Des mythes, des croyances, et de Mr. Onfray qui est au-dessus de tout ça

Un peu d’originalité sur Arte ce soir, m’annonce Stultitia. Michel Onfray y débat de religion avec Frédéric Lenoir (« 28 Minutes » du 13/11).
(disponible sur: http://www.dailymotion.com/video/x1799cm_28-les-religions-regissent-elles-encore-nos-vies_news)

Onfray ! Ah ça ! S’il y a bien un philosophe – et théologien – que je n’attendais pas !
Et qui surprend, qui plus est, entre autres choses par son identification des mythes et des croyances au folklore du Père Noël ! Il faut avouer que l’image ne manque ni d’originalité, ni de finesse…

Ni de vitesse non plus : « 28 minutes » d’ailleurs réduites à une quinzaine pour traiter du sujet. Il faut oser… Mais comme disait le cher Lautner, fort heureusement récemment remis à l’honneur pour quelques heures, « certaines émissions, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît ».

Car le temps est désormais venu de la « fast » ou de la « speed philosophy ».

Et Stultitia et moi qui sommes désespérément « slow »! « Slow food », « slow thinking »… Une bouchée de pensée, un long temps de mastication rêveuse dans les pâturages, à la montagne. Décidément, le temps des ruminants est vraiment révolu…

Stultitia me dit que son entraîneur de rugby (mais bien sûr qu’elle pratique le rugby ! Y a-t-il rien de plus fou que le rugby ?), son entraîneur, donc, lui conseille de toujours revenir aux fondamentaux.
Judicieux conseil, que nous allons essayer de suivre.

D’abord en ce qui concerne le sens de termes tels que « mythe » et « croyance ».

Le philosophe Christian Godin remarque que « l’univers a connu, au cours des dix ou quinze milliards d’années de son existence trois ‘sauts qualitatifs’ » (Court traité de Philosophie, Paris Ellipses, 1996, p. 6). Constat simple, essentiel, que j’ai souvent repris avec mes élèves. Le premier saut est le passage du néant (ou du moins du vide) à l’être. Le deuxième est le passage de l’être inerte à l’être vivant. Le troisième est le passage du vivant inconscient (ou partiellement conscient) au vivant doté de conscience réfléchie complexe, c’est-à-dire à l’humain, pour le moment seul être de l’univers connu capable de penser cet univers qui ne se pense pas lui-même, comme le disait magnifiquement Pascal.

Or, d’aucun de ces trois « sauts », qui touchent chacun à la « question des origines », le moindre scientifique ou philosophe tant soit peu sérieux ne peut prétendre connaître le pourquoi ni le comment.

« Les scientifiques ont des difficultés particu¬lières avec l’idée d’origine, que celle-ci concerne l’Univers dans son ensemble, ou la matière, le temps, la vie, l’homme. Car, en tant que scientifiques, ils s’occupent du comment du monde, non du fait qu’il soit. La science, pour se construire, a besoin d’un réel, c’est-à-dire d’un « déjà là ». Or l’origine ne fait précisément pas partie du « déjà là ». Elle correspond à l’émergence d’une certaine chose en l’absence de cette même chose (l’origine suppose la non présence dans la mise en présence même). Cette singularité-là, qui fait passer du néant à l’être, la science n’est pas capable de la saisir, ni même de lui donner un statut ». (E. Klein, Embarrassantes origines, La Recherche 304, Décembre 1997).

« Le seul vrai ‘problème’, c’est celui de l’existence même de l’univers. ‘Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?’ Sur le plan scientifique, nous sommes incapables d’y répondre. Après plusieurs millénaires, nous en sommes ici au même point que le premier chasseur préhistorique venu : au zéro absolu ». (H. Reeves, Patience dans l’azur, Point Sciences Seuil, 1988(2), p.68).

Bien sûr, l’impossibilité pour une science digne de ce nom d’affirmer quoi que ce soit en ce qui concerne la « question des origines » (de l’univers, de la vie, de la conscience), n’empêche pas le travail scientifique : « Notre ignorance une fois reconnue est le vrai point de départ de la cosmologie », ajoute fort judicieusement Hubert Reeves.

Cette « ignorance » assumée en ce qui concerne l’énigme ou le mystère des origines délimite le champ de validité de la méthode scientifique, et suscite ce qu’on est en droit de nommer un « agnosticisme » voire un « athéisme » méthodologiques, c’est-à-dire une approche pour laquelle « l’hypothèse Dieu » n’a pas à intervenir lorsqu’on aborde les questions scientifiques.

C’est bien ce que Jacques Monod nommait le « postulat d’objectivité de la nature » (Le hasard et la nécessité. Paris, Seuil, Points Sciences, 1970, p. 37-38.), lui-même fondé sur le principe d’inertie. Autant d’exigences qui fondent la méthode et les pratiques de la science moderne et contemporaine, et qui délégitiment les tentatives créationnistes, en particulier.

Il est cependant à noter que les principaux promoteurs de ce « postulat », Galilée et Descartes aux dires de Monod (auxquels il faudrait bien sûr ajouter Newton), au passage tous croyants, ne remettaient en aucune manière en question l’existence de Dieu, pas plus que ne le font aujourd’hui des astrophysiciens comme Bruno Guiderdoni, Arnold Benz ou d’autres, qui concilient sans aucun problème les exigences « d’agnosticisme » de la méthode scientifique avec leur foi religieuse.

Ceci, parce que ce nécessaire « agnosticisme » ou « athéisme » méthodologique n’a rien à voir avec un athéisme métaphysique.
Mais peut-être une distinction si élémentaire qu’elle devrait intervenir dans tout cours de philo de terminale n’est-elle pas digne d’être évoquée par des philosophes qui n’en sont plus là, puisqu’ils passent à la télévision…

Mais pourquoi alors ne pas s’en tenir à ce sage et honnête agnosticisme du scientifique, plutôt que de s’engager dans le monde conflictuel de la métaphysique, avec ses méandres, ses illusions et ses antinomies si bien évoquées par le bon vieux Kant ?
(La métaphysique étant l’exercice de la raison au-delà (méta) des données de l’expérience « physique », exercice par lequel elle pense pouvoir traiter rationnellement de la question des origines, des Principes, du fondement des valeurs, etc.).

Peut-être pour deux raisons essentielles : d’une part parce que l’agnosticisme, lorsqu’il quitte le domaine de la méthodologie pour prétendre évoquer – serait-ce par la « suspension du jugement » – la question des origines, devient lui-même une option métaphysique. C’est aussi bien évidemment le cas du scepticisme et de quelques-uns de ses avatars comme le relativisme ou le perspectivisme nietzschéen (Comment donc ! Nietzsche, l’un des grands inspirateurs de Michel Onfray, ferait-il de la métaphysique ? Vous n’y êtes plus, Mon bon monsieur… Mais il faut pourtant bien le reconnaître. Tuer Dieu ou la métaphysique, c’est bien encore faire de la métaphysique. Une autre, tout simplement. Tout comme ne pas faire de politique a toujours été en faire. Mais ceci aussi reste du niveau de terminale…).

D’autre part, parce qu’il faut encore revenir à la pertinence de l’interrogation d’E. Klein : « Pourquoi ne pas évacuer la question de l’origine, au motif qu’elle serait irrémédiablement vaine ? Parce qu’elle est latente dans la présence même de tout ce qui est là, devant nous » (article cité).

Oups ! Voilà que Stultitia me reprend vertement : « Tu avais dit qu’on parlerait du mythe. Qu’est-ce que tu viens nous embrouiller l’esprit avec ta métaphysique » ?

D’accord ! J’ai sauté une étape. J’y reviens. La science, nous dit E. Klein, « pour se construire, a besoin d’un réel, c’est-à-dire d’un « déjà là » ». Et elle choisit de ne s’occuper que de cela. « Or l’origine ne fait précisément pas partie du « déjà là ». Elle correspond à l’émergence d’une certaine chose en l’absence de cette même chose. Cette singularité-là, qui fait passer du néant à l’être, la science n’est pas capable de la saisir, ni même de lui donner un statut ».

Et c’est bien de ce « moment » énigmatique et mystérieux que le mythe, depuis « le premier chasseur préhistorique venu« , cherche à rendre compte, à travers son langage propre, symbolique.

« On entendra ici par mythe ce que l’histoire des religions y discerne aujourd’hui: non point une fausse explication par le moyen d’images et de fables », mais un récit destiné « à instituer toutes les formes d’action et de pensée par les¬quelles l’homme se comprend lui-même dans son monde » (P. Ricoeur, Finitude et culpabilité, la Symbolique du mal, in Philosophie de la volonté, Paris, Aubier-Montaigne, 1960, p. 12).

Le mythe, en son sens le plus noble, est un « récit des origines », de ces origines devant lesquelles la science s’arrête : celle de l’être contre le non-être, celle du vivant au cœur de l’inerte, celle du conscient, du réflexif et de l’éthique au cœur du vivant.

C’est bien « tout cela » qui est « devant nous ». Et la question des origines y est « latente », qu’on le veuille ou non.

Après Levi-Strauss, Dumézil ou Eliade, il serait donc temps de sortir de la confusion entre mythe et fable (celle du Père Noël…). « Nous sommes ici au niveau du collège », me glisse Stultitia, la perfide. Je lui laisse toutefois la responsabilité de ses allégations…

La métaphysique elle, a transposé ces interrogations vieilles comme le monde – qui nous mènent au-delà de l’expérience immédiate que nous avons des choses – du niveau symbolique à celui du « logos », celui d’une interrogation formulée de façon plus discursive, plus rationnelle. Ainsi le bon vieil Aristote ne va-t-il plus parler des dieux d’Hésiode ou d’Homère comme artisans des origines, mais de « Premier moteur », de « Principe » de « Cause », etc. , tout comme le bon vieux Spinoza traitera de « Substance », de « Nature », « d’attributs » ou de « modes ».

Mais tout comme Platon a condamné les mythes tout en s’empressant d’en inventer de nouveaux, on peut se demander si le « logos » a jamais vraiment réussi à supplanter le « muthos ». Mythe et métaphysique continuent en fait à s’entremêler étroitement dans l’histoire de la philosophie.

Car ils ont à répondre, au fond, à la même question : comment rendre compte de l’origine, des origines, de ce qui est, de ce qui vit, de ce qui pense et agit, de ce qui privilégie telle valeur plutôt que telle autre ?

Et c’est à ce niveau que nous rencontrons nécessairement la croyance. Il n’est pas forcément encore question de « foi » (on les distinguera peut-être un jour), mais d’abord de croyance. Croyance en un mythe ou système de mythes, croyance en un ou des modèle(s) métaphysique(s), le plus souvent implicite(s).

Car les interprétations de cette énigme des origines relèveront nécessairement de la croyance.

Question : « L’univers, la vie, tout cela a-t-il un sens ? »
Réponse : « Je crois que…, je ne crois pas que… »
Question : « Pourquoi s’intéresser au sort de ses semblables plutôt que se limiter à son confortable petit nombril ? Pourquoi faire que les normes éthiques et juridiques qui régissent la société des hommes s’opposent en partie aux lois de la sélection darwinienne qui régissent pourtant l’ensemble du vivant ? »
Réponse : « Parce que je crois que… Je crois que l’homme est, ou n’est pas… »
Mais aussi :
Question : « pourquoi faire de la science plutôt que de se contenter de la première opinion venue ? »
Réponse : « le chercheur croit certainement qu’à mesure que ses connaissances s’accroîtront, son image de la réalité deviendra de plus en plus simple et expliquera des domaines de plus en plus étendus de ses impressions sensibles. Il pourra aussi croire à l’existence d’une limite idéale de la connaissance que l’esprit humain peut atteindre. Il pourra appeler cette limite idéale la vérité objective ». (Albert Einstein, Léopold Infeld, L’Évolution des idées en physique, Payot, 1963, p. 34-35.)

Eh oui ! Contre la croyance métaphysique du sceptique (qui croit que la raison humaine n’a pas les moyens de distinguer le vrai du faux), ou du « perspectiviste », le scientifique s’engage dans une croyance métaphysique dans le pouvoir de la raison, qui peut aller jusqu’à une revendication de vérité, ou du moins de vraisemblance.

Ainsi, il n’est pas possible d’échapper à la croyance, car tout cela ne peut relever d’un simple savoir. Et cette croyance se réfère nécessairement à un mythe ou un modèle métaphysique. Et puisque nous ne pouvons sortir de ce cercle, notre tâche sera d’en être conscient, de les identifier, et de parvenir à rendre compte à nous-même, de façon raisonnée et critique, des raisons de nos choix. (« Leçon d’introduction à la philosophie », ajoute Stultitia, qui décidément n’en rate pas une…).

Il ne s’agit donc pas de choisir entre ce qui est mythe et ce qui ne l’est pas, entre ce qui est métaphysique et ce qui ne le serait pas, mais bien entre « mythes vraisemblables », comme disait Platon, et mythes invraisemblables, entre des modèles métaphysiques crédibles et humainement soutenables, et d’autres qui le sont moins.

Et dans le choix que l’intelligence propose à l’intelligence, il y a des mythes théistes et des mythes athées, des métaphysiques théistes et des métaphysiques athées, tout comme des croyances théistes, marxistes, structuralistes, analytiques, etc. Et même hédonistes. Puisqu’il n’y a pas de raison que l’hédonisme, cher à Mr. Onfray, échappe au statut de croyance métaphysique, qui possède, comme toute autre, ses mythes fondateurs.

– « Vous exagérez ! ».
– Pas le moins du monde ! Et je pourrai même en donner une foule d’illustrations, toutes plus amusantes les unes que les autres.

Prenons par exemple le récit de la Création dans le livre de la Genèse, l’un des piliers bien connus de la croyance des « religions du Livre »..

On en connaît les éléments : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre…. », ainsi que le refrain, qui revient après chaque étape de la création : « Et Dieu vit que cela était bon. Il y eut un soir, il y eut un matin », puis vient le nombre du jour.

Il est évident pour tous qu’il s’agit d’un « récit des origines », d’un mythe, au sens noble pour les croyants informés comme pour les incroyants cultivés. Ou au sens de fable du père Noël pour ceux qui sont encore ignorants des acquis de l’anthropologie…

Le croyant juif, chrétien ou musulman y reconnaît l’action créatrice du Dieu libérateur qui s’est manifesté en tant que force d’émancipation lors de l’Exode (la construction des récits de la Genèse présupposant en effet une réflexion sur une expérience de libération telle qu’elle est mise en forme dans le récit de la sortie d’Égypte). La croyance de l’homme biblique est que l’énigme du « tout cela » que nous expérimentons «devant nous », l’univers et tout ce qu’il contient, la vie, la conscience et tout ce qu’elle produit, ne peut être interprétée comme l’œuvre d’un hasard ou d’une nécessité aveugle, d’une fatalité telle qu’elle apparaît dans d’autres récits contemporains du Moyen Orient, mais comme un don offert par l’Être créateur à la liberté faillible et à la responsabilité d’Adam et de sa compagne. Rien que de bien connu. Et c’est cette activité créatrice qui permet de comprendre pourquoi s’est développée d’abord dans le judaïsme l’idée d’une re-création possible, c’est-à-dire aussi de cette « résurrection » thème de raillerie de Michel Onfray, mais qui peut se concevoir assez logiquement, pour celui qui participe de ce récit fondateur, comme un développement de la croyance en la puissance créatrice de Dieu. Car après tout, l’énigme essentielle est bien celle de l’existence et de la vie. Si on interprète cette vie comme étant l’œuvre d’un Créateur, et non pas celle du hasard, on ne voit pas pourquoi il ne lui serait pas possible de maintenir mystérieusement dans l’être ce qu’il a lui-même créé.
Cette rapide catéchèse « œcuménique » étant de niveau Bar Mitzvah, Première Communion, ou Madrassa « petite section », me dit Stultitia.
Soit. Je reconnais volontiers qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lui in extenso la Bible, le Talmud et le Coran pour percevoir la signification de ce « récit fondateur ».

Mais ne nous y trompons pas, on trouve aussi de tels « récits des origines », eux aussi rédigés sous la forme du mythe, par exemple chez l’athée Sartre, où il revêt l’apparence d’une parfaite « anti-Genèse ».

Reprenons « l’Annonce faite à Roquentin », dans La Nausée, de Sartre (Paris 1938, Folio p. 179-181) :
« Et puis j’ai eu cette illumination. Ça m’a coupé le souffle. Jamais, avant ces derniers jours, je n’avais pressenti ce que voulait dire ‘exister’. (…) Et puis voilà : tout d’un coup, c’était là, c’était clair comme le jour : l’existence s’était soudain dévoilée (…). Nous étions un tas d’existants gênés, embarrassés de nous-mêmes, nous n’avions pas la moindre raison d’être là, ni les uns ni les autres, chaque existant confus, vaguement inquiet, se sentait de trop par rapport aux autres. (…) Le mot d’Absurdité naît à présent sous ma plume ».

Tout comme nous avions dans le récit biblique la révélation du sens du « créé » en tant qu’œuvre sensée et bonne du Dieu libérateur de l’Exode, nous nous trouvons bien ici devant une révélation (« illumination », « dévoilement » – c’est le sens du mot « Apocalypse »..) du sens, mais en tant que « non-sens », Absurdité (notons la majuscule) originaire, essentielle, de ce qui est, même si cette absurdité doit susciter pour Sartre un « humanisme tragique ».
La mise en forme de ces « récits des origines » suit, dans un cas comme dans l’autre, le processus classique de l’élaboration mythologique.

Nous sommes ici en présence de deux mythes antagonistes, en « conflit des interprétations », chacun présentant une compréhension particulière de notre être au monde, de l’énigme de « ce qui est là, devant nous ».

Ceci sans que la qualification de mythe soit ici le moins du monde péjorative : dans les deux cas, il s’agit tout simplement de la tâche – ô combien respectable – de l’interprétation de notre condition humaine. Nous sommes là bien loin de ce Père Noël qui amuse tant Mr. Onfray…

L’un de ces mythes est-il plus « vraisemblable » que l’autre ? C’est à la conscience informée de chacun d’en juger.

Une autre mythologie bien fournie pourrait être le fait du « matérialisme scientifique » de Marx et Engels :
Pour ce dernier, après avoir vécu le paradis originel de la communauté primitive, caractérisée par la polyandrie, la polygamie, la « communauté réciproque des hommes et des femmes » et l’absence de classes, l’être humain se voit chassé de ce jardin d’Eden :

« La puissance de cette communauté primitive devait être brisée – elle le fut. Mais elle fut brisée par des influences qui nous apparaissent de prime abord comme une dégradation, comme une chute originelle du haut de la candeur et de la moralité de la vieille société gentilice. Ce sont les plus vils intérêts – rapacité vulgaire, brutal appétit de jouissance, avarice sordide, pillage égoïste de la propriété commune -qui inaugurent la nouvelle société civilisée, la société de classes; ce sont les moyens les plus honteux – vol, violence, perfidie, trahison – qui sapent l’ancienne société gentilice sans classe, et qui amènent sa chute. » (F. Engels, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, Paris, Éditions Sociales 1975, p. 106).

Texte admirable ! On y rencontre en quelques lignes le Paradis Terrestre, la chute originelle, et le pouvoir de la Fatalité. Car si l’épisode de l’Arbre, dans le mythe biblique, illustre la mise à l’épreuve de la liberté de l’être créé, ici, le bonheur de la communauté primitive « devait être brisé ».
Cette brisure nécessaire inaugure la dialectique historique et la puissance de son déterminisme implacable. Le fameux « moteur de l’histoire »…
Là où le récit fondateur de la Bible identifiait l’origine du mal moral à une défaillance de la liberté, celle-ci est assimilée, chez Engels, à un destin, un mécanisme aveugle qui introduit dans l’histoire une « chute », qui ne sera rachetée qu’au terme de cette histoire, lorsque le même mécanisme produira, par sa vertu propre s’incarnant dans le lutte des classes, le rétablissement du bien être des origines dans le Royaume eschatologique de la société sans classes :

« Puis commence ensuite le développement des forces humaines qui est une fin en soi et qui est le vrai royaume de la liberté, un royaume qui, pour s’épanouir, doit avoir ses bases dans le champ de la nécessité. (…) Les hommes seront libérés du penchant qui les pousse à convoiter la richesse, penchant qui a dominé toute leur vie historique en faisant d’eux des aliénés ». (K. Marx, Le Capital, Livre III, traduction de J. Servier dans : Histoire de l’utopie, Paris Folio 1967, p. 293-294).

La boucle est bouclée. Tel le mouvement de Proodos et d’Epistrophè, d’expiration et d’inspiration qui fait que l’univers émane de l’Un puis y retourne dans la mythologie néoplatonicienne de Plotin ou Proclus, l’histoire des hommes est scellée dans cet immense mouvement de chute primordiale et de retour, qui est l’histoire dialectique de la matière elle-même.

Il est à noter que « les hommes seront libérés ». Ils ne se libèrent pas eux-mêmes. Car ce ne sont pas les hommes qui font la révolution, mais bien la dialectique historique :

« Les hommes sont-ils libres de choisir telle ou telle forme sociale ? Pas du tout. Posez un certain état de développement des facultés productives des hommes et vous aurez telle forme de commerce et de consommation. Posez certains degrés de développement de la production, du commerce, de la consommation, et vous aurez telle forme de constitution sociale, telle organisation de la famille, des ordres ou des classes, en un mot telle société civile. Posez telle société civile et vous aurez tel état politique, qui n’est que l’expression officielle de la société civile. (…) Il n’est pas nécessaire d’ajouter que les hommes ne sont pas les libres arbitres de leurs forces productives – qui sont la base de toute leur histoire – car toute force productive est une force acquise, le produit d’une activité antérieure. » (K. Marx, Lettre à Annenkov, du 28 décembre 1846).

On comprend l’ironie d’un Jacques Monod devant cette gigantesque création mythologique :

Pour lui, cette « vitalité » interne à la matière et à l’histoire ne peut être qu’une façon d’y réintroduire subrepticement le divin, de revenir en-deçà du « principe d’objectivité » posé par Descartes et Galilée.
Quel microscope permettrait en effet de déceler cette « intelligence dialectique » dans le monde purement minéral d’où est issu le vivant ? Il s’agirait encore d’une « projection animiste… Interprétation non seulement étrangère à la science, mais incompatible avec elle » (Le hasard et la nécessité, op. cit. p. 51). N’en revient-on pas, en effet, à la physis animée, des anciens, à « l’âme du monde », ou à la « Substance » de Spinoza, à son Dieu qui, comme on le sait, peut être aussi appréhendé comme Nature, mais nature aux propriétés divines, qui n’a rien à voir avec cette nature et cette matière dont nous parlent les physiciens contemporains.

Dont ils nous parlent de moins en moins, soit dit en passant.
Car la « matière » du matérialiste, qu’il soit marxiste ou démocritéen, spinoziste ou hédoniste, demeure une construction mythique, en tout cas philosophique ou ontologique, certes pas scientifique.

Le terme matière, nous dit un « Dictionnaire des auteurs et des thèmes de la philosophie » de S. Auroux et Y. Weil (Paris, Hachette 1991, p. 318-319 ; encore un ouvrage à l’usage des scolaires me rappelle Stultitia…) « est une catégorie servant à désigner les objets de la physique ; cette catégorie ne fait pas partie des concepts de la physique : cette dernière élabore seulement les notions de masse, masse ponctuelle, énergie, etc. […]. Le matérialisme est une thèse ontologique posant que toute réalité est constituée par ce que désigne le concept de matière ».
Thèse ontologique qui échappe donc à la physique elle-même. Car comment donc la physique (mis à part le « matérialisme méthodologique » nécessaire à sa pratique), pourrait-elle affirmer, en restant la physique, un quelconque matérialisme, justement « méta »-physique ?

Ajoutons que s’il y a quelqu’un de prudent en ce qui concerne le maniement du terme « matière », c’est bien désormais le physicien, sur lequel le philosophe « matérialiste » devrait d’urgence prendre exemple.

« Le moins que l’on puisse exiger de matérialistes aussi décidés c’est qu’ils nous disent clairement ce que la notion en question recouvre dans leur esprit ». (B. d’Espagnat, A la recherche du réel, Gauthier-Villars, Paris 1991 (3), p. 85).

« Ainsi en arrive-t-on progressivement [en physique] à une vision du monde dans laquelle la matérialité des choses semble se dissoudre en équations. Une vision dans laquelle le matérialisme est de plus en plus contraint d’évoluer vers le mathématisme et où, si l’on peut dire, Démocrite doit en définitive se réfugier chez Pythagore. Qu’est-ce, en effet, que la matière ? Ce qui se conserve, disait-on autrefois. Ce n’est donc pas la masse (…) voilà que le nombre apparaît maintenant en physique comme l’entité ayant seule une stabilité suffisante pour que cette science le prenne vraiment au sérieux.
De là à affirmer, avec les pythagoriciens, que les nombres sont l’essence des choses, il n’y a qu’un pas. (…) « Tout est géométrie » proclament volontiers certains spécialistes de la théorie de la relativité générale
» (id. ibid. p. 26).

La matière se résoudrait-elle donc dans le nombre ? Mais le nombre a-t-il encore quelque chose de « matériel » ?
Sans doute faudrait-il que nos philosophes « matérialistes », qui en sont restés aux puérils et confortables petits grains solides des atomes de Démocrite et de Lucrèce, comme d’autres en restent aux legos, aillent faire un recyclage approfondi chez quelque physicien…

Et nous voilà reconduits une fois de plus au « conflit des interprétations », en l’occurrence au choc de ces grands systèmes métaphysiques (mais qui restent en bonne partie pétris de mythe…) que sont « l’idéalisme » pythagoricien et le « matérialisme » de Démocrite.
Stultitia me suggère qu’il faudrait aussi évoquer le choc des Titans, Parménide et Héraclite, et suivre le cheminement de leurs mythes fondateurs, qui structurent toute la philosophie occidentale.
On devrait bien sûr évoquer aussi les récits du stoïcisme, de l’épicurisme, le statut ontologique de la Substance chez Spinoza, etc. Et les extraordinaires aventures de l’Esprit, chez Hegel !
Mais ça commence à faire beaucoup. Ce sera peut-être pour une autre fois !

Je ne voudrais toutefois pas terminer sans évoquer un autre récit fondateur. Celui qui concerne la liberté.

Peut-être le fait que « dans les prétoires on croit qu’on est libre et qu’on a choisi le mal« , comme le dit ironiquement Michel Onfray, témoigne-t-il en effet de « l’imprégnation judéo-chrétienne » de notre société.

Le mythe, le récit fondateur du judaïsme et du christianisme pose bien Dieu à l’origine de la liberté humaine, et donc de la responsabilité de la personne :

« Le principe de liberté n’est pas naturel, n’est pas de nature historique. Il n’est donc pas une loi, mais un ordre, un commandement, un devoir, une obéissance qui accomplit l’homme, la .société et l’humanité tout entière. Nous dirons qu’il est transcendant, qu’il est révélé, qu’il est divin, qu’il est une Mitsvah [ordre divin]. La liberté n’advient pas de l’histoire; elle ne surgit pas de la nature ni n’émerge de ce qui est. Elle survient de ce qui doit être, de l’extérieur de l’histoire et de la nature ». (A. Abécassis, Présentation de la Haggadah de Pâque, Berg International, Paris, 1982, p. 7-8).

Ainsi la liberté que postule, sans pouvoir la démontrer, le philosophe « laïque », s’éclairerait-elle pour le juif, le chrétien ou le musulman comme « commandement divin ».

Mais le fait de postuler le déterminisme métaphysique – sans plus de démonstration possible – ne relève-t-il pas lui aussi du mythe, d’un autre récit fondateur, qu’il soit spinoziste, marxiste ou nietzschéen ? En quoi la déconstruction de « la longue histoire des origines de la responsabilité » qu’entreprend Nietzsche dans la « Généalogie de la Morale », qui semble inspirer si directement la remarque de Michel Onfray, échapperait-elle à l’extraordinaire imagination mythologique de l’auteur de Zarathoustra et de l’apôtre de l’Éternel Retour ?
Aurait-il été l’un des rares, avec sans doute Mr. Onfray, à avoir été vacciné contre le virus du « récit des origines » ? Il faut bien avouer en tout cas que les apparences sont contre lui…

On a certes le droit de refuser l’interprétation « judéo-chrétienne » (ainsi que la longue lignée des philosophes qui s’y réfèrent directement ou indirectement) qui fait de Gandhi, de Luther King, mais aussi d’Hitler et de Breivik, des êtres susceptibles de « répondre » de leurs actes au-delà de conditionnements évidents qui n’annihilent cependant pas le mystère de leur liberté.
De lui préférer l’une de celles qui font du libre arbitre, et donc de la responsabilité pénale, une simple illusion ou une fiction généalogique qui n’aurait plus sa place « dans les prétoires ».
Cela simplifierait sans doute en effet le travail du juge, qui abandonnerait enfin définitivement sa place au sociologue, au psychanalyste … ou au philosophe !
Nous sommes là encore au cœur d’un légitime « conflit des interprétations ».

Mais peut-être faudrait-il commencer par le reconnaître comme tel.
Et ne pas faire croire qu’il y aurait, d’un côté, Le Philosophe qui tiendrait Le Discours du Savoir, et de l’autre les partisans quelque peu obscurantistes du mythe et de la croyance.

Les êtres humains sont dans le même bateau. Irréductiblement confrontés à l’énigme ou au mystère de l’origine de ce que nous nommons matière, vie, conscience ou valeurs, nous essayons simplement d’accorder notre croyance, voire notre confiance, à des mythes, à des récits fondateurs dont nous tentons laborieusement d’évaluer la « vraisemblance » autant que la pertinence en ce qui concerne l’orientation éthique de nos vies comme l’élaboration de nos normes juridiques et politiques.

Et s’il est légitime de discuter de la crédibilité de ces récits, il serait bien présomptueux de prétendre parler « de l’extérieur » du mythe ou de la croyance.

Ce serait encore demeurer dans l’illusion du dogmatisme qui, pour être aussi ancienne que la pensée, n’en témoigne pas moins de l’immaturité de celui qui s’en contente et s’en rassure.

Archi-archives de Stultitia. 2008: Une « spiritualité laïque » ?

Encore une réflexion qui dormait dans les greniers, et qui a été sauvée in extremis par Stultitia.
Elle commentait une présentation sur France Culture de l’ouvrage de Luc Ferry, La sagesse des mythes. Apprendre à vivre – 2, Paris, Plon 2008.
Et n’a suscité, bien entendu, aucune réponse…
Mais elle permettra de revenir à la question des mythes et des croyances, que j’aborderai bientôt – après une petite sortie dans mes chères montagnes, comme il se doit – à propos d’une récente intervention de Michel Onfray.

Une « spiritualité laïque » ?

Enseigner la philosophie dans le secondaire fait prendre une conscience aiguë de l’exigence de précision conceptuelle que requiert un contexte culturel qui s’habitue à se contenter du flou, soit par démission, soit par intérêt.
Ceux qui sont engagés dans cette tâche ingrate aimeraient alors voir leurs efforts relayés par les spécialistes médiatiques de leurs disciplines, surtout lorsque ces derniers prétendent à la vulgarisation.

J’ai donc été, une fois de plus, étonné par le manque de rigueur qui a caractérisé les prestations réitérées de Luc Ferry sur France Culture le 21 novembre dernier.

Il aurait été capital de sa part, s’il veut éviter que son ouvrage fort intéressant et nécessaire sur les mythes ne verse dans la caricature, de préciser un minimum le sens de certains termes, et tout particulièrement celui, plusieurs fois répété, de « spiritualité laïque » qui pourrait d’après lui caractériser la pensée grecque.

Que l’on décide apparemment d’exonérer la « spiritualité » grecque du terme de « religion », le réservant au christianisme, cela, bien que contestable (E. Lévinas, M. Gauchet et bien d’autres ayant montré comment le judéo-christianisme est en conflit avec le « sacré » et « la religiosité » païenne au point qu’on a pu parler à son égard de « religion de la sortie de la religion »..) pourrait se réduire à une option de terminologie. Mais il importerait alors de mieux préciser les raisons d’un tel choix..

Qu’on qualifie le christianisme de « religion de l’immortalité » («Les dieux grecs ne vont pas avoir pour fonction, à la différence du Dieu chrétien d’accorder le salut aux humains, c’est-à-dire de leur accorder l’immortalité» Matins de France Culture), alors que l’effort du christianisme ancien a été justement de se démarquer de la croyance en l’immortalité de l’âme qui caractérisait les « religions » ou « spiritualités » (si l’on veut) païennes, c’est une erreur qu’on peut excuser en la mettant au compte d’une absence de formation théologique. Pensons tout de même que le judaïsme – dont est issu le christianisme – a cru en son Dieu pendant des siècles en se passant totalement de croyance en l’immortalité, et que la « résurrection » dont la notion apparaît tardivement à l’époque macchabéenne a si peu à voir avec l’immortalité des grecs qu’elle leur est incompréhensible, comme en témoignent les sarcasmes bien connus qui accueillent le discours de Paul à l’Aréopage !
Mais passons, de même que sur le contre-sens faisant de l’expérience de la « finitude » l’apanage du monde grec, rendant incompréhensible, entre autres, les Pensées de Pascal, comme le combat acharné de Kierkegaard contre l’hégélianisme.

Et revenons à cette si énigmatique « spiritualité laïque », qui semble être présentée comme une spiritualité « neutre », a-religieuse en quelque sorte, et qui serait donc conciliable avec un soi-disant « respect de la laïcité ».

Mais ce n’est pas parce qu’on déciderait par convention (encore une fois, discutable) de ne pas les considérer comme des « religions » que les « spiritualités » grecques ne supposent pas pour autant des choix de croyances métaphysiques.
On sait que les grecs les qualifiaient de « théologies », et qu’ils sont bien les inventeurs de ce terme avant même les juifs ou les chrétiens, en témoignent aussi bien Aristote que le stoïcien Cléanthe ou Proclus le néo-platonicien.
Chez eux, même si, comme le montre si excellemment P. Hadot, la philosophie est bien « exercice spirituel » avant d’être doctrine ou système, les options métaphysiques, les « théologies naturelles » sont déterminantes.
Et ces options n’ont rien de « neutre » : le matérialisme stoïcien du Logos qui divinise la Nature n’est pas le matérialisme atomiste des épicuriens, qui n’est pas le relativisme des sceptiques, etc.
L’interprétation des mythes fondateurs produite par ces différentes écoles (mais encore faudrait-il préciser le rapport des mythes avec les divergences herméneutiques qu’ils peuvent induire) a toujours suscité entre elles des positions tout aussi tranchées que peuvent l’être les débats entre stoïcisme et judaïsme, néoplatonisme et christianisme par exemple.

Dès lors, en quoi la référence, même actualisée, à la philosophie grecque serait elle garante d’une « laïcité » de la « spiritualité » ?

Cela voudrait-il dire que la croyance en un atomisme de type épicurien, ou que la croyance en un immanentisme matérialiste providentialiste de type stoïcien, « une doctrine de l’harmonie avec l’ordre cosmique » (Matins de France Culture) qui nous enseigne « qu’on est soi même un fragment d’éternité » (id. ibid.) serait une vision du monde plus « neutre », moins métaphysique, et partant plus « laïque », qu’un transcendantalisme de type juif, musulman ou chrétien, par exemple ?

Un certain populisme philosophique à la R. Dawkins ou M. Onfray semble vouloir nous le faire croire.
Il oublie cette évidence élémentaire que, par exemple, l’option matérialiste reste une croyance, tout aussi métaphysique que des options alternatives;
l’option « athéologique » demeure une option de « théologie naturelle » au sens où l’entendaient les Anciens, de réflexion sur les causes premières ou nécessaires.
Aristote, Marc Aurèle comme Spinoza avaient simplement la lucidité – ou l’honnêteté – de reconnaître que les dénommer « Dieu » ou « Nature » ne changeait rien au problème.

Il serait bien simpliste de penser que s’exonérer – un peu facilement – des « religions » pourrait résoudre la question de la coexistence des croyances métaphysiques. L’expérience montre qu’une telle naïveté aboutit le plus souvent à un simple renversement de la hiérarchie de ces croyances, totalement opposé à ce qu’on peut nommer « laïcité ».

On attendait donc de Mr. Ferry un peu plus de clarté et de distinction dans le propos. Il en va de notre compréhension de la laïcité.
Certes toujours menacée par les dogmatismes religieux, on sait hélas qu’elle n’a pourtant rien à gagner à s’identifier arbitrairement à quelque doctrine – hellénique ou autre – sous le prétexte qu’elle ne serait pas « religieuse ».
Ce serait encore privilégier une croyance par rapport aux autres.

Or, « L’esprit » de la laïcité ne consiste-t-il pas plutôt à incarner cette conception qui, consciente de la riche diversité des croyances, « religieuses » comme « irréligieuses », des options métaphysiques légitimes qui se présentent à l’esprit humain dans sa quête, et respectant tout autant les grecques que les « barbares », non seulement en refuse la réduction partisane, mais institutionnalise ce refus ?

Son seul impératif étant le respect du mystère de la liberté de chacun.

Archi-archives de Stultitia. 2006: Ne pas hurler avec les Dupanloup

Étant submergé par des écrits divers, j’ai récemment fait un peu de ménage dans mes greniers informatiques. J’ai donc retrouvé quelques vieilles réflexions dépassées qui, en dépit d’un attachement affectif, ont pris incontinent le chemin de la corbeille.
Mais Stultitia m’a fait une de ces scènes dont elle a le secret ! Elle tenait absolument à en garder quelques-unes, me certifiant qu’elles pouvaient être encore utiles.
C’est donc le but de ces « archi-archives », que je mets en ligne sans les modifier.

La première concerne le fameux discours de Ratisbonne du pape Benoît XVI, en 2006.
Ayant quelques – bien modestes – notions de pensée musulmane, j’avais été étonné de certaines lacunes dans la documentation et l’argumentation pontificale.
Mais surtout, j’avais été frappé de la manière dont les commentaires, et pas seulement ecclésiastiques, s’évertuaient à changer l’eau en vin, à démontrer au moyen d’arguments savamment sophistiqués que le pape avait dit, mais qu’on n’avait pas compris…, qu’il n’avait pas dit, mais qu’on avait compris…, et tutti quanti.
À croire qu’une certaine onction diplomatico-ecclésiastique a tendance à déteindre chez certains journalistes, et non des moindres!

Stultitia m’avait bien sûr aussitôt lancé sur l’affaire, et je comprends qu’elle soit attachée à ce petit texte.
Avec le temps et certaines latitudes d’interprétation aidant, les choses ont fort heureusement fini par se bonifier, et d’une bévue est sorti une « hypothèse » (cf. ci-dessous) : ce qui a été dit a certes été dit, mais comme un pape ne peut jamais proférer de, disons, bêtises, la « méthode Dupanloup » a fonctionné une fois de plus, et a permis d’envelopper le contenu effectif dans un réseau si dense de savantes circonlocutions, qu’après avoir risqué d’en venir aux mains, aux manifestations de rue et aux incidents diplomatiques, tout le monde s’est embrassé à la fin du spectacle, moyennant force déclarations de respect et promesses renouvelées de dialogue interconfessionnel.
Retour au train-train habituel, en quelque sorte.

Et surtout, la cruelle éventualité de devoir présenter des excuses a pu être écartée. Car un pape n’a pas à présenter d’excuses, c’est bien connu. Des fois que l’infaillibilité, même quand elle n’est pas engagée, en pâtirait, ou du moins l’autorité du magistère…

Ne pas hurler avec les Dupanloup.

[Devant les remous provoqués en France par la publication en 1864 par le pape Pie IX, du Syllabus qui condamnait les « erreurs du monde moderne » (dont la liberté de culte !), Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, parvint à apaiser la tempête en distinguant fort subtilement la « thèse » de « l’hypothèse ». La « thèse » étant ce que disait le document, « l’hypothèse » étant ce qu’il fallait en comprendre, qui pouvait au besoin être le contraire de la « thèse ». Peut-être est-ce à cette acrobatique subtilité ecclésiastique que Mgr. Dupanloup doit de figurer aujourd’hui encore dans quelques chansons de potaches].

Il y aurait donc aussi dans la récente déclaration de Benoît XVI à Ratisbonne une sorte « d’hypothèse », qui n’aurait pas été comprise des lecteurs. Ainsi a-t-on pu entendre (par exemple aux Matins de France culture du 18/09) que ceux qui auraient perçu dans le texte quelque dépréciation de l’islam seraient des « imbéciles » (sic). Ainsi est-il nécessaire en sus, de la part du Vatican, d’instituer pour ces piètres lecteurs que sont tant de musulmans, des « missions diplomatiques » qui ont pour but bienveillant et paternel de leur apprendre à lire, puisque ils semblent ne pas y parvenir tout seuls, ce qui est certes en droit de susciter bien des « regrets » et de la « tristesse ».

Ayant une formation d’exégète doublée d’une pratique de traducteur, je me suis donc penché sur le texte, dans toutes ses versions disponibles, pour essayer de voir ce qu’il en est réellement.
N’en déplaise aux hordes de Dupanloup, il faut se rendre à une première évidence : il est impossible de nier que les seules références à l’islam, dans son rapport à la raison comme dans son rapport à la violence sont uniquement négatives : que les auteurs cités soient des auteurs anciens, « le persan cultivé » qui discute avec Manuel Paléologue, Ibn Hazm, ou les auteurs contemporains que sont Th. Khoury ou R. Arnaldez qui le commente, on ne note pas une seule allusion positive, en particulier à la falsafa médiévale (terme que L. Gardet proposait de traduire joliment par « philosophie hellénistique de l’islam »)(1).
Benoît XVI ne mentionne explicitement, comme creuset d’un contact fécond entre foi et raison, que la seule tradition proprement biblique – Septante, période hellénistique où « la foi biblique allait intérieurement à la rencontre de la meilleure part de la pensée grecque ».

Pourquoi donc un « oubli » aussi flagrant ? Pourquoi donc Ibn Hazm, dont on connaît la relative marginalité, est-il le seul théologien musulman cité, plutôt qu’Al-Kindî, Al-Fârâbî, Avicenne, Ibn Tufayl, ou encore, bien sûr, Averroès ou les mu’tazilites ?(2).
La magnifique intervention érudite de Mr. A. Meddeb aux Matins de France Culture de ce 20/09 nous rappelle opportunément combien la confrontation à la raison est consubstantielle à la plus haute tradition musulmane. Serait-il acceptable de parler du christianisme en se contentant de rappeler sommairement le « credo quia absurdum » [je crois parce que c’est absurde] prêté à Tertullien, ou la façon dont Louis le (pourtant) « saint », considérait le dialogue inter-religieux, en préconisant que le laïque conséquent « ne doit pas desfendre la loy crestienne, ne mais [si ce n’est] de l’espée, de quoy il doit donner parmi le ventre dedens, tant comme elle y puet entrer»(3).

Car, là encore, en ce qui concerne la question du djihad, peut-on ignorer les interprétations qui considèrent que la sourate 2, 256, évoquée par le pape, sourate qui interdit radicalement la contrainte en matière de foi, « abroge »(4) les sourates les plus « dures » (comme la 9, 29, dite « de l’épée »), et évoquer la position de Manuel sans rappeler l’existence de tels choix exégétiques ?

Car ce qui frappe encore plus est l’absence de la moindre référence aux exigences herméneutiques (aussi bien en ce qui concerne la question du rapport foi/raison que celle du djihad) d’éminents intellectuels musulmans, en particulier contemporains, tels que Fazlur Rahman, Nasr Hamid Abû Zayd, Youssef Seddik et bien d’autres. Plutôt que de les ignorer – comme le font avec constance les intégristes islamistes – il serait de la première importance, pour un apôtre de la paix, de les soutenir dans leur difficile effort. N’oublions pas que l’un au moins de ces exégètes courageux, le soudanais Muhammad Mahmoud Taha, a payé de sa vie en 1985 son engagement en faveur de l’abrogation de certains versets de Médine (dont ceux concernant le voile et le djihad) au profit de « versets fondamentaux ».
Mais de cela, aucune trace. Tout semble se passer comme s’il revenait exclusivement à Manuel II le chrétien de condamner le caractère irrationnel de la violence, et de déclarer que ne pas agir « avec le logos » est contraire à la nature de Dieu ; et au malheureux Ibn Hazm, seul théologien musulman cité de toute la conférence, d’être le représentant de « la doctrine musulmane » (sic, ce n’est pas ici Manuel II, mais bien le pape qui parle, citant Th. Khoury) dont le propre serait de délier la volonté de Dieu de nos « catégories » rationnelles, justifiant du même coup la violence.
C’est sans doute faire un bien grand honneur à ce théologien que de le bombarder ainsi représentant exclusif de « la » doctrine, comme si les théologiens cités plus haut n’avaient pas existé, et comme si leurs oeuvres ne continuaient pas à stimuler de nos jours encore l’approche herméneutique des meilleurs et des plus courageux théologiens musulmans (cf. là dessus encore la belle intervention de A. Meddeb mentionnée plus haut).

Modeste enseignant de philosophie en classes de terminale, et ne prétendant certes à aucune autorité ni aucun magistère, je n’accepterais cependant pas qu’un de mes élèves, traitant dans un exposé du rapport foi/raison, ou de la question de la guerre sainte, présente les positions d’une religion, quelle qu’elle soit, avec autant de légèreté et de partialité.
Je me verrais en devoir de le mettre en garde contre la caricature, et lui demanderais de mieux s’informer, et de revoir sa copie. Je suis donc très dubitatif en entendant les voix, nombreuses, qui semblent soutenir que de telles déclarations, à un si haut niveau, ne feraient aucunement problème.

Or, le fait est qu’il y a indéniablement problème. Mais, en dépit des gesticulations extrémistes, ce problème n’est pas seulement du côté des musulmans, comme on voudrait nous le faire croire. Sachant parfaitement lire, et n’ayant nul besoin de « missions diplomatiques » pour apprendre (merci pour eux…), ils ont parfaitement compris qu’il y a, à l’évidence, dans ce texte, une vision partiale et tronquée de leur religion, et ils sont donc parfaitement en droit de demander des éclaircissements, ou d’attendre des excuses.
Je rends hommage à la courtoisie et l’élégance des nombreux intellectuels de culture islamique, tels que Mr. Meddeb, capables de dépasser cette indélicatesse pontificale avec une réelle bienveillance et un généreux esprit d’apaisement, voire de transformer cette crise en chance pour le dialogue. Mais la bienveillance de la part de l’offensé ne peut en aucun cas être utilisée par l’offenseur pour conforter sa position.

Il apparaît donc qu’il y a aussi un réel problème du côté des catholiques et de ceux qui prétendent déceler dans la conférence de Ratisbonne quelque « hypothèse » cachée. Sans doute celle qui sera laborieusement dévoilée par les dites « missions ».

Mais peut-on sans ridicule, une fois de plus dans la longue et triste histoire des édulcorations acrobatiques de textes pontificaux, « se la jouer à la Dupanloup », en prétendant, par exemple, que ce qu’a voulu dire le pape « en réalité » est « que le dialogue devait être franc » qu’il réclame « un dialogue fondé sur la « raison » », une réflexion sur les « germes de violence dans les textes sacrés », prêtant ainsi sa voix, en somme à « bien des musulmans modérés, intellectuels ou non », qui se poseraient chaque jour de telles questions, « de manière ouverte ou clandestine » ? (H. Tincq, Le Monde du 20.09.06).
A un élève qui me soutiendrait ce genre de thèse, je répondrais que cette exigence de franchise et de « raison » devrait alors commencer par une présentation respectueuse de la complexité de la pensée de l’autre, et non par une schématisation partiale et sommaire, potentiellement instigatrice de polémique.
Outre qu’une telle lecture réécrit le texte d’une façon que rien ne légitime, et qui ne brille certes pas par la « franchise », elle tombe platement, dans sa volonté de justifier à tout prix l’injustifiable, dans « les bons sentiments, les accolades et les appels incantatoires » qu’elle prétend dénoncer.

Peut-être est il plus vraisemblable que le pape, qui ne s’adressait pas directement à des musulmans, et sur un thème qui pouvait être tout aussi bien illustré par des références à la violence et à l’irrationalisme rémanents au sein même du christianisme, ait voulu cultiver une fois de plus cette frange des catholiques qui n’est pas indifférente à un discours « fort », aux connotations pour le moins traditionnelles, et qui affectionne ce genre de « certitudes » plutôt sommaires.

Quoiqu’il en soit des raisons véritables, et au vu des réactions suscitées, le problème fondamental qui est posé est bien celui « des autorités magistérielles », comme le dit H. Tincq.
Mais ce serait faire preuve de bien de la suffisance que de croire que ce problème se limite à l’islam : les événements récents montrent qu’il est grand temps, pour les catholiques, de s’interroger de façon approfondie sur les conditions requises pour une prise de parole autorisée et responsable face à la complexité de notre monde et sur la représentativité réelle des institutions et du magistère qu’ils acceptent de se donner.
Pourquoi un tel aveuglement face à l’anachronisme de tant de structures ? Ne peut-on penser à des pratiques plus modestes, plus concertées et partagées ? Bien des recherches existent, dans les théologies contemporaines, à condition de ne pas occulter l’herméneutique des institutions comme certains occultent l’herméneutique musulmane.
Suffit-il donc encore, au vingt et unième siècle, qu’un homme seul soit élu par un conclave de quelques septuagénaires, tous mâles et célibataires, pour qu’il soit considéré comme habilité à émettre une parole autorisée sur la totalité des sujets brûlants qui préoccupent notre monde ?
Quitte à orchestrer le concert des Dupanloup lorsque les choses tournent mal ?
Le ridicule, on le voit, n’est plus désormais le seul risque, et les dangers ne se limitent plus à essuyer les railleries de quelque chanson de potaches.

1) dans L’Islam, religion et communauté, p. 214.
2) cf. sur ce point, voir par exemple E. Vilanova, Histoire des théologies chrétiennes, Paris, Le Cerf 1997, I p. 797ss.
3) Jean de Joinville, Livre des saintes paroles et des bons faits de notre roi saint Louis. Chap. X.
4) sur les « passages abrogés et passages abrogeants » en islam, voir dans Le Coran, autre lecture, autre traduction, les remarques éclairantes de Y. Seddik, p. 209ss

Inquisition, croisades et bisounourseries pontificales

Oui, je sais, je ne colle pas particulièrement à l’actualité ! Sans doute parce que mon amour invétéré des courses en montagne m’empêche de garder les yeux rivés sur les écrans..
Mais Stultitia, ma fidèle compagne, qui pallie certaines de mes carences, m’a récemment signalé ce blog, datant déjà de l’an dernier, et qui m’a laissé bien émerveillé.

Il s’agit de: http://www.linquisitionpourlesnuls.com

Comme je fais partie du « cœur de cible » auquel se réfère le titre, me voilà derechef tout émoustillé. D’autant plus que le but avoué – et louable – du site est de rétablir la « vérité historique » malmenée par la série « Inquisitio », diffusée sur France2 à l’été 2012. Série à laquelle, à ma grande honte, j’ai totalement échappé, du fait de mon incurable tropisme montagnard…
Mais rétablir la vérité historique, cela ne se refuse pas !

J’ai donc abordé avec sympathie ce blog, et sincèrement applaudi à la réhabilitation de Catherine de Sienne, vilipendée par de grotesques accusations.
Mais voilà que bientôt, des doutes ont assailli mon esprit : aux contre-vérités grossières et démagogiques de la série, ne chercherait-on pas, une fois encore, à opposer des « vérités », qui, tout en évitant habilement bassesses et autres vulgarités, ne véhiculeraient pas moins des affirmations bien problématiques ?

Passons sur quelques bévues un peu trop flagrantes pour être vraiment délibérées : celle par exemple qui fait du « mouvement vaudois » un « avatar » des « hérésies » bogomiles et cathares (voir la rubrique « Qu’est-ce que le catharisme »). Stultitia, qui fut une intime de Pierre Valdo, qui connaissait bien ses profonds désaccords avec les cathares, et qui a par ailleurs de nombreux amis vaudois, a failli s’étrangler de surprise en pensant qu’on pouvait encore, au XXIème siècle, assimiler les « pauvres de Lyon » à des mouvements de pensée issus du dualisme. N’existe-t-il donc pas un mouvement appelé « œcuménique », et les Vaudois n’appartiennent-ils pas désormais à l’Alliance Réformée Mondiale comme à la Conférence des Églises protestantes ? Ou bien ces organismes seraient-ils eux-mêmes de pitoyables « avatars d’hérétiques » ? Je n’ose concevoir que les auteurs du site aient voulu propager de telles incongruités…

Ou encore (rubrique « Hérésies cathares : polémiques et petites phrases ») : « Les cathares ne sont pas de doux innocents qui se sont laissé massacrer sans rien dire. Le Comte de Toulouse massacre les habitants de Pujols en 1213 ». Tudieu ! Il était donc cathare, et qui plus est Bonhomme, sans doute ! Et il a fallu attendre « l’Inquisition pour les nuls » pour en être assuré. Oh le scoop !

Car il s’agit bien de « rétablir la vérité historique », n’est-ce pas ?

Mais venons-en à du plus subtil (rubrique « Église et Catharisme ») :

« Pour éviter les jugements expéditifs, voire les lynchages populaires, une juridiction spéciale, l’Inquisition, est mise en place. Elle est confiée aux frères prêcheurs, dominicains et franciscains.
Il faut se remettre dans le contexte du 12ème siècle, et dans le contexte médiéval de manière plus générale, pour appréhender la gravité que représente une hérésie pour la société ».

On continue d’ailleurs en précisant les arguments juridiques (rubrique : « les juges français sont les héritiers de l’Inquisition ») :

« L’Inquisition n’a pas complètement disparu du système juridique français. En effet, le système français est dit inquisitorial [sic], il est l’héritier de l’Inquisition et de la révolution juridique que celle-ci a apportée. Dans ce système l’accusé est présumé innocent, c’est à l’accusation d’apporter les preuves de sa culpabilité (…). Le fondement de ce système c’est l’enquête (« inquisitio » en latin), qui doit conduire à démontrer la culpabilité de l’accusé pour que celui-ci puisse être condamné».

Et voilà ! L’Inquisition s’inscrit non seulement dans le « contexte médiéval » (la fameuse « mentalité de l’époque »), mais, de plus, elle représente même une avancée, une véritable « révolution juridique » qui permet d’éviter « les jugements expéditifs, voire les lynchages populaires ».

C’est aller bien vite en besogne ! Sans nier l’intérêt de l’apparition de la procédure inquisitoire dans l’histoire du droit (« inquisitoire », et non « inquisitoriale », tout de même… !) on est en droit de penser que si « révolution » il y eut avec l’apparition de l’Inquisition, c’est avant tout parce qu’elle a constitué l’une des premières traces d’institutionnalisation du délit d’opinion. « Avancée » dont la postérité, comme on le sait, a été immense…
Sur ce point, les « lynchages populaires » étaient certes préférables, car ils avaient au moins le tact de ne pas associer de manière monstrueuse l’autorité institutionnelle (religieuse qui plus est !) à la condamnation et à la sanction. Que quelques individus excités malmènent les Pussy Riots – autres grandes amies de Stultitia -, c’est certes grave parce que cela montre que l’imbécillité n’a pas de frontière. Que ce soit une institution gouvernementale ou religieuse qui les condamne, et se produit alors un saut qualitatif de l’individuel à l’institutionnel dont il est bien difficile de nier le caractère effrayant et profondément pernicieux. On passe du lynchage privé, de la faute privée, au lynchage institutionnel, à la faute instituée en système de gouvernement, en crime d’État, ou d’Église, ce qui est encore bien pire.

« Révolution » tellement pernicieuse qu’elle ne semble même pas être perçue comme telle par les auteurs du site ! Serait-ce parce que « l’habitus » en demeurerait finalement bien inscrit dans une certaine mentalité « catholique », ce qui soulèverait des soupçons légitimes quant à l’éthique qui la sous-tend ?

Car il n’en a pas toujours été ainsi. Le grand Saint Martin de Tours était, lui, bien conscient des enjeux éthiques d’une telle perversion des valeurs et des esprits. Dans l’affaire du jugement de « l’hérétique » Priscillien d’Avila, le chroniqueur Sulpice Sévère nous rapporte sa lutte acharnée contre ses frères évêques et l’empereur, parce que ceux-ci voulaient appliquer la peine de mort à Priscillien et ses disciples. Nous sommes alors au IVème siècle.

« Martin se trouvant alors à Trêves ne cessait de presser [l’évêque] Ithace pour qu’il abandonnât l’accusation; il suppliait aussi [l’empereur] Maxime de ne pas répandre le sang de ces malheureux: une sentence épiscopale, expulsant les hérétiques des églises, suffirait, et au-delà; ce serait une infraction cruelle à la loi divine, une nouveauté inouïe, monstrueuse, que de constituer le pouvoir séculier juge dans une cause ecclésiastique ». (Chronique de Sulpice Sévère, traduction et commentaire, par André Lavertujon, Paris, Hachette 1899, Livre II, XLIX-LI. Disponible sur Internet. Traduction revue par Stultitia pour cause de coquilles).

Le texte ajoute que Martin alla jusqu’à refuser la communion avec ses frères évêques qui prônaient la peine de mort contre les hérétiques. Priscillien et ses disciples furent pourtant exécutés, à la grande désolation de Martin. La justesse de l’attitude du saint fut pourtant reconnue ultérieurement par le pape Sirice, qui désavoua le parti des évêques responsables de l’exécution de Priscillien.

Quel contraste donc avec l’acharnement d’un Innocent III, l’un des instigateurs de l’Inquisition et artisan de la croisade contre les Albigeois, lorsqu’il déclare :

« Nous ordonnons aux princes , aux comtes, à tous les barons et grands des provinces , et nous leur enjoignons pour la rémission de leurs péchés, de traiter favorablement nos envoyés , et de les assister de toute leur autorité contre les hérétiques , de proscrire ceux qu’ils excommunieront, de confisquer leurs biens , et d’user, envers eux, d’une plus grande rigueur, s’ils persistent à vouloir demeurer dans le pays, après leur excommunication.
Nous avons donné à nos envoyés, plein pouvoir de contraindre les seigneurs à agir de la sorte, soit par l’excommunication, soit en jetant l’interdit sur leurs terres.
Nous enjoignons aussi à tous les peuples de s’armer contre les hérétiques, lorsque nos légats jugeront à propos de l’ordonner, et nous accordons, à ceux qui prendront part à cette expédition pour la conservation de la foi, la même indulgence que gagnent ceux qui visitent l’église de Saint-Pierre de Rome, ou celle de Saint-Jacques.
Enfin, nous avons chargé nos légats d’excommunier solennellement tous ceux qui favoriseront les hérétiques dénoncés , qui leur procureront le moindre secours; ou qui habiteront avec eux ».
(Innocent III, lettre XCIV de 1198, Patrologie Latine 214 col.81-83 ; traduction de Dom Devic et Dom Vaissette dans L’Histoire Générale du Languedoc, Paris 1737, III, p.130).

Ce texte s’inscrit dans une opposition frappante, terme à terme, avec ce qui nous est dit de Martin : là où ce dernier prône la bienveillance pour les hérétiques et excommunie de son propre chef ses frères évêques qui prêchent la peine de mort, Innocent, lui, excommunie les hérétiques et leurs partisans, et c’est pour ceux qui les tuent ou les dépossèdent qu’il proclame l’indulgence !

De quoi nous faire réfléchir à la pertinence de l’éternel poncif invoquant le « contexte » ou la « mentalité de l’époque ».
Que ce soit au IVème, au XIIIème ou au XXIème siècle, une enquête historique sérieuse et documentée découvrira toujours plusieurs « mentalités de l’époque », dont certaines sont en conflit :
celle d’Ithace et celle de Martin ;
celle d’Innocent ou de Grégoire IX, son successeur en Inquisition, et celle des populations de Toulouse, Albi et de tant d’autres lieux qui, au dire par exemple du dominicain Guillaume Pelhisson, dans sa Chronique (éditée par J. Duvernoy, Ousset, Toulouse 1958) s’unirent dans leur réprobation des Inquisiteurs :

« En ce temps-là [1235] les corps de ceux qui étaient morts hérétiques furent traînés par la ville et brûlés (…). Toute la ville [de Toulouse] s’en émut et fit des troubles contre les Frères [il s’agit des dominicains] à cause de l’Inquisition » (op. cit. p. 31).

Alors certes, il convient de « se remettre dans le contexte », des XIIème et XIIIème siècles. Mais encore faut-il faire l’effort d’en percevoir la complexité.
Si ce contexte-là est bien en effet celui de papes qui n’ont de cesse d’en appeler au glaive des « champions de la milice chrétienne » contre les délits de croyance, c’est aussi celui de Guilhem Figueira qui, devant les excès de l’Inquisition, s’emporte contre Rome :

« Vous jetez par folie des chrétiens au martyre. En quel livre est-il dit que vous devez occire, Rome, les bons chrétiens ? » (trad. H. Gougaud, Poèmes politiques des troubadours, Paris, Bélibaste 1969, p. 137) ;

celui de Guilhem Montanhagol qui dénonce des

« Inquisiteurs [qui] jugent selon leur caprice. J’accorde qu’on fasse police, qu’on pourchasse même l’erreur, et par bonté en discours sans horreur, que les errants dedans la foi reviennent. Le repenti, qu’on l’accueille sans haine » (id. ibid. p. 125).

Si ce contexte-là est certes celui de la piété guerrière d’un Simon de Montfort, c’est aussi celui de l’Anonyme de la Chanson de la Croisade, dont on connaît l’épitaphe qu’il lui fit :

« Tout droit à Carcassonne ils le portent pour l’ensevelir, pour célébrer le service au moutier Saint-Nazaire. Et on lit sur l’épitaphe, celui qui sait lire : qu’il est saint, qu’il est martyr, qu’il doit ressusciter, avoir part à l’héritage céleste et fleurir dans la félicité merveilleuse, porter la couronne et siéger dans le royaume de Dieu. Et moi j’ai ouï dire qu’il en doit être ainsi : si, pour tuer des hommes et répandre le sang, pour perdre des âmes, pour consentir à des meurtres, pour croire des conseils pervers, pour allumer des incendies, pour détruire des barons, pour honnir Parage, pour prendre des terres par violence, pour faire triompher orgueil, pour attiser le mal et éteindre le bien, pour tuer des femmes, égorger des enfants, on peut en ce monde conquérir Jésus-Christ, il doit porter couronne et resplendir dans le ciel ! » (Traduction P. Meyer, reprise dans : R. Nelli et R. Lavaud, Les Troubadours, Paris DDB 2000, II p. 589).

Et que dire des « spirituels franciscains », dont plusieurs, à la suite de Bernard Délicieux, moururent en prison ou sur le bûcher pour expier leur principal péché, celui de s’opposer à l’Inquisition comme à l’hypertrophie exorbitante du pouvoir pontifical ?

On peut certes invoquer l’autorité de Régine Pernoud (Rubrique : « Pourquoi une vision si négative du Moyen-Âge ? »), qui inspire nombre d’arguments développés sur le site. Mais on ne voit pas pourquoi les grands érudits et autres chartistes devraient être a priori exonérés d’un possible soupçon de parti pris parfois bien idéologique. « Il est si facile en effet de manipuler l’Histoire, consciemment ou inconsciemment, à l’usage d’un public qui ne la connaît pas » (R. Pernoud, Pour en finir avec le Moyen-Âge, 1977, réed. Points Histoire, p. 123). Sans doute la série « Inquisitio » l’a-t-elle fait de façon grossière. Mais que dire de ceux qui avancent que « sous bien des rapports, l’Inquisition fut la réaction de défense d’une société pour laquelle, à tort ou à raison, la préservation de la foi paraissait aussi importante que de nos jours celle de la santé physique » (R. Pernoud, op. cit. p. 103), en omettant simplement de signaler que la dite « société » était extraordinairement diverse, et qu’elle portait en son sein des foyers de résistance tellement forts à cette « pensée unique » qu’il a justement fallu des siècles d’Inquisition pour essayer de les réduire ? Que dirait-on d’une histoire de l’Union Soviétique qui ferait du consensus communiste la caractéristique de la « mentalité de l’époque » en oubliant de mentionner Pasternak, Soljenitsyne et d’autres acteurs de la dissidence ?

Et que penser, une fois encore, en voyant que de telles omissions, qu’une approche aussi délibérément partielle continuent de nous être proposées sans remise en question apparente ?
L’apologétique historique de l’Église catholique est pleine de lectures qui font de l’Inquisition une « nécessité sociale », un « progrès pour l’époque », etc. Comment peut-on continuer à véhiculer au XXIème siècle de telles visions, sans percevoir combien elles peuvent constituer un contre témoignage par rapport aux valeurs qu’elles prétendent servir ?
Ou bien serait-ce le signe que les « valeurs » en question demeurent, dans le fond, plus proches de celles d’Innocent que de celles de Martin ?

L’Histoire, on le sait, est le plus souvent écrite par les vainqueurs. Y compris l’Histoire des Églises. Fort heureusement, les traces de l’Esprit ne s’effacent pas si facilement. Il reste toujours possible d’en reconstruire le cheminement à partir de « l’envers de l’Histoire », selon le mot du théologien G. Gutierrez (par ex. La force historique des pauvres, Le Cerf, Paris 1999, p. 163).
Cette face de l’Histoire patiemment occultée par les Puissants dans leur effort acharné pour instituer certains modèles de pouvoir, et dans laquelle on retrouve les Martin, Sirice, et leurs héritiers Bernard Délicieux, Guilhem Montanhagol, et bien d’autres.
Fort heureusement, des historiens s’attachent de plus en plus à leur faire justice (je pense en particulier au livre de M. Aurell, Des chrétiens contre les croisades, XIIème XIIIème siècle, Fayard 2013, dans lequel j’ai eu la joie de trouver mention de Peire Cardenal et Guilhem Figueira).

Cela n’a pas manqué de réjouir Stultitia, qui aime à penser que l’un des plus grands pèlerinages de la Chrétienté, celui de St. Jacques de Compostelle, s’est peut-être établi sur le lieu de sépulture de Priscillien et de ses disciples, qui ont été les premiers « hérétiques » à être mis à mort sur l’instigation d’autorités ecclésiastiques. Ces mécréants dont Martin avait pris la défense au point de rompre la communion avec ses frères « orthodoxes », mais néanmoins meurtriers (voir à ce sujet J. Chocheyras, Saint Jacques à Compostelle, Ouest France 1997).

Belle marque d’un humour divin, que devraient méditer ceux qui s’attachent à perpétuer des argumentations bien contestables et bien dépassées.

Car s’ils prétendent défendre les valeurs du christianisme, les promoteurs de « l’Inquisition pour les nuls » seraient peut-être bien inspirés de se réclamer de Martin et de ses disciples plutôt que d’essayer, une fois de plus, de justifier ce qui est bien difficilement justifiable. Il en va de la crédibilité de leur intention, et de l’éthique, tout simplement.

Et puisque notre périple historique nous ramène dans les Espagnes, peut-être faut-il rappeler une actualité qui aurait bien besoin de la fibre des Martin et des Délicieux, s’il en existe encore.

Je n’ai rien contre les papes gentils et sympathiques, même si ce qui a pu être dit récemment (sur les homosexuels, les divorcés, etc.) témoigne d’un charisme de prophétie plutôt discret. « Ce qu’a exprimé le pape, communiquant hors pair, n’importe quel citoyen de bonne foi et de bon sens en est convaincu en cet an de grâce 2013 » (J. Bérard, dans un Courriel du Monde des 29-30/09/2013).

Je trouve fort étrange cependant qu’une telle gentillesse quelque peu pateline cautionne sans même en interroger l’ambiguïté la béatification massive de certains « martyrs de persécutions religieuses ».

L’Espagne des années 30 a certes été marquée par la persécution et la mort de bien des ecclésiastiques et de bien des chrétiens. Il ne faut pas oublier cependant que la bénédiction en 1936 du coup d’État militaire franquiste et des « croisés du Christ et de l’Espagne » par la quasi totalité du corps épiscopal, ainsi que l’engagement de la grande majorité de la hiérarchie catholique dans cette « croisade chrétienne » (cf. l’action du cardinal Isidro Gomá, et la Carta colectiva de los obispos españoles, 1er juillet 1937) qui a causé des centaines de milliers de morts, a pu susciter, de la part de chrétiens revendiqués, une indignation qui n’a rien à envier à celle de Peire Cardenal devant la Croisade des Albigeois.

Sans contester la légitimité de commémorer les victimes proches du camp nationaliste, on aurait aimé qu’il soit au moins fait mention de ces quelques centaines de milliers de morts des « grands cimetières sous la lune », de ces centaines de milliers d’emprisonnés ou d’exilés qui n’avaient pas la grâce d’être « du bon côté ». Le christianisme y aurait gagné. Et aussi, tout simplement, l’humanité.

Et Martin de Tours, Bernard Délicieux, Peire Cardenal s’en seraient réjouis, autant que Mauriac ou Bernanos.

N’oublions pas que la loi de 2007 de réhabilitation des victimes du franquisme a été jusqu’au bout violemment combattue par la majeure partie de l’épiscopat espagnol…

Je m’arrête là, car Stultitia m’invite à revoir l’extraordinaire « Viva la muerte », d’Arrabal. Et nous prolongerons peut-être, comme à notre habitude, par « l’Ange exterminateur » ou « La voie lactée » de Buñuel. Après tout, cela vaut bien des bisounourseries pontificales…