Si le diable n’existait pas, il faudrait l’inventer. Variations autour d’une réhabilitation de Felix Dzerjinski.

La chaîne Arte a reprogrammé il y a quelques jours le documentaire en trois volets intitulé « Goulag, une histoire soviétique », de Michel Rotman et Marie Hélène Ranc, appuyé sur les témoignages recueillis par l’organisation russe Memorial.

https://www.arte.tv/fr/videos/RC-018530/goulag-une-histoire-sovietique/

Ce documentaire, précieux quelles qu’en soient les inévitables lacunes – car comment évoquer un tel épisode de l’Histoire en trois petites heures… – nous fait connaître successivement les principaux artisans de la création et de la perpétuation de ce monstre qu’a été le Goulag. En particulier, outre Lénine et Staline, il y est question de personnages tels que Felix Dzerjinski, sur lequel nous reviendrons, initiateur de la sinistre Tchéka à l’instigation de Lénine, de Nikolaï Iejov, le « nabot sanguinaire », être sadique, alcoolique, prédateur sexuel, maître d’œuvre sous la direction de Staline des purges de la « Grande Terreur » qui vit l’assassinat d’au moins 750 000 personnes (soit environ un citoyen soviétique sur 200) ; ou encore de Lavrenti Beria, sadique et pervers bras droit de Staline qui, dès ses débuts en Géorgie faisait enlever des jeunes filles pour les violer, les torturer et les tuer comme le relate Emmanuel Carrère (Kolkhoze, P.O.L. Paris 2025 p. 94, bonne habitude qu’il n’a pas perdue à Moscou, cf. Wikipedia : « Beria avait aussi le goût des jeunes filles et se livrait à des virées avec ses gardes du corps pour capturer des lycéennes à la sortie des cours qu’il emmenait à la Loubianka pour les violer et, dans certains cas avérés, les tuer »), avant de devenir, en tant que chef du NKVD de 1938 à 1945 le responsable d’arrestations, de déportations et d’assassinats de masse (dont les massacres de Katyn en 1940).

Cette liste hallucinante de bourreaux et de tortionnaires ne peut pas ne pas nous interroger profondément sur ce qu’il faut bien nommer la question du mal.

Car comment comprendre que de tels personnages aient pu, pendant des décennies, opérer impunément, à l’instigation de leurs responsables politiques, des millions de déportations vers des camps où le travail forcé tuait plus d’un prisonnier sur dix, des centaines de milliers de crimes de masse, tortures viols et autres délits sordides ?

Comment comprendre plus près de nous la cécité délibérée et l’outrecuidance d’un Jean Paul Sartre capable de soutenir en 1954 que « la liberté d’expression est totale en URSS » ou celles d’une Simone de Beauvoir refusant de serrer la main de l’immense Arthur Koestler en le traitant de « véritable ordure » et « d’imbécile si sûr de lui », sous les applaudissements nourris des fervents défenseurs des procès de Moscou, Louis Aragon en tête ? Alors même que ceux qui voulaient savoir pouvaient savoir. Des Panaït Istrati, Victor Serge, Kravchenko et autres ayant depuis longtemps déjà dénoncé de tels crimes.

Il y a là une énigme qui nous renvoie certes aux tréfonds pulsionnels de l’âme humaine dont nous parle Freud dans Malaise dans la Culture, mais plus profondément encore à ce lieu mystérieux où notre liberté peut adhérer à cette incitation montant du plus obscur des ténèbres qui habitent chacun de nous et ne demandent qu’à être sollicitées.

Interrogation qui n’a bien sûr rien de nouveau, aussi vieille qu’Abel et Caïn ; réalité à la limite du concevable qui faisait dire à un philosophe de mes amis que pour comprendre les événements de notre monde, si le diable n’existait pas, il faudrait l’inventer.

Tout comme elle faisait dire à Baudelaire, dans ses Petits poèmes en prose, que « La plus belle ruse du diable est de nous persuader qu’il n’existe pas ».

Il ne s’agit pas bien sûr de raviver un quelconque « Livre noir du communisme » et les débats qu’il a pu susciter, car, on le sait hélas, de telles abominations dépassent largement le cadre d’une seule idéologie, et il faudrait bien sûr ajouter, pour documenter de telles propensions diaboliques, entre bien d’autres Livres Noirs, ceux du nazisme, du maoïsme, du Pol Potisme, du christianisme et de l’Inquisition, etc. etc.

Liste qui, bien sûr, n’a aucune raison de s’arrêter à une époque ou une culture donnée.

Sans doute, justement, l’apologue du Grand Inquisiteur des Frères Karamazov de Dostoïevski nous donne-t-il un indice de la façon dont le glissement diabolique se produit, qui transforme les idéaux et doctrines les plus respectables, communistes, chrétiens, musulmans, bouddhistes, etc. en dogmatiques criminelles dès que la liberté des personnes se voit abolie par la toute-puissance de systèmes totalitaires.

Lorsqu’un Grand Inquisiteur ou autre Big Brother assure triomphalement qu’il a arraché du cœur des hommes le « présent fatal » de la liberté que leur a insufflé Dieu lui-même.

Alors pourquoi revenir encore sur tout cela ?

Eh bien simplement parce qu’il ne faudrait pas croire que la page du Goulag et autres semblables aberrations est définitivement tournée.

Il n’en est rien.

L’honorable Félix Dzerjinski, initiateur de la Tchéka, devenue Guépéou, puis NKVD, puis KGB, et désormais FSB, l’un des artisans de la Terreur Rouge, de la suppression de la liberté de la presse et de la répression généralisée de l’opposition, qui a pratiqué à grande échelle la torture, les exécutions et les arrestations arbitraires, effectue son coming back grâce aux efforts de son successeur et admirateur, Vladimir Poutine :

Vladimir Poutine n’en finit pas de réhabiliter Felix Dzerjinski. Le chef du Kremlin a donné le nom du fondateur de la police politique soviétique à l’Académie du FSB, le service fédéral de sécurité, successeur du KGB, le Comité pour la sécurité de l’Etat, lui-même hérité de la Tcheka créée par « Felix de fer ». En plus d’un quart de siècle au pouvoir, l’admiration de Vladimir Poutine pour l’organisateur de la terreur bolchevique n’a jamais été aussi explicite que dans son décret du 22 avril. C’est au nom de « la contribution exceptionnelle de F. Dzerjinski à la sécurité de l’Etat » qu’il a justifié sa décision d’attribuer son nom à l’académie du FSB, où l’ex-espion devenu président a lui-même fait en partie ses études.

Symbole des répressions de l’époque soviétique, Felix Dzerjinski (1877-1926) a été l’un des architectes des déportations et des exécutions de masse. Une action largement passée sous silence aujourd’hui en Russie, où, dans les écoles, les nouveaux manuels d’histoire encensent le passé soviétique. Ils réhabilitent Staline et insistent avant tout sur les bénéfices économiques, voire moraux, du goulag.

Entre 1958 et jusqu’aux derniers jours de l’URSS, Felix Dzerjinski avait sa statue dans le centre de Moscou. Il dominait la place Loubianka, en face du siège du KGB, à côté du Kremlin. Le 22 août 1991, au lendemain du coup d’Etat manqué contre Mikhaïl Gorbatchev, une foule en liesse a déboulonné l’immense monument. « Bourreau », écrivent dessus des manifestants.

(…)

A travers le pays, des dizaines de statues à la gloire de Joseph Staline ont été déjà inaugurées. Et les demandes se sont faites de plus en plus pressantes pour que revienne celle de Felix Dzerjinski sur la Loubianka. Pour le moment, sur cette place, trône une pierre commémorative venue de l’archipel des Solovki, terre du premier camp du goulag.

(…)

Le décret du Kremlin renommant l’Académie du FSB et louant son fondateur historique pourrait aujourd’hui annoncer la prochaine étape de la réhabilitation de « Felix de fer » : le retour de la statue sur la place Loubianka, en face du KGB, « sa maison ».

« Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde » disait Bertolt Brecht.

Si cette fécondité se manifeste en Russie de façon flagrante, plus près de chez nous aussi, certains, nous le savons, n’hésitent pas à réhabiliter le salut et la phraséologie du nazisme.

Même si elle peut paraître « insupportable », aux dires du Grand Inquisiteur de Dostoïevski comme à nombre de nos semblables, il reste donc urgent de défendre sans faille cette liberté qui est le plus beau privilège dont bénéficie notre humanité.

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