Sur quelques supercheries de la transition énergétique. Ou quand le vert est dans le mur. Brève.

Un excellent reportage (visible jusqu’au 22 janvier 2021),

https://www.arte.tv/fr/videos/084757-000-A/la-face-cachee-des-energies-vertes/

qui fait le point sur la supercherie savamment orchestrée de la voiture électrique, mais aussi sur les ravages écologiques et sanitaires des nouvelles économies (économie graphite, lithium, cobalt, etc.).

Ainsi, aux 23 000 victimes annuelles du charbon en Europe, et aux dizaines voire centaines de milliers de morts supplémentaires causés directement ou indirectement chaque année par l’exploitation encore durable du charbon et du pétrole, en Chine et dans le reste du monde, on est en passe de rajouter quelques nouveaux milliers des suites de l’exploitation des ressources nécessaires à notre passage aux « voitures propres » et autres « énergies renouvelables », aux premiers rangs desquelles les éoliennes et autres panneaux photovoltaïques.

Mais tranquillisons-nous : ces victimes, nous ne les verrons pas, ou si peu.

Le « Monde nouveau » s’inscrit résolument dans les traces du « Monde d’avant » : exportation des activités les plus polluantes et dangereuses dans ces zones lointaines déjà vouées à produire nos vêtements et nos gadgets électroniques ; exploitation de travailleurs pauvres, tel ce mineur chinois noirci par le graphite, connaissant parfaitement les risques sanitaires auxquels il est exposé, et conscient que lui-même ne profitera jamais de ce progrès « écologique » dont il est l’artisan au bénéfice de bien plus riches que lui, etc.

Déni, cécité, cynisme de ceux qui savent et de tant de politiques qui ne cherchent qu’à en profiter au maximum avant les nouvelles catastrophes ô combien prévisible, liées à l’engagement frénétique des puissances d’argent dans la poursuite de cet eldorado funeste d’une pseudo transition énergétique version « greenwashing ».

Bien sûr, cela ne surprendra pas les lecteurs de ce blog, familiers des questions évoquées entre autres par Philippe Bihouix, l’un des intervenants principaux du documentaire, à propos de la raréfaction des métaux ainsi que des mirages juteux mais écologiquement dévastateurs du « macrosystème » et de l’économie high tech.

Mais combien il est difficile aux femmes et aux hommes de bonne volonté de s’opposer au culte triomphant de Moloch, indéboulonnable idole de la Divine Croissance !

*

Ajout du 29/11:

Sur une thématique différente mais tout aussi importante en ce qui concerne l’indispensable réflexion sur l’écologie réelle et sur notre avenir, ce documentaire en trois volets sur la question de l’eau:

https://www.arte.tv/fr/videos/095157-001-A/h2o-l-eau-la-vie-et-nous-1-3/

Quelques remarques en complément du post précédent sur liberté d’expression et respect.

Ayant, suite à mon dernier post, quelque peu exploré plusieurs articles traitant du sujet que j’avais essayé d’aborder, celui de la difficile articulation de la liberté d’expression et de la question du respect, je ressens la nécessité de faire autant que possible le point sur cette exploration qui, une fois de plus, m’a étonné sans pour autant me surprendre outre mesure.

Pour tenter de maîtriser, au moins en partie, la confusion qui hélas le caractérise trop souvent, j’essaierai d’aborder le thème avec un minimum d’ordre et de méthode.

J’utiliserai en particulier comme objets de cette enquête partielle, qui n’a bien évidemment pas la prétention de constituer une étude exhaustive étant donnée la masse des parutions sur le sujet, les articles suivants (présentés dans l’ordre chronologique) ainsi que quelques-uns des nombreux commentaires qu’ils ont suscités.

https://laviedesidees.fr/Lettre-aux-professeurs-d-histoire-geo-Heran.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/02/william-marx-l-allergie-nationale-au-fait-religieux-est-une-erreur-intellectuelle-et-une-faute-politique_6058164_3232.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/03/les-defenseurs-de-la-caricature-a-tous-les-vents-sont-aveugles-sur-les-consequences-de-la-mondialisation_6058263_3232.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/09/caricatures-de-mahomet-nous-sommes-victimes-de-ce-qu-il-faut-bien-appeler-l-aveuglement-des-lumieres_6059037_3232.html

Pourquoi ce choix, bien évidemment réducteur ?

Essentiellement parce que ces articles me semblent présenter des approches communes, et donc aussi entraîner des réactions comparables. Cette communauté des approches ainsi que la tonalité des réactions provoquées me semblant dessiner un tableau assez complet de la façon dont la liberté d’expression est perçue, mais aussi, en corollaire, d’interprétations, on le verra conflictuelles, de la question de la laïcité.

  1. Claire condamnation des crimes des terroristes islamistes.

Bien entendu, tous ces articles condamnent sans équivoque les crimes terroristes. François Héran fait état de « Samuel Paty, odieusement assassiné », William Marx d’ « un enseignant (…) sauvagement assassiné dans l’exercice de ses fonctions », d’assassinat « ignoble » ; Olivier Mongin et Jean Louis Schlegel dénoncent « un assassinat abominable ». Quant à Jacob Rogozinski, il stigmatise un déchaînement de violence par lequel nous sommes tous concernés : « Sauvagement agressés, nous proclamons à la face du monde que nous ne céderons pas ».

Difficile de déceler dans de telles expressions une quelconque « complaisance », voire « compromission », selon des accusations sur lesquelles il faudra pourtant revenir tout-à-l ’heure.

2. Défense sans équivoque de la liberté d’expression et du droit à la caricature.

Sans surprise, tous les articles mentionnés défendent bien sûr sans ambiguïté la liberté d’expression, ainsi que le droit à la caricature qui en est l’une des composantes.

François Héran fait référence à l’arrêt dit Handyside, du 7 décembre 1976 de la Cour européenne des droits de l’homme : 

La liberté d’expression constitue l’un des fondements essentiels d’une société démocratique, l’une des conditions primordiales de son progrès et de l’épanouissement de chacun.

Avant de conseiller aux enseignants de : « faire un cours sur l’histoire de la caricature politique et religieuse en France ».

Pour O. Mongin et J.L. Schlegel, « la et les libertés d’expression ne sont guère mises en cause en France » et la dénonciation dans leur titre de la « caricature à tous les vents » ne les empêche aucunement d’affirmer que « la liberté de caricaturer est essentielle ».

Il en va de même pour William Marx, pour lequel « il est donc indispensable de préserver les espaces où la caricature peut se donner libre cours ».

Ainsi que pour Jacob Rogozinski, qui affirme : « Notre conception de la liberté, celle de dire et de rire, de dessiner et d’écrire sans entrave, s’est forgée dans un long combat contre toutes les censures et nous y tenons, parce qu’elle fait partie de notre identité ».

Bien sûr cette liberté d’expression et de caricature est soumise à la loi et chacun de nos auteurs sait parfaitement que son usage fait l’objet, en France comme en bien des parties du monde de ce nécessaire encadrement par le droit.

François Héran cite par exemple l’article premier de la constitution de 1958 qui stipule que la République « respecte toutes les croyances », l’article 10 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme, énonçant que « L’exercice de ces libertés comportant des devoirs et des responsabilités peut être soumis à certaines formalités, conditions, restrictions ou sanctions, prévues par la loi », etc.

O. Mongin et J.L. Schlegel font état de la « liberté de réserve » d’ailleurs rappelée par les dessinateurs et l’avocat de Charlie Hebdo lors de la première publication des caricatures, ainsi que de l’existence en droit du « « contrat de lecture » qui exprime le principe qu’un journal, surtout s’il est satirique, s’adresse à un public particulier ».

Pour Jacob Rogozinski « nous avons des lois qui interdisent de tout dire : la diffamation, l’injure aux personnes, l’incitation à la haine raciale, la négation des génocides sont sanctionnées à juste titre par notre code pénal ».

Cependant, aucun ne remet en question pour autant le fait que « les journaux satiriques disposent, à ce titre, d’une « présomption humoristique », selon les termes de la Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse et l’arrêt rendu en 1991 par la cour d’appel de Paris.

3. Le prétexte de la « lâcheté » et de la « complaisance » en vue de justifier une évolution vers une laïcité « offensive ».

Aucun des articles cités ne peut donc être accusé sans graves mensonges ou calomnies de remettre en question la liberté d’expression, encore moins l’indispensable lutte contre le terrorisme, ou de se faire le « procureur » de ses victimes.

Aucun ne récuse non plus la légitimité de la caricature.

On est alors en droit de se demander ce qui, dans les innombrables commentaires négatifs voire diffamants qu’ils ont suscités sur le web peut justifier les accusations rémanentes de « lâcheté », « compromission », « l’accusation infamante de ‘’complaisance’’ envers le djihadisme ou d’ ’’islamo-gauchisme’’ (F. Héran), ainsi que le déploiement d’un lexique et d’expressions tels que « démission », « Munich », « céder devant l’islamisme », « défaite face au terrorisme », « soumission » etc. etc.

Rien, dans le contenu des articles ne va dans le sens d’une quelconque « démission » devant le danger que constitue le terrorisme islamiste. Bien au contraire. Tous soutiennent la nécessité d’une lutte radicale.

Aucun ne prône par ailleurs la censure ou l’interdiction du blasphème.

Mais la question qu’ils posent – et qui constitue le centre du « conflit des interprétations » – est bien celle des moyens :

Dans la lutte contre le terrorisme, est-il légitime – et efficace – de manier sans limites, au nom de la « liberté d’expression », la dérision et l’irrespect envers une religion dont l’immense majorité des fidèles n’a rien à voir avec un tel terrorisme ?

(La question se poserait bien sûr dans les mêmes termes en ce qui concerne tout courant de pensée ou groupe humain, mais, faut-il le rappeler, c’est bien une religion que les circonstances actuelles mettent à l’évidence au centre de la problématique).

Ou bien ne serait-il pas plus recommandable, et plus efficace –et en l’occurrence aussi plus éthique – de mettre en œuvre, en plus de réformes socio-politiques de fond sur le long terme (celles qui viseraient en particulier à mettre fin à la ghettoïsation de populations entières) une politique de l’apaisement, du respect, de la connaissance mutuelle, tout en garantissant le droit à la liberté d’expression et à la caricature avec les possibilités, mais aussi les limites, que la loi lui reconnaît ?

Une telle politique contribuant à isoler et discréditer les éléments extrémistes violents plutôt qu’à justifier leurs arguments et favoriser leurs stratégies de recrutement ?

C’est sur cette deuxième approche que vont se déchaîner les critiques. Et il est plutôt inquiétant de constater que de tels appels au respect suscitent autant de condamnations et d’agressivité.

3.1 À propos d’un texte caricatural sur la défense des caricatures.

Les innombrables commentaires négatifs et diffamants mentionnés plus haut ne font en fait qu’exprimer de façon moins élaborée une idéologie que l’on voit se développer de façon plus « intellectuelle » dans certains milieux universitaires et politiques.

L’article « Vous enseignez la liberté d’expression ? N’écoutez pas François Héran ! » de Gwénaële Calvès, en fournit une illustration proprement … caricaturale.

Outre son titre même, qui évoque quelque chasse aux sorcières (car au nom de quoi n’aurait-on pas la liberté d’écouter sur le sujet l’avis d’un professeur au Collège de France ?), il donne corps à ce que je nommais dans mon post précédent « l’enseignement de l’irrespect ».

Car il y est entre autre affirmé que :

« Pour le dire tout net : il n’existe pas, en France, de droit au respect des croyances religieuses ».

(…)

« la disposition constitutionnelle qui énonce que « La République respecte toutes les croyances ». Introduite à la veille du référendum de 1958 pour rassurer l’électorat catholique, cette disposition, totalement marginale dans la construction laïque et dénuée de tout rapport avec la liberté d’expression, invite l’État à ne pas s’immiscer dans les questions religieuses. Elle ne signifie en aucun cas que « toutes les religions méritent le respect ».

Elle impose simplement à l’État et à ses agents de s’abstenir de tout jugement sur la valeur de telle ou telle croyance, dès lors que son expression ne contrevient pas à l’ordre public. Quant aux citoyens, ils sont bien sûr libres de critiquer à leur guise, y compris en des termes virulents ou blessants, la religion en général ou une religion en particulier. L’élève qui aura suivi un cours inspiré par les conseils de François Héran n’aura pas appris cela, ce qui est hautement regrettable. » (G. Calvès, article cité en lien).

On se demande alors pourquoi les rédacteurs de la Constitution, qui disposaient d’un lexique précis abondamment utilisé par ailleurs pour signifier cette indifférence par rapport aux « croyances » [rappelons que la Constitution fait ici référence aux croyances –dont l’athéisme, l’agnosticisme, etc.- et non simplement aux religions, comme l’article pourrait le laisser croire] comme bien évidemment le terme de « neutralité » ont précisément choisi ce terme de « respect » avec les connotations éthiques qui en sont indissociables.

Connotations qui se retrouvent dans maints autres textes juridiques (« respect universel et effectif des droits de l’homme et des libertés fondamentales » « respect des droits et libertés d’autrui » dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme ») qui emploient ce terme respect dans le sens éthique qui en est constitutif au moins depuis Kant, grand inspirateur de Constitutions aussi bien que de dictionnaires [Par exemple Robert : « Sentiment qui porte à accorder à qqn une considération admirative, en raison de la valeur qu’on lui reconnaît, et à se conduire envers lui avec réserve et retenue ». Renvois à « déférence, politesse, révérence, égard », etc…].

Même si on ne demande certes pas à l’État une « considération admirative » envers les croyances, religieuses comme philosophiques, on peut présumer que les rédacteurs de la Constitution qui connaissaient, eux, le français, avaient en tête le devoir de « se conduire envers elles avec réserve et retenue » en raison de « la valeur qu’on leur reconnaît ».

Et si, bien entendu, la Constitution reconnaît aux citoyens comme le signale Mme Calvès le droit « de critiquer à leur guise (…) la religion en général ou une religion en particulier » – mais pourquoi laisse-t-elle croire une fois de plus que le texte parle ici de « religions » et non de « croyances » ; une croyance agnostique ou athée serait-elle par essence au-dessus de toute critique ? – le faire « en des termes virulents ou blessants » n’est fort heureusement aucunement attesté dans les textes et cette « virulence » doit être soumise à l’entière appréciation de la loi, même si cela peut être considéré par Mme Calvès comme « hautement regrettable » pour l’éducation des élèves.

Par exemple, « Dans une décision rendue en 2007, la cour considère ainsi que les propos de Dieudonné – « Les juifs, c’est une secte, une escroquerie. C’est une des plus graves parce que c’est la première » – ne relèvent pas « de la libre critique du fait religieux, participant d’un débat d’intérêt général, mais constituent une injure visant un groupe de personnes en raison de son origine, dont la répression est une restriction nécessaire à la liberté d’expression dans une société démocratique ».

L’argumentation de Mme Calvès est donc bien légère, et pour tout dire, bien idéologique de la part d’une juriste.

Bien sûr, on me rappellera que « les termes virulents et blessants » dont il est question dans son article concerneraient la ou les religions, et non « un groupe de personnes ».

Mais c’est là qu’il convient d’interroger un peu la lecture aussi alambiquée que partielle que fait Mme Calvès de la caricature de Mahomet qu’elle mentionne dans son article, ainsi que les raison pour lesquelles elle se garde bien d’examiner quelques autres caricatures. Pourquoi précisément les occulter ?

François Héran a découvert, à l’occasion de l’assassinat de Samuel Paty, un des dessins de presse dont l’étude, en classe, a valu à notre collègue d’être condamné à mort. La découverte a dû s’opérer sur internet : seul derrière son ordinateur, François Héran a été confronté, en 2020, à un dessin publié en 2012 dans un numéro de Charlie Hebdo. De l’environnement immédiat du dessin (rubrique où il figure, textes et caricatures qui le précèdent et le suivent, thème du numéro), il ignore manifestement tout. Il ne connaît pas davantage l’actualité — cinématographique, en l’occurrence — que le dessin entendait commenter. Sans disposer du moindre outil nécessaire à la compréhension de ce qu’il voit sur son écran, il décide que le dessin « visait l’islam tout court », et affirme que cette caricature « est nulle, réduite à sa fonction la plus dégradante, sans dimension artistique, humoristique ou politique » (G. Calvès, article cité en lien).

La caricature en question, celle intitulée « Une étoile est née », « représentant Mahomet nu en prière, offrant une vue imprenable sur son postérieur » (F. Héran) ne brille certes pas par son intelligence et sa pertinence quant au sujet évoqué, et on ne voit pas en quoi « l’actualité — cinématographique, en l’occurrence — que le dessin entendait commenter » justifiait nécessairement une telle démonstration de grossièreté injurieuse et blessante, qui ne fait certes pas honneur à un art illustré par Daumier, Danziger, Chapatte, Dilem, Nadia Khiari et tant d’autres.

L’argumentation se révèle donc sans pertinence.

Mais passons. Nul n’est obligé d’avoir du génie.

Passons de même sur le fait que le dessin figurant le postérieur privé de Mahomet ne représentait pas la communauté musulmane dans son ensemble, en dépit du caractère évidemment blessant et humiliant pour celle-ci.

Mais il est tout de même étonnant – et significatif – que notre juriste passe sous silence un nombre impressionnant de dessins, dont on pourrait considérer à juste titre qu’ils « constituent une injure visant un groupe de personnes en raison de son origine, dont la répression est une restriction nécessaire à la liberté d’expression dans une société démocratique », comme le stipule la décision mentionnée plus haut, rendue fort justement à l’encontre de Dieudonné, en dépit de la « présomption humoristique » dont pouvait légitimement se targuer, au même titre que Charlie, celui qui se présente comme un comique ou un caricaturiste.

Dessins dont on pourrait dire encore qu’ils « outrepassent les limites de la liberté d’expression puisqu’il s’agit de propos injurieux envers une communauté et sa religion » selon les termes du jugement tout aussi légitimement rendu contre Éric Zemmour en septembre de cette année.

Car que dire lorsqu’une pleine page de Charlie fait l’apologie d’un dessinateur qui représente des imams (personnes concrètes à propos desquelles ne peut valoir l’invalidité du délit de blasphème) sodomisant des chèvres ou des jeunes filles voilées, une autre pleine page représentant des musulmanes (personnes concrètes à propos desquelles ne peut valoir l’invalidité du délit de blasphème) priant le « postérieur » dénudé tournées vers la « Mère Mecquerelle », une vice-présidente de l’Unef représentée sous les traits d’une débile mentale dont la bave dégouline (normal : une femme voilée ne peut être que débile), etc. etc. etc.

Pourrait-on au moins nous préciser en quoi de telles « caricatures » s’attaquent au terrorisme ?

Et si celui-ci n’est pas la cible, alors quelle est-elle donc ?

On dira bien sûr que la loi n’est pas intervenue contre elles.

Mais outre, en dépit de quelques courageux progrès (cf. condamnations d’E. Zemmour), un constant déni de l’islamophobie [alors même que la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme constate que le racisme culturel et religieux dépasse désormais le racisme ethno-racial], un biais cognitif, évident, que j’ai plusieurs fois dénoncé et qui sévit aussi au niveau juridique, fait que, lorsqu’une injure est proférée contre l’homosexualité, par exemple, le procureur considère à juste titre qu’elle concerne la communauté homosexuelle dans son ensemble, alors que « considérer que, par une dérive sémantique, parler de l’islam, c’est parler de la communauté musulmane est un pas que nous ne pouvons pas franchir » (Justification du non-lieu dans « l’affaire Houellebecq » par la procureure B. Angeli).

Il serait grand temps qu’une juriste prenne conscience d’un tel biais plutôt que de paraître le cultiver ou le dissimuler à grand renfort de « situations discursives » (G. Calvès) ou autres « dérives sémantiques ».

Car le dénoncer clairement serait un moyen majeur de lutter contre l’islamisme, en particulier ses manifestations de plus en plus « endogènes« . En effet, trop d’indifférence de la justice devant des provocations islamophobes évidentes alimente dans les cités un sentiment d’injustice, un ressentiment et une colère qui constituent pour les terroristes un pain béni pour faire de nouvelles recrues.

Et sanctionner de telles provocations serait sans aucun doute autrement efficace contre la violence que projeter des caricatures sur les Hôtels de Régions ou les « enseigner » dans les écoles.

Pas plus que dans les cités, et quelles que soient les justifications historiques, on ne devrait laisser sanctuariser des zones de non-droit dans les médias, ni donc dans l’humour et la caricature.

4. L’enjeu : d’un « paternalisme » irrespectueux fauteur de violence à une laïcité du respect.

Mais voilà : comme l’exprime excellemment François Héran, nous sommes là au cœur non seulement de la question de l’interprétation de la liberté d’expression, mais aussi de celle de la laïcité, et plus largement, de la démocratie :

Comme le souligne le politiste Denis Ramond (Raisons politiques 2011/4 et 2013/4), deux interprétations s’opposent : offensive ou tolérante. Dans la lecture offensive, celle de la Cour de Strasbourg, toute parole ou image, même offensante, alimente le débat public et, donc, sert la démocratie. Elle serait bénéfique pour tous, y compris pour la minorité offensée. Une telle position est typiquement « paternaliste » : l’auteur de l’affront sait mieux que ses victimes ce qui est bon pour elles ; il estime que la blessure sera effacée par le surcroît de lumières ainsi dispensé. À la limite, l’offensé devrait remercier l’offenseur de cette belle leçon de liberté, y compris quand le donneur de leçon est un chef d’État étranger.

Un tel « paternalisme », au besoin coercitif ou violent dans ses expressions orales, écrites, graphiques, judiciaires et bien entendu politiques, ressemble tristement, comme je le rappelais dans mon post précédent, aux techniques utilisées par nos bons évangélisateurs et/ou colonisateurs des siècles passés, quand ils s’agissait d’inculquer à des « indigènes » ignorants et autres « sauvages » un tantinet inférieurs et immatures la vraie religion, puis la vraie croyance laïque et républicaine et son scientisme naïf au besoin teinté d’un athéisme quelque peu simpliste et dogmatique, d’imposer règles vestimentaires et alimentaires, de faire l’apologie de nos ancêtres blancs à peau rose, etc. etc. etc.

Ne nous y trompons pas : l’enjeu que soulèvent ces controverses qui peuvent paraître surréalistes relève d’un profond choix de société.

Car la multitude des commentaires « offensifs » voire infamants à l’encontre de l’interprétation « tolérante » [pour ma part, je préfère la sémantique du respect à celle de la tolérance, qui reste emprise de condescendance paternaliste et d’inégalité entre celui qui tolère et celui qui est toléré], ainsi que leurs justifications « universitaires » témoigne de la vigueur d’un néo-obscurantisme, lequel, en se prétendant défenseur de la laïcité, ne fait jamais qu’en trahir les intuitions fondatrices, et avec elles, la démocratie et la République

Une telle idéologie doit être qualifiée de contre-productive, car elle ne fait hélas que le jeu de ceux qui nous menacent en provoquant, du fait de son agressivité et de son intolérance, les risques non négligeables d’une violence contre laquelle elle prétend lutter.

À l’encontre de prédications offensives et agressives, de proclamations purement incantatoires de « convictions », il est donc grand temps de promouvoir une « éthique de la responsabilité » qui sache incarner ces convictions dans la réalité en conférant toute sa place à la connaissance, à la considération et au respect de l’autre.

Cela ne peut être qu’œuvre d’enrichissement mutuel, et donc de paix et de fraternité.

« Notre avenir ne pourra se construire que sur la reconnaissance (…) et sur la sanctuarisation d’un espace public non offensif, accueillant à tous et apaisé, c’est-à-dire pleinement laïque ». William Marx, article en lien ci-dessus.

De la liberté d’expression à l’enseignement de l’irrespect. Encore une fois, quelques précisions éthiques et sémantiques.

C’est avec une immense tristesse que je reprends la plume à propos d’événements toujours douloureux mais hélas tellement prévisibles.

Certes, tout a été dit sur le caractère abominable de tels crimes.

Mais je voudrais, une fois de plus revenir sur un aspect qui me paraît essentiel, et qui est pourtant occulté, tellement la liberté d’expression, après l’ignoble massacre contre Charlie Hebdo, en est venue, de façon certes compréhensible mais pourtant pernicieuse, à coïncider avec le droit à l’irrespect.

Car si la première doit nécessairement contenir le second, il serait abusif et particulièrement dangereux de l’y réduire.

J’ai rédigé il y a quelques jours ce commentaire suite à un article du Monde :

Il est essentiel de condamner sans faiblesse de tels crimes abominables. Il faudrait cependant apprendre à affiner nos discours sur la «liberté d’expression». Et en particulier ne pas la réduire au droit à la grossièreté ou à l’ordurier. Même si ce droit doit effectivement en faire partie, la liberté d’expression ne coïncide pas, fort heureusement, avec lui. Une saine liberté exige aussi d’exprimer que le maniement systématique de l’obscénité injurieuse ou de la provocation peut constituer, en particulier dans les contextes de ghettoïsations que nous avons laissées s’instaurer, un réel danger pour la République. La politesse, le respect, l’attention à l’autre peuvent être les instruments d’une critique de fond autrement plus efficace que la désinhibition et l’apologie d’une grossièreté qui usurpe le titre de caricature. Et de grâce ne discréditons pas non plus cette exigence par le vocable d' »autocensure ». Car savoir maîtriser ses propos-comme ses dessins-est une composante du respect.

Je n’ai hélas pas été surpris qu’il suscite le refus et l’incompréhension, tellement « l’enseignement de l’irrespect » semble désormais devenu le nec plus ultra et la norme de la liberté d’expression à la française.

Rares sont les commentaires qui osent (car il y faut à l’évidence un certain courage) s’aventurer à critiquer ce qui est de nos jours devenu un consensus, tant il est difficile de mettre en question le symbole que représente Charlie Hebdo.

Quelques-uns s’y risquent pourtant, et se font immanquablement qualifier de complices des frères musulmans, de salafistes ou autres « islamo-gauchistes » parce qu’ils écrivent, par exemple :

« Pourquoi montrer à des enfants la caricature du prophète à 4 pattes avec le sexe apparent et une étoile dans les fesses ? (…) J’ai appris quand j’étais jeune, à l’école par ailleurs, que la liberté de chacun s’arrêtait là ou celle des autres commençait. Il faudrait peut-être commencer à se respecter les uns les autres ».

Or, comme à la plupart des enseignants – j’ai partagé avec Samuel Paty cette tâche ô combien délicate – il m’a été donné de côtoyer nombre d’élèves musulmans et leurs familles.

Chacune et chacun de mes élèves avait une mère ou une grand-mère portant le hidjab, toutes et tous avaient un ou des parents qui leur avaient enseigné en toute simplicité et bonne foi, en même temps bien sûr que les inévitables ambiguïtés et archaïsmes inhérentes à toute religion ou doctrine, des préceptes éthiques et des règles de vie qu’ils s’efforçaient de respecter en dépit des conditions d’existence bien souvent difficiles qui sont celles de certains quartiers.

En tant que professeur, je garde des souvenirs souvent émouvants de rencontres avec quelques-uns de ces parents parfois admirables.

Comme la plupart d’entre nous, en dépit de mises au point qui me paraissaient nécessaires, « j’ai été Charlie », et je reste Charlie.

Mais quand j’entends certains partisans de ce qu’ils nomment « laïcité » – mais qui devient désormais pour beaucoup une arme exclusivement dirigée contre l’islam – exiger qu’on « enseigne » les caricatures de Mahomet dès l’école primaire (il me semble qu’il serait en ce moment bien plus urgent d’y enseigner le respect…), je pense à ce garçon qu’évoque le poème de Francis Jammes magnifiquement mis en musique par Georges Brassens :

« Par le fils dont la mère a été insultée ».

Georges Brassens, impertinent troubadour anarchiste et agnostique, mais capable de la plus grande tendresse et du plus grand respect envers la croyance d’autrui…

Tant d’enfants grandissent dans des ghettos où, en plus des vexations quotidiennes et des discriminations largement attestées, ils voient, en direct ou dans les médias, leurs mères ou grands-mères insultées ou méprisées parce qu’elles portent le hidjab, leurs pères humiliés et ridiculisés parce qu’ils restent fidèles à la croyance dans laquelle ils ont grandi.

« La religion la plus con, c’est quand même l’islam. Quand on lit le Coran, on est effondré, effondré », déclarent doctement, avec la morgue du colonisateur impénitent, les bobos ignorants qui passent pour la fine fleur de la culture française ; « il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe », ajoutent d’autres sommets de la bien-pensance parisienne ; et s’il est défendu de représenter le visage du Prophète, alors qu’est-ce qui empêche de représenter ses couilles et son cul ?

En somme, comme le résume un (ex) enseignant : « notre premier devoir de citoyen, c’est d’être athée, et le second, c’est de le devenir ». Le bon musulman, c’est le musulman qui ne l’est plus. Qu’on se le dise !

Pense-t-on que des procédés de cet ordre soient le meilleur moyen pour aider l’islam à effectuer dans notre pays les réformes qui lui sont nécessaires ?

Mesure-t-on vraiment l’importance du ressentiment accumulé et le danger qu’il représente ?

Dans un post de 2015 intitulé « De l’équité dans la caricature », je rappelais ce qui me paraît être un truisme, le fait que la liberté d’expression, tout comme la laïcité, sont indissociables d’une culture du respect :

« Il me semble (…) difficile de concevoir ce qu’on appelle laïcité sans faire place à ce qu’Orwell nommait la « common decency », qui est peut-être tout simplement la reconnaissance d’un commun dénominateur éthique qui seul rend possible la vie en société.

Un tel « respect de l’autre », qui pourrait en être l’une des traductions, n’est certes pas en opposition avec l’indispensable liberté d’expression. C’est même lui qui est à l’origine des paragraphes de la loi de 1881 que j’ai mentionnés plus haut.

Le thème rencontre aussi sur bien des points la question de l’autocensure.

Bien sûr, en tant qu’athée, rien ne m’empêche de rentrer dans une synagogue sans me couvrir la tête, de garder mes chaussures dans une mosquée, ou de visiter une église ou un temple bouddhiste torse nu, avec mon chien et mes accessoires de plage.

Mais cela porte un nom, qui est au moins la goujaterie, sans doute aussi l’incivilité, peut-être tout simplement l’imbécillité ».

Cet appel à la responsabilité n’a rien à voir avec un « hygiénisme », terme dont a été qualifié un de mes commentaires cités plus haut. Ni même avec un « moralisme ». Il relève tout simplement de l’éthique, du respect de la laïcité comme de celui de notre Constitution qui affirme dans son article premier que la République « respecte toutes les croyances ».

Bien sûr, la caricature, la raillerie, font aussi partie de la liberté d’expression.

Mais il est bien réducteur de penser qu’elles la constitueraient à elles seules.

« Les journaux satiriques disposent, à ce titre, d’une ­ « présomption humoristique », qui les protège ­davantage que les publications dites sérieuses ».

[Mais eux-mêmes ne sont pas exempts de] « limites à ne pas franchir » [qui sont, comme le précise la loi ] : « la diffamation, l’injure, l’outrage, le dénigrement ou l’atteinte à la vie privée ».

« L’humour ne saurait non plus servir à masquer ce que le droit appelle des ’’buts illégitimes’’, tels que la provocation à la haine raciale, l’injure faite à un groupe en raison de son appartenance religieuse, l’atteinte à la dignité humaine ou l’animosité personnelle »,

Nous dit la juriste Pascale Robert Diard, commentant le corpus législatif sur la liberté de la presse.

Comme je l’ai montré dans le post mentionné plus haut, et tout comme en dépit d’un déni récurrent l’islamophobie pénètre profondément notre culture, la discrimination existe bel et bien au sein même de la caricature. Seul un biais cognitif largement partagé nous empêche de le reconnaître.

Biais cognitif au demeurant propre à toute communauté dominante, pour laquelle « l’injure faite à un groupe en raison de son appartenance religieuse », ou « l’atteinte à la dignité humaine », bien que passibles de sanction, n’entraînent que rarement des suites judiciaires.

Peut-être serait-il temps de prendre la juste mesure des effets dangereusement délétères de telles déficiences.

Et plutôt que de donner l’impression d’agir en tirant de façon désordonnée sur tout ce qui bouge (tout en réglant quelques comptes de façon assez veule), au risque de « neutraliser la présomption d’innocence » et de « remplacer la responsabilité par une dangerosité indémontrable » (Mireille Delmas-Marty), il serait certainement plus efficace de promouvoir, à la base, un enseignement du respect qui s’accompagne de mesures qui le rende effectif.

Cela peut se faire en distinguant enfin de façon claire, en particulier devant les plus jeunes, la liberté d’expression du droit à l’irrespect. Encore une fois, si la démocratie tolère le second, celui-ci ne doit en aucun cas phagocyter la première, ni outrepasser des limites déjà définies par le droit.

À moins de s’habituer à voir s’instituer un « enseignement de l’irrespect » profondément préjudiciable au vivre ensemble.

Dans un numéro du « 28 Minutes d’Arte », l’islamologue Olivier Hanne attire l’attention (vers 26mn30) sur le fait qu’il y a différentes façons de concevoir la liberté d’expression :

« Dans le modèle anglo-saxon, la liberté d’expression part de la base, elle part des citoyens. Et si quelque chose choque une partie des citoyens, cette liberté d’expression s’interrompt  (…) Alors qu’en France, la liberté d’expression est l’arme de la République. Elle part du haut. Elle a toujours été utilisée contre les ennemis de la République [la royauté, le catholicisme, maintenant l’islamisme](…) On n’est pas dans la même manière de voir la liberté d’expression. Chez les anglo-saxons, les publications [des caricatures de Mahomet] sont – entre guillemets – un scandale. Nous sommes en France à la croisée des chemins, parce que depuis 20 ans on a récupéré un modèle anglo-saxon, inclusif, tolérant, chaque communauté peut s’exprimer, mais on n’est pas allé jusqu’au bout parce que si on suit ce modèle anglo-saxon, finalement, on ne devrait plus les publier ».

Peut-on raisonnablement affirmer que des publications de ce genre, outre la jouissance quelque peu adolescente de la transgression, aient été d’une quelconque efficacité dans la lutte contre le djihadisme ou qu’elles aient en quoi que ce soit contribué à approfondir chez les fidèles l’indispensable compréhension critique de leur religion ?

Si le nombre de djihadistes français partis combattre en Syrie et en Irak dépasse les 1700, et si les attentats ont été en France particulièrement meurtriers, qui oserait en conscience affirmer que la confusion délibérément entretenue chez nous, sous le prétexte d’une soi-disant « laïcité », entre liberté d’expression et « enseignement de l’irrespect » n’y est pas pour quelque chose ?

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Ajout 25/10:

En complément, un article pertinent sur le sujet:

https://orientxxi.info/magazine/de-la-liberte-d-expression-des-voix-musulmanes-en-france,4227

Et bien des remarques de bon sens dans ce billet de Bruno Frappat:

La censure est un vilain défaut des dictatures, mais l’autocensure peut être considérée comme une des marques de la civilisation. Imaginons un instant que tout un chacun, à chaque moment de son existence, exprime tout haut ce qu’il ressent tout bas. La liberté d’expression serait assurément respectée mais pas la paix civile ni le fameux « vivre-ensemble ».

https://www.la-croix.com/JournalV2/Retombees-lepouvante-2020-10-23-1101120858

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Ajout du 25/10 à 22h.

Dans l’esprit de ce qui précède, et au vu des manifestations qui secouent une partie du monde musulman suite aux déclarations de M. Macron,

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/10/25/rien-ne-nous-fera-reculer-macron-garde-le-cap-face-a-la-colere-d-une-partie-du-monde-musulman_6057331_3210.html

je me permets la question saugrenue suivante:

Est-ce vraiment servir le rayonnement de la France que de faire consister la Liberté inscrite dans notre devise dans le fait d’exhiber fièrement au monde entier les fesses du Prophète ?

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Ajout du 26/10 :

Un autre commentaire suite à l’article du Monde mentionné ci-dessus :

L’immense majorité des français musulmans récuse le djihad, malgré la propagande des islamistes et les provocations islamophobes dont certains commentaires ici même donnent une idée. C’est aussi dans la profondeur de l’Islam qu’elle puise cette force de résistance. Ce dont la France a un urgent besoin, c’est d’une pédagogie du respect et de l’apaisement et non d’incitations trumpiennes à la guerre civile. Il est grand temps de clore l’épisode Charlie pour promouvoir cette politique, et de cesser d’ériger en norme de la liberté d’expression des provocations qui, si elles peuvent avoir pour certains un aspect jubilatoire, n’en constituent pas moins un réel danger pour le vivre-ensemble.

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Ajout du 29/10 :

[pour cause de plus de facilité dans l’édition des liens, je réponds ici au commentaire ci-dessous de Claustaire].

Bonjour Claustaire,

Merci pour ce long commentaire, sur des sujets dont nous avons pourtant déjà longuement débattu. Mais cela me fait me rendre compte une fois de plus que l’homme n’est pas avant tout un être de raison, mais un être « tripal », et qu’il faut un moment pour que la réflexion accède des tripes à la raison. Un moment qui nécessite de remettre cent fois l’ouvrage sur le métier.

Pour ce qui est d’avoir « prévu » quoi que ce soit, bien sûr que je n’avais pas « prévu » le détail de ce crime abominable. Quand je parle de « prévisibilité », je veux simplement dire que, dans le climat de tension qui est entretenu, il fallait s’attendre, et il faut s’attendre à des événements de cet ordre, et sans doute pire encore.

Au « 28 minutes » d’Arte de hier,

https://www.arte.tv/fr/videos/097407-048-A/28-minutes/

un petit comité d’intellectuels qu’on peut difficilement accuser « d’islamo-gauchisme »

(Metin Arditi, scientifique, écrivain, ambassadeur à l’Unesco, etc. ; Michela Marzano, éditorialiste au quotidien italien « La Repubblica » ; Philip Golub, professeur de relations internationales à l’Université américaine de Paris)

était d’accord pour dire que la republication des « caricatures de Mahomet » était, comme on peut le constater aisément, du pain béni pour les islamistes, tant elle rentre parfaitement dans leur stratégie d’exacerbation des tensions, qui vise à faire monter l’islamophobie d’un côté, pour de l’autre côté, justifier l’islamisme et inciter les musulmans, de France et d’ailleurs, à prendre parti pour l’extrémisme, voire à quitter le pays.

Stratégie maintes fois identifiée, et dans laquelle on fonce tête baissée, « comme d’hab. », puisque, comme on le sait, l’expérience n’enseigne rien à celui qui ne veut pas entendre.

Il ne faut donc pas être grand clerc pour savoir que des actes atroces auront encore lieu, qu’ils se préparent en ce moment même.

Pour ce qui est de « l’imposture sémantique » que constituerait l’islamophobie, j’ai déjà pas mal écrit sur ce thème. Par ex :

https://stultitiaelaus.com/2016/03/02/dune-desinhibition-de-lislamophobie-de-ses-origines-et-de-ses-consequences-reflexion-sur-une-erreur-de-methodologie-et-un-sophisme-de-caroline-fourest/

et nous en avons déjà amplement débattu ensemble.

Il n’est que trop facile de retourner l’argument et de montrer, textes et preuves à l’appui, que l’islamophobie est, tout comme l’antisémitisme qui lui est symétrique, une constante de la pensée française depuis plus d’un siècle. Et c’est bien le déni de l’islamophobie qui constitue une supercherie.

Ce n’est pas parce que l’antisémitisme est instrumentalisé par des juifs nationalistes et colonialistes qui prétendent criminaliser par ce terme toute opposition à la politique expansionniste des politiciens nationalistes d’Israël, qu’on serait en droit d’affirmer, contre toute réalité factuelle, que l’antisémitisme est une « imposture sémantique ».

Ce n’est pas parce que l’homophobie a pu être effectivement instrumentalisée par quelques homosexuels pour exacerber une position victimaire qu’on serait en droit d’affirmer que l’homophobie est une « imposture sémantique ».

Il en va exactement de même en ce qui concerne l’islamophobie. Ce n’est pas parce qu’elle est instrumentalisée par les islamistes pour parvenir à leurs fins (cf. ci-dessus) qu’on est en droit d’affirmer que l’islamophobie est une « imposture sémantique ».

Comme je le montrais dans le post mentionné ci-dessus, le terme a une longue histoire.

Le délit d’islamophobie est qualifié par la Commission nationale consultative des droits de l’homme, l’OSCE, le Conseil de l’Europe, entre autres.

Bien plus que l’existence et les méfaits de l’islamophobie, ce qui pose problème en France est son déni.

De la même manière que nier le fait de l’antisémitisme désigne à coup sûr un antisémite, ou nier le fait de l’homophobie désigne à coup sûr un homophobe, nier le fait de l’islamophobie désigne à coup sûr un islamophobe.

Caroline Fourest est un exemple déplorable de ce genre de mécanique. Outre son ignorance patente des réalités historiques, ses écrits illustrent amplement ce déni.

Relisez donc l’article d’Oliver Cyran que j’ai mentionné dans mon post

http://www.article11.info/?Charlie-Hebdo-pas-raciste-Si-vous

et vous serez édifié :

« Je me souviens de cette pleine page de Caroline Fourest parue le 11 juin 2008. Elle y racontait son amicale rencontre avec le dessinateur néerlandais Gregorius Nekschot, qui s’était attiré quelques ennuis pour avoir représenté ses concitoyens musulmans sous un jour particulièrement drolatique. Qu’on en juge : un imam habillé en Père Noël en train d’enculer une chèvre, avec pour légende : « Il faut savoir partager les traditions ». Ou un Arabe affalé sur un pouf et perdu dans ses pensées : « Le Coran ne dit pas s’il faut faire quelque chose pour avoir trente ans de chômage et d’allocs ». Ou encore ce « monument à l’esclavage du contribuable autochtone blanc » : un Néerlandais, chaînes au pied, portant sur son dos un Noir, bras croisés et tétine à la bouche. Racisme fétide ? Allons donc, liberté d’expression ! Certes, concède Fourest, l’humour un peu corsé de son ami « ne voyage pas toujours bien », mais il doit être compris « dans un contexte néerlandais ultratolérant, voire angélique, envers l’intégrisme ». La faute à qui si les musulmans prêtent le flanc à des gags difficilement exportables ? Aux musulmans eux-mêmes et à leurs alliés trop angéliques, ça va de soi. Comme l’enseigne Nekschot aux lecteurs de Charlie Hebdo, « les musulmans doivent comprendre que l’humour fait partie de nos traditions depuis des siècles » ».

Olivier Cyran a eu l’honnêteté de claquer la porte de Charlie Hebdo après l’arrivée de Fourest [correctif: en fait, Olivier Cyran a quitté Charlie juste avant cette arrivée]. C’est tout à son honneur.

Mais des Fourest, des Houellebecq (qui, en passant déclare que « Donald Trump est un des meilleurs présidents américains que j’aie jamais vu»…), des Onfray (qui en passant est en train de virer au nationalisme identitaire), etc. ne sont pas taraudés par ce genre d’honneur.

« Il ne faut pas avoir peur de se faire traitre d’islamophobes » assènent-ils à l’envi à la suite d’Élisabeth Badinter à qui (hélas de plus en plus nombreux) veut bien les entendre.

Certes, puisque l’islamophobie est une « imposture sémantique » !

Ainsi, déclarer que « l’Islam est la religion la plus con » ; représenter des musulmanes le cul nu en train de prier tournées vers « la mère Mecquerelle » ; les fesses et les couilles de Mahomet, qui, de toute façon, baise avec une tête de porc, tout cela n’a rien à voir avec l’islamophobie !!!

« Non, non, Monsieur. Il s’agit de Liberté d’Expression. Dans notre plus pure tradition française ».

En effet.  Ce genre de « liberté d’expression » faisait florès dans certaines années trente, et « s’amusait » dans des termes semblables de certaines communautés, avec les suites que l’on sait.

Étant sur la route hier, j’écoutais sur France Culture l’émission « Le cours de l’histoire », consacrée aux « Mythes fondateurs des États Unis ».

https://www.franceculture.fr/emissions/le-cours-de-lhistoire/les-mythes-fondateurs-des-etats-unis-34-la-guerre-de-secession-les-etats-desunis-damerique

Patrick Weil et le dessinateur Jul y posaient la question suivante : Comment se fait-il qu’en 75 ans d’existence, Lucky Luke n’avait jamais rencontré la communauté noire des États-Unis ?

L’une des réponses est hélas bien simple : un biais cognitif largement partagé, tel celui auquel je fais allusion dans mon post ainsi que, par exemple, dans celui concernant la discrimination dans la caricature

https://stultitiaelaus.com/2015/01/20/de-lequite-dans-la-caricature-et-du-kairos-car-il-y-a-un-temps-pour-tout/

faisait que ni l’existence de la communauté noire des USA, ni le racisme dont elle faisait l’objet, n’étaient perçus par les lecteurs.

Mon père avait fui en Afrique du Nord pour échapper aux nazis. Il me racontait y avoir vu des colons faire vendanger des ouvriers arabes avec des muselières pour éviter qu’ils ne mangent des raisins. En discutant avec les colons en question, il fut stupéfait de constater que cette manière de faire était considérée par eux comme normale. Le caractère profondément choquant n’en était même pas perçu. Il n’était pas vu.

Ainsi en est-il chez nous : on peut représenter Mahomet en train de baiser une tête de cochon, des musulmanes prier culs nus tournées vers la mère Mecquerelle, dire que l’islam est la religion la plus con, publier en ce moment des commentaires inqualifiables contre les musulmans suite au moindre article de presse, etc. etc. etc. cela n’est pas perçu comme islamophobe. L’islamophobie n’en est même pas vue. Normal, elle n’existe pas.

Rassurez-vous. Je ne me fais absolument pas le « procureur » du malheureux Samuel Paty, dont je condamne clairement le crime abominable.

Je pense seulement qu’il a été doublement victime : de son ignoble assassin, bien sûr, et aussi d’une équivoque qu’il n’a pas été en mesure de surmonter.

Après les attentats de 2015, Charlie Hebdo est devenu un symbole, un totem auquel il était, et il est encore, sacrilège de toucher, sacrilège d’adresser la moindre critique.

Or, ce n’est pas parce qu’on a été les victimes d’un massacre abominable que cela instaure une pensée comme le nec plus ultra de la réflexion, en l’occurrence pour ce qui est de la liberté d’expression.

Ce n’est pas parce que Pim Fortuyn a été lâchement assassiné que cela consacre pour autant nécessairement sa pensée comme étant l’expression la plus élevée d’une politique d’immigration.

Il en va de même dans le cas de Charlie, et là réside l’équivoque.

Peut-être en effet les caricatures de Charb et les allégations proférées par Caroline Fourest ne dépassaient-elles pas les limites de la liberté d’expression. Pour ma part, je pense qu’Éric Zemmour a été, fort légitimement, condamné pour moins que ça.

Mais quant à en faire désormais la norme indépassable de la liberté d’expression, celle qu’on doit enseigner dans les écoles et exhiber comme notre gloire à la face du monde, permettez-moi de dire que c’est une vaste connerie.

Connerie dans laquelle le pauvre Samuel Paty s’est trouvé enfermé, qu’il n’a peut-être pas su remettre en question de façon critique, je ne sais pas.

Mais connerie sur laquelle il serait urgent de réfléchir avant qu’elle n’entraîne, dans le cadre de l’enseignement comme dans le cadre de nos relations avec le monde musulman, des dégâts irréparables et de nouveaux crimes, hélas parfaitement prévisibles.

Encore un mot sur la « rupture des consensus familiaux ou communautaires » que vous évoquez. Cela fait partie en effet du processus normal de l’éducation. Mais il y a façon et façon de le faire.

Je suis un amoureux de l’histoire du monde hispanique, et je m’étonne qu’un critique tel que vous n’opère pas quelques rapprochements. La colonisation espagnole du monde sud-américain, en dépit d’exceptions relatives telles que celles qu’on observe au Paraguay, a privilégié ce genre de « ruptures », en ridiculisant les dieux et les coutumes des peuples colonisés, en méprisant leurs cultures, en imposant des pratiques vestimentaires, etc.

Pour ma part, je ne vois pas ce qu’une laïcité aurait à gagner en appliquant ce genre de règles et de méthodes héritées des périodes les plus sombres de nos histoires. Quand les ayatollahs de la « laïcardité », en effet, auront réussi à imposer – à la demande hélas d’une bonne partie de la population- ce genre de « laïcité » qui trahit fondamentalement celle des pères fondateurs (ma référence essentielle en la matière est Jean Baubérot, qui connaît la question un tout petit mieux que Valls ou Fourest…), je risque fort d’exporter sous d’autres cieux ma nostalgie de la France.

Cordialement à vous.

*

Ajout à l’ajout :

Et puisque j’ai fait mention de Jean Baubérot, un petit extrait de cet immense historien de la laïcité:

Quant à Charlie, un de ses chroniqueurs, Philippe Lançon, justifie la « une » du numéro du 8 novembre contre Edwy Plenel ainsi : « Charlie Hebdo est un journal satirique. Et de ce fait, avec une part de mauvaise foi » (Libération, 16 novembre 2017). Ce propos exprime clairement la situation totalement ambivalente où l’on se trouve depuis l’attentat criminel du 7 janvier 2015[3]. Le slogan « Je suis Charlie » permet un glissement permanent qui part de la solidarité fondamentale avec des personnes assassinées pour délit d’opinion (ce qui rend la chose deux fois insupportable) pour, finalement, aboutir à l’imposition d’une doctrine. Une doctrine qui serait l’unique propriétaire de la laïcité et de la démocratie et qui, servant une « juste cause », aurait le droit de s’affranchir de tout critère d’honnêteté intellectuelle. Une doctrine face à laquelle la moindre critique constituerait un blasphème (illégitime) contre la République. Ariane Chemin le constate : « Charlie appartient désormais au patrimoine national ; chaque combat mené par ou contre lui devient un peu celui des Français » (Le Monde, 16 novembre 2017).

Il se produit là une double mystification :

D’abord, le fait de prétendre être un « journal satirique » ne peut servir d’excuse à tout et n’importe quoi. Et si on admet, non seulement la liberté sans responsabilité aucune (ce que réclame Charlie depuis bien avant les attentats), mais aussi, en conséquence, le droit à « une part de mauvaise foi », sous prétexte de publication satirique, effectivement Edwy Plenel a bien raison d’indiquer que la démocratie se trouve en danger.

https://blogs.mediapart.fr/jean-bauberot/blog/181117/laicite-et-democratie-l-enjeu-de-la-polemique-charlievalls-mediapart?userid=ed493716-f06a-4e38-afd0-b8d1a9385a41

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Ajout du 31/10 :

Encore une réaction à un article du Monde :

Il serait enfin temps de briser l’omerta. Le massacre de 2015 a fait de Charlie, de façon certes compréhensible, un espace sanctuarisé contre lequel il est sacrilège d’émettre la moindre critique. L’exemple de Pim Fortuyn montre cependant que ce n’est pas parce que quelqu’un est assassiné que ses productions sont au-dessus de tout soupçon. Quand Charlie, entre autres exemples, consacre une page entière à un «caricaturiste» qui représente un imam sodomisant une chèvre, avec pour légende «Il faut savoir partager les traditions», un autre sodomisant une fillette voilée, etc. cela constitue en rigueur de termes une insulte ignominieuse. M. Zemmour a été, de façon légitime, condamné parce que ses propos selon les termes du jugement «outrepassent les limites de la liberté d’expression puisqu’il s’agit de propos injurieux envers une communauté et sa religion». On est certes en droit de ne pas sanctionner une injure, mais ayons le tact de ne pas en faire un symbole de la liberté d’expression.

https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/10/31/pour-l-archeveque-de-toulouse-on-ne-se-moque-pas-impunement-des-religions_6058021_3224.html

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Ajout du 02/11 :

Allez, pour la route, encore deux petits commentaires à des articles de journaux:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/10/31/une-centaine-d-universitaires-alertent-sur-l-islamisme-ce-qui-nous-menace-c-est-la-persistance-du-deni_6057989_3232.html

Parmi des dénonciations bien entendu nécessaires du déni de l’islamisme, on s’étonne de la fixette sur le voile, qui décrédibilise le propos. Ainsi, une fois de plus, le vêtement – féminin, cela va de soi – revient-il au cœur de la polémique. Outre la méconnaissance de la diversité des raisons du port du voile, les signataires veulent-ils engager la laïcité française sur la voie d’un contrôle autoritaire de la façon de se vêtir, avec, en prime pour éviter le sexisme, un contrôle de la longueur des barbes et une interdiction du port du T-shirt du Che ? Ce serait certes une réussite qui ferait de la France la seule émule de l’Iran et de l’Arabie Saoudite parmi les nations occidentales. Belle réussite, incontestablement. 

https://www.la-croix.com/Famille/Hommage-Samuel-Paty-dit-Lettre-instituteurs-Jaures-2020-10-31-1201122262

Il faut que les enfants « démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force » [extrait de la « Lettre aux instituteurs« , de Jean Jaurès] . Un éternel merci, M. Jaurès. Cela vaut mieux en effet que de leur montrer les fesses du prophète Mahomet.

Et à l’usage des partisans du déni:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/10/31/jean-francois-bayart-que-le-terme-plaise-ou-non-il-y-a-bien-une-islamophobie-d-etat-en-france_6057987_3232.html

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Ajout du 03/11 :

Ce remarquable article d’Oliver Mongin et Jean Louis Schlegel, dont je ne saurais assez souligner le caractère essentiel:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/03/les-defenseurs-de-la-caricature-a-tous-les-vents-sont-aveugles-sur-les-consequences-de-la-mondialisation_6058263_3232.html

et mon modeste commentaire :

Un grand merci pour ce plaidoyer si intelligent pour une rationalité sans équivoque, dans un monde où la désinhibition des forces de l’irrationnel semble délibérément promue de bien des côtés. Pour quels intérêts ? Qu’est-ce donc qui se manifeste et qui monte à travers un tel vacarme ?  « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ». 

Je me permets d’ajouter un commentaire de Claustaire à cet article:

Naguère, on brandissait la chemise ensanglantée du camarade tué par l’ennemi, parfois le drapeau ensanglanté qu’on ne voulait pas renier, aujourd’hui, nous sommes bien condamnés à brandir des caricatures pour dénoncer le massacre dont ils auront été l’alibi.

Rappelons que notre hymne national, lui aussi plein de sang répandu, a été composé dans un Strasbourg assiégé et menacé de massacre par de « féroces ennemis ».

Et parce qu’il se défendrait maintenant par des dessins pour dénoncer le rêve d’une théocrature mortifère, on ose venir donner des leçons de politesse ou de décence à un pays dont les fonctionnaires, journalistes, prêtres, enseignants, ou passants dans une rue de fête nationale peuvent être abattus, écrasés, égorgés par la barbarie islamiste ? Barbarie qu’on ose présenter comme l’oeuvre “d’un fou” solitaire alors qu’elle est désormais dans l’air du temps et que nous pouvons en être victime au coin de la rue, que nous vivions à Londres, Paris, Bruxelles ou Vienne. Damned !

Ainsi que la réponse que je me suis senti obligé de lui faire :

La première réponse n’ayant pas été publiée, je réitère avec une seconde version. Peut-être avais-je manqué à la bienséance, que je félicite Le Monde de sauvegarder, en écrivant des mots que la décence réprouve:

@Claust. Désolé, mais personne n’est «condamné» à montrer le c..l et les co..les de Mahomet à la face du monde. Les islamistes en jubilent, car cela leur fournit un excellent alibi pour vendre leurs provocations assassines et leur stratégie de l’escalade aux fidèles musulmans, comme nous le constatons. Quant à ces fidèles, en France ou ailleurs, et en particulier beaucoup de jeunes dont je me suis occupé, ils ne retirent de ces provocations grossières de bobos du nouveau «pastis-party» (cf. le tea-party aux USA)* en train de se consolider en France, qu’humiliation, rancœur et ressentiment qui poussent les plus fragiles vers des pentes bien dangereuses. Il est grand temps de passer de proclamations aussi grandiloquentes qu’abstraites que dénonce l’article au constat de la réalité.

[* auquel on pourrait bien sûr ajouter le « saucisson-pinard parti« , son allié].

[Il y a quelques années, une quarantaine de députés ont commémoré la fête nationale autour d’un apéritif « saucisson-pinard » au sein même de l’Assemblée nationale. Les banquets révolutionnaires s’en prenaient certes aux particularismes, mais c’était au nom de l’universalisme, dans une volonté d’intégration. Ici, on se trouve face à des repas organisés pour exclure l’autre, qui n’en est pas moins citoyen] (article de P. Birnbaum cité).

Étonnant ! Après avoir été publiés pendant quelques minutes, voici que certains de mes commentaires et réponses sont maintenant effacés ! Le Monde aurait-il pris sa carte au Pastis-Party ?

Bon. À la troisième tentative, une version où il n’est question que de « fesses » finit par passer.

Et encore cet article, dont le remarquable équilibre contraste avec la virulence étonnamment guerrière de certains commentaires qu’il suscite:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/02/william-marx-l-allergie-nationale-au-fait-religieux-est-une-erreur-intellectuelle-et-une-faute-politique_6058164_3232.html

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Ajout du 04/11 :

Oliver Mongin et Jean Louis Schlegel ont judicieusement évoqué, dans l’article mentionné précédemment, la notion hégélienne « d’universel abstrait » pour évoquer les convictions morales qui, pour garder les mains pures, refusent de prendre en compte le caractère concret des situations historiques. On aurait pu aussi rappeler la pique de Péguy contre l’impératif moral kantien: « Le kantisme a les mains pures, mais il n’a pas de mains » (Victor-Marie, Comte Hugo, Pléiade T III, p. 331).

Ainsi, qu’importe si projeter les caricatures de Mahomet sur des édifices publics contribue à faire lever en France et dans le monde de nouveaux djihadistes : au moins aurons nous affirmé nos convictions. Na!

Ayant projeté pour ma part un post sur la distinction conceptuelle, ô combien utile mais hélas trop oubliée, qu’opère Max Weber entre « éthique de conviction » et « éthique de responsabilité », je suis tombé sur cet article de 2015 qui dit mieux que moi ce que je pensais développer. Je le recommande donc chaudement aux amateurs.

https://www.liberation.fr/societe/2015/01/19/charlie-ethique-de-conviction-contre-ethique-de-responsabilite_1184055

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Ajout du 05/11 :

Petite remarque édifiante suite à la lecture de cet article:

https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/11/04/jean-messiha-quitte-le-rassemblement-national_6058496_823448.html

Après l’assassinat de Samuel Paty, l’économiste s’était laissé aller à écrire le 29 octobre, sur son compte Twitter, « il est temps de dire que l’islam est incompatible avec la République » –, alors que Marine Le Pen avait déclaré quatre jours auparavant : « Je ne crois pas qu’il y ait une religion qui soit incompatible avec la République. » Elle a sèchement mis les choses au point le 30 octobre sur BFM-TV : « C’est moi qui détermine la ligne du mouvement. »

À la lecture d’une multitude de commentaires qui stigmatisent le « choc des civilisations », l’incompatibilité de l’islam avec notre République, notre démocratie ou notre culture, etc. il faut bien convenir qu’il s’avère urgent de créer un nouveau parti à la droite du RN, dont la modération ne suffit plus, aux dires de M. Messiha. Peut-être le Pastis-Parti, et son allié le Saucisson-Pinard parti dont il est question plus haut feront-ils l’affaire ?

De la 12G, du principe d’inertie et de l’hypocrisie qui fait encore nos beaux jours ainsi que ceux du politique.

Oui, oui. Vous avez bien lu.

Il s’agit bien ici de la 12G, et non de la 5. On ne voit pas pourquoi en effet on s’arrêterait à la 5. Car attention : une G peut en cacher une autre ! Pourquoi justement « 5G » « plutôt que une ou deux ou trois » comme le chantait notre chère Annie Cordy à propos d’une autre addiction, et surtout que 6, 7, 8 … ou 12.

Car après 5 viendra 6, après 11 viendra 12 aussi sûrement qu’après l’automne viendra l’hiver et qu’après nous viendra le déluge…

Ce déluge dont tout le monde parle depuis que la préoccupation écologique fait, pour le meilleur et pour le pire, la « Une » de tous les quotidiens, de tous les journaux télévisés, et de tous les discours politiciens.

Je ne suis en rien un spécialiste de la technologie des réseaux mobiles. Avant que je n’arrête d’enseigner, il y a de cela sept ou huit ans, l’une de mes élèves s’extasia un jour devant mon petit téléphone Nokia – celui que j’utilise encore-, vaillant représentant d’une technologie 2G déjà frappée d’obsolescence : « Ça alors ! C’est celui que j’avais quand j’étais petite ».

Je ne suis donc pas en mesure de discuter des avantages et inconvénients techniques, sanitaires, environnementaux etc. que représenterait ce passage à la 5G.

Des articles le font bien mieux que ce dont je suis capable.

Mon propos n’est donc pas de commenter de tels aspects.

La question qui m’intéresse est autre, et me paraît non moins essentielle.

Car notre positionnement par rapport à la 5G me semble hautement significatif et symbolique.

Il constitue un test, un révélateur qui nous met, nous, nos choix et nos politiques, au pied du mur.

« La décision sur la 5G concentre tous les éléments du débat sur la croissance, sans limite ou sobriété ». (Delphine Batho, citée dans : Le Monde, Treize questions pour comprendre la 5G et dépasser les caricatures, article cité en lien ci-dessus).

Car là est bien l’enjeu : au-delà de beaux discours qui ne mangent pas de pain, sommes-nous réellement capables de renverser la vapeur, de poser des actes, ne serait-ce qu’un premier geste quasi anodin mais qui aurait pourtant valeur de symbole ?

Qui va commencer ? Par quoi va-t-on commencer ? Et quand ?

La 5G nous confronte à cette épreuve de vérité.

Pour enrayer un tel enchaînement mécanique vers un toujours plus de consommation, de gaspillage et de pollution, il faudrait effectivement une volonté citoyenne et politique ; une volonté qui sache dire « Halte ! Arrêtons – au moins pour un temps – cette course au superflu, et prenons un moment pour réfléchir aux conséquences de ce que nous faisons. Décrétons un moratoire. Mieux : plusieurs, qui pourraient concerner différents sujets : publicité, aviation de proximité, pesticides, etc. ».

« Tiens – me rappelle Stultitia – à propos de la 5G, c’était justement la proposition de la Convention citoyenne pour le climat. Avant que ces braves citoyens se fassent traiter d’Amish nostalgiques de la lampe à huile ».

Aurons-nous le courage, dans le cas de la 5G, de cette sobriété minimale, de ce renoncement si insignifiant, mais qui manifesterait pourtant notre capacité à vaincre l’inertie, tout simplement notre liberté face à l’emprise sur nos vies de la technologie superflue et du consumérisme ?

Toutes choses dont les excès, nous le savons et le répétons, sont à l’origine des bouleversements et désastres environnementaux dont nous sommes d’ores et déjà victimes.

Sommes-nous capables d’échapper à l’escalade dérisoire d’un toujours plus qui nous fait considérer comme de première importance un gain de quelques secondes sur un téléchargement ? De surmonter cet esprit de compétition infantile qui nous pousse à décréter de façon grotesque que le « progrès » consiste à rester au niveau ou à dépasser le concurrent chinois, américain ou coréen qui, lui, a la 5 G, puis la 6, puis la 24, puis la 52, et peut, lui, télécharger son film porno ou sa série Netflix en 10 secondes alors qu’il nous en faut 20 ou 30 ?

Tout ceci au nom de la Sainte Trinité, Progrès, Compétitivité, Retour de la Croissance, alors même que la seule compétitivité qui s’avère désormais urgente est celle de la désescalade du consumérisme.

À en croire Eric Piolle, le maire écologiste de Grenoble, la 5G servirait à « regarder des films porno en haute définition dans l’ascenseur » ou à « vérifier [à distance] si on a encore des yaourts dans son frigo ». Quoique provocateur et caricatural, M. Piolle ne trahit pourtant pas complètement la réalité. Contrairement à ce qu’ont pu apporter les précédentes générations de téléphonie, qui ont permis de profiter pleinement de l’Internet mobile, la 5G ne sera pas porteuse, à son lancement, de nouveaux usages à destination du grand public.

Elle permettra « juste » une amélioration du service existant : téléchargement plus rapide des contenus, meilleure expérience pour les adeptes de jeux vidéo. Certains gagent aussi qu’elle pourrait enfin donner sa pleine puissance à la réalité virtuelle, grande consommatrice de données (Le Monde, Treize questions…, article cité en lien ci-dessus).

Alors ce « jeu » de la 5G en vaut-il vraiment la chandelle ? N’est-il pas au contraire plus urgent de siffler la fin de la récré ?

L’enjeu est donc essentiellement celui de la cohérence, celle de nous-mêmes à travers celle de nos actes et de nos discours.

Car si nous n’arrivons pas à faire ce petit pas, si nous préférons – en dépit de quelques avantages peut-être réels – nos divertissements futiles à un renoncement somme toute assez anodin et indolore, mais qui pourrait tout de même selon toute vraisemblance représenter des gains écologiques non négligeables, pourrons nous encore croire, en nous-mêmes, en notre parole, en nos capacités de citoyens et en la capacité de nos politiques à influer sur un avenir que nous savons bien compromis ?

Les gains d’efficacité énergétique attendus par le passage à la 5G – antennes plus « intelligentes » qui n’émettront plus en continu dans toutes les directions, meilleure maîtrise de la consommation, développement d’utilisations moins énergivores, comme les visioconférences… – risquent d’être annihilés par l’accroissement des usages qui en découlera. Le groupe de réflexion The Shift Project, qui étudie les impacts environnementaux du numérique, estime que la consommation d’énergie des opérateurs mobiles sera multipliée par 2,5 à 3 dans les cinq ans, soit une augmentation de 2 % de la consommation en électricité du pays.

C’est l’une des autres critiques émises par les opposants à la 5G : elle va entraîner une hyperconsommation numérique, à rebours des objectifs de modération suivis pour atténuer le dérèglement climatique.

Le passage à cette nouvelle norme impliquera, pour les consommateurs, de changer de smartphone. Or, le rythme de renouvellement des téléphones est déjà très rapide, de l’ordre de dix-huit à vingt-quatre mois. Les constructeurs espèrent d’ailleurs que la 5G dopera des ventes en berne ces derniers temps. Son déploiement va donc à l’encontre de la stratégie qui consiste à limiter l’obsolescence (programmée ou désirée) des smartphones. Son développement devrait par ailleurs stimuler fortement la croissance des objets connectés dont le traitement des données, réalisé dans le cloud (l’informatique dématérialisée), va mécaniquement alourdir l’empreinte carbone du numérique. (Le Monde, Treize questions…, article cité en lien ci-dessus).

Somme toute, l’enjeu essentiel du débat autour de la 5G est avant tout de savoir si, dans les circonstances difficiles que nous avons à affronter, nous pouvons être dignes de confiance, nous pouvons garder l’estime de nous-mêmes et nous regarder dans la glace devant nos enfants et nos petits-enfants.

Ou bien si nous nous satisfaisons d’être indéfiniment ces quelques milliards de bavards dérisoires qui désormais se feront délicieusement peur en échangeant « en temps réel » sur leurs smartphones compatibles 12G, bien sûr, quelques tweets et quelques vidéos sur le réchauffement climatique et la perte de la biodiversité. Histoire de nous donner mauvaise conscience entre nos tranches de Netflix en ultra haute définition.

Et pendant que nos centrales énergétiques diverses consumeront leurs derniers feux pour alimenter nos derniers caprices.

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Ajout du 01/10/2020:

Sans surprise:

https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/10/01/les-citoyens-de-la-convention-pour-le-climat-a-matignon-pour-defendre-leurs-propositions_6054299_3244.html

« On enterre nos mesures »

Car des petites phrases moqueuses aux nombreuses objections faites à leurs propositions par des membres du gouvernement, les conventionnels ont de quoi douter. Ce fut le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, qui écarta la composante poids dans le bonus-malus automobile, la régulation de la publicité ou une future hausse de la taxe sur les billets d’avion. Le ministre délégué aux transports, Jean-Baptiste Djebbari, qualifia, lui, cette dernière mesure de « délétère » et susceptible de « mettre à terre le secteur aérien ». A son tour, le secrétaire d’Etat chargé de la transition numérique, Cédric O, annonça une fin de non-recevoir au moratoire sur la 5G, après les railleries d’Emmanuel Macron sur les « amish » et le « retour à la lampe à huile ».

Barbara Pompili eut beau tenter de les rassurer, en leur affirmant que seul comptait le projet que le gouvernement mettrait sur la table, nombre de citoyens expriment leur inquiétude. « On a vu tous les ministères, tous les élus et les entreprises, mais rien n’avance. On nous occupe pendant que tout est en train d’être décidé sans nous et que l’on enterre nos mesures. Et quand ça rue dans les brancards, les ministres nous convoquent du jour au lendemain pour éteindre le feu », juge ainsi, amère, Isabelle Robichon, gestionnaire de paie à La Poste dans les Hauts-de-Seine.

« Quand on voit l’investissement que l’on continue à fournir bénévolement, mais que des gens qui sont payés pour représenter la population s’essuient les pieds sur nos propositions, c’est démoralisant, peste aussi Matthias Martin-Chave, un développeur Web lyonnais. Parfois, je me demande si le but n’est pas que l’on lâche prise et que l’on laisse gagner les plus puissants. » Pour Eloïse, en première année de médecine à Lille, qui était l’une des sept mineurs de la convention, « on nous reçoit souvent, on nous prend au sérieux, maintenant il faut du concret ».

Et sans commentaires…

Encore une fois, du bricolage procréatif et autre cuisine génético-burlesque.

En juin 2017, je dénonçais dans un commentaire à l’un de mes posts une

« confusion élémentaire (et hélas sans cesse renaissante), entre « égalité » et « similitude ». Cette confusion, qui amène donc à la revendication de procréation dans le cas d’un couple homosexuel est du même ordre que celle qui amènera un jour les hommes à exiger le droit à la grossesse, ou les femmes à revendiquer le port de la barbe. Or, de la même façon que les noirs et les blancs n’ont pas besoin d’être semblables pour être « égaux en droit », les couples homosexuels n’ont nul besoin de la similitude avec les couples hétérosexuels pour jouir d’une pleine égalité. J’avoue que je suis même souvent peiné d’en voir tant aspirer à une similitude platement conventionnelle et « bourgeoisement » familiale, plutôt que d’imaginer les voies fécondes et originales que peut susciter leur « dissimilitude ».

Et j’ajoutais dans un autre commentaire :

« Penser que mariage rime nécessairement avec procréation est, il faut bien le dire, un argument qui range les homosexuel.le.s qui le soutiennent parmi les plus comiques représentant.e.s d’une tradition somme toute bien conventionnellement catholique ».

J’avoue qu’en ce concerne ce qu’il faut bien nommer les dérives du bricolage procréatif, je ne pensais pas que mes remarques seraient si rapidement d’actualité.

En témoignent certaines interventions d’élus à l’avant-poste de la révision des lois de bioéthique.

Je m’efforce de les citer en faisant abstraction le plus possible des commentaires du journal qui les présente, afin de ne pas céder au biais idéologique qui pourrait le caractériser.

[Ayant plusieurs fois appelé sur ce blog à une compréhension juste du terme « libéralisme », je regrette toutefois que le titre de l’article cité tombe une fois de plus dans la confusion sommaire entre « libéralisme » et « ultra-libéralisme »].

Guillaume Chiche, ancien responsable de la majorité présidentielle, qui a fondé le nouveau groupe parlementaire EDS en mai. « Je pense qu’il faut aller beaucoup plus loin dans l’accès à la pratique médicale, explique le parlementaire, qui plaide pour une évolution forte du texte. Je veux impérativement que l’on puisse ouvrir la PMA à toutes les personnes en capacité d’effectuer une gestation, et donc également aux hommes transgenres. »

(…)

« À partir du moment où vous ouvrez la PMA pour les femmes célibataires, je vois mal comment vous allez dire à celles qui perdent leur compagnon qu’elles ne peuvent pas poursuivre leur projet parental mais peuvent recourir à une PMA avec un donneur anonyme »

(…)

Louis Touraine, fait partie des députés LREM favorables à ces deux mesures. Dans le rapport de la mission bioéthique de l’Assemblée nationale qu’il avait rédigé début 2019, il plaidait d’ailleurs pour une « procréation sans sexe », invitant en quelque sorte à aller jusqu’au bout de la logique de la déconnexion entre sexualité et procréation.

Lui aussi plaide pour que le projet de loi aille plus loin sur certaines dispositions. « La France est encore assez timide quand on la compare aux pays qui nous entourent », estime-t-il.

Mais s’il soutient plusieurs mesures emblématiques, comme l’accès de la PMA aux hommes transgenres ou la transcription automatique des enfants nés par GPA à l’étranger, il admet que ces points pourraient être rejetés par ses collègues. « Quel que soit le résultat, où que soit le curseur, je serai satisfait, confie-t-il. Mais si certaines propositions sont rejetées aujourd’hui, elles passeront demain car c’est le sens de l’histoire. Je sais que ce sont des germes pour faire progresser la réflexion. »

(…)

« Nous saluons l’ouverture de la PMA à toutes les femmes, mais le texte comporte quand même encore des discriminations importantes, juge la coprésidente de SOS homophobie, Véronique Cerasoli. L’ouverture de la PMA aux hommes trans reste l’un des manquements importants du texte. De même, nous voulons un mode de filiation qui soit le même pour tous, et pas un système spécialement réservé aux couples de femmes. »

(…)

Certains professionnels, comme le docteur Mikaël Agopiantz, chef du service AMP au CHRU de Nancy, réclame lui des évolutions. « Les dons de gamètes ainsi que l’autoconservation des ovocytes doivent être absolument ouverts aux centres privés à but lucratif. Nous sommes aujourd’hui dans une situation de pénurie relative. L’élargissement de ces activités me semble être une obligation. Et si ces centres sont agréés par les pouvoirs publics, je ne vois pas les risques de marchandisation que pointent certains.

Signalons aussi, parmi les mesures adoptées fin juin lors de l’examen du texte par la commission spéciale de l’Assemblée, « la méthode appelée Ropa, qui consiste pour une femme à donner ses ovocytes afin qu’une fois fécondés ils puissent être portés par sa compagne ». Il s’agit bien là d’une forme à peine déguisée de GPA qui prélude sans doute à sa future adoption, après qu’elle ait quelque peu transité par ce ‘’jardin d’acclimatation’’ qui, aux dires de Nadine Fresco « permet de familiariser les citoyens avec le nom des transgressions bioéthiques, de sorte qu’au bout du compte elles seront acceptées sans coup férir. C’est bien ce qui se passe sur la durée ».

Il est temps que je m’arrête, sous peine de tomber dans les excommunications fulminées par les inquisiteurs et ayatollah (y a-t-il un féminin à ces termes? Il va – hélas – être nécessaire d’en trouver…) de la « cancel culture » à la mode.

Car mes propos sont loin d’aller dans le « sens de l’Histoire » tel du moins que le conçoit M. Touraine.

Vous avez dit « pensée unique » ? me rappelle Stultitia…

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PS 28/07:

Je pars demain pour deux semaines de montagne. Je ne pourrai donc publier les éventuels commentaires avant le 15 août.

De Labastide de Sérou, de la vallée d’Aspe et de la fermeture de Fessenheim. Ou comment on repeint en vert la gabegie du monde d’avant.

Connaissez-vous Labastide de Sérou ?

C’est un charmant petit village de l’Ariège, d’où était originaire l’un de mes amis maintenant disparu.

Enfant, il avait suivi ses parents qui étaient « montés » à Paris. Mais il revenait régulièrement, par le train, dans son village natal où vivait encore une partie de sa famille.

Et il me disait que, dans les années 20 de son enfance, le voyage de Paris à Labastide de Sérou s’effectuait sans changer de wagon.

J’ai souvent pensé aux investissements colossaux et aux travaux gigantesques qui ont été nécessaires pour assurer ce quadrillage de la France entière par un réseau à ce point performant qu’il desservait jusqu’aux petits villages reculés.

Comme aussi, par exemple, à cette ligne qui traversait la vallée d’Aspe, dans les Pyrénées, pour amener les voyageurs à la frontière espagnole en passant par cette réussite architecturale que constitue le tunnel hélicoïdal du Somport.

Tant de kilomètres de voies, de ballast, de ponts, d’œuvres d’art, de viaducs, de tunnels…

Tout cela a-t-il jamais été amorti ?

Dans le cas du tunnel du Somport et de la ligne Pau-Canfranc, ouverte en 1915 et fermée en 1970, il est évident que ce ne fut pas le cas. Ce coût considérable resta donc à la charge du contribuable.

Et sans doute en a-t-il été de même de milliers de kilomètres de voies et de centaines d’œuvres d’art, condamnés peu de temps après leur naissance du fait de l’essor funeste de l’automobile, en dépit de quelques résistants clairvoyants, écologistes avant l’heure, parmi lesquels le grand Alfred Sauvy.

Incroyables gaspillages orchestrés par des politiques imprévoyants et démagogues…

Mais voilà : il serait bien rapide de penser que nous en avons fini avec ce genre d’incohérences.

Le toujours remarquable blog de Sylvestre Huet démontre comment une centrale nucléaire parfaitement viable selon les avis de l’Autorité de Sûreté Nucléaire, seule instance qualifiée pour évaluer en toute indépendance la sûreté d’une installation, a été condamnée parce que la démagogie d’un Président de la République en besoin de voix a seule décidé de sa fermeture :

Quelle est l’origine de cette décision ? Une étude technico-économique, une exigence de l’Autorité de sûreté nucléaire, une production d’électricité inutile, coûteuse ou polluante ? Nenni. Le résultat d’une négociation politique, à visée électorale immédiate, entre François Hollande et EELV lors de l’élection présidentielle de 2012 (S. Huet, blog cité).

Tout comme la fermeture de la voie internationale du tunnel du Somport donc, équipement parfaitement viable qui aura coûté quelques milliards de francs au contribuable, la fermeture de Fessenheim, équipement tout aussi viable et qui aura coûté encore bien plus cher au même contribuable, s’est opérée sur la base de décisions politiques douteuses, au prix d’une incroyable gabegie.

Un bilan financier catastrophique. Dans ces conditions, était-il bien raisonnable d’arrêter Fessenheim en 2020 plutôt qu’en 2030, date qui était tout à fait accessible techniquement ? Et aurait correspondu à une exploitation d’environ 50 ans… alors que la centrale dont elle est la copie, Beaver Valley (Pennsylvanie, USA), a été autorisée à fonctionner jusqu’à 60 ans en 2009. L’horizon des 80 ans est d’ailleurs envisagé pour nombre de réacteurs équivalents aux Etats-Unis. Quant à la Suisse, ses réacteurs ont 43 ans de moyenne d’âge, celui de Beznau a démarré en 1969 et vise les 60 ans.

Le bilan financier prévisionnel de l’arrêt prématuré de Fessenheim est pour le moins catastrophique, comme le souligne un rapport de la Cour des Comptes : «la fermeture de Fessenheim s’est caractérisée par un processus de décision chaotique et risque d’être coûteuse pour l’État.» Si l’on additionne les compensations financières de l’Etat à EDF pour cette décision anti-économique imposée à l’entreprise (la centrale de Fessenheim produisait le kwh le moins cher du parc nucléaire), les mesures d’accompagnement pour créer des emplois, les compensations aux collectivités locales, la perte d’exportation d’électricité… la facture pourrait monter à plusieurs milliards d’euros (S. Huet, id.).

L’affaire serait anecdotique, tellement les gabegies monstrueuses sont une constante de nos gouvernants éclairés, si ceux qui sont co-responsables de cette décision du fait de la pression politique exercée n’étaient ceux dont les résultats électoraux présentent la plus forte progression ces derniers mois, et qui revendiquent haut et fort un « projet d’avenir ».

Avenir qui semble bien avoir un goût de revenez-y…

Ainsi EELV s’engage-il résolument dans la politique de gaspillage effréné et de soutien aux énergies fossiles productrices de gaz à effet de serre qui caractérise la soi-disant « transition énergétique » à l’allemande. Véritable « usine à gaz » qui suppose à terme la création outre Rhin de 95 GW de centrales à gaz (soit nettement plus que les 64 GW de nos centrales nucléaires…) en vue de compenser l’intermittence des « renouvelables » (essentiellement l’équipement solaire et photovoltaïque).

Il fut un temps où nombre d’écologistes – dont votre serviteur – s’engageaient résolument contre la fermeture de la voie ferroviaire du Somport et le creusement du tunnel routier.

Des milliers de kilomètres de voies ferrées non encore amorties devaient-elles donc disparaître au nom du culte de la sacro-sainte bagnole et d’une culture du tout-camion responsables des dégâts écologiques que l’on sait ?

Las ! Nos « écologistes » actuels se font, eux, les promoteurs d’une « transition énergétique » qui commence en fanfare par le gaspillage de milliards d’euros, en attendant la prochaine gabegie, bien pire, d’autres nouveaux milliards en vue de pallier l’inéluctable intermittence, probablement – comme en Allemagne et en Espagne – par des équipements gaziers  – si ce n’est pire – producteurs massifs de gaz à effet de serre et de dépendances géopolitiques douteuses.

Et – cerise sur le gâteau – les voilà aux portes des plus hautes responsabilités politiques !

Au secours ! Le « monde d’avant » est toujours bien vivant. Aussi incohérent que toujours, si ce n’est plus.

Mais réjouissons-nous : il est maintenant tout vert.

***

PS : pour rester sur le thème de la gabegie, cette petite observation amusante :

Je n’ai rien contre la trottinette et le vélo électrique, surtout lorsque ce dernier permet à des personnes, disons d’un certain âge, de se déplacer sans utiliser de voiture. Même si je connais nombre d’alertes septuagénaires, voire octogénaires, qui ne craignent pas d’utiliser leurs jambes dans ce but.

Mais je suis tout de même étonné de voir ces instruments de plus en plus utilisés par des jeunes au détriment du vélo classique, la « vraie voiture propre » comme disait jadis René Dumont.

Mais peut-être se rendent-ils ainsi à quelque manif contre les centrales nucléaires et le réchauffement climatique…

Ah ! « monde d’avant », quand tu nous tiens !

Pensez : moi qui passe une bonne partie de mes loisirs à ahaner à l’ancienne sur des sentiers de montagne, voilà que je suis désormais dépassé par des jeunes triomphants juchés sur des VTT…électriques !

Il s’avère urgent de revaloriser la fonction des jambes pour ce qui est de la sobriété énergétique…

***

Ajout du 13/07:

Quelques lignes significatives de ce qui constitue la « transition énergétique » à l’allemande. Il serait temps qu’un tel « modèle » cesse de faire rêver nos « écologistes ».

Derrière ce soutien [ au gazoduc Nord Stream 2, qui relie la Russie à l’Allemagne par la mer Baltique] se cache la nécessité, pour Berlin, d’assurer sa sécurité d’approvisionnement en gaz. Alors que le pays s’est engagé dans une sortie progressive du nucléaire, il prévoit d’arrêter toutes ses centrales à charbon d’ici à 2038. Si l’Allemagne espère développer fortement les énergies renouvelables, elle prévoit de continuer à importer massivement du gaz, et les ressources russes sont peu chères et abondantes.

https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/07/13/l-europe-prise-en-etau-dans-la-bataille-du-gaz-entre-moscou-et-washington_6046047_3234.html

Du libertarianisme : qu’il n’est pas nécessairement synonyme de liberté. Et de la disparition d’Albert Memmi, dont l’œuvre nous a aidés à mieux la concevoir. Ainsi que d’Anne Soupa, sa disciple inattendue, qui met son enseignement en pratique en postulant à l’archevêché de Lyon. Quelques brèves.

Les mesures d’urgence sanitaire de la période de confinement dont nous commençons juste à sortir n’avaient certes pas grand-chose d’agréable, et certaines doivent bien sûr être rigoureusement limitées dans le temps sous peine de restrictions effectives des libertés.

Mais j’avoue avoir de la peine à reconnaître ces « restrictions de libertés » dans certaines mesures qui ont été prises, et qu’on voudrait à toute force nous présenter comme « dérives liberticides ».

Une fois de plus, il conviendrait de mieux préciser le sens des mots, en particulier ce que nous entendons par ce terme si commun mais pourtant souvent confus et galvaudé de « liberté ».

Si, comme le dit Rousseau, alors que « l’impulsion du seul appétit est esclavage, l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté » (Du Contrat Social, I,8) on ne voit pas en quoi l’attachement à quelques-uns de nos appétits, à nos conforts, voire à nos caprices individuels aurait à faire avec une Liberté majuscule qui, elle, ne peut se penser que dans une dimension communautaire et sociale, et ne peut prendre corps que par la médiation d’une Loi ayant pour but de préserver le bien commun.

C’est une attitude quelque peu adolescente qui consiste à considérer la Loi et l’Interdit qu’elle suppose comme brimade ou oppression. On ne peut nier bien sûr que certaines lois peuvent l’être, et il est nécessaire d’entretenir sur ce point une vigilance rigoureuse. Mais la fonction première et essentielle de la Loi, qui s’accompagne nécessairement au dire de Kant d’une « contrainte qui conduit à l’usage de la liberté », est de nous libérer de l’enfermement de la pulsion en opérant une rupture, instauratrice de notre humanité. Ainsi, pour l’anthropologue, l’interdit de l’inceste constitue-t-il la « règle d’or de la société », l’instauration d’un ordre de l’échange contre l’ordre de la confusion ; le psychanalyste y reconnaît, lui, la condition de la structuration et de la survie du désir, par l’instauration d’une « frontière » qui lui évite de se dissoudre dans l’indétermination fusionnelle et le « fantasme de toute puissance », etc. etc.

Peut-être faudrait-il alors raison garder, et ne pas confondre de façon bien rapide et quelque peu infantile liberté et refus de toute contrainte, confusion qu’on rencontre sous des formes diverses dans des mouvements qui ont à voir avec ce qu’on nomme libertarianisme.

Car enfin, en quoi la limitation du nombre de députés présents dans l’hémicycle, le port du masque obligatoire dans certaines circonstances, la restriction des déplacements, la fermeture des frontières, la mise en quatorzaine des personnes arrivant de zones contaminées, etc. etc. devraient être considérés négativement comme « restrictions de libertés » plutôt que positivement comme libération d’un égoïsme autocentré, actes de solidarité responsable, garantie donnée à la liberté de chacun de ne pas être mis en danger par l’irresponsabilité d’autrui  ?

Sans doute suis-je indécrottablement old-fashioned, mais j’avoue avoir du mal à concevoir en quoi marcher sur le trottoir plutôt que sur la chaussée, m’arrêter aux feux rouges, ou passer par la douche ou le pédiluve avant d’entrer dans la piscine municipale pourraient constituer en quoi que ce soit des brimades et des « restrictions des libertés ».

Or ne pas porter de masque dans des lieux publics en période de grave pandémie, ne pas contrôler les déplacements de personnes potentiellement contaminées par un virus particulièrement contagieux n’est-il pas autrement plus grave que rentrer dans une piscine avec des pieds non lavés depuis la veille ?

On serait donc en droit d’attendre un peu plus de prudence et de bon sens, et un peu moins d’idéologie dans le maniement des termes de « restriction », voire de privation de liberté dans le contexte qui est le nôtre.

Si, comme cela paraît raisonnable, la liberté individuelle et en particulier dans les circonstances que nous avons connues celle de jouir de sa propre santé, n’existe que par la liberté d’autrui, il est plutôt inquiétant de constater à quel point certains défenseurs acharnés – soi-disant « de gauche » ou « anarchistes » – de libertés prétendues fondamentales peuvent faire cause commune avec certains exemplaires d’idéologies douteuses se faisant un titre de gloire du mépris de toute mesure de restriction ou de confinement.

Car, pour en revenir à mon post précédent, il n’est pas évident que les tendances sommairement et puérilement libertariennes d’un Trump ou d’un Bolsonaro, lointains héritiers du Docteur Mandeville (cf. aussi post précédent), aient grand-chose à voir avec ce qu’on est en droit de nommer Liberté.

Sans doute ce qu’on désigne comme « libertarianisme » est-il chose complexe, et les libertariens se présentent-ils de façon diversifiée, parfois même contradictoire.

Mais, comme le rappelait à juste titre M. Rocard dans mon post cité, les origines de la pensée libérale étaient marquées par une approche proprement moraliste. Cela vaut aussi pour la pensée libertarienne qui en est issue. Et tout comme dans le cas du libéralisme, les successeurs des pères fondateurs du libertarianisme sont loin d’avoir conservé une telle connotation.

Le cas est flagrant pour ce qui est de ses branches américaines, réduisant l’État à son minimum régalien, refusant l’impôt autant que la redistribution, les dépenses sociales autant que la solidarité en matière de santé ou la défense de la biodiversité, prônant la liberté individuelle comme valeur suprême au point de refuser, entre autres, toute loi contrôlant le commerce des armes à feu, etc.

Comme on l’a vu encore, de telles théories conçoivent la nature humaine de façon fondamentalement optimiste, raison pour laquelle, dans un tel modèle, le déploiement d’une « liberté » individuelle sans régulation est censé aboutir de manière spontanée au bonheur de tous.

Il n’est donc pas étonnant que certaines rencontres puissent avoir lieu avec l’anarchisme, dans le cas en particulier des tendances dites anarcho-libertaires, tendances qui peuvent là encore se réclamer de l’optimisme anthropologique des pères fondateurs.

« Nous reconnaissons la liberté pleine et entière de l’individu ; nous voulons la plénitude de son existence, le développement libre de toutes les facultés. Nous ne voulons rien lui imposer et nous retournons ainsi au principe que Fourier opposait à la morale des religions, lorsqu’il disait : Laissez les hommes absolument libres ; ne les mutilez pas — les religions l’ont assez fait. Ne craignez même pas leurs passions : dans une société libre, elles n’offriront aucun danger » (P. Kropotkine, La morale anarchiste, Mille et Une Nuits, Paris 2004, p. 60).

Car il faut effectivement une certaine dose d’un tel optimisme anthropologique pour soutenir qu’un « développement libre de toutes les facultés » allant jusqu’à la désinhibition des passions et l’abolition des sur-moi individuels et sociaux « n’offre aucun danger » et puisse contribuer au bonheur de tous…

Il est permis au contraire de trouver particulièrement inquiétantes et dangereuses certaines rencontres entre mouvements libertariens d’origine anarcho-libertaire et groupements néo-nazis.

Et ce genre de rapprochement de plus en plus fréquent ne concerne pas hélas que les États-Unis

Il serait donc pertinent de ne pas entretenir une confusion pour le moins ambiguë entre la Liberté et ce qu’en font certaines interprétations quelque peu simplistes d’un libertarianisme bien loin d’être au-dessus de tout soupçon.

*****

On éprouve toujours de la tristesse à la disparition d’un personnage qui a été une référence dans notre cheminement intellectuel, mais aussi tout simplement humain.

Tristesse plus vive encore quand elle s’accompagne d’hommages plutôt insignifiants, loin d’être à la mesure de l’importance d’une pensée et de sa trace dans l’Histoire des hommes.

Cela n’est pourtant pas très surprenant, car Albert Memmi a été tout au long de sa vie « guelfe avec les gibelins et gibelins avec les guelfes », n’ayant pour seul guide qu’un intransigeant désir de rigueur et de vérité.

Et on le sait, cette devise érasmienne implique qu’on est le plus souvent honni à la fois par les guelfes et par les gibelins…

Loin des poncifs marxisants ou autres, et des abords idéologiques réducteurs, A. Memmi a donc dénoncé aussi bien les abus du colonisateur et la « mystification » qu’il opère sur le colonisé (Portrait du Colonisé précédé de Portrait du Colonisateur, Paris, Correa, 1957),

« Les ambiguïtés de l’affirmation de soi ».

Le colonisé s’accepte comme séparé et différent, mais son originalité est celle délimitée, définie par le colonisateur. (…)
(…) Un auteur noir s’est évertué à nous expliquer que la nature des noirs, les siens, n’est pas compatible avec la civilisation mécanicienne. Il en tirait une curieuse fierté. En somme, provisoirement sans doute, le colonisé admet qu’il a cette figure de lui-même proposée, imposée par le colonisateur. Il se reprend, mais il continue à souscrire à la mystification colonisatrice (op. cit. p.164).
Ce mécanisme n’est pas inconnu : c’est une mystification. L’idéologie d’une classe dirigeante, on le sait, se fait adopter dans une large mesure par les classes dirigées (…). En consentant à cette idéologie, les classes dominées confirment, d’une certaine manière, le rôle qu’on leur a assigné. Ce qui explique, entre autres, la relative stabilité des sociétés ; l’oppression y est, bon gré mal gré, tolérée par les opprimés eux-mêmes (id. ibid. p. 117).

que la perversion du décolonisé par le culte du chef, la corruption ou les divers mythes identitaires ou victimaires :

Il faut enfin en venir à l’essentiel : rien ne peut remplacer la prise en main des peuples par eux-mêmes, comme ils l’ont fait lors des décolonisations. Ils doivent récupérer leurs richesses et, pour cela, commencer par se débarrasser des raïs et des caudillos, putschistes et complices des possédants, internes et externes, des líder máximo, titre comique de Fidel Castro, et des combattants suprêmes, titre paranoïaque de Bourguiba vieillissant, ainsi que des imams politiciens et des mythes compensateurs qui perpétuent la stagnation sinon la régression. C’est seulement cette liberté retrouvée qui permettrait le dosage pragmatique de la part nécessaire de libéralisme économique et celle d’une économie dirigée, selon les besoins spécifiques de chacun et de chaque situation (Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres, Gallimard, Paris, 2004, p.58).

Ces différents « portraits » constituant de géniaux passe-partout qui permettent de comprendre avec finesse aussi bien la discrimination des afro-américains que l’oppression des palestiniens, ou encore la situation de la femme dans l’église*, mais aussi les errements possibles, voire inévitables, de tout mouvement de libération.

Car si Albert Memmi était très profondément humaniste, il n’avait rien du « bisounours ».

Son approche rappelle la théorie des « umori » de Machiavel, qui soutient qu’un antagonisme insurmontable existe du simple fait que « le peuple désire n’être ni commandé ni opprimé par les grands, et que les grands désirent commander et opprimer le peuple » (Le Prince, IX) ; ceci contre des représentations (aristotélicienne, marxistes, anarchistes ou autres) professant que la Cité, la Polis, est un être naturel tendant nécessairement à une harmonie qui finit – avec ou sans « dialectique » – par surmonter les tensions.

Loin de cette vision optimiste à laquelle il a aussi été fait allusion ci-dessus à propos des prétentions libertariennes, Memmi le réaliste considère que l’homme est par nature – et reste – un prédateur.

Et si, bien entendu, la réduction de cette violence prédatrice constitue l’un des buts essentiels du Politique, nul ne peut affirmer que cette composante de l’humain puisse être un jour éradiquée.

(Cf. par ex. à la fin de cette conférence, la « question du public » : « quand le colonisé devient le colonisateur »).

L’Histoire est le milieu des hommes comme ils sont, espace de leur liberté dans sa dimension tragique, et non le champ où s’accomplirait quelque nécessaire processus d’ordre métaphysique.

Mentionnons encore l’apport capital d’A. Memmi en ce qui concerne l’analyse du racisme :

« Sa définition du racisme, proposée dans la Nef en 1964 et reprise dans l’Encyclopædia Universalis, fait encore référence : «Le racisme est la valorisation, généralisée et définitive, de différences réelles ou imaginaires, au profit de l’accusateur et au détriment de sa victime, afin de justifier ses privilèges ou son agression». Elle constitue une remarquable synthèse des éléments constitutifs de l’attitude raciste : l’insistance sur des différences, que celles-ci soient réelles ou imaginaires, leur valorisation au profit du raciste, leur absolutisation par la généralisation et leur caractère définitif et, enfin, leur utilisation contre autrui en vue d’en tirer profit.

À cette précision définitionnelle, Memmi ajoute une grande lucidité. En effet, contrairement à la vulgate dominante, il ne limite pas le champ des différences valorisées au registre biologique mais, au contraire, met l’accent sur leur caractère polymorphe : «En fait, l’accusation raciste […] tantôt part de la biologie, tantôt de la culture, pour généraliser ensuite à l’ensemble de la personnalité, de la vie et du groupe de l’accusé. Quelquefois, le trait biologique est hésitant ou même absent. En somme, nous nous trouvons devant un mécanisme infiniment plus varié, plus complexe, et malheureusement plus courant que peut le laisser croire le terme strict de racisme». Il faudrait, ajoutait-il, songer à le remplacer par un autre mot, ou une locution, qui exprimerait à la fois la variété et la parenté des démarches racistes : l’«hétérophobie». Dès lors, si nous sommes tous exposés à l’hétérophobie, en tant que donnée spontanée inscrite dans notre condition, le racisme, lui, est un phénomène social qui se singularise en empruntant aux traditions culturelles de chacun. Il est donc une illustration particulière d’un mécanisme plus vaste ». (Alain Policar, dans Libération).

Il faudrait bien sûr parler encore du talent proprement littéraire d’Albert Memmi dans ses romans le plus souvent autobiographiques, en particulier la Statue de sel, et Agar, marqués par toute la richesse de sa triple culture, arabe, juive et française, de ses nombreux essais et articles, etc.

Je me contenterai d’évoquer pour finir une profession de foi de ce grand humaniste :

Si les hommes étaient raisonnables, sinon rationnels, ils verraient qu’ils ont intérêt, puisqu’ils sont destinés à vivre ensemble, à rechercher ce qui les rapproche plutôt que ce qui les différencie, donc les oppose : autrement dit des dénominateurs communs. Ce n’est pas le lieu de les énumérer exhaustivement ni d’exposer en détail ce que pourraient en être les modalités pratiques ; il faut bien laisser quelque chose aux politiques. Et ce n’est pas le dessein de ce livre qui se veut surtout une description ordonnée. Nous avons cependant assez suggéré qu’il faut commencer par l’éradication de l’extrême pauvreté grâce à une plus juste répartition et une meilleure gestion des richesses ; lesquelles devront appartenir à tous et non à quelques-uns ; y compris les énergies naturelles. La suppression radicale de la corruption et du despotisme en sont les conditions préalables. La promotion d’une morale universelle est évidemment à ce prix. Cette morale comportera nécessairement la laïcité, car, sans elle, c’est encore la séparation et la guerre. La laïcité n’est pas l’interdiction de pratiquer ses rites religieux, ce qui serait une autre tyrannie ; elle est un accord institutionnel pour protéger la liberté de pensée de tous, y compris des agnostiques, contre les ingérences des Églises et les exigences de tous les fanatismes. Il faudrait, pour cela, en finir avec la confusion entre les appartenances religieuses et les appartenances sociales, entre la religion et la culture, entre l’islam-culture et l’islam-démographie. Un Arabe n’est pas indissolublement un croyant islamiste, pas plus qu’un juif n’est obligatoirement un habitué de la synagogue, ni un Français un paroissien fidèle. Il faudrait inventer des termes nouveaux qui expriment ces distinctions. La laïcité est la condition première d’un universalisme véritable, celui qui, sans traquer les singularités, les transcende. Cela signifie également un véritable droit international, non truqué comme il l’est souvent encore, qui, sans méconnaître les traditions locales ou coutumières, s’impose à eux, avec des sanctions, et des forces pour les faire appliquer ; sans lesquelles il serait un vain formalisme. Pour réaliser ce programme, il faudrait enfin que nous nous convainquions tous de notre solidarité ; dans le monde qui se construit tous les jours, personne ne peut plus faire cavalier seul. La solidarité n’est pas seulement un concept philosophique et moral, c’est une nécessité pratique, sans laquelle nous vivrions dans une tourmente permanente. Et enfin, contre les emportements des passions et les aveuglements des préjugés, suivre, autant que possible, les suggestions de la rationalité, condition de toutes ces mesures, mère du développement des sciences et des arts, et même d’une morale commune. La seule issue enfin serait l’instauration d’une véritable organisation internationale et d’en finir avec des instances partisanes. (Portrait du décolonisé… op.cit. p.61).

Pas grand-chose à ajouter à ce beau programme. Si ce n’est le courage de le mettre en œuvre.

Merci, Monsieur Memmi, de nous en avoir indiqué le chemin avec tant de persévérance !

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*Et puisque j’avais utilisé Albert Memmi dans un post traitant de la condition de la femme dans l’Église catholique, quelle plus belle illustration donner de la fécondité de ses idées que cette initiative d’Anne Soupa présentant sa candidature comme archevêque de Lyon ?

https://www.pourannesoupa.fr/

Je suis sûr que M. Memmi se réjouirait de cette courageuse rébellion contre une colonisation séculaire.

« La révolte est la seule issue à la situation coloniale, qui ne soit pas un trompe l’œil, et le colonisé le découvre tôt ou tard. Sa condition est absolue et réclame une solution absolue, une rupture et non un compromis » (Portrait du Colonisé, op.cit. p. 155).

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Ajout du 21/06:

La disparition d’une autre très grande figure, que l’intransigeance dans la recherche de la vérité rapproche d’Albert Memmi :

https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2020/06/21/zeev-sternhell-historien-israelien-specialiste-du-fascisme-est-mort_6043620_3382.html

Tout comme dans le cas de Memmi, la disparition rapide de l’article de la « Une » du site au profit de réflexions de fond concernant le caractère indispensable ou non de la pénétration dans la vie sexuelle et autres informations essentielles illustre une fois de plus le discernement et le niveau d’exigence éducative de nos chers médias.

Quelques remarques sur l’ISF et l’actualité de Michel Rocard. Et sur Mandeville qui n’a jamais quitté la scène, bien au contraire, et qu’il serait dommage de confondre avec Adam Smith.

À propos de l’ISF, sujet sur lequel j’avais déjà commis quelques posts , j’avais récemment adressé ce petit « commentaire » au journal Le Monde suite à un article rappelant les convictions de notre Ministre de l’Économie et des Finances :

Comme cela a été dit, malgré quelques allégations pour le moment fantasmatiques, les bénéfices -éventuels- de la suppression de l’ISF ne peuvent encore être évalués. Ce qui a été largement évalué, en revanche, c’est qu’aux États Unis, le taux de l’impôt fédéral sur les hauts revenus a été en moyenne de plus de 80% des années 30 aux années 80, sans pour autant nuire au développement économique, bien au contraire. Rappelons aussi qu’Henry Ford, qui s’y connaissait vaguement en capitalisme, estimait inadmissible qu’un chef d’entreprise se paie plus de 40 fois le salaire moyen de ses employés. Ce taux peut passer de nos jours à 400 fois. Ce sont les politiciens qui prétendent qu’on ne peut modifier de telles aberrations – au moins par une taxation exceptionnelle des très hauts revenus en cette période de salut public – qui seront responsables de révoltes populaires, en tel cas légitimes aux dires d’Henry Ford lui-même, et de leur dévoiement probable dans des populismes incontrôlables.

https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/05/14/coronavirus-en-france-une-deuxieme-vague-d-ecolier-fait-sa-rentree-le-gouvernement-au-chevet-du-tourisme_6039640_3244.html

J’ai donc été heureux de constater que ma modeste opinion, fondée sur des études très documentées entre autres de Michel Rocard et Thomas Piketty, était partagée par quelques économistes, et non des moindres, puisque, outre Maxime Cochard, etc., ils comptent parmi eux la prix Nobel Esther Duflo.

Dans mon post mentionné ci-dessus, j’avais invoqué Machiavel pour avancer qu’en dehors de toute préoccupation directement « morale », les bénéfices probablement minimes de la suppression de l’ISF en ce qui concerne les finances publiques risquent d’être loin de compenser les préjudices en termes d’opinion publique et de perte de confiance.

Mais aussi en termes de soutien de l’économie elle-même.

C’était bien ce que constatait Michel Rocard dans l’article mentionné, datant de près de quinze ans, mais qui prévoyait de façon particulièrement précise quelques tourments de notre actuel gouvernement :

Il y a donc bien un système qui touche la banque mais encore plus le monde industriel au sein duquel se répandent salaires mirobolants et stock-options indécentes. À un tel niveau d’immoralité, le système n’est plus défendable, et cela ne manque pas d’être inquiétant dans nos sociétés fragiles parce que complexes. Mais le plus grave n’est peut-être pas de l’ordre de l’éthique. Il pourrait bien être de l’ordre de l’économie.

(…)

Il suit de tout cela qu’entre la masse des salariés qui sont atteints par le chômage, la précarité ou tout simplement la pauvreté, celle de ceux qui ne sont plus dans ces situations mais les ont connues, et celle encore plus grande de ceux qui sont rongés d’anxiété à l’idée d’y tomber, une grande désespérance s’est emparée non seulement des classes populaires, mais largement aussi des classes moyennes.

(…)

C’est l’insécurité dominante de l’emploi qui inquiète tous nos concitoyens. Elle découle directement de l’aggravation démesurée de cette pression capitaliste sur le travail. Nos opinions ne supportent plus un système pareil. Si maintenant la disqualification morale s’y ajoute, les tensions sociales risquent de s’aggraver beaucoup.

Le redressement de cette situation passe naturellement par une correction au profit des salaires dans le partage du produit brut. Mais il ne sert à rien de pousser uniquement le bas de l’échelle vers le haut : augmentation du SMIC, appui aux négociations salariales, quand la pression du marché est si forte en sens inverse. Ou alors la prime pour l’emploi prendra des dimensions himalayennes. Il n’y a pas d’autre moyen pertinent que d’alléger le haut de la pyramide, sinon toute hausse momentanée des petits salaires aggravera la pression sur la sécurité des emplois comme sur les rémunérations, pour les couches intermédiaires, c’est-à-dire les classes moyennes.

Il va devenir nécessaire de plafonner fiscalement les hautes rémunérations, de limiter à l’extrême les OPA, et de mettre fin au racket des cabinets spécialisés sur les pouvoirs d’actionnaires. Tout cela, pour être efficace, devrait se faire au niveau européen. C’est affaire de moralité publique autant que de cohésion sociale et c’est aussi le seul moyen de sauver la libre entreprise en lui rendant sa respectabilité.

Volonté de « moraliser » le capitalisme, Rocard ne s’en est jamais caché, mais surtout, dans une approche plus machiavélienne, « le plus grave n’est peut-être pas de l’ordre de l’éthique. Il pourrait bien être de l’ordre de l’économie ».

Car la « voracité́ spéculative des hautes classes moyennes et des classes riches » (M. Rocard, encore) fait que le capitalisme lui-même se tire une balle dans le pied.

« C’est affaire de moralité publique autant que de cohésion sociale et c’est aussi le seul moyen de sauver la libre entreprise en lui rendant sa respectabilité ».

On est en droit de penser que cette « grande désespérance [qui] s’est emparée non seulement des classes populaires, mais largement aussi des classes moyennes » dont faisait état M. Rocard en 2007 déjà est à l’origine directe du mouvement des Gilets Jaunes. Elle n’a fait que s’amplifier encore avec la crise actuelle, alors que quelques mesures courageuses pour lutter contre la « voracité » des riches (qui n’a rien d’un pur slogan communiste ou d’un simple cliché puisque les 10% les plus riches dévorent la moitié des revenus générés par le travail dans le monde) auraient pu et pourraient encore grandement restaurer la confiance d’une majorité de citoyens dans les politiques qui les prendraient, et donc la situation sociale aussi bien qu’économique.

Car le peu de confiance supplémentaire éventuellement accordée par les investisseurs à des gouvernements qui suppriment l’ISF et confèrent aux riches d’autres avantages risque de ne pas peser bien lourd face à une perte de confiance massive de la part des classes laborieuses – celles-là même qui font tourner la machine – à des troubles sociaux de grande ampleur et à leurs inévitables répercussions économiques.

Les conseils ô combien prophétiques donnés il y a quinze ans par M. Rocard n’ont rien d’extrémistes. Il s’est toujours réclamé d’une social-démocratie conséquente, considérant le marché et la libre entreprise comme des mécanismes irremplaçables, qui doivent être cependant fermement régulés dans le cadre d’un état de droit démocratique.

Rien de révolutionnaire donc, mais simple réalisme de bon aloi, probablement à même de couper l’herbe sous le pied de bien des extrémismes.

Un Président qui s’est parfois réclamé d’un rocardisme – bien édulcoré toutefois…- gagnerait à s’en inspirer par les temps qui courent, où la question d’une contribution accrue des plus riches à la résolution d’une crise majeure ne peut manquer d’être très légitimement évoquée.

« À bon entendeur, salut » répétait déjà la grand-mère de Stultitia…

***

À y regarder de plus près, on pourrait voir dans notre situation actuelle un cas d’école concernant l’interprétation de l’essence même de ce qu’on nomme « libéralisme ».

Réfléchir sur le sujet a son importance, car, qu’on l’avoue ou non, en dépit de critiques essentiellement caricaturales et dogmatiques, le libéralisme pénètre profondément notre culture et nos modèles politiques et économiques, pour le meilleur et pour le pire.

Pour le dire de façon simple mais néanmoins adéquate, est libérale toute théorie qui affirme que la liberté individuelle constitue pour l’être humain une valeur fondamentale qui doit être mise en œuvre dans une société respectueuse du droit de chaque homme à la liberté de penser et d’agir, et se voit garantie à tous niveaux, y compris politique et économique.

La fonction de l’État dans cette approche sera avant tout de protéger l’exercice de cette liberté.

Sera donc non libérale toute théorie affirmant que le bien de la collectivité prévaut sur cette liberté individuelle « bourgeoise », même si une autre liberté plus authentique se réalisera un jour dans une dimension collective qui en sera l’essence ultime. Que ce soit au terme de l’Histoire ou par la réalisation de la société sans classes instaurée par le Communisme. C’est du moins ce que promet la théorie.

La fonction de l’État dans cette approche étant de promouvoir l’avènement de cette société parfaite en ordonnant toute initiative individuelle au service de la collectivité.

Les formes diverses de ce qu’on peut appeler « social-démocratie » tentant d’insérer, en ce qui concerne l’ordre de l’économique et du politique, un troisième terme dans cette alternative (cf. ci-dessus par exemple le « rocardisme ») en cherchant à concilier du mieux possible respect de la liberté individuelle, responsabilité et solidarité envers la collectivité.

La fonction de l’État dans cette approche étant de réguler cette articulation en faisant que l’initiative privée, considérée comme indispensable au dynamisme de la société, contribue à la prospérité de tous.

Chacune de ces théories a donné naissance aux systèmes politico-économiques qui en découlent logiquement, avec leurs succès mais aussi leurs échecs respectifs et leurs tares, dans certains cas considérables, comme on le sait.

Ayant beaucoup d’ami.e.s de gauche et d’extrême gauche, et donc adversaires résolus de ce qu’ils nomment « libéralisme », j’ai été plutôt amusé de voir ces derniers temps nombre d’entre eux s’insurger contre les « lois liberticides », les « réductions des libertés », etc. qui accompagneraient les mesures prises contre le Covid.

Insurrection certes en partie compréhensible et légitime. Mais, en rigueur de termes, insurrection libérale s’il en est, et donc en parfaite incohérence avec leur système de pensée.

Surprise incrédule des intéressés, qui se considèrent comme farouchement anti-libéraux…

Mais, on le sait, la cohérence n’est pas la chose du monde la mieux partagée.

L’équivoque est pourtant compréhensible dans la mesure où le libéralisme a tendu le bâton pour se faire battre, en développant lui-même sa propre caricature.

En effet, bien loin de la pensée des Locke, Montesquieu, Condorcet ou encore Tocqueville pour lesquels l’éthique a la primauté sur le politique, et le droit sur l’économique, bien loin de la liberté d’un individu respectueux du droit de chacun à une « égale liberté » selon la formule de Kant, un quarteron d’économistes a sans conteste dévoyé les idéaux libéraux.

Écoutons encore M. Rocard :

Historiquement, les libéraux – Adam Smith (1723-1790), Thomas Malthus (1766-1864), David Ricardo (1772-1823) notamment – étaient des moralistes, des gens qui avaient une pensée sociale visant à intégrer la liberté humaine dans l’organisation de la société. Pour aucun d’eux, la liberté n’était le droit de faire n’importe quoi, elle avait besoin d’être canalisée par des règles.

La crise actuelle [Rocard traite de celle de 2008] ne remet pas en cause le libéralisme. En revanche, elle sonne le glas de l’ultralibéralisme, cette école de pensée criminelle fondée par Milton Friedman (1912-2006) qui voulait croire que l’équilibre du marché est optimal et que moins on a de règles, plus on a des chances d’arriver à l' »optimalité ». Elle a imprégné la droite américaine et une partie de la droite européenne.

En fait, la Fable des Abeilles de Mandeville, apologue qui précède les écrits du « père du libéralisme économique » Adam Smith, a pris le dessus sur la Théorie des Sentiments Moraux de ce dernier.

Et nos ultralibéraux contemporains ont joué à saute-mouton sur le dos des libéraux classiques pour retrouver les charmes sulfureux de Mandeville.

Car alors que Smith condamne

« la corruption de nos sentiments moraux occasionnée par cette disposition à admirer les riches et les grands et à mépriser ou négliger les personnes pauvres ou d’humble condition » (A. Smith, Théorie des sentiments moraux, PUF, Paris 1999, p.103),

parce qu’il place au fondement de l’anthropologie un sentiment d’universelle sympathie et de bienveillance qui fait qu’

« aussi égoïste que l’homme puisse être supposé, il y a évidemment certains principes dans sa nature qui le conduisent à s’intéresser à la fortune des autres et qui lui rendent nécessaire leur bonheur, quoiqu’il n’en retire rien d’autre que le plaisir de les voir heureux » (id. ibid. p. 23),

Bernard Mandeville (1670-1733) ne craint pas, lui, d’affirmer que « les vices privés font les vertus publiques ».

Intitulée La Ruche murmurante ou les Fripons devenus honnêtes gens dans sa première version de 1705, La Fable des abeilles raconte l’histoire d’une ruche florissante où prospèrent non seulement tous les métiers, mais aussi et surtout tous les vices (…)

Le vice, moteur initial, parce qu’il recherche d’emblée la richesse et la puissance, produit malgré lui de la vertu. Ce dont témoigne la maxime centrale de la Fable : « Les vices privés font la vertu publique », non seulement parce qu’ils brisent les entraves morales véhiculées par les histoires édifiantes colportées de génération en génération (Mandeville, médecin, était plus précisément « médecin de l’âme », c’est-à-dire « psy » comme on dirait aujourd’hui), mais aussi parce qu’en libérant les appétits ils apportent une opulence supposée ruisseler du haut en bas de la société. Ce qui promet le passage d’un état de pénurie à celui d’abondance. Aussi Mandeville n’hésite-t-il pas à dire que la guerre, le vol, la prostitution et la luxure, l’alcool et les drogues, la recherche féroce du gain, la pollution (pour employer un mot contemporain), le luxe, etc., contribuent en fait au bien commun. Tous ces vices s’expriment, comme il le répète dans une formule rituelle, « à l’avantage de la société civile ». Dany-Robert Dufour, Les prospérités du vice, dans : Le Monde diplomatique, 12/2017.

Douteuse « théorie du ruissellement » qui permettrait de rendre profitable à la communauté le « vice » que constitue le fantasme infantile de toute puissance ; désinhibition de la recherche de profit la plus cynique censée permettre une « croissance » capitaliste auto-régulée pour le plus grand bien de tous, etc.

On se rend compte combien c’est Mandeville qui constitue le véritable maître à penser de nombre de nos modernes businessmen :

C’est précisément cette logique que suivent aujourd’hui les grands groupes de l’ère néolibérale : abus de position dominante, dumping et ventes forcées, délits d’initiés et spéculation, absorption et dépeçage de concurrents, faux bilans, manipulations comptables, fraude et évasion fiscales, détournements de crédits publics et marchés truqués, corruption et commissions occultes, enrichissement sans cause, surveillance et espionnage, chantage et délation, violation des réglementations du travail, falsification des données compromettant la santé publique, etc. Autant de pratiques de « contournement » de la loi qui illustrent parfaitement la pensée mandevillienne : puisque les « vices » produisent de la « vertu », autrement dit de la fortune ruisselante, alors allons-y sans vergogne ! (id. ibid).

On est bien loin des « sentiments moraux », sympathie, bienveillance et compassion qui constituent les maîtres mots de l’éthique libérale d’Adam Smith, qui s’oppose explicitement à maintes reprises à son prédécesseur :

Tout esprit public, toute préférence pour l’intérêt public aux dépens de l’intérêt privé, n’est ainsi selon le Dr. Mandeville qu’une simple imposture qui en impose au genre humain. Et cette vertu humaine dont on se vante tant et qui est l’occasion de tant d’émulation parmi les hommes, n’est rien que le rejeton de la flatterie et de l’orgueil [la formule est de Mandeville, Fable des Abeilles, « Recherche sur l’origine de la vertu morale », p.49] (A. Smith, op. cit., p. 412).

(…)

Tel est le système du Dr. Mandeville, qui a fait autrefois tant de bruit dans le monde et qui, même s’il n’a peut-être pas donné l’occasion à plus de vice qu’il y en aurait eu sans lui, a du moins appris à ce vice, né d’autres causes, à se manifester avec plus d’effronterie et à avouer la corruption de ses motifs avec une audace dévergondée qui n’avait jamais été entendue auparavant (id. ibid. p. 416).

On ne peut pas mieux dire. N’est-ce pas, Carlos ?

Précisons cependant : il est évident, comme le soutient « le Dr. Mandeville », ici précurseur de Freud, que la désinhibition du fantasme de toute puissance constitue chez l’être humain un moteur puissant de production de richesse.

Mais là où notre Docteur se trompe et nous trompe, c’est lorsqu’il laisse croire que le « ruissellement » de la dite richesse adviendrait de façon spontanée, naturelle.

Or, un tel « ruissellement » spontané n’a aucune chance de se produire. La redistribution qui permettra à la communauté d’en bénéficier n’a jamais lieu que par l’intervention d’un tiers, en l’occurrence l’État, sa politique fiscale et les lois sociales qu’elle permet de financer, elles mêmes fruits de siècles de luttes ininterrompues.

Nulle « main invisible » ne peut être invoquée pour assurer une telle régulation. Adam Smith reprend en partie à Mandeville le thème de cette fonction quasi magique qui produirait aussi une auto-régulation du marché. Mais elle ne pourrait être effective que dans le cadre de cette conception optimiste de la Nature et de la nature humaine en particulier, qui est celle de l’auteur de la « Théorie des sentiments moraux ». Elle peut cependant à bon droit nous paraître bien problématique…

Pour établir une société juste, ou simplement moins injuste, compter sur le fonctionnement spontané de la Nature, de la nature humaine ou encore du marché semble bien insuffisant. Il est nécessaire de concevoir d’autres règles que celles d’une bienveillante sympathie et d’une compassion « naturelles ».

De façon inattendue (pas tant que cela toutefois, quand on sait que l’anarchisme peut être « libertaire » ou qu’on peut être « anarcho-libéral »…), cette confiance en un altruisme naturel rapproche le père du libéralisme économique des théories anarchistes de Kropotkine et de ses héritiers. Significativement, les deux ont d’ailleurs en Hobbes un adversaire commun.

Comme je le faisais dans un post précédent, on peut donc leur adresser des objections du même type que celles qui émanent de la philosophie politique de Hobbes, et les soumettre au questionnement décisif que soulève Jean-Pierre Dupuy : « Avons-nous oublié le mal ?». Au nom de quoi en effet la vie économique et politique pourrait-elle s’en prétendre épargnée, comme elle serait exempte d’une « prospérité du vice » (cf. Daniel Cohen) à la tonalité bien mandevilienne ?

Si toutefois ils veulent sauver leurs têtes, il est temps de rappeler à nos politiques, légitimement attachés à la sauvegarde d’un libéralisme authentique, qu’une stratégie économique et une juste politique fiscale de redistribution ne se feront pas en comptant naïvement sur les vertus mandevilliennes d’un « ruissellement » spontané, mais qu’il conviendrait plutôt d’avoir le courage de forcer les choses, afin d’échapper au modèle socialement et économiquement délétère de la « Fable des Abeilles ».

Donner des gages au vice et à l’égoïsme des riches et des puissants ne favorise en effet en rien la « vertu publique« , et n’est plus une voie concevable pour préserver la paix sociale et regagner la confiance des citoyens.

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Ajout du 26/05:

Une petite illustration parmi d’autres, si besoin est:

https://www.liberation.fr/france/2020/05/26/la-remuneration-des-dirigeants-d-air-france-klm-contestee-en-france-et-aux-pays-bas_1789416

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Ajout du 31/05:

Initiative intéressante que de nommer une « Commission d’experts sur les grands défis économiques ».

https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/05/28/emmanuel-macron-s-entoure-d-un-cercle-d-economistes-pour-penser-l-apres-crise_6041086_823448.html

Il est toutefois à noter que Thomas Piketty et Esther Duflo, pourtant tout aussi compétents que les membres retenus, ne font pas partie du voyage.

Le fait qu’ils demandent le rétablissement de l’ISF ou une taxation sur les hauts revenus y serait-il pour quelque chose?

Et encore, pour information…

https://www.la-croix.com/Economie/France/dirigeants-dentreprise-beneficient-salaires-hauts-France-2020-05-28-1201096490

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Ajout du 16/06:

L’indispensable rapport de L’Observatoire des Inégalités:

https://www.inegalites.fr/5-millions-de-riches-en-France

D’un de ces miracles minuscules qui font espérer le printemps. Et quelques brèves plus ou moins réjouissantes.

Hier matin, « ramasse » des Restos du Cœur. Avec un autre bénévole, nous allons chercher les caisses préparées par un supermarché. À l’entrée, un jeune africain régule le passage des clients pour faire respecter les règles de distanciation.

Nous discutons un peu en attendant la signature des papiers. Il travaille ici quelques heures par semaine pour un salaire de misère.

Nous chargeons les caisses et nous apprêtons à repartir.

Mais il accourt vers la voiture en disant « Attendez » !

Et il sort de sa poche un billet de 10 euros. « C’est pour les Restos du cœur » !

Après la distribution, il est toujours là. Je vais le remercier encore.

« Vous comprenez, on a été bien pauvres. Mais maintenant qu’on a un peu d’argent, il faut en faire profiter les autres ».

Merci, Monsieur, de tout cœur. Bon ramadan !

J’aimerais faire parvenir votre phrase à un certain Carlos et à bien d’autres. Mais ces gens-là résident bien trop haut pour que leurs coordonnées figurent dans les carnets d’adresses de ce bas monde.

Tant pis pour eux.

Allez, un peu de Brassens, tout de même. Car l’Auvergne n’est pas forcément où l’on croit.

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Un petit florilège d’articles qui m’ont paru particulièrement intéressants ces derniers jours.

J’en donne des extraits, plusieurs étant en lecture réservée.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/25/la-gestion-de-la-pandemie-de-covid-19-et-les-mesures-necessaires-a-la-sortie-de-crise-conspirent-a-faire-de-l-environnement-une-question-subsidiaire_6037754_3232.html

Par la voix de son patron, Geoffroy Roux de Bézieux, le Medef exige carrément, en réponse à la pandémie, « un moratoire sur la préparation de nouvelles dispositions énergétiques et environnementales », dans une lettre du 3 avril, au ministère de la transition écologique et solidaire, révélée par Le Canard enchaîné.

Un peu partout, ces demandes rencontrent l’oreille compatissante de ceux qui sont aux affaires. Relancer l’activité économique, reconstruire la demande, remettre le monde sur les rails qu’il a brièvement quittés : cela semble la priorité. En France, par exemple, aucune contrepartie environnementale ou climatique n’a été demandée aux grands groupes qui se verront soutenus à hauteur de 20 milliards d’euros d’argent public.

Pourtant, la mise à l’arrêt de l’économie était une opportunité de refaire de la politique au sens premier du terme, c’est-à-dire de définir et de poursuivre des objectifs communs désirables. L’occasion était inespérée de reprendre le contrôle de la marche du monde, et de commencer à l’infléchir en choisissant les secteurs d’activités à relancer et à soutenir.

(…)

Fort heureusement, des voix s’élèvent pour exiger cette reprise de contrôle :

« Ce n’est pas le moment de soutenir l’aviation coûte que coûte » : le Haut Conseil pour le climat rappelle l’urgence de la transition

https://www.la-croix.com/Economie/France/LEtat-doit-exiger-contreparties-ecologiques-entreprises-quil-soutient-2020-04-18-1201090043

Mais seront-elles suffisantes ?

On peut aussi joindre sa signature à des pétitions telles que celle-ci :

Si la catastrophe en cours renforce la sensibilité à la question environnementale, c’est plutôt qu’elle nous ouvre à la fragilité du système que forme l’interconnexion des structures sociales, du système productif et de la biosphère. Tout à coup, nous prenons conscience qu’un événement présentant peu de risques à l’échelle de l’individu (pour une grande majorité de la population, la probabilité de mourir du Covid-19 est très faible) se révèle capable de confiner la moitié de l’humanité et d’arrêter l’économie mondiale.

(…)

Il y a, en somme, une pédagogie de cette crise. Si le réarrangement de quelques nucléotides sur l’ARN d’un virus transporté par un petit mammifère est capable du désastre en cours, qui peut imaginer ce que produira sur le long terme l’élévation de plus d’un mètre des océans, comme le promettent les experts du climat pour les prochaines décennies ?

*****

Et – cela n’a rien d’un scoop – pendant le confinement, le réchauffement continue !

Cf. une fois de plus l’excellent article documenté de Sylvestre Huet :

Il est bien entendu à prévoir que cela ne facilitera pas la gestion de notre sécurité alimentaire.

Car celle-ci fait aussi partie – quelques décennies d’abondance nous l’ont fait un peu trop oublier en Occident – de nos vulnérabilités essentielles :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/26/des-ombres-planent-sur-la-securite-alimentaire-mondiale_6037794_3232.html

L’Union européenne, avec un niveau de stock équivalent à 12 % de la consommation annuelle, soit quarante-trois jours, fait office de cigale. C’est le pire niveau du monde parmi les grands pays producteurs, derrière la Russie (18 %), l’Inde (23 %), les États-Unis (25 %) et la Chine, on l’a vu, qui dispose de l’équivalent de neuf mois de consommation (75 %).

Tout se passe en effet comme si l’Union européenne souffrait d’une aversion aux stocks alimentaires : « les stocks, ça coûte cher ! » continue d’être une ritournelle fréquemment entendue, en France notamment.

(…)

Ça rappelle en effet quelque chose… N’est-ce pas, Roselyne ?

Il en est de même dans les enceintes multilatérales comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC) où, rappelons-le, les stocks alimentaires à visée de stabilisation des marchés sont… proscrits ! Alors que le changement climatique se fait pressant, est-il vraiment pertinent de tester la résilience de l’humanité ? On relèvera d’ailleurs que, pour le pétrole, les pays européens disposent de stocks stratégiques équivalents à quatre-vingt-dix jours de consommation : rien de tel pour l’alimentation.

(…)

Espérons donc que la crise du coronavirus soit l’élément déclencheur d’une remise en cause des cigales européennes : « s’approvisionner sur le marché mondial » est une vue de l’esprit lorsque les aliments sont produits dans des pays qui ont des politiques agricoles dont le premier objectif est de nourrir leur population.

Ajout du 30/04:

Cet article à propos de l’embargo sur les exportations de céréales russes:

https://www.courrierinternational.com/article/economie-le-ble-plus-cher-que-le-petrole-la-russie-decrete-un-embargo-sur-ses-exportations

Quant on sait que la crise céréalière russe de 2010, qui a entraîné un doublement du prix des céréales sur les marchés, a constitué l’une des causes des Printemps Arabes (les pays du Maghreb en particulier étant de gros importateurs de blé), on est en droit de s’interroger sur de futures conséquences…

*****

Mais il n’y a pas, fort heureusement, que de mauvaises nouvelles :

En accès libre :

https://www.la-croix.com/JournalV2/Premier-proces-mondial-contre-tortionnaires-syriens-2020-04-24-1101090902

Et aussi (accès limité) :

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/04/23/en-allemagne-le-proces-historique-des-tortures-dans-les-prisons-du-regime-syrien_6037481_3210.html

Historique : l’adjectif n’est pas exagéré pour qualifier le procès d’Anwar Aslan et d’Eyad Al-Gharib, qui s’ouvre, jeudi 23 avril, à Coblence, dans l’ouest de l’Allemagne. Accusés de crimes contre l’humanité, ces deux anciens membres des services de renseignement de Bachar Al-Assad sont les premiers à comparaître devant la justice pour des exactions commises par le régime syrien depuis 2011, année du début de la guerre qui ravage le pays.

Agé de 57 ans, Anwar Aslan doit répondre de la mort de 58 personnes ainsi que des sévices infligés à plus de 4 000 autres, d’avril 2011 à septembre 2012, dans le centre de détention d’Al-Khatib, à Damas, dont il avait la charge. Eyad Al-Gharib, 43 ans, qui travaillait sous ses ordres, est quant à lui accusé d’avoir participé à des actes de torture contre au moins trente manifestants arrêtés à Douma, près de la capitale syrienne, à l’automne 2011.

(…)

Les interpellations des deux accusés ont été possibles car l’Allemagne a décidé de recourir au principe de la « compétence universelle », qui autorise un État à poursuivre les auteurs de crimes particulièrement graves, quels que soient leur nationalité ou le lieu où les faits ont été commis. Un principe auquel a aussi recouru la France, ce qui a permis l’arrestation, en février 2019, d’un autre homme de main d’Anwar Aslan, dans le cadre d’une enquête préliminaire ouverte par le parquet de Paris pour « actes de torture, crimes contre l’humanité et complicité de ces crimes », commis en Syrie entre 2011 et 2013.

[Espérons donc que ce précédent allemand accélère le processus en cours en France]

Les charges qui pèsent sur les deux accusés qui seront jugés à Coblence se fondent sur deux sources d’information. L’une est le dossier « César », pseudonyme d’un photographe de la police militaire syrienne, qui a fui son pays, en juillet 2013, en emportant plus de 50 000 clichés de cadavres de détenus morts de faim, de maladie ou de torture, de 2011 à 2013. L’autre source est constituée par les plaintes déposées auprès du parquet fédéral de Karlsruhe par une trentaine de ­Syriens rescapés des geôles de Bachar Al-Assad et réfugiés depuis en Allemagne.

(…)

« A une période où les Syriens ont le sentiment que la communauté internationale leur a fait défaut, ce procès ravive l’espoir que justice soit rendue dans une certaine mesure », a, pour sa part, commenté Amnesty International, dans un communiqué. « [Nous demandons] aux Etats de suivre l’exemple de l’Allemagne et d’intenter des poursuites analogues contre les auteurs présumés de crimes relevant du droit international, et notamment d’allouer des ressources à leurs unités spécialisées dans les crimes de guerre », a ajouté l’ONG.

Jusqu’à présent, tous les efforts visant à juger les auteurs ou les complices des crimes commis par le régime de Bachar Al-Assad se heurtaient à deux obstacles. Le premier est le fait que la Syrie ne soit pas partie du statut de Rome, le texte fondateur de la Cour pénale internationale (CPI), empêchant celle-ci d’ouvrir des poursuites par elle-même. Le second est le veto russe au Conseil de sécurité des Nations unies, qui bloque toute tentative de saisine de la CPI par l’organe exécutif de l’ONU.

Une fois de plus, la question récurrente d’une réforme du fonctionnement du Conseil de Sécurité de l’ONU, en particulier du droit de veto, se révèle essentielle.

https://www.liberation.fr/debats/2016/12/19/pour-la-suppression-du-droit-de-veto-au-conseil-de-securite-des-nations-unies_1536292

https://onu.delegfrance.org/La-France-et-la-reforme-de-l-ONU

https://mx.ambafrance.org/Encadrement-du-droit-de-veto

etc.

À toutes et à tous, bonne fin ( ?) de confinement !

Des arbitrages. Variations sur un thème au cœur du politique.

Un « test Bachelot » pour distinguer fiabilité politique et démagogie.

Bien sûr, yaka-faucons et autres yavéka-falékons (cf. post précédent) ne disent pas que des bêtises.

Mais en ce qui concerne une politique de prévision des épidémies, force est de reconnaître que la plupart des actuel.le.s donneuses et donneurs de leçons se montreraient incapables de passer le « test Bachelot », qui met en évidence ce qui relève de la recherche effective du bien commun et ce qui ne relève que de la démagogie.

Combien en effet n’ont pas crié « haro sur le baudet » au moment de l’épidémie de H1 n1, alors qu’ils fustigent aujourd’hui l’absence de stocks de masques ou de moyens appropriés ?

Une petite enquête sur le sujet démontrerait rapidement – noms à l’appui – que les postures purement politiciennes ou plutôt politicardes sont largement majoritaires par rapport à la compétence effective ou au réel souci du bien commun.

Combien en effet, y compris dans son propre camp, se sont précipités pour accuser d’inadmissible gabegie la rare politicienne ayant osé un arbitrage réaliste et défendu une stratégie à peu près cohérente sur le sujet ?

Certain.e.s argueront du fait qu’ils n’étaient pas présents en politique dans ces années. Mais au vu de la ligne alors adoptée par leurs partis, tout laisse à penser qu’ils auraient hurlé avec les loups…

Mais laissons ces imposteurs à leurs pitoyables tricheries qui discréditent leur parole, et essayons d’aborder l’une des questions essentielles qui se pose en ce moment en politique, celle des arbitrages.

Arbitrer en temps de crise sanitaire.

Car si elle paraît à tort moins cruciale en période de calme relatif, la question des arbitrages révèle son caractère central dès que la crise se profile, caractère appelé à être encore renforcé dans « le monde aux ressources contraintes » qui est déjà le nôtre.

Faut-il confiner ou ne pas confiner ?

Le confinement appliqué dans des écosystèmes fragiles pourrait en outre se révéler totalement inadapté. En l’absence de revenu minimum, les plus pauvres devront vite ressortir chercher du travail, ce qui relancera l’épidémie. En Inde, le confinement a surtout consisté à chasser les ruraux et les migrants des villes, ce qui a conduit à des violences et des déplacements de masse, au risque d’aggraver la diffusion du virus. Pour éviter l’hécatombe, on a besoin de L’État social, pas de L’État carcéral.

Thomas Piketty, Le Monde.

Je considère que nous entrons dans une période où le confinement aura plus d’inconvénients (économiques, psychologiques, familiaux, médicaux) que de bénéfices.

William Dab, Le Monde.

Et lorsque les moyens arrivent à saturation, faut-il accorder à tous l’accès aux soins ou bien faut-il se résoudre à laisser de côté certaines personnes, et lesquelles ?

Dans un monde aux ressources contraintes [mais, on le sait, c’est aussi le cas actuellement dans certains hôpitaux], il faudra faire des choix dans l’allocation des moyens. Dans la représentation la plus « morale » du lien entre enfants et parents, ces derniers sont toujours invités à se sacrifier pour leurs enfants s’il n’y a pas assez pour tous, et ce parfois au péril de leur vie (« les femmes et les enfants d’abord », rappelez-vous).

Est-il humaniste de prôner que, si on ne peut pas tout faire, la société privilégie le maintien en vie, dans de mauvaises conditions, de personnes qui ont déjà longuement vécu, au détriment de l’avenir de ceux qui ont encore une large partie de leur existence devant eux ? A tout le moins ça doit pouvoir se discuter (…)

J.M Jancovici, Le Point.

Faut-il privilégier la santé ou l’économie ?

La question ne se limite pas à quelque caricature trumpienne ou bolsonarienne, quand on sait qu’une grave récession économique peut entraîner des troubles plus meurtriers encore qu’une pandémie, comme on l’a vu avec la crise de 1929, directement à l’origine de la montée des fascismes et donc de la deuxième guerre mondiale.

Car les risques ne sont pas négligeables :

Cette crise sanitaire et économique pourrait-elle déboucher sur un effondrement généralisé ?

Cela pourrait être le cas par des enchaînements et des boucles de rétroactions, dont les conséquences sont par définition imprévisibles.

Par exemple, si la finance s’effondre, met à mal les États, provoque des politiques autoritaires ou identitaires, cela pourrait déboucher sur des guerres, des maladies et des famines, qui, elles, interagissent en boucle.

Pablo Servigne, dans Le Monde du 10/04.

Comme on le voit, chacune de ces questions, et bien d’autres encore, suscite des réponses qui n’ont rien d’évident, et il est à prévoir que les hordes manichéennes de yavéka-falécons et autres prophètes à posteriori se déchaîneront quels que soient les choix opérés :

« Il aurait fallu reprendre le travail plus tôt pour éviter le chômage de masse et les crises qui ont amené aux explosions de violence et aux guerres qui sont en train de tout dévaster ».

En revanche, le fait de faire prévaloir un certain réalisme économique sur la sauvegarde de la santé publique, serait-ce pour tenter de prévenir des crises potentiellement plus graves encore, se heurterait à coup sûr aux attaques pavloviennes des mêmes yaka-faucons :

« Que de vies innocentes sacrifiées sur l’autel du profit capitaliste ! ».

Etc. etc. etc.

Gouverner, c’est-à-dire arbitrer, n’est certes pas chose facile. Et sans doute beaucoup de donneurs de leçons en salons sont-ils en ce moment bien soulagés de ne pas être aux commandes.

Arbitrer dans un monde aux ressources contraintes.

Comme ce blog essaie depuis bien longtemps de s’en faire l’écho, une politique responsable devrait oser rompre avec l’illusion de toute puissance qu’on s’évertue à entretenir pour des besoins démagogiques et électoralistes.

Car on ne peut pas, on ne peut plus, tout faire et tout avoir « en même temps ». Et il faut désormais avoir le courage de le dire clairement et d’en tirer les conséquences.

Il est impossible de tenir ensemble une augmentation de la croissance, du PIB, du pouvoir d’achat, une transition énergétique et écologique, un maintien du niveau des retraites à âge constant, un haut niveau de protection sanitaire et sociale, un enseignement d’excellence, etc. tout cela accompagné bien entendu d’une baisse des taxes et des impôts.

Faut-il ajouter un raton laveur et la promesse de rasage gratuit pour se rendre compte de l’impossibilité de tels programmes, dangereusement grevés par une illusion démagogique et populiste proprement infantile ?

Il faut à l’évidence arbitrer, opérer des choix, qui feront forcément des mécontents.

Avec l’actuelle crise, qui, comme on devrait le savoir, en cache une autre bien plus grave, qui est celle du réchauffement climatique et de l’épuisement des ressources en énergies fossiles, un grand nombre d’articles – le plus souvent du genre opportuniste -fleurissent dans les médias pour annoncer un changement radical de mode de vie dans l’après pandémie.

Soit.

Un tel changement, dont la nécessité est évidente, aurait pourtant dû avoir lieu depuis bien longtemps (voir le paragraphe sur René Dumont).

Mais même si le diagnostic est loin d’être complet, et si on peut se demander si de telles découvertes soudaines ne relèvent pas de coups médiatiques et d’effets de mode sans véritable lendemain, il faut profiter de cette occasion d’accéder à un peu plus de lucidité.

Encore faudrait-il qu’au-delà des effets de manches, on prenne véritablement la mesure de ce qui est à accomplir, et de ce que cela implique concrètement pour nos vies quotidiennes.

Écoutons encore Jean Marc Jancovici, vieux de la vieille qui a pour lui l’avantage de ne pas s’être aperçu du problème à l’occasion de l’apparition fortuite d’un virus, comme tant de prophètes de la dernière heure, mais qui nous met obstinément en garde depuis plus de deux décennies.

Car ce changement qui nous est indispensable, et dont la crise actuelle pourrait – si nous le voulons bien…-être l’un des déclencheurs, est loin d’être une petite affaire et nécessitera des arbitrages pour le moins douloureux.

Par exemple : 

[Le Point] : Vous ne pensez pas qu’un scénario « 100% énergies renouvelables » soit possible ?

Bien sûr que si, c’est possible. En l’an de grâce 1500, le monde était 100% renouvelables. Un monde « tout renouvelable » est du reste le seul que notre espèce ait connu entre son apparition, il y a 20.000 ans, et… le début de la révolution industrielle. Il n’y a donc aucun problème physique pour y retourner. Ce qui n’est pas possible, c’est d’y revenir avec 500 millions d’habitants en Europe, et 35 000 euros de PIB par personne et par an, et des retraites payées jusqu’à 85 ans.

La révolution industrielle, c’est avoir adjoint aux hommes, grâce aux énergies fossiles, la force toujours croissante d’un parc de machines toujours croissant, qui travaillent la matière à la place de nos bras et jambes, et qui désormais font tout à notre place : les cultures, les vêtements, les logements, les routes et ponts, les transport, et le milliard de produits différents que l’on peut trouver dans le monde.

Continuer à alimenter le même parc de machines surpuissant avec juste des énergies renouvelables, c’est cela qui ne sera pas possible. Un monde 100% ENR est donc un monde où le parc de machines qu’on peut adjoindre par personne sera considérablement plus petit, et la traduction économique de l’affaire est un PIB par personne beaucoup plus petit aussi. C’est cela que le politique n’a pas compris, ou fait semblant de ne pas comprendre (c’est difficile de savoir !) : un monde 100% ENR est un monde où le pouvoir d’achat a beaucoup diminué. Je ne dis pas qu’il ne faut pas le faire, je dis juste que c’est mentir que de le promettre sans contraction forte de la consommation.

Ou encore :

Entre autres exemples, promettre aujourd’hui plus de pouvoir d’achat ou des retraites préservées, ce qui suppose plus de PIB, sans expliquer comment on rend cela compatible avec de moins en moins d’énergie, soit pour des problèmes d’approvisionnement, soit pour la sauvegarde d’un climat stable sans lequel il n’y a plus de retraités (ce qui règle le problème !), devrait se heurter immédiatement à un tir nourri de questions incisives et factuelles. Je ne suis hélas pas sûr que la presse s’y emploie !

Etc. etc.

(Pour celles et ceux qui ont le temps – c’est plutôt facile en ce moment –  je recommande l’audition de cette séance de questions réponses. La question des arbitrages y est particulièrement présente, ainsi que des réflexions intéressantes à propos de l’illusion d’un changement rapide une fois sortis de la pandémie, changement qui sera supplanté, dans un premier temps du moins selon toute probabilité, par un retour au « business as usal » du fait de la nécessité urgente – et compréhensible – de recréer l’emploi…).

Ajout 18/04:

Une vidéo de plus:

Santé et arbitrages nécessaires.

Une question lancinante qui se pose donc désormais, question beaucoup plus ample que la crise sanitaire qui la met actuellement en lumière sans ménagement, est celle de savoir comment arbitrer, dans le contexte de décroissance et de contraction qui devient forcément le nôtre, entre ce qui est secondaire et ce qui est essentiel.

L’une des variables de cette équation concernant en particulier la place qu’il convient de réserver à la santé publique et la part de budget qu’il convient de lui consacrer.

On l’a vu, bien des yaka-faucons rivalisant d’incompétence, mais aussi nombre d’avis sérieux et documentés ont souligné – et ceci depuis longtemps -les carences réelles de notre secteur médical.

On ne peut certes qu’être partisan des remaniements et améliorations qui en renforceront l’efficacité.

En fonction de ce qui a été dit plus haut, il convient cependant de ne pas se voiler la face.

Si, comme c’est effectivement le cas, nous ne pouvons continuer à rêver de façon illusoire de tout faire en même temps, sur quel(s) poste(s) et dépenses faudra-t-il nécessairement gagner pour pouvoir assurer la mise à niveau d’un système de santé capable de prendre en charge des événements catastrophiques comme celui qui se présente aujourd’hui ?

Là encore, on est en droit de penser que des arbitrages en faveur d’une élévation considérable du budget de la santé, forcément au détriment d’autres secteurs, ne feront pas que des heureux.

Je ne revendique certes aucune compétence particulière sur le sujet, mais pour ma part, je vois mal comment on peut désormais envisager en ce domaine des arbitrages justes et efficaces en faisant l’économie d’une réflexion et d’un débat sur la nationalisation du secteur de la santé, qu’il s’agisse de la pratique médicale et infirmière, comme de l’industrie et la distribution pharmaceutique.

Alors qu’il est question, à juste raison, d’envisager la nationalisation de banques et d’entreprises pour les sauver de la faillite, que ne réfléchit-on pas à cette possibilité pour ce qui est de notre système de santé ?

Bien qu’elle ne fasse pas partie des attributions dites régaliennes (Armée, Justice, Intérieur, etc.), je ne vois pas pourquoi la question de la santé, de par son importance vitale pour la communauté, pourrait ne pas relever d’une administration nationale, au même titre au moins que les autres grands services publics que sont l’Éducation Nationale, l’armée ou la police.

Est-il cohérent que l’administration de l’impôt relève de l’État, alors que la santé publique, bien éminemment commun, relève en grande partie d’une gestion privée ?

Une nationalisation du secteur de la santé, si elle ne résoudrait certes pas tous les problèmes – cf. par exemple les diverses gabegies régulièrement dénoncées par la Cour des Comptes, la gestion chaotique du budget de l’Éducation Nationale, le coût des fonctionnaires surnuméraires, etc., etc..… – ne pourrait-elle cependant contribuer à un pilotage moins hasardeux de crises telles que celle que nous connaissons aujourd’hui ?

La plus grande partie des dépenses du secteur médical et pharmaceutique étant en outre d’ores et déjà à la charge de la collectivité par le biais de la Sécurité Sociale, on ne voit pas en vertu de quoi médecine et pharmacie ne pourraient pas être considérées légitimement comme des charges de la Nation, au même titre que l’Éducation Nationale ou l’Armée.

Les arguments qui s’opposent à cette possibilité paraissent bien spécieux.

Car en vertu de quoi faudrait-il, par exemple, continuer à considérer qu’un praticien fonctionnaire serait moins compétent ou efficace qu’un libéral ?

Si c’était le cas, la logique la plus élémentaire demanderait alors que les enseignants, pour gagner en efficacité et en compétence, quittent l’Éducation Nationale pour exercer dans le privé, au besoin en pratiquant le dépassement d’honoraires.

Je doute qu’une telle éventualité fasse l’unanimité chez les citoyens.

L’une des vertus de l’actuelle crise est de remettre au centre la fonction de l’État (tout en soulignant hélas l’absence criante d’une organisation efficace au niveau européen), ses responsabilités et son rôle irremplaçable en situation de catastrophe.

C’est la recherche du profit dans l’industrie pharmaceutique qui est à l’origine des très graves carences que nous observons, liées à la délocalisation de la fabrication de médicaments, de matériels et de produits de première nécessité.

Ne serait-il pas de la responsabilité de l’État de lutter contre les déserts pharmaceutiques causés par le libéralisme économique, mais aussi contre les déserts médicaux entraînés par la pratique libérale de la médecine ? Car on ne voit pas par quelle aberration il est impossible de disposer de médecins ou de dentistes dans certaines villes et bourgades, alors qu’y nommer des instituteurs ou des professeurs n’a jamais constitué le moindre problème.

Mais comme l’atteste la citation d’Einstein tellement appréciée par Stultitia :

« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré ».

Et ce qui manque à la résolution de tels problèmes est sans doute simplement un peu d’imagination et de courage politique.

Arbitrer entre des projets de société

Car l’arbitrage essentiel, désormais vital, est à opérer au niveau politique entre des projets de société, concrètement entre ceux qui poursuivent le mythe de la croissance et ceux qui optent pour une décroissance raisonnée.

J’ai maintes fois évoqué cette nécessité.

Comme on le sait, la pandémie actuelle ne constitue pas une nouveauté dans l’histoire d’une humanité ayant connu la peste, le choléra, la grippe espagnole et autres épidémies dévastatrices.

Mais l’une des nouveautés de cette crise est qu’elle nous fait toucher du doigt l’extrême vulnérabilité de nos sociétés contemporaines.

Ce n’est jamais qu’une manifestation supplémentaire des vulnérabilités multiples qui nous sont maintenant constitutives du fait d’une croissance disproportionnée : vulnérabilité écologique liée au réchauffement climatique dont nous sommes la cause, au gaspillage et à l’épuisement de nos ressources naturelles, à la pression démographique destructrice de la biodiversité ; vulnérabilité face aux zoonoses liées à une promiscuité plus grande avec les animaux sauvages causée par cette même pression démographique ; vulnérabilité face aux sécheresses à venir, au manque d’eau, aux famines du fait de la surpopulation ; vulnérabilité économique et financière; vulnérabilité informatique; vulnérabilité face aux conflits nucléaires, au terrorisme, etc. etc., multiples facteurs que nous connaissons sans nous résoudre à en prendre la mesure, tant nous sommes portés à les couvrir par le virus du déni.

Or, la crise actuelle vient ébranler ce déni qui nous est si intimement constitutif.

Oui, nous sommes mortels et vulnérables. Nous ne pouvons plus échapper à l’évidence.

Dans L’Obsolescence de l’homme, Günther Anders parlait de « décalage » [Diskrepanz] entre ce que nous sommes capables de produire et ce que nous sommes capables d’imaginer.

La situation actuelle nous permet d’imaginer tant soit peu l’ampleur des conséquences qu’un simple petit virus peut entraîner dans un monde aussi vulnérable que le nôtre.

De façon symptomatique, alors qu’elle était prévisible, une telle ampleur a pris de court même des spécialistes de « l’effondrement » ou de la « collapsologie ».

Mais parmi les catastrophes qui nous menacent – dont celles que nous sommes capables de produire – d’autres, peut-être plus considérables encore, nous sont proprement inimaginables.

Il est donc urgent de nous engager désormais dans le projet de construction d’une société résiliente, capable de surmonter autant que possible ses vulnérabilités les plus criantes.

Nous l’avons vu, nous l’avons dit, cela nécessite impérativement un certain nombre d’arbitrages douloureux, mais féconds, puisqu’il s’agit tout simplement de la survie de notre espèce dans des conditions à même de sauvegarder sa dignité.

Nous attendons bien sûr de nos politiques qu’ils s’engagent sur de tels arbitrages, qui nécessiteraient de grands débats démocratiques.

Mais leur promotion et leur défense dépend avant tout de notre conscience de citoyens du monde.

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Bonnes fêtes de Pessah ou de Pâques pour celles et ceux que cela concerne, et pour toutes et tous, l’espérance, qui ne demande qu’à être partagée !