J’avoue que je suis étonné par la relative insignifiance de bien des articles et commentaires suite à l’élection de Donald Trump.
On y va en général de refrains classiques, qui ne sont certes pas faux, mais très largement insuffisants, incapables de cerner l’encore innommable qui s’annonce.
On y parle de déclassement, d’inflation, de baisse de pouvoir d’achat, etc., ou autres leitmotivs passe partout, bien incomplets pour rendre compte de la réalité à laquelle nous sommes confrontés.
Dans un post rédigé lors de la première élection de Trump en 2016, et qui me semble encore valable en dépit de quelques mises à jour bien sûr nécessaires, j’avais évoqué :
l’immense lucidité de Stefan Zweig (…) lorsqu’il nous parle des années précédant le triomphe du nazisme :
« Cela reste une loi inéluctable de l’histoire : elle défend précisément aux contemporains de reconnaître dès leurs premiers commencements les grands mouvements qui déterminent leur époque ».
(Le Monde d’hier. Souvenirs d’un européen, Belfond, 1982.1993, Livre de Poche, p.418.422).
Quelques commentateurs ne sont toutefois pas dupes.
Parmi eux Laurent Joffrin, lorsqu’il déclare que :
Les causes de l’élection de Donald Trump sont nombreuses. Mais à force de les énumérer sans les hiérarchiser, on finit par oublier l’essentiel.
Et l’essentiel pour lui, c’est, qu’à l’évidence :
On pond des tonnes d’études, de rapports, de livres, sur l’explication de la montée des populistes. Pour être franc, c’est un travail à la fois respectable et largement superfétatoire. Il suffit d’écouter les populistes eux-mêmes. Au cœur leur discours nationaliste sommaire, il y a toujours, in fine, le thème de l’immigration. C’est lui qui a permis à Nigel Farage de faire approuver le Brexit, c’est lui qui a mis au pouvoir Giorgia Meloni en Italie, c’est lui qui est à la base du régime de Viktor Orbán en Hongrie, c’est lui qui dope les scores des populistes dans l’Europe entière, c’est lui, enfin, qui explique, plus que tout autre, la montée continue du Rassemblement national en France. Quand un parti populiste approche d’une échéance électorale, ou quand il se trouve en difficulté, c’est toujours l’immigration qui lui sert de sésame, ou de corde de rappel, amalgamée selon les moments à la délinquance, au trafic de drogue, à l’islamisme, à la violence contre les femmes, à la peur identitaire ou au spectre du « grand remplacement ».
Mais il importe d’aller plus loin et de préciser encore. Ce que Joffrin devrait ajouter, c’est que l’immigration n’est pas seule en cause, car son dénigrement n’est qu’un symptôme : celui de la xénophobie, du racisme, d’un mépris et d’une haine de l’autre ouvertement revendiqués.
Comme je l’ai rappelé dans nombre de posts précédents, nombreuses sont les voix, aux USA comme en Europe, qui démontrent qu’une immigration contrôlée et intégrée est désormais indispensable pour la survie économique d’un monde occidental – mais aussi de la Chine, du Japon, etc. – mis à mal par son déficit démographique. Aux USA par exemple, c’est Anne Krueger, ancienne économiste en chef de la Banque mondiale et ancienne directrice générale adjointe du Fonds monétaire international, professeure d’économie internationale à la Johns-Hopkins University School of Advanced International Studies de Washington et chercheuse au Center for International Development de l’université Stanford (excusez du peu…) qui affirme que « l’Amérique a besoin de plus de migrants », que « l’économie américaine se porte beaucoup mieux que les autres économies développées, en partie grâce à une croissance de la population alimentée par l’immigration » ou que « dans l’Union européenne, la population en âge de travailler devrait diminuer de 20% d’ici à 2050 ». « Malheureusement, l’immigration devient de plus en plus impopulaire alors même que ses effets économiques deviennent de plus en plus nécessaires ».
La raison de cette « impopularité » et de cette incohérence qui deviennent d’ores et déjà catastrophiques pour notre avenir ne relève pas de la rationalité, puisque nombre d’études parfaitement documentées nous mettent désormais en garde contre leurs effets dévastateurs.
Mais tout comme la vérité, l’étude rigoureuse et la rationalité n’ont plus grand-chose à voir dans l’affaire, car c’est bien du côté de l’irrationnel et d’une émotivité instinctive qu’il faut se tourner pour comprendre.
Zweig, ami et admirateur de Freud, ne s’y trompait pas. Comme je l’ai rappelé bien des fois, ce dernier savait parfaitement que :
« L‘homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité.
(…)
En règle générale, cette agressivité cruelle, ou bien attend une provocation, ou bien se met au service de quelque dessein dont le but serait tout aussi accessible par des moyens plus doux. Dans certaines circonstances favorables en revanche, quand par exemple les forces morales, qui s’opposaient à ses manifestations et les inhibaient jusqu’alors, ont été mises hors d’action, l’agressivité se manifeste aussi de façon spontanée, démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce ». (Malaise dans la culture, Traduction de la Revue française de psychanalyse, Janvier 1970).
Or, l’erreur des articles et commentateurs mentionnés ci-dessus, c’est de confondre ce que sont effectivement les « circonstances favorables » (inflation, déclassement, etc.) qu’ils se contentent d’énumérer, avec la réalité des causes profondes qui se manifestent à leur occasion, celle des « données instinctives » et de « l’agressivité » qui « démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce ».
Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Non pas, une fois de plus, du mécontentement populaire qui se manifeste à chaque élection, contre le bilan de tout politicien en place, etc. banal rituel de toute consultation démocratique, mais bien d’un processus radical de désinhibition, qui utilise avec une science accomplie et une perversité redoutable les pulsions les plus obscures de l’être humain pour les manipuler et parvenir à ses fins.
Car soyons sérieux tout de même ! Comment croire ou laisser croire qu’un candidat reconnu coupable de 34 chefs d’accusation, inculpé à quatre reprises au pénal, condamné, ayant incité à l’attaque du Capitole, et conseillé de tirer dans les jambes de ceux qui s’y opposeraient, un repris de justice faisant l’apologie de la violence, raciste, xénophobe, prédateur sexuel et misogyne, homophobe, etc. pourrait constituer sans plus l’un de ces gouvernants au bilan certes limité, mais somme toute banals dans le monde trop souvent peu reluisant de la politique ?
Nous avons là affaire à tout autre chose, et il importe de sortir d’urgence du déni.
Fort heureusement certains – hélas trop peu nombreux – ne sont pas dupes.
Tel John F. Kelly, ancien chef de cabinet de la Maison Blanche de Donald Trump, qui affirme que ce dernier « correspond à la définition générale de fasciste ». Ou encore Mark A. Milley, ancien chef d’état-major des armées, qui le dépeint comme « fasciste jusqu’à la moelle […] l’homme le plus dangereux pour le pays ». Olivia Troye, assistante de Mike Pence, vice-président de Trump, déclarant, elle : « Il a carrément parlé de tirer sur des américains. J’étais là. […] J’en ai été témoin ».
En plus de ces témoignages parmi bien d’autres recueillis dans le dernier numéro (1775 du 7 au 13 novembre 2024) du Courrier international, le même hebdomadaire publie un article capital donnant la parole au grand historien spécialiste du fascisme Robert Paxton. Ce dernier reconnaît avoir changé d’avis : d’abord réservé pour employer le terme de « fasciste » pour qualifier Donald Trump, l’assaut du Capitole en particulier a modifié son opinion :
La journée du 6 janvier 2021 marque un tournant. Pour un historien américain spécialiste de l’Europe du XXe siècle, il est difficile de ne pas voir dans ce coup de force des échos des Chemises noires mussoliniennes qui avaient marché sur Rome en 1922, ou des échos de l’émeute qui a éclaté à Paris devant l’Assemblée nationale en 1934, fomentée par des anciens combattants et des ligues d’extrême droite qui tentaient de perturber l’investiture du nouveau gouvernement de gauche.
(…)
Le 11 janvier 2021, Paxton écrit que l’invasion du Capitole “lève [ses] préventions contre l’étiquette ‘fasciste’”. “En appelant ouvertement à recourir à la violence civile en vue d’invalider une élection, Trump a franchi une ligne rouge, poursuit-il. Cette étiquette semble désormais non seulement acceptable, mais nécessaire.”
Celle là même qui, selon ses dires, vaut aussi pour la France :
“Marine Le Pen s’est donné beaucoup de mal pour imposer l’idée qu’il n’y avait aucun point commun entre son mouvement et le régime de Vichy, (…) explique Paxton. Or, à mes yeux, elle occupe le même espace sur l’échiquier politique. Elle met en avant les mêmes thématiques, l’autorité, l’ordre, la peur du déclin et de l’autre.”
Et de terminer sur une mise en garde impressionnante :
“Si Trump l’emporte, ce sera terrible. S’il perd, ce sera terrible aussi”, poursuit-il. L’historien se creuse les méninges à la recherche d’une analogie historique pertinente, mais peine à en trouver une. Hitler n’a pas été élu, rappelle-t-il, mais nommé légalement par le président conservateur de l’époque, Paul von Hindenburg. En Italie, Mussolini a également été nommé de manière légitime. “C’est le roi qui l’a désigné, rappelle Paxton. Mussolini n’avait pas vraiment besoin de marcher sur Rome.”
Pour l’historien, la force de Trump est différente. “Le phénomène Trump semble avoir une assise sociale bien plus solide, observe-t-il. Que ni Hitler ni Mussolini n’auraient eue.”
(…)
“Il s’agit d’un phénomène très inquiétant qui monte en bouillonnant de la base et qui ressemble à s’y méprendre au fascisme originel (…). On n’a pas affaire à autre chose. C’est vraiment ça.”
Nous sommes prévenus. Puisse cette lucidité nous guérir du déni, cette « loi inéluctable de l’Histoire » que dénonçait S. Zweig, et qui met désormais en péril la survie de notre monde démocratique.
***
Ajout du 27/11 :
Un article qui pose un diagnostic pertinent :
« La droite américaine clame que le 5 novembre a vu le triomphe d’une coalition conservatrice ouvrière et multiraciale, et que Donald Trump est le tribun désigné par le peuple pour mettre en œuvre un agenda d’extrême droite.
Nombre d’observateurs adoptent cette vision toute faite pour retomber dans une interprétation qui domine depuis une décennie de part et d’autre de l’Atlantique : nous aurions affaire à un nouveau cas de « révolte populiste » contre les élites. La « vague populiste » – image fétiche des pontifes de la question –, nous répète-t-on, gagne encore en force. Ces analyses ne sont pas seulement faciles, elles sont erronées. Pire, sur le plan politique, elles sont pernicieuses ».
(…)
« Il faudra du temps pour analyser en détail les résultats et mieux comprendre les motivations individuelles des Américains. Pour l’heure, ce que nous savons avec certitude, c’est que des milliardaires – ou, pour dire les choses plus crûment, des oligarques – ont joué un rôle exceptionnel dans le camp républicain ».
etc.