« Effondrement, décroissance, catastrophisme, collapsologie, tu n’en as donc pas assez de jouer les oiseaux de mauvais augure » ? me dit Stultitia.
Effectivement, on me dit qu’il faudrait que je soigne mon éco-anxiété. Il paraît que l’IA a de très bons résultats dans ce domaine. Mais l’IA…
« Stop. Tu ne vas pas recommencer » ronchonne Stultitia.
Bon, je vais partir en montagne. C’est excellent pour mon moral. Mais avec le surtourisme et les canicules… Cette fois-ci, Stultitia est prête à sortir de ses gonds.
Mais elle se trompe. En fait, je n’ai rien d’un éco-anxieux.
Il s’agit plutôt de compassion étonnée pour notre pauvre monde et les pauvres êtres qui l’habitent. Et pour nous autres, les humains, qui nous sommes mis dans un tel pétrin et y avons entraîné tant de vies innocentes.
Pas non plus de dépression : je me réjouis encore de bien des choses. La vie reste belle, et il y a matière à de nombreuses petites joies. Comme cette belle pluie bienvenue au moment où j’écris, qui va réconforter un peu les agriculteurs et le bétail dans les estives. Et refaire chanter mes amis les crapauds.
Mais voilà que me vient à l’esprit l’image de René Dumont et de son célèbre verre d’eau.
René Dumont… 1974 :.. 52 ans. 1,32% des suffrages au premier tour des présidentielles…
Lui ne regardait pas ailleurs, contrairement à l’auteur de cette phrase fameuse et à ses effets de style gratuits. 2002. 24 ans…
Et maintenant, nos maisons brûlent. Cela n’a plus rien de métaphorique, et nous sommes bien forcés de les regarder…
Sécheresses, réchauffement climatique, incendies, destruction de l’environnement et de la biodiversité, crise des énergies et des matières premières, surpopulation et déséquilibre démographique, écroulement moral généralisé d’un monde politique incapable de faire preuve de responsabilité… Tout cela était largement prévisible, et largement prévu. Et qu’avons-nous fait depuis 50 ans, 60 ans même, si on pense à Rachel Carson, 25 ans depuis la fameuse intervention au sommet de la Terre de l’ONU…
Alors ? La prochaine attente sera-t-elle de 25 ans, 50 ans, 60 ans. De toute façon, elle sera trop longue. Les échéances sont immédiates.
Je pense encore à la si lucide « parabole des rivets » dont nous parlent Paul Ehrlich et sa femme Anne (cité par Alan Weisman, « Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre ? », Flammarion 2014, p. 96) :
« Un voyageur surprend un mécanicien qui escamote discrètement des rivets, ici et là, sur une aile de l’avion dans lequel il va embarquer. Le mécanicien explique que la compagnie aérienne peut tirer un très bon prix de ces rivets. Mais il n’y a rien à craindre, affirme-t-il au passager apeuré : l’avion possède des milliers de rivets et peut très bien se passer d’un certain nombre d’entre eux. D’ailleurs, précise-t-il, il y a déjà quelque temps qu’il en fait sauter une poignée avant chaque décollage et regardez : l’aile de l’avion n’est pas encore tombée, n’est-ce pas ?
Le hic, c’est qu’il est impossible de savoir quel rivet escamoté sera celui de trop. Aux yeux du passager il est insensé d’en supprimer ne serait-ce qu’un seul. Pourtant, concluent les Ehrlich à la fin de la parabole, sur le vaisseau spatial que l’on appelle la Terre, les humains escamotent les rivets à une fréquence croissante. ‘’Un écologue ne peut pas davantage prédire les conséquences de l’extinction d’une seule espèce que le passager d’un avion ne peut évaluer le risque que constitue la perte d’un unique rivet’’. »
Eh bien, nous y sommes ! Trop de rivets ont été enlevés.
« Sur le vaisseau spatial que l’on appelle la Terre », des mécaniciens irresponsables ont escamoté « les rivets à une fréquence croissante », et l’aile de l’avion commence à flancher dangereusement. Et l’avion avec. Indiscutablement.
Je ne peux que citer cette réflexion qui clôt le petit ouvrage de Günther Anders, « Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse », Alia, 2010, p.94-95 :
« Le courage ? je ne sais rien du courage. Il est à peine nécessaire à mon action. La consolation ? Je n’en ai pas encore eu besoin. L’espoir ? Je ne peux vous répondre qu’une chose : par principe, connais pas. Mon principe est : s’il existe la moindre chance, aussi infime soit-elle, de pouvoir contribuer à quelque chose en intervenant dans cette situation épouvantable, dans laquelle nous nous sommes mis, alors il faut le faire ».
Quoi d’autre, en effet ?
On a fait ce qu’on a pu. On fait encore ce qu’on peut. Mais l’avenir sera ce qu’il sera. L’espèce humaine n’a pas la promesse de l’éternité. Et c’est bien comme ça.
Bon été à toutes et à tous !