De Christine Boutin à François en passant par Houellebecq : de quelques aventures tragi-comiques de la justice et de la sémantique.

Une nouvelle qui ne manque pas de me réjouir :

http://www.lemonde.fr/famille-vie-privee/article/2015/12/18/christine-boutin-condamnee-a-5-000-euros-d-amende-pour-avoir-qualifie-l-homosexualite-d-abomination_4834809_1654468.html

car elle montre que la justice fait tout de même son travail.

Mais Stultitia, qui n’en rate pas une, comme on sait, me fait toutefois remarquer quelque chose d’étrange :

« Christine Boutin affirmait : « L’homosexualité est une abomination. Mais pas la personne. Le péché n’est jamais acceptable, mais le pécheur est toujours pardonné ».
« Ce que l’on entend dans vos propos, c’est que les homosexuels sont une abomination », avait résumé le procureur, indiquant que le parquet avait reçu 500 plaintes de particuliers outrés après sa déclaration ».

Or, cette « dérive sémantique » qui étend à la communauté homosexuelle dans son ensemble le qualificatif « d’abomination » conféré par Mme Boutin à l’homosexualité en tant que telle, et qui justifie sa condamnation selon le procureur, est celle-là même qui avait été refusée par le procureur Béatrice Angeli lors du jugement de « l’affaire Houellebecq », justifiant alors le non-lieu :

« Considérer que, par une dérive sémantique, parler de l’islam, c’est parler de la communauté musulmane est un pas que nous ne pouvons pas franchir »,

avait-elle déclaré, lorsque l’écrivain était poursuivi pour « complicité de provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’un groupe de personnes en raison de son appartenance à une religion » et « injure » par des associations musulmanes et la Ligue des droits de l’homme.

Ceci pour avoir exprimé, lors d’un entretien accordé en septembre 2001 au magazine Lire, son « mépris » à l’égard de l’islam ( Le Monde des 2 et 3 septembre 2001) « La religion la plus con, c’est quand même l’islam. Quand on lit le Coran, on est effondré, effondré », déclarait-il notamment.

Les parties civiles représentant les associations musulmanes avaient alors affirmé que, pour elles, ce sont bien les musulmans qui étaient visés par l’écrivain et pas seulement leur religion.

Deux poids, deux mesures, donc.

« La justice, comme la sémantique, est une chose bien étrange », ajoute Stultitia. « Pour paraphraser une citation célèbre, il ne faut jamais la contredire. Il suffit d’attendre, et elle le fera elle-même ».
On pourrait ajouter que ce n’est même pas la peine de la caricaturer : elle est bien assez grande pour le faire toute seule.

Mais sans doute la « dérive sémantique » dont Mme Boutin fait (à juste raison) les frais n’est-elle pas de mise lorsqu’il s’agit de défendre l’un des génies littéraires les plus représentatifs de la culture française contemporaine.

Ou bien faut-il comprendre ce genre d’exception comme une nouvelle illustration de ce « déplacement du sacré » dont il était question dans un post précédant :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/01/20/de-lequite-dans-la-caricature-et-du-kairos-car-il-y-a-un-temps-pour-tout/

(où Stultitia, soit dit en passant, avait prévu tout cela de façon assez précise…).

« Selon que vous soyez puissant ou misérable », au goût du jour ou pas ; la justice n’ignore pas le sur-mesure …

Un progrès, tout de même : le « deux poids deux mesures », et sa discrimination si préjudiciable à la cohésion nationale et à la paix sociale commence à être battu en brèche :

http://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2015/12/17/eric-zemmour-condamne-a-3-000-euros-d-amende-pour-provocation-a-la-haine-envers-les-musulmans_4834063_3236.html?xtmc=zemmour&xtcr=1

Stultitia n’avait pourtant pas remarqué que le génie littéraire de M. Houellebecq dépassait à ce point celui de M. Zemmour…

**************************
C’est, je le reconnais, un peu facile, mais je ne résiste pas à la tentation de citer encore quelques autres prouesses sémantiques et casuistiques tristement hilarantes d’un jésuite célèbre :

http://abonnes.lemonde.fr/religions/article/2015/11/30/le-pape-francois-reconnait-la-perplexite-de-l-eglise-catholique-a-propos-du-preservatif_4820977_1653130.html#xtor=RSS-3208

« A la question de savoir s’il n’était pas temps pour l’Église de changer sa position et d’admettre l’usage du préservatif pour prévenir des contaminations, le pape a répondu avec une très grande prudence, cherchant ses mots avec soin. Ses propos, pourtant, pourraient être source de controverses tant ils sont touffus. Il a commencé par contester l’angle de la question, « trop étroite et partiale ». « Oui, a-t-il ajouté, c’est une des méthodes. La morale de l’Église se trouve sur ce point devant une perplexité », car selon elle « les rapports sexuels doivent être ouverts à la vie ».
Puis le pape François s’est employé à relativiser la pertinence d’une discussion juridico-théologique sur le préservatif. « Ce n’est pas le problème, a-t-il affirmé. Le problème est plus grand. Cela me fait penser à la question posée un jour à Jésus : “Est-il licite de soigner le jour du shabbat ?” Il y a une obligation de soigner. » Il a ensuite expliqué pourquoi ce débat est à ses yeux secondaire. « La malnutrition, l’esclavagisme, l’exploitation, le manque d’eau potable, voilà les problèmes ! Ne nous demandons pas si on peut utiliser telle méthode pour guérir une blessure. Le grand problème est l’injustice sociale. Je n’aime pas tomber dans des réflexions casuistiques quand les gens meurent par manque d’eau, de pain, de logement. Est-il licite de soigner le jour du shabbat ? Je ne veux pas me poser ce genre de question quand on continue la fabrication et le trafic d’armes. Les guerres sont des causes de mortalité plus grandes. Je ne veux pas penser en termes de licite. Je dirais à l’humanité : travaillez à instituer la justice. Et quand il n’y aura plus d’injustice dans ce monde, on pourra parler du shabbat. »
(…)
Pour balancée, voire obscure, qu’elle soit, cette réponse semble s’insérer dans la conception de l’Église qu’a le pape Jorge Bergoglio. Pour lui, celle-ci doit être un hôpital de campagne, c’est-à-dire qu’elle doit faire de la médecine d’urgence, s’occuper des blessures les plus graves pour sauver des vies et laisser pour plus tard les régimes anticholestérol. L’urgence, pour lui, ce sont les inégalités et les divers fléaux sociaux qu’il ne cesse de dénoncer. En revanche, s’appesantir pour savoir si l’usage du préservatif comme moyen d’éviter des contaminations contrevient ou non à l’enseignement catholique lui paraît secondaire, au sens de moins vital. François ne s’exprime donc pas en faveur de l’usage préventif du préservatif, mais il relève que « c’est une des méthodes » et que, shabbat ou pas shabbat, « il y a une obligation de soigner ».

Alors : préservatif ou pas, Shabbat ou pas shabbat, urgence ou pas urgence, sida ou cholestérol ?

La réponse ne brille certes pas par sa clarté.

« Que celui qui a des oreilles entende ».
Sans doute. Mais on doit avouer qu’il faut en avoir de bonnes…

Et voilà bien le problème : au jardin de Double Injonction, dans le si beau domaine de Communication, « Même quand on le dit, on ne le dit pas vraiment ».

Cf : http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/01/26/ou-lon-apprend-comment-le-bon-pape-francois-preche-aux-petits-lapins-dans-le-jardin-enchante-de-double-injonction/

« Que votre oui soit oui, que votre non soit non; ce qu’on y ajoute vient du malin », disait, me semble-t-il, quelqu’un.

Mais cela risquerait sans doute de mettre trop de sémanticiens, casuistes ou autres exégètes au chômage…

« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré » disait, paraît-il, Einstein….

*************

Enfin, un beau poème qui m’a été communiqué par une fidèle lectrice, d’un auteur que je ne connaissais pas, mais dont l’œuvre est attachante et la vie remarquable :
Lucien Jacques (1891-1961) :

https://amislucienjacques.wordpress.com/biographie/

Il exprime une vision qui me semble particulièrement opportune, par les temps qui courent…

« Croire en l’homme malgré tout »:

*
Je crois en l’homme, cette ordure,
je crois en l’homme, ce fumier,
ce sable mouvant, cette eau morte ;

je crois en l’homme, ce tordu,
cette vessie de vanité ;
je crois en l’homme, cette pommade,
ce grelot, cette plume au vent,
ce boutefeu, ce fouille-merde ;
je crois en l’homme, ce lèche-sang.

Malgré tout ce qu’il a pu faire
de mortel et d’irréparable,
je crois en lui,
pour la sûreté de sa main,
pour son goût de la liberté,
pour le jeu de sa fantaisie,

pour son vertige devant l’étoile,
je crois en lui
pour le sel de son amitié,
pour l’eau de ses yeux, pour son rire,
pour son élan et ses faiblesses.

Je crois à tout jamais en lui
pour une main qui s’est tendue.
Pour un regard qui s’est offert.
Et puis surtout et avant tout
pour le simple accueil d’un berger.

 

Et bonnes fêtes à toutes et à tous!

 

Ajout du 29/12:

Un article intéressant qui complète la première partie de ce post:

http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/01/20/l-islamophobie-est-elle-punie-par-la-loi_4559911_4355770.html

 

 

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