Pandémies, dérèglements climatiques, transitions énergétiques, « libertés individuelles »… Vers la fin du mirage de « l’effet cliquet ».

« Encore à jouer les oiseaux de mauvais augure ! », dirait une fois de plus Stultitia.

Ce n’est certes pas de gaîté de cœur, mais il faut bien avouer qu’il y a de quoi…

Cela fait tout de même un certain temps que je m’étonne … d’un étonnement largement partagé.

En quoi devrait-il être étonnant, en effet, qu’une pandémie s’éternise en prenant des formes nouvelles qui mettent à mal nos capacités sanitaires ?

On le sait depuis longtemps, un poulailler ou un clapier surpeuplé, tout comme les élevages intensifs, constituent le milieu idéal pour la transmission de maladies de toutes sortes.

Or notre humanité n’arrête pas d’entasser les individus dans ce clapier grouillant que devient notre pauvre Terre. En vertu de quel miracle devrait-elle échapper à cette logique que connaît tout éleveur, contraint de recourir de plus en plus à une permanente médicalisation de son cheptel, faute de pouvoir ou de vouloir adopter des méthodes d’élevage plus extensives qui supposent plus de place pour moins d’animaux ?

Mais peut-être la fréquentation de l’ENA ainsi que la perte de contact avec notre Terre nourricière empêchent-elles de percevoir des vérités aussi simples et évidentes ?

Certains pourtant s’efforcent de rappeler de telles évidence, ainsi que leurs conséquences inévitables sur ce que d’aucuns nomment la « restriction des libertés individuelles » :

« Il est probable que nous ayons à faire face à d’autres restrictions dans l’avenir. Pas parce que cela crée un précédent car les mesures liées aux pandémies sont réversibles. Mais parce que les situations qui créent les conditions de propagation des virus sont amenées à se reproduire », déclare par exemple François Saint-Bonnet, professeur en histoire du droit à Paris 2.

Rapidité des communications tous azimuts, fonte du permafrost, déforestations en Afrique ou en Amazonie qui vont incessamment libérer, comme le souligne par exemple le grand photographe Sebastião Salgado (vers 7mn) quantité de virus encore inconnus, tout cela indique que des mesures qui nous paraissent encore « d’exception » ont de fortes chances de constituer la règle de notre quotidien dès les années à venir.

Mesures d’exception qui ne seront pas seulement dictées par les pandémies, mais aussi, et simultanément, par les divers cataclysmes – incendies géants, inondations massives, etc. – provoqués par cette « surexploitation de la Terre » régulièrement dénoncée, hélas sans grand effet, par des milliers de scientifiques de premier plan.

Les « signes vitaux » de la planète s’affaiblissent face à la surexploitation générée par l’économie mondiale, ont mis en garde des scientifiques de premier plan, mercredi 28 juillet. Auteurs d’une étude publiée dans la revue BioScience, ils s’inquiètent de l’imminence possible de certains « points de rupture » climatiques.

Ces chercheurs font partie d’un groupe de plus de 14 000 scientifiques ayant plaidé pour la déclaration d’une urgence climatique mondiale. Ils estiment que les gouvernements ont, de manière systématique, échoué à s’attaquer aux causes du changement climatique : « la surexploitation de la Terre ». Depuis une évaluation précédente en 2019, ils soulignent la « hausse sans précédent » des catastrophes climatiques, des inondations aux canicules, en passant par les cyclones et les incendies.

(…)

Avec plus de quatre milliards d’animaux, notamment vaches et moutons, la masse du bétail dépasse, désormais, celle des humains et des animaux sauvages combinés, selon l’étude. « Nous devons réagir face aux preuves qui montrent que nous allons vers des points de rupture climatiques, en prenant des mesures urgentes pour décarboner l’économie et en commençant à restaurer la nature plutôt que la détruire », a déclaré l’un des auteurs, Tim Lenton, de l’université britannique d’Exeter.

La menace de l’irréversibilité

Les auteurs estiment qu’il existe, en effet, « de plus en plus de preuves que nous approchons, voire avons déjà dépassé » certains des points de bascule qui pourraient entraîner le système climatique vers un changement dramatique et irrémédiable. Cela inclut la fonte des calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique, qui pourrait être irréversible à l’échelle de plusieurs siècles, même si les émissions de CO2 étaient réduites. Pour les récifs coralliens, menacés notamment par le réchauffement, et dont dépendent un demi-milliard de personnes, l’atteinte d’un point de non-retour est également possible.

Les auteurs réclament des actions rapides et radicales dans plusieurs domaines : éliminer les énergies fossiles, réduire la pollution, restaurer les écosystèmes, opter pour des régimes alimentaires basés sur les plantes, s’éloigner du modèle de croissance actuel et stabiliser la population mondiale.

Stabilisation – mieux, décroissance – de la population mondiale sur laquelle je revenais dans mes derniers posts, en réponse à la permanence du déni…

Tout cela nous montre, s’il en était encore besoin, que l’humanité a mangé son pain blanc et que nous sommes au pied du mur.

Que les modélisations de Meadows qui étaient, dans les années 1970, de l’ordre de la prévision, sont désormais, incontestablement, de l’ordre des faits.

Là encore, on ne peut que s’étonner de l’étonnement que peuvent susciter chez certains de tels constats, et des incantations réitérées à un « retour de la croissance » voué à être désormais indéfiniment différé, du simple fait des capacités physiques d’une Terre qui ne peut fournir plus de ressources – en énergie, en matières premières, etc.- qu’elle n’en a, et du fait des phénomènes climatiques – sécheresses, inondations, incendies, etc.- appelés à peser de plus en plus lourd sur les économies tout comme pèsera l’inéluctable succession des pandémies.

Dettes abyssales, crises financières plus que probables, il n’empêche : le « retour de la croissance » est guetté du haut de leurs tours d’ivoire par les économistes : « Sœur Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? ».

Car depuis deux siècles l’humanité a vécu dans la croyance, en Occident du moins, qu’un accroissement permanent de nos possibles était garanti de façon magique par un « effet cliquet » rendant impossible tout retour en arrière.

Que la possibilité d’augmenter sans cesse notre consommation d’énergie, de se déplacer où l’on veut, quand on veut, en voiture, en avion, de circuler aux quatre coins du monde sans précautions particulières, d’accroître indéfiniment notre niveau de vie, de richesse, de santé, notre durée moyenne de vie, constituaient des acquis incontestables, érigés au rang de « droits » sur lesquels il était impossible de revenir.

Que tout cela faisait partie d’une sorte de dynamique inéluctable, un sens millénariste de l’histoire, voire une théologie laïque qu’il s’avérait sacrilège de remettre en question.

Et beaucoup ne sont toujours pas sortis de ce genre de vision, comme le prouvent encore une résistance forcenée du déni, ainsi que les promesses délirantes d’un transhumanisme des lendemains qui chantent – pour ceux du moins qui en auraient encore les moyens-.

En dépit du nombre croissant, fort heureusement, de ceux qui se rendent compte, comme le chantait Alain Souchon, qu’on commence sérieusement « à voir le vide à travers les planches ».

Or, si ce n’est pour un libertarianisme à courte vue, la Liberté ne se réduit pas à l’infinie poursuite de tous les possibles suscités par nos fantasmes infantiles de toute puissance.

Nombre de nos « acquis » ou de nos « libertés » prétendument intangibles relèvent en fait d’agréments qu’a permis un certain développement économique, mais qui n’ont aucun caractère essentiel, encore moins pérenne.

Et il serait bien illusoire de croire que ces « acquis », ces « libertés », ces « droits » pourraient eux aussi bénéficier de « l’effet cliquet » abusivement attaché aux autres aspects de la soi-disant « croissance ».

N’en déplaise aux libertariens de toute sorte, ce genre de croyance est déjà, et sera de plus en plus, battue en brèche par le principe de réalité qui accompagnera nécessairement l’évolution de nos conditions d’existence.

Fort heureusement, le plaisir grisant de rouler à la vitesse qu’on veut sur les réseaux routiers publics après un repas bien arrosé a bien dû céder devant le nombre de morts dont cette « liberté » était la cause. En dépit des contestations récurrentes (rien de nouveau sous le soleil…) des défenseurs de la « liberté de vitesse », la limitation de ce genre de « liberté » – limitation qui, rappelons-le, a divisé par six le nombre de victimes de la route – est désormais majoritairement acceptée.

Cela devrait nous faire prendre conscience qu’il existe une dimension bien plus essentielle de ce que nous nommons « liberté », et qui en appelle à une compréhension moins superficielle.

Si, comme le dit Paul Ricoeur que j’ai souvent cité sur ce blog, « on entre en éthique quand, à l’affirmation par soi de sa liberté, on ajoute l’affirmation de la volonté que la liberté de l’autre soit », alors la Liberté s’inscrit dans la dimension d’une solidarité collective nécessairement médiatisée par la Loi.

Car si « l’impulsion du seul appétit est esclavage », « l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite –[collectivement]-est liberté », nous dit encore Rousseau.

Les événements actuels, et ceux à venir, vont désormais nous obliger quotidiennement à mieux distinguer ce qui appartient aux seuls « appétits » et conforts individualistes dont nous sommes bien souvent les esclaves, de ce qui relève d’un Bien Commun que le Politique se doit de préserver afin que chacun puisse jouir de la Liberté authentique qui lui revient de droit.

Travail de discernement et de vigilance, autant en ce qui concerne les abus possibles du politique que ceux qui émanent des caprices des citoyens en ce qui concerne la distinction entre de futiles « libertés d’agrément » et la Liberté en tant que telle.

Et dans un monde dont « l’ordre » se révèle de plus en plus éloigné de ce que voudraient lui imposer nos caprices et nos fantasmes prétentieux, il devient urgent de renoncer à nos ambitions prométhéennes de croissances infinies pour revenir à l’antique sagesse stoïcienne dont témoignait le vieux Descartes lorsqu’il conseillait de « changer nos désirs plutôt que l’ordre du monde ».

Ou peut-être faudrait-il parler d’une urgente conversion de ces désirs vers la poursuite d’objectifs plus en accord avec ce qui constitue la dignité de notre humanité.

Le temps est sans doute révolu des rêves de toute puissance et de triomphe d’un bien être purement individualiste par une « levée des inhibitions » quelque peu adolescente.

Car c’est bien la survie collective d’une humanité digne de ce nom qui est en jeu.

Et notre époque exige un engagement adulte de notre Liberté, au-delà des revendications puériles d’un simple confort désormais obsolète et d’un certain nombre de facilités accessoires dont les circonstances exigent d’ores et déjà d’accepter, qu’on le veuille ou non, la disparition.

Même lorsque la démagogie de politiques irresponsables continue à entretenir le mirage funeste de « l’effet cliquet ».

*

Ajout du 28/08:

Bien évidemment, le dernier rapport du GIEC ne fait que confirmer les propos qui précèdent.

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/08/09/la-crise-climatique-s-aggrave-partout-a-des-niveaux-sans-precedent-alerte-le-giec_6090961_3244.html

Ainsi que cet article qui pose bien la question de la nécessaire distinction entre l’affirmation du « principe » et la confrontation à la réalité lorsqu’il s’agit de liberté :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/08/26/covid-19-sur-la-question-des-libertes-nous-confondons-le-principe-et-la-realite_6092363_3232.html

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