Du bon et des mauvais usages du mot « peuple », à propos du « Grand débat », et de quelques enseignements des Anciens. Ainsi que du danger de remplacer une oligarchie par une autre.

« Les grecs et les latins auraient-ils donc tout dit ? » se demande Stultitia, songeuse devant le journal télévisé.

Tout dit, certainement pas.

Mais procuré des mots pour le dire, sans doute.

Cela parce qu’il n’est pas nouveau de constater que le terme « peuple » est éminemment ambigu, et qu’il serait urgent de mettre un peu d’ordre dans ses significations.

δῆμος (dêmos), λαός (laos), ἔθνος (ethnos), ὄχλος (ochlos), et d’autres termes grecs encore, auxquels font écho les populus, plebs, multitudo ou turba du latin, les mots ne faisaient pas défaut aux Anciens lorsqu’il s’agissait d’opérer des distinctions.

Alors pourquoi cette démission généralisée de notre langue française lorsque nous mettons sans plus de réflexion le mot « peuple » à toutes les sauces ?

Perte de la culture classique ? Peut-être.

On n’en soulignera jamais assez le caractère néfaste.

Mais plutôt, pour beaucoup, intention résolument démagogique profitant de l’ambiguïté du terme pour entériner insidieusement la confusion entre populisme et démocratie.

Sans doute les Anciens ne montraient-ils pas non plus une grande rigueur dans le maniement de leur riche vocabulaire. Et les significations pouvaient différer en fonction des auteurs et des époques. Aristote par exemple, réservé quant au terme « démocratie », nommait πολιτεία (politeia) le régime constitutionnel qui assurait au mieux, pour lui, le gouvernement par l’ensemble des citoyens. Le mot n’a pas eu de postérité dans nos usages politiques.

Mais au moins nos ancêtres s’étaient-ils dotés d’un outil lexical dont nous pouvons avec profit faire notre héritage, en opérant désormais une fixation plus rigoureuse et permanente de conventions de langage et de définitions, en sélectionnant les termes qui peuvent nous aider à préciser au mieux ce dont nous voulons parler.

Et en particulier en commençant par cesser de faire croire que l’ochlos, la turba, la multitude informe et agitée, « trouble d’une foule en désordre, mêlée, désordre, confusion », me dit mon vieux Gaffiot, pourrait avoir quelque chose de commun avec le dêmos, le populus, « le peuple délibérant en assemblée », comme me le rappelle mon cher Bailly, ou « l’ensemble des citoyens de tous ordres », dont nous parle encore M. Gaffiot.

Ce n’est pas parce que quelques dizaines de milliers de personnes, toujours les mêmes, se réunissent régulièrement ici ou là – même, quand c’est le cas, avec les meilleures intentions du monde – qu’elles peuvent en quoi que ce soit composer le dêmos ou le populus nécessaire à la constitution de la démocratie dans une nation comptant un corps électoral de 47 millions de citoyens.

Il est hélas particulièrement étonnant qu’un tel rappel soit nécessaire.

Que cet ochlos, cette turba, constitue en certaines de ses émanations les moins confuses de sympathiques et chaleureux « groupes de réflexion », de fermentation féconde au service d’une collectivité plus large, pourquoi pas ?

Mais en aucun cas elle ne peut prétendre être ce qu’elle n’est pas.

En dépit des intentions évidentes de certaines et de certains, l’ochlos ne peut pas prendre en otage le dêmos.

Une supercherie aussi grossière doit être dénoncée sans équivoque.

Encore plus, bien sûr, si une telle confiscation émane d’une  turba confuse, violente et désordonnée, aux antipodes de ce qui devrait définir le dêmos, ou si ce dernier se voit réduit à un ethnos se caractérisant par des critères raciaux, la couleur de la peau ou la religion…

Ainsi, indépendamment des opinions politiques, les partisans de la démocratie doivent affirmer clairement que nombre de mots d’ordre de type « Macron démission », « Dissolution », etc. ne peuvent prétendre à quelque légitimité que ce soit ni pertinence démocratique, le dêmos adéquat n’étant pas rassemblé pour statuer sur ces sujets.

À moins bien sûr de chercher à promouvoir tout autre chose que la démocratie, ce qui est à l’évidence le cas de certaines et de certains.

Il faudrait alors le reconnaître ouvertement, et présenter clairement ce qu’on propose à la place.

Comme je l’ai souligné dans un post précédent, le « tripal », l’émotionnel, ne peut se substituer au « verbal », à une réflexion qui se construit sur la base du partage d’une raison commune – et non de la seule rationalité -, sous peine de se transformer en instrument de la dictature.

Le vocabulaire élaboré par l’expérience des Anciens conserve donc toute sa valeur pour nous aider à identifier les choix qui se présentent à nous aujourd’hui.

Les événements récents ont eu le mérite de souligner l’urgence d’un « grand débat » national.

Quelles que soient les difficultés de sa mise en œuvre, le chantier est désormais ouvert.

Il s’agit maintenant de ne pas le voir confisquer, par quelque oligarchie (encore du grec !) que ce soit.

Par celle constituée par quelques cénacles de technocrates suffisamment décriés, bien sûr.

Mais cette oligarchie, « pouvoir d’un petit nombre », ne désigne pas seulement les technocrates ou les politiciens installés, comme on peut désormais le constater régulièrement sur nos places et dans nos rues.

Instrumentalisant dans un but anti-démocratique l’ochlocratie (pouvoir de la « foule », turba, au sens de masse confuse et désordonnée), bien des éléments aspirent en réalité à la constitution de nouvelles oligarchies.

Il importe donc plus que jamais de construire un dêmos dont la réflexion ne soit pas confisquée par les oligarques de tous bords.

Car il est aisé de constater comment, derrière un soi-disant pouvoir de la foule abusivement identifiée au peuple, se profile l’accaparement du pouvoir réel par de nouvelles « élites ».

Il est donc urgent de préciser la méthode et les modalités afin qu’un « grand débat » dont l’initiative peut s’avérer positive, puisse constituer une instance politique apte à assurer, parmi d’autres, une représentation véritable du dêmos, et échappe à la mainmise de quelques-uns.

Ce n’est qu’à cette condition qu’il pourra contribuer à l’édification urgente de ce qu’on pourra alors nommer, de façon un peu plus adéquate, notre Peuple.

 

Rappel:

Quelques réflexions concernant de possibles innovations ou évolutions des procédures démocratiques sont développées sur:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/04/28/le-ventre-est-encore-fecond-dou-a-surgi-la-bete-immonde-a-propos-dun-avertissement-urgent-de-b-brecht-et-sur-james-baldwin-les-populismes-et-la-necessite-de-revivif/#comment-479

ainsi que dans les « Réponses » à ce post.

D’autres en fin de post dans :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2018/12/12/a-machiavel-machiavel-et-demi-reflexions-sur-lisf-suivies-de-quelques-remarques-sur-la-legitimite-democratique-a-propos-dun-article-de-p-rosanvallon/

 

3 commentaires sur “Du bon et des mauvais usages du mot « peuple », à propos du « Grand débat », et de quelques enseignements des Anciens. Ainsi que du danger de remplacer une oligarchie par une autre.

  1. Bonjour Claustaire,

    Merci pour les liens à vos réflexions, avec lesquelles je suis une fois de plus d’accord pour l’essentiel.
    Certaines formulations sont particulièrement précises et bien frappées.
    J’y reviendrai bientôt.

    Je m’en tiens pour le moment à votre question pratique:
    Il suffit d’aller, dans le menu « apparence » que vous avez sur la gauche de votre page, à la rubrique « Widgets ».
    Là, vous déplacez avec votre souris l’étiquette « Commentaires récents » qui se trouve normalement dans la liste des « widgets » disponibles, et vous la mettez dans la « zone principale de widgets » (sous « Articles récents », chez moi). Vous pouvez régler le nombre de commentaires à afficher (5 chez moi).
    Normalement, ça devrait marcher.

    Cordialement et à bientôt.

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