De l’équité dans la caricature, et du kairos, car il y a un temps pour tout.

Après les grandes manifestations d’unité, indispensables mais présentant les limites classiques de toute réaction essentiellement émotive et affective, il convient de remettre l’ouvrage sur le métier, afin d’essayer de mieux décrypter les événements vécus et d’en tirer quelques enseignements pour le long terme.

Le principal est sans doute la démonstration de l’attachement massif du peuple de France à la liberté d’expression, et il est réjouissant de voir que l’accord sur ce point paraît rassembler, au-delà des légitimes différences idéologiques et confessionnelles. C’est bien cela qui, semble-t-il, constitue l’aspect le plus important de ce qu’on a pu nommer, et qui restera peut-être, « l’esprit du 11 janvier ».

Il n’est pas de mon propos d’ajouter à tout ce qui s’est dit et se dit encore quotidiennement avec plus ou moins de bonheur.

Je voudrais simplement souligner trois points, dont les deux derniers me semblent un peu trop négligés.

Tout d’abord, je suis, pour l’essentiel, en plein accord avec ce qui a été dit de la liberté d’expression et que résume par exemple l’excellente « chronique judiciaire » de Pascale Robert-Diard.

http://prdchroniques.blog.lemonde.fr/2015/01/17/satire-et-droit-a-lhumour-un-si-long-combat-judiciaire/

Et c’est bien la raison pour laquelle « je suis Charlie » et je resterai Charlie.

Y compris lorsqu’il est dit :

« on doit tolérer l’inconvenance grossière et provocatrice, l’irrévérence sarcastique sur le bon goût desquelles l’appréciation de chacun reste libre, qui ne peuvent être perçues sans tenir compte de leur ­vocation ouvertement satirique et humoristique, qui permet des exagérations, des déformations et des présentations ironiques ».

C’est en effet l’un des fondements de la liberté d’expression.

Stultitia, qui en sait quelque chose, va même jusqu’à dire que l’une des caractéristiques les plus essentielles de la démocratie est la liberté qu’on a d’y exprimer éventuellement des conneries.

On connaît l’anecdote attribuée au général de Gaulle : si on devait sanctionner toutes les conneries éparses dans la presse ou ailleurs, ce serait en effet un « vaste programme », et l’ambition comme les moyens dépasseraient ceux d’une démocratie. Seul un gouvernement de type dictatorial, dépositaire d’une pensée unique infaillible doublée d’un système policier hyper perfectionné, pourrait être en mesure de distinguer avec assurance ce qui est une connerie de ce qui ne l’est pas et de le réprimer.

Le droit à l’expression, jusqu’à la connerie éventuelle donc, est ainsi une composante essentielle de la liberté et de la démocratie. Gare aux régimes qui ne tolèrent pas la connerie ! On peut être sûr d’y voir pointer l’ombre du totalitarisme. La caricature est ainsi l’un des signes de la santé d’une démocratie.

« C’est surtout à la Cour européenne des droits de l’homme que l’on doit la consécration du principe de la liberté d’expression. Dans un ­arrêt fondateur de 1976, elle souligne que « la liberté d’expression vaut non seulement pour les informations ou idées accueillies avec ferveur ou considérées comme inoffensives, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’Etat ou une fraction quelconque de la population. Ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance ou l’esprit d’ouverture, sans lesquels il n’y a pas de société démocratique ». C’est à cette aune que la 17e chambre juge chaque jour les plaintes qui lui sont soumises ». (art. cité)

Pour ma part, cette considération préalable ne peut être sujette à négociation.

Mais c’est bien maintenant que commencent les problèmes.

En effet nul régime, fut-il le plus démocratique qui soit, ne peut accepter certains excès, comme ne peut pas manquer de nous le confirmer l’article cité :

« Pour les personnalités publiques, qui doivent admettre que la caricature est la contrepartie de la notoriété, les limites à ne pas franchir sont la diffamation, l’injure, l’outrage, le dénigrement ou l’atteinte à la vie privée. Les journaux satiriques disposent, à ce titre, d’une ­ « présomption humoristique », qui les protège ­davantage que les publications dites sérieuses.

L’humour ne saurait non plus servir à masquer ce que le droit appelle des « buts illégitimes », tels que la provocation à la haine raciale, l’injure faite à un groupe en raison de son appartenance religieuse, l’atteinte à la dignité humaine ou l’animosité personnelle ».

Ces remarques de Pascale Robert-Diard se fondent sur les articles 24, 29 et 32 du chapitre IV de la Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse (Version consolidée au 09 janvier 2015) :

Article 24

Seront punis de cinq ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende ceux qui, par l’un des moyens énoncés à l’article précédent, auront directement provoqué, dans le cas où cette provocation n’aurait pas été suivie d’effet, à commettre l’une des infractions suivantes :

(…)

Ceux qui, par l’un des moyens énoncés à l’article 23, auront provoqué à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, seront punis d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende ou de l’une de ces deux peines seulement.

Seront punis des peines prévues à l’alinéa précédent ceux qui, par ces mêmes moyens, auront provoqué à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur sexe, de leur orientation ou identité sexuelle ou de leur handicap ou auront provoqué, à l’égard des mêmes personnes, aux discriminations prévues par les articles 225-2 et 432-7 du code pénal.

(…)

Article 32

La diffamation commise envers les particuliers par l’un des moyens énoncés en l’article 23 sera punie d’une amende de 12 000 euros.

La diffamation commise par les mêmes moyens envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée sera punie d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende ou de l’une de ces deux peines seulement.

Sera punie des peines prévues à l’alinéa précédent la diffamation commise par les mêmes moyens envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur sexe, de leur orientation ou identité sexuelle ou de leur handicap.

http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do;jsessionid=01309840075A922A61404F4871BAD1FF.tpdjo04v_1?cidTexte=LEGITEXT000006070722&dateTexte=20150109

Le délicat travail du juge sera alors de qualifier ce qui peut ou non relever de la discrimination, de l’injure, de la diffamation ou autres « buts illégitimes ».

Et c’est bien là que les difficultés se précisent, et que prend place le deuxième aspect auquel je voudrais m’attacher.

Comme toute activité humaine, le travail du juriste se produit « en situation », c’est-à-dire qu’il est sujet à un certain nombre de conditionnements culturels, idéologiques, émotionnels qu’il convient d’essayer de porter à la conscience afin d’éviter au mieux des défauts de jugement.

Alors voilà :

Je me suis livré à un rapide petit jeu à l’aide du moteur de recherche le plus utilisé sur internet. Ce n’est certes pas une étude scientifique. Les résultats demanderaient à être étayés et confirmés au moyen de protocoles méthodiques plus rigoureux (je préciserai un peu plus loin quelques-unes des limites d’une telle approche).

Mais en l’état, ils sont tout de même frappants.

Ils révèlent que les français sont très loin d’être égaux devant la caricature, et que celle-ci constitue un instrument non négligeable de discrimination. Rappelons que la discrimination devrait tomber sous le coup de l’article 24 de la Loi du 29 juillet 1881 précédemment citée.

[ajout du 21/01: « discrimination: sens courant: le fait de séparer un groupe social des autres en le traitant plus mal ». Le Robert]

Encore une fois (cf. mon premier point) cela ne veut pour moi absolument pas dire qu’il faille interdire la caricature en quoi que ce soit. Je crois d’ailleurs que Stultitia a déjà largement fait la preuve de sa proximité avec les caricaturistes !

L’école constitue aussi un instrument important de discrimination. Il n’est en aucun cas question de la supprimer, mais avant tout de prendre conscience de ses limites, ce qui permet d’envisager d’éventuelles mesures pour y remédier.

Commençons donc notre petit exercice. J’avoue que les résultats m’ont surpris moi-même.

Je tape : « caricatures des athées » (phrase entre guillemets, bien sûr. Par souci d’unification des critères de recherche j’utiliserai toujours le mot « caricatures » au pluriel), et je clique sur « images » dans le bandeau.

Le moteur de recherche me donne à ce jour [car cela peut en effet dépendre des moments]…. six images ! (dont aucune ne correspond d’ailleurs à ce qui est demandé).

[Mise à jour du 15/02. Avertissement: il apparaît en effet que le nombre des images peut être très variable selon les dates de consultation du moteur de recherche. Mais cela ne remet pas en cause généralement le nombre des images pertinentes].

https://www.google.fr/search?q=%22caricatures+des+ath%C3%A9es%22&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=5Mq8VJqMMI3-aJHcgrgL&ved=0CAYQ_AUoAQ

Comment ? L’athéisme et ses penseurs ne feraient donc l’objet d’aucune caricature (recensée du moins par le moteur de recherche le plus utilisé en France ?).

Confirmation avec la recherche, à titre d’exemple, d’un de ses champions les plus médiatiques :

(« caricatures de Michel Onfray »)

https://www.google.fr/search?q=caricatures+de+michel+onfray&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=YMy8VK75EsfsUrCNgOgM&ved=0CAYQ_AUoAQ

La page est apparemment plus fournie (surtout en photos), mais seule une dizaine d’images relèvent de la caricature, la plupart plutôt bienveillantes voire flatteuses. Trois ou quatre manifestant une – très timide – irrévérence ne dépassant cependant pas le très BCBG.

« Comment ? » me dit Stultitia. « Un personnage qui passe son temps à caricaturer les religions (voir mes posts  de décembre 2013 et suivants), qui a encore sévi dans la presse et à la télévision (cf. « On n’est pas couché » du 17/01) en opérant une lecture parfaitement fondamentaliste du Coran, lecture qui sélectionne et juxtapose des citations à la manière des islamistes radicaux, sans aucun souci d’herméneutique (cf. post de novembre 2014) et sans que soit jamais mentionné le moindre exégète ou le moindre penseur de l’Islam, comme si Al Kindî, Al Fârâbî, Avicenne ou autres Averroès étaient quantités négligeables, tout comme les interprètes modernes que sont M. Chebel, R. Benzine, Y. Seddik et tant d’autres ?

Il serait tout de même temps de sortir de ces rabâchages ethnocentristes qui fleurent bon l’ignorance du bon vieux colonialisme de grand papa. Caricaturer Onfray en imam intégriste rabâchant des sourates sans les comprendre, ou en impérialiste suffisant, coiffé d’un casque et donnant des leçon d’islam aux musulmans du haut de ses vieilles croyances et mythologies nietzschéennes serait tout de même la moindre des choses ! Dommage que je ne sois pas dessinatrice… Et je ne me priverais pas d’assaisonner par la même occasion quelques autres vaches sacrées de l’intelligentsia, maoïstes ou pol potiens à peine repentis, et qui ne font pourtant l’objet d’aucune caricature. N’oublions pas que l’athéisme a tout de même été, de toutes les croyances, celle qui a causé le plus de crimes au siècle passé ».

Dont acte.

(à ce propos, entre autres mises au point qui feront peut-être l’objet de nouveaux posts, Stultitia, irréductiblement féministe, me signale encore que « le » traducteur du Coran dans la Pléiade, dont parle M. Onfray est « une » traductrice. J’admets que l’érudition « colossale » (cf. L. Ruquier) de Mr. Onfray passe sur ces détails, mais j’en profite pour rendre un hommage reconnaissant à Denise Masson, la « Dame de Marrakech » qui a tellement œuvré pour que les français ne propagent plus n’importe quelle imbécillité sur l’islam).

Mais continuons notre petite enquête.

Si donc l’athéisme et les athées sont loin de nourrir les caricatures, il n’en va pas de même des croyances et des croyants de toute confession, tout spécialement de l’islam et des musulmans, ainsi que du christianisme et des chrétiens.

Sur le sujet, notre moteur de recherche, intarissable, nous procure des pages et des images innombrables et qui ne reflètent certes pas la bienséance très BCBG avec laquelle sont traitées les trois ou quatre caricatures d’athées mentionnées plus haut.

https://www.google.fr/search?q=%22caricatures+de+l%27islam%22&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=B968VI3RJsn2UN2ngNAM&ved=0CAYQ_AUoAQ

https://www.google.fr/search?q=caricatures+musulmans&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=zRi-VJ2cHoGzU4C2g8gE&ved=0CAYQ_AUoAQ

https://www.google.fr/search?q=caricatures+de+mahomet&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=Bd-8VNSaGcizUZHjg4AJ&ved=0CAYQ_AUoAQ

etc. etc. etc.

https://www.google.fr/search?q=%22caricatures+du+christianisme%22&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=–C8VOOGN4KvUZzqgagG&ved=0CAYQ_AUoAQ

https://www.google.fr/search?q=caricatures+chr%C3%A9tiens&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=Uom-VKXzFc2WarLigoAO&ved=0CAYQ_AUoAQ

https://www.google.fr/search?q=caricatures+du+pape&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=iuG8VIOHJ8eBU6acgcAF&ved=0CAYQ_AUoAQ

etc. etc. etc.

Fort de ces résultats, j’ai donc poursuivi mon enquête : y-a-t-il en France d’autres entités que l’athéisme qui échappent à un tel processus de « désacralisation » ?

On peut en signaler au moins deux autres :

La phrase « caricatures des homosexuels » ne fournit que six images, aucune ne concernant d’ailleurs vraiment le sujet.

https://www.google.fr/search?q=%22caricatures+des+homosexuels%22&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=-eO8VPLkKouqUa_qgLgM&ved=0CAYQ_AUoAQ

(sans article et sans guillemets, les termes de la recherche renvoient uniquement à des caricatures des homophobes).

Il apparaît donc que la bien-pensance française semble avoir établi un tabou en ce qui concerne le sujet, à la différence bien sûr de la caricature des homophobes, laquelle fournit une multitude de références.

https://www.google.fr/search?q=caricatures+des+homophobes&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=suS8VLEdxsto0LyCgAs&ved=0CAYQ_AUoAQ

Stultitia me rappelle à point nommé les remarques d’un humoriste, qui disait s’être moqué du mariage toute sa vie (sur ce point, Stultitia est plutôt disciple de Brassens…) et qui désormais faisait l’objet de menaces lorsqu’il se moquait du mariage homosexuel.

Pour finir, signalons encore le tabou de la caricature du féminisme :

La phrase « caricatures du féminisme » ne donne …. qu’une image ! D’ailleurs hors de propos :

https://www.google.fr/search?q=%22caricatures+du+f%C3%A9minisme%22&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=k-a8VOyvJsevU4r5gKgG&ved=0CAYQ_AUoAQ

Celle « caricatures des féministes » n’en fournit que six, dont une seule se rapporte, d’assez loin, au sujet :

https://www.google.fr/search?q=%22caricatures+des+f%C3%A9ministes%22&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=Vea8VOL-IIPtUvqWgPAL&ved=0CAYQ_AUoAQ

Tout comme l’athéisme et l’homosexualité, le féminisme ne paraît donc pas susciter la caricature.

« C’est qu’il n’y a pas matière », me rappelle Stultitia, mi-figue mi-raisin. « Nous autres, féministes, ne disons jamais de bêtises ».

Dont acte (bis).

Cette rapide « enquête », encore une fois sans aucune prétention scientifique (le moteur de recherche utilisé recense les pages les plus consultées, et non, bien sûr, la production exhaustive en ce qui concerne les caricatures) me semble toutefois significative.

Elle fait apparaître une forte inégalité en ce qui concerne, si ce n’est donc forcément la production des caricatures, du moins leur « fréquentation » (il faudrait encore préciser qui les regarde : il peut en effet y avoir les « pour » et les « contre », etc.). La méthode serait donc bien sûr à peaufiner.

Il me semble cependant vraisemblable d’avancer qu’elle reflète une certaine évolution des mentalités, et ce qu’on pourrait nommer, avec Chantal Delsol (lors de l’émission « Ce soir ou jamais » du 16/01), un « déplacement du sacré » ou du moins des tabous.

Face à l’éclipse d’un certain « sacré », il y a incontestablement en France un « nouveau sacré » qui paraît quasi intouchable, et qui implique donc une discrimination factuelle dans la pratique de la caricature.

Comme pour bien des choses en France, la caricature y est à deux vitesses, à géométrie variable, comme le remarque Nabil Ennasri (Arte, « 28 Minutes » du 19/01).

On semble se permettre d’y caricaturer de façon massive certaines croyances, parmi lesquelles, en premier lieu l’islam et le catholicisme, alors que certains courants de pensée paraissent devoir échapper à toute caricature. Raison pour laquelle je les ai qualifiés de « bien-pensance ».

Il y a là un phénomène étrange qui demanderait à être approfondi et réfléchi.

Mais s’il ne l’est pas encore, c’est peut-être justement à cause de ce qui le provoque : le fait qu’il soit devenu une sorte de nouvel habitus intellectuel, journalistique, médiatique etc. d’une société « branchée » qui n’est déjà plus en mesure de le concevoir tant elle se l’est intégré.

Il est donc un peu superficiel et rapide de soutenir, comme le fait par exemple Henri Leclerc dans l’émission citée plus haut, une égalité de tout et de tous devant la caricature. Ce serait certes l’idéal. Mais, factuellement, tout semble montrer que ce n’est pas le cas.

Comme toujours, il y a les riches, les instruits, les branchés et les « bobos », qui échappent à la caricature, et les pauvres et tous ceux qui, à tort ou à raison, sont considérés comme des demeurés ou des « has been » qui la subissent de plein fouet.

Et si, comme je l’ai dit plus haut, il est illusoire de penser que l’ordre du droit est exempt des conventions et conditionnements d’un milieu et d’une époque, peut-on raisonnablement prétendre qu’il échappe entièrement à un tel habitus ?

Autre petit jeu :

Si je dis : « La pratique la plus con, c’est quand même l’homosexualité. Quand on lit Têtu, on est effondré, effondré », suis-je bien assuré de bénéficier d’un non-lieu si je me vois (à juste raison à mon sens) poursuivi en justice ?

Et peut-on vraiment garantir que l’argument – théoriquement justifié en droit – invoqué par le procureur Béatrice Angeli : « Considérer que, par une dérive sémantique, parler de [l’homosexualité], c’est parler de la communauté [homosexuelle] est un pas que nous ne pouvons pas franchir. », serait utilisé dans ce cas ?

Alors même que c’est cet argument qui a motivé le non-lieu disculpant celui qui a soutenu que :

« La religion la plus con, c’est quand même l’islam. Quand on lit le Coran, on est effondré, effondré » ?

Il me semble permis d’en douter. Tant il est vrai que, pour le commun des mortels, dont j’avoue faire partie, la distance entre une « pratique con » et une « pratique de cons » comme entre une « religion con » et une « religion de cons » n’est pas franchement perceptible à l’œil nu.

Il faut être con, non, pour adhérer à une connerie ?

De même, il me semble permis de douter que, si je maintiens mon affirmation concernant l’homosexualité, je puisse avoir l’honneur de bénéficier, lors du procès, du soutien d’éminents membres de l’intelligentsia, ceux-là mêmes qui se font forts de débusquer quand bon leur semble les « dérives sémantiques » susdites. Accepteraient-ils de se mouiller publiquement pour défendre un tel trublion ?

http://abonnes.lemonde.fr/societe/article/2010/09/09/au-proces-de-michel-houellebecq-pour-injure-a-l-islam-les-ecrivains-defendent-le-droit-a-l-humour_1409172_3224.html

Et si je fais paraître une caricature ordurière du genre :

http://www.bfmtv.com/societe/charlie-hebdo-une-caricature-leglise-une-375290.html

en opérant quelques « adaptations » et en remplaçant le nom du malheureux évêque par celui d’une féministe bien en cour dans les médias ou d’un homosexuel bien intégré dans le monde de la presse, échapperais-je à la poursuite et à la condamnation – justifiée – qui devraient s’ensuivre ?

(Une telle caricature aurait dû en effet tomber sous le coup de la loi puisqu’il n’y a là aucune « dérive sémantique » à invoquer, et qu’il s’agit d’une attaque contre une personne concrète, nommée, et non contre une religion « dans l’abstrait », auquel cas, en effet, la non validité du délit de blasphème – dont on sait qu’il n’a pas cours en France- pourrait être alléguée).

Mais cette caricature n’a fait l’objet d’aucune poursuite et d’aucune condamnation, qui auraient pourtant été aussi légitimes que légales. Sans doute l’intéressé a-t-il préféré renoncer à ses droits plutôt que d’accroître les sarcasmes que n’auraient pas manqué de déchaîner le « terrorisme soft » de la nouvelle bien-pensance.

Il faut donc bien le reconnaître, en ce qui concerne la pratique de la caricature, il y a à l’évidence « deux poids, deux mesures ».

En disant cela, je ne cherche aucunement, encore une fois, à en nier le caractère indispensable en démocratie.

Je voudrais simplement faire percevoir que ce manque d’équité peut être légitimement perçu par certains comme une discrimination. Et que la lutte contre la discrimination est elle-même inscrite dans la loi sur la liberté d’expression.

« Il serait peut-être donc bienvenu de faire enfin des caricatures sur la discrimination dans la caricature », me dit Stultitia.…

Comme il serait temps de comprendre qu’une telle discrimination, tellement inscrite dans l’habitus dominant qu’elle semble passer inaperçue aux yeux de ceux qui la pratiquent (comme c’est d’ailleurs le cas de la plupart des discriminations ; cf. dans un de mes posts précédents le cas évoqué par Youssef Seddik de manuels d’Histoire bien-pensants qui se permettent de parler des Croisades sans mentionner une seule fois le nom de Saladin…) constitue une grave humiliation aux yeux de ceux qui la perçoivent quotidiennement.

Et partant, un grave sujet de tensions et de dangereuses dérives possibles au cœur même de la nation française.

http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/01/17/a-la-grande-mosquee-de-paris-les-futurs-imams-vident-leur-sac_4558443_3224.html

Face à cette situation, on ne peut qu’exprimer de la réserve face à l’argument – certes en partie légitime – qui consiste à dire qu’un athée (et donc aussi un caricaturiste athée) n’est pas tenu de respecter la sensibilité ni les codes de ce qui ne fait pas partie de son univers de pensée. Cela vaudrait aussi pour chaque croyant par rapport aux croyances qui ne sont pas la sienne.

Soit.

Il me semble cependant difficile de concevoir ce qu’on appelle laïcité sans faire place à ce qu’Orwell nommait la « common decency », qui est peut-être tout simplement la reconnaissance d’un commun dénominateur éthique qui seul rend possible la vie en société.

Un tel « respect de l’autre », qui pourrait en être l’une des traductions, n’est certes pas en opposition avec l’indispensable liberté d’expression. C’est même lui qui est à l’origine des paragraphes de la loi de 1881 que j’ai mentionnés plus haut.

Le thème rencontre aussi sur bien des points la question de l’autocensure.

Bien sûr, en tant qu’athée, rien ne m’empêche de rentrer dans une synagogue sans me couvrir la tête, de garder mes chaussures dans une mosquée, ou de visiter une église ou un temple bouddhiste torse nu, avec mon chien et mes accessoires de plage.

Mais cela porte un nom, qui est au moins la goujaterie, sans doute aussi l’incivilité, peut-être tout simplement l’imbécillité.

Or, il est tout de même permis de penser qu’on peut être athée sans être forcément goujat, incivil ou imbécile. C’est du moins ce que j’ai toujours essayé de faire comprendre à mes élèves.

L’autocensure, lorsqu’elle n’est pas simple flagornerie conventionnelle ou lâche « respect » non critique de la pensée dominante, comme dans les cas mentionnés plus haut (qui montrent qu’il y a actuellement plus d’autocensure en ce qui concerne les propos sur l’homosexualité ou le féminisme qu’en ce qui concerne les propos sur les religions) constitue l’une des conditions d’existence de toute société.

De façon plus concrète, je constate que bien des dessinateurs (étrangers en particulier) dénoncent les terroristes islamistes, et critiquent de façon très pertinente de nombreuses pratiques de l’islam, du christianisme ou du judaïsme sans représenter le visage du Prophète ou ses fesses (cela ajoute-il vraiment quelque chose ?) ou sans céder à la démagogie de la facilité ordurière.

N’y a-t-il pas là l’expression de cette « common decency » qui n’a rien à voir avec un renoncement à la critique, mais tout bêtement avec le respect d’autrui, ou encore « la plus simple des politesses » ?

(J’espère pouvoir revenir sur le sujet à propos d’un film qui m’a interrogé [L’Iranien, de Mehran Tamadon] et qui aurait gagné, me semble-t-il, à défendre de façon plus engagée, contre les mollahs mis en scène, l’espace de « common decency » qui seul peut insérer l’altérité au cœur d’un système politique, contre la tentation de la totalité et la réduction à la pensée dominante. Encore faudrait-il ne pas assimiler le « laïque » au « laïcard », distinction que Mehran Tamadon aurait dû préciser, et qui lui aurait permis de réagir de façon moins timide à l’assimilation systématique opérée par ses interlocuteurs entre la laïcité et la dictature athée).

Il importe donc de faire en sorte que, par le moyen de la « common decency » et d’une autocensure bien comprise, l’idéal de laïcité ne soit pas perverti, aux yeux du monde, par sa réduction à la goujaterie.

De même, il y a certes toujours un risque que les appels à la responsabilité et à l’autocensure des caricaturistes aboutissent à une « liberté galvaudée » à la manière stalinienne, comme le dit Catherine Kintzler dans l’émission 28 Minutes citée plus haut, en faisant peser le spectre du « mauvais usage de la liberté » sur toute pensée ou dessin qui s’éloigneraient du droit chemin et risqueraient de mettre en péril l’ordre établi.

Mais un tel argument est difficile à faire valoir pour ce qui est de l’actualité française.

Car les appels staliniens à la défiance contre un « mauvais usage » ou un « usage immoral » de la liberté risquant de dévoyer l’orthodoxie de l’idéologie soviétique manifestaient la réaction d’une pensée dominante contre la dissidence qui la remettait en question.

Or, la situation française n’est pas comparable : comme le montrent les remarques ci-dessus, la position dominante est actuellement largement au bénéfice d’une bien-pensance plutôt athée ou indifférentiste, voire hostile au religieux, et les caricaturistes sont très largement de son côté. Et c’est justement cet abus factuel de position dominante auquel ils participent dans leur majorité qui rend difficile, en ridiculisant les pensées dissidentes, un exercice équitable de la laïcité.

S’il y a donc un « risque stalinien » à dénoncer, où la responsabilité ou l’autocensure seraient instrumentalisées pour inciter les réfractaires à rentrer dans le rang, on ne peut certes pas dire qu’il soit le fait de l’islam ou des chrétiens.

Ce serait certes bien différent dans des pays étrangers (y compris aux États-Unis où le « lobby » des croyants exerce une influence réelle). Mais en France, la Chrétienté a fait son temps (en dépit bien sûr de la nostalgie de quelques ultra-minoritaires qui s’agitent de façon ponctuelle quoique spectaculaire) et, malgré les prophéties de quelques inspirés médiatiques soigneusement instrumentalisés, la charia ne semble pas près de s’imposer. Dans leur grande majorité, les croyants de France ne remettent pas en cause la laïcité, y compris du côté musulman, même si le travail et l’engagement herméneutique doit bien sûr encore se poursuivre. Cf. :

Conversion contre l’islam versus conversion à l’islam. Et de la conversion à l’herméneutique comme condition préalable. Réfléchir avec Youssef Seddik.

Ce n’est donc pas de ces côtés là qu’il faut chercher le « stalinisme soft » qui est distillé sur les ondes, dans la presse ou dans l’édition (il suffirait pour s’en convaincre de comparer le taux d’occupation des programmes télévisuels de certains  « philosophes » cités ici et le poids de leurs ouvrages dans les bibliothèques et librairies avec la place accordée aux penseurs juifs, chrétiens ou musulmans…).

Nous ne sommes plus au XIXème siècle. Et ceux qui « galvaudent » la liberté d’expression ne sont sans doute plus, en France, à chercher dans les vieux cartons.

Le troisième thème que je voudrais esquisser est celui du « Kairos ».

Ce terme, essentiel dans la pensée grecque exprime une dimension du temps :

« Le kairos est le temps de l’occasion opportune », celui du « bon moment pour agir », nous dit Wikipedia. …

Pour Aristote, ce terme revêt une importance capitale dans la réflexion sur l’éthique et le politique. Car ce qui fait qu’une action est bonne ou mauvaise, juste ou injuste, utile ou nuisible aux individus comme à la Cité ne peut être décrété une fois pour toutes dans l’absolu, mais dépend aussi du moment où elle est accomplie.

Machiavel s’en inspire lorsqu’il définit le travail du politique comme « riscontro coi tempi » (« rencontre avec les temps », utilisation du temps de façon opportune, et non application automatique de principes dogmatiques).

Or il serait urgent me semble-t-il que les caricaturistes réfléchissent un peu sur la pensée d’Aristote et de Machiavel, et pas seulement pour ce qui est de la prise en compte du contexte international.

Il est certes nécessaire d’affirmer des principes dans l’abstrait et dans l’absolu.

Et ceux de la liberté d’expression et de la laïcité en font partie.

Mais, là encore, il est permis d’être intelligent.

Il y a des moments de l’histoire comme il y a des âges de la vie. L’enseignant aussi connaît cette expérience : souvent, certains élèves ne parviennent pas à comprendre, non pas parce qu’ils manquent d’intelligence, mais parce que les problèmes qui les assaillent quotidiennement (familiaux, sociaux, etc.) ne laissent pas à cette intelligence la disponibilité nécessaire pour s’occuper d’autre chose. Cela est en particulier le cas avec les enfants qui ne se sentent pas aimés.

Or « les musulmans ne se sentent pas aimés en Occident. Le fait de ne pas être aimé est presque devenu le septième pilier de la foi musulmane. La crispation est moins religieuse que culturelle et identitaire », nous dit Tareq Oubrou, le remarquable imam de la mosquée de Bordeaux (Sud-Ouest Dimanche du 18/01).

Il conviendrait peut être de l’écouter plutôt que de subir les vaticinations ignorantes et satisfaites de notre pseudo intelligentsia médiatique.

Quelqu’un qui est « bien dans sa peau » peut supporter sans problème des plaisanteries, même du plus mauvais goût, voire « répondre à la satire par la satire. Ou par l’indifférence », comme le dit encore Tareq Oubrou.

Mais à quelqu’un qui est mal dans sa peau, il sera bien difficile de faire comprendre qu’un propos ressenti comme humiliant ou méprisant peut ne pas outrepasser la liberté d’expression.

Un temps viendra peut-être, je l’espère, où cela sera possible. Et où cette personne atteindra la sérénité qui lui permettra de répondre, sur un pied d’égalité, par l’indifférence, l’ironie ou la caricature. Et le cas échéant par un recours informé au droit.

Comme cette élève musulmane qui me disait un jour, avec des larmes de rage dans la voix, qu’un de ses professeurs appelait toutes ses élèves musulmanes « Fatima ». Malgré les dénonciations répétées à l’administration. Car sans doute le proviseur estimait-il que considérer « Fatima » comme une insulte relevait d’une « dérive sémantique »…

Je lui ai dit : « Tu n’as qu’à l’appeler Mr. Dupont-Lajoie », mais j’ai bien senti que ce n’était pas le moment, et que l’inégalité des situations ne rendait pas possible ce genre de réponse.

Un jour viendra, je l’espère, où les français musulmans – comme les musulmans du monde entier – seront assez bien dans leur peau pour répondre à l’humour, même de mauvais goût, par l’humour, même de mauvais goût, et sauront utiliser avec patience et sérénité, en dépit des faiblesses, dérives et autres lâchetés liées aux habitus et aux conditionnements par la pensée dominante, toutes les possibilités offertes par le droit dans les régimes démocratiques.

Ce jour-là, peut-être donneront ils à bien des ayatollahs qui règnent en prescripteurs de la « pensée » médiatique des leçons de liberté d’expression.

Mais il ne faut pas se le cacher : le kairos n’est pas encore là. Pour le moment, les conditions de l’équité qui le rendraient possible ne sont pas remplies.

En attendant, un peu plus de respect et de connaissance de la culture d’autrui, une lutte déterminée contre l’inégalité, un effort de solidarité et de pédagogie arrangeraient sans doute bien des choses.

Se rendre compte des situations et chercher à y remédier plutôt qu’enfoncer le clou de façon trop souvent indigente et peu responsable est un défi qui concerne l’intelligence du cœur autant que l’intelligence politique.

Et le caricaturiste, qui fait profession de finesse, doit aussi montrer qu’il est capable de le relever.

Islam et herméneutique versus athéisme. Complément du précédent.

Dans mon post précédent, à la lecture d’un article de Yassine Al-Haj Saleh, du 26 août 2014 dans Al-Hayat, traduit dans :

http://www.courrierinternational.com/article/2014/10/23/la-faiblesse-des-islamistes-moderes

j’avais souligné une « une mise en garde et un défi salutaire » :

« En l’absence de bases intellectuelles solides pour s’opposer aux extrémistes, les jeunes musulmans ont l’impression que c’est Daech et consorts qui représentent leur religion, et non pas les modérés inconsistants ».

Or, cette mise en garde peut être comprise de deux manières :

Dans un premier sens, « l’impression que c’est Daech et consorts qui représentent leur religion » pourrait entraîner, de la part des jeunes musulmans, une adhésion aux mouvements en question, puisque eux seuls, au vu des palinodies habituelles des « modérés » (cf. article cité), apparaitraient comme représentatifs de l’islam.

Mais dans un second sens, on peut penser que la même impression, alliée à la conscience de « l’inconsistance » des « bases intellectuelles » susceptibles de proposer une alternative de la part des « modérés » provoque un rejet de l’islam lui-même, puisque la seule « représentation consistante » en serait donnée par « Daech et consorts », et que cette représentation est inacceptable.

C’est en ce second sens qu’on peut mettre en rapport, comme le mentionne le même hebdomadaire, les activités de Daech et un développement de l’athéisme dans le monde arabe, et plus largement, musulman :

http://www.courrierinternational.com/article/2014/11/27/une-vague-d-atheisme-dans-le-monde-arabe

(article d’Omar Youssef Suleiman, publié le 3 octobre 2014 dans Aseef22,Beyrouth).

« Le “califat islamique” a délié les langues. Les critiques ne visent plus seulement les mauvaises interprétations de la religion, mais la religion elle-même ».

Car le « désenchantement chez les jeunes Arabes, non seulement vis-à-vis des mouvements islamistes, mais aussi vis-à-vis de tout l’héritage religieux » amène à penser que « l’affirmation selon laquelle “l’islam est la solution” commence à apparaître de plus en plus clairement comme une illusion ».

Le rejet de l’image de l’islam que donne Daech refluerait donc sur l’islam tout entier, provoquant cette «vague d’athéisme ».

Une première remarque pourrait être qu’un tel athéisme est parfaitement légitime, tellement l’éthique la plus élémentaire amène à refuser une telle compréhension de la « religion », tout comme elle doit écarter des « interprétations » qui en font le garant des inquisitions, persécutions, colonisations et complicités en tout genre.

L’athéisme manifeste ainsi dans ce rejet la noblesse et l’honneur de la pensée et de l’exigence éthique.

Mais on peut toutefois être sensible à une seconde remarque :

Si, comme c’est mon cas, on pense qu’en dépit de leurs tares qu’il est nécessaire et légitime de dénoncer, les religions sont porteuses de valeurs irremplaçables, celles par exemple dont témoigne Youssef Seddik dans le post précédent, alors on ne peut que souligner l’urgence d’une « conversion à l’herméneutique » qui seule pourrait proposer aux meilleurs esprits une interprétation de la religion en accord avec leurs légitimes exigences philosophiques, éthiques et spirituelles.

Malgré la noblesse de sa révolte, l’athéisme n’est donc pas nécessairement la seule réponse à apporter aux interprétations caricaturales que propose Daech.

À condition que ceux qui sont attachés à d’autres réponses possibles fassent l’effort de mieux divulguer et soutenir les travaux d’herméneutes remarquables tels que Youssef Seddik, Rachid Benzine et bien d’autres.

 

Ajout. 29/11/2014 :

L’article suivant montre, s’il est besoin, que le fond de la question réside bien dans un « conflit des interprétations » concernant l’islam :

http://www.lemonde.fr/afrique/article/2014/11/29/pourquoi-les-islamistes-de-boko-haram-ciblent-ils-les-musulmans-nigerians_4531407_3212.html

Conversion contre l’islam versus conversion à l’islam. Et de la conversion à l’herméneutique comme condition préalable. Réfléchir avec Youssef Seddik.

Il est bien sûr difficile d’échapper en ce moment aux articles et reportages à propos de la présence de soi-disant « convertis » à un soi-disant « islam » dans les rangs de l’EI.

http://www.lemonde.fr/international/article/2014/11/19/un-deuxieme-djihadiste-francais-identifie-sur-la-video-de-l-ei_4525625_3210.html

On est cependant en droit de penser que cela est bien éloigné de l’islam, comme nous l’affirme Jean Pierre Filiu :

«Cécile Chambraud : Comment expliquer la forte proportion de convertis parmi les djihadistes ?

Jean Pierre Filiu : C’est que ça n’a rien à voir avec l’islam ! On continue de regarder comme un phénomène religieux ce qui n’est qu’un phénomène politique. Daesh est une secte. Elle frappe d’autres musulmans. Son discours totalitaire ne peut prendre que chez ceux qui n’ont aucune culture musulmane ».

dans :

http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/11/18/le-discours-de-l-ei-ne-peut-prendre-que-chez-ceux-qui-n-ont-aucune-culture-musulmane_4525226_3224.html

Pour ma part, je trouve frappant et significatif de comparer deux types de conversion : celles des djihadistes qu’on nous présente et que je qualifierai de « conversion contre l’islam » et celle qui transparaît à travers le témoignage émouvant d’un homme, et qui peut apparaître, elle, comme une véritable « conversion à l’islam », à sa spiritualité et à ses valeurs.

Je préciserai toutefois plus loin en quel sens j’emploie ce « contre et ce « à ».

« Après sa démobilisation, Kassig avait étudié à l’université Butler d’Indianapolis avant de se rendre au Liban, en 2012, comme volontaire médical pour venir en aide à des réfugiés syriens, puis à Gaziantep, en Turquie, proche de la frontière syrienne. Dans un e-mail écrit depuis Beyrouth, et cité par la BBC, il expliquait alors :

‘’ Ici, sur ces terres, j’ai trouvé ma vocation. J’ai vécu une vie égoïste, j’ai fui jusqu’à ce que je ne puisse plus fuir. Je ne sais pas grand-chose, chaque jour où je suis ici, j’ai de plus en plus de questions et de moins en moins de réponses, mais ce que je sais c’est que j’ai une chance de faire quelque chose, de prendre position. Pour faire la différence’’. 

De là, il menait une petite association qu’il avait fondée en 2012, Special Emergency Response and Assistance (SERA). Celle-ci formait des civils aux soins médicaux et livrait de la nourriture, des vêtements et des médicaments, selon le père du jeune homme.

ITINÉRAIRE SPIRITUEL

Dans une interview au magazine Time, en janvier 2013, il expliquait le sens de son engagement. Kassig s’était converti à l’islam après son enlèvement en Syrie, selon ses proches, prenant ainsi le nom d’Abdul-Rahman. Selon le témoignage d’un ancien otage, il aurait volontairement embrassé cette nouvelle foi, « entre octobre et décembre 2013 », après avoir partagé sa cellule avec un Syrien dévot. « Nous voyons cela comme la suite logique de l’itinéraire spirituel de nos fils », écrivaient ses parents dans un communiqué début octobre. »

dans :

http://www.lemonde.fr/international/article/2014/11/17/peter-kassig-un-ancien-soldat-qui-voulait-faire-la-difference_4524430_3210.html

Or, il se trouve que ce sont apparemment des « convertis » à l’islam qui ont assassiné ce « converti » à l’islam. Il faut donc qu’il y ait des compréhensions bien différentes de la « conversion » et de l’islam.

Face à de telles conceptions tellement antagonistes, notre première réaction sera sans doute de donner raison à Jean Pierre Filiu, en disant que la position des assassins djihadistes « n’a rien à voir avec l’islam ».

Il me semble cependant qu’il convient de nuancer une telle affirmation. Car la distinction trop catégorique qu’elle introduit entre ce qui serait l’islam et ce qui ne le serait pas me semble rendre difficile la compréhension d’un débat de fond qui hante, le plus souvent de façon informulée, l’islam contemporain, et qui est celui de l’interprétation.

Car oui, le djihad (dont on sait qu’il est déjà objet d’interprétation, puisque certains privilégient le djihad spirituel du cœur et de la langue, l’effort – c’est le sens du terme – intérieur de conversion, et rejettent le djihad extérieur de l’épée) a aussi à voir avec l’islam.

C’est en fait l’islam tout entier qui, bien qu’il le soit depuis ses origines, se retrouve désormais confronté de façon plus urgente et plus essentielle à la question dite « herméneutique », celle de l’interprétation. Question dont aucune tradition religieuse ou philosophique ne peut d’ailleurs faire l’économie.

Car même s’il est légitime et indispensable de dénoncer dans les agissements de l’EI une ignoble caricature, il est difficile de ne pas reconnaître qu’une caricature utilise au moins certains des traits du personnage qu’elle représente.

D’où le malaise quelquefois pathétique de bien des musulmans, y compris « modérés », qui ont du mal à se situer clairement, car ils ne peuvent pas ne pas reconnaître, dans certaines positions de EI ou d’autres groupes du même genre, des composantes dont ils pensent, à tort ou à raison, qu’elles font partie intégrante de la tradition qui leur a été enseignée.

Cette ambiguïté me paraît bien exprimée dans un article de Yassine Al-Haj Saleh, du 26 août 2014 dans Al-Hayat, traduit dans :

http://www.courrierinternational.com/article/2014/10/23/la-faiblesse-des-islamistes-moderes

C’est sans doute elle qui explique, malgré les horreurs dont il se rend coupable, la « modestie de la contestation » de l’EI, de la part de trop nombreux croyants, y compris hélas en Occident : « parce qu’intellectuellement [bien que « modérés], ils partagent la même idée de la religion que les extrémistes ».

L’article souligne les 4 points principaux sur lesquels porte ce « partage » :

1)      « Le refus de séparer clairement la religion de la violence et de dire que la violence au nom de l’islam est illégitime. Par conséquent, personne parmi eux n’accepte entièrement la liberté religieuse, la liberté de changer de religion ou de ne pas en avoir. Sur ce point, il n’y a pas de rupture entre les “modérés” et Daech.
Les “modérés” sont incohérents quand ils s’opposent à la violence débridée de Daech sans s’opposer à la substantialité du lien entre la religion et la violence
 »

Les autres points étant : 2) la persistance, chez les modérés, de « l’imaginaire de l’empire » ; 3) le mépris de l’État nation, et 4) la question de l’application de la charia, qui pose bien entendu la question du rapport à la laïcité.

L’article se termine sur ce qui pourrait être une mise en garde et un défi salutaire :

« En l’absence de bases intellectuelles solides pour s’opposer aux extrémistes, les jeunes musulmans ont l’impression que c’est Daech et consorts qui représentent leur religion, et non pas les modérés inconsistants ».

Or, il me semble qu’une approche intellectuelle « solide » n’a pas à se voiler la face devant les réalités dérangeantes. Mais, les ayant identifiées comme telles, elle doit se donner les moyens de les surmonter. C’est peut-être désormais en cela que consiste le djihad essentiel de l’islam contemporain.

Il serait en effet trop facile de dire que l’Inquisition n’a rien à voir avec le catholicisme, ou le Goulag avec le marxisme, ou la colonisation avec le judaïsme. C’est une façon commode d’éviter la radicalité des questions posées par le développement de ce type d’aberrations.

Car l’inquisition a bien été un fruit, l’un des fruits, certes, du christianisme, mais délibérément développé dans le cadre d’une interprétation de celui-ci ; interprétation qui s’est imposée, mais qui n’était pas la seule possible. Interprétation promue par une hiérarchie, des institutions, et qui a bénéficié de la complicité passive de tout un peuple (y compris de ceux que l’Église nomme ses « saints »), alors même que des opposants étaient réduits au bûcher ou au silence. Interprétation qu’on peut bien sûr légitimement qualifier de trahison, mais qui « a à voir », indiscutablement, avec le christianisme, dont elle prétend s’inspirer. La « parabole du banquet » de l’Évangile de Luc (14, 12-24) et son « compelle intrare » (« force-les à entrer ») dans son interprétation augustinienne n’a-t-elle pas été utilisée à l’envi pour justifier la coercition, y compris violente, en matière de foi ?

Cf. là-dessus :

Inquisition, croisades et bisounourseries pontificales

De même le Goulag a été le fruit d’une interprétation du marxisme, dont on sait qu’elle n’était pas la seule possible. Interprétation promue elle aussi par une hiérarchie, des institutions, et qui a bénéficié de la complicité passive de tout un peuple (y compris de ceux qu’on nomme ses théoriciens), alors même que des opposants étaient réduits aux exécutions ou aux hôpitaux psychiatriques.

Et que dire du phénomène de la colonisation menée par Israël, dont il semble bien difficile de nier le profond enracinement dans une certaine interprétation des livres de la Torah ? Il suffirait bien sûr de citer le livre de Josué .

Selon toute vraisemblance, il en va de même avec les agissements de l’EI, qui sont le fruit d’une interprétation de l’islam. Interprétation dont on peut retracer rigoureusement les étapes (cf. par exemple, parmi bien d’autres, le livre d’Abdelwahab Meddeb, La maladie de l’islam, Seuil, Paris 2002).

Que l’islam (pas plus que le christianisme, le marxisme ou le judaïsme) ne réside pas tout entier dans une telle interprétation, c’est fort heureusement une évidence. Mais que cette interprétation suscite une complicité active, passive, par conviction, lâcheté ou intérêt, c’en est hélas une autre.

Quoiqu’il en soit, cette brève réflexion nous ramène donc au caractère central et urgent de la question « herméneutique », dont l’islam, pas plus qu’un autre courant de pensée, ne peut faire l’économie.

Or, il faut savoir que ce combat décisif de l’interprétation est mené depuis bien des lustres, même si c’est dans un relatif silence dont les médias sont responsables, par quelques-unes des plus belles intelligences de l’islam, dont certaines honorent, qui plus est, la langue et la culture française.

Je pense en particulier au travail remarquable de Youssef Seddik, dont l’entrevue qui suit illustre quelques-uns des aspects. Et je conseille vivement de prendre un peu de temps pour découvrir ce merveilleux savant et la beauté de l’interprétation qu’il donne de sa religion. Mes brèves réflexions qui s’en inspirent librement, sans trop les trahir je l’espère, ne peuvent restituer la sagesse lumineuse qui émane du personnage.

https://www.youtube.com/watch?v=D2NUya-6Fbs

Ce qui fait le cœur de l’entretien, c’est, me semble-t-il, la prise en compte de cette question centrale de l’interprétation, de l’herméneutique, grand mot pour dire que le Coran est, certes, pour les croyants, un texte inspiré, mais que cette « inspiration » n’a rien à voir avec un livre de recettes qui serait tombé du ciel tout cuit, avec ses prescriptions cultuelles, législatives, sa « shari’a » qui dicterait les moindres faits et gestes des fidèles, comme veulent nous le faire croire les dangereux ignorants qui font la une des médias.

Car la question des errements actuels de l’islam djihadiste ne peut être résolue sans prendre à bras le corps la question de l’herméneutique du Coran comme celle des institutions de l’islam.

Et ce souci de l’herméneutique est loin d’être anodin. Tout comme il avait pu, dans le contexte de l’exégèse biblique juive et chrétienne, déchaîner les excommunications et exclusions diverses, à commencer par celle de Spinoza, il peut susciter de nos jours encore des martyrs dans le monde musulman : Muhammad Mahmoud Taha (cité par Youssef Seddik à la p. 211 de sa traduction partielle du Coran : Le Coran. Autre lecture, autre traduction, Barzakh, L’aube, 2002), exécuté par les intégristes du fait de ses positions critiques concernant le simplisme herméneutique en ce qui concerne la théorie de l’abrogation des versets, Nasr Hamid Abû Zayd, considéré comme apostat et « divorcé contre son gré et contre celui de sa femme » ( !) par des tribunaux égyptiens, du fait de son engagement en faveur d’une intégration de la critique littéraire dans l’exégèse coranique, etc. cf. par exemple, R. Benzine, Les nouveaux penseurs de l’Islam, Albin Michel, Paris 2004, p. 179ss, ainsi que p. 147ss pour ce qui est de Amin al-Khûli et Muhammad Khalafallâh.

Le combat pour l’herméneutique est donc bien un djihad à mener, parfois au risque de sa vie.

Pour l’herméneute, le texte coranique, tout comme le texte biblique ou le texte védique, peut être conçu comme un noyau historique livré à l’interprétation inspirée du croyant, c’est-à-dire, pour Youssef Seddik, du « savant », terme qu’il faut comprendre comme désignant l’exégète, le Sage, le Philosophe au sens le plus noble du terme – hélas bien oublié – de chercheur amoureux d’une Vérité qui est avant tout Sagesse, Justice, comme nous l’inspire le nom même de Seddik, le Juste.

Et on sait combien Youssef Seddik pourrait à bon droit revendiquer ce terme de Savant, lui qui allie avec bonheur une formation littéraire à celle de philosophe, de philologue, d’helléniste et bien sûr d’arabisant… Sans parler du poète et de l’artiste !

Et c’est bien toutes ces compétences, alliées à la sagesse et l’humilité du croyant, qui sont à investir pour tirer le texte de la gangue de scories qui contreviennent à son éclat.

En fait, pour l’herméneute, le texte du Coran, comme tout texte fondateur, peut être, doit être compris avant tout comme une incitation proposée à notre liberté.

Il me semble que le fait herméneutique pourrait être comparé en partie à la formation de la perle : car celle-ci ne peut se passer d’un noyau originaire pour se construire, mais n’existe cependant que par le travail de la nacre que ce noyau suscite en permanence. Mais l’homme possède sur la perle l’avantage de décider lui-même librement de la qualité de nacre qu’il conservera pour constituer le résultat final, et de celle qu’il rejettera.

Travail complexe qui consiste, pour l’intelligence croyante formée et informée – d’où le terme de « savant » utilisé par Seddik – à savoir distinguer le bon grain et l’ivraie.

En fait, l’inspiration est un processus par lequel la lecture se fait elle-même rédaction, en dégageant en permanence l’Esprit divin du texte, avec, mais aussi en partie contre la Lettre dans laquelle la rédaction humaine l’a inséré.

Ainsi, c’est cette inspiration lectrice et rédactrice que le croyant herméneute estime à même de pouvoir identifier les « manipulations sur le texte » (16mn dans la conférence), cette véritable « injustice » qu’il subit, les « falsifications » opérées par une prétendue « tradition » en particulier au moment du « troisième Calife » (22mn50), « tradition » responsable d’un véritable « coup d’État » sur le texte (23mn20).

« Coup d’État » qui aboutit à l’usurpation par l’imam, simple répétiteur, de la place du Sage inspiré, du savant (27mn20) et à l’instauration d’un « cléricat » (28mn30), contre l’esprit même de l’Islam, qui considère avant tout l’homme, de façon profondément humaniste, dans sa liberté responsable et sa solitude devant Dieu (29mn).

Il s’agit donc de « libérer le texte » (35mn20), afin qu’il puisse continuer – ou recommencer – à produire, au-delà des perversions nauséabondes dont nous sommes les témoins, un islam de l’Intelligence, de la Lumière et de la Beauté dont l’image que nous donne Youssef Seddik de son père pourrait constituer le paradigme.

Paradigme que j’ai fort heureusement rencontré chez la plupart de mes amis musulmans.

On comprend que c’est la place accordée à l’herméneutique dans la compréhension du Coran qui va alors être déterminante pour distinguer des interprétations fondées sur le dynamisme spirituel de la lecture du texte de celles – intégristes et/ou djihadistes – qui considèrent de façon fixiste le texte ainsi que certaines étapes présumées intangibles de la constitution de la tradition.

Mais l’interview se termine sur une aporie : pourquoi une telle différence entre l’interprétation que fait son père de l’islam, toute de bienveillance et d’humanisme lumineux, son père qui, tout en enseignant pieusement le Coran à ses enfants dès leur plus jeune âge, n’a jamais éprouvé le besoin de voiler sa fille, et celle de son neveu, qui voile sa fille et se rapproche d’une interprétation plus intégriste ?

« Nous sommes dans un monde qui nous agresse. L’islam est en danger » répondrait le neveu.

En tant que « dialecticien » Youssef Seddik reconnaît à l’argument une part de vérité.

Il faudrait alors revenir ici longuement sur un entrelacs de causes historiques qui permettent de comprendre le « ressentiment » selon le terme que A. Meddeb reprend judicieusement à Nietzsche (op.cit. p. 19).

Comment un « islam inconsolé de sa destitution » (id. ibid. p. 18ss), de la perte de son âge d’or et agressé par les colonisations, l’humiliation, « l’enseignement du mépris » de la part de cultures dominantes (on pense à l’exemple rapporté par Youssef Seddik qui, en examinant le cours de son fils sur les Croisades, s’aperçoit que, si tous les rois « chrétiens » y sont nommés, il n’y est pas une seule fois question de Saladin !) en vient à reverser cette agression en agressivité.

(sans même parler de la place ridicule de l’arabe, deuxième langue parlée en France, dans l’Éducation Nationale, je me souviens d’un collègue enseignant de mathématiques, de langue mère arabe, qui s’était attiré il n’y a pas si longtemps les foudres des parents d’élèves parce qu’il avait cité des mathématiciens arabes en prononçant leur nom en arabe ! Comme si un professeur de littérature était condamné à parler de Chakessepéare pour éviter d’être pris pour un dangereux infiltré des forces de la Couronne britannique…).

Il n’est pas difficile de comprendre comment une telle banalisation du mépris, une telle violence habituelle peut entraîner ressentiment et agressivité réactive, et peut avoir une fonction dans ce que A. Meddeb nomme la « généalogie de l’intégrisme » (op. cit. p. 53ss).

Alors même que nous aurions tant de possibilités de devenir ces « passeurs entre deux rives » qu’autoriserait une riche tradition française d’études arabes et orientales ainsi que la présence de tant de français jouissant d’une double culture.

Il y a là bien sûr, dans cette démission, une responsabilité massive de l’Occident, et de la France en particulier.

Mais il convient de ne pas non plus céder au simplisme en restreignant de façon unilatérale l’avènement des intégrismes (et surtout le cas du djihadisme, car tous les intégrismes ne sont pas violents, comme l’a souvent montré Gilles Kepel) à cette seule responsabilité occidentale.

Ce serait une nouvelle fois occulter des composantes essentielles de la question.

L’apparition du wahhâbisme, puis, avec Rashid Ridha et Hassan al-Banna’, celle des Frères Musulmans, nécessite déjà bien d’autres composantes interprétatives (voir là-dessus A. Meddeb, op. cit. p.114ss).

Mais celle de l’intégrisme anti-occidental dans sa version djihadiste violente, semble devoir encore ajouter de nouveaux paramètres.

Car pourquoi ne pas choisir, dans cette opposition à l’Occident, qui ne manque certes pas d’éléments de légitimité, l’interprétation qui déciderait, comme le suggère Youssef Seddik vers la fin de son entretien, que, plutôt que la violence, et en pleine cohérence avec une approche elle aussi rendue possible par une méditation du Coran, « la meilleure arme serait de montrer que l’islam est plus proche de l’humain que celui qui l’agresse. Plus proche que Bush de l’humain » (l’interview date de 2005).

Ne faut-il pas ici encore, entre autres recours possibles, convoquer le Freud de « Malaise dans la civilisation », dont il a été question dans des post précédents. Par ex :

Entraide, empathie, bienveillance. De Kropotkine à Hobbes et retour (2).

« L ‘homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité. Pour lui, par conséquent, le prochain n’est pas seulement un auxiliaire et un objet sexuel possible, mais aussi un objet de tentation. L’homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus : qui aurait le courage, en face de tous les enseignements de la vie et de l’histoire, de s’inscrire en faux contre cet adage ?

En règle générale, cette agressivité cruelle, ou bien attend une provocation, ou bien se met au service de quelque dessein dont le but serait tout aussi accessible par des moyens plus doux. Dans certaines circonstances favorables en revanche, quand par exemple les forces morales, qui s’opposaient à ses manifestations et les inhibaient jusqu’alors, ont été mises hors d’action, l’agressivité se manifeste aussi de façon spontanée, démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce…

Cette tendance à l’agression, que nous pouvons déceler en nous-mêmes et dont nous supposons à bon droit l’existence chez autrui, constitue le principal facteur de perturbation dans nos rapports avec notre prochain » (Malaise dans la culture, Traduction de la Revue française de psychanalyse, Janvier 1970).

Outre bien sûr des raisons géopolitiques, stratégiques ou trivialement financières, en l’absence de toute approche herméneutique, l’interprétation fondamentaliste des textes coraniques par l’EI – en particulier des textes concernant la guerre et la violence – n’offre-t-elle pas, à une société qui ne sait plus comment – ni surtout pourquoi, dans quel but – « sublimer » ses pulsions primitives [pour Freud, le processus de « sublimation » consiste à transmuter les pulsions primitives en les orientant vers des fins socialement valorisées, constructives ou solidaires, etc.] et dont les oracles nous prêchent « l’innocence du devenir » et le rejet du poids de la culpabilité, une façon de les investir ? De réaliser pleinement et impunément – mieux, de légitimer par une référence sacrale – ce « bonheur-agression » qui, selon Freud encore, constitue l’aspiration la plus fondamentale de l’humain, celle qui trouve son accomplissement dans le romantisme sanglant et l’apologie du meurtre, du viol et de la destruction ? Aspiration naturelle contre laquelle doit se construire, pour le père de la psychanalyse, l’effort de culture et de civilisation.

Le refus de l’approche herméneutique évacue alors l’effort éthique que l’on trouve au cœur de toute grande religion, pour lui substituer une lecture fondamentaliste qui sélectionne les textes les plus aptes à inciter à l’agression et à la violence.

Car nous savons qu’aucune religion n’est exempte, dans ses écrits fondateurs, d’éléments qui peuvent être sélectionnés en vue de légitimer des interprétations du type de celle développée par l’EI.

L’histoire, elle, nous enseigne que le « romantisme sauvage » que véhiculent de fait ces récits fondateurs a toujours fasciné les hommes, qui ont cherché à exprimer l’énigme profonde de ces forces obscures en les liant de façon monstrueuse à l’idéal religieux. Car la puissance de ces manifestations semble bien en effet toucher au surhumain. Combien de représentations de Judith exhibant la tête d’Holopherne peut-on recenser dans l’histoire de la peinture ? Combien de décollations de Jean Baptiste ?

https://www.google.com/search?q=%22judith+et+holopherne%22&hl=fr&biw=1280&bih=864&tbm=isch&tbo=u&source=univ&sa=X&ei=ahpvVODQOoj0PKeRgKgO&ved=0CDQQsAQ

https://www.google.com/search?q=d%C3%A9collation+de+saint+jean-baptiste&hl=fr&biw=1280&bih=864&tbm=isch&tbo=u&source=univ&sa=X&ei=8v56VLXkNoT1aoqjgrgI&ved=0CCgQsAQ

D’où les indulgences diverses et les justifications religieuses qui ont toujours accompagné pogroms, Inquisitions et Croisades, qu’elles soient médiévales ou franquistes et leurs cortèges d’horreurs ; d’où ce déchaînement quasi sacral que revêtent les grands massacres de masse, qu’ils aient lieu en Allemagne, au Rwanda ou au Cambodge.

Car il y a des endroits et des moments de l’histoire où, « dans certaines circonstances favorables (…), quand par exemple les forces morales, qui s’opposaient à ses manifestations et les inhibaient jusqu’alors, ont été mises hors d’action, l’agressivité se manifeste aussi de façon spontanée, démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce… » (S.Freud, op.cit).

Ces moments, les religions, bien que porteuses aussi de l’exigence éthique, en ont été bien souvent les instigatrices. Il est impossible de le nier. L’interprétation qui va donc permettre à un judaïsme, à un christianisme ou à un islam de Lumière de se dégager de ce judaïsme, de ce christianisme, de cet islam d’Ombre qui constitue son double consubstantiel n’est jamais acquise, elle est toujours à construire et à gagner. Toujours vulnérable et fragile, elle court le risque en permanence de basculer vers l’allégeance à ce jumeau monstrueux.

Or, n’est-ce pas parce que l’EI constitue un de ces « lieux » où les forces morales inhibitrices ont été évincées par des justifications instigatrices et des mobiles « religieux » pervers (qui apparaissent alors surtout comme des prétextes à la transgression) effectivement présents aussi dans les textes, mais sélectionnés à dessein, que des individus qui ne connaissent rien de l’islam, comme ils ignorent tout des exactions opérées par un pouvoir shiite sur des communautés sunnites, s’engagent dans un sanglant et exaltant « viva la muerte » particulièrement propre à assouvir le fantasme infantile de toute puissance ?

Comme Abou Ghraïb ou autres Maï Lai, EI constitue peut-être un de ces espaces où le mal de vivre et l’absence de tout horizon peut enfin trouver, dans la transgression soigneusement mise en scène et chargée d’une densité sacrale, à la fois l’expression d’une vengeance et celle d’une raison d’être.

Nous serions donc là au cœur d’un conflit des interprétations on ne peut plus radical, mais dont il est vain de nier qu’il est latent au cœur même des textes, ceux l’islam comme ceux de la Bible ou de la Bhagavad Gita.

L’effort spirituel, – le « djihad » authentique- du croyant musulman, mais aussi juif, chrétien ou autre, sera donc d’opérer en permanence un discernement sur le contenu foisonnant des textes de sa tradition, et de sélectionner, dans leur fécondité ambivalente et chaotique, ce qui est à même d’informer sa croyance, sa culture, et partant son existence.

Encore une fois, il s’agit donc bien là d’un travail d’interprétation.

« La haine de la culture » dont nous parle Christian Jambet dans un entretien remarquable, et qui caractérise pour lui l’EI ou autres Boko Haram, et fait souvent penser au « Malaise dans la culture » de Freud, me semble ainsi devoir être comprise avant tout au sens de haine et de refus de l’herméneutique.

http://www.franceculture.fr/emission-cultures-d-islam-la-haine-de-la-culture-2014-10-24

Comme il le montre fort bien, cette haine est certes opposée à « l’esprit de l’islam ». Mais il faut alors préciser qu’il s’agit de celui de « l’islam de Lumière », tel qu’il est laborieusement et courageusement dégagé de son double de l’Ombre qui le travaille encore en permanence, par les efforts d’herméneutes tels que Youssef Seddik.

Nous sommes maintenant à même de mieux saisir les enjeux de la « conversion », et peut-être de mieux comprendre l’énigme de ces deux types tellement opposés de conversion, qui a été le point de départ de notre réflexion.

Il me semble donc trop rapide de soutenir, comme le fait Jean Pierre Filiu et comme on peut le dire souvent par facilité, que la conversion à l’EI n’a « rien à voir » avec l’islam.

Il me semblerait plus adéquat de dire que « l’offre de conversion » est proposée par deux compréhensions de l’islam qui sont, de fait, incompatibles.

L’une se caractérisant par la sélection délibérée, en partie permise par les textes et la « tradition », des composantes de violence, de mépris de « l’infidèle », d’humiliation de la femme, etc.

L’autre se caractérisant par la sélection des valeurs d’humanité, de bienveillance et de tolérance telle qu’elle est superbement illustrée par Youssef Seddik et, fort heureusement, par ce que je crois être la majorité des musulmans.

Et si j’ai proposé plus haut que la conversion à l’EI me paraît être une « conversion » non pas à l’islam, mais contre l’islam, c’est dans la mesure où on peut estimer, me semble-t-il, que l’islam réside moins dans le texte même (qui peut effectivement susciter, au moins en partie, l’interprétation de l’EI) que dans la « soumission » (c’est l’un des sens du terme islam) à ce dynamisme de lecture inspirée qui arrache en permanence l’Esprit à la Lettre qui tue.

Inspiration dont l’authenticité se mesure à ses fruits, les premiers étant les hommes qu’elle produit. En ce sens, se convertir « contre l’islam », c’est faire prévaloir, comme le fait en effet l’EI, le fixisme d’une Lettre figée, fut-elle, en effet celle du Coran, sur le dynamisme permanent de l’inspiration, ce dynamisme dont on pourrait peut-être dire que lui seul est l’islam.

Nous sommes donc bien confrontés à deux approches antagonistes, mais qui ont bien à voir, l’une et l’autre avec l’islam, ses textes et ses traditions, la première par le biais d’un fixisme mortifère, la seconde par celui d’une fidélité créatrice et dynamique.

Pour Christian Jambet cependant, la seconde devrait triompher de la première : l’attrait des mouvements djihadistes violents de type EI et de leur interprétation littérale et sélective devrait s’atténuer, du fait même de l’horreur suscitée par les exactions les viols et les massacres.

Souhaitons- le !

Mais on ne peut évacuer une interrogation : et si une bonne partie de cet attrait était justement dû à la levée des inhibitions dont l’EI se fait le héraut médiatique, elle-même entée sur « le refus de séparer clairement la religion de la violence », fondé sur une certaine interprétation des textes (cf. Yassine Al-Haj Saleh, article cité plus haut) et dont la fascination trouble ne laisse pas d’enchanter le web ?

Cela est-il vraiment à exclure ?

D’où l’urgence, une fois de plus, pour les musulmans, de se positionner clairement dans leur rapport avec l’interprétation de leur propre religion.

(Urgence qui concerne aussi à des degrés divers, nous l’avons vu, le positionnement de tout croyant comme de tout philosophe).

Saluons donc les manifestations en hommage à Hervé Gourdel qui ont témoigné, il y a quelques semaines, de courageux choix d’interprétation.

http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/09/26/devant-la-grande-mosquee-de-paris-nous-sommes-tous-herve-gourdel_4495159_3224.html

(Au passage je regrette que ces manifestations aient pu susciter la raillerie de quelques « esprits forts », accusant les manifestants de faire le jeu de ceux qui cherchent à culpabiliser l’ensemble des musulmans, voire d’une islamophobie qui

« combat la prétendue barbarie radicale et raciale des musulmans » ; ou qui équivaudrait à accepter « les mécanismes d’assignation identitaire qui sont à l’œuvre dans nos sociétés… Pour autant, chaque musulman doit-il rappeler explicitement son rejet de crimes dont il n’est ni responsable ni solidaire ? Ne soyons pas dupes. Cette injonction sous-entend qu’il existerait bel et bien un lien entre l’EI et les musulmans. Ainsi les musulmans absents du rassemblement organisé par la Mosquée de Paris, le 26 septembre, sont-ils complices ?

Non, sauf à postuler que tout musulman est coupable a priori. Son individualité serait alors niée au profit du collectif « musulman ». Nous assistons à une banalisation d’une culpabilité ontologique qui exprime un racisme insidieux et décomplexé ». (La culpabilité présumée des musulmans, Hanane Karimi, Fatima Khemilat, Nadia Henni-Moulai, Thomas Vescovi, Le Monde28-29/09/2014).

On a ainsi pu voir, entre autres, une caricature montrant un barbu incité à porter la pancarte « Not in my name », en vue de se désolidariser de l’action des « barbus », etc.

http://www.politis.fr/Les-dessins-de-la-semaine-Senat-et,28429.html

Contre les railleries de tels « esprits forts », il me semble qu’il est tout de même urgent de revenir à moins de phraséologie sociologique et un peu plus de simplicité, celle-là même qui animait, me semble-t-il, les manifestants.

Se sentir responsable est une marque de liberté qui n’a rien à voir avec une quelconque culpabilité morbide, bien au contraire.

J’ai entièrement le droit de ne pas m’affirmer juif, chrétien, musulman, marxiste ou citoyen des États Unis d’Amérique.

Mais, dans la mesure où je revendique l’une de ces appartenances, je suis en effet responsable de ce qui se fait en mon nom : en tant que juif, j’ai une responsabilité dans le fait que la colonisation prétende se poursuive en Israël au nom du bien ou de la sécurité de mon peuple. En tant que catholique, je suis complice si j’accepte avec passivité la Croisade franquiste prêchée par des institutions supposées me représenter (cf. là-dessus le beau livre de Lydie Salvayre, Pas pleurer, dernier Prix Goncourt, tout pétri de la figure de Bernanos). En tant que marxiste, je suis responsable du fait de me taire lorsque quelque Staline ou Pol Pot envoie au Goulag, au nom du marxisme, ceux qui ont choisi de ne pas se taire. En tant que citoyen américain, je suis impliqué dans le fait qu’un gouvernement que j’ai élu ou que j’accepte de façon tacite mène une guerre injuste au Viet Nam ou en Irak.

Pourquoi en irait-il donc autrement de ma responsabilité dans le cas de mon appartenance à l’islam, par rapport à l’interprétation que certains entendent donner de ma religion ?

Encore une fois, j’ai le droit de ne revendiquer aucune religion ou croyance. Mais dans la mesure où je choisis une religion, une croyance ou une philosophie, je suis responsable, en tant que membre d’une collectivité, à ma mesure propre, de la qualité et de la crédibilité de la croyance que je professe.

Cela relève peut-être en définitive de l’honneur, ce qui fait sans doute que cette position est désormais difficile à faire comprendre, je l’accorde.

Mais elle n’en reste pas moins essentielle, comme l’ont compris les manifestants de « Not in my name », dont on souhaite qu’ils soient sans cesse plus nombreux, à s’engager, autant en ce qui concerne les questions soulevées par l’interprétation de l’islam que celles qui ont trait à la compréhension du judaïsme, du christianisme ou de toute autre croyance.

Et que cet engagement puisse nourrir profondément leur vie quotidienne, comme il a nourri celle d’Abdul-Rahman Kassig.

Hommage lui soit rendu.

De la pertinence et de l’urgence du concept de « manif à rebours » (2).

Depuis mon premier post sur le sujet, les choses ont évolué de façon à laisser entrevoir certains signes d’espérance.

En plus des documents cités en « ajout » dans le post précédent, on peut citer, par exemple le magnifique texte de « l’unité 8200 » :

http://www.liberation.fr/monde/2014/09/12/nous-reservistes-de-l-unite-8200-refusons-de-participer-aux-actions-d-israel-contre-les-palestiniens_1098358

ou, du côté musulman, les interventions du CFCM :

http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/09/09/les-musulmans-de-france-defendent-les-chretiens-d-orient_4484445_3224.html

ou encore celle des dignitaires musulmans britanniques en faveur de la libération d’Alan Henning, etc.

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/09/18/des-musulmans-britanniques-appellent-l-ei-a-liberer-un-otage_4489968_3218.html

 

Mais, en dépit d’un travail remarquable commencé çà et là sur les réseaux sociaux, on attend toujours la grande mobilisation populaire et œcuménique des « Indignés du judaïsme, du christianisme et de l’Islam »…

Car seule une prise de conscience de grande ampleur pourrait permettre de s’opposer efficacement à la dynamique des ignobles caricatures qui nous sont présentées par ceux qui prétendent asservir les religions sous le joug de la barbarie.

Car après tout, si l’affaire bénigne dite des « caricatures de Mahomet » avait pu susciter d’importantes mobilisations populaires, on se demande pourquoi celle, autrement tragique, de ces caricatures abjectes que sont Abou Bakr Al-Baghdadi ou autres Abubakar Shekau, ne parvient pas à susciter de la part des musulmans des rassemblements dignes de ce nom.

Allons ! Encore un peu d’efforts et de courage, de la part de ceux qui partagent cette indispensable et vitale Indignation ! Ce Djihad là est désormais le plus urgent et le seul important à mener.

L’enlèvement d’Hervé Gourdel doit en être l’occasion.

De la pertinence et de l’urgence du concept de « manif à rebours ».

Gilles Deleuze disait que la philosophie, c’est la création de concepts.

Et voilà que Stultitia m’en propose un qui me paraît fort pertinent :

Celui de « la manif à rebours ».

Pas de craintes : rien à voir avec « la manif pour tous » !

Simplement, nous assistons en ce moment à une efflorescence de manifs, toutes plus légitimes les unes que les autres : soutien aux habitants de Gaza, manif pour le droit d’Israël à la légitime défense, manif en soutien aux chrétiens d’Irak et de Syrie, etc.

Alors voilà : Stultitia s’étonne d’une sorte de constante qui semble hélas les caractériser, sauf trop rares exceptions :

Dans la plupart des cas, ce sont des juifs qui manifestent pour le droit des juifs, des musulmans qui manifestent pour le droit des musulmans, des chrétiens qui manifestent pour le droit des chrétiens, voire des fonctionnaires, des notaires ou des pharmaciens qui manifestent pour le droit des fonctionnaires des notaires ou des pharmaciens.

 

N’est-on pas tout de même en droit de se demander si les revendications des juifs qui manifestent pour le droit d’Israël à sa défense légitime ne seraient pas plus crédibles et acceptables si elles commençaient par des manifestations contre les crimes arbitraires d’un peuple surarmé qui massacre une majorité de civils sans défense et des enfants innocents ? Je me souviens d’un juif qui me disait que, pour lui, l’existence d’Israël perdait son sens si elle se faisait au prix de la mort d’un seul enfant palestinien.

Et j’ai compris ce jour-là ce que signifiait être un véritable fils d’Abraham.

Fort heureusement, quelques individus, bien trop minoritaires, sont encore capables de sauver cet honneur, et de promouvoir ainsi une action de fond contre l’antisémitisme. (*) Mais on se demande ce qu’il adviendrait si de tels Justes disparaissaient.

De la même manière, il est inquiétant de voir, lorsque des milliers de musulmans et de sympathisants manifestent pour la cause légitime des martyrs de Gaza, qu’aucune intervention n’a lieu, de la part des mêmes personnes, contre les agissements de la faction armée du Hamas qui, selon toute vraisemblance (cf. article de H. Jaffiol et H. Sallon dans Le Monde du 3-4/08 : La direction du Hamas a perdu le contrôle de son bras armé), discrédite la ligne de la direction politique, et fait par là le jeu de dirigeants israéliens prompts à alimenter la surenchère pour parvenir à leurs fins. C’est par là qu’il fallait commencer, ou du moins fallait-il intégrer cette indispensable dénonciation de façon claire et affirmée au cœur des manifestations. Sinon, que défend-on ? Qui défend-on ? Et pour quel avenir ?

On peut encore se demander pourquoi de tels défenseurs de la cause musulmane et leurs sympathisants ne se mobilisent pas en masse contre ces hontes de l’Islam que sont Abou Bakr Al-Baghdadi et son pseudo-califat autoproclamé, l’ « Imam » Abubakar Shekau, et d’autres dangereux débiles, leurs crimes et leurs enlèvements, la discrimination nazie qu’ils font subir aux chrétiens, l’humiliation et la torture qu’ils font subir aux femmes et le discrédit qu’ils font subir à ce qu’ils disent être leur religion aux yeux des hommes de bonne volonté ? N’est-il pas grand temps de rompre un silence qui est une complicité tacite, de susciter une insurrection des « Indignés de l’Islam » contre ces ignobles caricatures qui contribuent à faire le lit des extrêmes droites en Occident, et de montrer, sunnites et chiites confondus, à la face du monde, que la religion du Prophète n’est pas réductible à de telles monstruosités ? Et si les musulmans n’en prennent pas l’initiative de façon urgente, qui donc le fera ?

 

Je suis déjà intervenu dans ces pages contre les épidémies de « canonisations » qui supportent, de nos jours, de proclamer la « sainteté » certes parfois légitime, de martyrs chrétiens de la Guerre Civile espagnole sans éprouver le moindre besoin de faire mémoire des centaines de milliers de victimes innocentes tuées, torturées, exilées au cours d’une Croisade copieusement bénie à tous les niveaux de la hiérarchie ecclésiastique, et approuvée sans plus d’états d’âme par des militaires et des civils qui assistaient chaque dimanche, voire chaque jour à leur messe. Comment donc ceux qui se réunissent pour de telles célébrations peuvent-ils ne pas comprendre qu’il s’agirait d’abord, s’ils veulent conserver à ce qu’ils croient être leur religion un reste de crédibilité, de s’insurger d’abord contre de telles complicités, au moins tacites, mais qui peuvent aussi être explicites, en Amérique Latine où ailleurs, partout où le « catholicisme » a pu bénir le crime et la répression de la façon la plus odieuse ?

Je ne veux pas ajouter à cette liste tragique le ridicule de ceux qui, dépassant le 5000 euros nets mensuels de revenus, manifestent pour le maintien de leurs minables privilèges financiers alors qu’ils ne font pas le moindre geste lorsqu’il s’agit de soutenir ceux qui, chez nous, luttent contre des conditions de vie véritablement insoutenables. Ils ne font hélas que donner la preuve d’une petitesse qu’une certaine discrétion aurait sans doute rendue moins grotesque…

Oui, vraiment, si la devise érasmienne d’être « guelfe avec les gibelins et gibelin avec les guelfes » possède quelque pertinence, alors elle exige de promouvoir la « manif à rebours ».

 

Ajout:

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/08/06/le-calvaire-des-yazidis-irakiens-chasses-par-les-djihadistes-de-l-etat-islamique_4467660_3218.html

Urgent: Quand donc une manifestation de masse pour eux ?

Nouvel ajout:

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/08/07/des-djihadistes-prennent-la-plus-grande-ville-chretienne-d-irak_4467843_3218.html

Urgent: Quand donc une manifestation de masse pour eux ?

(*) Encore un ajout:

Vous voyez bien que c’est possible:

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/08/07/gideon-levy-journaliste-critique-d-une-societe-israelienne-malade_4467830_3218.html

http://actu.orange.fr/culture/gideon-levy-l-anti-guerre-israelien-qui-nage-a-contre-courant-afp_CNT0000003BbS7.html

 

Politique, démagogie, démographie. Une petite recension d’Alan Weisman : « Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre ? »

J’ai de plus en plus de mal à parler d’économie et de politique.

Bon, proclamer que l’économie doit être régulée par le politique, qu’elle doit se mettre au service de l’homme, dénoncer la spéculation financière et le capitalisme sauvage tout en refusant le retour à un socialisme autoritaire d’avant la chute du mur, ce genre d’incantation est à la portée du premier pape venu, suivi en cela par tous les Bush, Poutine ou autres Xi Jinping.

Je ne vois donc pas la nécessité d’abonder une fois de plus dans ce genre d’éthique de la conviction.

Connaissez-vous d’ailleurs quelqu’un qui conseille d’exploiter les travailleurs, de développer les inégalités, de saccager les ressources naturelles ?

La question essentielle sera donc de savoir quels sont les moyens pratiques à employer pour atteindre sans trop de casse les objectifs proclamés. Et c’est bien là que les choses se compliquent, lorsqu’il faut se confronter à la verità effettuale della cosa, comme le dit Machiavel.

C’est bien dans cette confrontation que la politique dépasse la science et le discours pour devenir un « art », une application aux circonstances et aux événements.

Il est temps de faire un sort aux caricatures tenaces : notre démocrate florentin n’a que faire du « machiavélisme » cynique dont l’affublent ceux qui ne l’ont pas lu : toute sa vie est tournée vers la recherche du bien commun, du beneficio commune, et, confronté aux démagogies dangereuses des Savonarole et autres idéologues qui promettent à tout vent le paradis et « se sont imaginés des Républiques et monarchies qui n’ont jamais été vues ni connues pour vraies » (Le Prince, XV), il cherche à édifier, dans le monde tel qu’il est et avec les hommes tels qu’ils sont, un régime capable de résister aux aléas de la fortuna grâce à la vertu propre (virtù) du politique.

« Et Je la compare [la « fortuna »] à un de ces fleuves impétueux qui, lorsqu’ils se courroucent inondent les plaines, renversent les arbres et les édifices, arrachent de la terre ici, la déposent ailleurs; chacun fuit devant eux, tout le monde cède à leur fureur, sans pouvoir nulle part y faire obstacle. Et bien qu’ils soient ainsi faits, il n’en reste pas moins que les hommes, quand les temps sont calmes, y peuvent pourvoir et par digues et par levées, de sorte que, venant ensuite à croître, ou bien ils s’en iraient par un canal, ou leur fureur n’aurait pas si grande licence, ni ne serait si dommageable. Il en est de même de la fortune, qui manifeste sa puissance où il n ‘y a pas de force organisée pour lui résister, et qui tourne là ses assauts, où elle sait qu’on n’a pas fait de levées et de digues pour la contenir » (Le Prince, XXV).

Et c’est bien là le travail du politique : prévoir, construire des digues résistantes qui permettent de parer aux inondations et tsunamis à venir qui ne demandent qu’à emporter la Cité.

Cela exclut certes toute démagogie et tout gouvernement aux sondages de popularité. Car c’est l’exigence  d’une clairvoyance capable de discerner les signes des temps (riscontro coi tempi) et de prendre des décisions qui ne feront pas que des heureux.

Aussi est-il nécessaire au gouvernant « d’apprendre à pouvoir n’être pas bon, et d’en user et n’user pas selon la nécessité » (Le Prince XV).

Car il ne faut pas s’illusionner : « mantenere lo stato », maintenir un État viable qui permette une véritable solidarité et le bien-être des citoyens exigera en permanence efforts, sacrifices concrets, lutte contre les rentes et privilèges divers dont il serait trop facile de n’affubler que les « grands », remises en question dérangeantes :

« Ils voudraient un prédicateur qui leur apprenne le chemin du paradis, et moi je voudrais en trouver un qui leur apprenne celui du diable […]. Je crois que ce serait la vraie manière d’aller au paradis que d’apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter »,( Lettre à Guichardin du 17 mai 1521).

 

Or on le sait, même si on ne veut pas l’admettre, bien des enfers sont désormais à nos portes.

L’un des plus pernicieux, à la source de nombreux autres, étant sans doute celui d’une croissance démographique non maîtrisée, qui menace directement à court terme la pérennité même de l’espèce humaine et de son environnement.

C’est pourquoi le livre d’Alan Weisman, « Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre ? » (traduit de l’anglais – États-Unis- par Pierre Reignier, Flammarion 2014), opère une œuvre politique salutaire, au sens machiavélien où il incite à la construction préventive de digues contre les cataclysmes à venir.

Commençons par la « parabole de Bartlett » (Albert Bartlett, physicien et professeur émérite de l’Université du Colorado) :

« Il commença par avouer ne pas savoir grand-chose sur l’hydrogène, mais connaître un peu son affaire en arithmétique et avoir une fascination particulière pour l’opération consistant à multiplier une donnée quelconque par deux, et pour les conséquences que cela peut avoir.

‘’Imaginez une bactérie, dit-il, unique représentante de son espèce, qui se reproduit par fission binaire [chaque minute]. Les deux bactéries qu’elle engendre sont bientôt quatre. Les quatre deviennent huit et ainsi de suite. Supposons que nous placions cette bactérie soli­taire dans un flacon à 11 heures précises, et qu’à midi nous consta­tions que le flacon est plein. À quelle heure était-il à moitié plein ?’’

La réponse est 11h 59.

Bartlett, crâne chauve entouré d’une couronne de mèches grises, laissa à son auditoire le temps d’assimiler cette information, avant de poursuivre:  ‘’À présent, imaginez que vous êtes une des bacté­ries de ce flacon. À quel moment prenez-vous conscience du fait que vous allez manquer de place ? À 11 h 55, quand le flacon n’est plein qu’au 1/32ème, c’est-à-dire quand 97% de son espace est encore vacant et ne semble qu’aspirer à être investi par vos projets de développement ?’’

L’assistance pouffa de rire. ’’Maintenant, supposez que les bac­téries, n’ayant plus qu’une minute devant elles, découvrent trois nouveaux flacons à occuper. Ouf! se disent-elles avec soulagement. Notre territoire habitable est quadruplé. Pareille trouvaille, c’est l’autosuffisance garantie en termes d’espace, n’est-ce pas ? ‘’

Sauf que pas du tout, bien sûr. Bartlett voulait faire comprendre à ses auditeurs que les quatre flacons seraient remplis exactement deux minutes plus tard.

Quand il s’agit de la population humaine, une telle croissance exponentielle n’a pas que des conséquences spatiales. En 1977, le président américain Jimmy Carter avait rappelé, dans une adresse à la nation, que ‘’pendant les années 1950, l’humanité a utilisé deux fois plus de pétrole que pendant les années 1940. Pendant les années 1960, nous en avons consommé deux fois plus que pendant les années 1950. Et pendant chacune de ces décennies, davantage de pétrole a été utilisé que pendant toute l’histoire de l’humanité jusqu’à notre époque’’. Vers la fin du XXème siècle, cepen­dant, ce taux de progression de la consommation avait inévitablement ralenti.

[Rappelons aussi « qu’au cours des cinquante prochaines années (…) nous devrons produire autant de nourriture qu’il en a été consommé durant toute l’histoire de l’humanité (p. 70-71).]

‘’Nous avons déjà cueilli tous les fruits des branches basses, dit Albert Bartlett. Aujourd’hui, il devient de plus en plus difficile d’attraper ceux qui restent. ‘’ (A. Weisman, op. cit. p. 45-46).

 

Il s’agit là d’une variante de l’histoire bien connue de l’empereur et de l’inventeur du jeu d’échec (qui demandait comme salaire de son invention la quantité de riz obtenue en plaçant 1 grain sur la première case, 2 sur la seconde, 4 sur la troisième et ainsi de suite sur toute les cases de l’échiquier. Ce qui finit par constituer une somme qui dépasse la production mondiale annuelle de riz).

Mais appliquée à notre situation démographique, elle ne laisse pas d’impressionner :

La population mondiale s’accroit, pour le moment, d’environ 220 000 habitants par jour, soit l’équivalent de la ville de Bordeaux, ce qui représente un accroissement d’une Allemagne ou d’une Égypte par an (id. ibid. p. 127).

Peut-on envisager sans risques la poursuite d’une telle croissance ?

La courbe exponentielle de la p. 57 nous montre qu’il a fallu attendre 1815 pour que la population humaine atteigne son premier milliard. Nous étions 1,6 milliard au début du vingtième siècle. En un peu plus d’un siècle, nous avons désormais dépassé les 7 milliards et nos enfants connaîtront un monde à 10 milliards d’habitants en 2082.

Se posent alors les questions soulevées par A. Weisman (p. 10) :

« Combien d’êtres humains notre planète peut-elle contenir et qui sont précisément ces hommes (que mangent-ils, comment se logent-ils, comment se déplacent-ils, où trouvent-ils de l’eau, de quelles réserves d’énergie disposent-ils…) ? »

Liste à laquelle on pourrait bien sûr ajouter, par exemple : que vont-ils encore pêcher, et dans quelle mer ? quelle sera l’état de la nature qui restera pour leur repos et leur loisir, quelle sera la place faite aux animaux, non seulement ceux que nous exploitons pour notre consommation, mais les animaux sauvages dont l’espace diminue tragiquement du fait de la surpopulation (cf. p. 135ss sur les gorilles), etc.

« Quelle ampleur l’écosystème terrestre doit-il avoir pour permettre à l’espèce humaine de se maintenir ? Autrement dit, quelles espèces et quels processus écologiques sont essentiels à notre survie » (cf. plus bas la « parabole des rivets »).

Bien sûr, on peut toujours soutenir de façon en partie légitime, avec les optimistes, que l’humanité a toujours su surmonter les crises auxquelles elle a été confrontée (« la nécessité a toujours été la mère de l’invention » p.53 ; mais comment ne pas noter que « l’invention » a été la plus grande consommatrice d’énergie : or, sur quelle source pouvons-nous désormais compter ?), que le véritable problème n’est pas celui de la surpopulation, mais celui de la répartition des richesses, alimentaires en particulier. Les pages 51 à 53 analysent sans concession ces arguments. On sait que nous gaspillons 1/3 de la nourriture produite, soit du fait du gaspillage proprement dit dans les pays riches, soit du fait des défauts de stockage dans les pays pauvres. On sait aussi que le fait d’arrêter de manger de la viande (p. 51-52), outre un gain sanitaire réel (p. 376) permettrait de dégager les ¾ de la surface cultivable, actuellement occupés par les cultures fourragères, rendant possible l’alimentation d’une population en proportion équivalente.

Mais, en dépit d’un certain activisme « végétalien », une telle évolution semble bien problématique à court terme : « il est également indéniable que la demande mondiale de viande ne chute pas ; au contraire, elle grimpe sans cesse » (p. 52. Voir aussi 376-377 : « paradoxe déprimant imputable aux lois du marché : si les nations les plus riches décidaient effectivement de manger moins de viande, son prix baisserait et les nations pauvres en consommeraient davantage » (p.376-377)).

Surtout, si elle n’est pas accompagnée d’une politique démographique préalable,  elle risque d’entraîner les mêmes effets induits que ceux causés par la « révolution verte », que nous soulignerons plus bas.

En tant que telle, la solution à la crise par la seule répartition plus équitable de la richesse est elle aussi insuffisante.

Certes, « ce sont essentiellement les pays pauvres qui contribuent à l’accroissement de la population. Ce sont des femmes pauvres qui mettent la plupart des bébés au monde. Pourtant, il paraîtrait gros­sièrement injuste d’attendre des plus faibles qu’ils sauvent la pla­nète à la suite des dégâts que les plus forts lui ont fait subir . ‘’Rejeter la responsabilité de la destruction de l’environnement sur la surpopulation, c’est dédouaner les vrais coupables’’, peut-on lire dans ‘’Ten Reasons to Rethink « Overpopulation  » ‘’, un article posté en 2006 sur PopDev, un site web piloté par Betsy Hartmann, militante pour la santé des femmes et directrice du programme ‘’Population et développement’’ du Hampshire College dans le Massachusetts. Et l’article de continuer: ‘’Considérons seulement les ressources: le cinquième le plus riche de la population mondiale en consomme 66 fois plus que le cinquième le plus pauvre. Les États-Unis sont les plus gros émetteurs de gaz à effet de serre -et les plus récalcitrants à prendre la moindre mesure pour lutter contre le réchauffement. » (p. 52).

Mais le rééquilibrage, à l’évidence urgent et indispensable, de la répartition des biens demeurera lui aussi insuffisant en l’absence d’une politique résolue de limitation des naissances.

Il est inexact de penser, comme le fait par exemple Amartya Sen, que l’accès des populations – et en particulier des femmes – à plus d’éducation et à plus de bien être, malgré le caractère décisif que cela représente pour la transition démographique, serait suffisant à lui seul pour enrayer les évolutions en cours avant que la surpopulation ne fasse courir à la terre des risques peut-être insurmontables

(Le texte suivant ne provient pas de l’ouvrage d’A. Weisman) :

« Le problème de la population est certainement sérieux, mais ni à cause du « rapport entre l’accroissement naturel de la population et celui des subsistances », ni en raison d’une quelconque apocalypse imminente. Avec de plus grandes opportunités éducatives, la réduction des taux de mortalité, l’amélioration de la sécurité économique et une plus grande participation des femmes à la vie active et à la vie politique, on peut s’attendre à des réductions rapides du taux de natalité. C’est ce qui est en train de se produire partout dans le monde et le résultat a été un ralentissement considérable de la croissance démographique mondiale. La meilleure façon de traiter le problème de la population est d’aider à répandre ces processus partout ailleurs. Au contraire, la mentalité de l’urgence, fondée sur des croyances fausses en un cataclysme imminent, conduit à des mesures qui manquent de souffle et fortement contre-productives ». (« Il n’y a pas de bombe démographique », A. Sen, Esprit, novembre 1995).

Il s’agit là certes d’une évolution indispensable, et déjà en cours fort heureusement en de nombreuses parties du globe, mais qui ne peut enrayer à elle seule la « bombe démographique » qui n’est hélas toujours pas désamorcée.

Ces évolutions ne peuvent donc être suffisantes sans une politique de régulation des naissances préalable.

Il en irait de même en ce qui concerne la plupart des « théories de la décroissance » si celles-ci se contentaient de prôner une baisse du niveau de la consommation, et donc de la production, sans intégrer l’urgence de la limitation des naissances. Ce serait à l’évidence mettre la charrue avant les bœufs : la promotion, nécessaire encore une fois, d’une vie plus sobre pourrait condamner l’humanité à des crises économiques sans précédent, et à la misère, si la réduction de la production ne s’accompagnait de la réduction drastique du nombre des consommateurs.

Sur ce sujet, le débat entre Fred Pearce et Roger Martin, président d’OPT (Optimum Population Trust) est significatif. Je me permets de le reproduire longuement :

« Le journaliste Fred Pearce a récemment publié un livre, The Coming Population Crash, dans lequel il défend l’idée que la catastrophe annoncée ne surviendra pas. « La vérité, dit-il, c’est que le monde est bel et bien en train de désamorcer la bombe de la surpopulation. »

Le taux de fécondité global de la planète est descendu à 2,6 enfants par femme, explique-t-il, alors qu’il était de cinq enfants par femme il y a un peu plus d’une génération. « Et pas seulement dans les pays riches, où les femmes veulent faire carrière au lieu de rester coincées à la maison avec une ribambelle de gamins. La tendance est suivie par les femmes les plus pauvres et les moins éduquées du monde -celles que l’on montre en générai du doigt quand il est question de surpopulation. Même au Ban­gladesh, où les femmes se marient dès l’adolescence, la moyenne est tombée à trois enfants. Dans le plus grand pays catholique du monde, le Brésil, la plupart des femmes font maintenant deux bébés, pas davantage. Les prêtres peuvent protester tout ce qu’ils veulent, des millions de femmes choisissent de se faire stériliser. »

Pearce veut se focaliser sur cette bonne nouvelle: le monde va gagner la bataille de la population. Silence de plomb dans l’audi­toire, pas plus convaincu que les autres intervenants.

Il admet qu’il reste un problème: même avec ce nouveau taux de fécondité réduit, le monde comptera sans doute deux milliards d’individus supplémentaires d’ici le milieu du siècle, avant que la population ne commence à diminuer. À cause de l’élan démographique évoqué par John Guillebaud. « N’empêche, la croissance de la consommation est une menace bien plus grande pour la planète, désormais, que la croissance du nombre de ses habitants. Les 7 % d’humains les plus riches sont responsables de 50 % des émissions de dioxyde de carbone tandis que les 50 % les plus pauvres ne comptent que pour 7 % des émissions. Dans ces conditions, l’arrêt de la croissance de la population n’aura aucun impact sur le changement climatique. La bombe démographique est désamorcée. Pas le problème de la consommation. »

Son livre va même plus loin que ce qu’il avance ce soir-Ià : non seulement, grâce à la Révolution verte, le monde s’est libéré des prédictions malthusiennes d’Ehrlich, mais, explique-t-il dans un chapitre intitulé « L’hiver européen », « la pénurie de naissances est sur le point de plonger le continent dans une spirale du déclin […]. Sur le plan démographique, l’Europe est en sursis ».

Roger Martin, le président d’OPT, a sans doute en tête des images de villages sardes déserts et d’anciennes villes d’Allemagne de l’Est colonisées par les loups, lorsque vient son tour de parler. Sa voix est posée, mais ses joues pâles se colorent quand il déclare: « Ce n’est pas soit une chose, soit l’autre -la consommation ou les chiffres de la population. De toute évidence, les deux facteurs comptent. Et leur impact total, c’est la multiplication de l’un par l’autre. »

« Nous sommes tous d’accord, continue Martin, que la solution consiste à donner aux femmes la possibilité de contrôler leur fécondité. Et franchement, ça n’avance à rien de dire: « Oh, ne vous tracassez pas, c’est ce qui est en train de se passer de toute façon. » Il ne s’agit pas d’un processus automatique qui survient sans aucune intervention extérieure. Il faut amorcer ce changement, lui donner la priorité sur le plan budgétaire, financer des programmes qui lui donneront une réalité concrète. » Martin se tourne vers Pearce. « Il ne s’agit pas, Fred, de jeter la pierre aux pauvres, ajoute-t-il avant de regarder à nouveau le public: Fred aime bien nous mettre ce tort sur le dos. Il s’agit d’aider les pauvres à obtenir ce qu’ils veulent, c’est-à-dire des populations stables. »

Il est certes impératif, reconnaît Martin, que les émissions de carbone des riches diminuent radicalement. Mais si l’on veut voir s’instaurer un semblant d’égalité, les pauvres émettront quant à eux davantage de carbone. « Et plus nous serons nombreux, plus ce chiffre sera élevé. Plus tôt nous réduirons nos effectifs, par consé­quent, plus chacun pourra émettre de carbone et meilleure sera la qualité de vie à laquelle nous pourrons tous prétendre. »

Ce franc-parler provoque une certaine agitation dans le public. La question des émissions de carbone est en général suivie d’un appel au développement immédiat des énergies renouvelables. Rien de tel pourtant chez Martin, qui ne se fait pas d’illusion sur la capacité des énergies propres à remplacer à court-terme les combustibles fossiles. C’est pourquoi en attendant, poursuit-il, la solu­tion la plus porteuse d’espoir consiste à réduire le nombre d’humains qui en réclament chacun sa part. « Sinon, c’est simple, conclut-il. Chaque individu qui vient au monde fait baisser la ration de carbone de tous les autres. » (127-129).

Je suis d’une génération qui a été très rapidement sensibilisée à la question de la surpopulation.

Mais curieusement, alors même que j’étais lecteur des productions du Club de Rome (The Limits to growth, « Halte à la croissance », 1972), de René Dumont, et familier des « prédictions malthusiennes d’Ehrlich » dont il est question [Paul Ehrlich, biologiste, écologue et démographe, auteur entre autres en 1968 de « La bombe P », ouvrage dans lequel il met en garde contre le risque de surpopulation], je me suis – à tort – laissé prendre par une « mode » pernicieuse qui remettait en question ces « prédictions » sur la base de l’argument – justifié – qu’Ehrlich s’était trompé en annonçant pour l’immédiat des catastrophes démographiques qui ne se sont pas produites.

«Ehrlich était persuadé que le combat pour nourrir l’humanité était perdu. L’Inde, affirmait-il, serait incapable de faire vivre les 200 millions d’individus qui devaient grossir sa population d’ici 1980. Mais il s’est trompé, grâce notamment à l’action de biotechnologistes comme Norman Borlaug », lit-on dans Biomedical Ethics for Engineers, un manuel signé Daniel Vallero, professeur d’ingénierie environnementale à l’Université Duke. Raillerie classique: alors que le prophète de malheur Ehrlich annonçait la disette en Inde et au Pakistan, le glorieux Borlaug avait permis à ces deux pays de parvenir à l’autosuffisance agricole dès le milieu des années 1970. Conclusion classique: en permet­tant à des millions d’individus supplémentaires de manger et de survivre, Norman Borlaug avait étouffé les cris de panique d’Ehrlich et de Malthus au sujet de la surpopulation » (p. 69-70).

Norman Borlaug, acteur essentiel de la « Révolution » verte, a reçu le prix Nobel de la paix pour la mise au point d’hybrides de blé semi-nain, à haut rendement, qui ont permis de quadrupler la production en inde et au Pakistan, en particulier (p. 323), contribuant ainsi de façon exceptionnelle à la lutte contre la famine.

Ainsi le progrès scientifique, allié à l’éducation qui favorisait la réduction des naissances et donc la « transition » démographique allaient-ils ridiculiser les prédictions alarmistes des « pessimistes », pourtant tout aussi scientifiques que les « optimistes ».

Soit. Et je me suis donc rangé à cette idée, largement véhiculée par les apôtres d’une idéologie dominante virant à la pensée unique qui reprenait le mythe d’une croissance infinie qui faisait si bien l’affaire d’un capitalisme sans frein comme sans vergogne, qui fait ses choux gras de l’accroissement exponentiel du nombre des producteurs et des consommateurs.

C’était aller un peu vite en affaire, comme le montre A. Weisman.

Car Borlaug était le premier à reconnaître les limites de la « révolution verte », et son risque consubstantiel, celui de rendre possible justement une croissance effrénée de la population dont elle ne pourrait plus, à terme, assurer les besoins alimentaires. Le ver était dans le fruit, la « révolution verte » ne faisait que retarder les échéances, ou, bien pire, rendre possible des échéances à terme encore plus dramatiques, si elle ne s’accompagnait pas d’une urgente régulation des naissances. Il ne fallait donc pas, comme on l’a fait avec une coupable insouciance, opposer Borlaug à Ehrlich, mais les tenir tous les deux ensemble, comme le réclamait Borlaug lui-même dans son discours de réception du prix Nobel :

« Nous sommes face à deux forces contraires, le pouvoir scientifique de la production alimentaire et le pouvoir biologique de la reproduction humaine. L’homme a fait des progrès fantastiques, depuis quelque temps, pour ce qui est de maîtriser potentiellement ces deux puissances oppo­sées. La science, l’esprit d’invention, la technologie lui ont livré des maté­riaux et des méthodes qui permettent d’augmenter de façon substantielle, et parfois spectaculaire, ses réserves alimentaires […]. L’homme a aussi acquis les moyens de réduire avec efficacité et humanisme le rythme de la reproduction humaine. Il utilise ses pouvoirs pour augmenter le rythme et l’ampleur de la production alimentaire. Mais il n’exploite pas encore de façon adéquate son potentiel pour limiter la reproduction humaine […] ».

Il n’y aura pas de progrès durables, dans la guerre contre la faim, tant que les gens qui luttent pour augmenter la production alimen­taire et ceux qui luttent pour contrôler la population n’auront pas uni leurs forces.

Au fond, disait souvent Borlaug, la Révolution verte avait donné au monde une génération d’avance, à peu près, pour résoudre le problème de la surpopulation. Durant toute la fin de sa vie, alors même qu’il continuait ses recherches pour nourrir les millions de bouches que son travail avait ajoutées au recensement global, il siégea aux comités de direction de diverses organisations consacrées à la gestion des populations » (p. 70).

Les remarques de Sackville Hamilton (directeur du centre de recherche international de biologie génétique de l’IRRI, aux Philippines), concernant les recherches prometteuses en ce qui concerne l’amélioration de la photosynthèse du riz (le fameux « riz C4 ») vont dans le même sens :

« Tous les progrès susceptibles d’apparaître dans les années à venir [en particulier bien sûr les OGM] n’auront de toute façon qu’une portée limitée : ‘’Avec cette banque de graines, nous pouvons relever à peu près tous les défis que nous lancera le monde (de nouvelles maladies, le changement climatique). Sauf un : l’augmentation de la population. Car nous ne pouvons pas indéfiniment augmenter la quantité de nourriture que nous produisons’’ » (p. 208-209).

Cela s’avère en effet physiquement impossible et écologiquement désastreux, comme nous en faisons déjà l’expérience :

–          Dégradation des sols surexploités : « À l’aide de projections mathématiques, Holdren [collaborateur d’Ehrlich] montra que si la civilisation humaine ne cessait de s’étendre, il lui faudrait user d’une quantité terrifiante d’engrais artificiel – indéfiniment et avec de graves conséquences sur la chimie des sols » (p. 97-98).

–          Réchauffement climatique qui contrecarre d’ores et déjà la production agricole : « Plus la température est élevée la nuit, plus la plante doit investir d’énergie dans la transformation des sucres au lieu de la consacrer à sa croissance. Ce phénomène coïncide avec une baisse de 15%, en moyenne, des rendements du riz IR8, la variété ‘’miracle’’ de l’IRRI, celle qui a permis d’éviter la famine en Asie dans les années 1960 » (p. 205). « Les seuils au-delà desquels les rendements chutent – 28,8° C en moyenne pour le maïs, 30°C pour le soja – sont bien réels, incontestables. Les fermiers américains, comme leurs confrères indiens, ne le constatent déjà que trop clairement » (p. 373).

–          (voir aussi les millénaires nécessaires pour rendre cultivables les sols hyper acides des taïgas qui vont se dégeler du fait du réchauffement (p. 374)

Etc.

C’est ici qu’il faut prendre en compte l’enseignement de la « parabole des rivets », que racontent Paul Ehrlich et sa femme Anne :

« Un voyageur surprend un mécanicien qui escamote discrètement des rivets, ici et là, sur une aile de l’avion dans lequel il va embarquer. Le mécanicien explique que la compagnie aérienne peut tirer un très bon prix de ces rivets. Mais il n’y a rien à craindre, affirme-t-il au passager apeuré: l’avion possède des milliers de rivets et peut très bien se passer d’un certain nombre d’entre eux. D’ailleurs, précise-t-il, il y a déjà quelque temps qu’il en fait sauter une poignée avant chaque décollage et regardez: l’aile de l’avion n’est pas encore tombée, n’est-ce pas ?

Le hic, c’est qu’il est impossible de savoir quel rivet escamoté sera celui de trop. Aux yeux du passager il est insensé d’en suppri­mer ne serait-ce qu’un seul. Pourtant, concluent les Ehrlich à la fin de la parabole, sur le vaisseau spatial que l’on appelle la Terre, les humains escamotent les rivets à une fréquence croissante. ‘’Un écologue ne peut pas davantage prédire les conséquences de l’extinction d’une seule espèce que le passager d’un avion ne peut évaluer le risque que constitue la perte d’un unique rivet’’. » (p.96).

Notre impact sur l’environnement ne cesse de s’accroître, nous le savons. Déjà catastrophique alors que nous ne sommes « que » 7 milliards, que sera-t-il lorsque nous serons 10 milliards ? Les « rivets » sautent les uns après les autres. L’exemple des abeilles, chères à Einstein, devrait nous inciter à réfléchir d’urgence à la viabilité de l’avion, et à prendre les mesures en conséquence.

Quelles peuvent donc être ces mesures ?

Nous l’avons vu, bien que nécessaires, la seule réponse par une amélioration de la répartition des richesses alimentaires, un accroissement de la production agricole, tout comme l’invocation incantatoire des miracles du progrès technique ne peuvent résoudre la question que pose une expansion indéfinie de la population dans le milieu fini que constitue notre environnement.

Il faut donc réduire au plus vite cette expansion. Tous les autres remèdes s’avèrent insuffisants sans cette condition préalable.

Se posent alors trois questions essentielles :

Tout d’abord, quelle est la population optimale que la terre peut porter ?

Sachant que :

« La population optimale (…) ne signifie pas le nombre maximal d’indivi­dus susceptibles d’être entassés dans les différents pays comme des poulets en batterie, mais le nombre d’humains qui peuvent mener en même temps une vie confortable, agréable, et sans compromettre les chances des générations futures à connaître le même sort. Dans cette optique, chaque membre de cette population optimale doit avoir au minimum la garantie d’être nourri, logé, scolarisé, soigné, de ne souffrir d’aucun préjugé, racial ou autre, et de gagner sa vie. (…) ». (p. 107)

Il ne s’agit pas non plus de « retour à une existence buco­lique, préindustrielle. [Selon les Ehrlich] la population optimale devait ‘’être assez importante pour que la diversité culturelle de l’humanité soit pré­servée’’, et elle devait être par endroits suffisamment dense pour permettre l’existence d’ ’’une masse critique de créativité intellectuelle, artistique et technologique’’. Il fallait que les humains soient assez nombreux pour avoir ‘’des villes vastes et stimulantes – tout en conservant de substantiels territoires laissés à la nature’’.

Cependant, cette population optimale devrait aussi être suffisamment réduite pour garantir la sauvegarde de la biodiversité, à la fois pour des raisons pratiques – l’humanité ne peut vivre sans la nourriture, l’air, les matériaux, l’eau que fournit la nature -et morales: ‘’Nous estimons que Homo sapiens, espèce dominante de la planète, se doit d’assurer la pérennité de l’existence de ses seuls autres compagnons vivants connus dans l’univers’’ » (p. 107).

Des différentes modélisations complexes (p. 107-109) opérées par Ehrlich et ses collaborateurs sur la base de ce cahier des charges, il ressort que la population optimale devrait se situer entre 1,5 milliard et 2 milliards d’habitants, soit la population de notre terre en 1930, « au moment où le procédé Haber-Bosch [qui a rendu possible l’utilisation de l’azote dans les engrais] commença à être commercialisé dans le monde entier. La quasi-totalité de l’humanité vivait encore de végétaux qui poussaient grâce à la seule lumière du soleil, pas avec l’aide de combustibles fossiles. Ces deux mil­liards d’humains pouvaient être nourris sans engrais artificiel, ou très peu, ce qui limitait les pressions subies par les sols, les eaux de ruissellement et l’atmosphère: l’azote agricole est une des principales sources de protoxyde d’azote, qui est à la fois un polluant et le plus puissant gaz à effet de serre après le CO2 et le méthane. » (p.108-109).

En fait, la révolution introduite par les engrais azotés, puis la « révolution verte », ont permis des gains de productivité agricoles qui ont certes évité des famines dans l’immédiat (p.410), mais aussi lancé l’humanité dans l’accroissement démographique exponentiel qu’elle connaît depuis un siècle, et qui risque de la mener à sa perte par la ruine de son environnement. Il s’agirait alors, tout en gardant le bénéfice des progrès techniques accomplis depuis cette époque, de revenir à un nombre d’humains raisonnable, conciliable avec le maintien durable de cet environnement vital.

Si l’on veut revenir rapidement à cette population optimale, la deuxième question sera alors : « Existe-t-il un moyen pacifique et moralement acceptable de convaincre les humains de toutes les cultures, religions, nationalités, tribus du monde qu’il est dans leur intérêt de faire moins d’enfants ? » (p. 10).

« Si l’espèce humaine continue sur la même voie, nous serons plus de dix milliards en 2100.

Supposons cependant -de façon purement théorique -que le monde entier adopte demain une politique de l’enfant unique. À la fin de ce siècle, nous serions de nouveau 1,6 milliard d’habitants. Le chiffre de 1900 ». (p.403)

(À partir de ce moment, bien sûr, la politique de l’enfant unique pourrait être abandonnée et la régulation démographique pourrait se baser sur le taux de remplacement, d’environ 2,05 enfants par femme).

Comment donc  promouvoir pour le siècle à venir une telle politique de l’enfant unique ? On le sait, la tâche est compliquée par nombre d’idéologies et de positionnements religieux.

Nous avons vu plus haut ce qu’il en est du « bien-fondé » d’une idéologie d’un progrès scientifique tout puissant et d’une croissance illimitée qui, au lieu de résoudre la question, n’a fait en définitive que l’amplifier.

Certaines approches religieuses ont aussi une responsabilité historique écrasante dans le développement de ce phénomène qui peut mener l’humanité, si ce n’est à sa perte, du moins à des troubles extrêmement graves (guerres – les « guerres pour l’eau » ont déjà commencé au Moyen Orient…- massacres, famines, etc.).

A. Weisman souligne sans ménagement les aberrations de la communauté juive intégriste des haredim de Méa Shéarim, à Jérusalem, engagée dans une compétition de lapinisme au nom de la foi, et en vue de gagner la guerre démographique avec la population palestinienne. Le problème étant qu’Israël détient déjà, « avec 740 habitants au kilomètre carré, la plus forte densité de tous les pays occidentaux » (p. 20-21). « D’ici le milieu du siècle, si rien ne change, le nombre d’humain entassés entre la mer et le Jourdain aura presque doublé pour dépasser 21 millions d’individus. Même le miracle de la multiplication des pains et des poissons ne suffirait pas, loin de là, à subvenir à leurs besoins » (p. 18-19).

Et pourtant, comme le montre l’exemple cité de Jeremy Benstein, il existe des ressources exégétiques pour contester « de l’intérieur » la lecture littérale infantile et suicidaire des textes opérée par les haredim : dans le midrash, « Dieu adresse aussi un avertissement à Adam : ‘’Prends soin de ne pas corrompre et détruire Mon monde, car si tu l’abimes, personne ne viendra après toi réparer les dégâts » (p. 21-22).

Il ajoute : « Dieu ne dit pas : ‘’Soyez féconds et multipliez-vous à l’infini autant que vous pouvez’’. Il dit : ‘’Soyez féconds, multipliez-vous et remplissez la terre » (p. 22).

On le sait, une telle sagesse exégétique n’est pas le fait des autorités du catholicisme qui persévèrent dans une aberrante condamnation des moyens contraceptifs modernes, dont les conséquences, outre sur l’accroissement démographique, sont considérables en ce qui concerne l’avortement et ses séquelles sur la santé des femmes :

« Quand la république des Philippines accéda à l’indépendance en 1946, elle comptait déjà 18 millions de citoyens. Et aujourd’hui les Philippins sont près de 100 millions: alors que la population mondiale a quadruplé en un siècle, celle de ce pays a quintuplé en moitié moins de temps.

L’une des principales raisons de cette évolution démographique, c’est que les Philippines modernes –(…) est le pays le plus catho­lique d’Asie et, disent certains, le dernier bastion de l’empire théocratique du Vatican » (p. 187).

« Quelque 750 000 avortements illégaux [sont] pratiqués aux Philippines chaque année. La majorité consiste soit à introduire des cathéters à la propreté douteuse dans l’utérus, soit à provoquer des contractions avec des potions à base de plantes comme la pamparegla, des extraits de makabuhay, une plante grimpante aussi utilisée comme pesticide, ou des surdoses de médicaments contre les ulcères. Autre solution, les femmes trouvent une hilot ( une masseuse et chiropra­ticienne, en philippin) qui repère au toucher la masse étrangère présente dans l’abdomen -et l’écrase entre ses mains. Pendant cette opération, qui doit durer jusqu’à ce que les saignements commencent, les femmes mordent une couverture pour contenir leurs hurlements » (p.192).

Quelques responsabilités (ou faudrait-il dire irresponsabilités ?) sont d’ailleurs au passage clairement désignées :

« En 1966, à une majorité de soixante-neuf votes contre dix, les membres religieux et laïques de la Commission pontificale sur la population et la régulation des naissances se prononcèrent pour que l’Église autorise la contraception. Cinq des membres minori­taires soumirent une opinion divergente fondée sur les écrits d’un archevêque polonais, Karol Wojtyla, qui deviendrait lui-même pape douze ans plus tard [Et qui sera donc bientôt canonisé]. Annuler l’interdit sur la contraception, affirma en substance ce groupe, équivaudrait à saper l’infaillibilité pontificale. Les deux jugements ayant filtré dans la presse avant que le pape et son entourage aient pu réagir, Paul VI, très en colère, répondit par une encyclique, Humanae Vitae, qui se ralliait à l’opinion de la minorité ».

(voir aussi la dénonciation du lobbying actif du Vatican pour que la question de la surpopulation ne soit pas abordée au Sommet de la Terre de Rio en 1992 – p. 393 -, ainsi que la lutte permanente des évêques philippins contre la contraception – p. 209 -, etc.).

[Sur le fait que, 50 ans après Humanae Vitae, l’Église catholique maintienne cette position, cf. la fin de mon post « Des papes, de la pédophilie… » dans les « archives » de janvier, en particulier la citation de G. Canguilhem.]

En définitive, en dépit des fondamentalistes et contrairement à des opinions courantes sur le sujet, les attitudes les plus responsables émanent d’une partie de la communauté musulmane, y compris lorsqu’il s’agit de l’Iran d’après la « révolution islamique ». Saigné à blanc par la guerre avec l’Irak, l’Iran, après une période de politique nataliste forcenée, et devant la catastrophe démographique et la famine que celle-ci était sur le point d’entraîner, a adopté une politique incitative de réduction des naissances par l’enfant unique et par la mise à disposition gratuite des moyens contraceptifs (sans pour autant accepter l’avortement), qui a constitué un succès sans précédent qui pourrait servir d’exemple pour notre évolution future (p. 255-267).

Une telle réussite reposant en partie sur la compatibilité du Coran avec la contraception, en particulier à travers l’interprétation de textes tels que celui du verset 233 de la sourate al-Baqara, qui stipule  : « Les mères qui veulent donner un allaitement complet allaiteront leurs bébés deux ans complets », ce qui a pour conséquence un espacement des naissances (p. 251).

« Qari Abdul Basid, imam de la splendide mosquée Shah Jahan de Thatta [au Pakistan], ajoute: ‘’Dans les années 1960, les gouvernements ne consultaient pas les imams. On se fichait de marcher ou non sur la bonne voie. Alors les gens ont refusé la planification familiale.’’ Désormais, les imams expliquent à la prière du vendredi que l’islam professe la nécessité d’être en bonne santé et de bien se nourrir -et ils répètent la directive de la sourate al-Baqara, selon laquelle un enfant a droit à deux années complètes du lait de sa mère.

Les imams donnent la préférence à l’allaitement, en guise de contraception, mais ils acceptent aussi la pilule et les préservatifs » (p.252).

Car, comme le dit avec sagesse le Sultan El-Hadji Ali Zaki, de Maradi, au Niger : « Allah ne veut pas que nous ayons des enfants que nous sommes incapables de nourrir ou d’élever correctement » (p. 220).

De façon encourageante, l’exemple de l’Iran montre donc sur une échelle importante, que, même au cœur d’une société marquée par la religion, une politique de l’enfant unique sous forme d’incitation pacifique et moralement acceptable, selon les termes de notre cahier des charges (et non d’obligation violente comme cela a pu être le cas en Chine ou en Inde) peut aboutir à des résultats rapides en vue de réduire au maximum les risques d’éclatements liés à la surpopulation.

Cette politique doit bien entendu s’appuyer sur une extension résolue de la mise à disposition des moyens de contraception :

« Actuellement, 80 millions de personnes s’ajoutent à la popula­tion mondiale chaque année -un million tous les quatre jours et demi. Si [l]es femmes n’avaient pas accès à la contraception, l’huma­nité grossirait d’un million de nouvelles bouches à nourrir tous les deux jours et demi. Cela représenterait sept villes comme Pékin supplémentaires chaque année, au lieu des quatre que nous vaut déjà la fécondité mondiale actuelle » (p. 383).

Cet effort indispensable doit donc encore être accru, en particulier grâce au développement de la contraception masculine (p. 380-381).

Nous en arrivons ainsi à notre troisième question :

« S’il s’avère, enfin, que la population de la terre, pour durer, doit être inférieure aux dix milliards d’habitants, voire plus, vers lesquels nous nous dirigeons, comment concevoir une économie adaptée à une population en baisse, puis à une population stabilisée, c’est-à-dire à une économie capable de prospérer sans dépendre d’une croissance infinie ? » (p. 10)

On s’en rend compte, la tâche est considérable. Elle est pourtant en partie préparée par la réflexion des « théoriciens de la décroissance » (cf. pour la France les travaux de Paul Ariès, Michel Lepesant, Serge Latouche, etc.), à condition de préciser au préalable que celle-ci ne peut être économiquement soutenable que si elle est associée à une politique résolue de décroissance démographique. Comment en effet imaginer, en dépit de toutes les incantations à la sobriété, une baisse de la production dans un contexte où la population augmente ? Le remède pourrait être pire que le mal…

Or, la nécessité de cette politique démographique préalable continue le plus souvent d’être ignorée. (J’ai été très surpris par exemple, lors de l’émission d’Artedu 25/03 intitulée « Nourrir à tous prix », que la question démographique n’ait pas été le moins du monde évoquée…).

Le problème essentiel sera évidemment, durant un siècle, celui du vieillissement de la population, et du renversement de la proportion entre les actifs et les non – ou moins – actifs, qui accentuera bien entendu la « question des retraites ».

Avec honnêteté, A. Weisman ne prétend pas résoudre le problème, ni même faire le tour de ses données, en dépit d’indications capitales qu’il nous fournit.

Il nous place essentiellement devant l’alternative qui est la nôtre, et qu’exprime Herman Daly en 2005 dans la revue Scientific American :

Le basculement vers l’économie durable « impliquerait un énorme changement d’état d’esprit, sur le plan intellectuel comme sur le plan affectif, de la part des économistes, des décideurs politiques et des électeurs. On pourrait même être tenté d’affirmer qu’un tel projet est irréalisable. Mais l’alternative à l’économie durable –l’économie indéfiniment croissante – est une impossibilité biophysique. Si je devais choisir entre m’attaquer à une impossibilité politique et m’attaquer à une impossibilité biophysique, je jugerais la seconde comme la plus impossible des deux et tenterais ma chance avec la première » (p. 302).

Est-il si impensable de revenir de façon démocratique, incitative et non coercitive, à un niveau de population comparable à celui des années 1930, en conservant et développant nos acquis technologiques (cf. question de la robotique, p. 283-284), et au vu des avantages écologiques, énergétiques, sanitaires, etc. que nous procurerait une telle évolution rompant avec la spirale insensée de l’accroissement frénétique du rendement, une fois surmontées les difficultés inhérentes à la phase de transition ?

Le chapitre sur le Japon, « pionnier d’une prospérité sans croissance » (283-315) est en cela fort instructif. Car le propre du Japon est justement qu’il est déjà engagé dans cette décroissance démographique, avec les conséquences qu’elle entraîne en ce qui concerne le vieillissement de la population et la gestion des dépenses sociales et des dépenses publiques.

Car en effet, le Japon « est le premier pays du monde à atteindre la fin de sa transition démographique » (p.287). « Sa population avait atteint un pic – un peu plus de 128 millions d’habitants. Elle diminue régulièrement depuis lors. En 2012, son chiffre était de 126,5 millions et continuait de chuter. Avant 2060, et même si l’espérance de vie continue de s’élever, le Japon aura de nouveau 86 millions d’habitants – le chiffre de 1950 » (p. 288).

Et force est de reconnaître qu’il ne s’en tire pas si mal. Ou du moins que les inévitables crises liées à la décroissance ne sont pas pires que celles liées à la croissance…

La fin de l’idéologie suicidaire de la croissance perpétuelle « qui implique non seulement l’invention permanente de nouveaux produits [on pourrait parler de la « gadgétisation de l’économie »] mais aussi la recherche constante de nouveaux consommateurs » (p. 291) et donc la croissance démographique, pourrait représenter une chance d’échapper enfin à la frénésie productiviste et aux immenses dégâts collatéraux qu’elle entraîne, au niveau économique, écologique, financier (p. 293. 300-304), sanitaire, etc.

Elle rendrait possible une vie plus « lente » (p. 310), plus tournée vers le qualitatif que vers le quantitatif, finalement plus humaine.

 

Mais ce post commence à prendre des proportions un peu trop importantes. Or, je ne voudrais pas que cette modeste tentative de synthèse serve de prétexte pour éviter de se confronter à ce livre, sans doute sujet à quelques inexactitudes marginales, mais riche et stimulant, même s’il peut paraître dérangeant et doit bien évidemment être soumis à discussion.

Il constitue en tout cas une base pour une réflexion enfin authentiquement politique, qui ne se limite pas aux habituels cocoricos natalistes et autres spéculations à courte vue sur la « crise des retraites ».

Car, alors que l’idéologie consumériste nous demande de faire des enfants pour qu’ils deviennent des consommateurs, faudrait-il donc en faire aussi pour la simple raison qu’on a besoin de cotisants ? Cette basse marchandisation et chosification de la personne humaine dépasse hélas les clivages « politiciens » jusqu’à s’affirmer chez des militants qui prétendent défendre des valeurs « humanistes » et/ou « religieuses ».

Il est donc grand temps de revenir au véritable politique, et à son souci d’un beneficio commune qui dépasse nos étroitesses à court terme.

Or, « il n’y a pas un seul problème sur la terre qui ne serait moins grave si nous étions moins nombreux » (p. 404).

Certes, la décroissance démographique ne peut constituer une panacée. Ce n’est pas elle non plus qui va résoudre automatiquement les questions éthiques qui traversent l’humanité depuis ses origines : les tensions et les guerres, les injustices et les inégalités ont existé lorsque nous étions quelques milliers d’habitants sur la terre, et elles existeront, que nous soyons 10 milliards ou 1 milliard.

« Il ne [s’agit] pas là de mettre fin aux inégalités. Les forces économiques qui les produisent sont trop puissantes, reconnaissaient Gretchen Daily [collaboratrice du couple Ehrlich] et les Ehrlich, par ailleurs sans illusions sur l’égoïsme et le nombrilisme des humains » (p.107).

La fonction « machiavélienne »du politique, qui consiste à gérer du mieux possible le fait de la propension des hommes au mal (« parce que les hommes sont méchants »… dit  Le Prince, XVII), quelles que soient les dimensions et les structures de ses sociétés, a donc encore de beaux jours devant elle…

Mais, au-delà des problèmes de scooter et de l’absurde yoyo démagogique des impôts, il est urgent d’en revenir à la verità effetuale della cosa.

C’est ce que fait Alan Weisman, en nous présentant peut-être l’une des meilleures propositions non-violentes (cf. p. 50-51. 413, etc.) pour « éviter le chemin de l’enfer » et c’est pourquoi il mérite nos remerciements, … et notre lecture.

 

Je n’ai pas trouvé beaucoup de recensions un peu conséquentes en français. C’est dommage !

Je signale cependant ces blogs qui présentent extraits et commentaires :

http://economiedurable.over-blog.com/article-compte-a-rebours-d-alan-weisman-122192856-comments.html#anchorComment

http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/extraits-d-ouvrages/article/a-lire-absolument-compte-a-rebours-147427

http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/extraits-d-ouvrages/article/toujours-a-propos-de-compte-a-147601

Archi-archives de Stultitia. 2006: Ne pas hurler avec les Dupanloup

Étant submergé par des écrits divers, j’ai récemment fait un peu de ménage dans mes greniers informatiques. J’ai donc retrouvé quelques vieilles réflexions dépassées qui, en dépit d’un attachement affectif, ont pris incontinent le chemin de la corbeille.
Mais Stultitia m’a fait une de ces scènes dont elle a le secret ! Elle tenait absolument à en garder quelques-unes, me certifiant qu’elles pouvaient être encore utiles.
C’est donc le but de ces « archi-archives », que je mets en ligne sans les modifier.

La première concerne le fameux discours de Ratisbonne du pape Benoît XVI, en 2006.
Ayant quelques – bien modestes – notions de pensée musulmane, j’avais été étonné de certaines lacunes dans la documentation et l’argumentation pontificale.
Mais surtout, j’avais été frappé de la manière dont les commentaires, et pas seulement ecclésiastiques, s’évertuaient à changer l’eau en vin, à démontrer au moyen d’arguments savamment sophistiqués que le pape avait dit, mais qu’on n’avait pas compris…, qu’il n’avait pas dit, mais qu’on avait compris…, et tutti quanti.
À croire qu’une certaine onction diplomatico-ecclésiastique a tendance à déteindre chez certains journalistes, et non des moindres!

Stultitia m’avait bien sûr aussitôt lancé sur l’affaire, et je comprends qu’elle soit attachée à ce petit texte.
Avec le temps et certaines latitudes d’interprétation aidant, les choses ont fort heureusement fini par se bonifier, et d’une bévue est sorti une « hypothèse » (cf. ci-dessous) : ce qui a été dit a certes été dit, mais comme un pape ne peut jamais proférer de, disons, bêtises, la « méthode Dupanloup » a fonctionné une fois de plus, et a permis d’envelopper le contenu effectif dans un réseau si dense de savantes circonlocutions, qu’après avoir risqué d’en venir aux mains, aux manifestations de rue et aux incidents diplomatiques, tout le monde s’est embrassé à la fin du spectacle, moyennant force déclarations de respect et promesses renouvelées de dialogue interconfessionnel.
Retour au train-train habituel, en quelque sorte.

Et surtout, la cruelle éventualité de devoir présenter des excuses a pu être écartée. Car un pape n’a pas à présenter d’excuses, c’est bien connu. Des fois que l’infaillibilité, même quand elle n’est pas engagée, en pâtirait, ou du moins l’autorité du magistère…

Ne pas hurler avec les Dupanloup.

[Devant les remous provoqués en France par la publication en 1864 par le pape Pie IX, du Syllabus qui condamnait les « erreurs du monde moderne » (dont la liberté de culte !), Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, parvint à apaiser la tempête en distinguant fort subtilement la « thèse » de « l’hypothèse ». La « thèse » étant ce que disait le document, « l’hypothèse » étant ce qu’il fallait en comprendre, qui pouvait au besoin être le contraire de la « thèse ». Peut-être est-ce à cette acrobatique subtilité ecclésiastique que Mgr. Dupanloup doit de figurer aujourd’hui encore dans quelques chansons de potaches].

Il y aurait donc aussi dans la récente déclaration de Benoît XVI à Ratisbonne une sorte « d’hypothèse », qui n’aurait pas été comprise des lecteurs. Ainsi a-t-on pu entendre (par exemple aux Matins de France culture du 18/09) que ceux qui auraient perçu dans le texte quelque dépréciation de l’islam seraient des « imbéciles » (sic). Ainsi est-il nécessaire en sus, de la part du Vatican, d’instituer pour ces piètres lecteurs que sont tant de musulmans, des « missions diplomatiques » qui ont pour but bienveillant et paternel de leur apprendre à lire, puisque ils semblent ne pas y parvenir tout seuls, ce qui est certes en droit de susciter bien des « regrets » et de la « tristesse ».

Ayant une formation d’exégète doublée d’une pratique de traducteur, je me suis donc penché sur le texte, dans toutes ses versions disponibles, pour essayer de voir ce qu’il en est réellement.
N’en déplaise aux hordes de Dupanloup, il faut se rendre à une première évidence : il est impossible de nier que les seules références à l’islam, dans son rapport à la raison comme dans son rapport à la violence sont uniquement négatives : que les auteurs cités soient des auteurs anciens, « le persan cultivé » qui discute avec Manuel Paléologue, Ibn Hazm, ou les auteurs contemporains que sont Th. Khoury ou R. Arnaldez qui le commente, on ne note pas une seule allusion positive, en particulier à la falsafa médiévale (terme que L. Gardet proposait de traduire joliment par « philosophie hellénistique de l’islam »)(1).
Benoît XVI ne mentionne explicitement, comme creuset d’un contact fécond entre foi et raison, que la seule tradition proprement biblique – Septante, période hellénistique où « la foi biblique allait intérieurement à la rencontre de la meilleure part de la pensée grecque ».

Pourquoi donc un « oubli » aussi flagrant ? Pourquoi donc Ibn Hazm, dont on connaît la relative marginalité, est-il le seul théologien musulman cité, plutôt qu’Al-Kindî, Al-Fârâbî, Avicenne, Ibn Tufayl, ou encore, bien sûr, Averroès ou les mu’tazilites ?(2).
La magnifique intervention érudite de Mr. A. Meddeb aux Matins de France Culture de ce 20/09 nous rappelle opportunément combien la confrontation à la raison est consubstantielle à la plus haute tradition musulmane. Serait-il acceptable de parler du christianisme en se contentant de rappeler sommairement le « credo quia absurdum » [je crois parce que c’est absurde] prêté à Tertullien, ou la façon dont Louis le (pourtant) « saint », considérait le dialogue inter-religieux, en préconisant que le laïque conséquent « ne doit pas desfendre la loy crestienne, ne mais [si ce n’est] de l’espée, de quoy il doit donner parmi le ventre dedens, tant comme elle y puet entrer»(3).

Car, là encore, en ce qui concerne la question du djihad, peut-on ignorer les interprétations qui considèrent que la sourate 2, 256, évoquée par le pape, sourate qui interdit radicalement la contrainte en matière de foi, « abroge »(4) les sourates les plus « dures » (comme la 9, 29, dite « de l’épée »), et évoquer la position de Manuel sans rappeler l’existence de tels choix exégétiques ?

Car ce qui frappe encore plus est l’absence de la moindre référence aux exigences herméneutiques (aussi bien en ce qui concerne la question du rapport foi/raison que celle du djihad) d’éminents intellectuels musulmans, en particulier contemporains, tels que Fazlur Rahman, Nasr Hamid Abû Zayd, Youssef Seddik et bien d’autres. Plutôt que de les ignorer – comme le font avec constance les intégristes islamistes – il serait de la première importance, pour un apôtre de la paix, de les soutenir dans leur difficile effort. N’oublions pas que l’un au moins de ces exégètes courageux, le soudanais Muhammad Mahmoud Taha, a payé de sa vie en 1985 son engagement en faveur de l’abrogation de certains versets de Médine (dont ceux concernant le voile et le djihad) au profit de « versets fondamentaux ».
Mais de cela, aucune trace. Tout semble se passer comme s’il revenait exclusivement à Manuel II le chrétien de condamner le caractère irrationnel de la violence, et de déclarer que ne pas agir « avec le logos » est contraire à la nature de Dieu ; et au malheureux Ibn Hazm, seul théologien musulman cité de toute la conférence, d’être le représentant de « la doctrine musulmane » (sic, ce n’est pas ici Manuel II, mais bien le pape qui parle, citant Th. Khoury) dont le propre serait de délier la volonté de Dieu de nos « catégories » rationnelles, justifiant du même coup la violence.
C’est sans doute faire un bien grand honneur à ce théologien que de le bombarder ainsi représentant exclusif de « la » doctrine, comme si les théologiens cités plus haut n’avaient pas existé, et comme si leurs oeuvres ne continuaient pas à stimuler de nos jours encore l’approche herméneutique des meilleurs et des plus courageux théologiens musulmans (cf. là dessus encore la belle intervention de A. Meddeb mentionnée plus haut).

Modeste enseignant de philosophie en classes de terminale, et ne prétendant certes à aucune autorité ni aucun magistère, je n’accepterais cependant pas qu’un de mes élèves, traitant dans un exposé du rapport foi/raison, ou de la question de la guerre sainte, présente les positions d’une religion, quelle qu’elle soit, avec autant de légèreté et de partialité.
Je me verrais en devoir de le mettre en garde contre la caricature, et lui demanderais de mieux s’informer, et de revoir sa copie. Je suis donc très dubitatif en entendant les voix, nombreuses, qui semblent soutenir que de telles déclarations, à un si haut niveau, ne feraient aucunement problème.

Or, le fait est qu’il y a indéniablement problème. Mais, en dépit des gesticulations extrémistes, ce problème n’est pas seulement du côté des musulmans, comme on voudrait nous le faire croire. Sachant parfaitement lire, et n’ayant nul besoin de « missions diplomatiques » pour apprendre (merci pour eux…), ils ont parfaitement compris qu’il y a, à l’évidence, dans ce texte, une vision partiale et tronquée de leur religion, et ils sont donc parfaitement en droit de demander des éclaircissements, ou d’attendre des excuses.
Je rends hommage à la courtoisie et l’élégance des nombreux intellectuels de culture islamique, tels que Mr. Meddeb, capables de dépasser cette indélicatesse pontificale avec une réelle bienveillance et un généreux esprit d’apaisement, voire de transformer cette crise en chance pour le dialogue. Mais la bienveillance de la part de l’offensé ne peut en aucun cas être utilisée par l’offenseur pour conforter sa position.

Il apparaît donc qu’il y a aussi un réel problème du côté des catholiques et de ceux qui prétendent déceler dans la conférence de Ratisbonne quelque « hypothèse » cachée. Sans doute celle qui sera laborieusement dévoilée par les dites « missions ».

Mais peut-on sans ridicule, une fois de plus dans la longue et triste histoire des édulcorations acrobatiques de textes pontificaux, « se la jouer à la Dupanloup », en prétendant, par exemple, que ce qu’a voulu dire le pape « en réalité » est « que le dialogue devait être franc » qu’il réclame « un dialogue fondé sur la « raison » », une réflexion sur les « germes de violence dans les textes sacrés », prêtant ainsi sa voix, en somme à « bien des musulmans modérés, intellectuels ou non », qui se poseraient chaque jour de telles questions, « de manière ouverte ou clandestine » ? (H. Tincq, Le Monde du 20.09.06).
A un élève qui me soutiendrait ce genre de thèse, je répondrais que cette exigence de franchise et de « raison » devrait alors commencer par une présentation respectueuse de la complexité de la pensée de l’autre, et non par une schématisation partiale et sommaire, potentiellement instigatrice de polémique.
Outre qu’une telle lecture réécrit le texte d’une façon que rien ne légitime, et qui ne brille certes pas par la « franchise », elle tombe platement, dans sa volonté de justifier à tout prix l’injustifiable, dans « les bons sentiments, les accolades et les appels incantatoires » qu’elle prétend dénoncer.

Peut-être est il plus vraisemblable que le pape, qui ne s’adressait pas directement à des musulmans, et sur un thème qui pouvait être tout aussi bien illustré par des références à la violence et à l’irrationalisme rémanents au sein même du christianisme, ait voulu cultiver une fois de plus cette frange des catholiques qui n’est pas indifférente à un discours « fort », aux connotations pour le moins traditionnelles, et qui affectionne ce genre de « certitudes » plutôt sommaires.

Quoiqu’il en soit des raisons véritables, et au vu des réactions suscitées, le problème fondamental qui est posé est bien celui « des autorités magistérielles », comme le dit H. Tincq.
Mais ce serait faire preuve de bien de la suffisance que de croire que ce problème se limite à l’islam : les événements récents montrent qu’il est grand temps, pour les catholiques, de s’interroger de façon approfondie sur les conditions requises pour une prise de parole autorisée et responsable face à la complexité de notre monde et sur la représentativité réelle des institutions et du magistère qu’ils acceptent de se donner.
Pourquoi un tel aveuglement face à l’anachronisme de tant de structures ? Ne peut-on penser à des pratiques plus modestes, plus concertées et partagées ? Bien des recherches existent, dans les théologies contemporaines, à condition de ne pas occulter l’herméneutique des institutions comme certains occultent l’herméneutique musulmane.
Suffit-il donc encore, au vingt et unième siècle, qu’un homme seul soit élu par un conclave de quelques septuagénaires, tous mâles et célibataires, pour qu’il soit considéré comme habilité à émettre une parole autorisée sur la totalité des sujets brûlants qui préoccupent notre monde ?
Quitte à orchestrer le concert des Dupanloup lorsque les choses tournent mal ?
Le ridicule, on le voit, n’est plus désormais le seul risque, et les dangers ne se limitent plus à essuyer les railleries de quelque chanson de potaches.

1) dans L’Islam, religion et communauté, p. 214.
2) cf. sur ce point, voir par exemple E. Vilanova, Histoire des théologies chrétiennes, Paris, Le Cerf 1997, I p. 797ss.
3) Jean de Joinville, Livre des saintes paroles et des bons faits de notre roi saint Louis. Chap. X.
4) sur les « passages abrogés et passages abrogeants » en islam, voir dans Le Coran, autre lecture, autre traduction, les remarques éclairantes de Y. Seddik, p. 209ss