De la Mauvaise foi. À propos d’un refus de la dénonciation du colonialisme israélien qui ne fait que conforter la violence. Et encore quelques éclaircissements sur la question du sionisme.

J’ai plusieurs fois rappelé la grande figure de Zeev Sternhell, historien juif israélien qui n’hésitait pas à appeler un chat un chat, c’est-à-dire à parler de racisme, de colonisation et d’apartheid pour dénoncer la situation des palestiniens, et déplorait le caractère mort-né de

« L’ancien Israël, celui dont il ne restera que la déclaration d’indépendance, comme une pièce de musée qui rappellera aux générations futures ce que notre pays aurait pu être si notre société ne s’était moralement décomposée en un demi-siècle d’occupation, de colonisation et d’apartheid dans les territoires conquis en 1967, et désormais occupés par quelque 300 000 colons ».

C’est pourquoi j’ai été particulièrement dubitatif à la lecture de la Tribune de Thérèse Andrevon Gottstein, parue dans le journal La Croix, intitulée « Qualifier Israël d’État colonial est inexact et dangereux ». Tribune qui a d’ailleurs fort heureusement suscité un grand nombre de commentaires critiques de la part des lecteurs de ce journal, ainsi que ce qui peut être considéré comme une « réponse » et un correctif bienvenu de la sociologue Caterina Bandini, dont on connaît l’érudition et la compétence sur le sujet.

Quoi qu’il en soit des distinctions alambiquées de casuistes entre « colonialisme » et « occupation » [le terme utilisé en hébreu est hitnahalut » (התנחלות) pudiquement traduit par « implantation »] on a du mal à nier les réalités factuelles dénoncées à juste titre par Sternhell et bien d’autres.

Comment passer sous silence le fait que de telles « implantations » sont jugées illégales au regard du droit international, et que le Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme – qui les nomme officiellement « colonies » – considère qu’elles relèvent du crime de guerre ?

« L’établissement et l’expansion continue de telles colonies « équivalent au transfert par Israël de sa propre population civile vers les territoires qu’il occupe » et « de tels transferts constituent un crime de guerre pouvant engager la responsabilité pénale individuelle des personnes impliquées » (Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme, rapport du 08/03/2024).

Devant de telles évidences factuelles ainsi que face au large consensus des institutions internationales, affirmer, comme le fait Mme Gottstein, que le terme « colonisation » « n’est pas exact sur le plan historique » ne peut relever que de la mauvaise foi.

Car, on le sait hélas, la foi, qu’elle soit juive, catholique, protestante, musulmane bouddhiste ou tout autre, se transforme aisément en mauvaise foi dès lors qu’il s’agit de justifier quelque croisade des Albigeois,  quelque bûcher de Michel Servet, les massacres franquistes, l’interprétation terroriste du djihad ou le génocide des rohingyas.

Il en va donc de même en ce qui concerne la politique coloniale de dirigeants israéliens avec la complicité active ou tacite d’une partie de la population de leur nation.

Pourtant, si ce genre de mauvaise foi ne peut être toléré, il faut dans le même temps reconnaître qu’elle ne naît pas de rien.

Et je voudrais à ce propos revenir à quelques réflexions déjà développées sur la question du sionisme.

Car à ce sujet-là se manifeste aussi indiscutablement de la mauvaise foi.

Que le sionisme ait été, dès ses origines, contaminé par l’idéologie coloniale du XIXème siècle, comme le montre en particulier Caterina Bandini, cela est indéniable.

Mais en en soulignant les ambiguïtés, il faut se garder de faire le jeu d’idéologies dont le caractère génocidaire se révèle manifeste.

De façon caractéristique, la littérature du Hamas évoque la conquête de Khaibar par Mahomet en 628 de l’ère chrétienne – une oasis de la péninsule d’Arabie où les Juifs « traîtres » furent éliminés par le Prophète – comme source d’inspiration pour le combat actuellement mené pour détruire Israël.

(…)

Une littérature haineuse distribuée par les ONG arabes n’a pas répugné à représenter les Juifs avec les crocs dégoulinant de sang et coiffés de casques arborant des croix gammées. L’un des exemples les plus saisissants de cette orgie de haine est probablement une brochure présentée au Centre d’exposition de Durban [lors de la Conférence contre le Racisme de septembre 2001], montrant un portrait d’Adolf Hitler avec en légende : « Si j’avais gagné la guerre, il n’y aurait plus de… sang palestinien versé ». Robert S. Wistrich.

Etc. etc.

Or, l’équivalence du sionisme et du colonialisme est devenue un leitmotiv qu’il semble inconcevable de remettre en question dans les discussions sur le conflit israélo- palestinien. Y compris dans les articles pourtant informés de Mme Bandini, cette assimilation apparaît indiscutable.

 Elle ne manque pourtant pas d’être inquiétante.

Car comment comprendre dès lors qu’un militant tel que Zeev Sternhell, entre autres membre fondateur de Chalom Achshav [שלום עכשיו ] « La paix maintenant » qui revendique, outre le droit du peuple palestinien,

la création d’un État palestinien indépendant aux côtés de l’État d’Israël, dans la conviction qu’il s’agit de la seule solution viable au conflit:

  • Israël retournant à ses frontières de 1967
  • l’État palestinien recouvrant pour sa part les territoires occupés par l’Égypte et la Jordanie de 1948 à 1967 puis par Israël depuis la guerre des Six Jours. (de l’article « La paix maintenant sur Wikipedia)

puisse se définir lui-même comme un « supersioniste » ?

Je ne suis pas sioniste. Je suis un supersioniste. Pour moi, le sionisme était et est toujours le droit des Juifs de décider de leur destinée et de leur avenir. Tous les êtres humains ont le droit naturel d’être leurs propres maîtres, un droit dont les Juifs ont été privés par l’histoire et que le sionisme leur a rendu.

Si l’on s’en tient à l’équivalence devenue standard sionisme = colonialisme, il faut bien reconnaître que quelque chose ne « colle pas ».

Pour moi, le sionisme n’était pas un mouvement colonial. Il n’avait pas pour but d’asservir une population ou de contrôler la route des Indes. Seulement, pour exercer le droit des Juifs à vivre libres et en sécurité, il recherchait un coin de terre pour se poser. Avec l’occupation de 1967, le danger est réel de voir le sionisme devenir a posteriori un mouvement colonial. Nous sommes dans une situation semi-coloniale dont nous ne parvenons pas à nous libérer. Si nous n’avons pas le courage de nous retirer de larges parts de ce qui existe au-delà de la Ligne verte, nous courons à notre perte. Nous serons forcés de choisir entre le colonialisme intégral et le binationalisme [un État unique israélo-palestinien].
Or, chacune de ces deux options ne signifie ni plus ni moins que la liquidation du sionisme. Un État colonial débouchera à terme sur une révolte terrible de la population occupée et un État binational ne résoudra rien et débouchera sur un bain de sang. (…) (art. cité en lien).

Ce qui ne cadre pas, c’est que cette équivalence sionisme = colonialisme, tellement colportée à l’heure actuelle qu’elle est devenue lieu commun est en très grande partie une reprise non critique d’un narratif qui est en fait celui du Hamas et autres organisations similaires, en toute négligence – délibérée ou pas – de leur caractère proprement génocidaire.

Le « sionisme » qui est celui de Sternhell c’est celui du droit légitime des juifs à avoir leur propre terre, proche en fait de celui que défendait Martin Buber.

Notre souhait national de reprendre la vie du peuple d’Israël dans son territoire ancestral n’est toutefois pas dirigé contre un autre peuple. Au moment où nous réintégrons l’histoire mondiale, et où nous redevenons les porte-drapeaux de notre propre destin, le peuple juif, qui fut lui-même une minorité persécutée dans tous les pays du monde pendant deux mille ans, rejette avec horreur les méthodes de domination nationaliste dont il a lui-même si longtemps pâti. Nous n’aspirons pas à regagner la terre d’Israël avec laquelle nous avons d’indissolubles liens, historiques et spirituels à la fois, avec l’intention d’éliminer ou dominer un autre peuple (Martin Buber au XIIe Congrès sioniste, Karlsbad 1921).

Le « sionisme colonialiste » que stigmatise le Hamas en est effectivement la totale perversion.

Mais ne nous y trompons pas : la solution recherchée à la question israélienne par les organisations de ce genre est une issue « à l’arménienne », par l’éradication totale du peuple d’Israël, alors même que l’histoire chaotique des affrontements et discussions entre israéliens et palestiniens avait finalement abouti aux accords d’Oslo et de Taba, par lesquels l’OLP renonçait à toute idée d’éradication du peuple d’Israël dans une reconnaissance commune de deux États.

Perspective qui est parfaitement en accord avec le type de « sionisme » légitime que professait Zeev Sternell et autres militants de « La paix maintenant » et organisations similaires, mais totalement en désaccord avec l’éradication de « l’entité sioniste », tragique et insensé retour en arrière par rapport à Oslo proposé par l’idéologie du Hamas.

En dépit de ses confusions et de sa mauvaise foi, on comprend alors l’inquiétude exprimée par Mme Gottstein :

Ranger l’État d’Israël sous la rubrique de « colonisateur » est également dangereux. En premier lieu, cela revient à nier sa légitimité. En second lieu, cela laisse supposer – espérer pour certains – qu’il y aura tôt ou tard une décolonisation. Affirmer qu’Israël est un résidu de la période colonisatrice au Moyen-Orient revient donc à dire que l’indépendance palestinienne aurait pour corollaire la disparition d’Israël avec le départ nécessaire des quelque sept millions de juifs Israéliens… (art. cité).

Que conclure de tout cela ?

D’abord, avec Mme Bandini, que « parler de la colonialité de l’Etat d’Israël ne revient pas à souhaiter sa destruction » (art.cité).

Un malade ne peut espérer guérir en se cachant sa maladie. Avec Zeev Sternhell et autres juifs lucides et responsable, il faut reconnaître que le déni de l’évolution coloniale de l’histoire d’Israël avec son cortège de racisme et d’apartheid, trahison totale de l’esprit du sionisme bien compris, constitue le principal obstacle à l’établissement de la paix.

Et se résoudre à ce qui devrait être une évidence pour toute personne dotée d’honnêteté intellectuelle ayant à cœur la justice : parler de la colonialité de l’État d’Israël ne revient pas à souhaiter sa destruction, mais à en revendiquer une transformation radicale (Caterina Bandini, art. cité).

Cela signifie aussi qu’il est suicidaire pour les palestiniens autant que pour les israéliens de revenir « en deçà d’Oslo ». La nouvelle Nakba envisagée par les extrémistes du côté israélien, tout comme l’éradication totale marquée elle aussi par le racisme et un antisémitisme génocidaire, telle qu’elle est proposée par le Hamas du côté palestinien signifient une course à la mort.

Il faut repartir de la plateforme que constitue Oslo, en dépit de ses insuffisances et imperfections, et envisager à nouveaux frais une « transformation radicale » du processus de paix, c’est-à-dire de décolonisation.

Mais si toute entreprise de décolonisation est noble et légitime, on ne peut d’autre part tolérer qu’elle sympathise jusqu’à parfois se confondre chez certain.e.s avec le fantasme délirant d’organisations fascistes s’inspirant entre autres des « Protocoles des Sages de Sion » et soutenues par les pires dictatures, qui déshonorent la religion et les idéaux qu’elles prétendent défendre.

Car les intrigues des sionistes sont sans fin et, après la Palestine, ils convoitent de s’étendre du Nil à l’Euphrate. Ce n’est que lorsqu’ils auront entièrement absorbé la région sur laquelle ils auront mis la main qu’ils envisageront une nouvelle expansion, etc. Leur plan est exposé dans les Protocoles des Sages de Sion et leur actuelle [conduite] est la meilleure preuve de ce qui vient d’être exposé. (Article 32, Charte palestinienne du Hamas de 1988).

(…)

Les Juifs sont des Juifs ; ils n’ont pas changé depuis des milliers d’années : ils incarnent la trahison, l’avarice, la supercherie et le mépris des valeurs humaines. Ils dévoreraient la chair d’une personne vivante et boiraient son sang pour pouvoir lui voler son bien.

 (Lutfi abd al-‘Adhim, « Arabs and Jews : Who Will Annihilate Whom ? » Al-Ahram al-Iqtisadi, 27 septembre 1982. Voir le long extrait cité par Raphael Israeli dans sa brochure Arab and Islamic Antisemitism, op. cit., p. 14-15).

Etc. etc.

Il nous appartient donc d’œuvrer avec les personnes de bonne volonté qui s’efforcent de lutter contre l’emprise sournoise de telles idéologies, dont les ramifications nous impactent souvent sans que nous sachions les reconnaître.

*

Ajout du 14/08 :

Je reproduis ici un échange faisant suite à l’article cité plus haut de Caterina Bandini dans La Croix :

Helianthema 13/8/24 – 18h18

@desideriusminimus Merci de nous rappeler les fondements du projet sioniste tels qu’énoncés par Zeev Sternel ainsi que les mises en garde de Martin Buber contre les « méthodes de domination nationaliste ». Le problème c’est que, dans la pratique, la dimension coloniale a été dominante, tant dans les circonstances qui ont accompagné la création de l’état d’Israël que dans la gestion des territoires occupés depuis 1967 par tous les gouvernements successifs. Il est en effet très regrettable d’assimiler sionisme et colonialisme mais la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens est pour beaucoup dans cette vision réductrice. Pour tout le monde’, il est grand temps de changer de cap.

desideriusminimus 14/08/24 –

@Helianthema. Merci pour votre commentaire. J’y souscris bien sûr entièrement, ainsi qu’à votre précédent, lorsque vous dites : « Si l’état d’Israël veut avancer vers la paix, il faudra bien qu’il renonce à cette démarche coloniale et qu’il admette sa responsabilité majeure dans l’injustice faite aux Palestiniens depuis 75 ans. Sans cette démarche de vérité, on voit mal comment une réconciliation serait possible ». Mais si cette condition est en effet essentielle, il faut aussi que le discours palestinien ne soit plus confisqué par des Hamas, Hezbollah, et autres émanations de l’Iran qui, dans leur antisionisme explicitement génocidaire, continuent de prôner l’éradication pure et simple d’Israël. Le slogan « De la rivière à la mer », qu’il vienne du Hamas ou de l’extrême droite israélienne, ne peut être un mot d’ordre politique. L’OLP d’Arafat avait sagement reconnu à Oslo « les droits politiques mutuels et légitimes » des deux peuples, reconnaissance prônée par les « sionistes » de type Sternhell et Buber. Aucune paix ne sera possible si elle ne commence par une telle reconnaissance. Hélas les dirigeants actuels d’Israël en sont tout aussi loin que ceux du Hamas et il semble impossible d’en attendre quoi que ce soit de positif. De part et d’autre, il serait urgent de les évincer et de les remplacer par des acteurs (gauche israélienne ? Barghouti ?) disposés à revenir à une plateforme de type Oslo, soutenus par une mobilisation populaire. Mais celle-ci semble bien hypothétique, en Israël (la majorité de la population s’accommodant sans problème de la situation imposée aux palestiniens) comme du côté Palestinien (les exactions israéliennes entretenant des dynamiques de type Hamas). Seule une médiation internationale responsable et forte semblerait à même de résoudre de tels blocages. Mais en prend-on le chemin ?   

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