, on prenne véritablement la mesure de ce qui est à accomplir, et de ce que cela implique concrètement pour nos vies quotidiennes.

Écoutons encore Jean Marc Jancovici, vieux de la vieille qui a pour lui l’avantage de ne pas s’être aperçu du problème à l’occasion de l’apparition fortuite d’un virus, comme tant de prophètes de la dernière heure, mais qui nous met obstinément en garde depuis plus de deux décennies.

Car ce changement qui nous est indispensable, et dont la crise actuelle pourrait – si nous le voulons bien…-être l’un des déclencheurs, est loin d’être une petite affaire et nécessitera des arbitrages pour le moins douloureux.

Par exemple : 

[Le Point] : Vous ne pensez pas qu’un scénario « 100% énergies renouvelables » soit possible ?

Bien sûr que si, c’est possible. En l’an de grâce 1500, le monde était 100% renouvelables. Un monde « tout renouvelable » est du reste le seul que notre espèce ait connu entre son apparition, il y a 20.000 ans, et… le début de la révolution industrielle. Il n’y a donc aucun problème physique pour y retourner. Ce qui n’est pas possible, c’est d’y revenir avec 500 millions d’habitants en Europe, et 35 000 euros de PIB par personne et par an, et des retraites payées jusqu’à 85 ans.

La révolution industrielle, c’est avoir adjoint aux hommes, grâce aux énergies fossiles, la force toujours croissante d’un parc de machines toujours croissant, qui travaillent la matière à la place de nos bras et jambes, et qui désormais font tout à notre place : les cultures, les vêtements, les logements, les routes et ponts, les transport, et le milliard de produits différents que l’on peut trouver dans le monde.

Continuer à alimenter le même parc de machines surpuissant avec juste des énergies renouvelables, c’est cela qui ne sera pas possible. Un monde 100% ENR est donc un monde où le parc de machines qu’on peut adjoindre par personne sera considérablement plus petit, et la traduction économique de l’affaire est un PIB par personne beaucoup plus petit aussi. C’est cela que le politique n’a pas compris, ou fait semblant de ne pas comprendre (c’est difficile de savoir !) : un monde 100% ENR est un monde où le pouvoir d’achat a beaucoup diminué. Je ne dis pas qu’il ne faut pas le faire, je dis juste que c’est mentir que de le promettre sans contraction forte de la consommation.

Ou encore :

Entre autres exemples, promettre aujourd’hui plus de pouvoir d’achat ou des retraites préservées, ce qui suppose plus de PIB, sans expliquer comment on rend cela compatible avec de moins en moins d’énergie, soit pour des problèmes d’approvisionnement, soit pour la sauvegarde d’un climat stable sans lequel il n’y a plus de retraités (ce qui règle le problème !), devrait se heurter immédiatement à un tir nourri de questions incisives et factuelles. Je ne suis hélas pas sûr que la presse s’y emploie !

Etc. etc.

(Pour celles et ceux qui ont le temps – c’est plutôt facile en ce moment –  je recommande l’audition de cette séance de questions réponses. La question des arbitrages y est particulièrement présente, ainsi que des réflexions intéressantes à propos de l’illusion d’un changement rapide une fois sortis de la pandémie, changement qui sera supplanté, dans un premier temps du moins selon toute probabilité, par un retour au « business as usal » du fait de la nécessité urgente – et compréhensible – de recréer l’emploi…).

Ajout 18/04:

Une vidéo de plus:

Santé et arbitrages nécessaires.

Une question lancinante qui se pose donc désormais, question beaucoup plus ample que la crise sanitaire qui la met actuellement en lumière sans ménagement, est celle de savoir comment arbitrer, dans le contexte de décroissance et de contraction qui devient forcément le nôtre, entre ce qui est secondaire et ce qui est essentiel.

L’une des variables de cette équation concernant en particulier la place qu’il convient de réserver à la santé publique et la part de budget qu’il convient de lui consacrer.

On l’a vu, bien des yaka-faucons rivalisant d’incompétence, mais aussi nombre d’avis sérieux et documentés ont souligné – et ceci depuis longtemps -les carences réelles de notre secteur médical.

On ne peut certes qu’être partisan des remaniements et améliorations qui en renforceront l’efficacité.

En fonction de ce qui a été dit plus haut, il convient cependant de ne pas se voiler la face.

Si, comme c’est effectivement le cas, nous ne pouvons continuer à rêver de façon illusoire de tout faire en même temps, sur quel(s) poste(s) et dépenses faudra-t-il nécessairement gagner pour pouvoir assurer la mise à niveau d’un système de santé capable de prendre en charge des événements catastrophiques comme celui qui se présente aujourd’hui ?

Là encore, on est en droit de penser que des arbitrages en faveur d’une élévation considérable du budget de la santé, forcément au détriment d’autres secteurs, ne feront pas que des heureux.

Je ne revendique certes aucune compétence particulière sur le sujet, mais pour ma part, je vois mal comment on peut désormais envisager en ce domaine des arbitrages justes et efficaces en faisant l’économie d’une réflexion et d’un débat sur la nationalisation du secteur de la santé, qu’il s’agisse de la pratique médicale et infirmière, comme de l’industrie et la distribution pharmaceutique.

Alors qu’il est question, à juste raison, d’envisager la nationalisation de banques et d’entreprises pour les sauver de la faillite, que ne réfléchit-on pas à cette possibilité pour ce qui est de notre système de santé ?

Bien qu’elle ne fasse pas partie des attributions dites régaliennes (Armée, Justice, Intérieur, etc.), je ne vois pas pourquoi la question de la santé, de par son importance vitale pour la communauté, pourrait ne pas relever d’une administration nationale, au même titre au moins que les autres grands services publics que sont l’Éducation Nationale, l’armée ou la police.

Est-il cohérent que l’administration de l’impôt relève de l’État, alors que la santé publique, bien éminemment commun, relève en grande partie d’une gestion privée ?

Une nationalisation du secteur de la santé, si elle ne résoudrait certes pas tous les problèmes – cf. par exemple les diverses gabegies régulièrement dénoncées par la Cour des Comptes, la gestion chaotique du budget de l’Éducation Nationale, le coût des fonctionnaires surnuméraires, etc., etc..… – ne pourrait-elle cependant contribuer à un pilotage moins hasardeux de crises telles que celle que nous connaissons aujourd’hui ?

La plus grande partie des dépenses du secteur médical et pharmaceutique étant en outre d’ores et déjà à la charge de la collectivité par le biais de la Sécurité Sociale, on ne voit pas en vertu de quoi médecine et pharmacie ne pourraient pas être considérées légitimement comme des charges de la Nation, au même titre que l’Éducation Nationale ou l’Armée.

Les arguments qui s’opposent à cette possibilité paraissent bien spécieux.

Car en vertu de quoi faudrait-il, par exemple, continuer à considérer qu’un praticien fonctionnaire serait moins compétent ou efficace qu’un libéral ?

Si c’était le cas, la logique la plus élémentaire demanderait alors que les enseignants, pour gagner en efficacité et en compétence, quittent l’Éducation Nationale pour exercer dans le privé, au besoin en pratiquant le dépassement d’honoraires.

Je doute qu’une telle éventualité fasse l’unanimité chez les citoyens.

L’une des vertus de l’actuelle crise est de remettre au centre la fonction de l’État (tout en soulignant hélas l’absence criante d’une organisation efficace au niveau européen), ses responsabilités et son rôle irremplaçable en situation de catastrophe.

C’est la recherche du profit dans l’industrie pharmaceutique qui est à l’origine des très graves carences que nous observons, liées à la délocalisation de la fabrication de médicaments, de matériels et de produits de première nécessité.

Ne serait-il pas de la responsabilité de l’État de lutter contre les déserts pharmaceutiques causés par le libéralisme économique, mais aussi contre les déserts médicaux entraînés par la pratique libérale de la médecine ? Car on ne voit pas par quelle aberration il est impossible de disposer de médecins ou de dentistes dans certaines villes et bourgades, alors qu’y nommer des instituteurs ou des professeurs n’a jamais constitué le moindre problème.

Mais comme l’atteste la citation d’Einstein tellement appréciée par Stultitia :

« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré ».

Et ce qui manque à la résolution de tels problèmes est sans doute simplement un peu d’imagination et de courage politique.

Arbitrer entre des projets de société

Car l’arbitrage essentiel, désormais vital, est à opérer au niveau politique entre des projets de société, concrètement entre ceux qui poursuivent le mythe de la croissance et ceux qui optent pour une décroissance raisonnée.

J’ai maintes fois évoqué cette nécessité.

Comme on le sait, la pandémie actuelle ne constitue pas une nouveauté dans l’histoire d’une humanité ayant connu la peste, le choléra, la grippe espagnole et autres épidémies dévastatrices.

Mais l’une des nouveautés de cette crise est qu’elle nous fait toucher du doigt l’extrême vulnérabilité de nos sociétés contemporaines.

Ce n’est jamais qu’une manifestation supplémentaire des vulnérabilités multiples qui nous sont maintenant constitutives du fait d’une croissance disproportionnée : vulnérabilité écologique liée au réchauffement climatique dont nous sommes la cause, au gaspillage et à l’épuisement de nos ressources naturelles, à la pression démographique destructrice de la biodiversité ; vulnérabilité face aux zoonoses liées à une promiscuité plus grande avec les animaux sauvages causée par cette même pression démographique ; vulnérabilité face aux sécheresses à venir, au manque d’eau, aux famines du fait de la surpopulation ; vulnérabilité économique et financière; vulnérabilité informatique; vulnérabilité face aux conflits nucléaires, au terrorisme, etc. etc., multiples facteurs que nous connaissons sans nous résoudre à en prendre la mesure, tant nous sommes portés à les couvrir par le virus du déni.

Or, la crise actuelle vient ébranler ce déni qui nous est si intimement constitutif.

Oui, nous sommes mortels et vulnérables. Nous ne pouvons plus échapper à l’évidence.

Dans L’Obsolescence de l’homme, Günther Anders parlait de « décalage » [Diskrepanz] entre ce que nous sommes capables de produire et ce que nous sommes capables d’imaginer.

La situation actuelle nous permet d’imaginer tant soit peu l’ampleur des conséquences qu’un simple petit virus peut entraîner dans un monde aussi vulnérable que le nôtre.

De façon symptomatique, alors qu’elle était prévisible, une telle ampleur a pris de court même des spécialistes de « l’effondrement » ou de la « collapsologie ».

Mais parmi les catastrophes qui nous menacent – dont celles que nous sommes capables de produire – d’autres, peut-être plus considérables encore, nous sont proprement inimaginables.

Il est donc urgent de nous engager désormais dans le projet de construction d’une société résiliente, capable de surmonter autant que possible ses vulnérabilités les plus criantes.

Nous l’avons vu, nous l’avons dit, cela nécessite impérativement un certain nombre d’arbitrages douloureux, mais féconds, puisqu’il s’agit tout simplement de la survie de notre espèce dans des conditions à même de sauvegarder sa dignité.

Nous attendons bien sûr de nos politiques qu’ils s’engagent sur de tels arbitrages, qui nécessiteraient de grands débats démocratiques.

Mais leur promotion et leur défense dépend avant tout de notre conscience de citoyens du monde.

*

Bonnes fêtes de Pessah ou de Pâques pour celles et ceux que cela concerne, et pour toutes et tous, l’espérance, qui ne demande qu’à être partagée !

Rions un peu, avec Marine Le Pen et son papa. Et à propos d’une étude appelée à révolutionner nos connaissances sur les yaka-faucons. Quelques brèves.

On connaît bien sûr les attaques réitérées de Marine le Pen en ce qui concerne le niveau d’impréparation du gouvernement face à la pandémie.

« Si nous avions eu des tests et des masques, nous aurions pu faire comme la Corée du Sud, ne confiner que ceux qui ont été touchés et éviter ce confinement généralisé », martèle la patronne du RN. « Mais, conclut-elle, on nous a dit qu’on était prêt, qu’on avait des stocks et on nous a rassurés ».

Admirable souci du bien commun, qui rappelle la tout aussi admirable attention aux finances publiques qui caractérisait papa :

« Si gouverner c’est prévoir et si le principe de la responsabilité ministérielle n’est pas obsolète, le ministre de la Santé, responsable de la catastrophe financière de la campagne de vaccination antigrippale qui va coûter aux contribuables français plus d’un milliard d’euros, Mme Roselyne Bachelot, doit démissionner », écrit Jean-Marie Le Pen dans un communiqué.

Même si elle ne semble pas éprouver de scrupules particuliers à se contredire à quelques jours d’intervalle, j’admets volontiers qu’on ne peut faire retomber sur la fille les fautes du père.

Il faut dire qu’à l’époque rares sont celles et ceux à ne pas avoir participé à la curée contre la pauvre Roselyne. Mais on n’a pas souvenir que Marine ait à ce moment élevé le moins du monde la voix pour la défendre contre les errements de Jean Marie, bien au contraire…

Sans doute parce que ce qui rassemble père et fille est qu’ils appartiennent en fait à la même espèce : celle des yaka-faucons.

*

La famille des yaka-faucons est certes bien connue, car elle ne fait pas partie des espèces en voie de disparition.

Pourtant, aucun travail scientifique ne lui avait été consacré jusqu’à ce jour.

Ce vide est désormais en passe d’être comblé par la prochaine parution de la thèse de Stultitia intitulée :

« Du concept de développement contra cyclique appliqué à l’évolution du yaka-faucon ».

À n’en pas douter, ce travail constituera dorénavant la somme incontournable sur le sujet.

Sans prétendre résumer les 458 pages de l’ouvrage (sans compter l’appareil de notes…), je me permets de dévoiler quelques-uns de ses apports les plus essentiels à la yakafauconologie.

Et tout d’abord la définition, qui restera sans doute dans les annales :

« Contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, le yaka-faucon n’est pas un faucon. C’est un vrai ».

Voilà qui résout définitivement la question du rapport du yaka-faucon avec cette autre espèce de rapaces dont on le savait proche, sans qu’ait été pour autant précisé le lien de parenté.

Mais les apports certainement les plus géniaux de la thèse (Stultitia fait mine d’être gênée par un tel adjectif, mais je la connais…) consistent en l’utilisation de deux concepts qui n’avaient jusqu’alors jamais été appliqués à cet étrange animal :

Tout d’abord celui de développement contracyclique.

On le sait, une politique contracyclique a pour objectif de relancer une économie en période de crise, au moment où celle-ci est au ralenti.

Or le développement du yaka-faucon est en effet manifestement contracyclique : quasiment nul en période de prospérité, il se reproduit de façon frénétique, exponentielle, en période de crise. Et plus la crise est grave, plus les yaka-faucons prospèrent.

Sachons donc gré à Stultitia d’avoir su définir avec sa précision coutumière cet étrange phénomène jusqu’alors passé inaperçu des chercheurs.

La deuxième particularité de l’espèce que l’étude met en évidence est celle de la double mutation, que Stultitia qualifie aussi de « rétro-mutation ».

Géniale découverte encore, car cette caractéristique n’avait jamais été identifiée sur une espèce existante.

On connaît bien sûr ces mutations qui font qu’une larve, par exemple, se transforme en chrysalide, puis en papillon.

Mais le phénomène inverse n’avait jusqu’à nos jours jamais été observé.

Or nous avons bien là l’une des caractéristiques les plus étonnantes du yaka-faucon.

Car l’animal connaît une première mutation, relativement classique.

On le sait, le yaka-faucon n’existe que lorsqu’il est dans l’opposition, mais lorsqu’il passe de l’opposition au pouvoir, une mutation quasi instantannée le fait passer à l’état de chrysalide, après quoi il devient cet animal communément observé, connu sous le nom de onféskyfo.

Mais les études sur le sujet ont jusqu’à présent peu documenté la mutation inverse, phénomène pourtant unique dans le monde du vivant.

Lorsqu’il quitte le pouvoir, le onféskyfo repasse, par un processus complexe encore à préciser, à l’état de chrysalide puis revient très rapidement à celui de yaka-faucon, d’où ce qualificatif de « rétro-mutation » judicieusement utilisé par Stultitia pour rendre compte de cette évolution.

Il faut donc remercier l’auteure pour ce travail admirable, qui ne manquera pas de renouveler en profondeur notre connaissance de la faune, politique en particulier.

*

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Ajout du 04/04:

Et sur les yavéka-falécons, sous espèce des yaka-faucons, cette vidéo de l’inénarrable Benoit Forgeard:

https://www.arte.tv/fr/videos/097134-006-A/confinement-la-faute-au-gouvernement-28-minutes/

Quelques jolies perles d’André Comte-Sponville et Erri de Luca, pour ne pas confiner idiots.

Belle inspiration du journal La Croix, que de nous offrir en ces temps propices à la lecture et à la réflexion ces entretiens avec deux personnages pourtant bien loin d’être dans la ligne du Parti.

L’athéisme d’André Comte-Sponville est certes bien connu, mais son honnêteté et sa sérénité contrastent fort heureusement avec quelques caricatures récentes hélas abondamment colportées par les médias, comme avec de bien piètres productions prétendument « philosophiques ».

Je me définis comme athée, non dogmatique et fidèle. Pour comprendre, il faut prendre les trois à la fois. « Athée », d’abord, car je ne crois en aucun Dieu. « Non dogmatique », ensuite, car je reconnais que mon athéisme n’est pas un savoir. Celui qui dit « Je sais que Dieu n’existe pas » n’est pas un athée, c’est un imbécile ! Confondre croire et savoir est une erreur philosophique majeure. Et « fidèle », car tout athée que je sois, je reste attaché par toutes les fibres de mon être à un certain nombre de valeurs morales, culturelles, spirituelles issues des grands monothéismes. Je suis athée mais jamais je ne cracherai sur les Évangiles. Ils ont tracé un sillon de lumière dans l’histoire de l’humanité.

Et l’ensemble de l’interview témoigne d’une même sagesse et d’un même équilibre.

*

Mais je m’attarderai plutôt sur le témoignage de ce personnage attachant et complexe qu’est Erri de Luca.

J’avoue que j’entretiens depuis longtemps avec lui une réelle connivence.

Il est italien, et j’aime l’Italie, il est passionné de montagne, et j’aime la montagne ; pour ne pas parler de bien d’autres aspects par lesquels je me sens proche de ses orientations et de son parcours.

Bien moins catégorique que Comte-Sponville, il refuse en ce qui le concerne le terme d’athéisme :

«L’athée se prive de Dieu, de l’énorme possibilité de l’admettre non pas tant pour soi que pour les autres. Il s’exclut de l’expérience de vie de bien des hommes (…). Je ne suis pas athée. Je suis un homme qui ne croit pas » (Première heure, Gallimard, Paris 2012, p.9).

Excellent connaisseur des textes bibliques qu’il lit dans leurs langues d’origine, il se considère comme l’un de ces esclaves égyptiens qui constituaient l’ ערב רב (erev rav) , la «  tourbe nombreuse », foule qui a suivi le peuple d’Israël lors de sa sortie d’Égypte.

« Napolitain errant », il se tient, dans une exigeante solitude, « à l’extérieur du campement ».

« Je ne rentrerai pas dans la Terre Promise. Je reste dans le désert ».

http://akadem.org/magazine/2017-2018/erri-de-luca-compagnon-de-route-du-peuple-juif-30-03-2018-99736_4753.php

(vers 10mn dans la vidéo).

Mais on s’en doute, la réflexion d’Erri de Luca ne se limite pas à ce qui concerne la religion et la foi.

Petit florilège à peine commenté tiré de ce bel entretien avec Fanny Cheyrou :

Pour la première fois de ma vie, l’économie idolâtrée, avec le mythe de la croissance qui l’accompagne, cède le pas sur la protection de la santé publique. La vie dans sa simplicité à l’état pur régit les relations humaines. Ce sont désormais les médecins, et non plus les économistes, qui font autorité.

Il est en effet grand temps de mettre en question l’idolâtrie économique, le mythe de la croissance, et de rendre à celles et ceux qui permettent d’assurer « la vie dans sa simplicité » – personnel soignant, agriculteurs, ouvriers, employés, artisans…- une place et un statut à la mesure de leur rôle essentiel pour ce qui est de la survivance même de nos sociétés. La crise que nous traversons devrait enfin inciter à un remaniement complet de la grille des valeurs, non seulement pour ce qui est des rémunérations, mais aussi, et en premier lieu, en ce qui concerne une culture et une éducation qui attribuent une considération disproportionnée à nombre d’activités secondaires, voire nuisibles, au détriment de celles qui assurent envers et contre tout nos existences quotidiennes.

Savoir produire et transporter nourriture et médicaments, objets de première nécessité, ou autres travaux indispensables à la communauté a peut-être plus d’importance que disserter sur Heidegger ou sur différents modèles spéculatifs ou publicitaires. Non pas bien sûr qu’il faille nécessairement faire disparaître de telles activités périphériques. Mais il serait temps de remettre à l’endroit la hiérarchie des fonctions, et de rendre aux plus vitales la considération et la dignité qui leur revient de droit.

Proposition qui ne déplairait certes pas à Erri de Luca, au passé d’ouvrier engagé pour la justice, ni à André Comte-Sponville (« Le système capitaliste génère des inégalités. L’argent va à l’argent et la meilleure façon de mourir riche dans ce système est de naître riche. Les ouvrages de Thomas Piketty le confirment abondamment et brillamment », article cité). Une telle revalorisation pourrait d’ailleurs être facilitée du point de vue financier par une contribution – au moins extraordinaire pour commencer…- des grandes fortunes. Ce serait tout de même la moindre des choses face à la reconstruction économique mondiale qui nous attend…

 (…) De ce pays [l’Italie], j’aime la flexibilité, cette idée qu’on peut se plier et se redresser sans craquer. On s’adapte aux nouvelles règles en les interprétant. On ne se plie pas aux contraintes mécaniquement, comme des automates. La loi est au service de l’homme, non l’homme au service de la loi, et ça nous l’avons bien compris. Ce n’est pas de l’anarchie, c’est une forme d’esprit d’adaptation, où l’humour a toute sa place et sa force. J’appelle ça l’humanisme.

(…) Dans le livre Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (d’après cette espèce qui imite le bruit des autres oiseaux, NDLR) de l’Américaine Harper Lee, je lis cette phrase du personnage principal, Atticus Finch : « Avant de vivre avec les autres, je dois vivre avec moi-même. La conscience est la seule chose qui ne doit pas s’adapter au vouloir de la majorité. »

Je crois qu’ici se joue le rapport entre l’individu et les autres. La conscience personnelle reste indépendante de la majorité. La conscience est minoritaire, souvent même à l’intérieur de l’individu qui, pour des raisons d’opportunisme ou par passivité, la réduit au silence. Mais il revient à chacun de donner à sa propre conscience la majorité à l’intérieur de son être profond. Ce n’est donc pas par esprit d’opposition, mais en plein accord avec sa conscience que l’individu est appelé à agir dans ce cas. Il n’y a pas de limite à la résistance civile quand elle est le résultat de la conscience.

(…) la vertu essentielle en ce moment pour tout un chacun, c’est la souplesse, l’élasticité nécessaire pour se plier et se redresser sans se laisser briser. Dans mon champ, chez moi, je piétine une petite marguerite avec un poids qui devrait être pour elle écrasant, mais elle se redresse après mon passage. Voilà ce qu’il nous faut, la ténacité souple de la marguerite.

Fanny Cheyrou : Que peuvent tirer comme leçon nos sociétés et nos fonctionnements de ce bouleversement que nous vivons ? Croyez-vous personnellement que nous changerons quelque chose à nos modes de vie ?

E. d. L. : Nous reviendrons aux mêmes mauvaises habitudes, mais nous garderons en nous les deuils et une lueur au loin, avec la perception d’une autre vie possible, donnant priorité à la protection de la vie humaine plutôt qu’à l’accumulation.

(…)Fanny Cheyrou : Comment faire pour que tous ces morts ne soient pas que des chiffres ?

E. d. L. : Les morts sont toujours des chiffres, mais la tâche de chacun de nous est de donner un nom, un visage et un souvenir à ceux qui étaient proches de nous.

Nous vivons dans un monde à deux vitesses. À l’heure où certains se réfugient et se confinent chez eux, d’autres, sur d’autres continents, fuient encore de chez eux… Vous y songez ?

E. d. L. : Je continue à suivre les voyages impossibles des personnes qui fuient leurs villes de Troie en flammes. Je les perçois comme des avant-gardistes du monde futur, des prophètes de la nouvelle humanité qui sera sans frontières.

(…) Je n’ai pas la foi, je ne suis donc pas capable de m’adresser au Très-Haut. J’essaie de m’adresser aux hommes.

C’est déjà pas mal !

Et pour terminer sur une note plus légère mais non moins profonde, cet extrait d’une lecture récente (Le Tour de l’oie, Gallimard, Paris 2019, p. 156-158), à travers lequel Erri de Luca définit avec humour l’étrangeté de sa fonction d’écrivain :

[Le roman est un dialogue entre le narrateur – bien proche d’Erri de Luca… – et son fils imaginaire].

Le Fils : Tu lances des images, tu les sors de ton vocabulaire comme de la manche d’un tricheur. On dirait que tu n’as pas besoin d’y penser, elles sortent toutes prêtes.

Le narrateur : Celle du tricheur aussi est une image, je t’en propose une autre. Sur un mur il y a des trous faits par des projectiles parfaitement tirés au centre de petits cercles. 

Un tireur d’élite, de passage, est surpris et demande qui est capable d’une telle précision.

On lui dit que c’est un enfant borgne qui les fait. Le tireur va le féliciter et lui demande qui lui a appris à si bien viser.

Personne, répond l’enfant. D’abord je tire sur le mur et puis je dessine les cercles.

Je fais comme ça moi aussi. Les images sont des cercles à appliquer autour des trous. Je suis cet enfant qui ne sait pas tirer.

Je t’en raconte une autre pour m’expliquer.

Il y a très longtemps, un savant, spécialiste d’un sujet, qu’il est inutile de préciser, est recherché et invité dans un grand nombre de beaux endroits. Partout, l’accueil est enthousiaste.

Un jour, son cocher lui demande une faveur : échanger une seule fois leurs vêtements et leurs rôles, pour ressentir lui aussi ce que veut dire être acclamé.

Le savant a le sens de l’humour et accepte, imaginant ce qui se passera pour le cocher une fois sur scène.

Arrivés là où ils sont attendus, le public applaudit le chauffeur vêtu avec élégance.

On l’accompagne sur scène avec les honneurs qui lui sont dus.

Dans un coin de la salle, le savant habillé en cocher savoure à l’avance la suite.

Celui qui est chargé de mener le débat adresse au cocher une première question, compliquée, spécifique et de nature controversée.

Le cocher réagit avec un air contrarié, puis fâché.

Il répond qu’il s’attendait à des questions bien plus ardues, alors que, pour une affaire aussi élémentaire, il suffit d’appeler son cocher au fond de la salle pour avoir la réponse.

En tant qu’écrivain, je suis invité à droite et à gauche et on me pose des questions. Mais moi, je suis le cocher, et je m’en sors de la même façon, en laissant répondre l’autre moi-même, celui que j’accompagne et qui prend la parole à ma place, du fond de la salle (…).

Puis je descends de scène et je redeviens le cocher de moi-même.

Belle lucidité, et belle humilité, peu courante chez ceux, intellectuels, politiques…, qui font de la parole leur profession.

Attention : un virus peut en cacher bien d’autres !

Loin de moi l’intention de nier la gravité de la pandémie qui nous concerne tous.

Les politiques et les médias en prennent fort heureusement la mesure.

Je voudrais simplement rappeler ici que bien des virus œuvrent depuis longtemps dans nos sociétés, qui expliquent en partie la virulence du dernier venu.

Le plus important étant peut-être celui du déni.

Il présente plusieurs variantes.

En premier lieu, celle du déni de la vulnérabilité.

Sans doute les grandes pandémies n’ont-elles pas attendu nos dérèglements démographiques et écologiques pour sévir avec une violence extrême.

[La peste noire] a tué de 30 à 50 % des Européens en cinq ans (1347-1352) faisant environ 25 millions de victimes. Ses conséquences sur la civilisation européenne sont sévères et longues, d’autant que cette première vague est considérée comme le début explosif et dévastateur de la deuxième pandémie de peste qui dura, de façon plus sporadique, jusqu’au début du XIXe siècle.

(source Wikipedia)

Pour une population européenne estimée au Moyen Âge entre 70 à 100 millions d’habitants le chiffre est considérable.

On pourrait bien sûr évoquer encore la grippe espagnole.

Même si un certain extrémisme écologique (ajout: et/ou nationaliste…) voudrait donc le croire ou le faire croire, l’ampleur de la crise liée au coronavirus est loin d’être une nouveauté dans l’Histoire humaine.

Ce genre de péril sévissait bien avant la pression démographique, la mondialisation et les désastres environnementaux que nous connaissons.

Mais sans doute ce qui fait son aspect inédit concerne plus l’anthropologie et la philosophie.

Car voilà : si les pandémies sont, depuis des siècles, le lot de notre humanité, la façon de considérer notre mort, notre finitude, elle, a considérablement changé.

L’homme du Moyen Âge européen, tout comme encore de nos jours celui d’autres cultures non occidentales, vivait bon gré mal gré avec la conscience permanente de sa finitude et de sa mortalité.

Or, comme nous le montre par exemple Jean Ziegler (Les vivants et la mort, Seuil, Paris 1975), notre société capitaliste et marchande, surtout depuis la Révolution industrielle et jusqu’aux délires récents du transhumanisme, nous a fait perdre cette fraternité coutumière avec la mort, nous installant dans un prométhéisme, une hubris ordinaire dont la mise en question par des événements pourtant ô combien prévisibles suscite l’affolement voire la panique.

Eh oui ! Nous sommes mortels. Étonnante découverte, n’est-ce pas ?

Et cette fragilité concerne nos corps, certes, mais encore bien sûr notre économie, nos systèmes boursiers si sensibles à l’hystérie et à l’affolement, nos réseaux informatiques dont la complexité est elle aussi à la merci de quelque virus de grande ampleur qui se manifestera quelque jour selon toute probabilité, et bien d’autres choses encore…

L’une des leçons de cette crise pourrait être alors, souhaitons-le, de nous faire prendre conscience de cette vulnérabilité et de cette finitude essentielles qui nous sont constitutives.

La conscience approfondie de sa propre mort est sans doute l’une des caractéristiques de l’humain dans le monde animal. Paradoxalement, elle est pour nous une chance incomparable.

« Notre propre finitude est une chance qui nous est offerte par la vie ou, si l’on préfère, par la mort. Cette chance est celle de l’existence destinale de l’individu. La mort, imposant une limite à notre existence, instaure une discontinuité, institue le temps. Elle confère une place et un sens à chaque instant de vie, d’où elle singularise chaque vie et lui donne sa signification. La mort instaure la liberté. (…) Le pouvoir immense de l’homme n’est efficace que parce qu’il est limité. Sans la limitation par la mort, ce pouvoir se dissoudrait dans l’indifférence. Rappelons encore Jankélévitch : ‘’Comme le levier prend appui sur un point fixe pour soulever ce qui pèse et qui résiste, ainsi le pouvoir contrarié prend appui sur un immodifiable destin pour allonger notre vie et distendre la sphère de notre liberté ; c’est donc la négativité et c’est l’invincibilité même de la mort qui donnent un sens, une vocation, une direction définie à notre activité transformatrice et progressiste’’ » (J. Ziegler, op.cit. Point Seuil 90, p. 297-298).

« Pouvoir immense », sans doute. Mais pouvoir dès toujours marqué par cette limite à notre fantasme infantile de toute puissance que constitue la mort.

Puisse notre actuel confinement, en nous rappelant l’évidence libératrice de notre finitude, nous ramener à un peu plus de sagesse.

Et c’est bien à ce niveau que nous retrouvons une indispensable et urgente réflexion sur l’écologie. Car le fantasme de toute puissance est un autre nom du fantasme de toute croissance, tout aussi infantile par sa prétention infinie, et tout aussi sujet au virus du déni.

*

Mais un autre virus que les urgences actuelles nous font opportunément oublier est celui de l’égoïsme.

Je suis admiratif et reconnaissant des efforts remarquables actuellement accomplis par le personnel de santé et autres professionnels ou bénévoles qui s’emploient avec générosité et altruisme pour nous défendre contre l’épidémie.

Mais il est une évidence qu’on ne peut que constater :

On le sait, ou on devrait le savoir, 97 % des Français appartiennent aux 30 % les plus riches du monde, 90 % aux 20 % de ces plus riches.

Notre système de santé est excellent, tant mieux. Nous ne pouvons que nous en réjouir et remercier toutes celles et ceux qui le font être ce qu’il est.

Mais il s’agit incontestablement, qu’on le veuille ou non, d’un système de santé de riches, pour les riches que nous sommes pour la grande majorité d’entre nous.

Or, la focalisation médiatique sur les urgences quotidiennes occulte trop souvent cette évidence.

Qu’en est-il alors de celles et ceux qui, chez nous, en tant que sans abris, ou à nos portes, en tant que victimes innocentes de conflits divers, n’en bénéficient pas ?

Légitimement préoccupés par nos craintes et nos angoisses devant la maladie, nous en oublions encore plus que d’habitude le sort des plus démunis, qui disparaissent de notre horizon ainsi que des radars de l’info.

Bien plus, pour beaucoup (cf. entre autres, les connotations stupéfiantes d’une bonne partie des « commentaires » au deuxième lien mentionné ci-dessus), un appel à l’altruisme et à la solidarité relèverait d’une « moraline » (Nietzsche raillait par ce terme ce qu’il considérait comme la pieuse indignation des bien-pensants…) ou autre « droit de l’hommisme » quelque peu névrotique et en tout cas dépassé.

« On ferme les écoles en France pour lutter contre le coronavirus, le système hospitalier est en tension et il faudrait ouvrir les frontières pour accueillir ces gens ? Non ! », peut-on lire suite à l’article mentionné, entre autres remarques édifiantes.

Après les horreurs de la guerre et les noyades, il faudrait donc en rajouter au délit de non-assistance à personne en danger, en laissant mourir de maladie à nos portes les personnes que le droit que nous avons-nous-mêmes édifié nous oblige à accueillir.

Comme s’il était inconcevable d’imaginer, sans pour autant contrevenir aux nécessaires mesures de prudence et de confinement, une prise en charge sanitaire des populations massées à nos frontières.

Prise en charge à la mesure des pays  exceptionnellement privilégiés que nous sommes.

En dépit de notre situation de plus riches du monde, nous sommes loin d’être à la hauteur de nos engagements pour ce qui est du respect des textes que nous avons signés concernant l’accueil des réfugiés.

Faut-il donc encore laisser à bien plus pauvres et bien moins équipés que nous la gestion d’une épidémie de cette importance, dont les répercussions sont mondiales ?

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/07/18/moins-de-9-des-refugies-accueillis-dans-les-6-pays-les-plus-riches_4971222_4355770.html

[Chiffres de 2016. Les six pays en question sont : les États-Unis, la Chine, le Japon, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni. À l’inverse, la Jordanie, la Turquie, le Pakistan, le Liban, l’Afrique du Sud et le territoire palestinien occupé, qui pèsent pour moins de 2 % dans l’économie mondiale, en accueillent plus de 50 %, soit près de 12 millions de personnes].

Rappelons donc une fois encore que s’il concerne certes l’éthique, le respect du droit d’asile relève avant tout, comme son nom l’indique, du droit, et du droit international qui plus est.

Le droit d’asile est « un droit ultime ». Il est internationalement reconnu et garanti par la Convention de Genève de 1951, inscrit dans la Constitution française et dans la Charte des Droits Fondamentaux de L’Union Européenne :

Article 18 : Droit d’asile : Le droit d’asile est garanti dans le respect des règles de la convention de Genève du 28 juillet 1951 et du protocole du 31 janvier 1967 relatifs au statut des réfugiés et conformément au traité instituant la Communauté européenne.

La très grave dérive vers des interprétations  minimalistes que l’on observe depuis quelques décennies de la part des États n’est pas une simple démission morale, elle met en péril la notion même de droit.

Jusqu’alors apanage des partis d’extrême droite allant jusqu’à remettre en question nos engagements internationaux, une telle démission fait désormais l’objet d’une banalisation préoccupante.

On ne peut accepter que les difficultés actuelles de notre pays, comme de l’ensemble de nos pays riches donc, constituent un prétexte de plus pour nous mettre délibérément hors la loi, pour enfreindre sciemment des engagements que nous nous sommes nous-mêmes donnés.

Car ne pas intervenir en ce qui concerne la situation sanitaire de personnes qui relèvent dans leur immense majorité du droit d’asile constitue bel et bien une trahison de ces engagements.

Or, le droit tel que nous le connaissons est lui aussi chose fragile et vulnérable.

On le constate, nombreux sont dans le monde les leaders politiques qui aspirent à être débarrassés de ses implications les plus gênantes, qu’elles concernent le respect des personnes, nos devoirs humanitaires ou nos obligations écologiques.

Face à leurs prétentions croissantes, un sursaut s’avère indispensable pour sauver, avant qu’il ne soit trop tard, un Droit qui reste digne de ce nom.

J’ai plusieurs fois cité H. Welzer [Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIème siècle, Gallimard 2009].

« [Il] montre comment une société peut lentement et imperceptiblement repousser les limites du tolérable au point de remettre en cause ses valeurs pacifiques et humanistes, et sombrer dans ce qu’elle aurait considéré comme inacceptable quelques années auparavant. Les gens s’habitueront (et s’habituent déjà) aux événements climatiques extrêmes, aux épisodes de disette ou aux déplacements de population. Les habitants des pays riches s’habitueront aussi très probablement à des politiques de plus en plus agressives envers les migrants ou envers d’autres États, mais surtout ressentiront de moins en moins cette injustice que ressentent les populations touchées par les catastrophes. C’est ce décalage qui servira de terreau à de futurs conflits » (cité par Pablo Servigne et Raphaël Stevens, dans : Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Seuil, Paris, 2015, p.208-209).

Nous y sommes. Incontestablement.

Voilà que se profile le triomphe du virus du chacun pour soi.

Spécificité américaine, la ruée sur les armes et sur les munitions constitue un effet plus inattendu de l’épidémie. Depuis plusieurs jours, les ventes progressent fortement, alimentées par diverses psychoses : la crainte de ne plus pouvoir s’approvisionner en cas de fermeture des commerces, la perspective de devoir se défendre soi-même si les forces de l’ordre, touchées par la maladie, ne répondaient plus et, surtout, la peur diffuse face à l’incertitude de ces prochains mois. Traditionnellement, le marché des armes fleurit lors des périodes d’instabilité économique ou de changements politiques.

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/03/18/prisonniers-liberes-vente-d-armes-en-hausse-les-etats-unis-a-l-heure-du-coronavirus_6033591_3210.html

Il est encore temps de se réveiller.

*

Ajout du 23/03:

Ce lien, pour ce qui est de la situation catastrophique des sans abris:

https://www.politis.fr/articles/2020/03/sans-abri-et-precaires-en-grand-danger-41542/

Et en ce qui concerne l’hystérisation aux frontières de l’Europe:

https://www.liberation.fr/planete/2020/03/21/en-hongrie-les-etrangers-coupables-tout-trouves-de-l-epidemie_1782526

*

Et cet appel, à faire suivre:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/10/que-vaut-l-europe-si-elle-se-fait-l-ennemie-du-droit-d-asile_6032516_3232.html