Quand les muguets sont fanés. Ou de l’anachronisme en politique.

« Réélection de Macron. Et sa première mesure est de mettre le 1er et le 8 mai un dimanche ! » peste Stultitia furieuse.

Cela me rappelle un commentaire récent lu à la suite de je ne sais quel article : « Cinq ans de Macron. Et vous avez vu le prix de l’essence ? ».

Gags ? Pas tant que cela, hélas.

Car quel qu’ait été l’ (heureux ?) élu, il fallait s’attendre à ce que ce premier mai soit marqué par les revendications rituelles : défense du pouvoir d’achat, hausse de salaires, baisse de l’âge de la retraite, etc.

Revendications sans doute légitimes, mais qui, par les temps qui courent, prennent un air encore plus irréaliste que le classique « demain on rase gratis ».

Les signes ne s’accumulent-ils donc pas, qui montrent que nous sommes en train de changer d’ère encore plus rapidement que ne l’avaient pensé les plus pessimistes ?

Et que l’augmentation continue du niveau de vie, de la croissance économique, qui ont caractérisé le XIXème siècle et les trois premiers quarts du XXème ne peuvent relever que d’une époque désormais définitivement révolue, en dépit de ce que veulent imperturbablement nous faire croire des slogans de campagnes électorales déphasés d’un bon demi-siècle ?

Certes, l’exigence de justice sociale doit rester à la première place des revendications. Les superbénéfices opérés ces dernières années en profitant de la pandémie, les salaires de plus en plus indécents des grands patrons et les rétributions injustifiées des actionnaires sont une honte inqualifiable que ne devrait tolérer aucun gouvernement digne de ce nom.

Mais les temps ont changé : cette exigence ô combien légitime doit désormais s’inscrire dans une perspective qui n’est plus, qui ne sera sans doute jamais plus, celle d’une croissance, mais celle d’une répartition équitable des efforts soutenus vers la décroissance et la sobriété.

La simple justice veut que les plus privilégiés soient les premiers à se serrer la ceinture en proportion de leur richesse, pour ce qui est du niveau interne aux nations où perdurent des disparités inacceptables, mais aussi de l’équilibre entre les nations, si tant est que, pour ne prendre que l’exemple français, 97% de notre population appartiennent aux 30% les plus riches du monde.

Mais nous n’avons plus le temps de nous illusionner : c’en est fini de la politique de grand papa et de ses promesses à tout va.

Sauf anachronisme fatal, la tâche du politique n’est plus de gérer une « Révolution Industrielle » ou quelques « 30 Glorieuses », mais d’assurer du mieux possible aux populations une survie décente dans un monde confronté à une « économie de guerre », à des crises sans précédents, énergétique, climatique, démographique, environnementale.

Car alors même qu’elle était prévue depuis bien longtemps et annoncée à celles et ceux qui voulaient bien l’entendre, voici que la crise énergétique due à la diminution inéluctable des ressources fossiles frappe à notre porte, à l’occasion d’une guerre, elle aussi prévisible, qui n’est jamais que le prélude à d’autres, tout aussi prévisibles qu’entraîneront les pénuries alimentaires dont nous avons un avant-goût, la dégradation des terres arables et l’épuisement des sols, la crise de l’eau, l’effondrement de la biodiversité sur terre et dans les océans du fait de la surexploitation, de la surpopulation, du réchauffement climatique, etc.

Sur tous ces défis, les politiques ont gravement failli. Empêtrés par démagogie dans les modèles du passé focalisés sur le pouvoir d’achat, les retraites et autres fruits d’une croissance devenue chimérique, ils n’ont pas su ni voulu envisager le changement de paradigme désormais indispensable.

Et ils n’en continuent pas moins d’entretenir l’illusion, dans la surenchère électoraliste et les annonces impossibles à assumer à long terme.

Or les muguets sont fanés.

Je me souviens des premiers mai de ma jeunesse étudiante, où j’allais vendre ces jolies clochettes au bénéfice de quelque parti qui promettait les lendemains qui chantent d’un progrès perpétuel.

Mais les lendemains ne chantent plus. Et si promettre pour tous plus de justice et une meilleure répartition des biens encore disponibles doit demeurer à tout prix un engagement qui mobilise, il est désormais indispensable d’adapter notre discours à la configuration d’un monde où une telle justice doit être radicalement désolidarisée des promesses fallacieuses d’un accroissement matériel ininterrompu.

Nous le savons, et tout nous porte à le constater aujourd’hui, notre avenir sera plus modeste, plus sobre, ou ne sera pas.

C’est la seule condition qui pourrait permettre de voir refleurir, si nous nous y employons, la fragile espérance des muguets.

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