De l’empire du déni. À propos de l’élection de Donald Trump.

Au risque de paraître prétentieux, j’avoue que les résultats des élections américaines, si ils m’ont atterré, ne m’ont pas particulièrement surpris.

Peut-être parce que je suis, depuis bien des lustres, un lecteur de Jean Pierre Dupuy.

J’en reproduis ici une citation, que Pablo Servigne et Raphaël Stevens mentionnent en partie dans Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Anthropocène, Éditions du Seuil, 2015).

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

 

«Je n’ai encore rien dit de la nature de l’obstacle majeur qui se dresse ici. Admettons que nous soyons certains, ou presque, que la catastrophe est devant nous (…) le problème est que nous ne le croyons pas. Nous ne croyons pas ce que nous savons (…). Nous tenons la catastrophe pour impossible dans le même temps où les données dont nous disposons nous la font tenir pour vraisemblable et même certaine ou quasi certaine (…). Ce n’est pas l’incertitude, scientifique ou non, qui est l’obstacle, c’est l’impossibilité de croire que le pire va arriver (…). Non seulement la peur de la catastrophe à venir n’a aucun effet dissuasif ; non seulement la logique économique continue de progresser comme un rouleau compresseur ; mais aucun apprentissage n’a lieu. La catastrophe n’est pas crédible, tel est l’obstacle majeur. La peur de la catastrophe n’a aucune force dissuasive. L’heuristique de la peur n’est pas une solution toute faite, elle est le problème » (J.P. Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain, Seuil, Paris 2002, p. 141-144. Notons le sous-titre…).

 

Certes, ce passage se rapporte aux problématiques écologiques, économiques, démographiques qui sont les nôtres, telles que Pablo Servigne et Raphaël Stevens, entre autres, les abordent dans l’ouvrage dont j’ai tenté dans le lien mentionné plus haut une modeste recension.

Mais il est de toute première importance d’en opérer une transposition dans l’ordre du politique.

Car les signes ne sont-ils donc pas assez clairs, qui manifestent, un peu partout en Europe (Hongrie, Pologne, Autriche, Allemagne, France, etc.) et donc désormais aux États Unis (sans parler de la Russie, où elles sont déjà bien établies) la montée de tendances néo-fascistes caractérisées par la « levée des inhibitions » concernant la xénophobie, le racisme, l’islamophobie, l’homophobie, le repliement nationaliste, etc. ?

En quoi faudrait-il donc être surpris de les voir accéder à une ou des représentations gouvernementales ?

(cf. sur le thème de la « levée des inhibitions », cf. par ex :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/11/17/une-fois-encore-sur-le-mal-la-pulsion-de-mort-lagressivite-et-sur-ceux-qui-savent-si-bien-utiliser-tout-cela/ )

Les remarques de J.P. Dupuy concernant le hiatus entre savoir et croyance manifestent ici aussi toute leur pertinence :

De la même manière que nous avons tous les moyens de savoir à quel point nos évolutions énergétiques, écologiques, économiques, démographiques, etc. constituent selon toutes probabilités et toutes approches scientifiques un danger redoutable pour l’avenir de l’humanité, nous choisissons de ne pas le croire et de « dormir tranquille », comme le stigmatise J.M. Jancovici dans son dernier ouvrage.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/06/29/de-diogene-en-politique-ainsi-que-des-lapins-de-fibonacci-et-de-la-facon-pernicieuse-dont-ils-grignotent-nos-previsions-autant-economiques-que-demographiques-quelques-breves/

Et les prévisions du rapport Meadows, qui constituent à ce jour la seule modélisation pluridisciplinaire globale de nos perspectives d’avenir paraissent reléguées au rang d’anecdotes négligeables et d’ailleurs totalement occultées.

En plus de Jean Pierre Dupuy et du hiatus entre le savoir et le croire, sans doute faudrait-il aussi convoquer, pour rendre compte de nos inépuisables capacités de déni, Günther Anders et le phénomène de « décalage [Diskrepanz] entre ce que nous sommes capables de produire [herstellen] et ce que nous sommes capables d’imaginer [vorstellen] », ou de nous représenter.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/07/24/une-fois-de-plus-helas-sur-le-mal-et-sur-quelques-remarques-de-gunther-anders-qui-ne-sont-pas-faites-pour-nous-rassurer-sur-la-trahison-des-politiques-face-a-limmigration-et-que-la-dema/

Ainsi en va-t-il de notre insouciance dans le déni de ce que peuvent représenter les Trump présents et à venir.

 

Mais sans doute dira-t-on, et c’est déjà d’ailleurs commencé, Trump va-t-il rentrer dans la « normalité » qu’impose toute « Realpolitik ».

Et on le verra bien sûr reçu en grande pompe aux quatre coins de la planète, intérêts politico-économiques et stratégiques obligent.

Et de doctes conseillers l’aideront alors à mettre un peu d’eau dans le vin de son sexisme, de son racisme, de sa xénophobie ou de son islamophobie galopante pour le rendre sortable dans le monde civilisé.

Sans doute cela est-il bien évidemment souhaitable, même si ce n’est en rien assuré.

Notons tout de même au passage que cela ferait de lui un fieffé menteur (mais cela n’a rien de nouveau – cf. « Moi président, moi président…). Car ces thèmes étaient profondément emblématiques de sa campagne et ils ont contribué de façon décisive à son succès.

Les renier ne sera donc pas facile, et la déception de ses électeurs devant le mensonge et la trahison de celui qui ne tient pas ses engagements, même si elle est souhaitable, sera à la mesure du genre « d’espoir » qu’ils ont mis en lui.

Car il est faux de dire, comme on le répète trop souvent de façon bien superficielle, que le succès serait dû à la récupération de la « colère » des laissés pour compte.

Si cela a bien sûr joué, c’est en tous cas très insuffisant pour rendre compte en profondeur du phénomène Trump.

La « colère » et les « laissés pour compte » peuvent avoir en effet bien d’autres façons de se manifester. Aux États Unis même, de telles manifestations ont pu prendre la forme du mouvement Occupy Wall Street, dont Bernie Sanders était un héritier [correctif: en fait, il en partage l’approche, mais en est plutôt le précurseur], comme en Espagne celle des Indignados, ou d’autres formes encore.

Mais, on le sait, ce genre de contestation a du mal à rassembler largement, et il lui est bien difficile de parvenir à une destinée gouvernementale effective.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/12/09/a-propos-de-resultats-electoraux-petit-exercice-dapplication-de-quelques-reflexions-du-post-precedent/

Ce qui fait au contraire le succès de Trump et de celles et ceux qui s’en inspireront désormais (sans doute d’ailleurs après l’avoir lui-même inspiré…), c’est que loin de l’idéalisme encore humaniste et un peu fleur bleue d’Occupy Wall Street et autres mouvements du même genre, il a su trouver un ressort autrement efficace en éveillant les pulsions obscures que Freud avait évoquées de façon si prophétique avant la guerre de 1940, et dont il a souvent été question sur ce blog: celles de l’agressivité, du refus et de la haine de l’autre. Celles dont on est sûr qu’elles répondront sans faute lorsqu’on les sollicite:

« L‘homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité. Pour lui, par conséquent, le prochain n’est pas seulement un auxiliaire et un objet sexuel possible, mais aussi un objet de tentation. L’homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus : qui aurait le courage, en face de tous les enseignements de la vie et de l’histoire, de s’inscrire en faux contre cet adage ?

En règle générale, cette agressivité cruelle, ou bien attend une provocation, ou bien se met au service de quelque dessein dont le but serait tout aussi accessible par des moyens plus doux. Dans certaines circonstances favorables en revanche, quand par exemple les forces morales, qui s’opposaient à ses manifestations et les inhibaient jusqu’alors, ont été mises hors d’action, l’agressivité se manifeste aussi de façon spontanée, démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce. (Malaise dans la culture, Traduction de la Revue française de psychanalyse, Janvier 1970).

 

Évoquons encore l’immense lucidité de Stefan Zweig, lui-même admirateur de Freud, lorsqu’il nous parle des années précédant le triomphe du nazisme :

« Cela reste une loi inéluctable de l’histoire : elle défend précisément aux contemporains de reconnaître dès leurs premiers commencements les grands mouvements qui déterminent leur époque.

(…)

Mais nous n’étions toujours pas conscients du danger. Le petit nombre des écrivains qui s’étaient vraiment donné la peine de lire le livre de Hitler, au lieu de s’occuper sérieusement de son programme, raillaient l’enflure de sa méchante prose. Les grands journaux démocratiques, au lieu de mettre en garde leurs lecteurs, les rassuraient quotidiennement : ce mouvement, qui en vérité ne finançait qu’à grand-peine son énorme agitation avec les fonds de l’industrie lourde et en s’enfonçant jusqu’au cou dans les dettes, devait inévitablement s’effondrer de lui-même le lendemain ou le surlendemain » (Le Monde d’hier. Souvenirs d’un européen, Belfond, 1982.1993, Livre de Poche, p.418.422).

(À ce propos, voir le bel article d’Alain  Frachon :

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/09/22/trump-poutine-marine-le-pen-et-stefan-zweig_5001622_3232.html?xtmc=zweig&xtcr=9 )

 

Et laissons tout de même le dernier mot à J.P. Dupuy, qui a été notre guide au long de ce post, lorsqu’il rejoint les propos de Freud sur l’indispensable résistance de la civilisation.

En dépit des « circonstances favorables » propres à démasquer le pire de l’être humain et de tous ceux qui en tirent parti, il existe des forces qui, malgré tout, résistent à l’autodestruction :

« Le catastrophisme éclairé consiste à penser la continuation de l’expérience humaine comme résultant de la négation d’une autodestruction – une autodestruction qui serait comme inscrite dans son avenir figé en destin. Avec l’espoir, comme l’écrit Borges, que cet avenir, bien qu’inéluctable, n’ait pas lieu ». (Le catastrophisme éclairé, op. cit. p. 216).

 

Ajout du 15:11: Loin d’analyses superficielles s’arrêtant à la « colère » des victimes de la crise ou à la « défiance » face à la corruption de la candidate démocrate (comme si Trump était lui même exempt de corruption et de compromissions diverses !…), un article qui me semble sur la voie du bon diagnostic.

Même si celui-ci n’est pas forcément agréable à entendre…

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/11/14/eloge-des-elites_5030578_3232.html

Ajout du 18/11: A propos de désinhibition, les édifiantes flambées racistes de lycéens (oui, vous avez bien lu, il ne s’agit pas de vieux gâteux…) de Pennsylvanie et d’ailleurs suite à l’élection de Donald Trump:

http://www.arte.tv/guide/fr/068401-052-A/28-minutes

(vers 8mn, dans l’entretien avec Robert King).

 

 

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