À propos de « Human ». De la question du mal, des armes, de l’éthique, de la morale et toujours de « l’innocence du devenir ».

Mardi soir, en dépit d’une certaine réticence, j’ai regardé « Human » de Yann Arthus-Bertrand.

Réticence, parce que je craignais que le film ne sombre dans le genre « grands sentiments à grand spectacle », auquel je suis particulièrement allergique.

Mais je dois avouer que j’ai été conquis par la simplicité et la profondeur du propos.

Il y aurait certes beaucoup à dire, concernant ce vaste panorama de l’humain, mais je me limiterai à une remarque à propos de l’un des témoignages, que l’auteur lui-même, qui le reprend dans « Sur les traces de Human. Les deux faces de l’homme », considère comme étant l’un des plus impressionnants.

Il s’agit de celui de ce vétéran américain, qui parle avec une grande honnêteté et une terrible lucidité de « la sensation que tu éprouves quand tu tues quelqu’un ».

Et qui constate que

« malheureusement, cette sensation, ton corps va vouloir l’éprouver à nouveau » (…) En ce moment même, j’ai envie d’éprouver ça à nouveau. Et c’est probablement pour ça que je garde une arme chargée chez moi. J’aimerais vraiment que quelqu’un essaie de me faire du mal, ou de pénétrer chez moi, et me donne un prétexte pour utiliser à nouveau cette violence contre lui ».

Je pense que cela fait la grandeur du film que d’avoir conservé une telle séquence, parce qu’elle montre que l’objectif profondément humaniste qui est le sien ne se construit pas au rabais, qu’il affronte sans l’esquiver l’un des mystères les plus déroutants de l’être humain, celui du mal.

J’avais eu l’occasion de dire combien la confrontation à cette question du mal me semblait distinguer les approches qui « tiennent la route » de celles qui se révèlent dérisoires dans notre interprétation de l’humain.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/05/16/nommer-le-mal-quelques-remarques-sur-les-limites-dune-confrontation-entre-bisounours-et-realistes/

Parce qu’il donne sa place à cette dimension, « Human » fait partie des interprétations qui « tiennent la route », de celles qui nous parlent vraiment de l’homme, sans concession, de celui auquel nous avons réellement affaire.

De l’homme qui est bien sûr capable d’aimer – cela le film le montre de façon émouvante -, mais aussi de celui – le même – qui est capable d’Abou Ghraib, de My Lai ou autres S21.

Et les rapports que j’ai pu avoir avec quelques « vétérans » d’autres conflits me semblent autoriser à penser que le mal-être qui les hante n’est pas seulement lié à ce qu’ils ont pu commettre, mais surtout à une révélation terrible, plus ou moins obscure, plus ou moins inavouée : celle du plaisir qu’ils ont pu prendre à ce qu’ils ont pu commettre.

Révélation de cette part d’ombre de l’humain, de tout humain, qui ne laisse désormais plus de repos : « Non seulement je l’ai commis, mais j’ai pris plaisir à le commettre ».

Je suis loin d’être un inconditionnel de Freud : certaines de ses thèses, en particulier celles par lesquelles il s’aventure sur le terrain de l’anthropologie, me paraissent pour le moins contestables.

Mais si j’ai plusieurs fois cité « Malaise dans la civilisation », c’est que cet écrit prophétique (publié en 1930, à la veille de la deuxième guerre mondiale) me parait indispensable à toute pensée sur l’être humain, tout comme le témoignage de ce soldat américain, sans lequel on ne peut comprendre à qui l’on a vraiment affaire lorsqu’on se confronte à l’homme et à son histoire.

Et donc quelle doit être la mesure de notre réflexion et de notre action, éthique, juridique, politique.

« L ‘homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité. Pour lui, par conséquent, le prochain n’est pas seulement un auxiliaire et un objet sexuel possible, mais aussi un objet de tentation. L’homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus : qui aurait le courage, en face de tous les enseignements de la vie et de l’histoire, de s’inscrire en faux contre cet adage ?
En règle générale, cette agressivité cruelle, ou bien attend une provocation, ou bien se met au service de quelque dessein dont le but serait tout aussi accessible par des moyens plus doux. Dans certaines circonstances favorables en revanche, quand par exemple les forces morales, qui s’opposaient à ses manifestations et les inhibaient jusqu’alors, ont été mises hors d’action, l’agressivité se manifeste aussi de façon spontanée, démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce.
Quiconque évoquera dans sa mémoire les horreurs des grandes migrations des peuples, ou de l’invasion des Huns ; celles commises par les fameux Mongols de Gengis khan ou de Tamerlan, ou celles que déclencha la prise de Jérusalem par les pieux croisés, sans oublier enfin celles de la dernière guerre mondial [Freud, mort en 1939, parle ici de la guerre de 14-18], devra s’incliner devant notre conception et en reconnaître le bien-fondé.
Cette tendance à l’agression, que nous pouvons déceler en nous-mêmes et dont nous supposons à bon droit l’existence chez autrui, constitue le principal facteur de perturbation dans nos rapports avec notre prochain ; c’est elle qui impose à la civilisation tant d’efforts. Par suite de cette hostilité primaire qui dresse les hommes les uns contre les autres, la société civilisée est constamment menacée de ruine. L’intérêt du travail solidaire ne suffirait pas à la maintenir: les passions instinctives sont plus fortes que les intérêts rationnels. La civilisation doit tout mettre en œuvre pour limiter l’agressivité humaine et pour en réduire les manifestations à l’aide de réactions psychiques d’ordre éthique». (Malaise dans la civilisation, Presses Universitaires de France, Paris 1972, p.64).

Bien sûr, comme on le sait, et comme Freud le savait fort bien :

« Il est vrai que ceux qui préfèrent les contes de fées font la sourde oreille quand on leur parle de la tendance native de l’homme à la ‘’méchanceté’’. à l’agression, à la destruction, et donc aussi à la cruauté » (op.cit., p. 77).

Si Freud dénonce ici la légèreté éthérée de certains fondamentalistes qui confondent le christianisme avec un angélisme naïf, on sait aussi que ce genre de « contes de fées » est fort prisé de ceux qui croient que quelque libération des pulsions par l’abolition de ce « sur- moi » « d’ordre éthique » – bien évidemment imposé par le judéo-christianisme, sa morale et sa « métaphysique du bourreau » -, nous rendrait enfin à « l’innocence du devenir », à la dynamique candide d’une Vie « par-delà le bien et le mal ».

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/18/une-etrange-rencontre-entre-marx-et-nietzsche-la-fiction-grammaticale-chez-arthur-koestler-et-de-nouveau-des-ambiguites-dune-certaine-legerete-mediatique-a-la-onfray/

[Bien que radicalement athée, Freud estime qu’une société humaine ne peut se concevoir sans qu’une instance vienne réguler la pulsion qui tend vers ce qu’il nomme le « bonheur-agression » (Aggressionslust). C’est cette instance du psychisme, le « sur-moi », qui fait de l’animal humain un être « civilisé », capable de surmonter « l’hostilité primaire qui dresse les hommes les uns contre les autres ». Une telle nécessité, maintenue par Freud, d’inhiber la pulsion par « des réactions psychiques d’ordre éthique » le range malgré son athéisme, pour les Nietzschéens en particulier, parmi les tenants d’une « morale » répressive d’essence encore « judéo-chrétienne »].

On peut même penser que c’est cette lucidité en ce qui concerne la prégnance du mal en l’homme qui rend compte de la haine dont Freud a pu faire l’objet de la part de certains de nos philosophes médiatiques, bien entendu portés à lui préférer W. Reich et son apologie d’une « jouissance sans entraves ».

Pour M. Onfray qui s’en réclame, le mal et la culpabilité étant pour celui-ci une invention capitaliste et « judéo-chrétienne » dont le but est d’asservir l’homme, la révolution sexuelle, en nous débarrassant enfin de la culpabilité, de la « répression libidinale millénaire », fruit du capitalisme, de la famille (« appareil de dressage répressif et de production des névroses ») et bien sûr de l’inévitable judéo-christianisme (« promoteur d’une morale sexuelle à l’origine de toutes les pathologies »), nous rendrait enfin « la possibilité de réaliser le bonheur sur terre par l’action politique ; l’usage de la psychanalyse à des fins hédonistes, communautaires et libertaires » (M. Onfray, Le crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne, Grasset, 2010. Édition en Livre de Poche p. 574).

On peut bien sûr se demander qui « affabule » le plus, et en quoi ce genre de « contes de fées », qui évacue l’énigme du mal d’une façon qui peut apparaître particulièrement simpliste (et d’autant plus dangereuse, car l’Histoire nous montre que le mal n’est jamais aussi présent que lorsqu’il n’est plus nommé…) nous permet de rendre compte de la condition de l’homme telle que nous la constatons et l’expérimentons.

« Conte de fée » dont « Human » a su fort heureusement se garder, en nous faisant toucher du doigt, grâce à la profondeur et à la pertinence de ses intervenants, la complexité et l’ampleur de cette lutte contre un mal qui se manifeste autour de nous mais aussi en nous, et qui requiert l’investissement éthique de chacun, tout comme des réponses fortes sur le plan juridique et politique.

PS : La nouvelle de la dernière fusillade aux États Unis ne fait hélas que confirmer le propos de ce billet.

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