Articuler le « tripal » et le « verbal ». Encore une fois sur les « gilets jaunes » et l’harmonie nécessaire de l’émotionnel et du rationnel dans le raisonnable.

Allez ! Une petite dernière pour la route.

En espérant que les événements que nous avons connus ces derniers temps puissent avoir un impact positif sur l’année à venir.

Car ils ont le mérite d’attirer notre attention sur quelques réalités, pourtant évidentes, mais ô combien négligées.

Une terminologie simple pourrait nous aider à mieux les aborder.

Je propose d’explorer dans ce but les relations du « tripal » et du « verbal », de l’émotionnel et du rationnel ainsi que leur nécessaire articulation.

À propos d’une problématique à première vue différente, j’avais rappelé quelques-unes de ces composantes de notre fonctionnement le plus profond.

J’évoquais alors quelques réflexions d’Antonio Damasio (mais bien d’autres études allant dans le même sens ont suivi, qui pourraient être mentionnées).

« Chapitre XI : La passion fondant la raison.

Au début de ce livre, j’ai suggéré que la perception des émotions exerce une puissante influence sur la faculté de raisonnement, que les systèmes neuraux desservant la pre­mière sont emmêlés avec ceux qui sous-tendent la seconde, et que ces deux catégories de mécanismes s’entrelacent avec ceux qui assurent la régulation des fonctions biologiques du corps.

(…) La faculté de raisonnement semble vraiment dépendre de systèmes neuraux spé­cifiques, dont certains se trouvent desservir la perception des émotions. Ainsi, il semble bien qu’il existe un fil conducteur reliant, sur le plan anatomique et fonctionnel, la faculté de raisonnement à la perception des émotions et au corps. C’est comme s’il existait une passion fondant la raison, une pulsion prenant naissance dans la profondeur du cerveau, s’insinuant dans les autres niveaux du système nerveux, et se traduisant finalement par 1a perception d’une émotion ou par une influence non consciente orientant un processus de prise de décision. La raison, de sa forme pratique à sa forme théorique, se développe probablement sur la base de cette pulsion innée (…) ». (A. Damasio, L’Erreur de Descartes, Poches Odile Jacob, Paris 2001, p. 331-332).

N’en déplaise à bien des politiciens et technocrates, la dénonciation de « l’erreur de Descartes » est désormais entrée dans la doxa, le bagage des connaissances communes : à l’évidence, l’être humain n’est pas d’abord un être de raison et de réflexion, il est en premier lieu un être de pulsion, d’affection, d’émotion, de ressenti. Chez lui, le corporel, le « tripal » précède et conditionne le rationnel, le « verbal ».

Et le B.A. BA du politique devrait être de ne pas mettre la charrue avant les bœufs. On aura beau présenter toutes les élaborations rationnelles qu’on veut pour justifier une décision politique, court-circuiter ce niveau fondamental du ressenti et du corporel dans le processus d’adhésion et de consentement ne peut que mener dans le mur.

« Touche à ses tripes, à ses besoins les plus fondamentaux, à son pouvoir d’achat, et il te maudira en face » disait en substance le Satan à Dieu ( à Saturne ?) dans le livre de Job.

Attitude parfaitement compréhensible et qui ne peut étonner que les intellectuels hors-sol qui hélas se décrètent un peu vite politiciens.

«À l’encontre de la philosophie allemande qui descend du ciel sur la terre, c’est de la terre au ciel que l’on monte ici (…) Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience », disait Marx dans l’Idéologie allemande, contre tous les Jupiter de son temps.

Sur tout cela, les « gilets jaunes » ont opéré un salutaire retour aux évidences.

Dont acte.

L’histoire confirme d’ailleurs à l’envi combien la réalité matérielle, parfois dramatique (famines, catastrophes minières etc.) est à l’origine de mouvements revendicatifs et de bouleversements socio-politiques décisifs.

On le sait, même si Voltaire, Rousseau et cie ont fourni le matériau théorique dans lequel s’inscrira la Révolution Française, la situation des campagnes et autres réalités parfaitement matérielles en ont été les facteurs déclenchants, s’il faut en croire en particulier le grand historien A. Soboul.

Il en irait de même de la révolte des Canuts, de la grande grève des mineurs d’Anzin, de la grève du 1er mai 1886 à Chicago, etc. pour ce qui est de la naissance du syndicalisme et de l’organisation du mouvement ouvrier.

Bien sûr, les événements actuels paraissent plus le fait des classes moyennes que de la classe ouvrière « traditionnelle », et le syndicalisme et les partis n’y ont pas joué un rôle moteur.

Il n’en demeure pas moins qu’hypertrophier quelque approche rationnelle jusqu’à en faire le déterminant exclusif de la vie politique est une erreur de perspective qui se paie comptant, comme nous le voyons en ce moment.

Même si, à l’évidence aussi, les tensions qui se manifestent constituent sans doute l’exutoire d’un questionnement existentiel beaucoup plus large, qui relève d’un profond mal de vivre lié à des bouleversements sociétaux et des évolutions anthropologiques hasardeuses.

Crise du sens qui s’exprime par la colère et la violence, mais à propos de laquelle il serait illusoire de croire que de simples mesures économiques et politiques pourraient apporter des réponses adéquates.

Qu’on le veuille ou non, à l’encontre de fantasmes eux-aussi désormais entretenus, l’ordre politico-économique n’est pas tout-puissant et ne pourra jamais assumer une revendication de sens ou de bonheur.

Ce serait déjà bien s’il pouvait assurer à chacun quelques conditions qui en faciliteraient la recherche…

Quoi qu’il en soit, on ne peut sans se fourvoyer gravement ignorer le « tripal » au profit du « verbal ».

 

Une fois effectué ce constat des évidences, on ne peut toutefois en rester là sous peine de nouveaux déboires.

La vie économique et socio-politique avance sur deux jambes : le « tripal », même s’il doit être d’urgence réhabilité, ne peut sans risque représenter la seule réalité à prendre en considération.

Car s’il conditionne effectivement le « verbal », il ne doit pas en être dissocié.

Une telle dissociation pourrait d’ailleurs constituer la définition de ce qu’on nomme « populisme » et/ou « démagogie ».

Car les grandes éruptions évoquées plus haut ne peuvent en rester au jaillissement brut, à la colère informelle. Pour se survivre à elles-mêmes, elles doivent nécessairement accéder à une parole rigoureuse et à l’organisation.

Transmuter le ressenti « tripal » dans l’expression verbale est le seul moyen – pour ceux qui le veulent du moins, car tous ne sont pas dans ce cas…- de dépasser la violence et la confusion tout en sauvegardant la composante positive et créatrice de la colère légitime.

Sous peine de rendre impossible toute vie sociale, un « sur moi » se révèlera toujours nécessaire pour fixer des limites à la désinhibition du « ça » et ouvrir des chemins à l’investissement positif de la pulsion.

Ainsi en est-il donc allé de la formation des mouvements syndicaux et des partis politiques suite à des événements déclencheurs souvent chaotiques et violents.

En ce qui concerne l’actualité, nous en sommes à ce point.

Et c’est bien là que le danger rôde : le jaillissement pulsionnel, aussi nécessaire qu’il puisse être, est par essence ambigu.

On le voit, il peut amener à des rencontres sympathiques et chaleureuses, peut-être annonciatrices de formes originales d’organisation politique, tout comme à des vociférations intolérables et des lynchages barbares.

Or, l’ambiguïté est pain béni pour nombre de spécialistes de la récupération.

Après les Trump, Bolsonaro, AfD et autres Salvini, on se rend mieux compte de la puissance de certaines forces qui sont à l’œuvre dans nos sociétés.

Elles n’ont rien d’anecdotiques et se déploient méthodiquement au niveau mondial.

Revenons sur les travaux d’Edward Bernays, que j’ai déjà mentionnés :

                Dans les cuisines du consentement.

Si le folklore Bernays est presque aussi divertissant qu’angoissant, sa pensée est, elle, sous-tendue par des ressorts totalitaires. « Si l’on parve­nait à comprendre le mécanisme et les ressorts de la mentalité collective, ne pourrait-on pas contrôler les masses et les mobiliser à volonté sans qu’elles s’en rendent compte ? », écrit-il en 1928 dans son livre devenu un classique, Propaganda. Pour le neveu de Freud en effet, les « masses » sont habitées par des pulsions animales qu’il faut mettre sous contrôle, les foules sont animées par des désirs qu’il faut canaliser. Et ce contrôle nécessite un outil, la « fabrique du consentement » («manufacturing consent»), un concept qu’il a emprunté à Walter Lippmann, intellectuel américain fort en mots qui explore le même champ de réflexion et inventera plus tard l’expression « guerre froide ». Cette « fabrique du consentement », Edward Bernays la met en avant comme le fruit d’une « méthode scientifique » nourrie de sciences sociales et de psychanalyse (…).

Dans la proposition tout sauf démocratique d’Edward Bernays, une petite élite décide donc pour les masses et leur impose ce choix par des techniques sophistiquées de persuasion : «La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des comportements des masses joue un rôle important dans une société démocratique, écrit-il en 1928. Ceux qui manipulent ce mécanisme secret de la société forment un gouvernement invisible qui exerce véritablement le pouvoir. […] De nos jours, la propa­gande intervient nécessairement dans tout ce qui a un peu d’importance sur le plan social. Que ce soit dans le domaine de la politique, de la finance, de l’industrie, de l’agriculture, de la charité ou de l’enseignement, la propagande est l’organe exécutif du gouvernement invisible. »

(…) « On peut amener une collectivité à accepter un bon gouvernement comme on la persuade d’accepter n’importe quel produit », dit-il encore. Non, le vieil homme ne pensait certainement pas couleur pastel. Les écrits de Bernays, qu’il est difficile de lire avec un œil contemporain autrement que comme un projet vicieux de confiscation de la démocratie, avaient d’ailleurs un lecteur et admirateur illustre en la personne de Joseph Goebbels. En 1933, Edward Bernays, juif tout comme son oncle, avait appris non sans horreur que son premier ouvrage, La Cristallisation de l’opinion publique9, écrit en 1923, figurait dans la bibliothèque person­nelle du chef de la propagande nazie, créateur du ministère du Reich à l’Éducation du peuple et à la Propagande, qui le trouvait fort inspi­rant10. Mais Goebbels n’était pas le seul. (S. Horel, Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie, La découverte, Paris 2018, p. 18-19).

Il n’est pas le seul, en effet.

Par un paradoxe seulement apparent, la destruction des « élites » en place, instituées de façon tout de même démocratique,  s’opère au bénéfice de nouvelles « élites » qui n’ont, elles, plus rien de démocratique.

Lorsqu’on constate certaines dynamiques présentes au cœur de l’exubérance protéiforme du mouvement, il faudrait être bien naïf pour ne pas y déceler le travail de telles forces.

Comme beaucoup, j’ai pu moi-même constater parmi les « gilets jaunes », en même temps que la présence de gens « de bonne volonté », celle de personnes dont l’appartenance à des groupes ne se caractérisant pas spécialement par leur attachement à la démocratie n’est un secret pour personne.

Certains sondages – à confirmer toutefois – tendraient à montrer qu’elles constitueraient une majorité.

La vigilance s’impose donc.

À l’encontre d’une facilité démagogique prompte à s’ébaubir sans discernement devant tout ce qui serait « populaire », et à s’encanailler (le plus souvent pour se faire pardonner une bonne conscience qui reste foncièrement « bobo »), il ne faut pas hésiter à opérer un tri exigeant en ce qui concerne les revendications et les propositions.

Et un tel discernement passe nécessairement par un retour du « verbal ».

Car se méfier – légitimement – du « tout rationnel » et d’une dérive élitiste et technocratique ne doit pas signifier un discrédit du raisonnable.

Hélas, quelques poncifs sévissant depuis longtemps jusque dans l’enseignement, et qui visent à discréditer la rationalité en écho à des dogmatiques philosophiques trop réductrices, voudraient nous le faire croire.

Et une certaine doxa propage – par ignorance, idéologie ou intérêt -une telle réduction.

Rappelons-nous pourtant que la dénonciation nécessaire de « l’erreur de Descartes » n’est pas, pour l’auteur de l’ouvrage qui porte ce titre, le dernier mot de la question.

Elle appelle à une réhabilitation de la – vraie – raison.

« Si cette hypothèse peut être tenue pour exacte, y a-t-il des implications sociopolitiques à l’idée que la raison n’est jamais pure ? Je pense que oui, et que cela est globalement positif.

Savoir que la perception des émotions joue un rôle important ne doit pas pousser à penser que la raison a moins de valeur que celle-ci, qu’elle doit se contenter d’un strapontin à côté d’elle, ou qu’il ne vaut pas vraiment la peine de s’efforcer de la développer. Bien au contraire, se rendre compte du rôle considérable que peut jouer la per­ception des émotions peut nous donner la possibilité d’augmenter son impact positif et de réduire ses effets éventuellement négatifs. Plus précisément, sans vouloir diminuer en rien la valeur d’orientation que peut avoir la perception normale des émotions, on pourrait envisager de protéger la raison contre les vicissitudes que la perception anormale des émotions (ou les influences indésirables sur la perception normale) peut introduire dans le processus de prise de décision ». (A. Damasio, L’Erreur de Descartes, op. cit, p. 332. C’est moi qui souligne).

Si une rationalité pure, coupée de l’influx positif et nécessaire de l’émotionnel et de l’affectif peut dériver vers un détachement froid et une morgue frôlant bien souvent la paranoïa, il en va autrement de cet indispensable harmonie entre le pulsionnel et le rationnel que la tradition philosophique nomme depuis longtemps le « raisonnable ».

La « raison » (die Vernunft, pour parler comme le bon Kant) est bien ce qui transmute le simple « entendement », la seule rationalité froide (der Verstand) dans l’ordre d’un « raisonnable » indissociable d’une dimension éthique, et même esthétique.

À ce titre, elle constitue bien le fondement du politique.

Souhaitons donc que ce mouvement inauguré par les « gilets jaunes » pour dénoncer justement les excès évidents d’une froide rationalité politique et économique étrangère aux réalités vitales des gens du commun que nous sommes sache « raison garder », et ne cède pas désormais aux « vicissitudes que la perception anormale des émotions peut introduire dans le processus de prise de décision ».

L’émotion doit certes être reconnue à sa juste valeur.

Mais le monde a un besoin urgent de raison.

D’une raison qui dépasse bien sûr le seul calcul et la seule rationalité économique, mais qui sache maintenir des barrières fermes contre « la perception anormale des émotions » et ceux qui ne demandent qu’à tirer parti de leurs déferlements.

Réformer la représentation politique, renforcer la légitimité démocratique et affiner les processus de consultation et de décision représentent des urgences. J’ai insisté sur ce point à plusieurs reprises.

Mais cela ne peut en aucun cas se faire en transformant par exemple en dangereux plébiscites populistes des modes de consultation censés accroître la démocratie.

On connaît les intentions de celles et ceux qui prônent de telles évolutions. Et l’histoire a montré à maintes reprises  ce à quoi elles peuvent aboutir.

Certes, bien des réformes sont indispensables en France.

Mais n’oublions tout de même pas, comme le rappelait à bon escient une synthèse récente, que notre nation, en dépit de bien des faiblesses à corriger radicalement, est l’un des pays du monde où, entre autres caractéristiques, l’indice démocratique est le plus élevé, le coefficient d’inégalité est le plus faible et où des transferts sociaux massifs ont le plus d’effet sur la réduction de cette inégalité.

La plus grande vigilance s’impose donc en ce qui concerne les modèles alternatifs qui peuvent nous être proposés.

Il serait en effet catastrophique de lâcher la proie pour certaines ombres on ne peut plus ambiguës.

 

Et de bonnes fêtes à toutes et à tous !

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