Encore quelques remarques concernant la question de la fin de vie, en cette période où les opposants (cf. sénat etc.) à ce que je propose de nommer « l’aide au passage » font feu de tout bois en profitant de vents favorables venus de droite et d’extrême droite.
À propos d’une chronique d’Erwan Le Morhedec dans le journal La Croix.
« Demander à mourir est parfois un réflexe de vie, il est étrange d’y répondre en provoquant la mort »
Je reproduis mon commentaire avec quelques annotations.
On ne sait plus comment le dire, tellement le forcing se fait puissant, profitant de tendances politiques qui le favorisent, avec l’idée de Dieu ambiguë qu’elles véhiculent.
Alors me vient cette comparaison qui peut paraître un peu éloignée : nous avons vu ou revu dernièrement « L’enlèvement » film nécessaire de Marco Bellochio qui décrit de façon rigoureuse ce que j’ai nommé dans plusieurs de mes posts « l’abus de pouvoir sur les âmes » dans l’Eglise catholique. Ce péché caractéristique de toute réduction de l’Esprit au dogme se manifesta jusqu’à la caricature par l’emprise exercée sur l’âme du petit Edgardo, mais si le champ de son exercice, fort heureusement se réduit, il sait profiter des circonstances pour renaître inlassablement : contrôle des naissances, avortement, mariage pour tous, son dernier espace d’application, qui révèle les Pie IX de notre temps est donc désormais la question de la fin de vie. « La réalité est que même la personne malade ne peut dire qu’elle désire la mort ». Mais qu’en savez-vous, M. Le Morhedec ? Quelle prétention de pénétrer ainsi dans les âmes et de les juger selon vos convictions. Je respecte certes les exemples que vous donnez, mais je pourrais vous en opposer d’autres, de personnes aussi philosophes que vous et aussi croyantes qui, le moment venu, n’ont pas voulu prolonger leur vie, en toute conscience et en toute sérénité, simplement parce qu’elles estimaient que leur petite personne ne nécessitait pas ce déploiement de moyens, qu’en tant que médecin, entre autres, elles avaient pu mettre en œuvre pour d’autres.
J’espère faire partie de ces personnes-là. Je ne cherche pas à faire partager mon opinion, effectivement minoritaire [erreur de ma part ; j’ai été trop accommodant avec l’auteur de l’article. En fait ce sont 89% des français qui se déclarent en 2024 favorables à l’aide à mourir], mais nous sommes dans une société laïque, et j’exige qu’on la respecte.
« De telles exceptions exigent-elles une loi, générale par nature ? » dites-vous ? Les homosexuels, les transgenres sont des exceptions. Que va—t-on donc élaborer des droits pour eux ? Ne peut-on les faire rentrer de force dans le droit commun, comme le voudraient MM. Trump, J.D. Vance, Poutine et autres Erdogan ? Vous le savez, ce genre d’idées est de plus en plus désinhibé dans un monde où les Pie IX reviennent en force. Certes, toute loi engendre des abus à propos desquels le législateur doit exercer une permanente vigilance. Y compris celles sur la liberté de conscience et d’expression. Faudrait-il pour autant les supprimer plutôt qu’en améliorer patiemment l’application ?
Je réitère donc ma mise en garde : l’abus de pouvoir sur les âmes tel qu’il se manifestait au bon temps du pape Pie IX n’a pas disparu. Il n’a fait que changer de visage. Mais il faut être conscient qu’il dresse de Dieu le portrait d’un despote qui révulse nombre de croyants et de théologiens. Et je ne pense pas que sa permanence contribue à rendre attirante aux personnes de bonne volonté une religion qui le perpétue. Il ne fait que la défigurer en l’affublant d’une image dans laquelle des présomptueux qui se veulent prescripteurs « contemplent leur illusoire toute puissance ».
Un ajout suite au commentaire d’un lecteur se référant de façon compulsive au « 5ème Commandement » (« tu ne tueras point »), lecteur auquel je propose de mettre un peu d’herméneutique, d’interprétation, dans sa lecture de la Bible.
« De la même manière que je ne pense pas que le lièvre soit un ruminant seulement parce que la Bible nous le dit, je ne pense pas non plus qu’il faille comprendre les Dix Commandements à la manière de Cecil B DeMille ».
Et une remarque à propos de ce fameux 5ème commandement opportunément édifié en idole de marbre au gré des besoins idéologiques.
Fort heureusement, cette idole a été brisée. Pour le pire, lors d’innombrables croisades catholiques, y compris franquistes, mais aussi pour le meilleur, pendant des siècles d’interprétations et de discussion de la question de la « guerre juste ». Nombre de théologiens, et non des moindres comme Thomas d’Aquin -ainsi que des sages comme Gandhi – ont osé dire qu’il y avait obligation éthique de transgresser l’interdit du meurtre dans le cas de la légitime défense ou de la résistance à des guerres d’agression. Merci à Mme de Gaulmyn d’avoir rappelé cela dans ces colonnes contre certaines dérives du pape François ayant tendance à adopter la position de Moscou en prônant aux ukrainiens la non résistance à l’agresseur russe (Ukraine, « guerre juste et légitime défense », dans La Croix du 10/03/2022).
Dans le cas de la fin de vie, n’est-il pas temps de revenir à ce genre de saine interprétation de la Bible – dans certains cas, donner la mort peut-être effectivement un acte éthique d’amour et de miséricorde – plutôt que d’en faire cette idole devant laquelle on se prosterne et qu’on invoque à la manière de perroquets ?
Cf. aussi, encore une fois, le départ de Ramon dans le très beau film « Mar Adentro », d’Alejandro Amenábar, relatant l’histoire vraie de ce jeune espagnol immobilisé sur son lit après un accident de plongée. Demandant sans cesse pendant 30 ans la possibilité de partir, affligé par les discours dérisoires de sa famille et d’un pitoyable évêque lui intimant de respecter la droite ligne du parti, il trouve enfin la possibilité de ce départ grâce à l’amour et la fraternité de ses amis qui font en sorte d’accomplir sa requête en lui donnant la substance létale lors d’une émouvante fête d’adieu.
Et à propos de la question des « abus », qui revient sans cesse.
Certes, une législation favorable à la fin de vie suscitera des abus. Elle en suscite dans les pays qui la pratiquent, abus que ne manquent pas d’énumérer consciencieusement les partisans du « non ».
Mais faut-il rappeler que la question des abus possibles concerne toute loi, sans exception ?
Ainsi le parti radical s’opposait-il dans les années 30 au vote des femmes « en raison des doutes qu’il émet sur leur autonomie vis-à-vis de l’Église, dont l’emprise ne manquera pas selon lui de faire pencher le vote féminin en faveur des candidats de la droite » (Wikipédia). Abus possibles, effectivement. Mais fallait-il interdire la loi pour autant ?
Ainsi la Protection Universelle Maladie, la CMU, et autres mesures sociales sont-elles accusées de tous les abus possibles par quelques tendances politiques. Faut-il les supprimer pour autant ?
Ainsi le RSA est-il régulièrement accusé de tous les abus du monde. Faut-il le supprimer pour autant ?
Il en va de même de l’assurance chômage, de l’avortement, etc. etc. etc.
Toute loi peut entraîner des abus. Mais il incombe à un état de droit qui édicte démocratiquement des lois d’en assurer la meilleure application possible, d’en définir démocratiquement les abus et de les sanctionner.
Cette réflexion concernant une loi autorisant « l’aide au passage » et sur les oppositions qu’elle suscite auprès d’une certaine sensibilité religieuse m’amène encore à commenter un petit livre qui m’a été prêté.
La Cause du Christ, l’Évangile contre « l’identité chrétienne » du père Benoist de Sinety (Grasset 2026) opère une critique salutaire de tendances qui s’étalent désormais de façon désinhibée chez nombre de chrétiens, catholiques en particulier, qui cherchent à réduire le christianisme à quelque idéologie maurassienne, en en faisant l’instrument purement séculier d’un régime politique réactionnaire et nationaliste, engagé dans un certain nombre de croisades, contre la modernité, un « choc des civilisations » à la Samuel Huntington contre l’islam, les migrants, les tendances « wokes » etc.
Benoist de Sinety annonce clairement la couleur en quatrième de couverture, et on reconnaît bien évidemment dans ce réquisitoire de puissantes tendances à l’œuvre dans une partie importante d’un catholicisme américain à la J.D. Vance, mais aussi dans nombre d’idéologies « catholiques » européennes, françaises en particulier, frayant la plupart du temps avec les droites.
« Pour nombre d’essayistes, de politiques et de médias, la défense d’une prétendue identité chrétienne est désormais un combat. Une obsession violente. Nous serions dans une guerre de civilisation, et l’Église serait inconsciente et naïve.
Ces commentateurs sont des marchands d’illusions et des cyniques, qui instrumentalisent le sacré.
Ce sont des faussaires, qui mentent sur le message des Évangiles.
Ne cherchons pas le Christ dans les discours de haine ou les replis identitaires ; il n’y est pas.
Il est là où l’on panse les plaies, là où l’on accueille l’étranger, là où l’on ose la réconciliation quand tout pousse à la guerre. Il est dans cette main tendue qui, à elle seule, renverse les idoles de la force. »
Je partage entièrement un tel réquisitoire et de telles mises en garde essentielles.
Mais je me permettrai de poser à M. de Sinety une question qui me paraît tout aussi essentielle :
Les critiques indispensables que vous faites sont toujours à sens unique.
Il y a d’un côté ceux qui se fourvoient, de l’autre l’Église, son Institution, sa hiérarchie, son clergé, qui semblent par nature habilités à dénoncer leurs errements.
Ne pensez-vous pas que ces dénonciations nécessaires auraient plus de portée si elles émanaient d’un organisme se montrant tout aussi capable de mettre lui-même en question ses propres errements, en ce qui concerne par exemple la permanence en son sein d’un cléricalisme réfractaire à toute réforme réelle, un statut de la femme qui perpétue un inadmissible scandale humain et théologique, un insupportable abus de pouvoir sur les âmes tellement enraciné dans une certaine vision du catholicisme, et tel qu’il s’exerce hic et nunc, nous l’avons vu, dans les positions qui s’expriment à tous niveaux de l’Institution en ce qui concerne la fin de vie ?
Loin de moi l’idée de discréditer l’apport positif des Églises.
La dernière Encyclique du pape, que je n’ai pas encore eu le temps de lire, va certainement elle aussi dans le sens de mises en garde nécessaires, ainsi que sa belle opposition aux fantasmes de toute puissance de M. Trump et de ses semblables.
Mais ceux qui dénoncent sans prendre la peine – et un travail immense reste à faire – d’ôter la poutre de leur œil ne peuvent s’attendre à être crédibles lorsque leurs jugements sont pertinents.
Je ne peux m’empêcher de penser, une fois encore, à la fable du garçon qui criait au loup.
« Cette fable montre que ceux – disons qui s’accommodent de l’incohérence – ne gagnent qu’une chose, c’est de n’être pas crus, même lorsqu’ils disent la vérité ».
Et c’est bien le risque que court M. de Sinety.
« Il arrive ainsi qu’ils perdent leurs moutons ».
Ou bien, ce qui serait encore pire, qu’ils pensent en gagner sans voir que ce sont en fait des loups déguisés en moutons.
Et nous savons combien ils sont, en ce moment, nombreux et redoutables.