C’est Mandela et Gandhi qu’on assassine.

Le hasard des rencontres m’incite à revenir sur un post d’il y a quelques mois :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/07/02/volem-viure-al-pais-remarques-sur-linanite-de-peurs-soigneusement-entretenues-ainsi-que-sur-quelques-limites-de-la-bienpensance-standard-a-propos-de-limmigration/

Rencontre avec le très beau roman en partie autobiographique de Gaël Faye « Petit pays »,

http://www.telerama.fr/livre/gael-faye-prix-goncourt-des-lyceens-pour-petit-pays,150231.php

https://www.youtube.com/watch?v=XTF2pwr8lYk

qui illustre l’urgence vitale de fuir des situations de persécutions et de guerre,

et avec certaines réflexions d’Hubert Védrine

http://www.arte.tv/guide/fr/068401-085-A/28-minutes

concernant la question dite de l’immigration (à partir de 20mn15), et en particulier la nécessaire distinction, en dépit des réticences, entre les « migrants », « demandeurs d’asile » au sens générique, et ceux qui, parmi eux, pourront être considérés comme « réfugiés », bénéficiaires du droit d’asile.

Les « gauchistes » et « les gens généreux mélangent un peu tout » déclare Hubert Védrine ; gens bien intentionnés, souvent admirables, que ceux qui fréquentent des associations d’aide aux migrants ne manquent pas de rencontrer.

Mais, comme le dit encore notre intervenant, une telle confusion, parfois volontairement entretenue par des arguments qui souvent ne manquent pas de pertinence (« une détresse économique peut être aussi grave qu’une persécution politique… », « l’horreur économique et le désespoir qu’elle entraîne devrait être mis au rang des priorités…», « l’Europe et l’Occident dans son ensemble sont économiquement en mesure d’accueillir beaucoup plus de migrants qu’ils ne le font… », etc. etc.)

entraîne un risque réel, déjà bien tangible, d’amener des peuples à « tout mettre par-dessus bord, y compris le droit d’asile ».

« La bonne réponse » doit donc être, pour M. Védrine, de « distinguer l’asile », auquel « on ne peut pas mettre de limites chiffrées », de la « gestion des mouvements migratoires ».

Rien d’original en cela. C’est une « réponse » qui est régulièrement évoquée (comme je l’avais fait moi-même dans le post mentionné).

Encore faut-il prendre la mesure et les moyens d’une telle distinction.

L’asile est, rappelons-le, une obligation liée à nos engagements internationaux (Convention Européenne des Droits de l’Homme de 1950, se référant aux articles 13 et 14 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, et signée par les États membres du Conseil de l’Europe, Convention de Genève sur les réfugiés de 1951, constituant une condition de l’appartenance à l’Union européenne, etc.).

Il est dû à toute personne « craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques » (Convention de Genève 1951, article 1(A)(2) (modifié par le protocole de New York, 1967).

Cette obligation liée à notre adhésion aux différents textes mentionnés devrait être enseignée, rappelée, organisée, inscrite au budget de l’Europe ainsi qu’à ceux de tous les pays signataires de ces textes, de la même manière que les autres obligations qui incombent aux États et aux différentes instances administratives d’une nation (en France : régions, départements, communes,  etc.).

À commencer en particulier par les moyens à mettre en œuvre pour éviter que les personnes « craignant avec raison d’être persécutées » ne périssent en mer ou sur les routes, ne soient victimes de mafias ou de passeurs, etc. : organisation sécurisée du transport des personnes menacées par bateaux, avions, etc.

On peut certes légitimement se demander pourquoi la prise en charge de nos obligations internationales éthiques et juridiques concernant l’asile apparaît toujours secondaire par rapport à l’organisation de Jeux Olympiques, la construction de stades géants ou autres ports de plaisance dont aucune charte internationale ne nous impose, autant que je sache, l’obligation.

Il y aurait certes sur ce sujet une réflexion politique de fond à mener, en premier lieu au niveau des instances européennes. Mais on doute qu’en ces temps de démagogie le courage nécessaire soit au rendez-vous…

Et pourtant, qui peut présumer des résultats que pourrait donner, à propos de cette question essentielle pour l’honneur mais aussi la survie de nos démocraties, une information sérieuse et une mobilisation résolue de l’opinion publique ?

Revendiquant pour ma part le titre « d’idiot utile » dont certains m’affublent généreusement (n’oublions pas que ma chère compagne Stultitia dont je fais sur ce blog l’éloge porte le beau nom de la sottise autant que de la folie…) je me risque à penser que des articles tels que le suivant, s’ils étaient portés à la connaissance de nos concitoyens,

http://www.la-croix.com/France/Immigration/Ces-personnes-torturees-a-qui-la-France-refuse-le-droit-d-asile-2016-11-18-1200804067

pourraient contribuer à faire comprendre qu’un peu d’aide apportée à des personnes dans de telles situations pourrait passer avant l’extension de tel stade ou la construction de tel aéroport à l’utilité douteuse.

Et à exiger de nos politiques, comme le dit avec pertinence Hubert Védrine, « qu’on ne peut pas mettre de limites chiffrées » au droit d’asile.

Celui-ci doit s’appliquer, dans un partage équitable du nombre et du coût au niveau européen. Il s’agit là du simple respect du droit que nous nous sommes donné ainsi que de nos engagements.

 

Mais, en dépit de la contestation et de certains arguments pertinents des « gens généreux », je m’accorde avec M. Védrine pour dire que nous n’avons pas à gagner à placer les migrants économiques dans ce registre de l’asile.

Comme je l’avais dit dans le post évoqué ci-dessus, je fais partie de ceux qui pensent que l’Europe en général, et la France en particulier, peuvent accueillir plus de migrants, y compris économiques, qu’elles n’en accueillent actuellement.

Ma préoccupation n’a donc rien à voir avec une approche « de droite » de la question migratoire, hantée par le fantasme de « l’invasion » de hordes de barbares venant déposséder les européens de leurs emplois.

Mais, comme le dit encore H. Védrine, cette « gestion des mouvements migratoires » doit faire l’objet d’un traitement radicalement différent de celui de l’asile, d’une approche géopolitique globale qui ne peut pas ne pas impliquer des conversations, des négociations, des traités et des engagements multilatéraux avec les pays « de départ », tout ceci envisagé dans une politique concertée de développement. Encore un sujet bien sûr où le manque d’Europe se fait sentir.

Et ceci au bénéfice des pays d’accueil, certes, mais avant tout des pays de départ.

Non pas, encore une fois, que l’Europe soit incapable d’accueillir ce type de migration. La plupart des études montrent en effet que l’apport de migrants économiques est propre à vivifier l’économie de façon bien sûr diversifiée selon les pays (cf. blog cité).

Mais il me semble essentiel de mettre en garde une fois encore contre un néo-colonialisme insidieux, qui, sous prétexte de bons sentiments, s’arrête au court terme dans une vision purement économiste du phénomène migratoire.

Outre qu’il peut donc fournir à moindre frais à certains pays en déficit démographique de la main d’œuvre à bon marché en privant de forces vives les pays de départ, il peut aussi constituer en effet une bonne opération pour nombre de ces derniers, lesquels par cet intermédiaire s’exonèrent à moindre frais d’un développement dont ils seraient pourtant capables, en laissant partir, voire en encourageant le départ de ressources humaines dont le maintien sur place impliquerait des mesures démographiques, écologiques, économiques, politiques, etc. qu’il est hélas trop souvent plus facile de ne pas prendre.

Une certaine approche de la question migratoire risque donc de se faire complice, dans certains pays, d’un statu quo inacceptable qui sanctuarise l’irresponsabilité politique, l’inertie, la corruption.

Il est donc essentiel d’informer sur ce sujet, à temps et à contretemps, aussi bien les « gens généreux » des potentiels pays d’accueil, qui risquent fort de se tromper de générosité, que les éventuels postulants au départ, dans le cadre d’institutions à mettre en place de façon concertée.

Certes, il est hélas évident que la fascination pour un Occident tel qu’il apparaît désormais dans les brousses et les contrées les plus reculées à travers l’invasion des médias va durablement mettre sur le chemin de l’émigration nombre de candidats qui préféreront un minimum vital occidental à ce qui est perçu comme la misère locale.

Et celui qui est installé dans son confort occidental, même relatif, manque de toute légitimité pour qualifier un tel choix de « mirage ».

Pourtant, certaines interrogations me poursuivent :

Encore une fois, il est hors de question de remettre en cause la nécessité de l’asile, ainsi que celle d’un accueil d’urgence de « primo-arrivants » économiques, qui relève de la simple humanité, voire du sauvetage.

Mais comment accepter sans réagir de voir une jeunesse laisser le champ libre, dans bien des pays de départ, à des irresponsables politiques, des profiteurs et des corrompus ? Comment ne pas espérer voir se lever la révolte, se constituer et se structurer l’opposition, l’organisation syndicale, politique ? Comment se résoudre à laisser partir sur les chemins de l’émigration tant de Mandela et de Gandhi dont l’exil annihilera le potentiel d’insurrection ?

C’est d’un peuple de miséreux, d’exploités et d’humiliés que sont nés le mouvement ouvrier, les luttes syndicales et les revendications qui ont fait que notre vingtième siècle a tout de même arraché aux puissants des droits et des libertés inconcevables au dix-neuvième.

Qui donc fera ce travail dans des pays exsangues de jeunesse et de contestation ? Le déplacement de l’espérance et son investissement sur l’émigration risque de gravement perturber, voire d’assécher le dynamisme même du politique.

Bien sûr, il est des situations intolérables, des blocages irrémédiables, même lorsqu’ils ne relèvent pas directement de la persécution.

Bien sûr, on peut – et on doit – agir « de l’extérieur » lorsque le poids de l’inertie étouffe toute action « de l’intérieur ». Bien des exilés nous le prouvent.

Mais comment se résoudre à voir notre Moloch occidental phagocyter tant de possibles, enfouir dans la léthargie et l’atonie consumériste tant de semences qui risquent de ne jamais éclore ?

Ce n’est plus tant Mozart qu’on assassine, mais Mandela, Gandhi, Jaurès qui ne verront pas le jour sur des terres qui en auraient pourtant tellement besoin.

Pour construire l’avenir des « pays de départ », il serait en effet essentiel de mettre en place une gestion rigoureuse et courageuse du phénomène migratoire.

Rigueur et courage dont on aimerait déceler quelques traces dans le bric-à-brac de programmes qu’on nous propose…

 

Pour 2017, je nous souhaite de savoir les cultiver pour nous-mêmes, et les exiger de la part de ceux à qui nous confierons des responsabilités politiques.

Une excellente année à toutes et à tous !

 

Ajout du 18/02:

Les récents événements de Roumanie viennent conforter les réflexions émises ci-dessus:

« Reste la génération qui descend dans la rue dans un pays saigné par l’émigration de 3 millions de jeunes, partis travailler en Europe de l’Ouest. « C’est la première génération éduquée sans le communisme, pro-européenne, qui se lève pour défendre des valeurs morales, et non matérielles, en affirmant: « Nous voulons rester en Roumanie et en faire un pays normal » explique Mircea Vasilescu. A l’unisson de la procureure générale Kövesi [directrice de la DNA – Direction Nationale Anticorruption – qui a accompli depuis 2013 un impressionnant travail de lutte contre la corruption] très populaire dans les manifs, déclarant au « Guardian » (12/2): « Je crois vraiment que la DNA aide à créer une nouvelle Roumanie » (Liviu Dragnea, Le Roumain dans le sac, Le Canard Enchaîné 2025 du 15/02/2017).

Quand quelques juges intègres et une partie de la jeunesse se mobilisent, la pseudo-fatalité qui pousse à l’émigration se fissure et peut se voir radicalement remise en cause.

Souhaitons que de tels exemples se multiplient dans les pays qui en ont besoin !

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