« Cosmos » ou cosmétique ? Petite participation au dégonflage de quelques baudruches de M. Onfray (1).

Dans un post précédent

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/09/23/subprimes-de-la-pensee-et-bulles-intellectuelles-a-propos-de-recentes-inflations-mediatiques-a-la-onfray-et-consorts/

je disais vouloir revenir sur quelques perles et aberrations de la dernière publication philosophique de Michel Onfray (« Cosmos » Paris, Flammarion 2015).

Il ne s’agit pas ici d’ajouter à quelque « Onfray bashing » sur le mode de l’invective, comme le dénonçait récemment JF Kahn dans Libération,

http://www.liberation.fr/debats/2015/10/11/gare-a-la-mal-pensance_1401888

mais simplement de montrer le plus objectivement possible, à l’aide de citations, combien est injustifiée l’audience qu’on accorde à ce philosophe dans le paysage intellectuel et les médias.

[Pour éviter d’être trop « massif », je diviserai cette réflexion en trois posts, les deux premiers constitués de remarques suivies sur des problématiques philosophiques, le troisième s’attachant de façon plus ponctuelle à quelques allégations éparses de l’auteur].

Je voudrais commencer ces quelques mises au point par un rappel élémentaire de l’un des b.a-ba de la philosophie, concernant la distinction essentielle entre physique et métaphysique, distinction que M. Onfray malmène en permanence.

On le sait, il est bien aventureux de penser que les sciences pourraient induire de façon nécessaire une conception métaphysique particulière, qu’elle relève du théisme, de l’athéisme, etc., puisque, par définition, la « méta-physique » est le champ de réflexion qui se situe « au-delà » de la physique, donc de la science, champ que cette dernière ne peut appréhender.

De nos jours, les sciences revendiquent à juste raison leur autonomie et leur(s) méthodologie(s) propre(s), et se gardent de s’aventurer dans le domaine de la métaphysique, du moins lorsqu’on a affaire à des scientifiques sérieux.

La science fait ce qu’elle fait, pas plus. Elle n’a pas à se prononcer sur ce qui relève d’un au-delà de la méthode scientifique, en particulier d’un au-delà de la physique, donc sur ce qui peut être qualifié de métaphysique, même si, bien sûr, tout scientifique en tant qu’homme et penseur peut avoir son opinion dans ce domaine.

Car cette limite méthodologique que la science s’impose ne veut absolument pas dire que la métaphysique serait inutile ou sans pertinence (ce qui serait d’ailleurs déjà une thèse métaphysique !) : nous avons eu l’occasion de voir que tout discours, y compris scientifique, se fonde, au moins implicitement, sur des postulats, des modèles métaphysiques ou des « récits des origines ».

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/12/04/des-mythes-des-croyances-et-de-mr-onfray-qui-est-au-dessus-de-tout-ca/

Le « récit des origines » commun à la plupart des scientifique pose en général au minimum, ne serait-ce qu’implicitement donc, que la raison peut dire quelque chose de ce que nous appelons « le réel », quelque chose qui peut aller jusqu’à revendiquer une certaine « vérité », ou du moins « vraisemblance ».

Même si c’est pour convenir ultérieurement que ce réel ne sera jamais que le réel « pour nous », et non le réel « en soi », même si ce réel demeure radicalement « voilé » à notre entendement, etc.

Or ce genre de postulats qui rendent la science possible échappent à la science elle-même.

Celle-ci n’a pas les moyens de les justifier. Ils relèvent donc de thèses « métaphysiques » diverses, auxquelles correspondent des noms précis dans l’histoire de la philosophie. (La science n’a pas non plus les moyens de corroborer ou d’infirmer par son propre discours les postulats d’un scepticisme métaphysique qui la disqualifierait en tant que démarche pertinente).

Accorder de la valeur à la science ou ne pas lui en accorder repose donc sur des options, des croyances (dans l’acception non religieuse du terme), des engagements ontologiques (qui concernent l’être du monde, des choses, de l’homme), qui ne relèvent pas de la science elle-même, mais qui pourront cependant être réfléchis, mais à l’aide d’une rationalité non scientifique, non expérimentale, rationalité qui est le propre de la philosophie.
[De telles remarques concernent aussi les mathématiques : si le mathématicien est avant tout un praticien, il sait que les « fondements » de sa science supposent implicitement des positions philosophiques, métaphysiques, dont il est libre de discuter, et qui ne relèvent pas des mathématiques elles-mêmes : un mathématicien peut être formaliste, logiciste, pythagoricien, platonicien, réaliste, constructiviste, intuitionniste, etc. Et ce n’est pas le fait de ne pas s’interroger sur la question des « fondements » qui suffirait à faire que cette question ne se pose pas. Pas plus que le fait de ne pas s’interroger sur l’existence ou la non existence de Dieu suffirait à régler le problème : forcément, Dieu existe ou n’existe pas, forcément la question de son existence est pertinente ou pas ! ].

Ce type de choix va donc dépendre de la décision de chacun, du domaine du « je crois que… » ; du « il me semble que… » ; domaine qui relèvera d’une raison argumentative, mais hors de portée d’une confirmation ou d’une réfutation expérimentale. En effet je peux toujours faire le choix opposé, tout aussi irréfutable par la raison « scientifique ».

Peut-être cette situation de la raison humaine pointe-t-elle alors vers quelque chose qu’on pourrait nommer « liberté », et que Descartes reconnaissait dans la possibilité même d’exercer le « doute »…

Quoi qu’il en soit, il faut donc se garder de deux supercheries :

– D’une part prétendre que les sciences pourraient induire ou justifier une métaphysique, une croyance voire une religion particulière, alors même qu’elles se définissent désormais par le refus de dépasser leur champ propre de pertinence. Mais on connaît le refrain hélas récurrent : « la science montre que le bouddhisme, l’athéisme, le judaïsme, le taoïsme, l’épicurisme, le christianisme, etc. est ‘’vrai’’ ».
Cette confusion entre science, métaphysique et/ou croyance ou religion prend des formes et des noms divers dans l’histoire de la pensée : dogmatisme, scientisme, créationnisme, etc., toutes positions qui cherchent abusivement à tirer la science au-delà de son domaine légitime.

– D’autre part prétendre échapper à la métaphysique. Car une telle prétention est une contradiction performative (Wikipédia : « Une contradiction performative est une affirmation qui n’est pas contradictoire par elle-même, mais qui entre en contradiction avec le fait que quelqu’un ait pu l’énoncer ». Ex. : « J’ai fait une croisière. Mon bateau a fait naufrage. Il n’y a pas eu de survivant »). « Échapper, à la métaphysique, « en finir avec elle », l’estimer dénuée de pertinence etc. relève toujours … d’une métaphysique. (Et même le scepticisme radical, qui disqualifie les capacités de la raison, suppose donc le choix d’une métaphysique, en l’occurrence sceptique).

Or, M. Onfray présente la particularité étonnante de pratiquer à la fois l’une et l’autre supercherie.

Citons :

À propos des « commencements » (« Botanique de la volonté de puissance ») :

« Au commencement n’était pas le Verbe, qui arrive toujours à la fin, à la fumée des cierges, mais la Foudre, qui, au dire d’Héraclite l’Obscur, gouverne le monde (…)
Pas d’autre nom de Dieu ici, ni même de retour de la métaphysique, la physique suffit : des causalités en chaîne qui enclenchent des processus eux-mêmes productifs d’autres développements, etc. » (p.137).

Tour de force par lequel on prêche un héraclitéisme en l’identifiant à la physique au sens actuel du terme (première supercherie, puisque l’héraclitéisme est une métaphysique), tout en prétendant, de façon contradictoire, éliminer la métaphysique(deuxième supercherie).

Mais ce n’est qu’un début : les allégations sur le rapport de Lucrèce à la science sont tout aussi stupéfiantes :

« Pour ma part, je reste confondu par tant de prescience chez un philosophe qui ne dispose que de son intelligence pour établir ces propositions que la science contemporaine confirme, du moins dans les intuitions les plus audacieuses : la radicalité matérialiste, la rationalité immanente, la dialectique de l’atomisme, l’immortalité de la matière (…) tout ceci a été confirmé depuis par des observations empiriques, des calculs scientifiques, des validations confirmées par une épistémologie impeccable (p. 380-381).

« J’aimerais connaître le scientifique qui a prouvé ‘’l’immortalité de la matière’’ » me dit Stultitia, « comme celui qui a prouvé qu’elle est vivante, puisque pour être immortelle, il faut bien qu’elle commence par vivre, semble-t-il« .

Mais nous ne doutons pas que M. Onfray précisera ses sources. Ou bien notre grand défenseur de la « science » verserait-il dans la pensée magique ?

Ou encore :

« Mon nietzschéisme procède de cette pensée qui abolit les métaphysiques, devrait rendre impossibles les métapsychologies et oblige à une ontologie matérialiste » (p.231).

Laissons de côté la question de savoir si Nietzsche était « matérialiste », ce qui n’a rien d’évident (on reviendra sur le sens de ce terme), mais on aimerait tout de même comprendre en quoi une « ontologie matérialiste » pourrait bien échapper à la métaphysique… [« L’ontologie serait (…) l’étude de l’essence de l’être, de ce qui fait qu’un être est ; elle serait l’étude du fondement de l’ordre des choses. C’est pourquoi l’ontologie a fini par devenir synonyme de métaphysique » nous dit un dictionnaire à l’usage des classes de terminale (La philosophie de A à Z, Hatier). « Mais il est toujours utile de revoir ses cours de terminale, surtout quand on est le philosophe attitré des médias » susurre Stultitia…]

Cf. ces autres perles merveilleuses :

« la physique est une antimétaphysique, elle permet une ontologie matérielle ». (p. 331).

Ou :

« La science, hors scientisme qui est une religion de la science (sic !. cf. plus bas), permet de penser le monde selon la logique de l’ontologie matérialiste (…) Que de la physique et pas de métaphysique » (p.333).

Une « ontologie matérielle » est une métaphysique, ni plus ni moins qu’une autre. Il ne suffit pas de parler de « matière » pour sortir de la métaphysique, étant donné que le terme lui-même, dont se méfient à juste raison les physiciens (cf. plus bas, le texte de B. d’Espagnat), échappe à la physique et constitue donc un concept proprement métaphysique, une construction conceptuelle, comme le formulait G. Bachelard.

« Le terme matière« , nous dit le « Dictionnaire des auteurs et des thèmes de la philosophie » de S. Auroux et Y. Weil (Paris, Hachette 1991, p. 318-319 ; « Encore un ouvrage à l’usage des scolaires » me rappelle Stultitia) « est une catégorie servant à désigner les objets de la physique ; cette catégorie ne fait pas partie des concepts de la physique : cette dernière élabore seulement les notions de masse, masse ponctuelle, énergie, etc. […]. Le matérialisme est une thèse ontologique posant que toute réalité est constituée par ce que désigne le concept de matière ».

Écoutons A. Comte-Sponville, matérialiste bien connu mais tout de même moins simpliste (même si son approche de la matière laisse encore à désirer… cf. plus bas le texte de B. d’Espagnat), qui nous délivre cependant de quelques vielles confusions qu’il faut bien nommer – Eh oui, M. Onfray…- « scientistes » :

« La vraie question n’est pas de savoir quelle est la consistance de la matière (si elle est dure, molle, ou al dente!), ni même quelle est sa structure intime (par exemple substantielle ou énergétique, corpusculaire ou ondulatoire, permanente ou impermanente, séparable ou non séparable, etc.), mais si elle est de nature spirituelle ou idéelle (autrement dit comparable à l’expérience intérieure, qu’elle soit illusoire ou non, de ce que nous appelons notre esprit ou notre pensée), ou bien de nature physique (comparable, bien sûr, mais pas identique, à l’expérience que nous avons au niveau macroscopique, des corps ou des forces que nous appelons matérielles). Il va de soi que ce problème ne peut être résolu par la physique : c’est en quoi, la plupart des physiciens en sont d’accord, c’est un problème philosophique. La physique ne peut même pas nous dire si le monde existe. Comment pourrait-elle nous dire s’il est intégralement matériel ou non ? La physique ne peut même pas nous dire si la physique est vraie, ni dans quelle mesure (la proposition « la physique est vraie » n’est pas une proposition physique). Comment pourrait-elle nous dispenser de philosopher ? » dans : A. Comte-Sponville et L. Ferry, La sagesse des modernes, Paris, Robert Laffont 1998, p. 46.

Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises, car :

« Le Grand Almanach poétique japonais fonctionne comme le Talmud, la Bible ou le Coran : il s’agit à mes yeux d’un livre fondateur de civilisation. Il dit un monde, il manifeste une ontologie, il indique une métaphysique, il consigne par écrit une sagesse plusieurs fois millénaire qui évite l’écueil des livres dits sacrés fondateurs des religions monothéistes » (Cosmos, p. 440-441).

Tiens donc ! Et nous qui croyions que la pensée nietzschéenne exigeait d’ « abolir les métaphysiques », comme cela vient de nous être affirmé. Voilà maintenant qu’on identifie la « sagesse plusieurs fois millénaire » de la poésie  japonaise à une métaphysique !

« On s’y perd un peu ! » proteste Stultitia, dépitée.

(Mais sans doute la métaphysique japonaise jouit-elle du même privilège « d’extraterritorialité ontologique » (p.76) que la « métaphysique tzigane » dont il nous est fait en I,3 (p.74ss) une apologie quelque peu délirante. On y reviendra.

Et, pour rappel de mon post du 23/09 : on nous suggère, parmi d’innombrables exemples, de demander « à l’astrophysique matière à une ontologie susceptible d’illustrer ce que pourrait être [un] épicurisme transcendantal » (p. 406), dont l’intuition de « l’éternité de la matière » serait en outre validée par « les sciences contemporaines » (id. p. 407), navrant retour en force d’un « créationnisme à l’envers » dont Stultitia pensait le ridicule réservé aux fondamentalistes religieux de tout poil. L’épicurisme jouissant sans doute lui aussi de ce privilège d’extraterritorialité qui honore déjà la poésie japonaise et l’ontologie tzigane, et qui leur permet d’échapper à l’abolition nietzschéenne de la métaphysique.

Mais revenons à des considérations moins spectaculaires, en l’occurrence à un magnifique texte de cet immense penseur que fut Bernard d’Espagnat, récemment décédé.

Il me semble bien illustrer cette double exigence de la pensée (respect de la distinction physique/métaphysique en refusant que la science induise une métaphysique particulière ; et constat de l’impossibilité de l’« abolition de la métaphysique »).

En même temps que s’y trouve soulignée avec pertinence l’importance de la science pour impulser des « découvertes philosophiques négatives », selon le mot de M. Merleau Ponty souvent repris par E. Klein (par ex. dans « Les secrets de la matière » Plon et Librio 2015, p. 89-90), c’est-à-dire pour signaler les voies de réflexion que la philosophie et la métaphysique ne peuvent désormais plus emprunter :

Question : » La physique quantique semble (…) emmener le débat sur le terrain métaphysique. Bat-elle en brèche le matérialisme? Les travaux de Pauli ont ainsi été rapprochés de la spiritualité orientale, ce qu’on l’a pu résumer par l’expression de « Tao de la physique « …

B. d’Espagnat : « Dans ce domaine soyons prudents. Telle qu’elle se présente aujourd’hui il me paraît clair que la physique ne débouche de façon certaine sur aucune métaphysique particulière. Toutefois elle nous apprend quand même beaucoup, car si elle ne peut pas dire ce que le « fond des choses » vraiment est, en revanche elle n’est pas muette sur ce qu’il n’est pas. Et en particulier elle élimine un certain matérialisme scientifique que, du temps de la physique dite « classique » elle paraissait favoriser et qui reste encore très vivace. Malheureusement les philosophes qui jugent utile de prendre en considération l’évolution des idées en science ne sont pas chez nous très nombreux. C’est pourquoi, par exemple, tel ou tel d’entre eux (je ne le cite pas nommément car il s’exprime manifestement en toute bonne foi sur la base de ses connaissances) a-t-il pu suggérer que ce fond des choses (qu’il appelle « matière ») est de nature physique c’est à dire (selon lui) « comparable, mais bien sûr pas identique, à l’expérience que nous avons, au niveau macroscopique, des corps ou des forces que nous appelons matérielles ». Or s’il est une chose que la physique actuelle pense pouvoir affirmer avec assurance c’est bien, tout au contraire, que si ce fond des choses existe il n’est en rien comparable à notre expérience au niveau macroscopique ! De sorte qu’aux yeux des physiciens la notion même de matière est en train de devenir au moins aussi nébuleuse que ne l’est, à ceux de certains neurologues, celle d’esprit. Cela est important car aussi longtemps que le matérialisme a paru conciliable sans heurts avec l’expérience il était normal, pour un esprit rationnel, d’y voir une élucidation simple et crédible du fond des choses, reléguant dans la catégorie des tentatives dépassées les constructions fragiles des religions et des philosophies. Ce qui fait que sa chute rouvre la possibilité d’accorder du crédit à ces dernières. Mais attention ! J’estime qu’en la matière la science fournit quand même une sorte de démarcation (vague mais précieuse) entre ce qu’on peut croire (comme l’on croit à la parole d’un ami, c’est à dire par opposition à « savoir prouver ») et ce qu’on ne peut pas, sérieusement, croire (démarcation qui, au reste, est totalement différente de celle que le sens commun et la vie courante peuvent suggérer) ».

http://journaldesgrandesecoles.com/bernard-despagnat-de-la-physique-a-la-metaphysique/

Toutes mes excuses à la mémoire de Bernard d’Espagnat ! Stultitia a vendu la mèche en révélant plus haut le nom du matérialiste dont il est question.

Mais ce texte très riche va nous permettre d’entrer dans la deuxième partie de notre réflexion, qui concerne maintenant le Cosmos à proprement parler.

La notion de Cosmos est en effet au cœur de la plupart des « modèles métaphysiques » comme des récits religieux de l’Antiquité classique.

Barbara Cassin nous en propose une définition pertinente et synthétique :

« On pourrait rendre le terme Kosmos par le syntagme baudelairien ordre et beauté, et le rapprocher de notre moderne structure » (dans : Vocabulaire européen des philosophes, Paris, Seuil- Le Robert 2004, p. 1391).

Cette structure, cet ordre éternel et cette beauté d’essence divine s’accompagnent de la notion de finitude. Car l’ensemble du cosmos constitue une sphère fermée sur elle-même, pour les grecs image de la perfection :

« Le cosmos hellénique (…) est un monde ordonné et fini. Ordonné dans l’espace, du plus bas au plus haut en fonction de valeur, ou de perfection. Hiérarchie parfaite, où les places mêmes des êtres correspondent aux degrés de leur perfection (…) La sagesse divine resplendit dans ce monde où tout est à sa place, où tout est pour le mieux » (A. Koyré, Introduction à la lecture de Platon, suivi de Entretiens sur Descartes, Gallimard 1962, p. 208).

Mais la notion n’en demeure pas moins ambiguë, car elle épouse la diversité des modes de pensée des philosophes de la Grèce antique.

Notons que M. Onfray ne nous fournit pas précisément les moyens de lever ces ambiguïtés, car le « Cosmos » dont il nous parle peut être le Cosmos « virgilien » du paganisme classique, proche de la vision que partagent, malgré bien des nuances qu’il serait trop long de préciser ici, Platon et Aristote ; celui qui correspond aux qualificatifs d’ordre divin hiérarchisé et de beauté que nous avons évoqués :

« Le cosmos païen enseignait une sagesse existentielle qui permettait aux hommes de vivre selon lui. L’ordre du monde était réglé par une puissance mystérieuse qui ne s’appelait pas encore Dieu. (…) »
« On peut imaginer que les chamanes, les sages, les druides, les officiants enseignaient cette vérité physique dans un temps qui ignorait la métaphysique – étymologiquement les fictions qu’on invente pour peupler l’au-delà de la physique » (Cosmos, p. 331).

Outre qu’on aimerait savoir d’où M. Onfray tire sa connaissance de la cosmologie des  » chamanes et des druides », notons une fois de plus la confusion dénoncée plus haut ainsi que le caractère bien sommaire de la définition de la métaphysique.

Mais peut-on assimiler avec autant de désinvolture qu’il le fait ce premier modèle de Cosmos à celui des épicuriens, en particulier de Lucrèce, qui s’en distingue de façon non négligeable, comme il est bien obligé d’en attester, sans pour autant apparemment se rendre compte de la contradiction qu’il énonce ?

[J’avais déjà noté ce genre de désinvolture dans la contradiction, à propos des allusions positives à l’anarchisme de Kropotkine, pensée pourtant radicalement opposée au nietzschéisme… que professe M. Onfray ! cf. p. 524-525, etc.]

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/07/30/entraide-empathie-bienveillance-de-kropotkine-a-hobbes-et-retour-1/

« Je vis depuis lors dans ces notes en bas de page de Lucrèce.
Que dit sa cosmologie antichrétienne avant même l’existence du christianisme ? (…)
Que seul existe le mouvement perpétuel de la matière ; que l’espace est donc infini ; qu’aucune intelligence divine n’a présidé à la création de l’univers qui est le produit des meilleurs essais de la nature effectués pendant des millions d’années ; que les particules qui volettent dans un rai de lumière donnent bien l’image de la physique épicurienne : une danse d’atomes dans le vide ; que les platoniciens et les stoïciens proposent une métaphysique fautive parce que idéaliste et récusant la matérialité du monde » (p. 378-379).

Précisons que les stoïciens étaient matérialistes, mais passons, et concentrons-nous sur les plats de résistance, un post suivant s’occupera de quelques desserts, à titre de délassement…

On a donc certes le droit d’être épicurien et disciple de Lucrèce, mais il faudrait alors avoir la cohérence minimum de ne pas faire l’apologie, à quelques pages de distance,

– à la fois d’un « Cosmos païen » fini, qui permettait aux hommes de vivre selon un « ordre du monde » « réglé par une puissance mystérieuse » (cf. p. 331), comme le soutenaient « les platoniciens et les stoïciens », ces derniers prônant en effet une « vie selon la Nature », laquelle était conçue comme une manifestation du « Logos », de l’intelligence et de l’ordre divin ; (le Cosmos des Tziganes et des japonais semblant appartenir aussi, pour M. Onfray à un même type de « métaphysique »…).

– Et d’un « Cosmos » lucrétien (même si l’on peut se demander si l’expression peut être utilisée ici en rigueur de termes…) pour lequel les maîtres mots sont « hasard », « infini », « absence de tout principe d’ordre », comme se plaisent à le souligner en effet les stoïciens, avec parfois l’ironie mordante d’un Marc Aurèle.

« Ces deux conceptions opposées correspondent respectivement au modèle d’univers proposé par la physique stoïcienne et au modèle d’univers proposé par la physique épicurienne » (P. Hadot, La citadelle intérieure. Introduction aux pensées de Marc Aurèle, Fayard, Paris 1992, p. 164-165).

Mais voilà : le lucrétien radical Onfray, surmonte, lui, « ces deux conceptions opposées » qui se sont affrontées tout au long de l’histoire de la philosophie, en s’affirmant, en même temps et apparemment sans problème majeur, un « sur-stoïcien », comme il se définit lui-même en précisant son rapport au nietzschéisme :

« C’est mon cas : on peut également aimer le surhomme comme figure d’un sur-stoïcisme qui définirait l’acceptation de tout ce qui advient en amendant cette figure fataliste par une pensée de la volonté contre le vouloir qui permettrait, sur le mode du stoïcisme antique, de distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas » (p. 139).

Le « sur-stoïcien » demeurant par ailleurs, cela va de soi, disciple de Nietzsche, dont on connaît le rejet farouche de toute pensée de l’ordre et donc de tout « Cosmos » au sens classique, en particulier stoïcien, comme nous le montre, par exemple, l’alinéa 109 du Gai Savoir :

« Le caractère du monde est celui d’un chaos éternel, non du fait de l’absence de nécessité, mais du fait d’une absence d’ordre, d’enchaînement, de forme, de beauté, de sagesse, bref de toute esthétique humaine (…) Or comment pourrions-nous nous permettre de louer ou blâmer l’univers !… il n’est ni parfait, ni beau, ni noble, et ne veut rien devenir de tout cela ; il ne cherche pas le moins du monde à imiter l’homme ! Il n’est touché par nul de nos jugements esthétiques et moraux, il ignore toute loi. Gardons-nous de dire qu’il en existe dans la nature (…) la cosmologie, dans la suite de ses épiphanies, a-t-elle jamais été autre chose qu’une expression de la poétique, un genre littéraire -fût-il mathématisé-, bref : une fable positiviste, une fiction de fictions ».

« Quelle géniale puissance de synthèse ! Je comprends qu’une telle audace conceptuelle fascine les médias qui, visiblement, ne peuvent plus s’en passer ! », s’émerveille Stultitia.
Mais voilà qu’un doute traverse son esprit : « Et si c’était du grand n’importe quoi ? », ajoute-t-elle, soudain troublée.

Mais laissons-la à ses apories, et continuons notre chemin par une petite réflexion sur les rapports de l’idée de Cosmos avec la science.

**** Suite au prochain numéro! ****

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