De la critique à la phobie. À propos de déclarations récentes de Mme Badinter et M. Valls et d’une dérive sémantique pas si innocente qu’elle le paraît.

Stultitia me propose aujourd’hui une petite leçon de langue française.

Car elle s’étonne de glissements récurrents ces derniers temps, en particulier de celui qui veut nous faire passer de la « critique » à la « phobie ».

Glissement dont témoigne la déjà célèbre intervention d’Élisabeth Badinter dans la matinale de France Inter du mercredi 6 janvier :

« Il faut s’accrocher et il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe, qui a été pendant pas mal d’années le stop absolu, l’interdiction de parler et presque la suspicion sur la laïcité. À partir du moment où les gens auront compris que c’est une arme contre la laïcité, peut-être qu’ils pourront laisser leur peur de côté pour dire les choses ».

Et aussi la façon dont une telle dérive sémantique a pu être reprise à son compte et défendue par un Premier Ministre.

J’admets que « se faire traiter d’imbécile » ne signifie pas nécessairement « être un imbécile », pas plus que « se faire traiter d’islamophobe » ne signifie pas toujours l’être effectivement. Le problème est de savoir quel type de déclaration a pu susciter ce jugement. S’agit-il de déclaration « à la Houellebecq »

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/12/18/de-christine-boutin-a-francois-en-passant-par-houellebecq-de-quelques-aventures-tragi-comiques-de-la-justice-et-de-la-semantique/

ou autres qui arborent fièrement leurs opinions avec une ignorance et une irrationalité caractéristiques, auquel cas le qualificatif de « phobie » est amplement justifié,

ou bien s’agit-il de »critiques » rationnelles, informées, émises avec une connaissance approfondie du sujet dont on traite, auquel cas on ne voit pas pourquoi notre intellectuelle ne s’en est pas tenu à ce terme, qui est en français le terme adéquat pour désigner ce type de réflexion.

Car n’aurait-il pas été nécessaire, par les temps qui courent, de faire un minimum de pédagogie, de préciser, par exemple : « il ne faut pas avoir peur de critiquer certaines interprétations de l’islam sans pour autant céder à l’islamophobie« , etc. ou autres expressions similaires ?

Et pourquoi ces précisions n’ont-elles pas été apportées ?

Car autant on peut concevoir qu’un penseur, un philosophe ou un politique revendique comme un honneur le fait d’être traité de « critique »
[κριτικός, terme qui renvoie « à une activité spécifique de la raison : opérer des partages, des discernements, et porter des jugements » (La philosophie de A à Z) et qui est de la famille du verbe κρίνω, (krinô), qui signifie distinguer, trier, passer au tamis, au crible] ;

autant il est difficile d’admettre que ce même penseur, philosophe ou politique puisse accepter un qualificatif qui a à voir avec la « phobie »
[Du grec φόβος, phóbos, terme qui, d’après le Robert, désigne « une forme de névrose caractérisée par la peur morbide, l’angoisse de certains objets, actes, situations ou idées »].

En son sens étymologique, la critique s’efforce de soupeser rationnellement, d’évaluer de façon réfléchie, de discerner avec prudence afin de pouvoir porter des jugements pertinents.

Elle exige donc de récuser avec force toute opinion qui relèverait d’une « phobie » qui lui est antinomique, comme de démentir sans équivoque toute accusation qui réduirait la critique à la « phobie ». En ce sens, en effet la « phobie » doit demeurer, pour le penseur comme pour le politique, « le stop absolu« , la limite qu’il importe de ne pas approcher.

Ainsi, on ne voit pas en quoi se faire traiter de « phobique », quel que soit l’objet d’une telle « névrose » ou « peur morbide », pourrait constituer un titre de fierté dont on pourrait se parer dans les médias ou devant le peuple, comme le font pourtant  – non sans un certain snobisme branché de la provocation – bien des habitués des journaux et des ondes.

Et tout intellectuel, comme tout politique digne de ce nom, ne devrait-il pas faire en sorte de se garder de toute opinion ou déclaration qui pourrait donner à croire qu’il cède en quoi que ce soit à cette irrationalité morbide et névrotique qui caractérise hélas bon nombre de discours que l’on entend aujourd’hui en ce qui concerne en particulier les immigrés, les réfugiés ou l’islam ?

Discours qui ont à l’évidence l’intention bien arrêtée de jouer dangereusement avec un fond ambigu qu’il n’est hélas que trop facile d’éveiller dans le cœur de chacun.
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/12/09/a-propos-de-resultats-electoraux-petit-exercice-dapplication-de-quelques-reflexions-du-post-precedent/

Que l’on se montre critique envers les déviations des religions, quelles qu’elles soient, celles du judaïsme, du christianisme, de l’islam, du bouddhisme ou autres, cela fait certes partie d’un légitime effort de clarification et de salubrité publique.
(Et, sur chacun de ces sujets Stultitia, s’inspirant de ses maîtres Érasme et Montaigne, s’efforce d’apporter, à son humble mesure, sa propre contribution) :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/11/06/essentialisme-ou-hermeneutique-breve-a-propos-de-lislam-et-loccident-repliques-dalain-finkielkraut-avec-tarek-oubrou-et-daniel-sibony/
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/31/des-papes-de-la-pedophilie-de-lordination-des-femmes-et-de-quelques-autres-rudiments-de-theologie-sommaire/
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/11/21/conversion-contre-lislam-versus-conversion-a-lislam-et-de-la-conversion-a-lhermeneutique-comme-condition-prealable-reflechir-avec-youssef-seddik/
etc…

D’un même effort critique relève d’ailleurs aussi la dénonciation du simplisme d’un athéisme « branché » qui ne peut que ridiculiser la philosophie, tout comme celle des dévoiements dogmatiques d’une « laïcardité » obtuse qui prétend transformer en arme contre les religions la laïcité, dont l’essence doit être au contraire de fournir un cadre assurant la liberté de conscience et de pensée.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/09/23/subprimes-de-la-pensee-et-bulles-intellectuelles-a-propos-de-recentes-inflations-mediatiques-a-la-onfray-et-consorts/
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/02/13/a-propos-de-liranien-de-mehran-tamadon-et-du-port-du-voile-a-luniversite/

Mais accepter qu’au nom de cet indispensable travail de l’intelligence, on puisse abolir, même de façon allusive, la distinction entre critique et « phobie », il y a là un pas qu’aucun penseur, et encore moins aucune personnalité politique, ne devrait pouvoir se permettre.

Il est bien sûr légitime et indispensable de critiquer certaines compréhensions de l’islam. Bien des musulmans sont en première ligne pour le faire, comme nous le montre par exemple Tareq Oubrou lorsqu’il déclare que « la République n’a pas à reculer devant l’UOIF. La République doit être fidèle à ses valeurs » :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/11/06/essentialisme-ou-hermeneutique-breve-a-propos-de-lislam-et-loccident-repliques-dalain-finkielkraut-avec-tarek-oubrou-et-daniel-sibony/

Mais je n’ai pas entendu dire pour autant que Tareq Oubrou ait en cela revendiqué le titre d’islamophobe, ni même qu’il ait salué les allégations ignorantes d’un Onfray ou d’un Houellebecq.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/12/18/de-christine-boutin-a-francois-en-passant-par-houellebecq-de-quelques-aventures-tragi-comiques-de-la-justice-et-de-la-semantique/

Tout comme il est justifié de critiquer certaines compréhensions du christianisme, du judaïsme, etc.

Je n’en veux pour preuve que le magnifique film d’Amos Gitaï, « Le dernier jour d’Yitzhak Rabin »
http://www.telerama.fr/cinema/amos-gitai-le-dernier-jour-d-yitzhak-rabin-touche-un-nerf-a-vif-en-israel,135785.php
où le réalisateur dénonce les incitations au meurtre fomentées par certaines communautés juives intégristes, sans pour autant à ma connaissance se qualifier d’antisémite ou de « judéophobe » ;

ou encore Lydie Salvayre, lorsqu’elle rappelle la part active – et toujours pas reconnue – prise par la hiérarchie catholique espagnole à la « croisade » franquiste en faisant référence à Bernanos, qu’il serait difficile de soupçonner de « christianophobie ».
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/01/04/de-la-lecture-de-lydie-salvayre-comme-therapie-contre-lalzheimer-spirituel-et-quil-ne-faut-pas-prendre-les-petites-filles-pour-des-enfants-de-choeur/

Il est donc inacceptable qu’une intellectuelle en vue ou un Premier Ministre puissent pactiser de façon aussi légère et désinvolte avec ce qui relève de la « phobie », l’islamophobie en l’occurrence, sans prendre la peine de la distinguer rigoureusement de la critique.

Car si eux ne le font pas, qui donc le fera?

Tout comme il serait inadmissible, même et surtout lorsqu’on dénonce certaines pratiques, qu’on puisse pactiser avec quoi que ce soit qui aurait à voir avec la judéophobie, l’homophobie, la christianophobie, ou toute autre « phobie » du même type, qu’elle concerne des orientations sexuelles, philosophiques ou religieuses.

[Petit rappel de notions philosophiques élémentaires : Contrairement à ce que prétendent à tort certains par ignorance du droit – cf. Caroline Fourest en particulier, La Tentation obscurantiste, Grasset 2005, chapitre « Le piège du mot islamophobie », – il convient de placer toutes ces « phobies » au même niveau. Le droit ne repose en effet aucunement sur le fait, qu’il soit génétique, biologique, psychologique, etc.. Ce n’est pas parce qu’une religion ou une philosophie relèveraient d’un libre choix alors que l’homosexualité n’en relèverait pas, car elle qualifierait « l’essence » des personnes homosexuelles, « ce qu’elles sont » et non leurs choix, comme le dit C. Fourest, que cela impliquerait que le droit devrait sanctionner la « phobie » envers la seconde et tolérer envers les premières une telle « phobie » sans la distinguer de la critique légitime. Par définition, le droit relève d’un impératif qui fait être le respect pour ce qu’il estime digne d’en bénéficier. Si un jour le droit décide que les animaux ne doivent plus être consommés, leur consommation sera sanctionnée par la loi. Non du fait de « ce qu’ils sont », (rien n’empêche en fait de les consommer, et notre droit actuel le permet) mais parce que le propre du droit est de décider de ce qui doit être en fonction des objectifs et des idéaux que se donne une société. Ainsi il est indifférent aux yeux du droit de savoir si une personne homosexuelle choisit ou non de l’être, de savoir « ce qu’elle est » (que ce soit du fait de la génétique, de la psychologie, de la sociologie, etc), question qui reste ouverte (cf. là-dessus par ex. S. Pinker, Comment fonctionne l’esprit, Seuil 2000, p.65-68 : qu’en serait-il en effet si la science montrait que l’homosexualité fait l’objet d’un choix : cela légitimerait-il alors l’homophobie, selon la « logique » de Caroline Fourest ?). L’argument n’a pas de pertinence. Il suffit que le droit – nécessairement autonome par rapport au fait, y compris scientifique -décide que tout être humain, homosexuel ou pas, doit être respecté, un point c’est tout. Tout comme le fait de constater scientifiquement la diversité, génétique, hématologique, dermatologique, culturelle, etc. des êtres humains dans l’ordre de « ce qui est » n’a aucune incidence sur l’éthique et le droit qui décident – ou non, car la régression est toujours possible, cf. nazisme, etc. – de leur conférer dans l’ordre de ce qui doit être la même dignité et les mêmes droits. De la même manière, c’est au droit et non au fait qu’il appartient, si une société le désire, d’autoriser ce qui relève de la critique tout en sanctionnant ce qui relève de la phobie. On pourrait faire une analogie avec les articles 24, 29 et 32 du chapitre IV de la Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse (Version consolidée au 09 janvier 2015) qui, tout en affirmant la liberté d’expression, condamnent  » la diffamation commise (…) envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée » tout autant que « la diffamation commise par les mêmes moyens envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur sexe, de leur orientation ou identité sexuelle ou de leur handicap. » ].

Oh ! Bien sûr, une certaine oligophrénie laïcarde mentionnée plus haut nous assurera aussi, à travers quelques-unes de ses figures les plus médiatiques, que l’islamophobie est une création des musulmans eux-mêmes, qui chercheraient par ce terme à discréditer et criminaliser toute critique les concernant, et qu’il serait donc en quelque sorte légitime de retourner le terme contre eux en assumant son islamophobie.

Mais en quoi l’évocation d’un tel « chantage à l’islamophobie », comme le qualifie Régis Debray,
http://www.marianne.net/regis-debray-chantage-islamophobie-est-insupportable-100239746.html
en dépit de son instrumentalisation bien sûr attestée chez certains, autoriserait-elle à ignorer l’indéniable montée – en France et ailleurs – des actes malveillants à l’encontre des musulmans alors même qu’ils croissent de 223% en France entre 2014 et 2015 ?
(Chiffres du ministère de l’intérieur, cités à la suite de l’intéressante interview de Bernard Cazeneuve dans :
http://www.la-croix.com/France/Bernard-Cazeneuve-Dans-Republique-notion-cardinale-respect-2016-01-19-1200732386 )

On le sait, un même « chantage à la « judéophobie » ou à l’antisémitisme prétend interdire toute critique des politiques menées en Israël à l’encontre des palestiniens.
En reconnaître l’existence voudrait-il dire pour autant que l’antisémitisme n’a pas existé ou n’existerait pas ?
Et qu’on pourrait considérer comme un acte de courage ou un titre de fierté « de se faire traiter d’antisémite » ?

De telles pratiques dissimulent bien mal, dans un cas comme dans l’autre, des négationnismes et des « levées des inhibitions » dont on pensait le caractère idéologique réservé à certains courants politiques bien connus.

Il est d’autant plus inquiétant de les voir désormais s’affirmer au grand jour dans un certain monde intellectuel, se répandre dans les médias à travers des figures qui ne brillent pas spécialement par leur discernement critique, jusqu’à contaminer le discours des plus hauts responsables politiques.

Or, tout comme il y a des levées des inhibitions qu’il vaut mieux ne pas susciter
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/12/09/a-propos-de-resultats-electoraux-petit-exercice-dapplication-de-quelques-reflexions-du-post-precedent/
il y a des tabous lexicaux avec lesquels il vaudrait mieux ne pas jouer à la légère.

Légitimer la sémantique de la phobie fait partie de ces jeux pour le moins ambigus.

Est-il d’ailleurs ici question de légèreté, tant on constate l’ampleur des efforts sciemment déployés en vue de séduire une certaine catégorie de l’électorat sensible à de telles dérives?

J’avais dans mon dernier post reproduit une citation tirée du livre de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Seuil 2015, p.208-209 :

« H. Welzer [Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIème siècle, Gallimard 2009] montre comment une société peut lentement et imperceptiblement repousser les limites du tolérable au point de remettre en cause ses valeurs pacifiques et humanistes, et sombrer dans ce qu’elle aurait considéré comme inacceptable quelques années auparavant ».

Bien des signes paraissent indiquer que ce glissement imperceptible « des limites du tolérable » est désormais en cours.

La banalisation de la revendication de la « phobie » au détriment de la critique en fait partie.

Saluons donc le travail de ceux qui, en dépit bien sûr de maladresses à redresser, nous aident à conserver aux mots leur sens, nous évitant ainsi de dévoyer, en même temps que notre langage, l’éthique dont il est porteur.

http://www.liberation.fr/debats/2016/01/26/lettre-de-soutien-a-jean-louis-bianco_1429038

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/01/24/de-quoi-valls-est-il-le-nom_4852581_3232.html

http://www.lavie.fr/debats/edito/laicite-un-peu-de-raison-26-01-2016-70080_429.php
etc…, etc…, etc…

 

Ajout du 31/01:

Un bon article, qui fait le point sur « l’affaire » Badinter-Bianco et fait honneur à cette « laïcité de sang froid », que prône le grand spécialiste Jean Baubérot, par ailleurs signataire de la « lettre de soutien à Jean Louis Bianco ». Même s’il n’en va pas forcément de même de certains commentaires qu’il suscite…

http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/01/30/les-musulmans-redoutent-le-piege-de-la-division_4856466_3224.html?xtmc=les_musulmans_redoutent&xtcr=1

***

«  »Infliger aux «enfants des rues nord-africains le châtiment qu’ils méritent» ».

http://www.liberation.fr/planete/2016/01/30/suede-des-hommes-masques-agressent-les-refugies-au-centre-de-stockholm_1430063

Mais dormons en paix, braves gens! Sans doute s’agit-il de « chantage à l’islamophobie »…

Ajout du 01/02:

Une « remarque » que j’ai postée en réponse à une critique dans les discussions de l’article de Julia Pascual mentionné plus haut (« les musulmans redoutent… »). Je l’ajoute en tant que précision apportée à ce débat:

« J’espère qu’E. Badinter a effectivement de bonnes intentions, mais elle se trompe en se fourvoyant dans le lexique de l’islamophobie. Pour moi comme pour nombre de musulman(e)s, c’est par islamophilie que nous critiquons ce que certains font de l’islam. Tout vocabulaire pousse au crime de l’islamophobie doit en effet être récusé à temps et à contretemps. »

Car autant je peux critiquer une certaine politique française, autant je dénie à quiconque le droit de me qualifier de « francophobe ». Je n’ai certes pas à « avoir peur de me faire traiter » de ce qualificatif », mais si c’était le cas, je mettrais immédiatement tout en œuvre pour le récuser, tout comme si l’on me traitait de judéophobe, d’antisémite ou d’homophobe.

Encore une fois, les mots ont un sens, et le terme de phobie ne doit pas être assimilé à celui de critique sous peine de grave perversion. Le fait qu’une telle perversion puisse ne pas être délibérée ne constitue pas une raison pour ne pas la signaler.

Ajout du 02/02:

Un rappel salutaire, en dépit de nombreux commentaires navrants dans les « réactions », bien caractéristiques hélas du « glissement » dont il a été question plus haut et d’un état préoccupant de la pensée :

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/02/01/la-france-sans-les-musulmans-ne-serait-pas-la-france_4857016_3232.html
Pour l’historien, le philosophe, le scientifique ou le poète, l’islam a fait et continue à faire partie des forces civilisatrices de l’Occident, au même titre que le judaïsme, le christianisme, l’humanisme de la Renaissance et des Lumières, etc..

Mais, là encore, il faut se garder des manichéismes simplistes qui distinguent une fois pour toutes les gentils et les méchants.

L’homme est ainsi fait, nous dit encore Freud, que chacun de ces courants a en permanence à se confronter à son double de l’ombre et à le combattre :

L’athéisme qui devait changer le monde a engendré les terreurs, massacres de masse et totalitarismes que nous savons ; toute religion connaît ses inquisitions et ses intégrismes criminels.

D’où l’importance de ne rien lâcher sur la laïcité, qui, lorsqu’elle ne glisse pas vers la caricature stupide et la sémantique de la phobie, permet cette coexistence respectueuse et cet enrichissement mutuel, seuls capables d’orienter vers la lumière les facettes diverses qui confèrent son intérêt à l’aventure humaine.

Ajout du 03/02:

Encore un excellent article que j’avais laissé passer:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/01/21/pour-aborder-la-laicite-il-faut-rappeler-le-droit-seulement-le-droit_4851342_3232.html

Ajout du 04/02:

Encore un exemple de « chantage à l’islamophobie« , je présume…

http://www.liberation.fr/planete/2016/02/03/obama-defend-les-musulmans-americains-contre-les-offensives-islamophobes_1430925

Aux États-Unis, « Dans ce contexte délétère, les attaques visant mosquées et musulmans sont en augmentation. D’après un décompte du professeur Brian Levin, de l’université de Californie, les crimes haineux visant la communauté musulmane ont triplé en 2015, avec un pic au cours des derniers mois de l’année. «Nous sommes une famille américaine. Lorsqu’une partie de cette famille se sent séparée, infériorisée ou prise pour cible, cela déchire les fondements de notre nation», a souligné Barack Obama ».

 

10 commentaires sur “De la critique à la phobie. À propos de déclarations récentes de Mme Badinter et M. Valls et d’une dérive sémantique pas si innocente qu’elle le paraît.

  1. Bonsoir,
    Lorsque j’ai regardé la vidéo, d E Badinter dont il est question, j’ai ressenti un malaise.
    Ton article m’a permis de formaliser les raisons de ce malaise: merci !
    Je suis d’accord avec ta remarque: « en dépit de nombreux commentaires navrants dans les « réactions », bien caractéristiques hélas du « glissement » dont il a été question plus haut et d’un état préoccupant de la pensée », ma devinette « A force de tourner en rond etc » leurs était destinées.
    qear.blog.lemonde.fr

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  2. Bonsoir,
    et merci pour ce commentaire. Il est réconfortant de se sentir soutenu.
    Pour ma part, je suis en effet inquiet devant la banalisation de « réactions » sans cesse plus décomplexées chaque fois qu’il est question de l’islam dans un article. Et de leur nombre croissant…
    Je viens de rajouter le lien concernant la visite d’Obama à la mosquée. On souhaiterait que des gestes de ce genre fassent école en France au plus haut niveau. À quand un président désavouant clairement le recours à tout lexique de la « phobie » ?
    Il est fatigant de constater combien l’exemple du courage politique (immigrés, islamophobie…) nous vient ces derniers temps de l’étranger.

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  3. Bonjour, et un peu désolé de devoir me demander si vous n’avez pas consacré beaucoup de temps à un faux procès, alors que vous aviez bien mis le doigt dès le début sur la question essentielle en demandant :

    « Car n’aurait-il pas été nécessaire, par les temps qui courent, de faire un minimum de pédagogie, de préciser, par exemple : « il ne faut pas avoir peur de critiquer certaines interprétations de l’islam sans pour autant céder à l’islamophobie », etc. ou autres expressions similaires ? »

    Or, à quel apprenant proposeriez-vous la pédagogie que vous évoquez ? Alors qu’on ne peut plus ignorer maintenant que l’accusation « d’islamophobie » est celle qu’utilisent, depuis la révolution islamique réussie en Iran (fin de la décennie 1970), les prosélytes islamistes les plus virulents pour tenter d’intimider quiconque oserait la moindre critique, non pas de l’islam (qui n’y a pas grand chose à y voir) mais de l’islamisme, idéologie totalitaire prétendant s’appuyer sur l’islam dans sa quête de pouvoir politique. Voir, à titre d’exemple, les nombreuses manipulations du CCIF sur ce terrain volontairement miné.

    Naguère, on était traité « d’anticommuniste primaire » (sinon « primate ») dès que l’on osait refuser de s’aveugler sur certaines mortelles dérives du bel idéal communiste que des dictateurs atroces avaient dévoyé au service de leur paranoïa ou de leur délire de puissance.

    Aujourd’hui, lorsqu’on sait ce qu’est la théocrature islamiste sous laquelle des populations entières souffrent le martyre, mais aussi dont sont menacés des pans entiers de nos banlieues, pouvons-nous encore accepter le chantage que nous font les prosélytes de cette idéologie lorsqu’ils tentent avec l’emploi du terme « islamophobe » de faire l’amalgame entre une légitime critique d’une idéologie totalitaire et ce qui serait du racisme antimusulman ?

    Accepter le terme d’islamophobie qu’ils nous proposent, n’est-ce pas saisir par le tranchant de la lame l’arme que brandissent les islamistes pour meurtrir ici… ou égorger là ?

    Lorsque Victor Hugo, ce croyant génial et sublime, accepta, avec l’énergie et l’art qu’on lui reconnaît, de se lancer dans le combat anticlérical qui lui semblait nécessaire face à l’ignoble soutien que le cléricalisme de l’Eglise catholique de son époque portait au Second Empire, eût-il été légitime de l’accuser de cristianophobie, ou de racisme anti-chrétien ?

    Je ne développe pas, vous m’aurez compris. Bien à vous.

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  4. Bonjour Claustaire !

    Content de vous retrouver. Mais un peu étonné aussi, car j’ai du mal à reconnaître votre discernement habituel et je me demande si vous ne vous méprenez pas sur mes propos.

    Quand vous dites «qu’on ne peut plus ignorer maintenant que l’accusation « d’islamophobie » est celle qu’utilisent, depuis la révolution islamique réussie en Iran (fin de la décennie 1970), les prosélytes islamistes les plus virulents pour tenter d’intimider quiconque oserait la moindre critique, non pas de l’islam (qui n’y a pas grand chose à y voir) mais de l’islamisme »
    je suis bien sûr entièrement d’accord sur la deuxième partie de la phrase, puisque c’est ce que je dis moi-même.

    [Pour ce qui est de la première partie concernant la Révolution Islamique, l’allégation reprise à Caroline Fourest est erronée. Mais passons pour le moment. Stultitia opérera peut-être un jour à propos des assertions surmédiatisées et quelque peu rapides de cette dame un décryptage de salubrité publique à la manière de ce qu’elle a fait concernant quelques prouesses de Michel Onfray…]
    [Ajout: Un petit début, car il y aurait bien des choses à ajouter:
    http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/03/02/dune-desinhibition-de-lislamophobie-de-ses-origines-et-de-ses-consequences-reflexion-sur-une-erreur-de-methodologie-et-un-sophisme-de-caroline-fourest/]

    Mais, pour ma part, je rajoute :
    « En quoi l’évocation d’un tel « chantage à l’islamophobie », comme le qualifie Régis Debray,
    en dépit de son instrumentalisation bien sûr attestée chez certains, autoriserait-elle à ignorer l’indéniable montée – en France et ailleurs – des actes malveillants à l’encontre des musulmans alors même qu’ils croissent de 223% en France entre 2014 et 2015 ?
    (Chiffres du ministère de l’intérieur
    (…).

    Il est évident que l’accusation d’islamophobie est instrumentalisée par les islamistes « pour tenter d’intimider quiconque oserait la moindre critique » de l’islamisme, comme vous le dites fort bien.

    Mais de là à essayer de nous faire croire, comme certain(e)s professionnel(le)s du déni, que l’islamophobie serait une vue de l’esprit, il y a un pas !

    C’est pourquoi je fais plus bas la comparaison avec l’accusation d’antisémitisme qui, elle aussi, on le sait, est systématiquement utilisée par certains chaque fois que quelqu’un s’aventure à remettre en question la politique israélienne envers les palestiniens.
    Cela signifie-t-il pour autant que l’antisémitisme serait une vue de l’esprit ?

    « On le sait, un même « chantage à la « judéophobie » ou à l’antisémitisme prétend interdire toute critique des politiques menées en Israël à l’encontre des palestiniens. En reconnaître l’existence voudrait-il dire pour autant que l’antisémitisme n’a pas existé ou n’existerait pas ? »

    Je vous garantis que tout français juif sait que l’antisémitisme existe, dans le monde et en France, même si certains déséquilibrés simulent des attaques antisémites. Il suffit d’évoquer l’affaire Ilan Halimi et bien d’autres.

    De la même manière, je peux vous garantir que l’islamophobie existe en France, et que chacune et chacun des dizaines d’élèves musulman(e)s que j’ai eu dans mes classes peut en témoigner à sa manière. Ainsi que toutes celles et ceux qui sont victimes des discrimination à l’embauche et autres ségrégations « au faciès » bien attestées dans les chiffres, etc.

    De plus, il faut savoir que cette islamophobie est en croissance rapide en France et en Europe, comme le montrent toutes les études disponibles,
    http://www.lemonde.fr/immigration-et-diversite/article/2016/03/01/un-rapport-du-conseil-de-l-europe-deplore-la-banalisation-du-racisme-en-france_4874037_1654200.html

    et comme en attestent d’ailleurs les « réactions » sans cesse plus décomplexées sur les forums ou les réseaux sociaux au moindre article concernant l’islam.

    Je pense qu’il faut avoir une sérieuse propension au déni pour ne pas s’en rendre compte : la montée du racisme, de la xénophobie, de l’islamophobie, de l’antisémitisme, est une réalité très préoccupante en France et en Europe (Mais peut-être les islamistes, comme ils ont « inventé l’islamophobie », ont-ils aussi aussi inventé Pegida ?). Réalité dont il importe de prendre très sérieusement la mesure de toute urgence plutôt que de se complaire dans le déni.

    Cette montée fait bien évidemment le jeu des islamistes, qui l’attisent, selon la stratégie très classique et archi-connue de l’escalade, afin d’obliger les « modérés » à prendre parti.

    Et il est vrai que lorsqu’on entend partout, claironné par le gratin de notre « intelligentsia », le refrain que « l’islam est la religion la plus con », que les musulmans sont par essence incapables d’accéder à la civilisation, de respecter les femmes, ou autres remarques pleines de finesse autant que d’érudition, il ne faut pas trop s’étonner que certains en viennent à prendre les armes !

    Il est donc grand temps de se fixer des règles qui permettraient de sortir de cette dangereuse spirale dans laquelle certains font tout pour nous piéger.

    La première doit être donc de bannir systématiquement le vocabulaire de la « phobie », surtout au niveau des déclarations intellectuelles et politiques qui font autorité dans les médias. C’est ce que dit mon post.
    Curieusement (et de façon quelque peu contradictoire) c’est aussi ce que vous soutenez :
    « Accepter le terme d’islamophobie qu’ils nous proposent, n’est-ce pas saisir par le tranchant de la lame l’arme que brandissent les islamistes pour meurtrir ici… ou égorger là ? » (cf. aussi votre remarque sur Victor Hugo).

    La deuxième, c’est de mettre en pratique, vis-à-vis de l’islam comme de toute autre conviction, le « respect de toutes les croyances » inscrit à l’article 3 de notre Constitution (cf. mon dernier post).

    Commencer par s’informer tant soit peu quand on parle de l’islam. C’est la moindre des politesses, mais combien parmi les intervenants phobiques qui s’étalent sur les forums ont-ils lu, par exemple, le beau livre de Rachid Benzine intitulé « Les nouveaux penseurs de l’islam » ?

    Cela nous aiderait à mieux distinguer abord phobique et critique respectueuse et documentée, qui peut se faire de l’intérieur même d’une religion. Car ce que nous montrent ces « nouveaux penseurs » et bien d’autres (cf. l’intervention d’Ingrid Betancourt au « 28 Minutes » de hier, sur Arte, à propos de la résistance des musulmanes iraniennes contre le régime des mollahs), c’est que la réforme de l’islam se produira non pas du fait des prescriptions ô combien savantes et approfondies des Houellebecq, Onfray et autres Fourest, mais essentiellement grâce au travail permanent de celles et ceux qui vivent quotidiennement de cette religion. Et qui en ont ras-le-bol des considérations condescendantes et empreintes d’un paternalisme un tantinet néo-colonialiste de ceux qui prétendent parler à leur place, surtout avec la compétence dont témoignent les sommités médiatiques citées plus haut.
    Cordialement!

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  5. Merci de votre souci d’échanger et d’argumenter. [On se demandera d’ailleurs de combien de vies vous disposez pour trouver autant de temps à vous expliquer ici :-]

    Pour ma part, j’ai trouvé insupportable le récent procès en islamophobie et en racisme fait en meute à Kamel Daoud.

    Si nous ne pouvons rien ignorer du racisme anti-arabes et/ou anti-musulmans qui se répand ici, des gens comme Daoud ou Sensal savent aussi parfaitement ce qui se passe dans la société où ils vivent et doivent avoir le droit de nous exposer leurs analyses sans risquer des procès publics de la part de gens qui aboient en meute.

    Nous ne pouvons pas ignorer les risques que prennent ceux qui, dans le monde musulman bien sûr, mais aussi ici, se permettent de vouloir résister au prosélytisme islamiste en en dénonçant certains « prophètes » ou missionnaires voire en recourant à la caricature pour en dénoncer les outrecuidances.

    Des Onfray et des Fourest peuvent mériter certains sourires ou susciter certains agacements par certains de leurs propos ou positions, leur engagement n’en est pas moins méritoire et précieux. Et courageux. D’autre intellectuels (là-bas et ici) ont mortellement payé pour le savoir.

    Il a fallu l’autre jour que ce soit un Bruckner (pourtant peu suspect d’anticléricalisme ou de racisme) qui vienne prendre la défense de Daoud. A ce propos, auriez-vous des liens vers des intellectuels estampillés « de gauche » venus dénoncer la chasse lancée contre Daoud ? Je vous saurais gré de m’en proposer, car j’ai dû en rater beaucoup…

    Sur l’inquiétant développement du racisme anti-arabe ou anti-musulman (qui, faute de légitime et intelligente mobilisation anticléricale contre les outrances islamistes, peut effectivement finir en véritable ‘islamophobie’), il faut à mon avis, paradoxalement, le corréler avec l’aveuglement dont fait preuve notre intelligentsia à l’égard du prosélytisme islamiste. Si l’internationale salafiste ou wahhabite largement financée par les pétrodollars avait été dès le début correctement analysée et dénoncée (tant par nos intellectuels que par les organisations musulmanes ‘représentatives’ et censément laïques de notre pays) lorsqu’elle a décidé que tout pays où vivent des populations musulmanes devait devenir terre de mission et de conquête, sans doute nos compatriotes auraient-ils été moins tentés de généraliser et de confondre islam et islamisme, musulman pratiquant mais laïque et musulman prosélyte.

    J’en reste là, pour aujourd’hui. Bien à vous.

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  6. Bonjour,
    Et mes excuses, car je n’avais pas vu que vous aviez répondu aussi sur ce post.

    Je suis d’accord avec vous sur vos premières phrases : j’ai moi aussi été choqué par le « procès fait en meute » à Kamel Daoud.
    Pas tant par les arguments – parce qu’il me semble qu’il est légitime que certains soient pris en compte, comme je l’ai dit à propos de la réduction abusive « d’un espace regroupant plus d’un milliard d’habitants et s’étendant sur plusieurs milliers de kilomètres à une entité homogène », etc.
    mais par le ton et la prétention. On aurait pu en effet débattre avec respect des arguments plutôt que d’intenter d’emblée une sorte de « procès en sorcellerie ».

    En dépit de l’autre « meute » (celle des spécialistes des commentaires islamophobes –j’assume le terme, cf. plus bas- qu’il a suscité) je pense que la mise au point de Jocelyne Dakhlia, bien qu’elle ait signé avec le « collectif », a en partie « rectifié le tir » avec pertinence.
    http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/03/01/le-choc-des-cultures-c-est-la-vraie-defaite-du-debat_4874504_3232.html?xtmc=kamel_daoud&xtcr=2

    Bien qu’il soit évident que certaines compréhensions de l’islam développent un abord de la femme et de la sexualité inacceptables, il y a près de 5 millions de musulmans en France, plus de 4 en Allemagne, etc. Si la pratique du viol était intrinsèque à l’islam, on ne pourrait pas faire un pas dans la rue ! Attention donc à ne pas tomber là encore dans les arguments manifestement islamophobes à la Trump, pour lequel les musulmans (et les mexicains au passage) ne peuvent être que des violeurs et des voleurs, comme l’étaient à l’évidence tous les juifs dans les années 30. Comme le souligne Jocelyne Dakhlia, le fait que des gardiens de camps de migrants ou des policiers soient en ce moment accusés de harcèlement ne veut pas dire que tous les allemands sont des obsédés sexuels, pas plus que le fait qu’il y ait des hooligans chez les supporteurs de football ne signifie que tous les amateurs de ce sport sont des tueurs en puissance.

    Je suis bien entendu aussi d’accord avec vous pour soutenir ceux qui prennent le risque de « vouloir résister au prosélytisme islamiste », dont Kamel Daoud, bien sûr. J’ai plusieurs fois fait mémoire dans mes posts du musulman Muhammad Mahmoud Taha, pendu par les intégristes soudanais pour avoir défendu le droit à une lecture herméneutique du Coran.

    Je me sépare par contre de vos réflexions en ce qui concerne la place que vous faites à Onfray et Fourest, auxquels je rajouterai d’ailleurs Bruckner et quelques autres.
    Je ne pense pas qu’on puisse défendre quelque cause que ce soit à coup d’ignorance, voire de mensonges ou du moins de sophismes évidents (cf. mon dernier post).

    Le sophisme de Caroline Fourest – encore repris par Bruckner alors qu’il a été maintes fois démenti – a déclenché dans une certaine intelligentsia (dont je pense pour ma part qu’elle n’attendait que cela, d’une part chez certains pour manifester de façon simpliste la supériorité si évidente de l’athéisme sur la religion dans son ensemble, d’autre part pour désinhiber chez d’autres, mais aussi parfois chez les mêmes, les vieux fantasmes islamophobes qui n’ont jamais disparu en France, cf. article d’Alain Ruscio, mais aussi Alain Gresh, Thomas Deltombe, etc. pas plus que n’ont disparu les fantasmes antisémites), ce sophisme donc a déclenché l’incontestable désinhibition de l’islamophobie qui est devenue chez certains un fond de commerce particulièrement juteux. Il n’y a qu’à voir les tirages atteints par les ouvrages, non seulement de Fourest, mais aussi de Zemmour, Houellebecq, Onfray, etc. qui, j’en suis désolé, partagent tous la même ignorance crasse de l’islam, et le même simplisme potentiellement criminogène.

    Simplisme qui s’est emparé des médias et fait désormais son chemin chez les politiques en polluant toute discussion sérieuse sur l’islam, en occultant en particulier la voix des musulmans réformateurs, qui représentent l’avenir de l’islam, à condition qu’on ne le prive pas de parole comme le font les intégristes. Quand on pense qu’on a pu et qu’on peut encore inviter à la télévision ou à la radio des Fourest et des Onfray pour parler de l’islam (!!!) alors qu’on dispose de Charfi, de Chebel, de Benzine, de Chabbi, de Seddik, etc. etc. on se demande dans quel monde on vit, et si le projet n’est pas de revenir aux années 30 et à la promotion systématique de la spirale des affrontements.

    Pour ma part, j’admire la bienveillance et la force de caractère de l’immense majorité des français musulmans, qui peuvent entendre les tombereaux invraisemblables d’imbécillités que quelques grandes gueules médiatiques ignares déversent sur l’islam sans avoir envie de devenir violents ! Si j’étais musulman, j’avoue que je ne sais pas si j’aurais cette force…

    Il serait donc urgent que les médias reprennent la main, et luttent contre ce genre de désinformation délibérée et le danger considérable qu’elle constitue.

    Le problème, et j’en viens à votre dernier point, c’est qu’il y a eu, certes, et qu’il y a peut-être encore un « aveuglement dont fait preuve notre intelligentsia à l’égard du prosélytisme islamiste ». C’est indéniable. Mais pour ma part, je pense qu’il est désormais minoritaire, et les événements lui donnent sans doute le coup de grâce.
    Peut-on citer un intellectuel ou un politique prétendant actuellement que le prosélytisme ou la radicalisation islamiste n’existe pas ?

    Bien sûr, on sait que certains s’empressent de dénoncer un discours « islamiste » chaque fois que des auteurs comme Edwy Plenel, Raphaël Liogier, ou autres partisans bien connus du djihadisme, osent avancer que l’islam pourrait ne pas être le mal absolu. J’avoue que je me suis vu moi-même affubler de ce genre de costume. Mais on peut ne pas se laisser prendre à la manœuvre. Il faut bien que le FN soigne sa propagande, ainsi que quelques partisans d’un laïcardité bien douteuse, qui le rejoignent sur ce point.

    Mais j’ai bien des raisons de douter qu’un tel aveuglement soit la cause essentielle du fait que « nos compatriotes auraient (…) été (…) tentés de généraliser et de confondre islam et islamisme, musulman pratiquant mais laïque et musulman prosélyte ».
    Car je crois que celles et ceux qui veulent échapper à une telle confusion peuvent le faire facilement, en dépit de l’inconséquence des médias, simplement en regardant autour d’eux ce que sont dans leur immense majorité les françaises et les français musulmans. L’effort est loin d’être hors de portée.

    Mais il se trouve que des intérêts puissants ont besoin d’alimenter, d’un côté comme de l’autre, cette spirale de l’affrontement par laquelle une islamophobie qu’il est si facile d’éveiller (cf. encore article de Ruscio) fait le jeu du djihadisme et réciproquement. Il importe donc plus que jamais ne pas nous y laisser prendre.
    Cf. encore entre autres mes posts des 17/11/ et 09/12/2015, etc.

    Quant aux « intellectuels de gauche » ayant soutenu Kamel Daoud, j’avoue que je ne peux vous renseigner sur ce point. Passez-moi les liens si vous en trouvez!
    Vous avez toujours Valls. La question étant de savoir, non pas tellement s’il est un intellectuel, mais surtout s’il est de gauche…
    Cordialement

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  7. Je suis, encore une fois, essentiellement d’accord avec votre article.

    À quelques remarques près, toutefois, qui reprennent une fois encore celles que j’ai développées au long de mes derniers posts.

    Car il me semble nécessaire de continuer à défendre, envers et contre tout, la pertinence de la distinction entre la critique et la phobie.
    Et donc, en corollaire, de nommer ceux qui cèdent, pas forcément en permanence certes, à la confusion.

    Critiquer radicalement la compréhension que certaines tendances de l’islam, hélas majoritaires en de nombreux pays, ont de la condition féminine et de la sexualité, c’est de la critique.

    Dire que, par essence, l’islam en tant que tel ne peut et ne pourra jamais que s’opposer à l’émancipation de la femme, même si c’est énoncé par un « libre penseur », c’est de l’islamophobie, de la même manière que soutenir que « le » musulman (comme un temps on disait « le » juif ) ne peut être qu’un machiste obsédé sexuel, c’est de l’islamophobie.

    (Le but implicite de ce genre de déclaration étant bien sûr de montrer que la rédemption de ce pauvre pervers ne peut donc passer que par une conversion à l’athéisme, au judaïsme, au christianisme, etc., croyances qui ont depuis longtemps prouvé combien leurs fidèles sont à l’évidence immunisés contre le machisme et les déviations sexuelles…).

    Idem pour ceux qui, ignorants de la complexité des théologies musulmanes condamnent sans appel l’islam à la fatalité de la seule vision théocratique.
    (cf. par ex. les citations d’Ali Abderraziq dans mon post :
    http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/02/13/a-propos-de-liranien-de-mehran-tamadon-et-du-port-du-voile-a-luniversite/ ).

    Ou encore quand on se permet de dire que « le problème, ce ne sont pas les musulmans, c’est l’islam », il s’agit à l’évidence d’islamophobie.
    http://croisade.over-blog.com/article-michel-onfray-le-probleme-c-est-l-islam-52055623.html
    Il est d’ailleurs significatif de voir que ceux qui reprennent sur leurs sites ce genre de déclarations ne s’y trompent pas….

    Et lorsque A. Finkielkraut, que vous citez, et pour lequel j’ai beaucoup de respect, déclare que « le concept d’islamophobie relève de la terreur intellectuelle. Est aujourd’hui considéré comme islamophobe celui qui veut que les musulmans se soumettent aux lois de la République. Car il s’agit pour ceux qui manient ce vocable comme un gourdin de soumettre la République à leurs exigences », il s’agit d’une erreur grossière qui relève effectivement de la « phobie », car la plupart des théologiens musulmans libéraux que j’ai maintes fois cités ici (R. Benzine, T. Oubrou, Y. Seddik, etc.) ne cessent de déclarer que le français musulman doit se soumettre aux lois de la République, et ne sont pourtant pas suspects d’islamophobie, que je sache.

    [ajout: cf. par ex. http://abonnes.lemonde.fr/decryptages/article/2016/03/03/reformer-l-islam_4875688_1668393.html?xtmc=chambraud&xtcr=3. Article d’ailleurs dépourvu – jusqu’à aujourd’hui – de tout « commentaire ». Peut-être met-il mal à l’aise les islamophobes professionnels qui sévissent sur les forums…]

    Mais on peut être académicien et avoir des idées pertinentes en littérature, tout en « pétant les plombs » systématiquement lorsqu’on aborde certains sujets. Les exemples sont hélas fréquents… Ici, le manque d’information ou la mauvaise foi sont particulièrement évidents.

    Encore une fois, on peut donc être athée, libre penseur, etc… tout en évitant de céder aux facilités, poncifs et provocations diverses, dont l’appel à l’islamophobie fait partie, de façon actuellement massive et rien moins qu’innocente.

    Certes, les choses ne sont pas toujours aussi évidentes. Il est parfois difficile de distinguer critique et phobie.

    Mais notre époque et notre monde sont loin d’être faciles. Et la rapidité de jugement et le simplisme y font des ravages considérables.
    Et si quelque chose est à cultiver d’urgence, c’est bien la réflexion informée et le discernement.

    Pour preuve cet article qui, bien qu’amusant, est révélateur d’une situation très préoccupante de l’intelligence (qu’on pourrait rapprocher des expériences de Milgram, en ce qui concerne la conscience éthique…).
    http://abonnes.lemonde.fr/sciences/article/2016/03/07/l-exploration-negligee-de-la-foutaise_4877956_1650684.html

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  8. Merci pour ces liens (je vais me laisser un peu de temps pour déguster le dernier).

    Quant aux contributions d’un Tareq Oubrou ou d’autres intellectuels ou responsables musulmans s’identifiant comme tels et interpellant comme tels leurs coreligionnaires d’ici (ou d’ailleurs), c’est assurément ce qui aura le plus manqué dans le monde musulman (d’ici ou d’ailleurs) ces dernières années.

    Nous devons nous souvenir que ce sont des chrétiens, le plus souvent baptisés et éduqués comme tels, qui se sont, comme tels, souciés de l’espace public qu’il fallait ouvrir et gagner à une laïcité respectueuse de toutes les opinions et convictions, de toutes les religions et irréligions. Il ne revient pas à un non musulman de donner des leçons d’islam à un musulman, pas plus qu’il ne convient qu’on veuille imposer des leçons de spiritualité religieuse à une société agnostique ou athée et s’étonner ensuite que cela puisse soulever des agacements.

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