Encore et toujours quelques précisions terminologiques. À propos de « l’affaire » Kamel Daoud.

Me sentant de plus en plus mal à l’aise devant la tonalité dominante des interminables litanies de « réactions » qui accompagnent désormais tout article qui aborde de quelque façon la question de l’islam (le plus souvent amalgamée à celle des réfugiés, la collusion régulière de ces deux thèmes témoignant déjà d’une ambiguïté certaine, comme s’il allait de soi que tous les réfugiés étaient musulmans…), je rajoute quelques précisions terminologiques à mon post du 30/01 :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/30/de-la-critique-a-la-phobie-a-propos-de-declarations-recentes-de-mme-badinter-et-m-valls-et-dune-derive-semantique-pas-si-innocente-quelle-le-parait/

De la même manière qu’il me paraît nécessaire que nos « intellectuels », et surtout nos politiques, fassent donc l’effort de distinguer clairement, dans leurs déclarations, la critique légitime de la phobie, la situation générale de l’opinion telle qu’elle se présente par les temps qui courent me paraît rendre indispensables d’autres précisions.

Elles ne rajouteraient que quelques mots et ne prendraient que quelques secondes à ceux qui rédigent des textes ou déclarations sur ce qui touche à l’islam, et auraient l’avantage, en levant d’emblée de dangereuses ambiguïtés, de désamorcer bien des discussions aussi stériles qu’inutiles.

1) L’islam ou les islams ?

La première de ces ambigüités touche au maniement du terme « islam » lui-même. Bien sûr, il est commode, pour aller plus vite, de parler d’islam, comme on parle de judaïsme, de christianisme, d’athéisme, etc. Et, lorsque les circonstances ne posent pas de problème particulier, il est vrai que de telles conventions terminologiques quelque peu rudimentaires peuvent suffire et se révéler pratiques.

Le problème est que, dans la situation conflictuelle qui est en ce moment la nôtre, ce terme devrait toujours être accompagné de précisions supplémentaires.

Car toute généralisation s’avère dangereuse.

Imaginerait-on, dans une discussion à propos des XVème et XVIème siècles européens, d’utiliser sans plus le terme « christianisme », alors que le mot recouvre, à cette époque en particulier, une multitude de mouvements, qui s’en réclament en l’interprétant de façons très différentes, le plus souvent antagonistes ?

De même, les occidentaux qui parlent commodément « d’hindouisme » et de « bouddhisme » sont-ils conscients de la multitude d’écoles, souvent très diverses, que recouvrent ces termes ?

Et qu’en est-il lorsqu’on parle d’athéisme ! Qu’y a-t-il de commun entre l’athéisme de Camus et celui de Staline ou de Pol Pot ?

Il ne faut donc pas être grand clerc en islamologie pour se rendre compte que le mot « islam » recouvre lui aussi une immense diversité d’approches et d’interprétations, diversité culturelle, historique, géographique, théologique. Chose qui est bien entendu confirmée par tous les connaisseurs tant soit peu sérieux de cette religion.

Dès lors, la première chose à faire, en bonne méthodologie, ne serait-elle pas de commencer par préciser de quoi on parle ?

Car ce qui peut suffire pour une discussion du café du Commerce par beau temps se révèle bien risqué et hasardeux lorsqu’on se trouve sur le pont en pleine tempête.

On peut certes penser – c’est mon cas – que le « collectif » qui fait la leçon à Kamel Daoud adopte à son égard un ton professoral et supérieur qui est un insupportable manque de respect vis-à-vis de la personnalité admirable et courageuse qu’il prétend sermonner.
http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/02/11/les-fantasmes-de-kamel-daoud_4863096_3232.html

Mais il faut reconnaître que certains arguments du dit « collectif » ne manquent pas de pertinence. Et rien n’empêche de les reprendre de façon pacifiée, sur un ton que je voudrais respectueux et bienveillant, j’oserais dire fraternel.

Car le fait de réduire « un espace regroupant plus d’un milliard d’habitants et s’étendant sur plusieurs milliers de kilomètres à une entité homogène », constitue selon toute évidence un contre sens.

Outre les distinctions connues du grand public (sunnisme, chiisme, etc.), qu’y a-t-il de commun, même dans un espace géographique et culturel plus restreint, entre la « théologie » d’un Mohamed Hammami et celle d’un Rachid Benzine, d’un Youssef Seddik, d’une Leila Ahmed ou de tant d’autres ? Peut-on, sans insulte grave, dont je pense Kamel Daoud incapable, accuser ces derniers, par exemple, d’entretenir dans ce qu’ils nous disent de l’islam, un « rapport à la femme » qui ferait que celle-ci est « est niée, refusée, tuée, voilée, enfermée ou possédée » ?

Et le fait que certaines tendances alimentent à l’évidence une telle vision de la femme justifie-t-il des généralisations qui transforment de façon hâtive et abusive ce type d’interprétation en « conviction partagée qui devient très visible chez l’islamiste » ?
http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/01/31/cologne-lieu-de-fantasmes_4856694_3232.html

Un tel glissement de l’islam à l’islamisme est en effet bien susceptible de faire le jeu de ceux qui n’attendent que ce genre de signal pour déverser sur les forums et les réseaux sociaux le genre de commentaires alors proprement islamophobes dont on observe avec stupeur la croissance décomplexée.

[Curieusement, le « collectif » tombe dans le même « glissement » : lorsqu’il est déclaré : « Certainement marqué par son expérience durant la guerre civile algérienne (1992-1999), Daoud ne s’embarrasse pas de nuances et fait des islamistes les promoteurs de cette logique de mort », la formulation est pour le moins ambigüe. Car les islamistes sont sans conteste les promoteurs de cette logique de mort. On ne voit pas en quoi Daoud devrait alors « s’embarrasser de nuances » pour les dénoncer comme il se doit. Ici, ce sont bien les auteurs du « collectif » qui opèrent un glissement bien ambigu, et confondent de façon fort douteuse « musulmans » et « islamistes »…].

On ne peut certes que louer le travail courageux de Kamel Daoud dans sa dénonciation des abus d’un certain islam. Pour ma part, j’estime indigne et illégitime de l’accuser, comme le fait le « collectif », d’épouser « une islamophobie devenue majoritaire ».

« L’islam est une belle religion selon l’homme qui la porte, mais j’aime que les religions soient un chemin vers un dieu et qu’y résonnent les pas d’un homme qui marche » (réponse de Kamel Daoud à Adam Shatz, Le Monde du 20/02/2016).

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/02/20/kamel-daoud-et-les-fantasmes-de-cologne-retour-sur-une-polemique_4868849_3232.html?xtmc=daoud&xtcr=1

Mais il me semble difficile de nier certaines maladresses et réductions dans sa dénonciation, qui prêtent effectivement le flanc à de possibles récupérations islamophobes.

En particulier parce qu’il oublie, entre autres choses, de rappeler, à temps et à contretemps, que nombre de musulmanes et musulmans, femmes et hommes « qui marchent », se battent tout aussi courageusement, à l’intérieur de leur religion, pour sortir l’islam de ces ornières qui le défigurent.

De la même manière qu’il existe les Haredim et le judaïsme libéral, l’intégrisme catholique et le protestantisme libéral de Ferdinand Buisson, il existe une riche diversité de courants à l’intérieur de l’islam contemporain, en particulier ceux qui cherchent en ce moment en France et dans les pays francophones leur expression théologique, et qui ne peuvent être réduits à l’islamisme, encore moins au djihadisme. Ces courants ont plus que jamais besoin d’être soutenus face à un système médiatique qui les ignore et à une opinion publique portée à succomber une fois de plus à la constante historique tellement attestée de la recherche de boucs émissaires.

Quelques distinctions élémentaires, comme celle entre « islam » et «certaines interprétations de l’islam », qui se fait en deux secondes et trois mots, pourraient donc permettre à ceux qui interviennent sur le sujet de lever bien des ambiguïtés, et d’apaiser un climat qui a bien besoin de l’être.

2) Le respect de toutes les croyances.

Ces précautions indispensables, qui n’empêchent aucunement un abord critique quand il est nécessaire, permettraient aussi de parler d’une religion en respectant sa réalité et sa complexité, plutôt qu’en apportant de l’eau au moulin de ceux qui, de l’intérieur comme de l’extérieur, promeuvent sa construction fantasmatique et son approche névrotique et « phobique » (cf. post du 30 janvier).

Et c’est bien ce respect qui devrait être la caractéristique d’une approche française de la question des croyances, telle qu’elle est inscrite dans nos textes.

Car si la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, telle qu’elle est intégrée au préambule de la Constitution du 4 octobre 1958 précise que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi » (article 10), rejetant par-là même bien évidemment toute manifestation violente de type intégriste djihadiste, cette constitution elle-même précise dans son article 3 :
« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances (…) ».

Il serait donc opportun de s’interroger pour savoir dans quelle mesure ce principe laïc de respect de « toutes les croyances » est vraiment effectif, et dans quelle mesure il transparaît dans nos discours, en particulier ceux de nos responsables politiques.

L’ombre de la phobie, qui s’étend sur les déclarations de certains, comme elle se répand sur les forums et réseaux sociaux de façon préoccupante, devrait nous inciter à relire nos textes fondateurs et notre Constitution, et à refaire du terme « respect » et de l’attitude qui le caractérise une composante essentielle de nos interventions.

12 commentaires sur “Encore et toujours quelques précisions terminologiques. À propos de « l’affaire » Kamel Daoud.

  1. Bonjour,
    Bravo, pour ton article. Il me conforte dans mes envies. D’apprendre, de réfléchir, d’avancer. A plusieurs.
    Une question – parmi d’autres provoquées par ton texte, mais il faut bien commencer par un bout-:
     » Islamophobie, homophobie, xénophobie, etc.phobie. Haine, rejet, violence, discrimination de… En même temps, phobie signifie peur, peur irrationnelle, angoisse, trouble psychique… La peur est-elle l’unique fondement de la haine ? Suffirait-il de calmer la peur pour supprimer la haine ? Ou y-a-t-il encore d’autres choses qui alimentent la haine ? Quelle est le fonctionnement de cette malsaine mécanique ? Quel en est le carburant ? Qui s’est déjà interrogé sur ces phobies – peur et/ou haine- qui sont anciennes ? »
    Qear

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  2. Bonsoir Qear !

    Et encore une fois merci pour tes remarques.
    Et j’avoue que je me sens bien démuni devant tes questions qui ont déjà suscité non pas des centaines, mais des milliers de livres, ce qui n’est certes pas fait pour éclaircir l’énigme !
    Pour ma part, j’ai développé par-ci par-là sur le blog quelques rudiments de réflexion sur des sujets qui recoupent ton questionnement.
    http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/11/17/une-fois-encore-sur-le-mal-la-pulsion-de-mort-lagressivite-et-sur-ceux-qui-savent-si-bien-utiliser-tout-cela/
    http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/10/02/a-propos-de-human-de-la-question-du-mal-des-armes-de-lethique-de-la-morale-et-toujours-de-linnocence-du-devenir/
    http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/11/21/conversion-contre-lislam-versus-conversion-a-lislam-et-de-la-conversion-a-lhermeneutique-comme-condition-prealable-reflechir-avec-youssef-seddik/
    http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/07/30/entraide-empathie-bienveillance-de-kropotkine-a-hobbes-et-retour-2/
    http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/05/16/nommer-le-mal-quelques-remarques-sur-les-limites-dune-confrontation-entre-bisounours-et-realistes/
    ainsi que dans les discussions qui suivent ce post :
    http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/03/eternite-de-lessence-du-corps-chez-spinoza-et-resurrection-et-derechef-de-nietzsche-et-de-ses-mythes-et-de-m-onfray-qui-gagnerait-a-lire-un-peu-mieux-ses-maitres-2/

    J’essaierai peut-être un jour de reprendre tout ça de façon plus synthétique, mais je suis un peu effrayé par l’ampleur de la tâche, car il s’agit tout simplement de l’interrogation sur la « question du mal », qui hante depuis ses origines toute l’histoire de la pensée…
    Vaste programme, donc !
    À propos duquel je ne peux prétendre à autre chose qu’à partager avec toi quelques-unes des interrogations qui sont le miennes.

    Je nommerai la première celle du « constat » :
    Pour moi, qui réfléchis pas mal en politique sur la pensée de Machiavel (auteur très caricaturé et habituellement mal connu), observer que la totalité de l’histoire humaine est traversée par ce que nous nommons le « mal » (la haine, la violence, la guerre, la discrimination, la « phobie »), est un constat de fait, que Machiavel résume sobrement : « les hommes sont méchants » (Le Prince, XVII).
    Il ne cherche pas l’origine d’une telle « méchanceté », et ne dit pas non plus que l’homme n’est « que méchant ». Sinon il ne ferait pas de politique ! Mais en tant qu’historien et « politologue », il la constate, c’est tout, et considère que cela fait partie des données fondamentales qu’il faut prendre en compte quand on se mêle de politique. Et je vois difficilement comment échapper à ce constat.
    En dépit de notre besoin viscéral de « croire au père Noël », il n’y a pas de « bon sauvage » : toutes les sociétés humaines connues, à toutes les époques connues, sont traversées par le meurtre, la violence, la guerre.

    La peur est-elle alors « l’unique fondement de la haine », comme tu te le demandes ? Je ne sais pas. Je ne pense pas. Je crois qu’elle doit être l’un des fondements, qui peut devenir dominant en fonction des circonstances, mais je crois aussi qu’il peut y avoir de la haine sans peur. Par envie, par jalousie ou bien d’autres motifs encore. Et même lorsque « la peur est calmée », je crois qu’on peut s’attendre à voir se manifester d’autres formes de haine.

    L’un des textes que je trouve les plus forts pour exprimer (sans toutefois expliquer) cette présence de la haine dans le monde de l’homme dans toute sa dimension énigmatique, est encore celui de la Genèse, qui place le premier meurtre à l’origine même de l’histoire humaine, tout simplement parce les rédacteurs constatent dans le monde dont ils font l’expérience, tout comme Machiavel, qu’il n’y a pas d’Histoire sans meurtre : « Caïn parla à son frère Abel et, lorsqu’ils furent aux champs, Caïn attaqua son frère Abel et le tua. Le SEIGNEUR dit à Caïn :  » Où est ton frère Abel ?  » –  » Je ne sais, répondit-il. Suis-je le gardien de mon frère ?  » » (Genèse 4, 8-9).
    Ainsi le meurtre est co-extensif à l’histoire des hommes.

    Pas plus que Machiavel, l’homme biblique n’est marxiste: il ne croit pas que le mal et la guerre disparaîtront avec l’avènement de la société sans classes, lorsque « l’aliénation » due à l’exploitation économique et socio-politique disparaîtra.
    En cela, il se montre plus proche de Freud, qui nous dit, dans le Malaise dans la civilisation:
    « La critique économique du système communiste n’est nullement mon affaire, je ne puis examiner si l’abolition de la propriété privée est opportune et avantageuse. Mais je suis en mesure de reconnaître en son présupposé psychologique une illusion sans consistance. En supprimant la propriété, on soustrait au plaisir-désir d’agression humain l’un de ses outils, assurément un outil solide, mais assurément pas le plus solide. Pour ce qui est des différences de puissance et d’influence, dont l’agression fait un usage abusif dans ses visées, on n’y a rien changé, pas plus qu’à l’essence de cette agression. Elle n’a pas été créée par la propriété, elle régnait presque sans restriction dans les temps originaires, lorsque la propriété était encore une bien piètre chose ».

    Freud parle ici de l’agression et de la violence comme un « plaisir-désir » (Aggressionslust en allemand). C’est dire que la recherche de cette violence qu’il n’hésite pas à nommer par ailleurs « bonheur » est une composante essentielle de l’effort de l’homme, avec laquelle on n’a pas fini de compter. L’un des plus grands plaisirs de l’homme se trouve dans l’agression, et il trouve son compte dans la guerre et les déchaînements de haine. « L’homme heureux », pour Freud, c’est avant tout Gengis Khan et le conquérant qui viole et égorge tout sur son passage. D’où l’obligation de la « civilisation » de lutter sans relâche contre une telle recherche du « bonheur ».…

    Tu me diras bien sûr : « Et l’empathie et l’altruisme, dont on parle tant, et que les scientifiques découvrent, ou redécouvrent ? » (cf. encore récemment sur Arte :
    http://www.arte.tv/guide/fr/051656-000-A/vers-un-monde-altruiste?autoplay=1).
    Il n’est bien sûr pas question de nier l’existence en l’homme de ces capacités.
    J’en avais parlé entre autres dans mes posts de juillet 2014 sur Kropotkine.
    Le problème étant que cet autre « constat » (« l’homme possède des dispositions à l’altruisme et à l’empathie ») fonctionne trop souvent comme un déni quelque peu idéologique de ses dispositions à l’agressivité et à la violence.
    Comment nier en effet notre premier constat, celui de Machiavel, de Freud, etc.
    Hobbes que je cite dans mon post sur Kropotkine avait déjà tout dit sur la question, en quelques lignes :
    « En effet, si les hommes s’entr’aimaient naturellement, c’est-à-dire, en tant qu’hommes, il n’y a aucune raison pourquoi chacun n’aimerait pas le premier venu, comme étant autant homme qu’un autre ».

    Or, force est de constater, au vu de toute l’Histoire connue, que nous en sommes loin.
    Et qu’il y a donc aussi, dans la « nature » de l’homme, autre chose que l’altruisme et l’empathie…

    On peut toujours dire, bien sûr – il faut le dire, et nos efforts doivent aller dans ce sens -, qu’une éducation à l’altruisme et à l’empathie est nécessaire. Et cela se dit d’ailleurs depuis bien des millénaires de la pensée humaine.

    Quant à croire que cela suffira à changer l’Histoire, je suis plutôt de l’avis de Freud :
    « Il est vrai que ceux qui préfèrent les contes de fées font la sourde oreille quand on leur parle de la tendance native de l’homme à la ‘’méchanceté’’ à l’agression, à la destruction, et donc aussi à la cruauté ».

    Tout en poursuivant l’utopie nécessaire du développement de l’altruisme, le psychologue, le philosophe et surtout l’homme politique doit sans doute tenir compte de la réalité radicalement ambivalente de l’homme, que nous n’avons hélas pas fini de constater.

    Mais comme le disent des auteurs que j’ai aussi parfois cités (Lévinas, Ricoeur, cf. « mots-clés »), si l’éthique naît dans ma confrontation au « Visage » d’un « autre » que je peux soit tuer, soit respecter, nos interrogations sur l’origine du mal, si elles nous hanteront toujours, doivent en tout cas donner une réponse à l’éternelle question de Caïn : « Suis-je le gardien de mon frère ? ».

    Et il dépend de notre liberté de faire que cette réponse soit affirmative : « Oui, j’en suis le gardien ; j’en suis responsable quand il se noie dans la Méditerranée ou quand il cherche un asile pour fuir la guerre et les bombes ».

    On en revient à Camus :
    « Dans son plus grand effort, l’homme ne peut que se proposer de diminuer arithmétiquement la douleur du monde. Mais l’injustice et la souffrance demeureront et, si limitées soient-elles, elles ne cesseront pas d’être le scandale.
    Le « pourquoi ? » de Dimitri Karamazov continuera de retentir [et les nôtres concernant la question du mal et de la violence]; l’art et la révolte ne mourront qu’avec le dernier homme.»
    Et même si le mal, la violence, l’injustice et la souffrance demeureront, nous avons donc en tous cas, encore et toujours, le « devoir de la révolte ». Courage !
    Cordialement !

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  3. Tout cela est d’une grande utilité. Cependant les réactions des abonnés ne pourraient s’embarrasser de terminologies aussi précises et qui trop souvent ne conviennent pas à l’esprit polémique qui souvent domine ces interventions. Concernant l’islam le mal est fait, le pli est pris. C’est peine perdue car si on écrit une réaction tant soit peu favorable aux musulmans, elle est soit attaquée sans arguments soit ignorée. Le vrai problème est bien là.

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  4. Je n’ai encore pas complètement « digéré » ta réponse… Mais elle convient à ce que je ressentais instinctivement et comprenais intellectuellement.
    Je finirais par une plaisanterie dont je force volontairement le trait « cynique ».
    Faire le mal est plus jouissif que le bien.
    Mais dans une société « du mal », il faut s’attendre à trouver plus mauvais que soi, à perdre et donc à mourir.
    Dans une société « du bien », il faut s’attendre à trouver meilleur que soi, à perdre et donc à vivre mieux.
    On serait donc mauvais par plaisir et bon par intérêt…
    Donc, à nous de continuer d’inventer un « vivre ensemble » qui permette toujours mieux de faire coexister notre ambivalence…
    Bonne fin de week-end,
    Qear

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  5. « Le vrai problème est bien là ». Je suis bien d’accord. C’est pourquoi j’essaie de m’attarder le moins possible sur les « réactions » aux articles, et de renvoyer à mon blog, sur lequel j’ai la latitude de développer quelques idées qui sortent des réflexes conditionnés désormais caractéristiques de la plupart des « réflexions » concernant l’islam et la question des réfugiés.
    Merci de votre soutien !

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  6. Je comprends que la digestion soit difficile, ma réponse étant un peu touffue et brouillonne.
    J’essaierai de revenir un jour sur ces sujets.
    « On serait donc mauvais par plaisir et bon par intérêt »…
    Pour Freud, en tout cas, l’être humain est dans une situation tragique, irrémédiablement écartelé entre ce « désir-plaisir » pulsionnel qu’il cherche à assouvir et dans lequel il perçoit son « bonheur », et sa condition d’être civilisé qui lui refuse cet assouvissement, pour préserver la société.
    Mais il est permis de ne pas s’arrêter à Freud ! Une autre compréhension du « bonheur » peut aussi exister: celle par exemple qui assume le plus sereinement possible cette tension, et trouve sa joie dans le renoncement même à un certain type de pulsion, pour en privilégier d’autres, renoncement par lequel s’exprime notre liberté de choisir les « passions joyeuses » contre ce qu’on peut considérer comme les « passions tristes » ou aliénantes.

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  7. Bonsoir Désidériusminimus, MA et peut-être d’autres,
    Ni touffue, et encore moins brouillonne – bien au contraire- tout simplement riche et très nourrissante.
    Nous, êtres humains, avons fini et finirons – l’histoire le montre bien non ?- toujours par faire librement le choix de la civilisation, car nous sentons bien que c’est la seule issue possible qui nous permette de vivre des « passions « .
    Se nourrir de Freud ne signifie pas le dogmatiser, je suis bien d’accord. S’en nourrir, de lui comme d’autres, pour prendre du recul, pour apprendre encore et toujours. Apprendre pour découvrir de nouveaux horizons.
    Oui, nous finirons par faire librement le choix de la civilisation. N’en doutons pas.
    Disons le. Affirmons le, MA(cf ton commentaire). Encore et toujours. Même si nous sommes ponctuellement peut-être – ce qui n’est pas sur- minoritaire. Cela fera forcément du bien à quelques uns et c’est déjà pas mal !
    Les bonnes idées n’ont pas toujours commencé « majoritaires » me semble-t-il.
    Oui, nous ferons librement, demain ou après-demain, le choix de la civilisation, même si aujourd’hui peut sembler sombre.
    Je formule l’hypothèse suivante: » aujourd’hui semble sombre parce que nous sommes dans une période de transition et qu’une nouvelle civilisation est à inventer. Nous sentons, sans arriver à nous le dire, que certains de nos repères sont obsolètes, d’autres à renouveler. Qu’il nous faut inventer. Une période pleine d’incertitudes, de floues, de menaces. Une période propice au réveil de nos vieux démons. »
    Mais demain existera. A nous de décider à quoi il devra ressembler.
    Parfois, lorsque tout semble si… déprimant… Je me mets à la place d’un soldat de la 1ère guerre mondiale, la tête rentrée dans les épaules, recroquevillé au fond de sa tranchée, terrorisé, désespéré sans doute… Et pourtant, quelque part aujourd’hui, l’un de ses descendant(e) vit une « passion joyeuse »…
    Ayant vécu, jeune, un deuil très douloureux, j’en ai tiré l’enseignement suivant: » si la vie, en quelques secondes, peut tout prendre, il n’y a aucune raison, toujours en quelques secondes qu’elle ne puisse pas tout donner.
    Bon début de semaine,
    Qear

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  8. Merci Qear pour cette belle leçon, car si la lucidité amène bien souvent au pessimisme, tu réussis à la concilier de ton côté avec l’optimisme. Bravo!

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  9. Oui, je l’ai lue.
    Il fut un temps ou Pascal Bruckner suscitait la quasi unanimité contre lui du fait de la superficialité de ses prises de position. Mais il suffit que cette superficialité se recycle dans la reprise des profondes « analyses » sur l’islam de Caroline Fourest, Onfray et consorts pour qu’il se voie adulé des foules.
    Comme quoi, certains sentent bien dans quel sens souffle le vent!
    Signe des temps, et excellente opération pour lui…

    En tout cas ce n’est certes pas cela qui me fera changer un mot aux réflexions développées dans mes derniers posts, que j’estime d’autant plus nécessaires !
    [ajout du 02/03: pour plus de précisions, cf. post suivant]

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  10. Vous n’avez assurément rien à changer à vos réflexions et (pro)positions. Tant (si je puis me permettre) elles me semblent bien posées et cohérentes.
    Même, à penser tellement bien, peut-être m’inquiéterais-je d’être trouvé bien pensant.
    Mais ce serait alors le problème de mon lecteur, non le mien.
    Bien à vous !

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  11. Détrompez-vous! Ce ne serait pas que le problème du lecteur. Il m’arrive d’avoir des doutes…
    Parfois Stultitia me dit: « Tu ne trouves pas que tout ça est un peu trop bien léché pour être honnête? »
    Alors je m’inquiète. Mais il me semble quand même que, pour l’essentiel, ça reste honnête…
    Cordialement !

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