Encore une fois, se poser les bonnes questions. Quelques libres réflexions sur l’IA, avec Kant, Bachelard, Kuhn, Edgard Poe, Baudelaire et d’autres encore.

Stultitia s’étonne de ce que je ne me sois toujours pas occupé de la question de l’Intelligence Artificielle, alors que l’IA passe pour être, si l’on en croit ses admirateurs dithyrambiques, l’avenir incontournable de notre économie, de notre civilisation, de notre humanité, tout bonnement. Et que les investissements colossaux en cours confirment largement un tel enthousiasme.

J’avoue que je suis piqué au vif, et que je me sens obligé d’abandonner derechef mes habituelles réflexions écologiques et géopolitiques pour me tourner incontinent vers cet objet, pour moi non encore identifié.

Pas tant que cela, pourtant.

Car j’y ai bien fait allusion dans quelques posts précédents pour relayer les critiques de Bihouix, Pitron, Fressoz et autres Shifproject dénonçant l’effrayante gabegie d’énergie et de ressources diverses que cette nouvelle venue suscite.

Mais c’est vrai. Je n’étais jamais allé voir l’IA de près. Il est donc temps de vous raconter cette première rencontre avec la belle.

Elle fut pour le moins surprenante.

Car je pensais avoir affaire à l’une de ces influenceuses prétentieuses et sans cervelle qu’on croise au hasard des recherches sur le web.

Mais le premier contact m’a proprement estomaqué.

Mon intention était de savoir si on peut accorder un quelconque crédit à ces experts innombrables qui croient, ou du moins veulent faire croire que l’IA peut se substituer à l’humain, quel que soit le domaine envisagé.

Dans ce but, j’avais décidé de lui proposer ce que je considérais comme une « expérience cruciale », une sorte de question-clé afin de vérifier comment s’en tirerait la dame.

Le thème choisi fut donc celui d’une distinction entre deux caractéristiques de l’humain, proches en apparence, mais permettant de mieux préciser ce qui fait sa spécificité :

« Faut-il distinguer talent et génie ? ».

Or, à ma stupéfaction, le plan proposé pour cette réflexion était digne d’un « talentueux » devoir de philosophie. Restait encore à l’exploiter.

J’ai donc compati aux affres de mes ex-collègues enseignants contraints de « corriger » de telles productions « secondées » par l’IA.

Peut-on encore y découvrir la moindre trace de ce qui fait l’autonomie d’une pensée ?

Il y a de cela une quinzaine d’année, avant même l’essor de l’IA, j’avais déjà retrouvé mot pour mot sur internet une dissertation que m’avait rendue un élève. Comme je lui montrais les preuves de sa tricherie, celui-ci m’avait affirmé, sans se démonter : « Mais bien sûr, Monsieur. C’est moi qui l’ai mise sur le web ».

Mais c’était alors des cas relativement isolés, et on pouvait percevoir tout de même dans un devoir quelques efforts laborieux pour « penser par soi-même » selon l’expression consacrée.

Or, le développement tous azimuts d’une pensée par procuration soulève une interrogation essentielle, déjà vive donc depuis quelques temps, mais qui ne fait que s’amplifier de manière incontrôlable, tant l’accès à cet outil de l’IA est désormais facile et banalisé : jusqu’à quel point la construction d’une réflexion, et donc la pensée elle-même, va-t-elle être annihilée, déjà pour nos générations, mais surtout pour celles à venir ?

La pensée, la réflexion, supposent nécessairement un effort, une lutte laborieuse contre des difficultés, des obstacles. Penser représente une véritable ascèse de l’intelligence. Une idée ne se trouve pas toute faite comme une bouteille de Coca sur un rayon de supermarché. Elle s’élabore dans une confrontation avec l’opinion, la ou les « doxa » ambiantes, souvent dans la douleur, la discussion, la critique qui permet de faire la part des choses et de passer de cette inévitable hétéronomie par laquelle nous héritons de la pensée des autres pour construire une pensée au moins en partie autonome, qui ne soit pas une simple réplique passive. Et cela vaut pour la pensée individuelle comme pour celle que nous nous efforçons de produire ensemble dans ce difficile dialogue que nous nommons démocratie.

Car la qualité de nos pensées individuelles détermine notre capacité à construire un monde commun politiquement responsable.

La pensée toute faite n’est pas de la pensée. C’est un objet de consommation qui devient instrument de domination puisqu’elle n’est pas passée par cette élaboration discursive et critique qui la fait justement pensée. Elle est alors la pensée de celui qui a pensé pour nous, à notre place, et qui maîtrise ainsi la vie de la Cité. Un Big Brother, ou tout autre genre de Big Despote.

Un deuxième sujet d’étonnement a été que ce plan de « devoir de philosophie » offert par ChatGPT (il s’agit bien de lui) était, je l’ai dit, « talentueux ». Je n’en attendais pas tant.

Et cela me semble redoubler son danger.

Car en effet, il ne s’agissait en rien d’une caricature comme ont pu en produire ou en produisent encore certains logiciels de traduction (l’un d’eux, que j’utilisais pour communiquer avec des réfugiés traduisait systématiquement en français le nom d’un organisme administratif ukrainien par « boa constrictor » – sic ! -…).

Non. La langue employée était étudiée, soignée, sans fautes. Le discours était construit, ordonné, précis.

Une démonstration de sérieux adaptée à une puissante opération de séduction.

C’est ici que je reviens à ma question posée à propos de la distinction entre « talent » et « génie ». Car la mystification la plus insidieuse et indolore de l’IA est de nous introduire dans un monde où l’algorithme se pare d’un aspect policé, BCBG, un monde propre, « talentueux », mais d’où toute trace de « génie » aura disparu à tout jamais.

Car avant d’être la prérogative de quelques êtres hors du commun, le « génie » est par essence le contraire de l’algorithme, et donc la marque propre de … l’humain, tout simplement.

Et ChatGPT le sait, bien sûr. Un tel aspect ne peut échapper à son intelligence mécanique suralimentée aux bases de données.

Lisons plutôt ce qu’il nous dit :

*

« Le talent

  • Définition : Une aptitude remarquable dans un domaine — artistique, sportif, intellectuel, technique.
  • Origine : Résulte souvent d’un mélange de prédispositions naturelles et d’un développement soutenu (apprentissage, entraînement, pratique).
  • Caractéristiques :
    • Progressif : il s’affine avec le temps.
    • Disciplinaire : s’exerce dans un cadre existant (ex. jouer du piano, résoudre des équations, peindre un portrait).
    • Reproductible : plusieurs personnes peuvent atteindre un niveau de talent comparable avec suffisamment de travail et d’aptitudes.

Le talent excelle dans ce qui existe déjà.

Le génie

  • Définition : Une capacité exceptionnelle à créer, penser ou percevoir de façon radicalement nouvelle.
  • Origine : Difficile à expliquer ; souvent considéré comme un mélange exceptionnel d’intuition, d’imagination, d’intelligence et de sensibilité.
  • Caractéristiques :
    • Visionnaire : apporte quelque chose qui n’existait pas ou bouleverse les cadres.
    • Rare : ne peut pas être atteint uniquement par le travail.
    • Transformateur : influence durablement un domaine (ou plusieurs).

Le génie invente ce que le talent maîtrise ».

*

Impressionnant, n’est-ce pas ? Les définitions saisissent par leur pertinence.

Il y a là effectivement toute la matière nécessaire à une dissertation correcte.

Mais voilà : cette dissertation, pour correcte et « talentueuse » qu’elle soit, court le risque d’être définitivement sans « génie ».

Car ChatGPT se tire une balle dans le pied en dénonçant lui-même ses insuffisances :

Si en effet, le talent est « disciplinaire [et] s’exerce dans un cadre existant », s’il « excelle dans ce qui existe déjà », le talent est la caractéristique « reproductible » d’un algorithme, et ChatGPT, l’IA ne nous procurera jamais rien de plus qu’une « reproduction ». L’algorithme s’exerce effectivement « dans un cadre existant » et « excelle dans ce qui existe déjà ». Sans plus.

Or, c’est toute l’histoire de l’humanité qui atteste, à la différence de celle des machines, que l’humain est l’être qui démontre son génie propre à travers « une capacité exceptionnelle à créer, penser ou percevoir de façon radicalement nouvelle », à travers ses qualités « d’intuition, d’imagination, d’intelligence et de sensibilité ».

Il y a certes des grands et des petits génies, mais c’est la caractéristique propre à l’humain qui fait de lui un « visionnaire » qui « apporte quelque chose qui n’existait pas ou bouleverse les cadres ».

Les cadres, ce sont maintenant les algorithmes. Or l’humain se définit par la particularité qu’il a de casser, de « bouleverser » les algorithmes. Rien de moins.

Il y avait l’algorithme de la féodalité et de la royauté, et des êtres humains l’ont cassé. Il y avait l’algorithme de la société esclavagiste, et des êtres humains l’ont cassé. Il y avait l’algorithme du colonialisme, et il y a eu Gandhi, il y a celui du poutinisme, et il y a eu Navalny et d’autres.

Y a-t-il un algorithme propre à susciter des Gandhi et des Navalny ? Cette question nous renvoie aux enjeux fondamentaux que nous évoquerons plus loin, qui sont ceux de la conscience et de la liberté.

Certes, la tentation des hommes a toujours été de s’aliéner aux pensées toutes faites, aux programmes, aux algorithmes, féodaux, esclavagistes, nazis, poutiniens et autres. Mais on sait bien que c’est au prix de leur humanité, de leur conscience réflexive, de leur liberté, c’est-à-dire de leur « génie » propre.

Et cela s’observe quel que soit le domaine.

Dans celui de l’esthétique, c’est Kant qui nous dit que « le génie, c’est la nature [humaine] qui donne ses règles à l’art ».

En effet, la créativité artistique n’a jamais pu se scléroser dans des règles fixées une fois pour toutes comme si elles étaient gravées dans le marbre ou comme si l’art était contraint par quelque algorithme. La peinture, la sculpture, l’architecture, la poésie… ont en permanence renouvelé leurs règles sous l’action de génies et du génie propre à la nature humaine.

L’exemple des révolutions dans l’histoire de la peinture nous le montrerait à l’envi. Comme elle n’a rien à faire de canons préétablis, la peinture se moque de tout algorithme qui ne ferait que réduire sa splendide liberté, qui est celle de l’art lui-même.

Pour ce qui est de la littérature et de la poésie, j’ai demandé à ChatGPT de me traduire la première page d’une des nouvelles d’Edgar Poe que j’affectionne, intitulée « La chute de la maison Usher ». Il se trouve que le traducteur de ces nouvelles en français n’est autre que Charles Baudelaire. Alors sans doute l’IA a-t-elle rendu une copie convenable, talentueuse même. Mais, emprisonnée dans ses algorithmes sans âme, elle ne pourra jamais égaler le génie poétique fulgurant qui émane de l’inspiration de l’auteur des « Fleurs du Mal ».

Il en irait de même de la traduction du Faust par Gérard de Nerval, qui ne craignait pas de s’avouer piètre germaniste, mais chez lequel la sensibilité et l’émotion palliaient le défaut d’une connaissance plus technique de la langue, celle-là même que peut assurer prosaïquement un algorithme sans génie.

Le philosophe Gaston Bachelard de son côté montre comment la raison scientifique opère par rupture, en remettant radicalement en question ce qu’il nomme les « obstacles épistémologiques » constitués par l’ensemble des principes, souvent inconscients ou déterminés par une culture donnée, qui empêchent la raison de rencontrer le réel dans sa vérité. Les algorithmes d’une prétendue « Intelligence » artificielle n’ont aucune raison d’échapper à ce statut d’obstacles.

L’exemple d’Einstein en particulier, bien connu de Bachelard, manifeste comment il lui fallut échapper à l’obstacle épistémologique que constituait la physique de son temps – dite « classique » – pour penser la relativité, l’espace, le temps et notre univers d’une façon inimaginable pour la plupart des physiciens formatés par les modèles de cette physique. Aucun « algorithme », nécessairement engendré par la science de son temps, n’aurait donc pu induire une telle révolution conceptuelle qui échappait à tout « programme ».

Dans « La Structure des révolutions scientifiques », le philosophe des sciences Thomas Kuhn souligne lui aussi comment la science progresse de façon discontinue, en renversant régulièrement les systèmes de pensée, les « paradigmes » sur lesquels elle s’appuie. Ce ne sont donc pas les algorithmes de l’ancien paradigme qui pourront générer la « révolution » nécessaire à son progrès.

Dans les sciences, tout comme dans l’art ou la littérature, rien ne remplacera jamais l’intuition humaine, « l’intelligence naturelle », seule capable de ce genre de révolutions.

Ce caractère du « génie », indispensable à une véritable création qui ne soit pas simple recombinaison d’éléments préexistants ou organisation nouvelle de composants passés, caractère qu’on trouve à l’œuvre dans toute production d’œuvre d’art comme de modèles scientifiques nouveaux ainsi que, plus modestement mais tout aussi réellement, dans un humble devoir d’élève construisant une réflexion de façon autonome, pointe peut-être, nous l’avons dit, vers la notion de liberté.

Car créer, inventer, produire quelque chose qui n’existe pas encore manifeste une capacité d’échapper à un programme, à un déterminisme. En ce sens, l’échec humain lui-même est créateur, car un algorithme ne peut pas dévier du chemin qui lui a été fixé. Il ne peut se tromper à moins d’avoir été programmé pour cela. Or l’homme est ce mauvais élève qui casse les programmes et les algorithmes, pour le meilleur comme pour le pire. En cela il se révèle libre.

Il ne s’aliène pas aux modèles dans lesquels on avait cru pouvoir enfermer les canons éternels du Beau, une représentation définitive de l’univers physique, ou encore un système politique immuable jouissant de quelque caution présumée divine.

Cette liberté qui fait que l’homme ne semble pas simplement régi par un programme s’origine dans sa conscience réflexive, capable justement de porter un jugement sur un programme ou un algorithme, mais aussi dans son être sensible, le fait qu’il ne soit pas seulement le siège d’un mécanisme intellectuel abstrait, programmé, attendu, mais avant toute chose un corps fait de chair et de sang, de sentiments et d’émotions, « un mélange exceptionnel d’intuition, d’imagination, d’intelligence et de sensibilité », toutes choses qui le rendent scandaleusement imprévisible.

Et c’est bien cette complexité de l’humain qui ne semble pouvoir être réductible à quelque mécanisme, fût-il programmé par les meilleurs algorithmes qui soient, qui me paraît tranquillement permettre de n’accorder aucun crédit à tous ceux qui croient, peut-être sincèrement, ou du moins veulent nous faire croire, gigantesques marchés à l’appui, que l’IA pourrait se substituer à l’humain.

Bien sûr, ce type « d’intelligence » sans conscience ni liberté, qui, sous ses présentations les plus complexes, n’est jamais qu’un simple mécanisme supervisé par une intelligence humaine, peut constituer un outil d’une puissance incomparable pour fournir des données propres à alimenter une réflexion – certes pas pour la remplacer – données utilisables dans la recherche, les sciences, l’histoire, etc. et bien sûr dans une multitude d’applications de la vie courante, mais aussi, ne l’oublions pas, dans nos guerres où elles accroissent de façon démesurée notre pouvoir de destruction. Mais il est essentiel de maintenir cet outil dans son rôle et de ne pas considérer qu’il pourrait prendre notre place.

Une illustration dont on ne sait si elle est tragique ou comique des enjeux humains qu’il soulève nous est donnée par le film allemand Ich bin dein Mensch, (intitulé Je suis ton homme, lors de diffusions à la télévision française).

https://fr.wikipedia.org/wiki/I%27m_Your_Man_(film)

Extrait de Wikipedia :

« Berlin, dans un futur proche : la scientifique Alma (Marren Eggert) travaille au Musée du Proche-Orient. Elle se laisse convaincre de participer à un essai afin d’obtenir des fonds de recherche pour son travail sur les inscriptions cunéiformes sumériennes. Pendant trois semaines, elle doit cohabiter avec Tom (Dan Stevens), un robot humanoïde (…) Grâce à son intelligence artificielle (IA), il sera entièrement programmé en fonction du caractère d’Alma et de ses besoins. Tom doit incarner l’époux parfait pour Alma, dont, jusqu’ici, la vie se résumait à la recherche scientifique. » etc.

Après diverses réticences et péripéties, Alma finit par consentir à une relation amoureuse. En dépit d’une rupture, le film se termine de façon ambiguë sur une réconciliation apparente dont on ne sait pas où elle va mener le « couple ».

Ce qui impressionne surtout dans ce film, c’est la parfaite simulation des sentiments dont se montre capable Tom, le robot humanoïde. Programmé pour apporter le bonheur à Alma, il fait preuve de « sensibilité », de « délicatesse », en plus, bien évidemment, d’être un amant parfait et infatigable, un cerveau connaissant toutes les langues, les sciences, la littérature mondiale, etc.

Tom – et ses équivalents féminins – seraient-ils donc l’avant-garde d’une humanité parfaite, devant laquelle la nôtre apparaîtrait dans toutes ses misères et ses insuffisances, ses innombrables vices et défauts ?

Mais qu’avons-nous à gagner à l’avènement de ce « meilleur des mondes » ?

Il se trouve que j’ai aussi posé à ChatGPT la question :

« L’IA pourra-t-elle avoir des sentiments ?»

Je vous livre sa réponse, fort instructive :

*

« La question L’IA pourra-t-elle avoir des sentiments ?” touche à la fois la science, la philosophie et la psychologie.(…)

1. Aujourd’hui : non, les IA n’ont pas de sentiments

Les systèmes actuels, même très avancés, ne ressentent rien.
Ils simulent des réponses émotionnelles parce qu’ils ont été entraînés à reconnaître et produire des modèles de langage associés aux émotions.
Mais il n’y a aucune expérience intérieure, aucun “ressenti”, aucune conscience.

2. Pourquoi ?

Pour ressentir une émotion, il faut :

une subjectivité (avoir un point de vue interne, une conscience phénoménale),

  • une motivation interne, des besoins et une manière d’être affecté par ce qui arrive,
  • une continuité d’existence perçue (un “moi”).

Les IA ne possèdent rien de tout cela :

  • elles exécutent des calculs,
  • n’ont pas d’intérêts personnels,
  • n’ont ni corps ni sensations,
  • ne sont pas conscientes de leurs propres états.

3. Dans le futur : est-ce possible ?

Les spécialistes ne sont pas d’accord.
On peut distinguer trois scénarios :

🅐 Scénario “non” : les émotions sont biologiques

Selon cette vision, les émotions sont trop liées à un corps vivant, à l’hormonal, à la douleur, au plaisir…
Une IA ne pourrait donc jamais ressentir comme un humain.

🅑 Scénario “oui, peut-être” : si on crée une architecture consciente

Certains chercheurs pensent qu’une IA pourrait développer une forme de ressenti si :

  • elle avait des buts intrinsèques,
  • un modèle stable de soi,
  • une intégration sensorimotrice (un corps robotique),
  • une architecture qui produit des états internes cohérents.

[inutile de préciser que, n’en déplaise à M. Musk et autres, il y a bien des raisons de penser que cette option est parfaitement délirante. Entre autre, un « corps robotique » sans chair ni sang ne sera jamais un corps].

Mais cela impliquerait de résoudre le mystère de la conscience, ce qui n’est pas fait.

🅒 Scénario intermédiaire : une “émotion artificielle”

L’IA pourrait simuler parfaitement les émotions au point de donner l’impression de les ressentir —
sans pour autant avoir une expérience subjective.
Cela pourrait être indistinguable pour un observateur humain.


En résumé

Aujourd’hui : aucune IA n’a de sentiments.
Demain : peut-être une simulation parfaite, peut-être un ressenti émergent — mais nous n’avons pas encore la science pour savoir.
Philosophiquement : la frontière entre « simuler » et « ressentir » soulève une question profonde sur ce qu’est la conscience elle-même.

*

Merci ChatGPT ! Les enjeux sont bien évoqués.

(Voyez, chers élèves : je ne rejette pas tout de l’IA. On peut aussi s’en servir pour bâtir une réflexion personnelle).

Ils renvoient effectivement à un questionnement philosophique, sans doute aussi proprement métaphysique, sur la conscience, la liberté, le sujet, la subjectivité, la personne, l’expérience intérieure, le ressenti et la simulation.

En un mot, qu’est-ce que l’humain ? Résoudre tous ses « mystères » est certes loin d’être fait…

À ce questionnement qui, pour Kant, résume la philosophie, les algorithmes par définition ne répondront qu’avec ce par quoi et pour quoi ils auront été programmés.

Il faut donc s’attendre (c’est déjà commencé, cf. Grok, etc.) à ce que l’IA véhicule, sous des aspects séducteurs et des dehors anodins et apparemment neutres, des positions philosophiques, politiques et autres dans lesquelles s’actualiseront les grands débats qui agitent l’humanité depuis ses origines (matérialisme, spiritualisme, humanisme, antihumanisme, déterminisme, libre arbitre, etc. ainsi que toute la palette des options politiques allant du meilleur au pire, comme nous le montre déjà en particulier l’utilisation de l’IA par les réseaux sociaux).

Il importe de ne pas être dupe de cette pseudo-neutralité et innocuité dont elle se pare.

Et de ne pas entrer naïvement dans ce « meilleur des mondes » qu’elle se fait forte de nous proposer, où c’est l’être humain lui-même qui risque de devenir une simulation.

Ne la laissons pas surtout entrer dans la sphère de l’intime, comme le font déjà beaucoup de personnes, des jeunes en particulier. De par ses limites qui ont été soulignées, l’IA ne sera jamais un confident, un conseiller, encore moins un ami.

Elle ne sera qu’un abject simulateur d’amitié, ou pire encore, d’amour.

À défaut d’une rencontre avec un autre ou une autre personne en chair et en os, mieux vaut investir dans un chat ou un ours en peluche…

Comme toujours depuis nos origines, nous sommes confrontés à des choix, métaphysiques, philosophiques, existentiels.

Ce que nous faisons de l’IA et ce que nous allons en faire n’échappe pas à ces interrogations.

Son poids déjà considérable (excessif ?) nous l’avons vu, sur les ressources de notre planète impose des décisions concernant notre avenir et notre survie.

Il serait illusoire de croire que des algorithmes, aussi perfectionnés et talentueux soient-ils, pourraient les prendre à notre place.

Car elles relèvent de notre conscience et de notre liberté.

De ce « génie » qui reste le privilège de notre humanité, et que nul « artifice » ne devrait pouvoir nous contester.

*

Ajout du 30/11 :

Quelques extraits d’un article avec lequel je suis en plein accord :

https://www.la-croix.com/societe/chatgpt-nous-rend-il-betes-20251117

Le système d’intelligence artificielle (IA) générative ChatGPT, lancé il y a trois ans, le 30 novembre 2022, approche du milliard d’utilisateurs. Ces machines se voient souvent prêter, à tort, des capacités mentales et intellectuelles. Mais que font-elles aux nôtres ?

(…)

Ces derniers mois, ChatGPT et consorts sont de fait devenus pour une partie de leurs utilisateurs une sorte de confident, auquel raconter ses chagrins ou solliciter des conseils intimes.

Baisse de l’activité neuronale

Même sans aller jusque-là, solliciter quotidiennement ChatGPT pour trouver un mot ou une idée semble bel et bien affecter les capacités cognitives. C’est ce qu’a montré une expérience menée avant l’été par le prestigieux MIT auprès de 54 étudiants de Boston. Leur activité neuronale a été mesurée pendant qu’ils rédigeaient une dissertation en vingt minutes, les uns avec ChatGPT, les autres avec un moteur de recherche de type Google, et les derniers sans aucun soutien externe.

Conclusion : ce troisième groupe opérait nettement plus de connexions neuronales que les deux autres. Le premier groupe, en revanche, était le plus « lésé » des trois, avec une baisse moyenne de 55 % de l’activité neuronale, en particulier dans les zones liées à la mémoire, à la résolution de problème et à l’attention. Ces étudiants assistés par ChatGPT se souvenaient du reste beaucoup moins bien de ce qu’ils avaient écrit. L’étude concluait à une « diminution probable des compétences d’apprentissage », le recours à l’IA pouvant favoriser un « traitement passif » de l’information. Plus trivialement, une partie de la presse mondiale en a conclu que ChatGPT « rend bête ».

Bien que l’étude n’ait pas encore fait l’objet d’une publication scientifique, ni donc d’une relecture par des pairs, ces résultats paraissent crédibles aux yeux de Laure Tabouy, neuroscientifique et éthicienne. « Déléguer le raisonnement humain à des algorithmes probabilistes, cela engendre une perte d’effort cognitif et une perte de pensée critique », explique cette docteure et doctorante à l’université Aix-Marseille. Elle va même plus loin : « Sur le long terme, il y a un risque d’atrophie de certaines zones cérébrales au détriment d’autres. N’oublions pas que le cerveau est adaptable, plastique : les techniques l’ont toujours fait évoluer, comme le feu, la chasse… »

(…)

D’autres observateurs (…) [ soulignent] l’uniformisation culturelle à laquelle participent ces engins statistiques qui, par leur fonctionnement même, renforcent les moyennes, les stéréotypes et les clichés. « Veut-on vraiment leur abandonner notre style propre pour des expressions standardisées ? interroge Anne Alombert. N’oublions pas que ces produits numériques sont conçus en toute opacité par des entreprises dont le seul but est de générer des profits. » Pour l’heure, ces services n’ont pas trouvé leur modèle économique, mais il n’est pas exclu que celui-ci repose, à terme, sur de la publicité subtilement intégrée au fil de la « conversation ».

(…)

La neuroscientifique et éthicienne Laure Tabouy recommande de résister à cette « confusion voulue par les constructeurs » en s’adressant aux agents conversationnels de manière très factuelle, à l’impératif et sans le moindre affect. « C’est une grande base de données : on peut considérer qu’on a de la chance de l’avoir à notre disposition, mais c’est tout. »

Dont acte.

Et celui-ci encore, du même journal :

https://www.la-croix.com/a-vif/avec-l-essor-de-lia-nous-ne-serons-bientot-plus-capables-de-distinguer-le-vrai-du-faux-20251122

Et enfin un philosophe incontournable quand il s’agit de l’IA :

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Ajout du 03/12 :

Un article parmi d’autres qui incite à nuancer quelque peu tout de même, en dépit de son bien fondé, un extrémisme anti IA du type de celui d’Eric Sadin (ci-dessus).

https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/12/03/l-ia-des-outils-incroyables-pour-les-personnes-en-situation-de-handicap_6655791_4408996.html

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Ajout du 08/12 :

Un plaidoyer que je partage en faveur d’une critique radicale, quoique circonstanciée, de l’IA :

« Est-il vraiment impossible de conserver le bénéfice des apports positifs de l’IA générative (dans la recherche médicale, par exemple) sans la mettre à disposition des particuliers à travers les ordinateurs ou les smartphones ? »

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/08/abel-quentin-ecrivain-face-aux-risques-de-l-ia-une-critique-abrupte-radicale-est-necessaire_6656477_3232.html?random=1068762988

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Ajout du 11/12 :

Eh oui ! Comme il a été dit plus haut, l’IA, quel que soit son « talent », ne suffit pas à remplacer le « génie » de quelques créateurs inspirés, même dans la pub. CQFD.

https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/12/10/une-pub-d-intermarche-creee-par-un-studio-d-animation-cartonne-sur-les-reseaux-au-moment-ou-celles-de-multinationales-faites-avec-ia-sont-critiquees_6656817_3234.html

Et cet article en accès libre, qui illustre de façon simple et réjouissante, proprement « géniale » oserais-je dire, les enjeux auxquels nous sommes confrontés :

https://www.lemonde.fr/economie/video/2025/12/12/pub-intermarche-les-coulisses-du-court-metrage-francais-qui-fait-un-carton-sur-les-reseaux_6657054_3234.html

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Ajout du 29/12 :

https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/12/26/comment-l-ia-devore-la-planete_6659449_3234.html

Transition, piège à c… ? Oser se confronter au réel, avec Jean Baptiste Fressoz, Guillaume Pitron, Philippe Bihouix, Pascal et quelques autres.

« Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous ayons mis quelque chose devant pour nous empêcher de le voir ». (Pascal, Pensées, Brunschvicg 183).

Sans doute Pascal fait-il ici allusion au précipice de la mort individuelle que nous nous évertuons à refuser de voir en préférant à la lucidité les mille ruses de ce qu’il nomme le « divertissement ».

Mais on peut aussi légitimement rapporter cette pensée au destin d’une humanité qui court à sa perte en s’obstinant à ignorer les signaux qui l’avertissent de l’imminence de son propre effondrement.

Car enfin, Carson, il y a plus de soixante ans, Mansholt, Dumont, Ellul, Meadows et d’autres encore il y a plus de cinquante ans, et toujours pas de réelle volonté d’enrayer notre course à l’abime !

Nous continuons à ressembler à des enfants dans une cour de maternelle qui s’amusent, se chamaillent pour des bagatelles insignifiantes, voire, au pire, se font la guerre pour quelques délires de toute puissance infantile afin de bien montrer aux petits copains qu’on est le plus fort et le plus musclé.

Mais au-delà de ces agitations tragiquement puériles, de l’immaturité et l’irresponsabilité affligeantes de nos politiciens, le monde réel s’écroule sans que nous y prêtions attention.

Le dernier « divertissement » à la mode par lequel nous nous bandons les yeux tout en feignant d’être lucides prend aujourd’hui la forme d’une incantation : nous en appelons à la « transition », sans vouloir nous rendre compte combien cette ferveur incantatoire relève de la pure illusion, voire de la supercherie délibérément entretenue.

Au terme d’une remarquable histoire de l’énergie, Jean Baptiste Fressoz nous rappelle quelques évidences : après deux siècles de « transitions énergétiques », le monde n’a jamais utilisé autant de bois, qui fournit deux fois plus d’énergie que la fission nucléaire ou que le solaire et l’éolien réunis ; nous n’avons jamais brûlé autant de charbon ; le « big oil » ne s’est jamais aussi bien porté. Car les énergies ne se remplacent pas les unes les autres, elles s’entremêlent et s’empilent au fil de l’histoire : le plus grand parc d’éolien en mer est utilisé par Equinor pour… alimenter ses plateformes pétrolières (J.B. Fressoz op.cit. en lien p. 213, version numérique) etc. etc.

La mécanisation et l’usage croissant d’engrais azotés, l’extraction minière et la métallurgie, parce qu’elles font face à la diminution de la qualité des ressources, deviennent souvent plus gourmandes en énergie. Le bâtiment utilise des matériaux de plus en plus intensifs en carbone : l’aluminium l’est davantage que l’acier, le polyuréthane plus que la laine de verre, les panneaux de bois plus que les planches. Le béton est certes moins intense en énergie que les briques, mais dans de nombreux pays pauvres ou anciennement pauvres, il a remplacé des matériaux décarbonés comme le pisé et le bambou. Enfin, l’extension des chaînes de valeur, la sous-traitance et la globalisation accroissent les kilomètres parcourus par chaque marchandise ou composant de marchandise et donc le rôle du pétrole dans la bonne marche de l’économie. Ces phénomènes ont été masqués par l’efficacité croissante des machines et le poids des services dans le PNB mondial, mais ils n’en sont pas moins des obstacles essentiels sur le chemin de la décarbonation. Enfin, l’efficacité énergétique croissante de l’économie repose sur l’utilisation d’objets de plus en plus perfectionnés, mélangeant de plus en plus finement une plus grande variété de matières. Par exemple un pneu en 2020 contient deux fois plus d’ingrédients différents qu’une voiture entière un siècle plus tôt. Ou encore un téléphone des années 1920 contenait vingt matériaux différents, un siècle plus tard, un smartphone utilise 50 des 87 métaux de la table périodique des éléments. En augmentant la complexité matérielle des objets, le progrès technologique renforce la nature symbiotique de l’économie. Il permet certes d’accroître l’efficacité énergétique, mais il rend aussi le recyclage difficile si ce n’est impossible. Au cours du temps, le monde matériel est devenu une matrice de plus en plus vaste et complexe enchevêtrant une plus grande variété de matières, chacune consommée en plus grande quantité. Ces quelques constats historiques ne dérivent pas d’une loi irréfragable de la thermodynamique : ils permettent seulement de saisir l’énormité du défi à relever ou l’ampleur du désastre à venir (J.B. Fressoz, op. cit.p 215 version numérique).

L’économie dite « dématérialisée » vers laquelle nous serions censés nous diriger, celle qui fait la part belle au numérique, à l’IA, n’a jamais été autant consommatrice de matériaux, de ressources qui, n’en déplaise aux « cornucopiens » en tous genres, n’ont évidemment rien d’inépuisable.

Dans l’une de ses remarquables interventions (vers 19mn), Guillaume Pitron nous parle de son côté du MIPS, ratio entre le poids final d’un produit et la matière consommée, le « sac à dos écologique » que représentent les objets que nous utilisons quotidiennement. Car chaque gramme de métal rare contenu par exemple dans nos smartphones suppose une extraction de matière qui peut représenter jusqu’à 1200 fois ce poids. Un smartphone de 150 grammes dans notre poche pèse en fait 182 ou 183kg de ressources. Une simple puce électronique quant à elle exige 16 000 fois son poids en extraction de minerais.

« Plus c’est léger, plus c’est lourd », nous dit Guillaume Pitron. « Le monde bas carbone est un monde haute matière ».

La « dématérialisation », la « numérisation », le « cloud », « l’IA » accélèrent de façon exponentielle notre consommation de métaux.

Outre la consommation colossale d’énergie, l’infrastructure matérielle nécessaire au fonctionnement d’internet et désormais de l’IA – centaines de milliers de kilomètres de câbles, gigantesques datacenters, satellites, lanceurs de satellites, etc. -représente la plus importante utilisation de matériaux de toute l’histoire de l’humanité.

Cette utilisation nous confronte aux problèmes liés à la diminution des « réserves rentables » et à la difficulté de leur extraction.

Celle-ci accroît bien évidemment notre consommation de métaux pour construire des engins sans cesse plus sophistiqués pour rendre possible cette extraction, cette production d’engins augmentant elle-même notre consommation d’énergie en un cercle vicieux inéluctable, avant même que le fonctionnement de tels outils n’occasionne à son tour une gigantesque dépense énergétique.

Car la raréfaction des ressources disponibles exigera une quantité de plus en plus considérable d’énergie pour exploiter des mines de plus en plus profondes, des ressources de plus en plus difficilement accessibles. Qu’elle soit ou non « décarbonée » cette production d’énergie utilisera en retour de plus en plus de métaux.

Citant Guillaume Pitron, je faisais allusion à ce problème dans un de mes derniers posts :

L’étude de M. Vidal [chercheur au CNRS] devrait être le livre de chevet des chefs d’État du monde entier. En se fondant sur les perspectives de croissance les plus communément admises, le chercheur souligne tout d’abord les quantités considérables de métaux de base qu’il va falloir extraire du sous-sol pour tenir la cadence de la lutte contre le réchauffement climatique. Prenons le cas des éoliennes : la croissance de ce marché va exiger, d’ici à 2050, « 3 200 millions de tonnes d’acier, 310 millions de tonnes d’aluminium et 40 millions de tonnes de cuivre », car les éoliennes engloutissent davantage de matières premières que les technologies antérieures. « À capa­cité [de production électrique] équivalente, les infrastructures […] éoliennes nécessitent jusqu’à quinze fois davantage de béton, quatre-vingt-dix fois plus d’aluminium et cinquante fois plus de fer, de cuivre et de verre » que les installations utilisant des combustibles traditionnels. (Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares », Les Liens qui Libèrent, Paris 2019, p. 230-232).

Rappelons aussi que :

« La consom­mation mondiale de métaux croît à un rythme de 3 à 5 % par an ; pour satisfaire les besoins mondiaux d’ici à 2050, nous devrons extraire du sous-sol plus de métaux que l’humanité n’en a extrait depuis son origine (…) Nous allons consommer davantage de minerais durant la prochaine génération qu’au cours des 70 000 dernières années, c’est-à-dire des deux mille cinq cent géné­rations qui nous ont précédés. Nos 8,252 milliards de contem­porains [estimation corrigée2025] vont absorber plus de ressources minérales que les 108 milliards d’humains que la Terre a portés jusqu’à ce jour ». (id. ibid).

Déjà notre consommation de métaux sera en 2060 multipliée par deux par rapport à ce qu’elle était en … 2011 !

Comme le souligne encore Guillaume Pitron, il est donc particulièrement schizophrène de soutenir qu’une « économie dématérialisée » du numérique et de l’Intelligence Artificielle pourrait être au service de l’environnement.

Et qu’au vu d’une telle débauche de consommation de métaux comme d’énergie, une telle « transition » pourrait-être autre chose qu’un dangereux « green washing ».

Sans doute, effectivement, des utilisations contrôlées du numérique et de l’IA dans certains domaines spécifiques (médecine, recherche…) faisant l’objet d’un discernement rigoureux confié à des instances informées dont le choix serait à définir pourrait être légitime et profitable au bien de l’humanité.

Mais il serait gravement illusoire de croire que des millions d’éoliennes, de panneaux solaires de voitures électriques, et autres gadgets connectés grâce au numérique et à l’IA pourraient susciter une « transition verte » qui nous permettrait de ne pas remettre fondamentalement en question nos façons de vivre.

Comment accepter que des datacenters géants consommant des quantités colossales de ressources minérales et d’énergie puissent servir à stocker des « vidéos de chats » (G. Pitron) et autres futilités au détriment des ressources minérales et énergétiques de la planète et de la préservation du climat ?

C’est pourtant indiscutablement l’avenir que nous promet le « vaisseau fou » de notre civilisation technologique (Philippe Bihouix).

Or, le « divertissement » dénoncé par Pascal, celui-là même qui nous fait courir vers le précipice, ne devrait plus avoir droit de cité dans notre monde au bord de l’effondrement.

Tout comme la frugalité prônée par Philippe Bihouix, un « saut de conscience » vers une transition raisonnée et intelligente, osant parler de niveau de consommation matérielle et de répartition plus que de voitures électriques, d’avions à hydrogène et autres « vidéos de chats », se révèle indispensable, pour Guillaume Pitron et Jean-Baptiste Fressoz pour éviter la catastrophe.

Une transition qui ne nous empêche pas de penser convenablement le défi climatique, et ne produise pas « plus de confusion scientifique et de procrastination politique qu’autre chose » (J.B. Fressoz, op. cit.p 13 version numérique).

La transition est l’idéologie du capital au xxr siècle. Grâce à elle, le mal devient le remède, les industries polluantes, des industries vertes en devenir, et l’innovation, notre bouée de sauvetage. Grâce à la transition, le capital se retrouve du bon côté de la lutte climatique. Grâce à la transition, on parle de trajectoires à 2100, de voitures électriques et d’avions à hydrogène plutôt que de niveau de consommation matérielle et de répartition. Des solutions très complexes dans le futur empêchent de faire des choses simples maintenant. La puissance de séduction de la transition est immense : nous avons tous besoin de basculements futurs pour justifier la procrastination présente. L’histoire de la transition et le sentiment troublant de déjà-vu qu’elle engendre doivent nous mettre en garde : il ne faudrait pas que les promesses technologiques d’abondance matérielle sans carbone se répètent encore et encore, et que, après avoir franchi le cap des 2°C dans la seconde moitié de ce siècle, elles nous accompagnent tout aussi sûrement vers des périls plus importants (J.B. Fressoz, op. cit.p 218 version numérique).

Immense défi, politique certes, pour amener enfin nos dirigeants de tous bords à une responsabilité qui, promettant « du sang et des larmes » plutôt que des lendemains qui chantent, n’a rien de démagogique ni d’électoraliste. Car « la transition écologique en douceur, ça n’existe pas » nous dit à juste raison Daniel Cohn-Bendit.

Mais en quoi une frugalité consciente et assumée devrait-elle être moins désirable qu’une vie dissipée en divertissements dérisoires, qui ne tarderont pas à se révéler funestes ?

Défi adressé certes à nos politiciens, mais aussi, dans sa dimension essentiellement politique, à tous les citoyens que nous sommes, et à la jeunesse en particulier.

Car, comme le constate Guillaume Pitron (vers 1h46, vidéo en lien), un jeune français entre 18 et 25 ans en est à son cinquième téléphone portable ; il passe des heures sur Tik-Tok ; il est ainsi « le fer de lance d’un monde Haute Matière », ainsi que « Haute Énergie », même « décarbonée » au prix environnemental démesuré que nous venons de voir. Est-il si écolo qu’il le pense ? Est-il si Greta Thunberg qu’il le croit ? Il doit être attentif à ne pas tomber dans les incohérences et les contradictions qui ont été le lot des générations précédentes. Le paradoxe propre à la « génération Thunberg », c’est « d’être écolo jusqu’au moment où on a un portable entre les mains ». Pour échapper à l’incohérence qui en découle, il reste heureusement à la jeunesse à mettre en œuvre le pouvoir de créativité qui constitue sa richesse.

Sans se décourager, car la tâche est, on s’en rend compte, immense…

*

Ajouts :

Sans commentaire…

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2025/10/27/derriere-les-nouveaux-projets-d-extraction-fossile-le-soutien-constant-des-entreprises-et-des-banques_6649786_4355770.html

*

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2025/10/27/petrole-gaz-charbon-ces-nouveaux-projets-fossiles-qui-compromettent-la-lutte-pour-le-climat_6649785_4355770.html

https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/09/22/les-etats-prevoient-de-produire-toujours-plus-de-combustibles-fossiles-en-2030-malgre-les-engagements-internationaux-pour-le-climat_6642383_3244.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/10/02/l-incompatibilite-de-l-ia-avec-la-decarbonation_6644065_3232.html

https://www.arte.tv/fr/videos/115071-000-A/des-mines-vertes-une-solution-a-la-crise-climatique/

Ajout du 09/11 :

À propos des ravages d’ores et déjà causés – en particulier sur les ressources en eau – par le développement de « l’économie dématérialisée » de l’IA et des data-centers :

https://www.arte.tv/fr/videos/128630-000-A/chili-asseche-par-les-data-centers/

Ajout du 11/11 :

Un article essentiel pour notre avenir, qui n’est resté que quelques heures sur le portail du « Monde ».

Pourquoi ? Ne pas désespérer Billancourt ? Ou laisser de la place pour un nouvel épisode de « Sarko à la maternelle » ?

Et de nombreuses interventions d’Aurore Stéphant, qui vont dans le même sens que celles de Guillaume Pitron. Par ex :

*

Ajout du 12/11 :

Vous avez dit « transition énergétique » ?

« L’absence de réponse ». Du « jour du dépassement » à Gaza et ailleurs, « la plus grande menace » pour l’humanité.

Ce titre m’a été inspiré par l’infographie du dernier numéro du Courrier International (1812-1813-1814 du 24/07 au 13/08 2025. p.49) qui traite du « jour du dépassement », et considère l’absence de réponse à cette menace croissante comme le plus grand danger pour l’humanité.

(voir aussi L’“ATLAS DES RESSOURCES” hors-série de cette même revue en vente actuellement).

Selon les calculs de l’ONG américaine Global Footprint Network, l’humanité a consommé le 24 juillet, « jour du dépassement », toutes les ressources que la planète peut régénérer en un an. Si nous continuions à ce rythme, il faudrait 1,8 Terre pour satisfaire notre consommation.

On le sait, certains pays, majoritairement en Afrique, ne génèrent pas de surcharge pour la planète, ou représentent une surcharge négative qui compense celle, effrayante, que font subir à notre planète des pays tels que le Qatar, dont la consommation annuelle représente 9,9 Terres, les États-Unis, la Norvège, la France, dont la consommation représente environ 3 Terres, et qui elle, a déjà épuisé toutes les ressources naturelles que la Terre peut lui offrir et vit « à crédit » depuis le 19 avril.

https://overshoot.footprintnetwork.org/newsroom/country-overshoot-days/

Ce Jour du dépassement mondial intervient chaque année un peu plus tôt : au début des années 1970 il survenait le 29 décembre. Il a donc régressé de près de 6 mois en 55 ans.

En dépit de toutes les mises en garde de personnalités pleinement conscientes dès cette époque des risques que courait notre humanité lancée dans une croissance dévastatrice, risques pour notre environnement et notre survie, nous sommes passés de 3,680 milliards d’humains en 1970 à plus de 8 milliards aujourd’hui, augmentant d’autant le nombre de consommateurs. L’extraction et le gaspillage de ressources irremplaçables a suivi cette évolution démographique incontrôlée. L’utilisation mondiale de matières premières – minéraux, métaux, combustibles fossiles, biomasse… – a plus que triplé depuis 1970, passant de 30 milliards de tonnes en 1970 à 106,6 milliards en 2024, entraînant la dégradation du climat, de l’environnement et de la biodiversité que nous subissons. Notre avenir est désormais menacé de façon toujours plus manifeste.

Voir aussi :

« Les ressources naturelles n’ont jamais été autant exploitées. À un rythme qui dépasse largement la biocapacité de notre planète ».

(…)

“Actuellement, l’humanité exploite la nature 80 % plus vite que les écosystèmes terrestres ne peuvent se régénérer ».

(…)

« Déforestation, érosion des sols, perte de biodiversité et accumulation de CO2 dans l’atmosphère… Les conséquences de notre consommation effrénée de ressources sont visibles, souligne Global Footprint. Et elles contribuent à une augmentation de la fréquence des phénomènes météorologiques extrêmes et à une baisse de la production alimentaire. “Au XXIe siècle la deuxième plus grande menace pour l’humanité est la surexploitation écologique, c’est-à-dire la surexploitation persistante des ressources de notre planète. La plus grande menace est l’absence de réponse”, conclut l’ONG. (Courrier International, art. cité).

Rappelons encore, comme nous le répète Guillaume Pitron (La guerre des métaux rares, Les liens qui libèrent, Paris 2019, p.232) que

nous allons consommer davantage de mine­rais durant la prochaine génération qu’au cours des 70 000 dernières années, c’est-à-dire des deux mille cinq cent géné­rations qui nous ont précédés. Nos 7,5 milliards de contem­porains [ajout : le livre date de 2019. Nous sommes aujourd’hui près de 8,3 milliards] vont absorber plus de ressources minérales que les 108 milliards d’humains que la Terre a portés jusqu’à ce jour ».

Cette « absence de réponse » est révélatrice d’une très grave carence dont fait preuve – à des degrés divers – notre humanité.

Le « jour du dépassement » est aussi celui d’une gigantesque faillite morale et politique.

Comment est-il possible en effet qu’en toute connaissance de cause (car devant l’accumulation des données il est désormais impossible de nier notre responsabilité face à ce qui est en train de nous arriver) nous ayons délibérément choisi, et continuons de choisir, l’aveuglement moral et le déni politique ?

Déni politique généralisé certes – surtout ne pas remettre en question l’impératif de la sacro-sainte « croissance » élevée au rang de mythe indiscutable – mais aussi complicité le plus souvent tacite des milliards de consommateurs que nous sommes.

*

Et qu’il me soit permis de faire un rapprochement :

Un tel déni inadmissible est du même ordre que la démission morale et politique qui a cours face aux conflits qui déshonorent en ce moment notre humanité.

L’ « absence de réponse » y est tout aussi manifeste…  

« Des gens meurent de faim, tandis qu’à quelques kilomètres de là, les supermarchés regorgent de nourriture », s’indigne l’UNRWA sur le réseau social X.

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/24/dans-la-bande-de-gaza-les-ravages-de-la-famine_6623463_3210.html

« Tout le monde crève de faim à Gaza » : le témoignage bouleversant du poète Ziad Medoukh

Bien sûr, le premier responsable est le cynisme de politiques entretenant des conflits inadmissibles qui auraient dû être résolus depuis des décennies.

Mais comment ne pas évoquer « l’absence de réponse » appropriée de dirigeants capables d’envoyer des bombes sur l’Iran, mais qui légitiment et soutiennent d’autres bourreaux auxquels ils fournissent des armes,

mais aussi « l’absence de réponse » et le silence complice de ces millions de personnes capables d’élire ou de maintenir au pouvoir, aux États-Unis, en Israël, en Russie ou ailleurs des provocateurs irresponsables ou des fanatiques fauteurs de guerres.

« absence de réponse » de la « communauté internationale », d’une ONU renonçant lâchement à se doter d’un « conseil de sécurité » digne de ce nom, alors qu’une réforme serait parfaitement possible,

et encore silence complice et approbateur de celles et ceux qui se montrent capables de considérer des crimes de guerre comme un spectacle réjouissant

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/21/le-cinema-de-sderot-ou-les-bombardements-sur-gaza-vus-d-israel_6622643_3210.html

sans oublier enfin l’ « absence de réponse », de nous tous, lorsque « nous ne cherchons pas à comprendre », comme le dit G. Bernanos dans La France contre les robots, ni à faire entendre notre voix, aussi humble soit-elle, comme l’exigerait notre devoir d’humanité.

Fort heureusement, face au suivisme sacrilège de celles et ceux qui déshonorent le judaïsme, quelques voix courageuses s’élèvent et répondent.

https://www.lemonde.fr/guerre-au-proche-orient/article/2025/05/30/jean-hatzfeld-ecrivain-en-detruisant-gaza-israel-detruit-le-judaisme_6609377_6325529.html

https://www.la-croix.com/religion/gaza-des-rabbins-interpellent-le-gouvernement-israelien-et-denoncent-une-grave-crise-morale-20250801

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/28/deux-ong-israeliennes-se-prononcent-sur-l-operation-de-l-armee-a-gaza-il-faut-appeler-un-genocide-par-son-nom_6624845_3210.html

Tout comme d’autres s’opposent aux fastes liturgiques et monastiques d’une hérésie qui n’a plus « d’Orthodoxie » que le nom, donnant raison à l’opposante emprisonnée Anna Arkhipova : « Il vaut mieux être en prison que de contribuer à la machine répressive au prix de la liberté d’autrui ».

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/29/le-proces-de-l-affaire-vesna-contre-la-jeunesse-russe-antiguerre_6624978_3210.html?random=1084925189

Ou d’autres encore sauvent l’honneur du christianisme face à l’arrogance d’un certain « catholicisme » ou « évangélisme » américain.

https://information.tv5monde.com/international/video/etats-unis-donald-trump-se-fait-sermonner-2759947

Nos remerciements à vous tous, qui, au prix de votre confort, de votre liberté, ou même de votre vie, nous conviez à lutter contre « l’absence de réponse ».

*

Ajout du 31/07 :

Ai-je été trop sévère ?

Car effectivement, en plus des manifestations populaires, des voix politiques s’élèvent enfin pour condamner les crimes d’Israël et exiger la reconnaissance d’un État palestinien :

https://www.vie-publique.fr/en-bref/299680-une-reconnaissance-prochaine-par-la-france-de-letat-de-palestine

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/07/31/dominique-de-villepin-nous-avons-le-devoir-moral-absolu-de-nous-opposer-a-cette-folie-meurtriere-a-gaza_6625626_3232.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/26/reconnaissance-de-la-palestine-pour-hubert-vedrine-il-devenait-deshonorant-de-ne-rien-faire_6624048_3210.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/31/le-canada-promet-de-reconnaitre-l-etat-de-palestine-quitte-a-froisser-washington_6625775_3210.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/31/le-portugal-envisage-la-reconnaissance-de-l-etat-palestinien-en-septembre_6625746_3210.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/30/reconnaissance-de-l-etat-palestinien-le-royaume-uni-se-place-dans-le-sillage-de-la-france_6625502_3210.html

etc.

C’est certes mieux que rien. On peut toutefois s’interroger sur l’efficacité de telles déclarations quand on constate, outre le jusqu’au boutisme avéré d’un Netanyahou et l’adhésion explicite ou tacite qu’il suscite de la part d’une majorité de ses concitoyens, « l’absence de réponse » délibérée de celui qui aurait le pouvoir de changer la donne :

https://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/reconnaissance-de-la-palestine-ce-que-dit-macron-importe-peu-et-ne-changera-rien-clame-trump-2178425

Ajout du 03/08 :

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/08/03/david-grossman-celebre-ecrivain-israelien-qualifie-de-genocide-les-actions-d-israel-dans-la-bande-de-gaza_6626397_3210.html

Ajout du 04/08 :

« Nous avons le devoir de nous lever », alerte Ami Ayalon, ancien directeur du Shin Bet, dans une vidéo diffusée par le mouvement pour accompagner ce courrier. « Cette guerre a commencé comme une guerre juste, une guerre défensive. Mais une fois tous ses objectifs militaires atteints et une brillante victoire militaire contre tous nos ennemis, elle a cessé d’être une guerre juste. Elle conduit l’Etat d’Israël à la perte de sa sécurité et de son identité », estime M. Ayalon.

https://www.lemonde.fr/international/live/2025/08/04/en-direct-gaza-des-centaines-d-ex-responsables-de-l-appareil-securitaire-en-israel-demandent-a-donald-trump-de-faire-pression-pour-arreter-la-guerre_6624772_3210.html

Ajout du 07/05 :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/08/05/elie-barnavi-et-vincent-lemire-monsieur-le-president-si-des-sanctions-immediates-ne-sont-pas-imposees-a-israel-vous-finirez-par-reconnaitre-un-cimetiere_6626640_3232.html