Quelques brèves : sur l’émigration, la démographie, la « Sagesse Cosmique », Alejandro et Julio Llamazares.

Sur l’émigration, un bel article de Sylvie Kauffmann,

http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/09/12/afrique-allers-retours_4754182_3232.html

en prolongement de remarques que je risquais il y a quelques semaines :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/07/02/volem-viure-al-pais-remarques-sur-linanite-de-peurs-soigneusement-entretenues-ainsi-que-sur-quelques-limites-de-la-bienpensance-standard-a-propos-de-limmigration/

« C’est l’un des secrets les mieux gardés de la crise migratoire de ces deux dernières années : qu’en pensent les dirigeants africains, dont le continent est concerné au premier chef ? Que leur inspire cet exode clandestin et trop souvent mortel vers le Nord, où les jeunes Africains en quête d’emploi se mêlent, au gré des passeurs, aux Syriens, Afghans et Irakiens qui fuient la guerre ?
Au nord, les responsables politiques européens se déchirent publiquement sur la question de l’accueil de ces centaines de milliers d’errants imprévus. Au sud, les dirigeants communient dans le silence. « Le silence des chefs d’État africains est un scandale », concédait en avril le président guinéen, Alpha Condé» (Sylvie Kauffmann, article cité).

À l’évidence, certaines responsabilités occidentales sont patentes dans l’état de mal développement de larges zones du continent africain. Il importe de les dénoncer de façon précise (cf. sur le Soudan le film de Hubert Sauper, « Nous venons en amis » [que je n’ai pas encore vu]).

Mais il est grand temps aussi de rompre avec les incantations répétitives propres aux névroses obsessionnelles, comme celle de l’universelle désignation de l’étranger comme bouc émissaire à tout faire. Alibi commode occultant les responsabilités locales, corruptions, complicités, inactions, et retardant ainsi la lutte tellement urgente contre de tels fléaux.

Comment comprendre en particulier que parmi les pays de départ de la vague de migration figurent des pays « qui ne sont ni ravagés par la guerre comme la Syrie ni des goulags à ciel ouvert comme l’Erythrée » ?

Ce que décrit aussi [Lionel Zinsou] l’ancien banquier d’affaires européen devenu premier ministre béninois, c’est la faillite des gouvernements d’Afrique qui n’ont ni anticipé l’explosion démographique du continent ni fait le « diagnostic du chômage des jeunes diplômés ». Quelle « crédibilité », demande-t-il, peuvent aujourd’hui avoir ces dirigeants auprès d’une jeunesse qui a été « la sacrifiée de la croissance » ? C’est pourtant cette même jeunesse africaine qui explose de créativité et d’esprit entrepreneurial. Mais les mythes ont la vie dure : les jeunes diplômés africains pensent toujours trouver plus facilement du travail en Europe qu’en Afrique. Ce sont eux qui partent, « les entreprenants, les plus courageux, pas les miséreux », relève Lionel Zinsou. Le message qu’il leur adresse est à la fois simple – « Restez ici, parce que l’avenir de l’Afrique, c’est ici et maintenant » – et lucide : « Ne sous-estimez pas le potentiel de l’Afrique, ne surestimez pas la capacité d’accueil de l’Europe. ».

Fort heureusement, un tel message commence à être perçu, en témoigne le retour « d’élites de la diaspora », et

« le sentiment que tout est possible en Afrique », assure Lionel Zinsou. Au fatalisme de l’Afrique (« il n’y a pas d’eau, il n’y a pas d’électricité, il n’y a pas de routes », donc on ne peut rien faire) a succédé l’optimisme de l’Afrique (« il n’y a pas d’eau, il n’y a pas d’électricité, il n’y a pas de routes », donc il y a autant d’opportunités).

À preuve le « taux de croissance du PIB cinq fois supérieur à celui de l’Europe ».
(Je me permets cependant d’émettre quelques doutes concernant l’opinion de Thomas Piketty qui présente la croissance démographique comme « un atout » : elle produit certes de nouveaux consommateurs, au grand profit des investisseurs. Mais déjà problématique à court terme, il est plus probable qu’elle constitue un handicap grave voire rédhibitoire, à moyen et long terme. Cf. ce qui a été dit sur la démographie dans bien des posts précédents).

Quoiqu’il en soit des embûches sur la route, saluons le bel optimisme – réaliste – de Rebecca Enonchong, qui, prenant à contre-pied tant de proclamations empreintes d’un misérabilisme condescendant, a pris résolument le chemin du retour :

« elle bout toujours d’impatience, lasse d’entendre vanter « l’Afrique de demain » : pourquoi attendre demain ? Pour elle, l’avenir c’est aujourd’hui ».

(Sur le même sujet, voir l’étude d’Havas Horizons, sous-titrée, « L’Afrique, continent d’avenir ».
Les mêmes remarques critiques pouvant cependant être faites en ce qui concerne les développements sur la démographie).
http://choiseul.info/wp-content/uploads/2015/03/Etude-Havas-Horizons.pdf

Ajout 18/09: L’interview de Lionel Zinsou par Sylvie Kauffmann, pour les abonnés du Monde.

http://abonnes.lemonde.fr/afrique/video/2015/09/17/lionel-zinsou-l-afrique-migre-vers-l-afrique-et-non-vers-l-europe_4761503_3212.html

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Et sur ce sujet de la démographie, justement, encore un témoignage poignant qui nous incite une fois de plus à douter que « la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire » (Encyclique Laudato Si).

Cf : http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/08/15/rien-de-nouveau-sous-frere-soleil-a-propos-des-langues-regionales-et-de-la-demographie-pontificale/

L’article « Tués pour du sable », de Vince Beiser, extrait de Wired, San Francisco, publié par le Courrier International n°1296, du 3 au 9/09 2015 et repris sur le site du CIDIF :

http://cidif.go1.cc/index.php?option=com_content&view=article&id=4509:tues-pour-du-sable&catid=1:actualite&Itemid=2

nous montre comment cette ressource, en apparence anodine, fait d’ores et déjà l’objet de batailles sans merci, du fait de la demande croissante liée en grande partie aux nécessités de construire les logements destinés à loger une population en augmentation continue.

En l’absence de réelles solutions de substitution, on peut donc penser que, là encore, l’une des voies de résolution de ce problème passe par la diminution rapide de la pression démographique.

Je ne fais que reproduire ici quelques lignes de cet article qui se passe de commentaires superflus :

Après l’eau et l’air, [le sable] est la ressource naturelle la plus consommée par l’homme. Partout dans le monde, sur les chantiers de Dubaï, de Pékin ou de Lagos, on réclame du sable pour construire les mégalopoles du futur. La demande est telle que des mafias ont surgi, prêtes à tout pour faire main basse sur ce matériau de construction. Nulle part elles ne font autant de dégâts qu’en Inde.
Notre civilisation est édifiée sur du sable. Ce matériau de construction est employé depuis l’Antiquité. Au XVe siècle, un artisan italien a découvert comment le transformer en verre d’une grande pureté et transparence [le cristallo], ce qui, outre l’apparition de fenêtres d’un prix abordable, a ouvert la voie à l’invention du microscope, du télescope ainsi qu’à d’autres technologies qui ont servi de moteur à la révolution scientifique de la Renaissance. Le sable est aujourd’hui le composant essentiel d’un vaste éventail de produits ¬ détergents, cosmétiques, panneaux solaires, puces de silicium ¬ et surtout de bâtiments : une structure en béton n’est rien d’autre que des tonnes de sable et de granulats liées par du ciment [et d’importantes quantités d’eau].
(…)
Hormis l’eau et l’air, cet humble matériau est la ressource naturelle la plus consommée par les êtres humains. Plus de 40 milliards de tonnes de sable et de gravier sont utilisées annuellement dans le monde. La demande est si importante que des rives et des plages en sont dépouillées. (Le sable du désert ne convient pas à la construction, car les grains, modelés par le vent et non par l’eau, sont trop ronds pour bien s’agglomérer.) Et la quantité exploitée s’accroît de manière exponentielle.
Or le sable est une ressource limitée comme les autres. Le boom mondial de l’immobilier qui a eu lieu ces dernières années ¬ ces myriades de mégapoles qui se développent, de Lagos à Pékin ¬ absorbe des quantités sans précédent, l’extraction du sable représentant aujourd’hui une industrie de 70 milliards de dollars [60 milliards d’euros] par an. À Dubaï, de gigantesques programmes de poldérisation et la construction de tours vertigineuses ont épuisé les ressources des environs, si bien que désormais ce sont les Australiens qui vendent du sable aux Arabes.
Dans certaines régions, des multinationales extraient le sable à l’aide d’énormes machines ; dans d’autres, ce sont les habitants qui le font avec des pelles et des camionnettes. Quand les carrières et les rives des cours d’eau sont épuisées, les exploitants se tournent vers les mers, où des milliers de bateaux draguent d’énormes quantités de sable sur les fonds océaniques. Bien évidemment, toutes ces activités ont des effets dévastateurs sur les cours d’eau, les deltas et les écosystèmes marins. Aux États-Unis, on impute aux carrières de sable l’érosion des plages, la pollution de l’eau et de l’air, et d’autres dommages observés depuis la côte californienne jusqu’aux Grands Lacs. En Inde, la Cour suprême a récemment lancé une mise en garde contre certains effets de l’extraction du sable sur les rives des cours d’eau, comme la fragilisation des ponts, la perturbation des écosystèmes et la disparition des poissons et des oiseaux. Mais les réglementations ¬ et peut-être plus encore la volonté de les appliquer ¬ sont insuffisantes, surtout dans des régions en plein développement. Aujourd’hui, au moins une dizaine de pays, dont la Jamaïque et le Nigeria, sont victimes de bandes criminelles qui draguent des tonnes de sable par an pour le vendre au marché noir. Au Maroc, la moitié du sable employé dans le secteur de la construction est extrait illégalement et des pans entiers de plages disparaissent. En Malaisie, des dizaines de responsables ont été accusés en 2010 d’avoir reçu des pots-de-vin et des faveurs sexuelles pour avoir autorisé le passage à Singapour de sable extrait illégalement. Mais nulle part la lutte pour le sable n’est aussi féroce qu’en Inde. Ces dernières années, les batailles contre et entre les « mafias du sable » y ont fait des centaines de morts ¬ parmi lesquels des policiers, des fonctionnaires et des citoyens ordinaires comme Paleram Chauhan.

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Retour d’Espagne, où nous avons retrouvé Alejandro.

Alejandro est apiculteur. Berger aussi à l’occasion pour donner le coup de main à son fils. C’est d’ailleurs en tant que berger que nous l’avions rencontré, alors qu’il menait les bêtes dans une « sierra » désolée, proche de son beau village quasiment dépeuplé.

C’était alors un jeune homme de 83 ans. Nous avons donc retrouvé cette fois un jeune homme de 87 ans. Il a produit cette année une tonne de miel. Comme tout s’est vendu, il nous a donné un petit pot de ses réserves, que nous avons accepté avec gratitude et émerveillement.

« Je n’ai pas à me plaindre », dit-il à propos de sa retraite de 700 euros qu’il partage avec sa femme.
Les revenus du miel et quelque volaille aidant, la vie est même paisible dans un village que les jeunes ont déserté.

Car elle n’y a pourtant jamais été facile.

Me vient à l’idée le beau poème de Yupanqui, auquel j’ai déjà fait allusion :

Alejandro et les siens ont toujours été comme « l’aromo », cette plante des montagnes de l’Argentine, seule à survivre en altitude tant l’environnement est hostile.

(…) Como no tiene reparo,
todos los vientos le pegan.
Las heladas lo castigan
L’agua pasa y no se queda.

Ansina vive el aromo
sin que ninguno lo sepa.
Con su poquito de orgullo
porque es justo que lo tenga.

Pero con l’alma tan linda
que no le brota una queja.
Que en vez de morirse triste
se hace flores de sus penas.

¡Eso habrían de envidiarle
los otros, si lo supieran !

(Comme il n’a pas d’abri, ce sont tous les vents qui l’assaillent. Les gelées le malmènent, l’eau passe mais ne reste pas.
C’est ainsi que vit l’aromo, sans que personne le sache. Avec son petit peu d’orgueil, parce qu’il est juste qu’il en ait.
Mais avec l’âme si belle qu’il n’en jaillit pas une plainte. Et qu’au lieu de mourir triste, il fait des fleurs de ses peines.
C’est cela que devraient lui envier les autres, s’ils le savaient !).

Alejandro lui, ne fait pas de fleurs, mais du miel…

Sagesse « cosmique », « virgilienne » ! S’écrieront certains.

À part qu’on a fait dire à ce pauvre « Cosmos » bien des choses, depuis que le mot court le monde. Au gré de bien des fantasmes philosophiques…

Nous reviendrons un jour là-dessus.

Et qu’il n’est pas encore né, celui qui voudrait faire dire à Alejandro autre chose que ce qu’il veut dire. Bien ferme sur son rocher, tellement au-dessus des Michel Combe et autres bouffons dérisoires et médiatiques, ce n’est pas « l’aromo » qui va s’en laisser conter !

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En passant, découverte en librairie du nouveau livre de Julio Llamazares : Distintas formas de mirar el agua, Alfaguara, Madrid 2015 (« Différentes façons de regarder l’eau ». Non encore traduit).

Cet excellent auteur, qui nous avait offert en particulier « La pluie jaune » (Verdier, Lagrasse, 1990, magnifiquement traduit par Michèle Planel), extraordinaire récit de la résistance d’un homme confronté à l’agonie de son village, y revient sur des thèmes qui informent toute son œuvre : celui du « destierro » du « déracinement », de l’exil ; et celui de « l’añoranza », cette inguérissable nostalgie qui ne peut pas ne pas l’accompagner.

Llamazares n’a pas connu l’exil pour raisons politiques, ni le déracinement pour raisons économiques.

Mais il porte en lui une expérience étrange qui a constitué pour lui un traumatisme d’enfance qu’il n’a pas surmonté, même s’il est parvenu à « faire des fleurs de ses peines »; et cela me semble le rendre immensément proche de tous ceux qui ont perdu ou, en ce moment particulièrement, perdent leur terre.

Son village natal fut englouti sous un lac de barrage. Lac auprès duquel nous sommes passés, dans les belles montagnes du Léon.

Sans espoir de retour. Un territoire à tout jamais perdu qui hante ses écrits, et leur confère une rare profondeur.

En témoigne cette question, énigmatique, tellement riche et insaisissable qu’on ne peut s’empêcher d’y revenir, fasciné, et qui me semble exprimer avec justesse l’abîme d’un tel déchirement :
« Puedes regresar a un lugar del que nunca te marchaste ? »
« Peux-tu revenir à un endroit dont tu n’es jamais parti ? »

J’ai connu de ces exilés qui n’ont jamais vraiment appris le français, parce qu’ils n’étaient en fait jamais partis. Parce que la contrainte n’avait arraché de chez eux qu’un fantôme qui se trouvait désormais suspendu entre des mondes, telles ces âmes errantes qui ne trouvent plus nulle part le repos.

Puissent ceux qui les accueillent leur procurer un peu de soulagement dans leurs épreuves!

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