Antisémitisme : éviter les malentendus et l’instrumentalisation.

 « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde », disait Albert Camus dans une citation souvent reprise à juste titre.

Alors je voudrais revenir rapidement sur la difficulté que nous avons en ce moment à nommer correctement les choses, en particulier en ce qui concerne la notion d’antisémitisme.

Dans un bel article que j’évoquais lors de mon post précédent, Daniel Barenboïm, qui ne peut je pense être soupçonné d’antisémitisme, déclarait :

Même aujourd’hui, de nombreux Israéliens voient dans le refus des Palestiniens de reconnaître l’État hébreu un prolongement de l’antisémitisme européen. Ce n’est pourtant pas l’antisémitisme qui régit la relation des Palestiniens à Israël, mais leur opposition à la division de la Palestine lors de la création de l’État et au refus de leur accorder l’égalité des droits, à commencer par le droit à un État indépendant.

Tout comme l’antisémitisme reste présent dans notre Occident et, en dépit de stratégies hypocrites, dans notre France profonde où il guette les bonnes occasions pour se manifester, il ne faut certes en aucun cas sous-estimer l’ampleur de la dérive proprement antisémite dans le monde arabo-musulman. L’antisémitisme y a effectivement sévi, y sévit encore et y sévira à l’évidence sans aucun doute. Des études telles que celles de Robert S. Wistrich sont là pour nous le rappeler, n’en déplaise à quelques bisounours et autres « islamo-gauchistes » hors sol.

Cependant, des argumentations du genre de celle de Barenboïm restent pour l’essentiel justifiées : on ne comprendra rien au conflit israélo- palestinien si on s’obstine à n’y voir – ou à ne vouloir y faire voir – de façon proprement manichéenne, qu’une expression de l’antisémitisme arabo-musulman.

Alors qu’il s’agit essentiellement de cet « océan de haine avec un désir de revanche » tel que le suscite, hélas de façon fort classique, toute entreprise de domination coloniale.

Comme le reconnaissait encore avec lucidité Moshe Dayan, que je citais aussi dans mon post précédent :

 Que savons-nous de leur haine sauvage [celle des Palestiniens] envers nous ? Ils vivent depuis huit ans [75 ans désormais…] à Gaza dans des camps de réfugiés, tandis que nous nous emparons sous leurs yeux des terres et de leurs villages où ils vécurent et où vécurent leurs ancêtres. Ce n’est pas aux Arabes de Gaza qu’il faut demander le prix du sang, mais à nous-mêmes.

Il est certes rassurant et gratifiant de distinguer clairement les bons agressés que nous sommes ou que nous soutenons et les méchants agresseurs antisémites. Et de le montrer à grand renfort de manifestations.

Mais il l’est bien moins de reconnaître, encore une fois avec Moshe Dayan, que l’antagonisme fauteur de haine et de violence n’est pas avant tout celui de l’antisémitisme « classique », dirigé contre « le » juif racialisé ou essentialisé par « l’ » arabe, lui-même essentialisé, mais d’abord celui entre un peuple colonisé et ses colonisateurs, auxquels se joignent leurs complices actifs ou tacites.

Et pourtant, toute solution au conflit ne peut passer que par cette reconnaissance préalable.

Reconnaissance que permet justement d’éviter une instrumentalisation de l’antisémitisme qui occulte opportunément le fait colonial.

Or, bien nommer les choses est essentiel pour lutter contre le malheur de ce monde, devrait-on dire avec Albert Camus.

En l’occurrence faire la part entre antisémitisme (sans en nier certes la réalité prégnante) et anticolonialisme (sans en nier non plus la réalité tout aussi prégnante).

Dans le cas de ce lamentable conflit si méthodiquement et machiavéliquement entretenu, on est en droit de penser qu’un antisémitisme « classique », « racialiste », n’est en rien premier. C’est bien le colonialisme qui a fait à l’origine le lit d’un antisémitisme et d’un antisionisme en réponse, qui ont hélas de plus en plus gagné, au Proche-Orient et dans le monde entier, jusqu’à rejoindre désormais, attisées par les extrémismes, les pires expressions de l’antisémitisme et de l’antisionisme « classiques ».

Comme le reconnaît entre autres Zeev Sternhell (cf. posts précédents), le simple respect de la Déclaration d’Indépendance d’Israël de 1948, et du projet profondément humaniste de pères fondateurs du sionisme tel que Martin Buber, aurait pu éviter cette funeste évolution.

Renverser l’ordre des responsabilités est se complaire dans le déni. C’est instrumentaliser l’antisémitisme, à juste titre unanimement réprouvé, dans le but de faire oublier, pire, de justifier le colonialisme qui, dans le cas du conflit israélo-palestinien, en est en grande partie la source.

Je me souviens des annonces effrayantes des attentats du FLN et d’autres organisations terroristes lorsque j’étais petit, à la fin des années 1950, ainsi que des manifestations anti-arabes que suscitaient ces horribles crimes quasiment quotidiens, dont un grand nombre de civils étaient victimes.

Serais-je allé manifester si j’avais été plus âgé ?

A posteriori, je crois que je n’aurais pu le faire qu’en écrivant sur mon écriteau deux phrases indissociables, indispensables pour briser l’opposition manichéenne des bons et des méchants :

« Non au terrorisme du FLN. Non à la politique coloniale de la France en Algérie ».

La France a fini par se rendre compte de l’ineptie et de l’injustice que constituait une Algérie « département français ».

Une solution « à deux États » a mis fin à la guerre et à la haine réciproque du français et de l’arabe, émanation inévitable de la situation coloniale.

Pour l’Honneur de la France, et celui de l’Algérie.

Lutter contre « l‘océan de haine » que dénonçait Moshe Dayan il y a … 67 ans ! exige une affirmation semblable :

« Non à l’antisémitisme. Non à la politique coloniale d’Israël ».

Pour ma part, je suis douloureusement étonné que la résolution du conflit israélo-palestinien ne mette pas systématiquement en avant une telle évidence.

Et que tant de présumées « bonnes volontés » se laissent instrumentaliser par des stratégies pernicieuses qui, pour faire triompher de misérables calculs politiques, n’ont pour but que de dissocier ces deux propositions nécessairement inséparables.

Pour l’honneur de la Palestine, et pour l’honneur d’Israël, il est capital de tenir ensemble la lutte contre tout antisémitisme et l’exigence forte d’une dénonciation de toute entreprise coloniale.

C’est une question de survie, mais aussi un combat urgent contre la « décomposition morale » (Zeev Sternhell) et la « confiscation de nos âmes » (Delphine Horvilleur).

Pensons-y lors de nos manifestations !

*

Ajout du 15/11 :

https://www.lemonde.fr/international/article/2023/11/14/la-cisjordanie-le-chaudron-qui-menace-d-exploser_6200030_3210.html

Ajout du 25/11 :

Cet important article de Yagil Levy :

https://www.lemonde.fr/international/article/2023/11/24/yagil-levy-sociologue-le-systeme-politique-d-israel-est-completement-paralyse_6202081_3210.html?random=1467605591

(…)

Le grand silence de l’opinion israélienne sur les destructions de Gaza vous surprend-il ?

Ce silence, d’abord, est lié à la façon dont le conflit est mené. On ne peut pas commencer une guerre sans définir de buts clairs, avec, par conséquent, un plan de sortie. Or, nous n’en avons pas. Il n’y a pas de plan pour le « jour d’après ». De plus, dans les médias israéliens, il n’y a presque rien au sujet de l’impact des opérations à Gaza sur la population. Une forme de déshumanisation est à l’œuvre, mais elle n’est pas neuve.

Historiquement, depuis l’effondrement des accords d’Oslo [1993], nous avons déshumanisé les Gazaouis, non seulement en refusant de regarder le sort qui était le leur dans l’enclave, mais aussi par simple mépris. Le fait que nous n’accordions pas d’attention aux destructions là-bas est dans la continuité de ce que nous avons fait depuis vingt ans.

(…)

Je ne connais aucun exemple dans l’histoire militaire récente [depuis la seconde guerre mondiale] où l’on observe ce ratio de pertes entre soldats et civils. Côté israélien, les pertes se montent à environ 60 soldats, comparé à 14 000 personnes tuées dans Gaza, dont au moins 6 000 enfants. C’est un ratio de un contre cent.

On ne voit nulle part un tel rapport. C’est à ce prix qu’est économisée la vie des soldats, et cela entre en contradiction avec le besoin de légitimation vis-à-vis de l’extérieur. On n’entend pas en Israël de discours mettant en cause l’action militaire à Gaza, car dès que l’on prend en considération la morale, Israël ne peut plus se battre à Gaza, sauf à perdre plus de soldats. Si le coût humain de l’opération montait en flèche, elle deviendrait illégitime, mais cette fois aux yeux de la population.

(…)

Ajout du 27/11 :

Encore un excellent article de Jean-Pierre Filiu :

https://www.lemonde.fr/un-si-proche-orient/article/2023/11/26/jamais-la-palestine-n-a-autant-souffert_6202438_6116995.html

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