A propos de la théorie du genre (2). Réflexions sur l’article « Défendons les études de genre à l’école ». Le Monde du 16/09/2011.

Il m’arrive souvent de commenter à mes élèves des écrits d’Axel Kahn.
Tels que celui-ci :

****************
« A. Kahn […]
Revenons sur cette affirmation féministe, que je crois fausse, selon laquelle le genre précède et domine le sexe. Bien entendu, à considérer l’objectivation du corps de l’homme, conquérant, dominateur, et du corps de la femme qu’il convient pour l’homme de posséder et faire jouir, on ne peut qu’admettre qu’il s’agit là d’une construction mentale collective aux racines symbo-liques, sociales et culturelles, construction qui se surimpressionne sur le sexe biologique. Il en va de même avec l’essentiel des spécificités alléguées des manières d’être masculines et féminines dans la vie intellectuelle publique et familiale.
Mais de là à affirmer que la différenciation sexuelle serait un épiphénomène sans aucune influence réelle sur le psychisme des comportements, il y a un saut qu’il ne faut pas faire. On comprend le pouvoir et la justification militante d’une telle position, elle n’est cependant pas crédible. En tant que mammifères, nous sommes mâles et femelles, avons aussi hérité de certains déterminismes biologiques, même si nous avons la capacité de nous les approprier, de les humaniser.

C. Godin – Comment les idéologues du genre peuvent-ils expliquer non seulement l’universalité de la dualité sexuelle mais surtout l’importance universelle que cette dualité a pu avoir dans les représentations du monde ?
Sans aller jusqu’aux yin et yang chinois bien connus, on sait que, pour tous les peuples, la dualité des principes masculin et féminin gouverne la totalité des choses de l’univers. D’où viendrait cette conjonction si, au départ, il n’y avait strictement aucune espèce de base biologique ?

A. Kahn – Je crois que le pouvoir militant du slogan l’emporte sur la qualité de l’analyse.

C. Godin – En fait on rabat complètement l’être sexuel à un rôle, un jeu social. On raconte cette anecdote, je ne sais pas si elle est vraie. Les femmes, vous le savez, étaient interdites sur les navires. Lors d’une grande expédition maritime au XVIIIe siècle, du temps de Cook et de Bougainville, une femme s’était déguisée en homme et avait réussi à s’intégrer à l’équipage sans être démasquée, ce qui, étant donné la promiscuité qu’on imagine dans les cales, représentait un véritable tour de force. Un jour l’équipage accoste sur une île, je crois que c’étaient les Hawaï, et, paraît-il, immédiatement les indigènes ont reconnu la femme parmi les marins étrangers.
Cette histoire pourrait servir d’objection à la théorie selon laquelle l’image sexuelle ne serait qu’un stéréotype socialement construit.

A. Kahn – La seule formulation correcte serait de reconnaître que les sociétés ont modifié en profondeur des mécanismes qui, au départ, sont de nature biologique : de ce fait, lorsque nous parlons d’universalité en matière anthropologique, nous nous rendons coupables de simpli-fication. Si par exemple la société patriarcale est très largement dominante, il y a eu des exceptions notables.

C. Godin – En outre, derrière ce qu’il est convenu d’appeler la domination masculine, il faudrait analyser de manière beaucoup plus fine qu’on ne l’a fait jusqu’à présent la façon dont les femmes ont acquis et exercé une influence et un pouvoir réels mais de manière souvent cachée et indirecte.
Pour revenir à la question du genre, est-ce que vous ne croyez pas que se profile de façon plus ou moins implicite, secrète ou inconsciente, un désir inavoué et inavouable d’en finir avec la dualité sexuelle ? Parce qu’à partir du moment où le sexuel est totalement artificiel, totalement construit, il n’est plus assuré d’un avenir infini.

A. Kahn – À mon sens, il s’agit d’un dessein très minori-taire au sein de courants qui désirent en finir de manière radicale avec l’oppression dont les femmes ont été vic-times dans presque toutes les sociétés. La dénonciation selon laquelle la domination masculine est socialement construite et dépourvue de toute base naturelle débouche sur la conclusion que la sexualité a représenté le moyen de cette domination. La meilleure manière d’en finir avec l’oppression des femmes ne reviendrait-elle pas à dénon-cer non pas seulement celle-ci mais aussi ce qui l’a rendu possible, c’est-à-dire la différenciation sexuelle ?

C. Godin – Vous ne pensez pas que cette idée-là peut jouer un rôle pionnier, au-delà même de sa force straté-gique et militante ?

A. Kahn – Je n’en ai pas le sentiment. Je ne vois pas que cette théorie du genre puisse entraîner une modification profonde des valeurs de notre civilisation.

C. Godin – Vous accordez toute l’éternité à la sexualité humaine telle qu’elle se manifeste de nos jours ?

A. Kahn – Sans doute oui.

C. Godin – Vous ne pensez pas que dans ce domaine un effondrement massif est possible ?

A. Kahn – Je ne le crois pas. Au-delà des évolutions cultu-relles, des protestations et des revendications, des indignations, il persiste une humanité indivise qui procède des manières complémentaires, féminine et masculine, d’être humain. C’est le même type de réponse qui m’a conduit à vous dire que je ne craignais pas, quand bien même le désir en existerait, que la technique de reproduction par clo-nage se répandît dans le monde au point que la manière traditionnelle de procréer disparaîtrait. »
A. Kahn et C. Godin, L’homme, le Bien, le Mal, Hachette Pluriel 2008, p. 367-370.
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Mais je me pose désormais des questions sur la pertinence des mes références :
Comment un scientifique qui a tenu de tels propos peut-il co-signer un texte qui résume « l’état des savoirs sur l’identité sexuelle [à] un chapitre dont l’intitulé (« devenir homme ou femme ») fait clairement écho à Simone de Beauvoir (« On ne naît pas femme, on le devient ») ». (Le Monde du 16/09/2011).

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http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/09/16/defendons-les-etudes-de-genre-a-l-ecole_1573255_3232.html

En tant que professeur de philosophie, cela fait bien des années que je parle du « Deuxième Sexe » de Simone de Beauvoir, et donc de la « théorie du genre », tout comme je parle de la « Domination masculine » de Pierre Bourdieu, ainsi que des théories anthropologiques de Claude Levi-Strauss ou de Françoise Héritier.
Et je pense le faire avec rectitude et honnêteté.

Mais je n’enseigne pas les « Sciences de la Vie et de la Terre », et je m’astreins donc aussi, par rigueur méthodologique, à bien distinguer l’épistémologie des sciences expérimentales de celle des sciences humaines.

« Si nous restons silencieux aujourd’hui, nous dira-t-on demain que l’évolution n’est qu’une idéologie ? A quand les pressions pour imposer l’enseignement du créationnisme, au nom de la liberté de conscience », dit encore l’article signé par le collectif en citant une tribune du monde du 14 juin.

Voilà bien le problème : l’argument que j’ai toujours utilisé pour lutter contre le créationnisme dans mon enseignement est celui de la confusion, en l’occurrence ici entre discours scientifique et discours théologique.

Or, lorsqu’on fait de Simone de Beauvoir la représentante privilégiée de « l’état des savoirs sur l’identité sexuelle », c’est bien une confusion du même genre qu’on nourrit.
Attention : même si la distinction entre épistémologie des sciences expérimentales et épistémologie des sciences humaines est plus complexe que celle entre sciences expérimentales et théologie, elle existe toutefois bel et bien, et ne pas la respecter est tomber dans la confusion.
Une confusion que n’aurait certainement pas cautionnée Simone de Beauvoir elle-même, qui savait parfaitement « d’où elle parlait ».

Or, dans cette affaire, la confusion ne vient pas de la « présidente du parti chrétien-démocrate », ni des « associations catholiques conservatrices » ou du « Conseil pontifical pour la famille ».
Certes, il est tentant de tirer contre des épouvantails pour montrer à peu de frais combien on est bon tireur.
Mais même les épouvantails peuvent parfois défendre au moins des fragments de vérité.
Dans ce cas précis, on est tout de même obligé de reconnaître que l’indispensable distinction épistémologique entre sciences expérimentales et sciences humaines se trouve de leur côté.
Et donc que la confusion « idéologique » se trouve bien de l’autre.

Il serait alors bien venu de ne pas persévérer outre mesure dans de telles incohérences, qui, en plus du ridicule dans lequel elle les plonge, ne pourrait que jeter le discrédit sur le caractère scientifique des travaux de ceux qui les soutiennent ; et donner raison, preuves à l’appui désormais, à ceux qui dénoncent le caractère idéologique de ce genre d’intervention.

J’en suis sincèrement désolé, mais je doute de pouvoir continuer à commenter des textes d’Axel Kahn dans mes cours de philo..

2 commentaires sur “A propos de la théorie du genre (2). Réflexions sur l’article « Défendons les études de genre à l’école ». Le Monde du 16/09/2011.

  1. Très bon article, et Axel Kahn est un grand scientifique, qui sait réfléchir (et j’appuie sur ce dernier mot, c’est la marque de bcp de grand scientifiques). Je suis moi même jeune chercheur en biologie (cad doctorant) et je peux vous dire que chez de nombreux scientifiques, très compétents par ailleurs dans leurs sujets de prédilection, peu seulement savent réellement réfléchir, avoir un discours construit. Ils excellent souvent dans leurs matières, et je suis le premier à louer leurs capacités de réflexion logique (avec toute la « froideur/objectivité » scientifique qu’il faut avoir pour les recherches qu’ils mènent, auxquelles je tente également d’apporter mon humble pierre), mais ils ne sont pas plus intelligent humainement et philosophiquement parlant. Je souffre moi même de cela : si je veux devenir chercheur, c’est pour ma passion pour la découverte et pour ma curiosité des choses de la vie qui m’entourent, qu’elles soient dans mon domaine scientifique, ou sur des questions que tout le monde se posent plus ou moins dans sa vie, à savoir les grandes questions philosophiques ou éthiques. Je comprends bien qu’on puissent faire de la recherche sans s’intéresser a ses questions , mais l’étroitesse d’esprit de bcp de gens qui m’entourent me déprime parfois. Alors que je cherchais (naïvement ?) dans ce milieu des discussions ouvertes favorisant le débat d’idées, je me retrouve dans un milieu ou finalement, comme dans beaucoup d’autres lieux (c’est mon impression) , on privilégie bcp trop souvent la pensée unique et la « dictature de l’opinion de trottoir ». Mais je cherche toujours (c’est mon taf faut dire) des gens avec qui discuter. Seulement pour l’instant c’est pas loin du zero absolu, niveau résultats (on cherche souvent sans trouver, ce que j’ai appris de ma thèse, mais il faut persévérer !). J’ai du mal à oser surtout. Merde, j’aurais du faire des études de philo… Comme dit le précédent commentaire, ça fait du bien de lire ça !

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