Cette période électorale est bien sûr riche en réunions, débats, discours divers.
Et, comme d’habitude, beaucoup de déclarations d’intentions et de démagogie financièrement acrobatiques.
Et même si, bien sûr, la politique et la gestion municipales diffèrent des grandes orientations nationales soumises à d’autres élections, les premières ne peuvent pas ne pas refléter tout-de-même un certain nombre de choix qui renvoient à des tendances plus générales.
Celles-ci se laissent le plus souvent entrevoir même dans des listes se réclamant de « l’apolitisme ».
En ce qui me concerne, j’exprimais il y déjà sept ans une conviction qui n’a pas changé :
« La seule alternative est en effet celle-là : soit on choisit de poursuivre une croissance et une augmentation du « niveau de vie » et de la « richesse » qui ne peuvent à terme que nous conduire dans le mur ; soit on décide enfin de mettre en question ces vaches sacrées mortelles, et, par une décroissance raisonnée, de faire en sorte de gérer du mieux possible un « effondrement » inéluctable, que nos enfants devront sans cela subir de façon catastrophique. Ce n’est qu’une question de temps ».
Il va sans dire que mon choix se porte toujours sur la deuxième proposition de cette alternative.
Et cette conviction me semble résister aux partisans de la première, aussi talentueux soient-ils, dont les modèles nous sont présentés avec insistance comme étant les planches de salut d’une France et d’une Europe en voie de déclassement du fait d’une incapacité à hausser le niveau de nos économies pour les rendre « compétitives » par rapport à celles de la Chine et des États-Unis.
Et de produire bien évidemment en particulier le rapport Draghi, incontournable nouvelle Bible, au demeurant fort pertinente pour celles et ceux qui partagent ce type d’approche.
Dans le cadre de tels modèles, je me suis penché plus précisément pour ma part sur un ouvrage d’un auteur, qui, s’il ne cache pas ses désaccords avec les positions d’une certaine gauche, n’en revendique pas moins son appartenance au socialisme, appartenance qu’on ne peut mettre en cause du fait de ses nombreux états de service.
Il dénonce lui aussi, dans le cas de la France, non pas un « malheur » dû aux méfaits présumés d’un trop commode bouc émissaire « néolibéral », mais plus simplement, tout comme Draghi pour ce qui est de l’Europe, un préjudiciable défaut de compétitivité :
Le néolibéralisme est partout, sauf dans les statistiques. A écouter les dirigeants du Nouveau Front populaire (ex-Nupes) ou ceux de la CGT, sans parler des associations du type Attac, d’une partie de la presse et d’économistes influents, le malheur français serait pourtant lié au fait que le « néolibéralisme » a triomphé chez nous. Quelle bonne blague ! La France est sur la première place du podium des dépenses publiques et des dépenses sociales. Drôle de libéralisme taxophile et dépensolâtre. En parodiant le Prix Nobel d’économie Robert Solow, je pourrais dire : on voit du néolibéralisme partout, en France, sauf dans les statistiques de l’économie.
La France a le système de redistribution de la richesse, par l’impôt prélevé sur les plus riches et les prestations versées aux plus pauvres, parmi les plus développés du monde : 4 millions de bénéficiaires du RSA, 1,2 million de bénéficiaires de l’allocation adulte handicapé, 600 000 bénéficiaires du minimum vieillesse, 300 000 bénéficiaires de l’allocation de solidarité spécifique pour les chômeurs en fin de droits. Et je ne cite là que la couverture du risque d’indigence. On pourrait égrener à l’infini les indicateurs de redistribution et de « générosité sociale ». Voilà le libéralisme le plus étatique que je connaisse. Et le plus épris de redistribution des richesses : la moitié du produit intérieur brut est redonnée sous forme de prestations monétaires (allocations de toute nature) ou de services gratuits (crèches, écoles, routes, etc.). Les prestations sociales représentent près de la moitié du niveau de vie des 10 % de ménages les plus modestes et près d’un tiers du niveau de vie des 10 % juste au-dessus des plus modestes. Grâce à toute cette mécanique, nous sommes l’un des pays les plus égalitaires du monde, ce qui n’est pas du tout l’impression que donne le débat.
(Denis Olivennes, La France doit travailler plus…et les français être mieux payés. Albin Michel Paris 2025, chap.10 p. 49 version électronique).
Et de préciser ce qui pour lui est le véritable diagnostic :
Et pourquoi notre richesse est-elle moindre que celle de l’Allemagne ? Il faut le redire : parce que notre productivité est inférieure ; et parce que nous n’alignons pas assez de travailleurs sur la ligne de départ de la production : 3,9 Français sur 10 travaillent effectivement contre 5,5 en Allemagne. Pour le dire plus clairement : 60% des Français ne travaillent pas, parce qu’ils sont trop jeunes, parce qu’ils sont en formation, parce qu’ils restent au foyer, parce qu’ils sont en retraite, parce qu’ils sont au chômage. (id. ibid., p.111).
Il y a trente ans, j’écrivais « La préférence française pour le chômage » qui me valut une fugace notoriété dans les milieux spécialisés : j’expliquais que les charges trop lourdes sur le travail faiblement rémunéré, celui des travailleurs non qualifiés, étaient la raison de notre chômage trop élevé. Et celui-ci, la cause du désarroi français. Depuis lors, de nombreuses études ont donné raison à cette analyse. Avec un peu de retard à l’allumage — deux décennies tout au plus -, les gouvernements des deux bords se sont finalement rangés à l’idée d’alléger le coût du travail autour du SMIC. Et cela s’est révélé efficace. Je dis tout cela avec modestie : j’avais simplement porté à la connaissance du plus grand nombre les travaux éclairants des scientifiques. (id. ibid. p.5).
(dans le même ordre d’idées, voir aussi Antoine Foucher, Sortir du travail qui ne paie plus, Éditions de l’Aube, 2024).
Certes, pour Draghi, le diagnostic porte sur le manque de compétitivité de l’Europe et non de la France en particulier. Mais on pourrait dire, me semble-t-il, que c’est la France qui remplit au mieux toutes les cases qui expliquent dans le rapport Draghi le déclin de l’Europe.
Voilà pour le diagnostic. On comprend dès lors que les solutions proposées ne vont pas dans le sens du deuxième terme de l’alternative évoquée plus haut – celui d’une décroissance raisonnée – qui, de mon point de vue, paraît la seule position possible et réaliste.
Car pour Denis Olivennes, la décroissance constitue « une dangereuse utopie », qui ne pourrait vraiment se réaliser que par le recours à la dictature.
Chapitre 15. La croissance contre le climat
[D’après les décroissants] remettre au travail la France pour engendrer plus de richesse et partout distribuer plus de pouvoir d’achat serait criminel du point de vue de l’environnement. C’est la deuxième ligne d ‘argumentation anti productiviste [la première étant liée à ce qui serait le caractère insuffisant de la redistribution, erreur dénoncée dans les pages qui précèdent]. Elle est défendue par les avocats de la décroissance. D’abord, il serait honnête de relativiser le problème français. Une bonne nouvelle déjà : au regard de notre empreinte carbone et écologique, nous figurons parmi les meilleurs élèves du monde ! Personne ne le dit, mais d’après le Green Future Index publié par la MIT Technology Review, nous arrivons en 2023 au 4e rang mondial des pays les plus écologiques. Ajoutons que nos efforts de décarbonation sont conséquents : en moins de trente ans, nous avons réduit de plus de 40 % les émissions de C02 par habitant !
Ces précisions étant données, la question du réchauffement demeure. La décroissance est-elle le moyen de lutter contre la dégradation dramatique de l’environnement ? Peut-être, mais alors à un prix social et politique que nous ne sommes pas prêts à payer. Regardez le coût déjà tellement élevé du simple affaiblissement de la croissance que nous avons observé depuis les Trente Glorieuses : à cause de son ralentissement, seuls 60 % des enfants gagnent plus que leurs parents, contre 90 % dans les années 1950 ! Certes, le revenu moyen aujourd’hui des générations nées en 1980 est 20 % supérieurs à celui, au même âge, des générations nées entre 1945. Cependant nous ne sommes qu’au 10e rang des pays européens, selon l’Insee, pour notre niveau de vie médian en 2022. Les jeunes générations payent les conséquences de la moindre progression liée au ralentissement de la croissance. Le prix social, c’est l’appauvrissement accéléré de nos sociétés. Chaque fois que nous produisons 100 euros de richesse, nous allouons 58 euros à nos dépenses publiques. Mais la réciproque est vraie : chaque fois que nous réduisons de 100 euros notre PIB, nous perdons 58 euros de dépenses publiques. Alors comment allons-nous gérer cette décroissance des dépenses publiques ? Allons-nous réduire les salaires des fonctionnaires, les pensions de retraite ou les allocations-chômage ? Il faudra bien choisir… L’équation est cruelle, mais son résultat est formel. Et puis, la décroissance de la richesse proprement dite, comment l’organise-t-on ? On ferme des usines et des supermarchés, on contingente notre consommation : chacun n’a le droit qu’à x trajets en voiture par an, y kilos de viande ? Là encore, on voit bien l’impact social dramatique de cette idée : des millions de gens au chômage. Et son effet politique : seule la suspension de nos libertés peut permettre la mise en œuvre des mesures radicales que la décroissance suppose. Les plus honnêtes de ses défenseurs le reconnaissent volontiers. La décroissance est un projet risqué, délirant même à certains égards. Elle impose, en effet, de sortir de l’économie de marché et de suspendre une partie des libertés publiques. Elle est un projet politique alternatif à la démocratie libérale. Ses avocats doivent l’assumer. La décroissance ne pourrait être mise en place que par un coup de force car jamais les citoyens occidentaux ni les nations en développement ne l’accepteront de leur plein gré. (id. ibid. p.68).
Nous voilà donc au cœur du problème. Problème qu’effectivement, « les plus honnêtes des défenseurs de la décroissance reconnaissent volontiers », même si trop de prétendus écologistes s’efforcent de se voiler la face.
Parmi « les plus honnêtes », rappelons-nous par exemple l’avertissement de Daniel-Cohn-Bendit :
Si la révolution verte est en marche, son image irénique se brouille. « La transition écologique en douceur, ça n’existe pas », tranchait Daniel Cohn-Bendit dans Les Echos du 24 août, à l’attention des Verts. S’ils parlaient vrai, poursuivait l’ancien député européen, ils devraient dire « votez pour nous, et tout sera plus difficile ». Mais qui est prêt à promettre du sang et des larmes ?
Mais reprenons notre lecture de Denis Olivennes :
Dès lors, une question surgit : comment rendre compatibles croissance et décarbonation ? La « croissance verte » est-elle un mythe ou une réalité ? Si l’on veut faire face au défi climatique, il y a quatre leviers d’action possibles. Levier n° I : réduire la croissance démographique. Pas facile sans mesures dictatoriales. Levier n° 2 : réduire la croissance économique. Dramatique sur le plan social et pas évident sans mesures dictatoriales. Levier n° 3 : réduire la consommation d’énergie nécessaire à la croissance. Levier n° 4 : substituer du non-fossile (solaire, éolien, biomasse, nucléaire) au fossile (charbon, pétrole, gaz…) dans la consommation nécessaire d’énergie. Ces deux derniers leviers sont les seuls vraiment pertinents. On pourrait même en ajouter un cinquième : prendre les dispositions qui nous permettent de vivre dans une planète réchauffée. Les leviers 3, 4 et 5 sont tous compatibles avec notre économie de marché et notre démocratie libérale. (id. ibid. p. 68-69).
Les tenants de la décroissance poursuivent en vérité un autre objectif que sauver la planète : ils veulent changer de société. Ils entendent sortir de l’économie de marché, de la société individualiste, du monde de la consommation et aussi du bien-être matériel. Pour parvenir à cette fin, ils sont prêts à suspendre une partie des libertés des systèmes démocratiques. C’est leur droit. Mais l’honnêteté voudrait qu’ils n’avancent pas masqués et qu’ils annoncent le programme. Ils s’appuient sur la question environnementale pour faire advenir une société austère comme autrefois les marxistes sur la question sociale pour faire advenir le communisme. (id. ibid. p.72).
Plutôt que de repousser d’un revers de main méprisant d’écologistes branchés ce genre de réflexions qui ont le mérite d’être sérieusement argumentées, il me semble indispensable d’en prendre acte. Ces questions se posent effectivement, et devraient être sérieusement envisagées par nombre « d’écologistes » proches de partis politiques qui ne semblent pas briller par leur respect de la démocratie.
Il faut cependant souligner le caractère incomplet de l’argumentation de Denis Olivennes, comme de celle du rapport Draghi et autres du même genre.
Car si, effectivement, les leviers no 3,4 et 5 peuvent apporter une certaine amélioration à notre situation environnementale, ils sont bien loin d’être suffisants.
Même si elles constituent des chantiers essentiels et urgents, les questions du réchauffement climatique et donc de la décarbonation s’inscrivent dans la perspective beaucoup plus large du déclin inéluctable des ressources, énergétiques, mais aussi minérales, hydrauliques, agricoles etc., ce « pic de tout » qu’évoquent, depuis le rapport Meadows, des études telles que celles de Philippe Bihouix et bien d’autres.
Cette réduction drastique et inéluctable constitue un fait qu’il est désormais impossible d’ignorer.
Dès lors est-il raisonnable et responsable de continuer à prêcher la croissance, fût-elle quelque peu verdie, dans un monde qui va irrémédiablement manquer sous peu de ses ressources essentielles ?
Désolé, MM. Draghi, Olivennes, Foucher et autres, qu’on le veuille ou non, le modèle à l’intérieur duquel vous pensez n’a plus de pertinence. Nous sommes contraints par les faits à changer de paradigme.
Encore une fois, si l’humanité s’avère incapable de gérer du mieux possible cet « effondrement » inéluctable, nos enfants devront le subir de façon catastrophique.
Ignorer cette alternative serait proprement suicidaire. Mais on sait que l’être humain semble être le seul animal capable de se suicider…
Les guerres des métaux rares, et bientôt moins rares, les guerres de l’eau, des terres arables, des zones de pêche, etc. sont déjà commencées et ne feront qu’empirer.
« N’avançons pas masqués », énonçons-le clairement : quelle autre solution qu’une décroissance raisonnée, économique comme démographique, peut éviter le pire ?
Et l’urgence n’est-elle pas d’intégrer cette interrogation dans le champ de notre réflexion politique et citoyenne, qu’elle soit locale, nationale ou internationale ?
Il faut être reconnaissant à M. Olivennes et autres de poser cette question essentielle :
En dépit du « sang et des larmes » à venir, notre humanité sera-t-elle assez sage pour éviter la catastrophe et effectuer une telle transition de la façon la plus démocratique possible ?
Le risque des dictatures est désormais omniprésent. Toutes prétendent, comme elles l’ont toujours fait, établir un ordre nouveau au service du bonheur de l’humanité.
L’indispensable et urgente décroissance que nous devons promouvoir pour survivre saura-t-elle éviter le piège d’une dictature écologique ?
C’est bien à ce défi que nous sommes confrontés.