Quand les muguets sont fanés. Ou de l’anachronisme en politique.

« Réélection de Macron. Et sa première mesure est de mettre le 1er et le 8 mai un dimanche ! » peste Stultitia furieuse.

Cela me rappelle un commentaire récent lu à la suite de je ne sais quel article : « Cinq ans de Macron. Et vous avez vu le prix de l’essence ? ».

Gags ? Pas tant que cela, hélas.

Car quel qu’ait été l’ (heureux ?) élu, il fallait s’attendre à ce que ce premier mai soit marqué par les revendications rituelles : défense du pouvoir d’achat, hausse de salaires, baisse de l’âge de la retraite, etc.

Revendications sans doute légitimes, mais qui, par les temps qui courent, prennent un air encore plus irréaliste que le classique « demain on rase gratis ».

Les signes ne s’accumulent-ils donc pas, qui montrent que nous sommes en train de changer d’ère encore plus rapidement que ne l’avaient pensé les plus pessimistes ?

Et que l’augmentation continue du niveau de vie, de la croissance économique, qui ont caractérisé le XIXème siècle et les trois premiers quarts du XXème ne peuvent relever que d’une époque désormais définitivement révolue, en dépit de ce que veulent imperturbablement nous faire croire des slogans de campagnes électorales déphasés d’un bon demi-siècle ?

Certes, l’exigence de justice sociale doit rester à la première place des revendications. Les superbénéfices opérés ces dernières années en profitant de la pandémie, les salaires de plus en plus indécents des grands patrons et les rétributions injustifiées des actionnaires sont une honte inqualifiable que ne devrait tolérer aucun gouvernement digne de ce nom.

Mais les temps ont changé : cette exigence ô combien légitime doit désormais s’inscrire dans une perspective qui n’est plus, qui ne sera sans doute jamais plus, celle d’une croissance, mais celle d’une répartition équitable des efforts soutenus vers la décroissance et la sobriété.

La simple justice veut que les plus privilégiés soient les premiers à se serrer la ceinture en proportion de leur richesse, pour ce qui est du niveau interne aux nations où perdurent des disparités inacceptables, mais aussi de l’équilibre entre les nations, si tant est que, pour ne prendre que l’exemple français, 97% de notre population appartiennent aux 30% les plus riches du monde.

Mais nous n’avons plus le temps de nous illusionner : c’en est fini de la politique de grand papa et de ses promesses à tout va.

Sauf anachronisme fatal, la tâche du politique n’est plus de gérer une « Révolution Industrielle » ou quelques « 30 Glorieuses », mais d’assurer du mieux possible aux populations une survie décente dans un monde confronté à une « économie de guerre », à des crises sans précédents, énergétique, climatique, démographique, environnementale.

Car alors même qu’elle était prévue depuis bien longtemps et annoncée à celles et ceux qui voulaient bien l’entendre, voici que la crise énergétique due à la diminution inéluctable des ressources fossiles frappe à notre porte, à l’occasion d’une guerre, elle aussi prévisible, qui n’est jamais que le prélude à d’autres, tout aussi prévisibles qu’entraîneront les pénuries alimentaires dont nous avons un avant-goût, la dégradation des terres arables et l’épuisement des sols, la crise de l’eau, l’effondrement de la biodiversité sur terre et dans les océans du fait de la surexploitation, de la surpopulation, du réchauffement climatique, etc.

Sur tous ces défis, les politiques ont gravement failli. Empêtrés par démagogie dans les modèles du passé focalisés sur le pouvoir d’achat, les retraites et autres fruits d’une croissance devenue chimérique, ils n’ont pas su ni voulu envisager le changement de paradigme désormais indispensable.

Et ils n’en continuent pas moins d’entretenir l’illusion, dans la surenchère électoraliste et les annonces impossibles à assumer à long terme.

Or les muguets sont fanés.

Je me souviens des premiers mai de ma jeunesse étudiante, où j’allais vendre ces jolies clochettes au bénéfice de quelque parti qui promettait les lendemains qui chantent d’un progrès perpétuel.

Mais les lendemains ne chantent plus. Et si promettre pour tous plus de justice et une meilleure répartition des biens encore disponibles doit demeurer à tout prix un engagement qui mobilise, il est désormais indispensable d’adapter notre discours à la configuration d’un monde où une telle justice doit être radicalement désolidarisée des promesses fallacieuses d’un accroissement matériel ininterrompu.

Nous le savons, et tout nous porte à le constater aujourd’hui, notre avenir sera plus modeste, plus sobre, ou ne sera pas.

C’est la seule condition qui pourrait permettre de voir refleurir, si nous nous y employons, la fragile espérance des muguets.

Macron Le Pen : l’arrogance et le néant ?

Même si je partage en bonne partie le contenu des articles que Médiapart a rassemblé sous ce titre après le débat d’entre les deux tours, je trouve la formulation particulièrement maladroite, voire trompeuse.

Passe pour « l’arrogance », même si d’autres prétendants ont su démontrer que celle-ci était loin d’être la prérogative du seul Macron. N’a-t-on pas entendu un candidat battu revendiquer haut et fort le poste de premier ministre ?

Mais ce qui fait nettement plus problème est bien le terme de « néant ».

Car le néant, c’est le « rien ».

Or, désolé, Médiapart, Mme Le Pen, ce n’est pas « rien ».

Faire sortir la France de l’Union européenne en promouvant des réformes constitutionnelles incompatibles avec le projet européen, ce n’est pas rien.

Introduire des lois contraires aux lois laïques de 1905, et qui impliqueraient une discrimination religieuse inédite en France depuis des siècles, ce n’est pas rien.

Proposer une politique migratoire agressive aux relents ouvertement racistes et xénophobes, ce n’est pas rien.

Remplacer le droit du sol par le droit du sang, ce n’est pas rien.

Prôner depuis des années une politique étrangère qui courtise sans complexe les pires bourreaux de ce siècle, ce n’est pas rien.

Etc. etc. etc.

Non, tout cela n’est pas un néant. Il y a derrière toutes ces propositions un projet rationnel de destruction délibérée des valeurs de liberté, de fraternité, de respect d’autrui, des éléments fondateurs de la démocratie.

Je renvoie simplement aux excellents articles documentés parus ça et là qui mettent en garde contre les dérives parfaitement prévisibles auxquelles conduirait une élection de Mme Le Pen.

Pour ma part, je me borne à rappeler ci-dessous quelques-unes des opinions déjà exprimées sur ce blog à ce sujet.

Comme les lecteurs le savent, étant essentiellement décroissant, écologiste sans être pour autant antinucléaire, partisan d’une politique sociale et d’une redistribution plus radicales, d’une fiscalité beaucoup plus importante sur les hauts revenus et sur le capital ainsi que d’un impôt extraordinaire sur les superbénéfices opérés lors de la période du covid, de la nationalisation des secteurs médicaux et pharmaceutiques, d’une forte réduction des inégalités au niveau national comme international, etc. je n’ai certes pas la prétention d’être macronien !

Et sans doute quelques remarques des posts ci-dessous publiés avant l’élection de 2017 demanderaient-elles à être nuancées et actualisées.

Mais l’essentiel demeure d’actualité :

On ne peut mettre sur le même plan les conséquences de la politique de M. Macron et les menaces dramatiques que feraient peser une élection de Mme Le Pen.

Dans le système actuel de décompte, ni les bulletins blancs, ni l’abstention ne sont pertinents.

Ce serait jouer avec un feu qui, une fois allumé, aurait bien du mal à s’éteindre.

Le danger des régimes illibéraux, voire fascistes, est bien réel en Europe et dans le monde. L’exemple donné par M. Poutine, qui fut l’un des modèles revendiqués de Mme Le Pen est là pour nous le montrer.

« Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ».

etc.

Et ajoutons même un peu d’humour, qui reste de mise lorsque triomphe le n’importe quoi :

Bon deuxième tour !

*

Ajout du 23/04:

Parmi bien d’autres qui mériteraient d’être mentionnés, cet article tout en finesse et lucidité de Jean Birnbaum:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/04/22/presidentielle-2022-les-dangers-de-la-comedie-de-l-indifference_6123286_3232.html

et cet important entretien avec Pierre Rosanvallon:

https://www.la-croix.com/JournalV2/Pierre-Rosanvallon-Lepoque-nous-appelle-vigilance-lucidite-2022-04-23-1101211669

De la fascination du suicide, de la pulsion de mort et des limites de la non-violence. À propos de l’Ukraine, de la guerre nucléaire et de quelques discours au pacifisme bien ambigu.

J’aime écouter le journaliste Ziad Limam, rédacteur en chef d’Afrique Magazine, dont j’apprécie habituellement le discernement face aux événements de ce monde.

Il m’a pourtant surpris il y a quelques jours par une certaine naïveté qui ne lui est pas coutumière.

Car à propos de l’emploi possible de l’arme nucléaire par l’armée russe dans le contexte de la guerre en Ukraine, il ne craint pas d’évoquer, pour écarter semble-t-il cette éventualité, un « jeu à somme nulle perdante. Le premier qui tire a perdu », du fait de l’immédiateté de la riposte. (environ 30mn40 dans l’émission citée en lien).

Mais le fait de courir inévitablement au suicide en « tirant le premier » constitue-t-il un argument pertinent pour éviter le risque de guerre nucléaire, ou bien est-ce simplement prendre nos désirs pour des réalités ?

On est en droit de se le demander.

Car outre les avertissements autrement réalistes de Robert Mac Namara déjà évoqués dans des posts précédents, affirmant que « La combinaison de la nature faillible de l’être humain et des armes atomiques conduira à leur emploi », on ne voit pas en vertu de quel optimisme anthropologique gravement déconnecté de la réalité humaine on devrait écarter l’hypothèse du suicide délibéré du « premier qui tire » de l’horizon des possibles en ce qui concerne la conduite des affaires de ce monde.

Optimisme anthropologique qui, nous l’avons vu, relève peut-être comme le disait Hobbes à propos de quelques bisounours de son temps – et du nôtre -, « d’une trop légère contemplation de la nature humaine » (Le Citoyen, GF Flammarion, Paris 1982 I,2, p. 90 ).

Et sans doute faudrait-il convoquer encore ici la notion freudienne de « pulsion de mort ».

Car il fait partie indéniablement des caractéristiques étonnantes de l’espèce humaine non seulement de pouvoir se suicider, de façon individuelle ou collective comme le montrent entre autres les exemples du Temple du Peuple ou du Temple Solaire, mais encore d’utiliser le suicide comme arme de destruction massive, comme le montrent, me rappelait l’ami Claude, les exemples des kamikazes ou des actuels djihadistes.

Dans tous ces cas, le suicide accomplit une fonction sacrée, il revêt un caractère mystique, il est le couronnement d’une vocation enthousiasmante qui élève le candidat au-dessus du commun des mortels.

Quoi de plus exaltant qu’un tel pouvoir démiurgique ?

Le génie de Kubrick en a sans doute bien saisi la dimension prométhéenne lorsqu’il exprime le caractère jubilatoire de l’homme que le destin honore de la mission divine de réaliser l’anéantissement de son propre monde.

Anéantissement dont l’esthétique grandiose ne peut que susciter la fascination.

Pour ma part, une « contemplation » tant soit peu adéquate de la nature humaine me semble donc loin d’évacuer une telle hypothèse.

*

D’où la question lancinante des réponses possibles à une telle menace.

Devant de tels risques, la guerre est elle encore justifiée, et justifiable ?

J’ai été longtemps – et je reste – non violent.

Car je demeure persuadé que la force des peuples est trop souvent sous-estimée, et que celle-ci peut se manifester de façon éclatante lors d’événements comme la révolution de Maïdan et autres « Révolutions de Velours », la lutte de Nelson Mandela ou de Martin Luther King, et bien sûr, celle de Gandhi.

Luttes qui relèvent de ce qu’on nomme « non-violence active », non-violence de combat à l’opposé de toute forme de résignation et de lâcheté.

Mais c’est justement Gandhi lui-même qui souligne dans un texte célèbre à la fois la grandeur et les limites de cette non-violence, qui ne peut être la solution à tous les conflits.

Je n’hésite pas à dire que là où le choix existe seulement entre la lâcheté et la violence, il faut se décider pour la solution violente. Ainsi, mon fils aîné m’a demandé ce qu’il aurait dû faire s’il avait été témoin de l’attentat qu’il faillit me coûter la vie en 1908 : fallait-il s’enfuir et me laisser assassiner ou recourir à la force physique pour me venir en aide. Je luis répondis qu’il eut été de son devoir de me défendre, au besoin pas la violence. Cette explication n’est pas sans rapport avec ma participation à la Guerre des Boers puis à ce qu’on a appelé la révolte des Zoulous et enfin à la première guerre mondiale. C’est pour la même raison que je recommande l’entraînement militaire à ceux qui ne croient qu’à la violence. J’aimerais mieux que l’Inde défendit son honneur pas la force des armes plutôt que de la voir assister lâchement et sans se défendre à sa propre défaite.

(…)

[L’absence de violence] se trouve au contraire dénuée de toute signification dès lors qu’on n’a aucun moyen pour riposter. L’idée ne nous viendrait pas que la souris est clémente parce qu’elle se laisse dévorer par le chat (Tous les hommes sont frères, Gallimard, Paris 1969 p. 182-183).

En dépit de la supériorité, affirmée par Gandhi, des solutions non-violentes, il y a des guerres justes, il y a des résistances armées légitimes.

La résistance ukrainienne en fait incontestablement partie.

J’ai été surpris ces derniers temps par d’étonnantes rencontres de personnalités prêchant le désarmement.

Ainsi, après avoir soutenu comme on le sait le caractère pacifique du bienveillant M. Poutine, et s’être rattrapé de justesse – stratégie électorale oblige – en dénonçant l’agression russe, M. Mélenchon ne récuse pas moins, avec d’autres candidats tout aussi contorsionnistes et démagogues, la livraison d’armes à l’Ukraine.

Lors d’un débat consacré à la guerre en Ukraine organisé ce mardi à l’Assemblée nationale, Jean-Luc Mélenchon a pris la parole pour La France insoumise et regretté la livraison d’armes à l’Ukraine par l’Union européenne. « Les moyens que nous employons ne doivent jamais pouvoir se retourner contre nous. Pourtant, je regrette que l’Union européenne ait décidé de, je cite, ‘fournir des armements nécessaires à une guerre’, selon les termes du commissaire Josep Borrell », en référence au chef de la diplomatie européenne.

Magnifique déclaration non-violente : contre l’agression russe, il est préférable de se défendre sans armes !

Quelle coïncidence ! C’est bien exactement ce que déclare M. Roudskoï, adjoint au chef de l’état-major russe :

En outre, M. Roudskoï a qualifié de « grosse erreur » la livraison d’armes à Kiev par les pays occidentaux. « Cela prolonge le conflit, augmente le nombre de victimes et n’aura aucune influence sur l’issue de l’opération » a-t-il déclaré.

Admirable rencontre au sommet, qui montre que malgré un retournement de veste pour la galerie et l’électeur, il est bien difficile pour certain.e.s de tenir un autre discours que celui du grand frère russe.

Mais c’est bien sûr loin d’être la première fois que des violents manipulent le pacifisme ou le désarmement à leur profit !

Et pour compléter de tels assauts de non-violence bien opportuniste, il ne manque plus que le pape !

« J’ai eu honte quand j’ai lu que, je ne sais pas, un groupe d’États s’est engagé à dépenser deux pour cent, je crois, ou deux mille pour cent de leur PIB en achats d’armes, en réponse à ce qui se passe actuellement. »

(…)

« La vraie réponse, ce n’est pas plus d’armes, plus de sanctions, plus d’alliances politico-militaires, mais une approche différente », a-t-il plaidé. Pour « gouverner le monde désormais globalisé », il ne faut pas « montrer les dents » mais adopter le « modèle du soin ».

Pour ma part, j’avoue avoir du mal à préciser de quel « soin » il s’agit, car, à part un internement urgent de M. Poutine, on ne voit pas, outre une résistance armée, quelle thérapie serait susceptible de le guérir ainsi que ses sbires d’un délire nationaliste déjà largement diagnostiqué.

Pourtant, en dépit de discours non-violents certes légitimes et argumentés mais tragiquement hors-sol dans le cas de l’Ukraine, des catholiques eux-mêmes n’hésitent pas à ranimer courageusement la théorie traditionnelle classique de la « guerre juste ».

Le pape François a condamné fermement le concept de « guerre juste » dans Fratelli Tutti. Doit-on pour autant ne pas soutenir l’Ukraine agressée face à la Russie agressive ? Ce serait alors ne pas offrir son assistance à un peuple en danger… La paix est un combat qui a parfois besoin des armes.

(…)

Lorsqu’il a publié son encyclique Fratelli tutti, le pape François a voulu condamner définitivement l’expression de « guerre juste », qui permettait à l’Église de légitimer un certain nombre d’engagements armés depuis… saint Thomas d’Aquin, le grand théologien qui a réfléchi à ce concept.

(…)

Pour autant, n’existe-t-il pas des situations où le recours aux armes est justifié ? Peut-on simplement renvoyer la « guerre juste » aux oubliettes de l’histoire ? N’est-ce pas faire preuve de naïveté ? La tradition éthique a élaboré au fil des siècles toute une série de critères permettant de justifier une action militaire. « Il est très difficile aujourd’hui de défendre les critères rationnels, mûris en d’autres temps, pour parler d’une possible guerre juste », écrit pourtant le pape dans l’encyclique. Difficile, oui. Mais pas impossible… Notamment dans un monde où la violence, elle, n’a pas disparu.

(…)

Face à Poutine, il serait absurde d’expliquer aux Ukrainiens qu’ils ne doivent pas se défendre militairement. Il est des cas où la « légitime défense », notion importante de droit international, s’impose. Certes, dans un conflit, il n’est pas toujours évident de savoir qui a pris l’initiative de la guerre. Pour autant, dans le cas de l’Ukraine, c’est assez évident. L’agresseur est la Russie de Poutine, et il ne faut pas se laisser berner par un discours paranoïaque qui voudrait faire croire le contraire.

(…)

Désarmer l’agresseur est une exigence éthique.

Nier que cela n’exige pas aussi parfois des moyens militaires serait faire preuve d’une grande naïveté. Et aussi d’un manque de charité. Car si l’impératif de la non-violence court dans tout l’Évangile, l’obligation de la charité reste bien ce qui prime. La non-assistance à une personne en danger, agressée, menacée dans sa vie, doit aussi entrer en ligne de compte. Concrètement, on ne peut « absolutiser », dans certaines situations, le recours à la non-violence. Tant que le mal existera, il y aura toujours des cas où la résistance militaire est nécessaire. La paix est un combat qui a parfois besoin des armes (I. de Gaulmyn. Article cité en lien ci-dessus).

Certes, de beaux livres, tel que celui, récent, de Jacques Sémelin, nous montrent comment une résistance non violente peut être efficace, y compris dans le cas de la deuxième Guerre Mondiale, mais il serait bien naïf de penser qu’elle aurait pu suffire s’il n’y avait eu Stalingrad, la Résistance armée et les débarquements alliés…

Incontestablement, « la paix est un combat qui a parfois besoin des armes ».

De naïvetés, de mauvaise foi et d’évidences. Ainsi que de pétrole, de gaz et de nucléaire civil et militaire. Quelques propos de guerre en solidarité avec l’Ukraine.

En tant que lecteur de Jean Pierre Dupuy (voir post précédent et aussi le début de celui du 06/01/2020), je ne crois pas avoir sous-estimé les risques de guerres allant jusqu’aux probabilités de futures guerres nucléaires.

Je ne crois pas non plus avoir été dupe des dangereux courtisans de ces armes de destructions massives que sont Vladimir Poutine et Bachar al Assad et leur mépris du droit international sans équivalent depuis la fin de la deuxième Guerre Mondiale.

Courtisans parmi lesquels il faut bien sûr compter les tragiques pantins capables de parier avec morgue que « la Russie n’envahira pas l’Ukraine », de poser avec complaisance avec le maître du Kremlin ou de soutenir que « la menace n’existe pas ».

Flagorneries diverses qui relèvent indéniablement de ce qu’on ne peut nommer autrement que tromperies qui hélas risquent de ne même pas discréditer leurs auteurs autant qu’ils devraient l’être.

Tromperies

En France, par ignorance ou par connivence, il s’est trouvé des esprits – commentateurs badins, valets du totalitarisme russe – pour reprendre mot pour mot la propagande du Kremlin : il faut « comprendre » Poutine, la Russie a été trop longtemps humiliée, l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) la menace à ses frontières, il est légitime qu’elle garantisse sa sécurité, les Etats-Unis sont les vrais responsables, etc.

Est-ce vraiment utile de réfuter ces tromperies ? Humiliée, ignorée, la Russie ? C’est oublier que l’Union soviétique vermoulue s’est effondrée d’elle-même. Que ses anciennes républiques se sont alors précipitées pour proclamer leur indépendance. Que les trois pays baltes, ainsi que les anciens membres du pacte de Varsovie, ont réclamé la protection de l’OTAN par crainte du « grand frère ».

Menaçante, l’OTAN ? A maintes reprises, l’Union soviétique puis la Russie ont été associées à l’élaboration d’une architecture de sécurité en Europe : Charte de Paris, Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), Conseil OTAN-Russie (COR), traité de dénucléarisation de l’Ukraine… En signant le traité d’amitié entre l’Ukraine et la Russie en 1997, cette dernière s’était engagée à respecter les frontières et la souveraineté de son voisin. Et, en 2021, les pays de l’OTAN étaient encore ouverts à une renégociation des traités sur le contrôle des armes nucléaires et conventionnelles.

Non, personne ne menaçait la Russie. Ni l’OTAN, dont les systèmes de missiles en Roumanie et en Pologne sont défensifs. Ni l’Ukraine, dont l’entrée dans l’OTAN, imprudemment évoquée, était devenue illusoire. En quelques années, la Russie, en revanche, a asservi la Tchétchénie et la Biélorussie, grignoté la Géorgie et le Donbass, conquis la Crimée, soutenu la Syrie de Bachar Al-Assad, contrôlé un morceau d’Afrique avec ses mercenaires du Groupe Wagner.

(…)

Malgré ces évidences, nos cyniques continuent à chanter leur antienne : la France doit se tenir à « équidistance » entre Etats-Unis et Russie (Marine Le Pen), se montrer « non alignée » (Jean-Luc Mélenchon), n’être « l’obligée » de personne (Eric Zemmour). Comme si une démocratie, même très imparfaite, parfois détestable, était équivalente à une dictature agressive, criminelle et corrompue. Comme si l’on avait le choix de… ne pas choisir entre les deux. En réalité, ce discours-là n’est que la manifestation de l’antiaméricanisme irrationnel toujours vivace dans notre pays ( Nicole Bacharan et Dominique Simonnet, article mentionné en lien ci-dessus).

.

N’oublions pas non plus que jusqu’en avril 2014 et l’invasion de la Crimée, en dépit de ses frasques déjà manifestes, la Fédération de Russie était membre associé de l’Otan, etc.

Et pourtant, en dépit de bien des réflexions et des lectures, j’avoue que, comme la plupart des gens à l’exception bien sûr des Ukrainiens, j’ai été surpris et atterré par l’ampleur de l’agression.

« Nous tenons la catastrophe pour impossible dans le même temps où les données dont nous disposons nous la font tenir pour vraisemblable et même certaine ou quasi certaine (…). Ce n’est pas l’incertitude (…) qui est l’obstacle, c’est l’impossibilité de croire que le pire va arriver ». (J.P. Dupuy, cf. post précédent).

Et je dois bien convenir que, malgré ma fréquentation assidue de J.P. Dupuy, je me suis fait avoir moi aussi comme un bleu.

Un autre point sur lequel je reconnais avoir été trop léger est celui qui concerne la question de l’énergie nucléaire en situation de conflits.

J’avais pourtant essayé d’aborder le sujet il y a quelques années, mais j’avais essentiellement évoqué la question des attentats, et non celle d’une guerre de grande ampleur entre des nations possédant des armes et/ou des centrales nucléaires.

Certes, autant qu’en ce qui concerne le réchauffement climatique, la responsabilité de notre addiction aux énergies fossiles est essentielle dans cette guerre ainsi que dans celles qui peuvent nous menacer, comme le montre bien Stéphane Foucart :

On le sait, le charbon, le pétrole et le gaz sont les principaux fauteurs de réchauffement, mais ils sont aussi les principales sources de financement de la Russie de Vladimir Poutine. Depuis le début des hostilités, ce paradoxe a été maintes fois souligné : notre addiction aux énergies fossiles a armé le maître du Kremlin et permis à son régime de prospérer depuis près d’un quart de siècle.

Ironie du calendrier

Le journal en ligne Politico a fait ce cruel calcul : avec 2020 pour année de référence, les dépenses militaires russes (56 milliards d’euros) correspondent peu ou prou à la valeur des exportations de combustibles fossiles de la Russie vers l’Europe (59 milliards d’euros). En particulier, la dépendance de l’Union européenne – Allemagne et Italie en tête – au gaz russe est majeure. Au total, 40 % de la consommation de gaz des pays de l’Union proviennent de Russie. L’incapacité à se défaire de notre addiction aux fossiles ne nourrit pas seulement le réchauffement, elle finance la guerre qui nous menace désormais.

Comment ne pas noter une forme d’ironie du calendrier ? Le 2 février, la Commission européenne inscrivait, sous pression allemande, le gaz naturel dans sa désormais fameuse taxonomie des activités « vertes », permettant de bénéficier de financements destinés à la transition écologique. Trois semaines plus tard, la guerre en Ukraine mettait crûment en évidence le caractère géopolitiquement non durable de la dépendance européenne au gaz russe. Et dans le même temps, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) confirmait que les fuites de méthane issues du complexe pétro-gazier sont sans doute environ deux fois plus importantes que les chiffres officiels colligés dans les inventaires nationaux d’émission.

Ce constat est, du point de vue climatique, d’une importance majeure : le méthane n’est pas seulement un combustible, mais aussi un gaz à effet de serre beaucoup plus puissant que le dioxyde de carbone. L’ampleur des fuites structurelles liées à son exploitation est telle qu’elle est susceptible de remettre profondément en cause le bilan carbone flatteur du gaz naturel par rapport au pétrole et même au charbon.

Mais le début d’incendie ainsi que la prise de la centrale de Zaporijjia nous font toucher du doigt combien le nucléaire civil constitue désormais un facteur déterminant dans les guerres.

Sans doute faut-il prendre en compte dans une opération de ce type des intérêts qui peuvent être plus économiques que militaires :

Le gaz joue un rôle central dans le conflit et il suffit pour s’en convaincre de voir comment Vladimir Poutine agite chez ses adversaires-clients la peur d’une source concurrente d’énergie. Derrière l’attaque de la centrale de Tchernobyl par les troupes russes aux premiers jours de la guerre, et les frappes, le 4 mars, contre la grande centrale nucléaire de Zaporijia, se cachent des mouvements autant tactiques que stratégiques. En jouant ainsi avec les nerfs des populations européennes, le maître du Kremlin semble nous susurrer : « Voyez comme ces centrales nucléaires vous rendent vulnérables au moindre de mes caprices. Ne préférez-vous pas rester au gaz ? » (S. Foucart art.cité).

Il ne convient donc pas de céder, du fait de ses dangers avérés, à un discrédit, voire un abandon pur et simple du nucléaire civil. Comme le montre de façon difficilement contestable Jean Marc Jancovici dans nombre de ses analyses que j’ai souvent évoquées et que je continue à partager, le nucléaire civil demeure pour la transition énergétique un « parachute ventral » indispensable pour pallier les insuffisances liées à l’intermittence des énergies renouvelables. Insuffisances hélas largement attestées en ce moment par l’évidente dépendance des économies européennes, en particulier allemande et italienne, au gaz russe.

Mais le danger lié à l’énergie nucléaire demeure, incontestablement, considérable.

Comment donc appréhender ce dilemme ?

Il me semble que le droit de la guerre doit désormais d’urgence en prendre la mesure.

« La dissuasion nucléaire se fonde sur la peur, dans les deux camps, du recours par l’autre à l’arme nucléaire. La dissuasion consiste à prévenir un acte en persuadant l’acteur concerné que les coûts d’une telle action excèdent ses bénéfices » (Wikipédia).

On le sait, cette peur réciproque repose sur le fait qu’une attaque nucléaire, par missiles ou autres, déclencherait instantanément, de la part de la nation attaquée, une réponse entraînant pour l’attaquant des dégâts gigantesques, irréversibles, présumés « dissuasifs ».

N’est-il donc pas grand temps d’inclure les attaques, conventionnelles ou nucléaires, ayant pour but la destruction d’installations nucléaires civiles dans les agressions entraînant d’office une riposte de la même intensité que celle prévue dans le cas d’attaques nucléaires, du fait des dégâts considérables et durables que de telles destructions provoqueraient autant pour les populations proches, pour l’humanité entière que pour l’environnement ?

Le droit de la guerre doit statuer sur ce risque.

Provoquer, quelle que soit la façon, l’explosion d’une centrale nucléaire civile lors d’un conflit n’est-il pas équivalent à l’utilisation d’une bombe atomique ?

Si une théorie de la dissuasion nucléaire a un sens – et jusqu’à ce jour, elle a tout de même évité une guerre atomique, même si son efficacité est bien loin d’être garantie dans la durée  – cf. plus haut Robert Mc Namara : « La combinaison de la nature faillible de l’être humain et des armes atomiques conduira à leur emploi. », cité par J.P. Dupuy, Hiroshima dessine notre futur atomique, propos recueillis par Aline Richard, La Recherche, 389, sept 2005alors elle doit être étendue à tous les éléments susceptibles de jouer un rôle dans un conflit nucléaire.

Les conditions nouvelles des guerres nouvelles, comme nous le montre ce désastreux conflit en cours, exigent désormais d’inclure d’urgence de nouveaux éléments dans une stratégie de dissuasion et dans le droit de la guerre.

Même si, nucléaire civil ou pas, l’avenir de l’humanité demeure à la merci d’un toujours probable Docteur Folamour, dont un certain Vladimir Poutine pourrait être l’odieux présage, si ce n’est l’artisan.

Mais, comme le disait encore Gramsci, en dépit des probabilités, « le pessimisme de l’intelligence » ne doit pas éteindre « l’optimisme de la volonté ».

C’est bien la leçon que nous donne la résistance ukrainienne. En espérant que le peuple russe marche sur ses traces.

Et que nous sachions nous aussi nous engager à sa suite.

De toute façon, nous n’avons désormais plus le choix d’avoir le choix.

***

Ajout du 07/03:

Cet excellent article de Jean Pierre Filiu :

Ainsi que celui-ci d’Olivier Mongin:

https://www.la-croix.com/Culture/Guerre-Ukraine-Vladimir-Poutine-nest-pas-tyran-reveille-2022-03-07-1201203597

Croissance et démographie. Où l’on apprend comment les fausses promesses de la COP dissimulent de nouvelles « 30 Glorieuses » qui, cette fois, nous seront fatales.

En 2050, 151 des 195 pays du globe seront en situation de décroissance démographique. Le vieillissement des populations déjà notable en Asie et en Occident entraine pénurie de main-d’œuvre et ralentissement économique. (…)

Décideurs politiques et scientifiques ouvrent les yeux sur une réalité nouvelle : le monde est au bord du déclin, voire de l’extinction. (…)

L’Asie orientale est l’une des régions les plus touchées par l’effondrement du nombre de naissances – notamment la Corée du Sud (dont l’indice synthétique de fécondité – ISF – s’établit à 1,11), Taïwan (1,15) et le Japon (1,37) sur la période 2015-2020, selon le rapport “World Population Prospects 2019” [“Projections démographiques mondiales”] publié par les Nations unies. La population d’un pays commence à décliner lorsque la fécondité tombe en dessous du taux de remplacement de 2,1, avec, à la clé, des pénuries de main-d’œuvre, une crise des fonds de pension et la péremption des vieux modèles économiques. (…)

Christopher Murray prévoit que les taux de fécondité convergeront autour de 1,5, voire en deçà dans certains pays.  Et il ajoute:

Ce qui veut dire que l’humanité finirait par disparaître d’ici quelques siècles”

Cette donne inédite va engendrer une nouvelle dynamique – déjà visible ici ou là – dans des domaines allant de la politique monétaire aux régimes de retraite, en passant par les prix de l’immobilier et la structure du capitalisme dans son ensemble. À l’heure où la population mondiale approche de son pic, beaucoup de gouvernements se voient en effet contraints de revoir leurs orientations politiques, qui reposaient jusque-là essentiellement sur l’essor démographique pour leur croissance économique et leur poids géopolitique.

Les pénuries de main-d’œuvre viendront gripper les modèles de croissance du passé. La protection sociale, dont les retraites et l’assurance-maladie, présuppose par ailleurs une population croissante, et elle sera dès lors mise à mal. (…)

Même les pays développés qui sont devenus riches avant de subir les effets du vieillissement ne sont pas à l’abri de telles difficultés. Les systèmes de sécurité sociale du Japon, du Canada et des pays européens reposent sur le principe du soutien intergénérationnel, en vertu duquel la population active subvient aux besoins des retraités. Avec la chute du taux de natalité, la seule manière de pérenniser le système de retraite sans alourdir le fardeau pour la population est d’améliorer les retours sur investissement. Or la baisse de la population entame également les réserves de croissance de l’économie, créant un cercle vicieux qui est à l’origine de chutes historiques des taux d’intérêt.

Kazuo YansaeYohei MatsuoEugene Lang et Eri Sugiura, Nikkei Asia, Tokyo, Courrier international n°1628 du 13 au 19 janvier 2022.

https://www.courrierinternational.com/article/demographie-vers-un-monde-depeuple

« Voilà un dossier qui va conforter les arguments de tes adversaires préférés, papes et autres jésuites comme natalistes de tous poils » me dit Stultitia, tout émoustillée.

« Que nenni ! » est-t-il impératif de lui répondre.

Car de telles observations, par ailleurs connues depuis longtemps, constituent simplement le pendant démographique de l’incantation à la croissance économique tellement dénoncée, sur ce blog en particulier.

D’autres passages de ce dossier ne le cachent d’ailleurs pas :

La solution serait de soutenir la croissance économique en augmentant la productivité du travail (art. cit).

Rien de nouveau sous le soleil, donc.

La révolution industrielle fut effectivement, comme le reconnaît l’article, une « période au cours de laquelle la croissance économique était soutenue par la croissance démographique et inversement ».

On le sait, un tel cercle a été rendu possible par la surexploitation des ressources naturelles, en particulier fossiles, cause de la crise écologique actuelle désormais quasi-universellement dénoncée, du moins en paroles.

Depuis deux cents ans, une croissance démographique soutenue consume les ressources naturelles, dévaste l’environnement, engendre des guerres (art. cit).

 sont bien obligés de reconnaître les auteurs.

Mais voilà : au lieu de prendre acte de l’urgente nécessité de passer du déni lénifiant à l’indispensable mobilisation et à l’exhortation au seul programme responsable, celui qui supposerait inévitablement « du sang et des larmes », c’est-à-dire une double réduction – celle de la croissance matérielle avec l’inéluctable réduction de la consommation, du pouvoir d’achat, des retraites, et celle de la démographie -, voilà qu’on nous propose une fois de plus l’incantation magique qui accompagne la fuite en avant : « Croissons ! Augmentons la productivité du travail », indissociable du traditionnel « Croissez et multipliez ! Faites des enfants pour sauver la protection sociale et les retraites ! ».

Car on le sait, même les papes nous le serinent à l’envi, un enfant est avant tout une variable économique ayant pour but la sauvegarde de la croissance et du confort des personnes âgées.

L’exemple de la Chine, terrorisée par les effets de la baisse prochaine de sa population sur sa puissance économique, son poids géopolitique et son système de protection sociale, est des plus significatifs :

Directeur de recherche à l’université de Wisconsin-Madison, Yi Fuxian estime que les contraintes démographiques à l’œuvre en Chine malmèneront son économie.

En Chine, le PIB actuel par habitant ne représente que 16 % de celui des États-Unis. Ce qui attend la Chine, c’est une récession induite par son vieillissement. Sans relance de la natalité, le taux de croissance économique ne repartira pas et le pays ne dépassera jamais les États-Unis en termes de PIB” (art. cité).

Quelle effroyable nouvelle, en effet ! On comprend que l’ouvrage de Yi Fuxian, « Un grand pays dans un nid vide » ait été interdit en Chine : il ne faut pas désespérer le Billancourt chinois dans ses rêves exhibitionnistes d’arborer à la face du monde le plus gros fantasme infantile de toute puissance.

Trop nombreux sont encore les obsédés du déni et les partisans effrénés d’une « croissance verte » bien problématique, soutenue par de très improbables progrès techniques dont les effets sur la résolution des problèmes énergétiques et environnementaux sont selon toute vraisemblance de l’ordre du vœu pieux.

On se rassure comme on peut…

Mais les penseurs sérieux, ceux qui prennent réellement la mesure du problème, sont conscients des difficultés considérables que suppose la réduction obligatoire de la croissance économique, dont la régulation démographique constitue nécessairement une composante essentielle.

Difficultés considérables que nous ne pouvons pourtant pas manquer d’affronter si nous voulons simplement survivre.

« Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste »

 disait l’économiste Kenneth Boulding, cité par notre article.

Et j’ai moi-même plusieurs fois rappelé l’alternative évoquée par Herman Daly en 2005 dans la revue Scientific American :

Le basculement vers l’économie durable « impliquerait un énorme changement d’état d’esprit, sur le plan intellectuel comme sur le plan affectif, de la part des économistes, des décideurs politiques et des électeurs. On pourrait même être tenté d’affirmer qu’un tel projet est irréalisable. Mais l’alternative à l’économie durable –l’économie indéfiniment croissante – est une impossibilité biophysique. Si je devais choisir entre m’attaquer à une impossibilité politique et m’attaquer à une impossibilité biophysique, je jugerais la seconde comme la plus impossible des deux et tenterais ma chance avec la première ».

Pourtant, on le sait, les atermoiements, faux-semblants et pures proclamations d’intentions qui accompagnent les diverses COP s’accommodent fort bien d’un retour espéré, mieux, programmé, de « 30 Glorieuses » new style.

Car si cette période de croissance qui a vu en Occident l’explosion du consumérisme et de la démographie, entraînant le quasi-épuisement de nos ressources naturelles et la dévastation de notre environnement n’est plus concevable dans les pays de l’Ancien Monde, elle est d’ores et déjà en cours dans les pays dits « en développement » et amplement promue et bénie par ceux qui prévoient d’en tirer profit.

L’Afrique, en particulier, qui compte 1,3 milliards d’habitants et possède le taux de fertilité le plus élevé du monde avec une moyenne de 4,4 enfants par femme,

 a entamé son baby-boom : 41% de a population africaine a moins de 15 ans. D’ici à 2050, la population africaine devrait augmenter de 91% passant de 1,3 milliards en 2020 à 2,6 milliards, ce qui représentera près de 60% de la croissance démographique mondiale prévue (…). [D’après une étude] publiée en 2020 dans le journal scientifique The Lancet, l’Afrique subsaharienne devrait voir sa population tripler d’ici à 2100, passant de 1 à 3 milliards d’habitants (art. cité).

Comment dès lors s’étonner que toutes les nations industrialisées du monde rivalisent en déclarations d’amour exaltées aux pieds de cette belle capable d’assurer de nouvelles « 30 Glorieuses » qui mèneront le monde cette fois droit dans le mur ?

Mais qu’importe ? Les producteurs chinois, américains, européens, russes, turcs et autres encore disposeront là du Sacro-Saint Marché qui leur permettra de maintenir sous perfusion la Divine Croissance avant l’agonie définitive.

Routes de la soie, investissements tous azimuts en Afrique, devant de telles réalités déjà bien tangibles, à quels naïfs peut-on donc encore faire croire aux bonnes intentions vertueusement énoncées lors des COP ?

Certes, on le sait, le poids environnemental d’un africain moyen en hectares globaux (hag) est, pour le moment, de beaucoup inférieur à celui d’un américain moyen, d’un européen ou même d’un chinois.

(Rappel : si le mode de vie américain était généralisé à l’ensemble de la population mondiale, nous aurions besoin de 5 planètes pour subvenir à nos besoins, 2,5 si c’était le mode de vie français. Alors que le mode de vie – actuel – d’un indien ou d’un habitant du Burundi se contente largement de cette seule planète dont nous disposons).

Cela veut dire à l’évidence que les américains, européens, chinois, etc. ont à réduire drastiquement de façon urgente leur mode de consommation ainsi qu’à réguler leur natalité afin de ne pas peser de manière scandaleuse sur l’équilibre écologique de notre pauvre Terre.

Mais cela signifie aussi qu’il serait fatal pour les africains et autres peuples en développement de revendiquer au nom de la justice un type de croissance, économique comme démographique, conçu selon le modèle du « rattrapage », qui ne pourrait être que suicidaire à moyen terme pour eux comme pour l’ensemble de l’humanité.

Ceci en dépit de nombre de discours soi-disant bien intentionnés entendus ici et là qui estiment, au nom d’une déculpabilisation à courte vue, que la justice serait de promouvoir pour les peuples qui n’en ont pas « bénéficié » le genre de développement matériel qu’a connu l’Occident.

« En vertu de quoi les occidentaux devraient-ils conseiller aux africains et pakistanais de réguler leurs naissances et leur contester le droit de rouler en SUV ? Qui sommes nous pour prétendre leur donner des leçons ? ».

C’est bien pour cela que même si le taux de fertilité des habitants des nations industrialisées effectivement en décroissance et souvent inférieur au taux de renouvellement entraînera prochainement des problèmes pour maintenir le pouvoir d’achat et équilibrer les systèmes de retraites et de protection sociale, laisser croire que la solution passerait par une politique nataliste constitue une dangereuse supercherie.

Il est de la responsabilité de l’Occident, en tant que plus gros consommateur, pollueur et gaspilleur mondial par têtes, de mettre en œuvre une rigoureuse réduction, et même inversion, de sa croissance matérielle tout en maintenant un faible taux de natalité.

Donner l’exemple est la seule façon d’être crédibles si l’on veut inciter les pays en développement à ne pas suivre la voie fatale que nous avons suivie en entrant dans le cercle infernal qui lie croissance économique et croissance démographique.

Supposons […] -de façon purement théorique -que le monde entier adopte demain une politique de l’enfant unique. À la fin de ce siècle, nous serions de nouveau 1,6 milliard d’habitants. Le chiffre de 1900. [contre 9,7 milliards en 2064 selon la dernière étude de l’Université de Washington, citée dans l’article. Il faudrait cependant tenir compte de l’effet catastrophique des changements environnementaux sur la population mondiale]

Nous dit Alan Weisman.

Un tel chiffre étant considéré comme le plus conforme aux ressources dont nous disposons, le plus respectueux pour notre environnement et donc le plus approprié au maintien durable de l’espèce humaine sur notre Terre.

À partir de ce moment, bien sûr, la politique de l’enfant unique pourrait être abandonnée et la régulation démographique pourrait se baser sur le taux de remplacement, d’environ 2,05 enfants par femme.

(Rappelons qu’une telle politique a été suivie par l’Iran, de façon incitative et non coercitive à la différence de la Chine ou de l’Inde, avec des résultats remarquables, avant que M. Ahmadinejad y mette fin de façon catastrophique pour l’avenir de ce pays, d’ores et déjà en stress hydrique du fait de sa surpopulation).

Cette politique, qui ferait certes le bonheur de notre climat et de notre biodiversité, a bien évidemment toutes les chances de ne pas être du goût des capitalistes qui gouvernent notre monde et de leur recherche d’un profit optimal grâce à un nombre maximal de consommateurs.

Il y a donc hélas peu de chances de la voir mise en œuvre…

Pourtant, l’urgence est donc, bien loin des politiques natalistes qui font hélas leur retour dans des programmes électoraux, de conjuguer une indispensable décroissance économique des plus riches, sélective en fonction de la pression environnementale exercée, avec une croissance maîtrisée des plus pauvres, elle aussi sélective en fonction des retards de développement et d’équipements essentiels qui s’observent dans certaines nations.

Mais dans tous les cas, la persistance ou le développement de la régulation démographique doit demeurer, elle, un objectif partagé.

Cela passerait, bien évidemment, par des mesures aptes à réduire le scandale de la répartition inégalitaire des richesses et des ressources, au niveau des nations comme au niveau international.

Ainsi que par la mise en place de politiques migratoires rationnelles, enfin débarrassées des dangereuses stupidités démagogiques en vogue, et capables d’opérer les rééquilibrages démographiques qui s’imposent au niveau international.

Notre étude le reconnaît :

La réponse, dans bien des cas, a été de recourir à l’immigration, qui a contribué à la croissance des pays développés après le ralentissement de la croissance démographique (…).

Nécessité du recours à l’immigration

Sans l’immigration, bon nombre d’économies développées ne sont déjà plus en mesure de satisfaire leurs besoins en main-d’œuvre. Dans le Royaume-Uni post-Brexit, la combinaison des barrières à l’immigration et des restrictions sanitaires a entraîné une grave pénurie de travailleurs. Avant la pandémie, seuls 12 % des chauffeurs routiers étaient originaires de l’Union européenne. Or, en vertu des nouveaux règlements britanniques, il est désormais interdit d’embaucher des chauffeurs à l’étranger (…)

Concurrence pour séduire les travailleurs étrangers

Certains pays se mettent désormais en quête de main-d’œuvre. L’Allemagne accepte davantage de travailleurs non européens depuis 2020. En 2019, l’Australie a allongé la durée maximale des visas vacances-travail de deux à trois ans, à la condition que les personnes concernées travaillent pendant un temps donné dans des secteurs victimes de pénuries de main-d’œuvre, comme l’agriculture. Le Japon fait également entrer plus de travailleurs étrangers au titre de son programme Specified Skilled Worker [ouvert aux travailleurs qualifiés dans certains secteurs spécifiques].

Les forces économiques à l’œuvre pourraient bien faire naître une concurrence nouvelle entre les pays pour séduire les travailleurs étrangers. L’objectif est de devenir un pays de prédilection. Keizo Yamawaki, spécialiste des politiques migratoires à l’université Meiji de Tokyo ajoute:

Si l’on veut attirer les travailleurs étrangers, il faut leur donner la possibilité de s’installer à demeure dans le pays.” (art. cité).

Politique indispensable, certes, mais dont l’évocation ne semble pas prête à figurer dans les programmes électoraux aussi étriqués qu’irréalistes que nous subissons.

Terminons par un peu d’humour, en évoquant l’un des arguments les plus burlesques des natalistes :

Dans une étude de 2020, l’économiste Charles I Jones, de l’université de Stanford, explique « qu’à long terme, tout effet économique positif découlant d’une diminution de la population pourrait être annulé par la réduction de la capacité créative de l’humanité ». Les idées étant le moteur de la croissance, « une baisse du nombre absolu de cerveaux pourrait freiner sérieusement l’innovation, et donc les perspectives de croissance » (art.cit).

Ce monsieur ignorerait-il donc qu’Einstein, Platon et autres Jean Sébastien Bach ou Descartes, sans parler des inventeurs du feu, de l’agriculture, ou des peintres de Chauvet et de Lascaux, ont vu le jour dans un monde qui comptait six ou sept milliards d’habitants de moins que le nôtre ?

Et que l’augmentation « du nombre absolu de cerveaux » qu’il appelle de ses vœux risque hélas de faire, en raison des crises probables et des guerres dues à la pression démographique insupportable et à la raréfaction des ressources, que le nombre absolu des cerveaux de djihadistes, terroristes et autres dictateurs dépasse amplement le nombre de cerveaux d’Einstein ?

*

Ajout du 10/02 :

Ce lien à l’article fort instructif de Sylvestre Huet, qui montre de façon chiffrée à quel point nous ne sommes pas égaux en ce qui concerne la pollution et la production de gaz à effet de serre.

Au niveau national comme international (cf. ci dessus la comparaison des poids environnementaux en hectares globaux (hag) ) les riches sont beaucoup plus nocifs que les moins riches et bien sûr que les pauvres.

Pour être crédible et donc efficace, l’indispensable politique de sobriété écologique doit avant tout s’attacher à la réduction des inégalité sociales.

Une politique climatique efficace suppose donc la réduction drastique des écarts d’émissions entre groupes sociaux classés par revenus et patrimoines. Or, le seul moyen efficace d’y parvenir est de s’attaquer à la cause de cet écart… qui est justement l’inégalité de revenus et de patrimoine.

Donc, la France a besoin d’un Président qui ne souhaite pas que « plus de jeunes rêvent de devenir milliardaires« , mais d’un Président qui se fixe l’objectif de réduire drastiquement cet écart en confisquant les plus gros revenus et patrimoines au bénéfice de programmes d’action climatique collectifs. Après, il lui sera possible de s’adresser au reste de la population, notamment aux classes moyennes, pour lui demander la sobriété.

Qu’on se le dise !

À propos de Miles Davis, Desmond Tutu, Jean-Marie, et de bien d’autres, pour une bonne fin d’année.

Une Pensée de Pascal m’a opportunément fourni matière à réflexion pour cette fin d’année :

« Il y a assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir, et assez d’obscurité pour ceux qui ont une disposition contraire. » (Éditions de Port-Royal : Chap. XVIII).

Sans doute l’intention de Pascal est-elle essentiellement religieuse et veut-t-il laisser entendre que celui qui désire voir Dieu et son œuvre dispose de suffisamment de signes pour en déceler la trace dans l’indéniable noirceur de notre monde.

Mais il me semble qu’on peut aussi faire de ce magnifique petit texte une lecture plus « laïque ».

Oui, ce monde rempli d’obscurité est terrible, révoltant. C’est un fait.

Le constat quotidien de son insupportable cruauté ne semble laisser place qu’au découragement, au désespoir.

Et pourtant, « pour ceux qui ne désirent que de voir », il existe des porteuses et des porteurs de Lumière qui montrent qu’au cœur même de cette obscurité, autre chose est à l’œuvre, quelque chose que l’apparente victoire des ténèbres ne peut arrêter.

Ainsi en est-il, parmi tant d’autres, du témoignage de Desmond Tutu, infatigable défenseur de la Lumière et de la Justice, dont, mieux que les mots, la musique traduit l’éblouissant rayonnement.

Ainsi en est-il aussi des militants de Memorial qui maintiennent vive l’exigence de la Liberté dans un univers gangréné par la lâcheté et la corruption.

Ainsi en est-il de tant d’anonymes, ferments de Lumière à Hong-Kong, en Birmanie ou ailleurs.

Une petite pensée encore pour un artisan de Justice et de Paix, récemment disparu dans la discrétion, et dont la persévérance a permis de changer quelque peu le visage de notre monde.

À ces moments lumineux de nos rencontres passées !

Effectivement, grâce à vous, « il y a assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir ».

Merci.

Et bonne fin d’année à toutes et à tous !

Une fois de plus, d’un déni à l’autre. De quelques oubliés des COP et des emballements médiatiques.

Depuis une dizaine d’années que je tiens ce blog, je constate avec plaisir que certains des sujets que j’ai tellement évoqués (écologie, réchauffement climatique, décroissance, question énergétique, etc.) ont désormais acquis une place dans les consciences ainsi que dans l’univers médiatique.

Je n’ai certes pas la prétention d’y être pour grand-chose, mais il y a tout de même une satisfaction à avoir l’impression d’aller dans le sens de ce qui doit être fait.

Non que cela atténue en quoi que ce soit mon « pessimisme de l’intelligence », que j’essaie toutefois de concilier, comme le disait Gramsci, avec « l’optimisme de la volonté ».

Car, une nouvelle fois, je ne peux qu’adhérer à l’opinion exprimée par Jean Marc Jancovici lors d’une récente interview accordée à l’hebdomadaire allemand « Die Welt » :

Qu’est-ce que vous vous attendez de Glasgow ?

Rien.

Réponse courte et claire. Pourquoi êtes-vous si pessimiste ?

Si vous regardez le passé, vous réalisez que les COP n’ont rien changé dans le monde réel. Après l’entrée en vigueur de la convention climat, les émissions ont continué à croître exactement comme avant. Aucune inflexion. Les Nations Unies ne font que prendre acte de ce que les pays sont déjà prêts à faire, et pour le moment ils ne sont pas prêts à entraver leur économie au nom du climat.

Succession de vœux pieux et de déclarations démagogico-médiatiques, étalage effréné d’un green washing prompt à remplacer l’économie carbone par une économie lithium tout aussi dévastatrice mais prometteuse de belles plus-values, comme l’attestent les actuelles envolées des bourses du monde entier dopées à la « croissance verte », etc. etc.

La relative prise de conscience et l’emballement médiatique sont encore très, très loin d’influer sur l’évolution réelle de nos économies.

De plus, bien des thématiques essentielles et bombes à retardement sont pudiquement occultées, comme celle de la démographie, ou bien discrètement laissées de côté, comme celle de la persistante inégalité de la répartition des richesses, que ce soit au niveau des nations comme au niveau international.

Mais je m’étonne d’un paradoxe : alors que l’écologie et la question du climat font désormais, pour le meilleur et pour la pire, la « Une » des médias et suscitent COP, sommets et rapports divers, une autre question, reconnue comme tout aussi importante pour l’avenir de notre humanité, continue à n’apparaître dans les agendas politiques qu’à titre de réactions de dernières minutes -dernières minutes qui se répètent depuis vingt ans… – à l’occasion de naufrages ou autres catastrophes qui émeuvent nos sensibilités, sans lendemains -sans lendemains depuis vingt ans… – et se voit traitée avec un amateurisme en total décalage avec son importance et sa gravité.

Il s’agit de la question des migrations.

On le sait, les mouvements migratoires constituent déjà et constitueront inévitablement l’un des problèmes essentiels du XXIème siècle.

Mais outre les réactions de dernière minute mentionnées, où sont donc les COP, les engagements internationaux et les mobilisations de masse, les Greta Thunberg et les manifestations régulières de jeunes ou de moins jeunes consacrées à ce sujet ?

Échapperait-il à la versatilité des modes médiatiques et des exhortations militantes aux bonnes intentions ?

Nos principaux enjeux contemporains ne sont-ils pas d’importance équivalente, et un drame profondément humain ne serait-il pas à considérer avec le même sérieux que le drame écologique ?

Mais hormis quelques indignations passagères autant qu’éphémères, les migrants ne semblent pas faire recette. On s’habitue, on se lasse. Naufrages, maltraitances, violence répressive, tout cela est tellement répétitif…

Pire, l’indifférence de l’opinion et le cynisme des dirigeants laisse le champ libre à celles et ceux qui ne sortent du déni que pour cultiver l’hystérisation. Car la façon la plus fréquente d’aborder la question manifeste hélas – on le constate à l’évidence de plus en plus en périodes électorales – outre une indéniable lâcheté politique, une xénophobie endémique quoique furtive, une peur, voire un racisme implicite qui ne demande qu’à se désinhiber. C’est bien ce dont témoignent les lamentables exhibitions de quelques abjects trublions cherchant à rassembler les foules et prescrivant désormais leurs programmes à des partis autrefois respectables. Tout ceci constituant une menace réelle pour la démocratie et les valeurs fondatrices de l’Europe en particulier.

Il faudrait donc enfin réfléchir aux raisons de nos incohérences et de nos ambivalences à propos de la question des migrations.

À l’image de la croissance démographique, dont le caractère dramatique fait lui aussi l’objet d’un déni largement partagé et dont les conséquences désastreuses sont loin de mobiliser les foules parce qu’une réflexion sur le sujet nécessiterait une remise en question de quelques uns des réflexes et désirs enracinés dans nos affects les plus fondamentaux, la question migratoire semble éveiller chez nous quelque chose qui relève avant tout du « tripal » le plus profond et perturbe, voire empêche toute approche raisonnable.

Il serait difficile de le nier.

Avant toute perception des découvertes et richesses possibles qui accompagnent tout échange, la personne migrante est perçue comme l’autre, l’inconnu, celle ou celui qui nous bouscule dans notre zone de confort et suscite le malaise du fait de sa différence, de langue, de couleur de peau, de culture, de religion.

Malaise qui, on le sait, on le constate tous les jours, lorsqu’il ne suscite pas le déni, peut aller jusqu’à la peur, au rejet.

Ressentis ô combien récupérés et exploités par celles et ceux qui font leur profit de la désinhibition de nos pulsions les plus obscures.

Car l’accueil d’une diversité humaine bien réelle et concrète dans notre quotidien exige beaucoup plus que la défense désormais quasi unanime d’une biodiversité souvent abstraite ou se limitant aux images débonnaires des oiseaux de nos jardins ou autres documentaires animaliers.

Pour répondre à une telle exigence, il serait donc capital et urgent de promouvoir enfin une approche rigoureuse, positive et dédramatisée de la question migratoire.

Tout comme, si nous ne nous efforçons pas de les maîtriser, nous devrons subir de façon catastrophique le changement climatique et ses conséquences environnementales, les problèmes liés à l’inéluctable raréfaction des énergies fossiles ou ceux imposés par une croissance démographique non régulée, les bouleversements liés à des phénomènes migratoires qui n’ont jamais pu être empêchés dans l’Histoire de l’humanité par quelques murs ou barbelés que ce soit doivent être envisagés avec lucidité, rigueur et détermination si nous voulons éviter les graves troubles qu’ils peuvent susciter.

Parmi d’autres approches développées en particulier par des associations (voir par exemple le remarquable Manifeste de France Terre d’Asile), ce texte de Filippo Grandi, haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés, pourrait aller dans le sens de cette indispensable dédramatisation d’un phénomène que nous nous devons de réguler avec le plus d’intelligence et d’humanité possible en vue de le transformer en chance aussi bien pour les accueillis que pour les accueillants.

Il importe d’insister en premier lieu sur le caractère inconditionnel du droit d’asile, caractère dangereusement remis en question par les rodomontades des va-t-en-guerre mentionnés plus haut :

Des courants politiques poussent pour restreindre l’espace d’asile en prenant comme justification ce qui se déroule aujourd’hui à la frontière polonaise. Cette érosion et la restriction de l’accès à des personnes réellement en demande de protection internationale sont très inquiétantes et contraires aux valeurs proclamées par l’Union. Cela peut avoir un énorme retentissement dans le monde, où beaucoup de pays, nettement moins riches, sont, bien davantage que nous, frappés par l’afflux de réfugiés. Cela pourrait donc influer fortement sur la pratique du droit d’asile un peu partout (art. cité).

Même si le secours et l’assistance sont dus sans conditions aux migrants en danger, ce droit d’asile dont doivent bénéficier de façon inconditionnelle toutes les personnes persécutées et menacées doit être nécessairement distingué de la situation des migrants économiques qui ne peut, elle, relever de l’inconditionnalité. Ceci contre un « bisounoursisme » des bonnes intentions qui, en étendant cette inconditionnalité à tout type d’accueil, risque de diluer et de perdre le caractère spécifique, indispensable et urgent de l’asile, et susciter incompréhensions et tensions dans les pays d’accueil.

La migration économique elle-même devant être réglementée et répartie en fonction des possibilités réelles rigoureusement évaluées des pays riches,

  • (le fait que 97% des français et plus largement des habitants des nations privilégiées appartiennent aux 30% les plus riches du monde ne devrait-il pas nous inciter, nous et nos semblables, à un peu moins de cécité quant à l’urgence d’un développement économique plus solidaire en ce qui concerne la répartition des richesses et le cas échéant du travail ?)

 et non des fantasmes populistes propagés par des théories xénophobes ou racistes (« grand remplacement », « parasitisme » etc.), tout en évitant de favoriser un « néo-colonialisme migratoire » privant les pays de départ de ressources humaines indispensables à leur propre développement politique, culturel autant qu’économique.

Un véritable débat de fond sur la migration est-il encore possible aujourd’hui ?

La politisation et la stigmatisation l’ont rendu toxique. On n’admet plus que la migration est nécessaire, pour différentes raisons. La migration économique doit être réglementée, et plus elle sera gérée, plus la migration irrégulière se réduira. Cette bonne gestion ferait aussi que le canal de l’asile ne serait plus le seul que des gens voulant migrer pourraient utiliser. Il doit être préservé pour les personnes qui fuient des guerres et des discriminations. Enfin, n’oublions pas la question du changement climatique qui peut, si elle n’est pas résolue, créer de véritables « bombes migratoires » (art. cité).

Face aux insuffisances manifestes de nos politiques migratoires, écoutons encore les recommandations pertinentes de Pascal Brice, Daniel Cohn-Bendit et Romain Goupil :

Il est temps que l’Union et ses États membres se dotent d’une politique migratoire et d’asile conforme aux valeurs et aux nécessités de l’accueil et qui nous mette à l’abri des chantages.

Il est temps de cesser de reculer devant l’inacceptable. L’accueil des personnes étrangères sur le continent européen est une double réalité, une double nécessité, du point de vue du respect du droit d’asile comme de celui des besoins de nos économies. Il doit se faire dans la maîtrise pour prendre pleinement en compte les inquiétudes sociales et culturelles qui taraudent l’Europe.Il passe par un contrôle des frontières extérieures de l’Union, ne serait-ce que pour se prémunir contre la menace terroriste extérieure.

[une fois encore contre le  « bisounoursisme » d’un accueil inconditionnel de tous…]

Cela suppose de la part de l’Union et des États membres une politique migratoire et d’asile fondée sur un accueil digne, organisé et maîtrisé et la fin de politiques dissuasives qui ne dissuadent de rien et entretiennent le désordre, de Moria, en Grèce, jusqu’à Briançon (Hautes-Alpes) et Calais (Pas-de-Calais). Cela passe également par une politique d’intégration active pour l’apprentissage des langues européennes, la formation professionnelle, l’emploi, le logement, la connaissance et le partage des valeurs fondamentales de la démocratie.

C’est ainsi que nous aurons répondu à l’urgence de la survie d’hommes, de femmes et d’enfants à nos frontières, et reconquis notre liberté de décision en tant qu’Européens, en tournant enfin le dos aux peurs organisées par les despotes et les semeurs de haine.

En se souvenant que jamais dans l’Histoire les peurs et les haines, les barricades ni aucun moyen violent n’ont été capables d’arrêter le mouvement inéluctable des migrations, et qu’il importe donc à un État de Droit de traiter le problème dans la justice, la décence et l’humanité, pour le bien de tous.

*

*

Ajout du 01/12:

Quelques extraits d’une tribune aussi nécessaire que courageuse:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/12/01/ce-sont-bien-les-etats-qui-tuent-des-migrants-aux-frontieres-de-l-europe_6104242_3232.html

Dans les heures qui ont suivi le repêchage de plusieurs corps sans vie au large de Calais, on a assisté à un véritable déferlement de déclarations émanant d’élus et de représentants d’institutions publiques, se défaussant de toute responsabilité dans les conséquences dramatiques d’une politique migratoire meurtrière, qu’ils ont pourtant choisie et rendent opérationnelle tous les jours. A les entendre, les « passeurs » seraient les seuls et uniques criminels dans cette « tragédie humaine », épaulés, selon certains, par les associations non mandatées par l’Etat, qui auraient « du sang sur les mains », selon les propos tenus par Pierre-Henri Dumont, député [LR]du Pas-de-Calais, sur Franceinfo, le soir du drame. Ce retournement des responsabilités est odieux et inacceptable.

Rhétorique éculée

Le dédouanement des politiques en France et au Royaume-Uni fait tristement écho à la situation dramatique dans le canal de Sicile, où, depuis maintenant plus de vingt ans, des bateaux chavirent et des exilés se noient dans l’indifférence. Il fait écho aussi au traitement de la situation en cours à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, où quelques milliers de migrants sont pris au piège entre les forces armées biélorusses et polonaises, poussés en avant par les premières et repoussés par les secondes. N’y voir que le machiavélisme de la Biélorussie épaulée par la Russie, c’est occulter la responsabilité de l’Union européenne (UE) dans ce refus obstiné d’accueillir celles et ceux qui fuient leur détresse.

C’est bien avec l’assentiment de tous les Etats membres que les gardes-frontières polonais repoussent à coups de grenades lacrymogènes et de lances à incendie des familles afghanes, syriennes et d’autres nationalités, dont la vie est chaque jour mise en danger dans des forêts marécageuses, par des températures glaciales. Ce sont bien les Etats qui tuent aux frontières européennes.

(…)

Face à ces drames, il est urgent que l’UE et les Etats européens, y compris le Royaume-Uni, reconnaissent leurs responsabilités et changent radicalement de cap : il n’est pour nous ni concevable ni acceptable que les institutions poursuivent dans leur entêtement à traiter les personnes migrantes comme des criminels, pour ensuite regretter hypocritement les morts que les mesures sécuritaires contribuent à produire.

*

Ajout du 14/12:

Une réflexion pertinente à propos du caractère inadéquat de l’utilisation du terme « crise » pour qualifier ce qu’on a laissé devenir une routine.

https://theconversation.com/debat-peut-on-en-finir-avec-la-crise-des-migrants-dans-les-medias-172976

Ce que je constate surtout, c’est que les interactions entre médias et « spécialistes » sont pernicieuses car elles renforcent paradoxalement le climat de « crise » qui caractérise la perception des migrations.

En ce qui me concerne, j’expliquerais volontiers qu’un naufrage comme celui de Calais ne relève pas d’une « crise », mais d’une forme de routine – une routine certes tragique et inacceptable, mais une routine quand même. Cette routine est la conséquence directe de la manière dont les États gouvernent les migrations, et il ne faut donc pas s’en étonner. C’est là le travail des universitaires (et des sciences sociales) : prendre du recul par rapport à l’actualité brûlante, mettre l’événement en perspective, rappeler des précédents historiques, etc.

Mais comment exposer de tels arguments si, précisément, on ne parle des migrations qu’à l’occasion de naufrages ? En matière de communication, la forme prend souvent le pas sur le fond. Et naturellement, plus on évoque les migrations sous l’angle d’une crise, plus les responsables politiques seront fondés à ne présenter les naufrages que comme des événements imprévus et tragiques, et à les traiter à grands coups de réunions d’urgence et de mesures ad hoc – perpétuant ainsi un cycle de crise et d’urgence qui dure depuis près de trente ans.

On objectera que les lamentations sur les biais médiatiques sont aussi anciennes que les médias eux-mêmes, et que face à l’urgence il faut se lancer dans l’arène sans hésitation ni cynisme, et avec toute l’indignation qui sied aux circonstances. Éternel débat, auquel il n’existe probablement aucune réponse satisfaisante. Mais tout de même, comment se fait-il qu’en 2021, alors que la barre des 20 000 décès de migrants en Méditerranée a été franchie depuis 2020 déjà, on continue à solliciter en urgence des « spécialistes » à chaque naufrage, pour qu’ils interviennent le soir même et commentent un événement qui, hélas, n’en est pas un ?

Enfant de Bernadette contre enfant de Pétain. Quand Pierre Birnbaum donne des leçons d’histoire à un certain Eiríkr Zemmour.

(Éric est un prénom masculin scandinave, dérivé du vieux norrois Eiríkr (ou Eríkr) ). Wikipedia..

cf. une réflexion qui date d’il y a déjà cinq ans …

Lors d’une conférence récente donnée dans le cadre du Salon du Livre Pyrénéen de Bagnères de Bigorre à propos de son livre La leçon de Vichy (Paris, Seuil 2019), Pierre Birnbaum, historien et spécialiste internationalement reconnu de sociologie politique – se présentant volontiers comme « enfant de Bernadette » du fait de sa naissance à Lourdes et de son enfance cachée au village d’Omex à quelques kilomètres de cette ville – a livré quelques réflexions amplement documentées qui remettent à leur juste place les allégations abjectes d’un personnage qui fait actuellement le buzz en tirant sur les pires ficelles du populisme et du racisme.

On gagnera bien sûr à se référer à l’intégralité de la conférence (voir les liens ci-dessous), mais concernant le sujet qui nous occupe, on se rapportera en particulier à la fin de cette vidéo, vers 13mn, où il est question de la politique systématique d’arrestation et de destruction mise en place à l’instigation de Pétain qui, loin d’être un « bouclier » comme le prétend M. Zemmour, se montre acharné dans la rédaction et l’exécution des décrets qui traquent les français juifs.

Cette mise en garde contre toute réhabilitation de Vichy s’accompagnant d’une interrogation urgente en ce qui concerne nos capacités de démission et de collaboration, en particulier celle de la haute fonction publique : car l’expérience de Vichy – dont les séquelles ont été et demeurent encore bien présentes dans notre vie politique récente a largement démontré que les valeurs de la République ne pèsent pas lourd lorsque « dans certaines circonstances favorables » des individus s’emploient sciemment à éveiller et désinhiber ce fond obscur dans lequel s’enracinent la haine de l’autre, le racisme et la xénophobie, et à démasquer « sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce » (S. Freud, Malaise dans la civilisation).

*

On peut visionner la quasi-totalité de cette conférence de Pierre Birnbaum, présentée par M. José Cubero, en utilisant dans l’ordre les liens suivants :

https://www.youtube.com/watch?v=ItYUUN2zHOE

https://www.youtube.com/watch?v=kYkgw-bbR_4

https://www.youtube.com/watch?v=lwI8Ji-bJMk

et le lien mentionné ci-dessus :

https://www.youtube.com/watch?v=5fpFGsInx3o

*

Ajout du 06/11

Et toujours à propos d’une scandaleuse réhabilitation et « normalisation » de Vichy, cet article, parmi d’autres, qui rappelle quelques fondements essentiels de notre République, mais aussi tout simplement de notre humanité, qu’il conviendrait de ne pas prendre à la légère:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/11/06/la-tentative-d-eric-zemmour-de-normaliser-vichy-vise-a-masquer-son-veritable-projet-mettre-a-bas-la-republique_6101147_3232.html

Ajout du 02/12:

En lien, cet interview essentielle du grand historien américain Robert Paxton:

https://www.lemonde.fr/societe/video/2021/12/02/vichy-et-les-juifs-l-historien-robert-o-paxton-repond-a-eric-zemmour-dans-un-rare-entretien-au-monde_6104444_3224.html

*

Ajout du 12/01/2022:

Un complément d’information utile dans le dernier ouvrage de Jacques Semelin (avec Laurent Larcher): Une énigme française. Pourquoi les trois quarts des Juifs en France n’ont pas été déportés, Paris, Albin Michel, janvier 2022.

Du même auteur, voir aussi l’article du Monde:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/12/02/m-zemmour-votre-rhetorique-est-celle-de-l-entrepreneur-identitaire-qui-peut-entrainer-un-pays-au-massacre_6104376_3232.html

Promesses démagogiques ou annonce de sang et de larmes ? D’une écologie de la conviction à une écologie de la responsabilité.

Tranquillisez-vous : je n’ai aucune envie de rentrer dans le débat tragico-burlesque autour de la candidature ou pas d’un certain pluri-condamné pour incitations à la haine raciale ou autres délits, qui se voit propulsé au zénith des médias du fait de la complicité honteuse de journalistes méprisables qui ne devraient pas mériter ce nom. Ne faudrait-il pas sanctionner la publicité en faveur de la délinquance ?

Ni même de ratiociner sur la surenchère d’une certaine droite – et pas que… – qui s’empare des thèmes les plus nauséabonds de l’extrême droite en vue de peaufiner son profil de va-t’en guerre.

Non. Mon propos concerne une autre supercherie, peut-être plus grave – qui sait ? – car elle n’émane pas de quelques bouffons grotesques autant que dangereux, mais de personnages qui devraient être dignes de confiance de par leur appartenance à ce courant hautement respectable qui est celui de l’écologie, courant que je partage tout en désespérant de le voir un jour « responsable » au sens où Max Weber emploie ce terme (cf. ci-dessous).

Car ne voilà-t-il pas que la démagogie vient prendre possession de la réflexion écologique, alors même que celle-ci, face aux urgences de notre époque, devrait s’astreindre à la plus grande rigueur et la plus grande honnêteté ?

Rigueur et honnêteté qui devraient accorder toute sa part à une exigeante éthique de responsabilité, plutôt que de céder aux facilités trompeuses d’une pure éthique de conviction.

[Rappelons que pour le philosophe et sociologue Max Weber (1864-1920) « l’éthique de conviction » repose sur le pur principe du devoir, « la flamme de la pure doctrine » : il faut agir en fonction des valeurs supérieures et des principes auxquels on croit. « L‘éthique de responsabilité » si elle relève elle aussi de principes et de valeurs, fait en revanche une part déterminante au pragmatisme : l’action motivée par des valeurs ne peut faire abstraction des effets concrets tels que la raison permet de les prévoir « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes ». Voir : Le savant et le politique, Plon, Paris 1959, p. 172ss].

Ainsi est-on étonné de constater par exemple qu’ignorant toute approche scientifique rigoureuse, une prétendante à la fonction de candidate écologiste à la présidence de la République se permet d’assurer qu’il est possible de « sortir des engrais chimiques en cinq ans ».

« Conviction », bons sentiments certes, mais qui risquent d’engager un pays, voire le monde, sur des voies bien douteuses et bien dangereuses sous le seul prétexte de « veiller sur la flamme de la pure doctrine » (M. Weber, op. cit. p. 173).

Allons tout de suite à la conclusion [de l’étude de l’INRAE: L’azote : un élément clé pour le développement de l’agriculture biologique] :

Oui, il est possible d’aller vers une généralisation du bio, mais à de nombreuses et très sévères conditions techniques et sociétales. En effet, lorsque le modèle est utilisé avec des scénarios de 20%, 30%, 40% et jusqu’à 100% de bio, si l’on conserve les pratiques d’élevages, de cultures et de consommation alimentaires actuelles, c’est la catastrophe. Au sens où la baisse de rendement des cultures due au déficit en azote ne permet plus de nourrir les 7,5 milliards d’êtres humains actuels et encore moins les 8,6 milliards envisagés. Et le manque n’est pas anecdotique. Si l’on prive l’agriculture des engrais azotés sans rien changer par ailleurs, à 20% de bio on peut nourrir 6 milliards d’êtres humains. Et à 60% de bio, le chiffre chute à 3,6 milliards.

(…)

Donc, si l’on veut élever le niveau du débat politique et électoral, on arrête les slogans ineptes sur « la sortie du … en 5 ans » – une durée calée sur celle du mandat politique du Président de la République et non sur une analyse technico-économico-sociale – et on s’occupe plus sérieusement du sujet. Parce que réaliser les conditions citées par les auteurs de l’article de Nature Food, à l’échelle de la France (si tant est qu’il soit possible de le faire de manière complètement indépendante d’un monde qui ne s’engagerait pas dans la même voie), en cinq ans relèverait tout simplement de l’opération du Saint Esprit, mais pas de la politique. (S. Huet. Article cité en lien).

De même, sans être hélas surpris, constate-t-on que bien que le problème de l’intermittence des « énergies renouvelables » soit souligné depuis au moins deux décennies, une sortie du nucléaire « à l’allemande » continue d’être prônée sans plus de réflexion par l’ensemble des prétendants écologistes à la présidence de la République alors même que l’Angleterre vient de connaître l’une des pires crises de son histoire énergétique du fait de l’absence de vent, entraînant une hausse sans précédent du prix du gaz dans l’Europe entière tout en obligeant le recours au charbon, et que l’Allemagne confirme sa dépendance périlleuse au gaz russe, quitte à se doter d’un parc de centrales à gaz d’une puissance supérieure au parc nucléaire français. Bel exemple « d’usine à gaz » qui ne témoigne pas spécialement d’une remarquable réussite écologique.

Là encore, une pure « éthique de conviction » en arrive à des résultats qui peuvent être catastrophiques du point de vue écologique.

L’été s’achève en pente douce en cette mi-septembre. Les températures restent clémentes et les terrasses bien remplies. Alors pourquoi se soucier de l’hiver ? Peut-être parce qu’il faut écouter les marins qui se méfient du calme plat. Face aux côtes écossaises et anglaises, le vent faible n’est pas de bon augure. Surtout depuis que ces mers agitées se sont hérissées de milliers d’éoliennes équivalant à la production électrique de plus de huit tranches nucléaires. La plus grosse capacité au monde. A elles seules, elles fournissent le quart de l’électricité consommée par le Royaume-Uni…, quand le vent souffle.

Et en ce début septembre, les machines se sont mises à l’arrêt. Cet évènement climatique anodin a plongé le monde de l’énergie dans l’inquiétude. Quand les éoliennes s’arrêtent, il faut compter sur les autres sources de production d’électricité pour alimenter le pays. Dans les îles Britanniques, c’est le gaz, le nucléaire et le charbon. On peut enfin puiser dans les réserves. Mais celles-ci sont au plus bas, tandis que les centrales nucléaires sont en maintenance ou à l’arrêt. Reste le gaz et le charbon. Le gestionnaire du réseau britannique a demandé en urgence à EDF de rouvrir une des dernières centrales à charbon.

Résultat, en faiblissant, le vent du Nord à fait s’envoler les cours du charbon et surtout du gaz. Pour ce dernier, les prix atteignent des niveaux jamais vus depuis vingt ans. Car, à la météo, s’est ajoutée la reprise de la demande, plus forte que prévu. Le phénomène ne se limite pas au Royaume-Uni, et c’est toute l’Europe qui s’inquiète de la situation. De passage sur le Vieux Continent, un envoyé officiel du département américain de l’énergie a fait part de sa vive inquiétude au regard des très faibles réserves européennes et de l’insuffisance des fournitures de gaz. Les Américains sont au maximum de leur capacité et les Russes peinent à fournir la demande. On comprend mieux l’empressement des Allemands à achever la construction du gazoduc Nord Stream 2dans la mer Baltique.

https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/09/14/gaz-les-prix-atteignent-des-niveaux-jamais-vus-depuis-vingt-ans_6094586_3234.html

(voir aussi l’article important de Stéphane Lauer : https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/09/27/entre-deux-maux-le-recyclage-des-dechets-nucleaires-et-le-rechauffement-climatique-l-europe-doit-trancher_6096121_3232.html  )

De même continue-t-on d’entendre de la part de dits « écologistes » des discours semblant ignorer les graves conséquences environnementales d’un passage généralisé à la mobilité électrique ainsi que les ordres de grandeur qu’elle supposerait en ce qui concerne l’augmentation démesurée de la production d’électricité, ou autres apologies sans nuances du « passage à l’hydrogène » alors même qu’en dehors de quelques applications spécifiques, celui-ci a toutes les chances de constituer une « solution » aussi coûteuse qu’illusoire.

En fait, la physique est impitoyable : l’énergie nécessaire pour séparer l’hydrogène de l’oxygène – auquel il est solidement « cramponné » – est exactement égale à l’énergie que l’hydrogène fournira quand il brûlera, c’est-à-dire… s’associera de nouveau à de l’oxygène (par combustion ou dans une pile à combustible) pour reformer de l’eau !

(…)

Pour que l’hydrogène soit « vert », il faut électrolyser de l’eau avec de l’électricité bas carbone (nucléaire, éolien, hydraulique ; le solaire est déjà presque trop carboné à cause de la fabrication du panneau). Mais il y a un petit problème d’ordre de grandeur : en France, pour remplacer tous nos carburants par de l’hydrogène obtenu par électrolyse à partir d’électricité éolienne, il faudrait multiplier par 15 la puissance installée dans l’Hexagone en moulins à vent modernes, et doubler la production électrique totale…

(…) La consommation totale de produits pétroliers dans le monde avoisinant les 4,5 milliards de tonnes en 2019 (merci le covid après !), et les carburants faisant à peu près les 2/3 du total, ça fait donc environ 3 milliards de tonnes de carburant.

Pour avoir le même contenu énergétique en hydrogène, il faudrait environ 1 milliard de tonnes, demandant plus du doublement de la production électrique mondiale pour être produits…

Sans évoquer l’absence récurrente de réflexion proprement écologique sur l’urgence de la question démographique

Etc. etc. etc.

Il serait donc grand temps d’inclure, au-delà des incantations relevant de la pure « conviction », une bonne dose de « responsabilité ».

Certes, la démagogie y perdra, ainsi que le pouvoir de séduction de certains discours sur l’électeur potentiel.

Mais ne serait-ce pas l’honneur d’une écologie digne de ce nom que de nous mettre enfin clairement face aux difficultés et aux efforts qui nous attendent, plutôt que de nous engager dans des illusions que la réalité ne pourra que dissiper, probablement de façon tragique, à force de dégâts écologiques et de coûts économiques considérables ?

Supercherie et duplicité ont fait suffisamment de mal en politique pour qu’on ne s’efforce pas d’y trouver une alternative.

Celle-ci passe nécessairement par « du sang et des larmes », et le courage de ce « parler vrai » auquel fait allusion Daniel Cohn-Bendit :

Si la révolution verte est en marche, son image irénique se brouille. « La transition écologique en douceur, ça n’existe pas », tranchait Daniel Cohn-Bendit dans Les Echos du 24 août, à l’attention des Verts. S’ils parlaient vrai, poursuivait l’ancien député européen, ils devraient dire « votez pour nous, et tout sera plus difficile ». Mais qui est prêt à promettre du sang et des larmes ?

[voir dans l’article de J.M. Bezat cité en lien ci-dessus une liste impressionnante des limites du « grand basculement« : problèmes écologiques liés à l’exploitation des métaux rares; raréfaction et renchérissement du cuivre indispensable pour l’électrification de la planète; production de l’aluminium, des éoliennes et des panneaux photovoltaïques dans des usines chinoises alimentées au charbon; « pollution numérique colossale », etc.]

En dépit de la pertinence des observations qui suivent, un tel « parler vrai » ne suppose pas nécessairement « de rompre avec les libertés individuelles, voire avec le pacte démocratique », mais de faire comprendre que la Liberté ne se confond pas, on l’a vu, avec un fantasme libertarien. Qu’elle ne peut se concevoir que dans un modèle social et politique « où les intérêts particuliers » cessent « d’empiéter sur l’intérêt commun ».

Quel que soit son bord politique, le nœud du problème pour l’État est triple : d’abord, il lui faudrait prendre, pour décarboner l’économie, des mesures extrêmement dures, voire liberticides ;on pourrait évoquer une « économie de guerre » ; ensuite, il ne peut agir seul dans ce domaine, il faut nécessairement une coordination à l’échelle mondiale ; enfin, il lui faut lutter contre l’atomisation croissante des sociétés, où les intérêts particuliers tendent à empiéter sur l’intérêt commun qui présiderait à de telles mesures. (…)

Interdictions et obligations

Envisageons toutefois la décarbonation seule. L’objectif pour la France serait d’atteindre une empreinte carbone par habitant de 3,7 tonnes de CO2e (équivalent CO2) en 2030, soit le tiers de ce qu’elle était en 2017.

Pour ce faire, les mesures à prendre toucheraient aussi bien le bâtiment (résidentiel ou tertiaire) que les mobilités, l’agriculture, l’énergie, la consommation ou encore l’aménagement du territoire.

Elles concerneraient la vie quotidienne de chacun d’entre nous : augmentation du renouvellement des équipements de chauffage, interdiction de construction de nouvelles maisons individuelles (toute construction neuve étant réservée à l’habitat collectif), mise en place d’un couvre-feu thermique dès 2025, interdiction des voitures thermiques dans les centres urbains dès 2024 (les villes devenant dédiées au vélo et aux transports en commun), limitation généralisée des températures dans les logements et les bureaux, obligation pour toute parcelle de jardin de devenir productive, fin de l’artificialisation des sols, interdiction de tout vol hors Europe non justifié (donc de confort ou non nécessaire), division par trois du flux vidéo consommé (moins de vidéos en ligne, jeux vidéo, réseaux sociaux), limitation à 1 kg du nombre de vêtements neufs mis sur le marché par personne et par an (contre 40 kg en 2017), limitation drastique de la consommation de viande, instauration de quotas sur les produits importés (chocolat, café, thé…), et bien entendu, reconversions et créations massives de nouveaux emplois.

(…)

Car c’est bien d’un changement de mode de vie qu’il s’agirait, et d’un changement piloté par l’État, assorti de contrôle et de surveillance des populations. Car, sans cela, comment s’assurer que les jardins particuliers ont bien tous un potager, et que personne n’a pu se procurer plus de vêtements ou de café qu’autorisé ?

(…)

C’est ici qu’apparaît le problème des gouvernants : décarboner vraiment, c’est rompre avec les libertés individuelles, voire avec le pacte démocratique.

(…)

Nous sommes aujourd’hui au pied du mur : entre l’importance croissante, voire suprême, de la liberté individuelle, et le besoin d’État fort que la crise climatique va nécessairement engendrer dans un objectif de survie collective, qu’allons-nous choisir ? Je n’ai pas la réponse. Mais il est plus que jamais nécessaire de regarder la question en face.

Voilà bien le défi auquel doit répondre une politique digne de ce nom.

ll nécessite de passer de la stérilité de proclamations et de convictions purement incantatoires à la construction rigoureuse d’une éthique et d’une politique de la responsabilité.

Sans doute, effectivement, « regarder la question en face » fera que « tout sera plus difficile ».

Mais quel défi n’est pas plus difficile que la résignation inerte à l’inacceptable ?

Et, de toute façon, nous n’avons plus désormais le temps d’avoir le choix.

*

Ajout du 04/10 :

Et à propos de Yannick Jadot, cet autre article de Sylvestre Huet dénonçant un bien pitoyable « festival »:

« La mort de Napoléon ». Simon Leys ou l’horreur de la politique.

Bien sûr, outre le rapport du GIEC et les catastrophes climatiques (cf. post précédent), bien des sujets demanderaient une réflexion urgente.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/08/27/gael-perdriau-emmanuel-macron-fait-preuve-d-un-cynisme-sans-borne-sur-l-accueil-des-afghans_6092471_3232.html

Mais une lecture récente me donne envie de traiter d’un thème qui me surprend moi-même, car je suis loin d’être un fan de … Napoléon.

Comment donc ai-je pu me décider à lire un livre consacré à ce rebutant despote, même (et surtout…) en cette année de commémoration de son décès ?

Il a bien fallu tout le génie, l’élégance et la profondeur de Simon Leys pour me séduire.

J’ai fait plusieurs fois référence à cet auteur que je considère comme un maître de discernement, de courage et d’intelligence, en particulier pour ce qui est de l’analyse de quelques affaires essentielles de notre XXème siècle.

Simon Leys est le pseudonyme de Pierre Ryckmans (1935-2014). Historien d’art, sinologue et essayiste internationalement reconnu, il est notamment l’auteur de: Les Habits neufs du Président Mao (1971), Ombres chinoises (1974). Protée et autres essais (2001) et Les Naufragés du Batavia, suivi de Prosper (2003). La Mort de Napoléon (1986) est son seul texte de fiction.

Nous dit la quatrième de couverture.

Ajoutons que

« traducteur, calligraphe, écrivain et grand lecteur, Simon Leys, décapita définitivement le maoïsme parisien tout en conspuant ses ambassadeurs de la mondaine intelligentsia de salon, et fit son entrée au panthéon des humanistes et des hommes honnêtes au sens confucéen du terme » (France Culture. Une vie, une œuvre).

« La mort de Napoléon » récemment rééditée (Espace Nord, Bruxelles, 2021), date déjà de 35 ans. Comment donc, grand lecteur de Simon Leys, ai-je pu laisser passer un tel bijou ?

Peut -être Françoise Chatelain, auteure d’une stimulante postface, peut-elle me mettre sur la voie :

Leys fait preuve ici d’une audace qui aura des conséquences sur la notoriété en France de sa seule œuvre de fiction : « Dans l’ensemble, les commentaires anglais, américains et australiens sur The Death of Napoléon m’ont paru (à l’une ou l’autre exception près) plus subtils et intéressants que les commentaires français. (Je soupçonne que beaucoup de Français considèrent encore Napoléon comme un sujet tabou…) ».

Cette attitude devait laisser trop longtemps dans l’ombre un texte d’une grande richesse qu’il est urgent de redécouvrir avec un regard débarrassé des préjugés des années 1980.

(« Lecture » de la précédente édition de La mort de Napoléon, dans la collection Espace Nord, Labor, Bruxelles, p. 133), Françoise Chatelain, Postface à La mort de Napoléon, op.cit. p.144.

« Audace » qui est celle de l’humilité, de « l’insignifiance », liberté d’esprit qui caractérise à la perfection notre auteur, autant dans la dénonciation des ravages du maoïsme et de ses dévots ineptes que dans la satire sacrilège de quelque « tabou » bien français, et qui sont l’un des aspects attachants de cette « belgitude » qu’il reconnaît au poète Henri Michaux son concitoyen :

S’il est une chose dont le Belge est pénétré, c’est de son insignifiance. Cela, en revanche, lui donne une incomparable liberté — un salubre irrespect, une tranquille impertinence, frisant l’inconscience. [La fourmi n’a aucun scrupule à marcher sur le pied de l’éléphant ; et il y a des petits oiseaux qui viennent picorer dans la gueule ouverte des crocodiles (ces derniers leur font d’ailleurs bon accueil : ça les dispense de se brosser les dents)]. Ou encore, le Belge est une sorte de fou du roi : comme ce qu’il dit ne saurait tirer à conséquence, il peut tout dire. (S. Leys, « Belgitude de Michaux », in Le Studio de l’inutilité, Paris, Flammarion Champs, 2014, p. 43-44. Cité par F. Chatelain, postface à La mort de Napoléon, op.cit. p. 142. Je me suis permis de compléter la citation. La partie entre crochets, omise par Mme Chatelain, me paraissant pleine d’un humour et d’un charme bien caractéristique de Simon Leys).

Me refusant à déflorer le remarquable petit conte philosophique de ce « fou du roi » afin de garder intacte la délectation du lecteur, je n’en révélerai que ce qui est accessible à tout curieux, en l’occurrence la quatrième de couverture :

« Messieurs-dames, hélas ! l’Empereur vient de mourir !» La nouvelle se répand rapidement à travers toute l’Europe. Pourtant, Napoléon n’est pas mort. Après une ingénieuse évasion, il a réussi à regagner la France, laissant un sosie occuper sa place à Sainte-Hélène – et ce n’est que ce dernier qui vient de trépasser. Mal ajusté à son incognito, Napoléon va traverser une série d’étranges épreuves. Confronté à son propre mythe, saura-t-il recouvrer son identité ? Et qui est-il donc, maintenant que l’Empereur est mort ?

« On ne sait plus depuis deux siècles écrire de contes philosophiques de cette tenue-là. » (François Nourissier, Le Point).

« La Mort de Napoléon repose sur une idée époustouflante… et est écrit avec la grâce d’un poème. » (Edna O’Brien, Sunday Times).

« Un livre extraordinaire… Simon Leys est un fabuliste expert. » (Pénélope Fitzgerald, The New York Times).

Ainsi que l’exergue, tiré des Mauvaises pensées et autres, de Paul Valéry :

C’est pitié de voir une forte tête, comme celle de Napoléon, vouée aux choses insignifiantes, comme sont les empires, les événements, les tonnerres du canon et de la voix, croire à l’histoire, à la gloire, à la postérité, à César, – s’occuper des masses mouvantes et de la surface des peuples… Il ne sentait donc pas qu’il s’agit de bien AUTRE CHOSE ? (Simon Leys lui-même a mis ces derniers mots en majuscule).

Cet exergue dit déjà beaucoup sur ce que sera l’esprit du conte.

Il se trouve qu’ une émission de télévision intitulée « Gorbatchev en aparté », visionnée alors que je terminais juste ma lecture du Napoléon de Simon Leys m’a amené à opérer un rapprochement que je vous propose.

Car le propre de cet homme lui aussi extraordinaire qu’est Gorbatchev n’est-il pas d’avoir représenté le parfait anti-Napoléon, celui-là même « qui a senti qu’il s’agissait de bien AUTRE CHOSE » que ces babioles grotesques et insignifiantes que sont les empires, les tonnerres du canon, la gloire, la postérité, César et autre balivernes ?

Perestroïka, élections libres en Russie, « révolutions de velours » dans les pays de l’Est, sortie du totalitarisme et mise en place d’institutions démocratiques, chute du mur de Berlin, fin de l’exil de l’éternel opposant Sakharov, fin de la Guerre Froide, des essais nucléaires, initiative des traités de désarmement malgré les résistances américaines …, tout ceci et bien d’autres choses encore – en dépit bien sûr de quelques erreurs et faiblesses – ne caractérise-t-il pas l’extraordinaire aventure d’un « défaiseur d’Empire », à l’inverse des prétentions aussi grotesques que tragiques des si nombreux « faiseurs d’Empire » passés ou contemporains ?

Mesure-t-on la chance que le monde a connue, lors de la chute du mur de Berlin, de ne pas vivre un nouveau « coup de Prague » ou de Budapest ?

Et lorsque nous assistons aujourd’hui, entre autres résurgences impériales, à des annexions de la Crimée, à des menaces sur Hong-Kong et Taïwan, ne devons-nous pas souhaiter l’apparition de nouveaux -et hélas si rares – « défaiseurs d’Empires » plutôt que de voir prospérer l’engeance si commune et si vulgaire des séides de Napoléon ?

Et pourtant, la popularité de Gorbatchev est moins forte en Russie que celle de Poutine, et même de Staline…

Ainsi en va-t-il sans doute de nombre de ceux qui sentent « qu’il s’agit de bien AUTRE CHOSE ».

En fait, ce qui constitue le fond de la pensée de Simon Leys dans son conte et la raison pour laquelle il a écrit en majuscule ces derniers mots de son exergue me semble devoir être recherché dans cette attitude qu’il partage avec George Orwell son modèle, celle de « l’horreur du politique », aspect souligné à juste titre par Françoise Chatelain dans sa postface :

« C’est cette dimension humaine qui donne à l’œuvre d’Orwell une place à part dans la littérature politique de notre temps. Plus spécifiquement, ce qui fonde son origi­nalité supérieure en tant qu’écrivain politique, c’est qu’il haïssait la politique. […] si la politique doit mobiliser notre attention, c’est à la façon d’un chien enragé qui vous sautera à la gorge si vous cessez un instant de la tenir à l’œil.» (Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique, Paris, Plon 2006, p 55-58, et Flammarion Champ, 2006, p. 48-49. 50, cité dans la postface de F. Chatelain à La mort de Napoléon, op. cit. p. 116.

Car toute l’œuvre de Leys, comme celle d’Orwell, est marquée par la recherche exigeante de ce « bien AUTRE CHOSE ».

Recherche dont témoigne peut-être encore un autre rapprochement qui m’a semblé possible entre son Napoléon et l’existence de Gorbatchev, entre la place qu’a occupée dans la vie de ce dernier son épouse Raïssa, porteuse d’un « AUTRE CHOSE » qu’on perçoit si essentiel dans le témoignage de la vidéo en lien ci-dessus, et la place même de cette « Autruche » qui aurait pu, s’il l’avait voulu, s’il l’avait simplement regardée, changer la vie et la mort de Napoléon.

Je n’en dirai pas plus. La réponse à cette énigme étant réservée comme il se doit aux lectrices et lecteurs de La mort de Napoléon.

Moi qui ai terminé ce petit chef-d’œuvre, je les envie.

Bonne lecture, donc !