Promesses démagogiques ou annonce de sang et de larmes ? D’une écologie de la conviction à une écologie de la responsabilité.

Tranquillisez-vous : je n’ai aucune envie de rentrer dans le débat tragico-burlesque autour de la candidature ou pas d’un certain pluri-condamné pour incitations à la haine raciale ou autres délits, qui se voit propulsé au zénith des médias du fait de la complicité honteuse de journalistes méprisables qui ne devraient pas mériter ce nom. Ne faudrait-il pas sanctionner la publicité en faveur de la délinquance ?

Ni même de ratiociner sur la surenchère d’une certaine droite – et pas que… – qui s’empare des thèmes les plus nauséabonds de l’extrême droite en vue de peaufiner son profil de va-t’en guerre.

Non. Mon propos concerne une autre supercherie, peut-être plus grave – qui sait ? – car elle n’émane pas de quelques bouffons grotesques autant que dangereux, mais de personnages qui devraient être dignes de confiance de par leur appartenance à ce courant hautement respectable qui est celui de l’écologie, courant que je partage tout en désespérant de le voir un jour « responsable » au sens où Max Weber emploie ce terme (cf. ci-dessous).

Car ne voilà-t-il pas que la démagogie vient prendre possession de la réflexion écologique, alors même que celle-ci, face aux urgences de notre époque, devrait s’astreindre à la plus grande rigueur et la plus grande honnêteté ?

Rigueur et honnêteté qui devraient accorder toute sa part à une exigeante éthique de responsabilité, plutôt que de céder aux facilités trompeuses d’une pure éthique de conviction.

[Rappelons que pour le philosophe et sociologue Max Weber (1864-1920) « l’éthique de conviction » repose sur le pur principe du devoir, « la flamme de la pure doctrine » : il faut agir en fonction des valeurs supérieures et des principes auxquels on croit. « L‘éthique de responsabilité » si elle relève elle aussi de principes et de valeurs, fait en revanche une part déterminante au pragmatisme : l’action motivée par des valeurs ne peut faire abstraction des effets concrets tels que la raison permet de les prévoir « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes ». Voir : Le savant et le politique, Plon, Paris 1959, p. 172ss].

Ainsi est-on étonné de constater par exemple qu’ignorant toute approche scientifique rigoureuse, une prétendante à la fonction de candidate écologiste à la présidence de la République se permet d’assurer qu’il est possible de « sortir des engrais chimiques en cinq ans ».

« Conviction », bons sentiments certes, mais qui risquent d’engager un pays, voire le monde, sur des voies bien douteuses et bien dangereuses sous le seul prétexte de « veiller sur la flamme de la pure doctrine » (M. Weber, op. cit. p. 173).

Allons tout de suite à la conclusion [de l’étude de l’INRAE: L’azote : un élément clé pour le développement de l’agriculture biologique] :

Oui, il est possible d’aller vers une généralisation du bio, mais à de nombreuses et très sévères conditions techniques et sociétales. En effet, lorsque le modèle est utilisé avec des scénarios de 20%, 30%, 40% et jusqu’à 100% de bio, si l’on conserve les pratiques d’élevages, de cultures et de consommation alimentaires actuelles, c’est la catastrophe. Au sens où la baisse de rendement des cultures due au déficit en azote ne permet plus de nourrir les 7,5 milliards d’êtres humains actuels et encore moins les 8,6 milliards envisagés. Et le manque n’est pas anecdotique. Si l’on prive l’agriculture des engrais azotés sans rien changer par ailleurs, à 20% de bio on peut nourrir 6 milliards d’êtres humains. Et à 60% de bio, le chiffre chute à 3,6 milliards.

(…)

Donc, si l’on veut élever le niveau du débat politique et électoral, on arrête les slogans ineptes sur « la sortie du … en 5 ans » – une durée calée sur celle du mandat politique du Président de la République et non sur une analyse technico-économico-sociale – et on s’occupe plus sérieusement du sujet. Parce que réaliser les conditions citées par les auteurs de l’article de Nature Food, à l’échelle de la France (si tant est qu’il soit possible de le faire de manière complètement indépendante d’un monde qui ne s’engagerait pas dans la même voie), en cinq ans relèverait tout simplement de l’opération du Saint Esprit, mais pas de la politique. (S. Huet. Article cité en lien).

De même, sans être hélas surpris, constate-t-on que bien que le problème de l’intermittence des « énergies renouvelables » soit souligné depuis au moins deux décennies, une sortie du nucléaire « à l’allemande » continue d’être prônée sans plus de réflexion par l’ensemble des prétendants écologistes à la présidence de la République alors même que l’Angleterre vient de connaître l’une des pires crises de son histoire énergétique du fait de l’absence de vent, entraînant une hausse sans précédent du prix du gaz dans l’Europe entière tout en obligeant le recours au charbon, et que l’Allemagne confirme sa dépendance périlleuse au gaz russe, quitte à se doter d’un parc de centrales à gaz d’une puissance supérieure au parc nucléaire français. Bel exemple « d’usine à gaz » qui ne témoigne pas spécialement d’une remarquable réussite écologique.

Là encore, une pure « éthique de conviction » en arrive à des résultats qui peuvent être catastrophiques du point de vue écologique.

L’été s’achève en pente douce en cette mi-septembre. Les températures restent clémentes et les terrasses bien remplies. Alors pourquoi se soucier de l’hiver ? Peut-être parce qu’il faut écouter les marins qui se méfient du calme plat. Face aux côtes écossaises et anglaises, le vent faible n’est pas de bon augure. Surtout depuis que ces mers agitées se sont hérissées de milliers d’éoliennes équivalant à la production électrique de plus de huit tranches nucléaires. La plus grosse capacité au monde. A elles seules, elles fournissent le quart de l’électricité consommée par le Royaume-Uni…, quand le vent souffle.

Et en ce début septembre, les machines se sont mises à l’arrêt. Cet évènement climatique anodin a plongé le monde de l’énergie dans l’inquiétude. Quand les éoliennes s’arrêtent, il faut compter sur les autres sources de production d’électricité pour alimenter le pays. Dans les îles Britanniques, c’est le gaz, le nucléaire et le charbon. On peut enfin puiser dans les réserves. Mais celles-ci sont au plus bas, tandis que les centrales nucléaires sont en maintenance ou à l’arrêt. Reste le gaz et le charbon. Le gestionnaire du réseau britannique a demandé en urgence à EDF de rouvrir une des dernières centrales à charbon.

Résultat, en faiblissant, le vent du Nord à fait s’envoler les cours du charbon et surtout du gaz. Pour ce dernier, les prix atteignent des niveaux jamais vus depuis vingt ans. Car, à la météo, s’est ajoutée la reprise de la demande, plus forte que prévu. Le phénomène ne se limite pas au Royaume-Uni, et c’est toute l’Europe qui s’inquiète de la situation. De passage sur le Vieux Continent, un envoyé officiel du département américain de l’énergie a fait part de sa vive inquiétude au regard des très faibles réserves européennes et de l’insuffisance des fournitures de gaz. Les Américains sont au maximum de leur capacité et les Russes peinent à fournir la demande. On comprend mieux l’empressement des Allemands à achever la construction du gazoduc Nord Stream 2dans la mer Baltique.

https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/09/14/gaz-les-prix-atteignent-des-niveaux-jamais-vus-depuis-vingt-ans_6094586_3234.html

(voir aussi l’article important de Stéphane Lauer : https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/09/27/entre-deux-maux-le-recyclage-des-dechets-nucleaires-et-le-rechauffement-climatique-l-europe-doit-trancher_6096121_3232.html  )

De même continue-t-on d’entendre de la part de dits « écologistes » des discours semblant ignorer les graves conséquences environnementales d’un passage généralisé à la mobilité électrique ainsi que les ordres de grandeur qu’elle supposerait en ce qui concerne l’augmentation démesurée de la production d’électricité, ou autres apologies sans nuances du « passage à l’hydrogène » alors même qu’en dehors de quelques applications spécifiques, celui-ci a toutes les chances de constituer une « solution » aussi coûteuse qu’illusoire.

En fait, la physique est impitoyable : l’énergie nécessaire pour séparer l’hydrogène de l’oxygène – auquel il est solidement « cramponné » – est exactement égale à l’énergie que l’hydrogène fournira quand il brûlera, c’est-à-dire… s’associera de nouveau à de l’oxygène (par combustion ou dans une pile à combustible) pour reformer de l’eau !

(…)

Pour que l’hydrogène soit « vert », il faut électrolyser de l’eau avec de l’électricité bas carbone (nucléaire, éolien, hydraulique ; le solaire est déjà presque trop carboné à cause de la fabrication du panneau). Mais il y a un petit problème d’ordre de grandeur : en France, pour remplacer tous nos carburants par de l’hydrogène obtenu par électrolyse à partir d’électricité éolienne, il faudrait multiplier par 15 la puissance installée dans l’Hexagone en moulins à vent modernes, et doubler la production électrique totale…

(…) La consommation totale de produits pétroliers dans le monde avoisinant les 4,5 milliards de tonnes en 2019 (merci le covid après !), et les carburants faisant à peu près les 2/3 du total, ça fait donc environ 3 milliards de tonnes de carburant.

Pour avoir le même contenu énergétique en hydrogène, il faudrait environ 1 milliard de tonnes, demandant plus du doublement de la production électrique mondiale pour être produits…

Sans évoquer l’absence récurrente de réflexion proprement écologique sur l’urgence de la question démographique

Etc. etc. etc.

Il serait donc grand temps d’inclure, au-delà des incantations relevant de la pure « conviction », une bonne dose de « responsabilité ».

Certes, la démagogie y perdra, ainsi que le pouvoir de séduction de certains discours sur l’électeur potentiel.

Mais ne serait-ce pas l’honneur d’une écologie digne de ce nom que de nous mettre enfin clairement face aux difficultés et aux efforts qui nous attendent, plutôt que de nous engager dans des illusions que la réalité ne pourra que dissiper, probablement de façon tragique, à force de dégâts écologiques et de coûts économiques considérables ?

Supercherie et duplicité ont fait suffisamment de mal en politique pour qu’on ne s’efforce pas d’y trouver une alternative.

Celle-ci passe nécessairement par « du sang et des larmes », et le courage de ce « parler vrai » auquel fait allusion Daniel Cohn-Bendit :

Si la révolution verte est en marche, son image irénique se brouille. « La transition écologique en douceur, ça n’existe pas », tranchait Daniel Cohn-Bendit dans Les Echos du 24 août, à l’attention des Verts. S’ils parlaient vrai, poursuivait l’ancien député européen, ils devraient dire « votez pour nous, et tout sera plus difficile ». Mais qui est prêt à promettre du sang et des larmes ?

[voir dans l’article de J.M. Bezat cité en lien ci-dessus une liste impressionnante des limites du « grand basculement« : problèmes écologiques liés à l’exploitation des métaux rares; raréfaction et renchérissement du cuivre indispensable pour l’électrification de la planète; production de l’aluminium, des éoliennes et des panneaux photovoltaïques dans des usines chinoises alimentées au charbon; « pollution numérique colossale », etc.]

En dépit de la pertinence des observations qui suivent, un tel « parler vrai » ne suppose pas nécessairement « de rompre avec les libertés individuelles, voire avec le pacte démocratique », mais de faire comprendre que la Liberté ne se confond pas, on l’a vu, avec un fantasme libertarien. Qu’elle ne peut se concevoir que dans un modèle social et politique « où les intérêts particuliers » cessent « d’empiéter sur l’intérêt commun ».

Quel que soit son bord politique, le nœud du problème pour l’État est triple : d’abord, il lui faudrait prendre, pour décarboner l’économie, des mesures extrêmement dures, voire liberticides ;on pourrait évoquer une « économie de guerre » ; ensuite, il ne peut agir seul dans ce domaine, il faut nécessairement une coordination à l’échelle mondiale ; enfin, il lui faut lutter contre l’atomisation croissante des sociétés, où les intérêts particuliers tendent à empiéter sur l’intérêt commun qui présiderait à de telles mesures. (…)

Interdictions et obligations

Envisageons toutefois la décarbonation seule. L’objectif pour la France serait d’atteindre une empreinte carbone par habitant de 3,7 tonnes de CO2e (équivalent CO2) en 2030, soit le tiers de ce qu’elle était en 2017.

Pour ce faire, les mesures à prendre toucheraient aussi bien le bâtiment (résidentiel ou tertiaire) que les mobilités, l’agriculture, l’énergie, la consommation ou encore l’aménagement du territoire.

Elles concerneraient la vie quotidienne de chacun d’entre nous : augmentation du renouvellement des équipements de chauffage, interdiction de construction de nouvelles maisons individuelles (toute construction neuve étant réservée à l’habitat collectif), mise en place d’un couvre-feu thermique dès 2025, interdiction des voitures thermiques dans les centres urbains dès 2024 (les villes devenant dédiées au vélo et aux transports en commun), limitation généralisée des températures dans les logements et les bureaux, obligation pour toute parcelle de jardin de devenir productive, fin de l’artificialisation des sols, interdiction de tout vol hors Europe non justifié (donc de confort ou non nécessaire), division par trois du flux vidéo consommé (moins de vidéos en ligne, jeux vidéo, réseaux sociaux), limitation à 1 kg du nombre de vêtements neufs mis sur le marché par personne et par an (contre 40 kg en 2017), limitation drastique de la consommation de viande, instauration de quotas sur les produits importés (chocolat, café, thé…), et bien entendu, reconversions et créations massives de nouveaux emplois.

(…)

Car c’est bien d’un changement de mode de vie qu’il s’agirait, et d’un changement piloté par l’État, assorti de contrôle et de surveillance des populations. Car, sans cela, comment s’assurer que les jardins particuliers ont bien tous un potager, et que personne n’a pu se procurer plus de vêtements ou de café qu’autorisé ?

(…)

C’est ici qu’apparaît le problème des gouvernants : décarboner vraiment, c’est rompre avec les libertés individuelles, voire avec le pacte démocratique.

(…)

Nous sommes aujourd’hui au pied du mur : entre l’importance croissante, voire suprême, de la liberté individuelle, et le besoin d’État fort que la crise climatique va nécessairement engendrer dans un objectif de survie collective, qu’allons-nous choisir ? Je n’ai pas la réponse. Mais il est plus que jamais nécessaire de regarder la question en face.

Voilà bien le défi auquel doit répondre une politique digne de ce nom.

ll nécessite de passer de la stérilité de proclamations et de convictions purement incantatoires à la construction rigoureuse d’une éthique et d’une politique de la responsabilité.

Sans doute, effectivement, « regarder la question en face » fera que « tout sera plus difficile ».

Mais quel défi n’est pas plus difficile que la résignation inerte à l’inacceptable ?

Et, de toute façon, nous n’avons plus désormais le temps d’avoir le choix.

*

Ajout du 04/10 :

Et à propos de Yannick Jadot, cet autre article de Sylvestre Huet dénonçant un bien pitoyable « festival »:

2 commentaires sur “Promesses démagogiques ou annonce de sang et de larmes ? D’une écologie de la conviction à une écologie de la responsabilité.

  1. Bonsoir,

    L’article sur lequel je vous propose un lien n’a rien à voir avec le sujet de votre post, mais je n’ai pu m’empêcher de penser, hélas, à vous en le lisant, notamment les commentaires d’un certain Palladio (dont vous avez sans doute déjà pu apprécier les positions)…

    https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/09/29/a-paris-un-square-samuel-paty-bientot-face-a-la-sorbonne_6096453_823448.html

    Que ce soit sur ce sujet ou sur l’écologie, nous ne sommes pas seulement « au pied du mur », il nous est déjà tombé dessus.

  2. Bonsoir Claustaire.

    Content de vous retrouver sur ce blog.
    Mais si c’est à moi que vous faites allusion dans votre réponse à « un certain Palladio », cela montre, « hélas », que vous n’avez toujours pas compris – ou voulu comprendre – ce que j’ai écrit sur le sujet.
    Cordialement.

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