Tellement, tellement prévisible, qu’on ne peut que s’étonner … de l’étonnement.
Et qu’on n’aille pas m’accuser d’apologie du terrorisme, encore moins certes d’antisémitisme, ni même d’antisionisme.
Je me suis depuis bien longtemps exprimé sur le sujet, et mon maître sur ces questions demeure le très regretté Zeev Sternhell.
Car il faut tout de même se résoudre à appeler un chat un chat.
D’où qu’ils viennent, les crimes terroristes indiscriminés doivent effectivement être qualifiés de crimes contre l’humanité. Cela ne devrait pas souffrir de discussion.
Mais le fait que des citoyens d’une nation soient victimes de tels crimes ne peut constituer pour autant une assurance de son bon droit.
Comme l’affirme à juste raison Elie Barnavie, « l’attaque du Hamas résulte de la conjonction d’une organisation islamiste fanatique et d’une politique israélienne imbécile ».
Le fait que des innocents turcs puissent être victimes d’attentats ignobles et inadmissibles de la part de terroristes kurdes ne cautionne aucunement la légitimité de la politique kurde du gouvernement d’Ankara, ni ne disqualifie la justesse de la cause kurde.
Pas plus que l’assassinat de chinois par des terroristes ouïgours ne justifie l’apartheid imposé par l’administration chinoise ni n’invalide la revendication des ouïgours.
Or, comme le rappelle Sternhell, la déclaration d’indépendance d’Israël est désormais « une pièce de musée qui rappellera aux générations futures ce que notre pays aurait pu être si notre société ne s’était moralement décomposée en un demi-siècle d’occupation, de colonisation et d’apartheid dans les territoires conquis en 1967, et désormais occupés par quelque 300 000 colons » (article cité en lien).
« Décomposition morale », « colonisation », « apartheid », au-delà de dénis regrettablement entretenus, ce sont bien de tels termes qu’il importe d’utiliser pour qualifier ce qui caractérise aujourd’hui la réalité mise en place par les politiques des dirigeants successifs d’Israël.
Tant il convient donc d’appeler un chat un chat.
Il est donc certes impératif d’appeler « crime contre l’humanité » les exactions inadmissibles du Hamas.
Mais il est tout aussi impératif, pour ne pas parler des victimes innocentes des nombreuses opérations de répression menées par Tsahal, d’appeler « colonisation » et « apartheid » les politiques suivies depuis des décennies par les responsables d’Israël, politiques qui, sauf rarissimes exceptions, ont fait l’objet d’une adhésion passive, voire d’une complicité tacite de la part de ce qui aurait dû être une opposition citoyenne résolue contre la « décomposition morale ».
Il y a certes un terrorisme révoltant d’un côté. Cela est indéniable.
Mais il conviendrait d’éviter de laisser croire, comme le font en ce moment tant de réactions et de médias, que c’est le bon droit qui serait de l’autre, et qu’il pourrait donc tout se permettre.
Un tel manichéisme hélas trop largement partagé ne fait qu’entretenir cette « décomposition morale » à l’œuvre depuis au moins 1967.
Tout cela sous les yeux d’une « pseudo-communauté internationale » selon le mot d’Hubert Védrine, communauté qui, après avoir engagé en 1947 juifs et palestiniens dans une utopie à la limite de ce qui est humainement concevable et qui aurait nécessité un soutien sans faille, s’est désengagée de ses responsabilités, par lâcheté ou par intérêt.
La liste innombrable des résolutions du Conseil de Sécurité de l’Onu non respectées par Israël, jusqu’à la passivité internationale devant l’agonie des accords d’Oslo, « processus de paix qui a été saboté systématiquement par des extrémistes des deux côtés » (H. Védrine, article en lien), ne fait qu’attester du caractère hélas totalement prévisible des événements actuels, et de ceux qui, hélas, vont leur succéder.
En paraphrasant la conclusion de mon post cité plus haut, il faut reconnaître que les crimes commis ces derniers jours sont intolérables, mais que les dirigeants d’Israël semblent avoir tout mis en œuvre pour que leur nation creuse elle-même sa propre tombe, « confisque elle-même son âme ».
Car tôt ou tard, la nouvelle Naqba qu’ils semblent vouloir imposer au peuple palestinien risque fort de se retourner contre le peuple d’Israël, après bien des souffrances de part et d’autre.
Comme beaucoup de gens, je suis effondrée et suis devenue totalement pessimiste, moi qui me suis toujours perçue comme quelqu’un d’optimiste, confiant en la paix possible. Ces grands idéaux, aujourd’hui, sonnent un peu creux à mes oreilles. J’ai le sentiment que le sol s’est dérobé sous mes pieds, que quelque chose s’est effondré.
Je pourrais m’exprimer en tant que juive ou que personne attachée à Israël, bien sûr. Mais en réalité, c’est en tant qu’être humain qu’il me faut simplement parler. Nous sommes projetés dans des images d’une telle inhumanité que la question qui m’habite, c’est de savoir comment préserver notre humanité, s’assurer les uns les autres que, dans les temps à venir, nous parviendrons à ne pas déshumaniser l’autre à un point qui confisquerait notre âme (Delphine Horvilleur).
*
Ajout du 19/10.
Cet excellent article, en accès libre, que je découvre tardivement.
Tout y est dit.
Malheureusement, si cette violence barbare est sans excuse mais elle n’est pas sans cause. J’ai vu et vécu un peu de l’injustice et de l’humiliation qui sont le quotidien des Palestiniens à Gaza et ailleurs dans des territoires que l’on ne peut décemment plus appeler Palestine, tant la colonisation d’état ou « sauvage » l’a méthodiquement morcelée au point de rendre désormais impossible une unité territoriale souveraine aussi modeste soit-elle. L’injustice historique et quotidienne, l’usage d’un rapport de force disproportionné, l’humiliation permanente, font le lit d’une violence qui n’a rien d’aveugle. Mais cela nous peinons à le voir.
Qui se souciait encore, avant ce coup de tonnerre, de l’abandon de tout processus de paix ruinant définitivement l’espérance d’un état palestinien viable plutôt qu’un régime de colonisation que l’on croyait appartenir à une époque révolue ? On n’entendait plus parler de rien, le couvercle semblait hermétique et tout allait bien pour nous.
Et aujourd’hui, nous indignons-nous avec la même indignation des paroles du ministre de la défense, israélien, quand il dit « nous sommes confrontés à des animaux et nous devons les traiter comme des animaux » pour annoncer la privation de toute une population d’eau, de nourriture, de gaz et d’électricité, justifiant ainsi aux yeux du monde et en toute bonne conscience un crime de guerre ? Animaux, le terme n’est inédit pour qualifier les Palestiniens. C’est ainsi qu’eux-mêmes se sentent traités lors du franchissement des innombrables checkpoints. Mais, à la différence des animaux, ils en ressentent l’humiliation.
Ainsi que celui-ci, qui pose aussi les questions fondamentales:
Et celui-là, qui fait le point sur un désengagement coupable, en grande partie à l’origine des violences actuelles:
La passivité, une forme de complicité, des Grands a ouvert un boulevard au chef de la droite israélienne, Benyamin Nétanyahou, au pouvoir depuis près de quinze ans. Les uns et les autres, de Washington à Bruxelles, tous ont fermé les yeux devant la colonisation du territoire occupé de Cisjordanie – et tant pis pour les résolutions de l’ONU.
L’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas s’en est trouvée humiliée et rabaissée quand, dans sa concurrence avec le Hamas, il eût fallu la renforcer jour après jour. Mais les grandes puissances ont tacitement accepté ce que leur demandait le chef du gouvernement israélien : laissez-nous seuls face à face avec les Palestiniens, et nous nous arrangerons.